L'Oeuvre totale
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Nous avons, selon notre capacité, à la suite des maîtres de la pensée franciscaine, étudié en Notre-Seigneur Jésus-Christ la Personne, puis la Fonction; et résumant celle-ci dans la Capitation du Christ à l'égard des créatures, nous avons vu que le Verbe incarné était à son titre de Chef : Pontife, Prophète et Roi; mais aussi Père des Esprits auxquels il communiquait la vie divine. C'est de cette Paternité qu'il viendrait à traiter maintenant. Nous Le ferons. Cependant, de même que la Fonction du Christ Jésus nous est apparue tellement adaptée à sa Personne que l'une est inséparable de l'autre, de même ici voyons-nous la Fonction se fondre si intimement avec l'Oeuvre de médiation à laquelle elle est ordonnée qu'il est impossible d'en traiter séparément.
Il nous faut donc reprendre l'ensemble de l'oeuvre de Dieu en Notre- Seigneur Jésus-Christ, que nous considérerons comme médiateur de religion, d'adoption des fils, de création; et consécutivement à la défection d'Adam, de rédemption; ce dernier point est pour nous si important qu'après l'avoir énoncé dans le présent article, nous le développerons dans l'entretien suivant. Faut. il nous excuser, parlant d'un sujet que jamais nous n'aurons assez approfondi, d'inévitables redites Elles sont d'ailleurs plus apparentes que réelles, notre point de vue étant actuellement celui de l'Œ uvre accomplie, et non plus comme auparavant celui du divin Ouvrier et de sa mission. Daigne plutôt sa Mère nous obtenir d'y trouver de nouvelles lumière; un désir plus ardent de Le mieux connaître pour Le mieux aimer et servir.
I
L'Œuvre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, égale à sa Fonction, égale à sa Personne, est la glorification de son Père; et pour glorifier son Père, il lui suffit de le raconter 1 , de l'exprimer, de le manifester. Cette manifestation prend plusieurs aspects, mais elle est unique. Une première fois, le Fils manifeste son Père au sein même de la nature divine; et cette première fois, qui est éternelle, infinie, substantielle, constitue comme nous pouvons l'entendre et l'avons dit la raison par laquelle il est Fils, Dieu de Dieu, Dieu vrai de vrai Dieu 2 . Cette manifestation est en elle-même absolument suffisante parce qu'elle est égale à son divin Objet. Mais pourquoi ne se réflèterait-elle pas hors de la nature divine?...
« Dieu qui s'aime et qui ne peut pas ne point s'aimer puisqu'il est le bien infini et s'apprécie adéquatement, peut aussi s'aimer pour d'autres, se sachant infiniment digne d'être aimé et désirant l'être et se donner à cette fin; et précisément ce désir et si l'on veut bien entendre ce mot, ce besoin qu'éprouve sa nature infiniment bonne de se donner, de se répandre, de se faire connaître et aimer, lui fait désirer aussi de créer un être qui soit capable de ce don, de cette connaissance et de cet amour; il prévoit donc, il décrète l'union de son Fils avec cet être créé, qui sera Homme-Dieu, en qui par la suite se résumera toute création; et cette union est la condition du Don, de la connaissance, de l'amour de Dieu par d'autres que par Soi... ».
Ainsi prévu, ainsi décrété, Jésus-Christ Notre-Seigneur accomplit aussitôt l'oeuvre de sa fonction. Il rend à son Père l'hommage qui lui est dû. Hommage d'une créature et de toute création encore enfermée, résumée en Lui (comme l'arbre est enfermé dans sa semence, le chêne dans le gland, si l'on peut dire); mais hommage digne de Dieu et égal encore à son divin objet, puisque la Personne qui rend cet hommage est une Personne divine. -
Hommage d'adoration, de louange, d'action de grâces, et d'impétration, qui fait de Notre-Seigneur Jésus-Christ le religieux de son Père, le médiateur de toute religion des créatures; car toute adoration et toute louange, toute gratitude et toute demande, tout acte qui dans la suite des temps montera vers Dieu pour reconnaître sa Majesté et sa Bonté et sa Munificence, qu'il soit émis par un ange, par un homme, par la création matérielle, recevra son crédit, sa valeur, sa forme, et pour ainsi dire son être, de ce premier et indéfectible Acte de religion présenté à son Père dans l'Esprit-Saint par le Fils de Dieu fait homme. L'Église le reconnaît qui termine toutes ses prières quel qu'en soit le sens par cet appel à la médiation de son Chef : Per Chrislum Dominum .
Il ne nous est pas possible de nous étendre à notre gré sur ce sujet si profond, si riche en enseignements et en consolations; ni même de présenter à loisir les textes de l'Écriture où le Sacerdoce éternel de Notre-Seigneur nous est révélé et expliqué. Signalons cependantqu'il forme le thème central de l'Epltre Hébreux 3 , dont l'auteur a utilisé les passages psaumes et des prophéties qui s'accordent à son sujet.
Dans la complaisance prise par le Père éternel à l'hommage de son Verbe incarné nous découvrons une autre raison et peut-être la plus profonde de l'adoption des créatures intelligentes comme enfants de Dieu. A ce besoin d'être connu et aimé que nous avons reconnu dans le Coeur divin, la complaisance de son Père en Jésus ajoute le titre de la récompense : « Demande-moi, lui dit-il, et je te donnerai les nations en héritage » 4 . En Jésus, le Père « nous a donc choisis, dès avant la création du monde, po ur que nous soyons saints et irrépréhensibles devant Lui, nous ayant dans son amour prédestinés à être ses fils adoptifs, par Jésus-Christ, selon sa libre volonté, en faisant ainsi éclater la gloire de sa grâce, par laquelle il nous a rendus agréables à ses yeux en son (Fils) bien-aimé 5 ». Pour l'exposé d'un tel mystère nous faisons taire notre voix et laissons parler l'apôtre saint Paul. Le Christ-Jésus est donc le médiateur de la grâce, de l'adoption des enfants de Dieu, de notre Filiation divine. C'est par notre déification, partici pée de la déification de son Humanité, que le Fils de Dieu manifeste son Père et le glorifie. Là encore il nous faut nous borner à énoncer cet aspect de l'oeuvre de Jésus et laisser la méditation de nos lecteurs savourer la douceur du dessein éternel.
On n'a pas manqué de remarquer l'ordre établi par l'Apôtre dans les vouloirs divins : nous avons été prédestinés à être fils adoptifs de Dieu par Jésus- Christ, dès avant la création du monde. C'est que la création dépend de la volonté du Père d'associer ses élus à sa Vie et à sa béatitude. Dieu en effet n'a pas d'abord créé un univers matériel qui portât en soi-même sa raison d'exister; et ensuite peuplé cet univers d'esprits capables de le connaître et de l'aimer bien qu'uniquement selon des puissances convenables à une nature bornée à se suffire : et enfin par une retouche ou une reprise de son oeuvre, embelli ou ennobli ces esprits en les appelant et les élevant à une destinée d'abord inopinée et merveilleuse et qui fût leur admission à la vie divine. Il a d'abord voulu en Jésus-Christ, premier-né d'une multitude de frères 6 , se donner des enfants de sa lignée et des héritiers de son bonheur; et pour réaliser ce dessein, il a créé l'univers matériel comme le domaine temporaire où ses enfants recevraient une éducation conforme à leur sublime destinée.
Pour me servir d'une comparaison énergique, Dieu n'a pas agi envers nous comme agirait, envers le fruit d'une faute de jeunesse, un homme qui légitimerait son enfant et lui donnerait, sur le tard, un nom auquel il n'avait pas droit. Ou comme Louis XIV, à l'égard du duc du Maine, qu'il fit déclarer par son Parlement apte à lui succéder à défaut de successeur légitime. Nous avons été prédestinés en Jésus-Christ enfants légitimes et héritiers directs de Dieu. La Rédemption dont nous parlerons un peu plus loin nous a rétablis dans notre lignage, elle n'a pas créé un privilège sans antécédent.
Il résulte de cet enchaînement des décrets divins, que c'est à son titre de médiateur de Filiation d'adoption, ou de grâce) que Notre-Seigneur Jésus-Christ devient médiateur de la Création : Toutes choses ont été faites en Lui, par Lui et pour Lui 7. Tel est l'enseignement du Symbole, résumant celui de Apôtres et des Évangélistes, celui des Pères formés leur école. Nous l'avons exposé plusieurs fois. Y revenir n'offrirait d'avantage que celui de détailler, pour faciliter les réflexions de nos lecteurs, les différents ordres des créatures : Marie, objet d'un même décret avec son divin Fils, et formant à elle seule un ordre qui dépasse en splendeurs et en richesses, selon là gloire, la grâce et la nature, la somme de tous les ordres créés placés au-dessous d'elle; les choeurs et les hiérarchies angéliques formant avec les élus de notre race le corps mystique ou le complément du Christ-Chef; la famille humaine destinée à devenir la famille de Dieu, innombrable comme le sable de la mer dans la variété de ses types et de ses groupes ethniques selon les climats et les terroirs; la terre avec sa faune et sa flore; la mer avec ce qu'elle contient; les cieux avec la resplendissante poussière de ses étoiles, univers sans' limites et sans dimensions connues : Ipse dixit et Jacta sunt 8 : Il a parlé et tout a été fait. Saint Jean, qui avait personnellement fréquenté cet homme humble et doux; pauvre et méprisé, rejeté de son peuple et crucifié par le procurateur impérial, n'a pas craint de lui attribuer cette oeuvre, par rapport à quoi nos épithètes les plus hardies ou démesurément grossies restent privées de sens :
tout par Lui a été fait
et sans Lui n'a été fait
rien de ce qui existe
Il lui met sur les lèvres, dans sa Révélation, cette parole : Voici ce que dit l'Amen, le Témoin fidèle et véritable, le Principe de la Création de Dieu 9. Il est donc vrai : Jésus revendique ce titre de Principe de la création, dans le même moment qu'il se dit Témoin difèle et véritable; car en effet comme homme il est la première des créatures par ordre de dignité et de prédestination.
Chacun comprend aisément que dans l'exécution des décrets divins, l'ordre est renversé : le ciel, la terre, sont créés les premiers et préparés pour recevoir homme; puis a son tour Adam chef de la race humaine; et d'Adam naîtront, par voie de génération., la suite des patriarches et des pères qui porteront jusqu'à Marie, Mère de Jésus, cette nature que le Fils de Dieu, au temps marqué, assumera dans l'unité personnelle.
Et cet ordre d'exécution, visible au regard de la pensée humaine, offusquera dans beaucoup d'esprits l'ordre d'intention, l'éternel dessein de Dieu, découvert à la Foi par la Révélation. Nous avons, ce nous semble, suffisamment mis sous les yeux de nos lecteurs, au cours de ces entretiens, les textes inspirés qui proclament l'ordre des volontés divines pour n'avoir pas à y insister. Ils pourront, s'ils le veulent, lire dans leur missel, à la fête de l'Immaculée Conception (8 décembre) la belle épître tirée du livre des Proverbes, chapitre VIII, où la Sagesse incarnée (c'est l'interprétation des Pères) raconte son oeuvre créatrice. Continuons d'exposer l'oeuvre du Christ-Jésus.
II
Il ne pouvait pas échapper à la science divine que celui à qui avait été confié la préparation de la race humaine à son éternelle destinée faillirait à sa tâche Adam, forma fuluri 10 , modelé sur Celui qui devait venir, savoir le Christ, constitué chef de l'humanité, pouvait, s'il le voulait, s'il était fidèle à sa mission, transmettre à sa postérité, avec la nature haumaine et les prérogatives dont Dieu l'avait dotée e n Lui, la participation à la nature divine (que nous apelons grâce habituelle). Par complaisance pour Éve 11 , Adam manqua à son devoir et à la grâce. Il tomba, il entraîna sa race dans sa chute 12, à l'exception de Celui dont il dépendait lui-même, ayant été créé par Lui et pour Lui; à l'exception aussi de la Mère de ce Jésus, objet d'un même décret avec son Fils.
Comment comprendre, dans cette douloureuse défaillance de son vicaire, dans cette déchéance de la race à laquelle il voulait appartenir, le rôle de notre Médiateur?
Ne nous flattons pas de pénétrer la profondeur inépuisable et de la sagesse et de la science de Dieu. Saint Paul, à propos d'un mystère voisin de celui-ci, nous avertit que ses jugements sont insondables et incompréhensibles ses voies 13 . Mais nous pouvons du moins écarter les suppositions indignes de Dieu : qu'il a ignoré; ou que sachant il n'a pas voulu empêcher; ou que voulant il n'a pas pu empêcher, la transgression future du premier homme; ces suppositions sont injurieuses à sa Sagesse, à sa Bonté, à sa Puissance; elles sont donc fausses.
Dieu a su, Dieu a permis. Le pourquoi échappe à notre faible intelligence, le comment se dérobe à nos investigations. Ce n'est pas le seul endroit où nous butons contre nos limites, où nous devons faire crédit à la charité de Dieu 14 et attendre que la splendeur du jour éternel, éclatant sur notre intelligence 15 , lui n'outre la simplicité des solutions que la Sagesse divine a données à tant de problèmes actuellement inaccessibles pour nous. N'avons-nous pas des échantillons du savoir-faire de Dieu dans l'Incarnation de son Fils : quoi de plus simple que la Crèche , que la que l'Hostie?... Quoi de plus sublime aussi et, de plus éloigné des conceptions humaines? Relisons dans la première aux Corinthiens, au chapitre 1er, du verset 17 à la fin, ce que saint Paul écrit de la folie de la prédication.
Mais s'il nous est permis d'imaginer une hypothèse qui concilie la sagesse, la puissance, la bonté de notre Père avec ce que nous savons des sentiments du Cœur de Jésus, osons supposer que présent au conseil de la Trinité Sainte , notre divin Médiateur accepte la faute d'Adam pour pouvoir à la fois par le sacrifice sanglant de son Humanité16- offrir à son Père un hommage sans réserve d'adoration, de louange, de gratitude et d'impétration; donner par sa mort rédemptrice à ses frères les hommes la pleine mesure de son amour 17 dans une communication sans retour de sa vie; enfin consacrer et réconcilier toutes choses par le sang de sa croix 18 . De cette sorte le plan d'intention et le plan d'execution se superposent exactement. La Passion du Fils de Dieu fait homme apparaît au centre de son oeuvre et en consomme l'unité.
Ni le Christ n'entre inopinément et comme par accident dans le plan divin, comme lorsqu'on fait dépendre son Incarnation de la nécessite de racheter l'homme; ni la faute d'Adam n'est la rupture du' un plan mal combiné; car la.première hypothèse contredit l'Écriture qui fait tout reposer sur la médiation universelle du Christ : omnia in Ipso constant 19 ; et la seconde est peu concordante avec la charité sage et toute puissante de Dieu.
Cette manière d'envisager la continuité de l'oeuvre du Christ exige, il est vrai, une confiance plus filiale plus totale, et pour ainsi dire, un abandon plus éperdu dans la charité du Coeur de Jésus; mais une telle exigence n'est pas faite pour rebuter l'âme franciscaine celle-ci peut de plus se pleinement rassurer, en écoutant l'Église proclamer hardiment :
0 inaeslimabilis dilectio carilatis; ut servum redimeres, Filium tradidisti !
0 cerce necessarium Adae . peccalum, quod Christi morte delelum est!
0 felix culpa, quae lalem ac tanlum meruil habere Redemplorem!
O inestimable amour de charité : pour sauver l'esclave, Dieu a livré son Fils!
Certes, nécessaire fut le péché d'Adam qu'effaça la mort du Christ! Heureuse donc la faute qui nous a valu un tel Rédempteur!... 20
III
Malgré la défection d'Adam, Jésus restait le chef de l'humanité. La faute de son auteur ne plaçait pas celle-ci hors de l'ordre d'adoption où, dans le Christ, elle avait été conçue et prédestinée. Elle devait, elle pouvait y être réintégrée; et la charge en incombait au même Médiateur en qui elle avait été élue et créée, il ne refusa pas cette conséquence de sa Fonction : pour rester Médiateur de la grâce, il se fit Médiateur de la rédemption. Il voulut remériter pour nous la grâce déméritée par Adam; il accepta de satisfaire à l a justice divine offensée, de réconcilier à Dieu l'humanité coupable; il rendit à l'humanité pardonnée la v ie surnaturelle par la grâce et la gloire : c'est dans le Christ, dit saint Paul continuant d'exposer l'ordre des desseins éternels, que nous avons la rédemption a cquise par son sang, selon la richesse de sa grâce, que Dieu a répandue abondamment sui nous en toute sagesse et intelligence... 21
Le mystère de la Rédemption , nous l'avons déjà noté 22, a couvert dans notre perspective de rachetés, presque toute l'étendue du mystère de l'Incarnation. Il est grand en effet et mérite que nous en explorions la grandeur.
Rédemption est un mot latin dont l'équivalent français est rançon, rachat. Racheter c'est rentrer en possession d'une chose antérieurement possédée, puis perdue, aliénée; mais moyennant le paiement d'un prix fixé, d'une rançon. Car s'il n'y a pas paiement, ce n'est plus rachat, mais condonation. Dans notre Histoire de France, nous voyons et ces faits sont trop connus pour qu'on les développe le roi saint Louis prisonnier des Sarrazins, le connétable Duguesclin prisonnier des Anglais, recouvrant leur liberté moyennant rançon.
Ainsi, d'Adam tombé sous l'esclavage du dé mon, Jésus s'est offert à payer la rançon.
Adam était esclave : car, dit saint Paul : tu t constitues l'esclave de celui à qui tu obéis, soit d e mort par le péché, soit du Christ pour la vie 1. Mais Adam a refusé d'obéir à Dieu, il a obéi au péché, il s'est rendu esclave du démon dont il a fait les ceuvres• et nous avec lui. Par le péché d'un seul, tous sont morts, tous ont été privés de la vie de Dieu; mais d e même que par la désobéissance d'un seul, de son chef Adam, toute la race humaine a péri; de même p ar l'obéissance d'un seul, de son Chef Jésus, elle est sau vée. Si nous sommes tombés sans le savoir ni le vou loir par la faute d'Adam agissant en notre nom; d e même par la grâce de Jésus, agissant en notre nom et comme notre chef responsable, nous avons été rachetés sans nous; et notre condition de rachetés, explique saint Paul dans le chapitre V des Romains que nous glosons ici, est de tout point meilleure que celle à laquelle nous avions droit, même si Adam n'eût pas péché 2 .
Notre rédemption a été opérée par la mort de Jésus et agréée par sa résurrection : iradilus propier delicla, resurrexil propier juslificalionem 3 , c'est-à-dire que par sa mort Jésus a satisfait pour nos péchés, et que par sa résurrection il nous a été témoigné que sa satisfaction était ,acceptée par son Père. Il a donc chassé le péché, cause de la mort 4 ; il nous a rendus la complaisance de son Père, qui est la grâce, cause de la vie. Nous savons tout cela et je n'y insiste pas. Nous savons aussi que ces mots : sa mort, dressent dans nos coeurs, comme sur un Calvaire, ,l'image de la Croix.
Arrêtons-nous, âmes franciscaines, devant cette croix! 0 crux, ave !
Un peu plus haut, entraînés par notre sujet, anticipant sur l'ordre logique de son exposé, nous avons dit que la croix était au centre de toute l'oeuvre du Christ-Jésus. Elle est l'instrument universel de l'universel Médiateur : elle est l'autel du Pontife; la chaire du Docteur; le trône du Roi, et son sceptre; la balance du juste Juge; l'axe du monde; le pont qui joint la terre aux cieux; arbre sacré portant son Fruit de vie, elle soutient Jésus en qui se résume toute créature, en qui s'unit, la créature au créateur, en qui la. Trinité même semble se concentrer dans le coeur de l'Homme-Dieu, que forma et que rythme l'Esprit- Saint, substantiel Baiser du Fils au Père et du Père au Fils. 0 Crux, ave !
Dès sa chute, Adam reçoit l'annonce du Rédempteur, et depuis les âmes sont sauvées par la foi en Jésus crucifié. Tout au long de l'ancien Testament, par des paroles et par des symboles, cette annonce est réitérée, précisée, confirmée, en sorte qu'on a pu reconstituer jusqu'au détail la Passion de Jésus, prophétisée dans l'Écriture. Enfin Jésus lui-même la prédit, puis la subit!...
Sa mort pourtant n'était pas nécessaire; encore moins la mort de la croix, et dans la mort de la croix ce luxe, cette surabondance de souffrances : à cause de la dignité de la Personne divine, dont la moindre action revêt un mérite infini, une goutte de sang, un soupir, un désir eût suffi. Et à la rigueur la satisfaction par une Personne divine n'était pas nécessaire : 1° d'une part le péché oeuvre d'un homme, ne saurait être véritablement infini, même en malice, et donc exiger une réparation strictement infinie. Si l'on objecte qu'il revêt une malice infinie parce qu'il s'attaque sans d'ailleurs l'atteindre à la Majesté infinie de Dieu, je demanderai qu'on me dise pourquoi un acte d' amour d'abandon, de sacrifice éperdu de tout moi même,: pourrait aussi bien agréer à Dieu infiniment? Est-ce parce que le péché qui est une faiblesse ordinairem ent , et qui n'est presque jamais un acte total de tout l'être, offenserait Dieu plus que le don total, réfléchi, volontaire de ce même être ne l'émouvrait de compassion? ou bien parce que Dieu moins indulgent sur ce point que les pères charnels, se montrerait plus sensible à l'injure qu'au repentir et à l'amour? On n'ose le penser!...
2° D'autre part, qu'on veuille bien noter cette difficile raison théologique : la satisfaction offerte par le Christ-ne possède pas, en tant qu'oeuvre d'homme, la valeur strictement infinie qu'on semble exiger. Sans doute la dignité de la Personne lui confère cette valeur; mais toute action du Fils considéré comme Dieu reste une oeuvre de la nature divine: elle est commune aux Trois Personnes, et Jésus ne peut plus l'offrir à son Père qui l'opère avec Lui. La Rédemption doit demeurer une oeuvre propre de la seconde Personne, accomplie par celle-ci dans sa nature humaine; elle est d'une valeur non strictement, mais relativement infinie; il suffit qu'elle dépasse par son abondance et sa surabondance, toutes les nécessités créées auxquelles elle doit satisfaire; et de plus il faut qu elle soit agréée par le Père.
3° Et dès lors qu'intervient le bon plaisir de Dieu, la nécessité recule encore de la satisfaction par une Personne divine. Dieu pouvait accepter l'oeuvre d'un homme, d'un Moïse par exemple, ou de la Vierge Marie. Du moins la Liturgie , à la fête des VII Dou- leurs, affirme-t-elle
Deiparae loi lacrimae quibus lavare sufficis lolius orbis crimina.
O Dieu! Il vous eût suffi des larmes dé la Vierge-Mère pour laver le monde entier de ses crimes.
Allons plus loin! Dieu ne nous devait pas de nous racheter! Il ne Se le devait pas à Lui-même; il pouvait laisser l'homme dans l'abîme où cet homme s'était volontairement jeté, comme il y avait laissé l'ange... Il pouvait l'anéantir sous les flots d'un déluge sans arche!...
Pourquoi donc la Croix !...
Tout s'explique par l'amour. Sic Deus dilexii mundom 27 Tout s'éclaire si l'on reconnaît dans Jésus le médiateur universel, réparant par l'amour son oeuvre d'amour, avec une telle prodigalité d'amour que jamais un des rachetés par son sang n'ait le droit de répondre à l'appel de son amour : Tu ne m'as pas payé assez cher!
Qui n'aimerait Celui qui nous a tant aimés, et le Père qui nous a élus, adoptés, sauvés, déifiés en Lui! Qui refuserait de s'associer à son oeuvre en glorifiant le Père, en sanctifiant sa vie, en unissant ses efforts et ses mérites aux siens, en complétant ce qui manque encore dans sa chair à la Passion du Fils de Dieu pour son corps qui est l'Église, et pour le monde! Ainsi a ccomplirons-nous notre destinée de membres, de frères, de fils, in Chrislo Jesu.
Lire les références
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1- Joan., 1, 18.
2- Symbole de Nicée-Constantinople.
3- Chap., V, VI, VII, VIII, 11, sq.
4- (Psaume 2, 8).
5-. Éphés., 1, 4- 6.
6-. Rom., 8, 29.
7- Joan., 1, 3; Col., 1, 16; Héb., 1, 2.
8- (Psaume 32, 9, etc.).
9. Apoc. 3, 14 (Col., 1, 15).
10- Rom., 5, 14.
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11- I Tim., 2, 14.
12- Rom., 5, 12.
13- Rom., 11, 37.
14- I Joan., 4, 16.
15- (Psaume 35, 10).
16- Hébr., 10, 7 (Psaume 39, 8).
17- Joan., 15, 1 15, 2 1 3 3 . ; Rom., 5, 7, 9.
18- Colos, 1,23
19- Coloss., 1, 17.
20- Liturgie du Samedi-Saint : Exsultel.
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21- Eph., 1, 7, 8.
22- Pages 124 et suiv.
23- Rom., 6, 16; Joan., 8, 34.2 Petri, 2, 19.
24- Rom., 3, 15, 17, 20 (Luc., 7, 43, 47).
25- Rom., 4, 25.
26- Rom., 6, 23.
27. Joan., 3, 16.
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