Nous avons reconnu la nécessité d'acquérir de Notre-Seigneur Jésus-Christ la connaissance que nous avons appelée extérieure par opposition à celle que sa grâce formera en nous; car précisément la connaissance acquise par le dehors, bien que moins précieuse que la connaissance intime, doit être à celle-ci comme une assurance d'authenticité et une contre-épreuve de véracité.
Nous devons donc étudier Jésus; et cette étude, étant l'unique occupation nécessaire de notre vie, en sera aussi la joie et la consolation : car le connaître est la vie éternelle.
Où trouvons-nous Jésus? Dans son histoire, dans l'Évangile, dans la croix qui est le résumé de son Évangile et de sa Vie.
Ainsi, quand nous voulons connaître un personnage du passé, nous lisons les écrits qu'il a laissés, les récits des contemporains et des historiens; nous considérons les portraits qu'on a conservés de lui; nous arrivons par ce moyen à obtenir de notre sujet une connaissance exacte, ou du moins suffisante.
Jésus pourtant n'est pas un personnage du passé : Je ne vous laisse pas orphelins, dit-Il : Je viens à vous... Le monde ne me voit plus, mais vous vous me voyez parce que je vis et que vous vivrez 1 . Et ailleurs : Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde 2 .
Jésus est vivant parmi nous par son Saint-Esprit dans son Eglise, qui nous enseigne son histoire, qui nous présente son corps réel, l'Eucharistie, et qui est elle-même son Corps mystique, sa plénitude, son complément.
Recourons donc à cette triple source de la connaissance de Jésus. Une et triple en réalité, mais de mieux en mieux comprise, qui nous conduit, comme nous l'avons dit, du sens matériel au sens littéral, et du sens littéral au sens spirituel.
L'Eglise nous enseigne Jésus : c'est l'ceuvre de son Magistère : liturgie, catéchisme, prédication orale ou écrite.
1. Dès l'enfance nous l'avons vue chaque année dérouler le cycle de la Vie de Jésus et de sa propre vie, et de la vie de l'humanité dans ses temps, dans ses mystères, dans ses fêtes, Elle a parlé à nos yeux, à nos sens, avant même de pouvoir parler à notre raison; elle a conduit nos pas d'enfants de la crèche au calvaire, guidé nos regards de l'autel au ciel; elle nous a montré « le Petit Jésus » dans les bras de Marie, et Marie comme une mère meilleure et plus tendre que notre mère de la terre. Elle nous a fait désirer l'Hostie.
La liturgie est le premier enseignement de l'Eglise parmi les peuples; elle est une leçon vivante, un tableau symbolique où les faits sont retracés dans leur réalité mystérieuse; elle comprend un renouvellement des faits de notre histoire surnaturelle, avec au centre la réitération, par le sacrifice de la messe, de la Cène et du sacrifice de la Croix , et l'application de son efficacité à chaque âme par les divins sacrements. Elle enseigne à prier et elle enseigne à croire, au sens total du mot : Lex orandi lex credendi. Elle forme Jésus en nous 3 .
La liturgie est ouverte à tous; mais elle a une profondeur secrète et réservée aux croyants de Jésus : au delà d'une leçon elle est une histoire vivante; non pas la représentation d'un passé mort, aboli, inerte; les mystères qu'elle reproduit sont toujours actuels, c'est-à-dire nouveaux et efficaces. Histoire de Jésus vivant en nous.
L'Eglise, et par elle, en elle, avec elle, chaque âme, et l'humanité, doit participer aux états et aux mystères du Fils de Dieu, les renouveler pour soi, les revivre. Or la vie des âmes dans l'épreuve terrestre est plus brève que celle de l'Eglise; les « christs complémentaires vivent plus vite que le « christ total s; aussi le cycle se déroule-t-il plus rapidement pour ceux-là que pour celui-ci : Bethléem, Nazareth, le Thabor et le Calvaire, la résurrection et l'ascension, accomplis 4 en principe et en droit par le Chef pour ses membres, s'accomplissent au cours de l'existence de chacun des chrétiens, selon la mesure de sa grâce, jusqu'à ce qu'il ait atteint la plénitude de l'âge du Christ : In virum perfeclum 5 .
Semblablement l'Eglise; lorsqu'arrivera la fin des temps, son Epoux la présentera à son Père 6 telle qu'une fiancée. sans tache ni ride, ni aucun défaut, mais sainte et immaculée 7 ; alors elle-même se sera consommée dans l'adoration en esprit et en vérité, selon l'évolution et la lente croissance de l'Humanité en sagesse et en amour.
Mais il faut abandonner cet aperçu à la méditation individuelle.
2. Le deuxième enseignement de l'Eglise, par quoi elle forme en nous l'image vivante du Christ, c'est le catéchisme, ou si l'on pHfère la catéchèse, exposé et communication de la doctrine à tous les degrés et à toutes les intelligences; elle prépare l'enfant à la communion et à la vie, l'adulte aux bons combats de la foi 8 , le docteur à sa mission de pasteur des peuples dans la vérité 9 .
Allez, a commandé son Maître : comme mon Père m'a envoyé je vous envoie; éduquez toutes les nations ; apprenez leur à croire et à vivre selon que-je l'ai enseigné 10 .
La catéchèse prépare à la lecture des Livres saints. C'est dans l'Ecriture et par l'Ecriture que l'Eglise nous présente et nous enseigne le Christ. Mais il y faut une préparation. L'Ecriture reste lettre close, elle peut devenir la lettre qui tues, si elle n'est lue selon l'Esprit qui l'a dictée 11 ; et cet Esprit n'est qu'en l'Eglise. On pense, parmi ceux du dehors, que l'Eglise interdit la lecture des Livres saints; elle n'interdit que la lecture imprudente, non seulement des Livres saints, mais aussi des livres des hommes. 12 Qu'on n'oublie pas que c'est de sa main que nous tenons l'Ecriture inspirée et divine; c'est elle qui l'a recueillie page par page, vérifiée, authentiquée, séparée des contre-façons, défendue et vengée contre les manipulations intéressées des hétérodoxes. Ces soins ne sont pas le fait d'une maîtresse d'ignorantisme. Elle les étend aux commentaires des docteurs et des saints.
L'Ecriture, dit saint Jérôme, est « gravida Christi, lourde du Christ. Elle s'en décharge dans les âmes droites. Ignorer l'Ecriture c'est ignorer le Christ. A moins que nous ne voulions que notre connaissance du Christ ne s'évanouisse 13 en erreurs et . en fantaisies, nous devons lire et relire les écrits des apôtres et des évangélistes. Mais il faut apporter à cette lecture, avec les dispositions de prière, d'assiduité, de docilité, d'obéissance, qu'elle exige, une certaine méthode et le souci des réels besoins de l'âme.
Lisez, dit l'Imitation 14 , l 'Écriture dans l'Esprit qui l'a inspirée : non pour parler, mais pour agir; non pour savoir, mais pour servir : car elle est un autre saint sacrement 15 dans lequel nous communions à la Parole de Dieu, son Verbe, Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Il est nécessaire de s'aider d'abord de commentaires approuvés; ce sera une bonne vie de Jésus 16 , ou une concordance des Evangiles 17 ; et quelque explication littérale, historique, dogmatique 18 ; il est non moins nécessaire de s'appliquer aux vertus évangéliques : pénitence, pauvreté, patience, humilité, douceur, renoncement. Souvent dit l'Imitation 19 , on manque d'attrait, de goût, d'intelligence dans la lecture de l'Evangile, parce qu'on n'a pas souci de conformer ses moeurs à l'Evangile.
Peu à peu, on trouvera ail texte saint une saveur et une plénitude qui rendront vides et froids les commentaires les plus pénétrants, et à côté de ce que l'on sent, insuffisants : Il me fatigue souvent de lire et d'entendre les paroles des hommes : en Toi est caché tout ce que je veux et désire 20 .
Quelques jours avant sa mort, un frère offrit au Père saint François, de lui lire, pour le soulager dans ses maux, une page des Livres saints : Je la lirai dans mon esprit, répondit-il. Ainsi l'âme mûrie en Dieu sait la lettre : qu'elle lise, dans l'Eucharistie, le Crucifié.
3. L 'Eglise encore la Lui présente, non plus comme un simple résumé, comme le mémorial d'un absent, ni même comme le pur signe d'une Présence spirituelle. C'est bien Jésus, lui-même et le même, vivant de sa vie désormais inaltérable, qu'elle nous donne dans la réalité substantielle de sa chair, de son sang, de son âme, de sa divinité, objet à la fois de cette connaissance selon l'Esprit dont nous requérons la grâce infuse et la communication gratuite, et son moyen authentique, légitime et s'il est permis de le dire, assuré : car c'est dans la fraction du Pain, ou à son occasion, que le divin Maître accorde à son disciple fidèle la manifestation promise. C'est là que nous pouvons tenter de le saisir comme il nous saisit lui-même, le connaître ainsi que nous sommes connus de Lui 21 ; non sans doute dans la plénitude dévoilée du terme; mais dans cette sécurité de la foi qui est le gage et l'avant-goût de l'éternelle possession.
Mais ici encore laissons à chacun de méditer ce mystère et d'en savourer la suavité; et passons à l'explication d'un mystère sinon plus grand puisqu'il est le même sous un autre aspect, plus caché toutefois, ou moins souvent exposé.
II
L'Eglise qui présente à notre foi et à notre faim le Christ dans son corps réel, se présente elle-même à nous comme son corps mystique, dont l'Eucharistie est l'aliment, le foyer, le symbole et la consommation.
L'Eglise vit de Jésus, et Jésus vit par son Eglise.
1. C 'est ici : le mystère caché aux siècles et aux générations passées, mais manifesté maintenant à ses saints 22
2 ...Nous ne faisons pas violence au texte en appliquant à l'Eglise ce que l'apôtre dit historiquement du Christ, car tout le contexte nous y autorise.
Le mystère caché aux siècles, au monde et à ceux que conduit l'esprit du monde, à la génération charnelle de ceux qui sont nés du sang et de la volonté de l'homme 23 ; et aujourd'hui révélé aux saints : sanclificalis in Christo Jesu vocalis midis 24 , c'est que Jésus vit toujours sur la terre, continuant son oeuvre d'enseignement, de rédemption, de régénération des âmes : Voici que je suis avec vous chaque jour, dit-il dans le dernier verset de l'Evangile selon saint Mathieu. Et nous avons relaté plus haut ses promesses inscrites en saint Jean, de revenir, de demeurer parmi nous 25 . Comment prolonge-t-il, entretient-il sa Présence, sa Vie, son Action? Par l'Eucharistie? C'est une première réponse, et qui est vraie! Oui, il demeure parmi nous dans l'Hostie et qu'il en soit mille et mille fois béni, remercié, glorifié. Mais cette Présence est le signe d'une autre qui confère à sa Promesse toute sa portée et sa valeur. La première Présence est réelle et cachée; la seconde, visible et mystique. Qui per pétue sur terre la Présence réelle? La réponse découvre sous le signe la réalité signifiée : L'Eglise...
Ha! Nous le savions bien! Mais quand nous approchons des mystères de Dieu, n'avons-nous pas toujours l'impression d'entrer dans une région connue... et qui pourtant nous restait voilée! VERE LOCUS ISTE n SANCTUS EST ET EGO NESCIEBAM : Ce lieu est saint s'écrie Jacob à Bethel (Bethel, maison de Dieu, figure l'Eglise) Il est vraiment saint et je l'ignorais 26 !
Nous connaissons l'Eglise : elle est la société de ceux qui sont unis entre eux et à Dieu dans le Christ par le triple lien de la foi, des sacrements, de l'obéissance; ce dernier lien n'est pas moins essentiel que les autres; c'est par l'obéissance aux pasteurs que dans l'Eglise la foi est sûre et salvifique; que les sacrements sont vivifiants : Hors de l'Eglise hiérarchique, rien n'assure contre l'erreur et l'illusion; car c'est à Pierre que Jésus a dit : Pais mes agneaux et les mères des agneaux 27 . Confirme tes frères 28 ; et aux apôtres : Enseignez 29 , liez et, déliez 30.
2. Telle est l'Eglise visible : La Cité bâtie sur la montagne 31 , et qu'on ne peut point ne pas voir, si l'on ne se refuse à la regarder. Or cette Eglise qui est l'oeuvre de Jésus, qui est son É pouse choisie parmi l'Humanité, elle est Jésus lui- même. Elle est cette présence visible et mystique de Jésus dont la Présence réelle et cachée est le signe, la: symbole et le lieu : Là où est le corps, là s'assemblent; les aigles 32.
Cette identité du Christ et de son Eglise, mystère voilé aux siècles et dévoilé aux saints, est cause que nous pouvons acquérir par elle la connaissance vivante de Jésus. Essayons donc de l'approfondir par le secours du Saint-Esprit. Comme Jésus lui-même, qui est Dieu et homme. Personne unique dans la dualité des natures, l'Église présente une dualité d'éléments dans l'unité de son être : l'un extérieur, visible, humain, historique; l'autre intérieur, secret, divin, mystique.
L'élément extérieur, c'est l'Eglise connue du dehors, et méconnue (ordinairement) sous cet aspect. Méconnue par le monde, qui veut ne voir en elle qu'une institution humaine, jugée bonne ou mauvaise selon les jours; plus condamnée qu'appréciée ou appréciée à l'injurieuse manière de tel positiviste et qui se dit athée. On lit son histoire, comme celle d'une civilisation bienfaisante, ou d'une envahissante superstition...
Ainsi portait-on sur Jésus des jugements contradictoires et toujours avilissants : C'est un séducteur...
C'est un possédé. Oh! non, c'est un brave homme 33 ; un doux maniaque inoffensif...
Peu connue par les chrétiens charnels 34 , qui se scandalisent et qui critiquent, qui se tiennent en garde contre son cléricalisme, elle est mieux connue des chrétiens fidèles, dans la mesure de leur foi et de leur charité : ils ont confiance en elle; ils la nomment: Notre Mère la Sainte Eglise.
A qui toutefois est-elle révélée? Sanclis, aux chrétiens intérieurs 35 qui vivent en elle de Jésus : ceux-là connaissent l'Eglise mystique, c'est-à-dire, non pas une autre Eglise que la visible et historique, la même, une et unique, mais selon sa réalité profonde et secrète : Jésus.
3. L 'Eglise n'est pas toute dans son histoire non plus que Jesus. Elle se dévoile un peu dans sa Liturgie. Mais pour bien la connaître il faut la voir en. Jésus et Jésus en elle : elle prolonge et perpétue l'Incarnation; elle est la réalisation temporelle de l'éternel dessein de Dieu (autrefois médité dans l'(Euvre du Christ); c'est pourquoi elle reproduit Jésus dans ses états et ses mystères.
Déjà dans son histoire publique, qui réitère celle dé son Epoux : vie cachée, vie apostolique, vie souffrante, en attendant la vie glorieuse : Bethléem, Nazareth, l'Egypte, la Galilée , parfois le Thabor, et les acclamations des Rameaux, plus ordinairement le Calvaire. Son existence intime et secrète surtout retrace celle de son Modèle. Ne prenons comme exemples, ou comme preuves, que ses sentiments à l'égard des hommes : bonté, zèle, appel, réparation; et les sentiments du monde à son égard : ingratitude, raillerie, cruauté, persécution...
Elle est le Corps mystique, composé d'une multitude de membres liés, coordonnés 36 , consommés entin 37, comme l'hostie est composée d'une multitude de grains de froment broyés, pétris et cuits dans l'unité du pain... Le Corps n'est pas sans la tête, ni la tête sans le Corps 38 . L 'Eglise complète le Christ total, dit saint Augustin. A l'exemple de Jésus, elle naît d e Marie et de l'Esprit-Saint; et à l'imitation de Marie, elle conçoit de l'Esprit-Saint et porté jusqu'à son achèvement chacun de ces christs complémentair es que sont les élus. 39
Ainsi, tandis qu'elle vit elle-même dans le sein de Marie jusqu'à la consommation de toutes créatures dans le Christ 3 , nous vivons d'elle, comme l'enfant de sa mère, jusqu'à ce qu'ayant atteint la maturité de l'âge du 'Christ nous soyons par elle édités à la splendeur du jour éternel.
Or cette identité du Christ et de son Eglise nous explique et justifie comment elle enseigne infailliblement Jésus; comment hors d'elle, il n'est place que pour l'erreur et l'illusion ; comment toute image intérieure de Jésus qui ne serait pas conforme à son enseignement public serait fausse et dangereuse.
Et corrélativement, nous comprenons que, en nous soumettant à l'Eglise, en nous incorporant par elle au Christ, nous pouvons connaître Jésus et son Père selon l'Esprit; et vérifier par les intuitions de notre coeur illuminé et comme "d'expérience la vérité du témoignage divin quenous aurons d'abord humblement accepté, docilement cru, généreusement mis en œuvre : Celui qui a mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime; je l'aimerai et je me manifesterai à lui; mon Père l'aimera et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure.
III
L'image de Jésus, que notre docilité à son Eglise, a formée en nous, essayons d'en indiquer la nature. Nous ne pensons pas toutefois satisfaire le désir de personne! Ni de ceux en qui l'ceuvre de la grâce n'est pas encore accomplie, ni de ceux en qui elle est achevée; que les premiers aspirent à la manifestation promise et qui ne saurait leur être refusée s'ils s'y préparent humblement et généreusement; et que les autres intercèdent pour le présomptueux écrivain dont ils auront mesuré l'indigence, auprès du Seigneur dont il voudrait faire désirer la connaissance et l'amour.
I. Cette image de Celui qui vit en tout fidèle justifié, par la grâce et par la foi si chétive et précaire encore que soit cette vie, déjà elle se trouve dans une telle âme n'est pas simplement la pensée d'un absent, comme celle que la mémoire peut évoquer, car cette pensée-là est inerte et n'eveille aucun mouvement dans celui qu'elle représente; elle est l'image agissante d'un vivant qui sait qu'on l'évoque, et dont la grâce même a prévenu et permis cette évocation; c'est plus même qu'une image peinte sur un miroir intérieur et nous retraçant l'idéale beauté de notre objet : c'est la Présence même de ce Jésus dans sa bonté et sa puissance; et seule, la limpidité et la doci lité de l'âme elle-même posent une limite à son efficacité.
Nomen sancium
invoceiur : Jesu, lanIum
aderd proesential Prœsentia Deitalis
et feus bonlialis, dulcis Jesus aderit 40 .
Notons pourtant que ce sentiment de Présence, si conforme qu'il paraisse aux données de la psychologi e et de la foi, est apparemment si rare que beaucoup de théologiens l'ont considéré comme une faveur presque miraculeuse dont ils ont fait la caractéristique d'un état exceptionnel et qu'ils nomment « mystique ». Discuter cette assertion n'entre pas dans notre dessein. Nous n'emploierons que le mot « image » qui ne suscite aucune controverse. Tous les fidèles pieux portent dans leur conscience une image de leur divin Maître, plus ou moins précise et lumineuse, et surtout plus ou moins effective, agissante. Le travail de la perfection consiste presque uniquement à dégager cette ressemblance divine des surcharges qui l'offusquent.
2. Et cette image qui nous fait' instinctivement sentir ce qui convient, ce qui répugne à sa netteté, à sa beauté, est bien comme nous l'avons dit un principe de connaissance de Jésus, mais d'une connaissance vivante et qui unit son objet et son sujet, qui transforme l'un dans l'autre, et rend l'âme fidèle participante des pensées, des désirs, des sentiments, des vouloirs divins...
Supposons donc qu'une âme, par les moyens que nous avons exposés, se soit imbue, pénétrée de cette connaissance de Jésus; elle n'agira plus que conformément au Modèle intérieur; ses dispositions seront inspirées de celles de Jésus, reformées sur elles, vivifiées par elles; non plus par imitation extérieure, comme elle reproduirait plus ou moins habilement, avec des procédés plus ou moins efficaces et des matériaux plus ou moins délicats, un lis vivant dans un lis artificiel; mais par identification intérieure, spon tanée, qui fait d'elle un autre lis vivant, s'épanouissant de la tige connaturée 41 , rendue participante — divinw consors nalura 42 — de la vie de la vraie tige f sur laquelle elle est greffée.
Le témoin verra vivre Jésus dans son fidèle, autre Christ, et celui-ci pourra dire enfin : Je vis, ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi; car ce que je vis maintenant dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu 43 ... Dans la foi, ou par la foi. Remarquons le mot qui indique un principe de connaissance. Saint Paul pourrait dire, ici comme en d'autres endroits 44 : je vis dans la grâce, par la grâce; la grâce est un principe d'activité et ce ne serait pas inexact. Mais il dit bien dans la foi, principe de connaissance : Car connaître c'est la vie éternelle.
3. Une telle connaissance est une participation à la Vie divine. Dieu est Esprit; sa vie est la vie d'un esprit : connaissance et volonté, savoir et amour.
Ainsi, sur Dieu, sur le monde, sur nous-mêmes, avoir les mêmes pensées, porter les mêmes jugements, nourrir les mêmes sentiments que Jésus; aimer Dieu de l'amour dont l'aime Jésus, pour le même motif et dans la même mesure sans mesure; être à Dieu, avec Jésus et par Jésus, louange de sa grâce et de'sa gloire; et enfin partager la gloire et le bonheur de notre divin Chef, telle est la vie à laquelle nous sommes appelés et qui s'appelle la connaissance de Jésus et de son Père.
Telle est aussi la récompense anticipée, l'avant- goût de la félicite éternelle, offerte dès cette terre à nos efforts : soutien au milieu des épreuves et des combats, et non pas joie spéciale parmi les joies de la béatitude sans lendemain. Cette promesse de Jésus : Je me manifesterai à Lui, à celui qui m'aime et gard e mes commandements, si elle était plus connue, et mieux comprise : ahl ne susciterait-il point parmi ses disciples le généreux élan d'une imitation plus sincère? Allons donc, nous aussi, et mourons avec Lui 45
Il est temps de conclure cette longue étude en indiquant quelles sont, pour notre vie quotidienne, les conséquences pratiques de la doctrine franciscaine de la « Capitation » du Christ. Déjà, au cours de nos méditations nous avons signalé sous forme de conclusions ou de résolutions à peu près toutes ces conséquences. Il nous faut maintenant les grouper et les présenter dans leur harmonieux et consolant ensemble.
L'ceuvre de Jésus, égale à sa Fonction, est la reproduction et le renouvellement ou le prolongement en dehors de Dieu, de l'oeuvre qu'il accomplit comme Verbe lu sein de l'adorable Trinité : la louange de la gloire paternelle. Nous avons dit que cette louange est sa raison d'être, et comme Verbe incréé et comme Verbe incarné.
Mais c'est à ce dernier titre qu'il est devenu médiateur de toute religion, de l'adoption des fils et de la création. Pour associer tous les hommes à son oeuvre, à sa gloire et à sa béatitude, il a établi son Eglise qui est son corps mystique et sa plénitude. L'Eglise est le Christ total 1 ; et les croyants en Jésus, par elle,