DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
Dans la belle nature de Dieu
Titre de la page:

Dieu est grand  3

Nom de l'auteur:
S. Exc. Mgr. Tihamer Toth

 

 


                                                                         Le longicorne.

 

— André, André! Par ici ! Dépêche-toi donc!

La voix de Louis arrivait du côté de la forêt et André, qui était réputé pour sa paresse, se précipita vers lui avec une vivacité inaccoutumée. Louis, debout près d'un gros chêne, lui montrait quelque chose de loin en criant :

— Tiens, c'est pour toi ! J'ai attrapé un longicorne il était précisément en train de sortir du tronc de ce chêne.

Le longicorne, « Hammaticherus heros Scop », était un splendide spécimen en effet. Il n'avait pas son pareil dans la collection du collège et ferait certainement honneur à celle d'André.

Les cris de triomphe attirèrent le commandant.

• Savez-vous, mes enfants, dit-il, que la vie de ce coléoptère, dont le développement passe par la chenille et la larve, est encore plus curieuse que celle de la plupart des autres ? Depuis des milliers d'années, les savants observent cette vie à quatre transformations mystérieuses en hochant la tête et sans y comprendre grand-chose.

Tiens, Louis, voici justement une vilaine chenille charnue qui se tortille sur cette branche. Enlève-la un peu... Non, pas avec ta main!Détache la feuille qu'elle déguste avec un appétit si féroce.

• Commandant, dit Louis en ramassant la chenille, voyez comme elle s'étire de long en large ! Sa forme, sa longueur, son étendue, diffèrent continuellement.

• Sais-tu, Louis, que cette observation sans grande importance me rappelle pourtant quelque chose de bien intéressant ? Cette chenille, mon ami, est un véritable chef-d'oeuvre. Où est l'ingénieur qui saurait bâtir une maison qu'on pourrait étendre et rétrécir à volonté, avec ses tuyaux de chauffage à vapeur, ses conduites d'eau et de gaz, ses fils d'électricité, ses ascenseurs, ses portes, ses fenêtres, sans bruit et sans effort ? Imaginez-vous que les murs, les vitres, les rideaux s'étirent et rien n'est rompu, ni renversé, ni bouché...

C'est exactement ce qui arrive dans le cas de la chenille. Pendant ses détentes et ses rétrécissements continuels il faut que l'air et le sang continuent leur circulation sans arrêt à travers d'innombrables veines. I organe ln chenille se tord, quelque uns de ses organes respiratoires se ferment, mais d'autres s'ouvrent pour l'empêcher d'étouffer. Un moment plus tard, d'autres encore doivent s'ouvrir et se fermer. Savez-vous combien de muscles cette opération demande ? Dis-moi, Julien, combien le corps humain compte-t-il de muscles ?

— Deux cent quatre-vingt.

— Eh bien ! La chenille du saule en a 8000 paires! C'est-à-dire que cette chenille est comparable à un bâtiment dont le maniement demanderait 8000 matelots et mécaniciens. Pourtant, elle glisse d'un mouvement silencieux et paisible. Elle ne se doute pas de ses 8000 paires de muscles! Mais si elle les ignore, il ne doit pas moins y avoir quelqu'un qui l'en a pourvu.

Tenez, c'est là sa seconde vie. La première était celle de l'oeuf dont la chenille est sortie. Un beau jour, la chenille se retire dans quelque coin, s'emmitoufle en momie et reste sans manger ni boire, ni bouger, morte en apparence. C'est là, sa troisième vie, celle de la larve. Enfin, un être nouveau sort de la larve, papillon bigarré, hanneton, longicorne ou autre. C'est la quatrième vie du même animal, mais sous quatre formes différentes. Qu'est-ce qui se passe pendant ces quatre périodes de transition ? Qu'est-ce que cette petite bête peut bien sentir ? Il serait intéressant de l'apprendre, mais jusqu'ici, personne n'a trouvé de réponse encore

— C'est épatant! dit Germain en hochant la tête. Ne venait-il les savants hochaient la tête depuis des milliers d'années?

— Tu as bien raison, mon garçon. Tout à l'heure,. vous ne vous doutiez même pas qu'au moment de sa sortie du tronc, — c'est-à-dire de sa « naissance », —le longicorne a déjà une longue histoire derrière lui. De fait, il a déjà mangé le gros de son pain.

• Comment cela, mon commandant ?

• Mais imaginez-vous donc, mes enfants, quel chemin cette petite bête a dû faire avant que s on développement arrivât à en faire ce pauvre longicorne qui a eu le malheur de tomber dans les mains de Louis, à peine sorti du tronc.

Je vais essayer de vous le raconter.

Un oeuf minuscule se cache sur l'écorce du chêne. Au bout de quelques jours, un ver maladroit en sort : il n'a ni yeux, ni oreilles, ni langue, ni pieds... C' est encore bien heureux pour cette espèce de vermine qu'elle possède au moins deux mâchoires tranchantes par devant, à la place où toute bête qui se respecte porte la tête. De cette mâchoire, elle commence à ronger avec zèle tout ce qui se trouve sur son chemin. Par bonheur aussi, c'est le tronc d'un chêne qui se présente à elle : s'il en était autrement, elle crèverait de faim. Ainsi elle avale la poussière du tronc et cela suffit pour la nourrir. Elle continue à ronger, s'enfonçant de plus en plus dans le tronc du chêne; et, sitôt que le corridor qu'elle a creusé est un peu avancé, elle en bouche l'entrée derrière elle.

Savez-vous, mes enfants, combien de temps ce petit ver passe à rôder dans le tronc obscur, rongeant de droite à gauche et de haut en bas ? Trois ans! Trois années entières! C'est ce qui me faisait dire tout à l'heure qu'au moment d'apercevoir la lumière, le longicorne a déjà mangé le gros de son pain. Pensez donc! Ronger, ronger dans l'obscurité, pendant trois ans! Ne manger que de la sciure! Forcer dans la nuit infinie et muette, sans rien voir, rien entendre, rien savoir ... rien de rien!... On dirait que c'est insupportable.

Mais voyez-vous, mes enfants, voici une chose mystérieuse. Le pauvre ver qui a misérablement traîné sa vie dans les profondeurs obscures de l'arbre pendant si longtemps, devient tout d'un coup très intelligent. Cette intelligence, cette prévoyance sont telles qu'il es t impossible de ne pas admettre que Quelqu'un, un être infiniment sage et sachant l'avenir, lui a insufflé la conduite qu'il n'aurait jamais trouvée lui-même.

— Et qu'est-ce que la chose mystérieuse dont vous parliez, commandant?

Écoutez. Le ver aveugle, qui perdant trois ans s'est prudemment gardé d'approcher de la surface du tronc...

Il avait peur du pic, n'est-ce pas ? demanda Étienne.

Tu as deviné, Étienne. Mais ici, une nouvelle question se présente. Comment se doutait-il seulement de l'existence du pic ? Qui lui disait que ce pic était son ennemi mortel ?

Donc, au bout de trois ans, le ver change de principe et prend courageusement la direction du dehors. Il ronge et force de l'avant jusqu'à ce qu'une mince lame de bois seulement le sépare de la lumière. Là, il s'arrête.

• Il s'arrête ? Il ne la perce pas, cette lame ? demanda Paul.

• Il s'en garde bien! Il s'efforce, au contraire, de raffermir cette couche si mince d'un mur de sciure doublé d'un second mur de chaux qu'il pétrit avec peine.

Un mur de chaux ? Mais où prend-il la chaux ? En a-t-il mangé ?

Naturellement, c'était Georges qui avait lancé cette question qu'il croyait spirituelle. Les garçons éclatèrent de rire. Mais le commandant les confondit avec douceur :

• Tu ne croyais pas si bien dire, Georges! Si le ver n'a pas précisément mangé de la chaux, c'est pourtant parfaitement vrai qu'à cette époque-là, il y a de la chaux dans ses entrailles. Ce qui est étrange, c'est qu'elle y manquait jusque-là, mais sitôt que le besoin s'en présente, elle apparaît. Qui a pris soin de l' en pourvoir avec une prévoyance si attentive ?

Lorsque la petite bête a fini sa tâche de maçon, elle se refourre au fond de l'arbre et s'y ronge une chambrette oblongue. A présent, au lieu d'avaler la fine sciure, elle en fait sa couchette — la tête dans l a direction du dehors — et commence sa troisième existence, celle de la larve. Là, elle reste couchée, immobile, comme morte... et dans ce silence de cimetière, un changement mystérieux commence à s'opérer en elle. Un changement tel que les hommes n'ont qu'à hocher la tête devant lui : le misérable petit ver s'ensevelit dans la larve, puis, un beau jour, le cercueil s'ouvre et un magnifique longicorne en sort! Un autre ver s'ensevelit et un papillon bigarré de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel le perce pour s'envoler dans les airs. Un troisième ver s'ensevelit pour se transformer en abeille travailleuse...

• Quelle merveille! s'écria Julien. Commandant, s'il vous plaît, cela me fait penser à quelque chose d'intéressant, est-ce que je peux le dire ?

• Mais certainement, mon ami, répondit le commandant.

• Ne pourrait-on imaginer la mort des hommes ainsi, commandant ? Cette idée m'a traversé comme un éclair. Lorsque notre corps atteint un certain degré de développement, il cesse également de vivre. On j'ensevelit comme la larve. Mais le silence de la tombe n'est pas celui de l'anéantissement total, et, un jour, une vie nouvelle et lumineuse en sortira.

— L'analogie que tu as trouvée est sans doute bien intéressante. Mais il faut encore poser quelques questions à propos de ce longicorne. Par exemple : comment ce ver savait-il qu'au bout de trois ans il deviendrait longicorne ? Car il le savait. Ou bien, s'il l'ignorait, quelqu'un d'autre devait le savoir, car il est clair que sa conduite supposait cette connaissance. Il savait que le magnifique animal qui sortirait de sa larve ne pourrait plus vivre d'une vie aussi misérable et languissante et qu'il voudrait sortir à la lumière. Mais il savait aussi qu'en cette forme nouvelle il n'aurait pas le moyen de forer un chemin vers la liberté. C'est pourquoi, avant de se faire larve, il se dépêcha de frayer ce chemin, jusqu'à l'écorce de l'arbre. Outre cela, il savait qu'il serait bon de cacher ce corridor aux yeux des intrus en en bouchant solidement l'entrée, et c'est ce qu'il fit encore. Il savait que le beau longicorne une fois sorti de la larve serait dans l'impossibilité de se retourner dans l'étroite chambrette : il se coucha donc la tête vers la sortie. Eût-il fait autrement, ç'eût été fatal pour le longicorne. Il n'aurait jamais pu sortir de l'arbre. Mais, par contre, sitôt éveillé, il se glisse confortablement le long du corridor, pousse le mur de chaux, frappe contre la paroi de bois et le voilà dehors à l'air frais et vivifiant tout chauffé de soleil!.., à moins qu'il n'ait la malchance de courir immédiatement à la mort, c'est-à-dire dans la main de Louis, comme celui-ci.

Voilà ce que je voulais vous raconter, mes enfants Que ce ver aveugle, sourd, dépourvu de cervelle, nourrissant de sciure tout le long de son obscure existence, réfléchit donc profondément! Comme il prévoit l'avenir! Comme il sait d'avance ce qu'il deviendra!

Ou bien ne le sait-il pas ?

Je crois après tout que ce n'est pas lui qui le sait, mais Celui dont Notre Seigneur a dit : Un petit moineau même ne tombe pas à terre à l'insu du Père.

C'est de la tricheries

• En voilà de la tricherie! s'écria Germain indigné. Il devait y avoir quelque chose de bien intéressant, à en juger par sa voix. Il fut bientôt entouré.

• De quelle tricherie parles-tu ? Lui demanda-t-on de tous côtés. Germain continua à se récrier.

• De la malice pure, vous dis-je! Ça ne se fait pas! J'ai attrapé une altise et je l'ai couchée sur le dos. Elle avait l'air de ne plus vouloir bouger et d'avoir péri. Tout d'un coup, la voilà qui fait un bond énorme et disparaît sans crier gare! C'est dire qu'elle m'a joué un vilain tour...

Les garçons allaient se disperser mécontents, mais le commandant profita de l'intérêt général pour nouer une petite conversation.

— Asseyez-vous un peu, mes enfants. Vous ne croiriez pas quelles idées intéressantes peuvent être reliées à ces tricheries que, nous observons souvent dans la nature.

D'abord, la tricherie la plus commune est celle du lièvre, du tigre, de la perdrix, de l'hermine, de la sauterelle qui s'habillent de la couleur de leur entourage pour dépister les chasseurs.ici, Robert demanda la parole.

— C'est ce qui m'est arrivé l'autre jour. Dans un buisson près de notre tente, un grillon faisait sa musique depuis des journées. Ce bruit m'agaçait et je voulais en finir. Je m'approchai avec précaution, mais le fripon m'aperçut tout de même et se tut.

• Tu ne m'échapperas pas, pensai-je en fouillant soigneusement le buisson, branche par branche. Le grillon n'y était pas.

• Je me suis trompé, il sera dans un autre buisson, me dis-je, et je retournai dans la tente. Moins de cinq minutes après, voilà le « cip-cip » qui recommence. Attends que je t'attrape, scélérat! Je secoue le buisson bien fort, mon musicien vert dégringole, mais rebondit aussitôt sur un autre buisson. Je cherche, je fouille, rien. En voilà de la fourberie alors : la couleur du grillon est exactement celle des feuilles.

Le commandant continua :

• Quelques animaux portent l'habileté au point de s'adapter même à la situation du moment, tels le caméléon, l'écrevisse, la seiche, qui changent leur couleur leur selon celle de leur entourage. Je vous fais encore remarquer une espèce de petit papillon : pieris qui, pour empêcher les oiseaux de l'apercevoir, nuance son abdomen selon qu'il se pose sur un objet clair ou sombre.

Certains animaux possèdent le truc de s'adapter non seulement à la couleur, mais encore à la forme de leur entourage. On croit voir une feuille sèche, et, au moment de la cueillir, la feuille s'envole, papillon bariolé! (Par exemple, la Callina paralecta d es Antilles). Une autre fois, nous avançons la main pour casser une branche, — et la branche, changé e en grosse sauterelle, saute à terre. Un genre de papillon porte les couleurs les plus brillantes sur la partie supérieure de ses ailes, la surface inférieure, cependant, imite fidèlement la teinte et les nervures d'une feuille de sorte que si le papillon repose sur une branche, les ailes repliées, il est bien difficile de le distinguer.

• Alors, tu peux te consoler, Germain, dit Charles, il y a bien d'autres ruses dans la nature que celle de l'altise, ton scarabée sauteur.

• Eh bien! Charles, puisque tu sais donner de si sages conseils, peux-tu répondre, après tout ce que tu viens d'entendre, à la question suivante : Pourquoi la pomme est-elle verte avant sa maturité, et pourquoi sourit-elle de toutes ses couleurs jaunes et rouges, sitôt mûre ? En général, pourquoi les fruits sont-ils verts d'abord pour se teinter ensuite de couleurs éclatantes ?

• Je crois, mon commandant, que c'est parce que les noyaux ou les grains des fruits verts ne sont pas mûrs non plus, alors il faut les défendre par la couleur verte du fruit qui se cache parfaitement dans le feuillage. Mais quand ils mûrissent, les belles couleurs attirent les oiseaux et les engagent à propager les graines.

• Bien dit, Charles. Mais voici un cas encore plus intéressant. Que dites-vous du scarabée qui s'obstine à simuler jusqu'à la mort ? C'est même cette particularité qui lui a valu son nom : il s'appelle « Anobie Pertinax » ce qui signifie à peu près « mort obstiné ».

C e petit scarabée se raidit au contact le plus léger, et reste opiniâtrement immobile quoi qu'on lui fasse. On le pousse, il ne bouge pas. On le tient au-dessus du feu, il ne bouge pas davantage. Il se laisse brûler vif plutôt que de remuer.

— Mais alors, c'est un martyr héroïque ! s'écria Pierre —

Non, mes enfants. Car l'héroïsme suppose la conscience du sacrifice, et le scarabée ne s'en doute point. Son organisme est ainsi fait qu'au moindre contact, il est saisi d'une raideur spasmodique. C'est un état convulsif, par conséquent il ne pourrait se mouvoir même s'il le voulait. Il n'y a donc pas de mérite pour lui. Mais nous qui sommes témoins de ce phénomène, nous admirons une fois de plus la bonté du Père céleste, qui prend soin de ce petit scarabée avec tant d'amour attentif. Car d'habitude, les ennemis de cet insecte ne se nourrissent que de bêtes vivantes; sitôt qu'ils touchent à l'anobium, celui-ci devient mort en apparence et ses ennemis s'en vont sans y toucher.

• Que c'est intéressant ! dit le petit Jacques.

• Ce n'est pas encore tout, répondit le commandant. Il y a des choses qui sont encore plus drôles que cela. Les cas de mimétisme dont nous avons parlé jusqu'ici servent uniquement à préserver la vie de l'animal en question. On ne peut pas leur reprocher Ces petites ruses. Ce qui nous fait hocher la tête, ce sont les fourberies dont certaines bêtes et certaines plantes se servent pour « gagner leur pain ». Et nous sommes obligés de toujours redemander : Où ont- ils appris cela ?

Prenons par exemple une plante originaire de l'île de Java, nommée Rapsia. Elle est haute de plusieurs mètres avec des fleurs énormes qui respirent une forte odeur de charogne. Une fleur qui sent la chair putréfiée à quoi cela peut-il bien servir ? Eh bien ! Cela sert à attirer d'innombrables mouches avides de se régaler de la « charogne ». Ces mouches pondent leurs oeuf s sur la fleur trompeuse. Il est vrai que ces oeufs périssent sans exception, car les mouches ne sauraient se nourrir d'une imitation de cadavre. Mais la plante a atteint son but : les insectes, en se promenant, ont amené le pollen sur le pistil._

Une plante répandue dans le sud de l'Europe, l'Arum dracunculus, va encore plus loin. Non contente de répandre une forte odeur de putréfaction, elle affecte, en plus, la couleur de la chair rouge. Par les heures de soleil, une foule d'insectes amateurs de charogne se presse dans le calice profond de la fleur. Ivres de son odeur, ils y tourbillonnent, s'y démènent, le dirai-je ? ils y dansent follement. L'un ou l'autre semble se reprendre de temps en temps. Il pense :

— Elle finira mal, la fête, il serait temps de déguerpir!

Résolument, il se retire du tourbillon effréné et grimpe sur le bord du calice. Le voilà libre! La vie pure et ensoleillée l'attend... Mais non. Il ne peut résister à l'attrait mortel de la funeste odeur. Le voilà retombé, à moitié étourdie, dans la ronde folle où l'on se casse les ailes, les pieds... Le soir, enfin, la fleur perd son odeur et ses hôtes se traînent hors de sa corolle, dégrisés : l'un sans pied, l'autre sans aile. Et la plante rusée de rire sous cape :

• De charogne, vous n'en avez point trouvé, et la fête a été plutôt coûteuse, mais quant à répandre mon pollen, vous l'avez fait à fond.

• Commandant, j'ai aussi lu une tromperie de la silure, dit Joseph. Il paraît qu'elle se fourre dans la vase de sorte qu'on ne voit que le bout de ses moustaches. Les petits poissons, croyant avoir affaire à des vers, happent les moustaches et sont avalés à leur tour par la silure.

— Eh bien! et le fourmilion ? En voilà un de coquin! Continua le commandant. Il creuse une fosse en spirale et rejette le sable sur le rebord à chaque pas.

— Pourquoi jette-t-il le sable dehors ? demanda Pierre.

— C'est pour ne laisser aucun obstacle sur le chemin des insectes qui s'y aventureront. La trappe une fois finie, le fourmilion se couche bien au fond du centre de la spirale, se recouvre de sable, et attend sa proie. Pauvres fourmis ! Elles grimpent sur le rebord de cet entonnoir, et, de là, glissent tout droit entre les pattes du rusé animal. Quelques-unes s'aperçoivent du danger et essayent de s'enfuir. En ce cas, le fourmilion sort de sa réserve, et, de sa tête en pelle, il leur jette tant de sable dessus, qu'à la fin, aveuglées, écrasées, elles succombent.

Un autre exemple. Dans l'Afrique orientale, en trouve un animal plus curieux encore. Il s'appelle « fleur du diable » (idolum diabolicum), mais en réalité, cette « fleur » est une espèce de sauterelle très étrange. Elle reste suspendue à un arbre; ses ailes blanches et rouges étendus en guise de pétales sont une tache voyante, et on jurerait que c'est une douce fleur parfumée. Par contre, ses jambes pourvues de dents en scie sont du même vert pâle que le feuillage. C'en est fait du pauvre petit insecte qui se pose sans•défiance sur cette « douce fleur parfumée»! En un clin d'oeil; est haché en morceaux par les dents de la scie.

— Ah çà! Quelle masse de ruses, de fourberies dans la nature! Est-ce que je n'avais pas raison de me fâcher contre l'insecte sauteur ? Ces bêtes-là feraient de bien mauvais éclaireurs, hypocrites qu'elles sont! — je, suis une fleur innocente, venez me visiter! — et l a fleur avale son hôte. — Je suis un ver « très comme faut », — et le ver avale les petits poissons. Eh bien! Commandant, « l'éclaireur a l'âme droite et ne ment jamais »— et ceux-ci peuvent mentir et tricher à tort et à travers avec cette ruse raffinée ? La nature peut mentir ? La nature « pure et vierge, loin du contact de la méchanceté humaine »?

Je n'ai pas besoin de dire que c'est Germain qui nous avait assommés de cette avalanche de questions.

— Apaise-toi, mon garçon, dit le commandant en souriant. Ton indignation vient de ce que tu juges les règnes végétal et animal du point de vue humain. C'est injuste! On ne peut parler de justice et de tricherie, de droit et d'actions arbitraires qu'entre des êtres ayant une âme intelligente. Dans le domaine des animaux et des plantes, il n'y a point d'individualité, donc pas de sujet envers qui on pourrait commettre une action dépourvue de droit. Dans ces domaines, le bien et le mal, les choses permises ou défendues, le péché et la vertu sont des notions inconnues.

Tu as donc très bien senti que, si un homme agissait envers un autre homme comme la fleur du diable, la rafflésia ou la silure moustachue, ce serait un traître et un menteur. Mais si nous voyons ces trucs et ces ruses servir à la préservation de l'individu et de l'espèce avec tant de sûreté, il faut que, cette fois encore, nous soyons pénétrés de respect pour le Créateur qui pourvoit si sagement aux besoins de ses plus humbles créatures. Et, en approfondissant la question, nous trouvons encore autre chose : c'est que Quelqu'un, dans sa sagesse qui embrasse le monde entier, veille à ce que certaines espèces d'animaux ne se multiplient pas outre mesure. (C'est pourquoi ils ont tant d'ennemis) ni ne diminuent trop (c'est pourquoi il y a tant de ruses). Il est impossible de ne pas voir le travail d'une main de fer qui gouverne la nature et à laquelle le monde entier obéit.


De quoi nous parle le corps humain?

Hier, cinq de nos camarades essayèrent de faire l'épreuve de 2e classe. Georges échoua dans la question des premiers secours. Rien d'étonnant ! il ne savait rien des parties les plus importantes du corps humain. Pendant l'heure libre d'après dîner, les garçons s'assemblèrent et, naturellement, on parla beaucoup des examens de la matinée.

De nouveau, l'ennui d'une longue pluie pesait sur la vie du camp. Un grand vent chassait les nuages. Le commandant fit asseoir Georges auprès de lui et lui dit :

— Crois-moi, Georges, en y regardant de plus près, on trouve des choses d'un intérêt extrême dans l'aménagement merveilleux du corps humain. L'envie nous prend de rendre grâce à Dieu en voyant la sagesse et l'esprit pratique dont il fait preuve. La plupart des hommes ne se doutent pas de l'industrie active et compliquée qui se poursuit dans leur corps. Voici d'abord le directeur savant de la fabrique qui dirige tout ce travail...

• Le cerveau, n'est-ce pas, commandant ? demanda Georges.

• Tu as deviné. Mais quelle construction ingénieuse que ce cerveau! Les directives concernant chaque travail sont envoyées d'un endroit différent du cerveau. Elles sont amenées dans les parties les plus éloignées du corps par un bon gros câble et ses innombrables ramifications.

• Le câble, c'est la moelle de l'épine dorsale, et les canaux collatéraux, ce sont les nerfs, n'est-ce pas demanda Étienne.

• C'est comme tu le dis, mon ami. Nomme-moi maintenant les récepteurs qui transmettent les nouvelles et les impressions du dehors à la centrale téléphonique, c'est-à-dire au cerveau ?

• Les oreilles!

• Parfaitement. Les oreilles font l'office de récepteurs. Et les yeux... Oh! Mes enfants, l'oeil humain est un organe si parfait et si merveilleux qu'on pourrait en parler pendant des heures. La rétine est impressionnée par l'image des choses exactement de la même manière que la plaque photographique, et par les mêmes lois de réfraction. Mais aucun appareil photographique ne saurait égaler la finesse et la faculté accommodatrice de Vous vous rappelez l'autre jour la contrariété de Georges qui avait fait deux clichés sur une seule plaque : les deux images étaient tâtées, naturellement. La rétine reçoit l'impression le plusieurs milliers d'images par heure, et elle les reflète toutes nettes et colorées. Ensuite, tous les lichés sont placés dans le grand magasin du souvenir pour en être sortis aussitôt que la nécessité s'en présente

Et puis, avec quel soin ne faut-il pas mettre la lentille au point pour garantir la netteté des images plus ou moins éloignées! Une table de calculs compliqués sert à nous montrer que, par tel éclairage, à tant de mètres, il faut exposer tant de temps. L'oeil n'a besoin de rien de pareil. Imperceptiblement, le nerf optique arrondit ou aplatit la pupille selon la grandeur et la distance de l'objet et l'intensité de l'éclairage. La pupille s'arrondit lorsque l'objet se rapproche, et s'aplatit lorsqu'il s'éloigne, mais cela se règle tout seul, nous n'en avons même pas conscience. A notre insu encore, la pupille se rétrécit à la forte lumière et se dilate à la lumière plus faible.

Vous autres, Marcel, vous avez appris un grand nombre de lois concernant la lumière cette année des lois de réception, de jonction, de réfraction. Eh bien ! l'oeil répond parfaitement à toutes ces exigences.

Remarquez aussi comme il est heureux pour nous que nos yeux soient placés sur la partie supérieure de notre corps, d'où ils peuvent voir bien des choses. Imaginez-vous ce que nous pourrions voir si, par exemple, nos yeux étaient sur nos pieds ?

L'ceil est l'organe le plus sensible que nous possédons; donc, il demande à être protégé soigneusement. Dans ce but, l'orbite est doublée de coussins élastiques et moelleux; et les cils et les sourcils lui font une garde vigilante. Ils se ferment aussitôt que l'oeil pourrait être mis en péril par l'eau, la poussière, ou même une lueur trop forte. Tiens, Georges, réponds-moi à la question suivante, si tu peux : qu'est-ce qui nous fait clignoter?

L'envie de dormir, commandant.

Paresseux, va! Et si nous n'avons pas sommeil ? Le clignotement, mon ami, est aussi une manoeuvre de protection. Il fait pour l'oeil ce que la ménagère fait pour la fenêtre en l'essuyant avec un linge mouillé. Mais la femme la plus travailleuse n'essuie la fenêtre qu'une fois par jour; l'oeil, au contraire, ne souffre pas le moindre grain de poussière et demande à être essuyé plusieurs fois par minute. Il faut mentionner encore une particularité de l'oeil qui vous étonnera. Toutes les parties de notre corps sont sensibles au froid : nos pieds, nos mains, nos oreilles peuvent geler; nos yeux cependant, ces organes si sensibles sous d'autres aspects, sont parfaitement indifférents au froid. Pourquoi ?

• Je sais, commandant! s'écria André. Parce que, s'il en était autrement, nous ne pourrions pas sortir en hiver. Nous couvrons nos pieds, nos mains, de telle sorte qu'ils ne nous empêchent pas d'aller dehors; mais si nous devions couvrir nos yeux aussi, nous ne pourrions faire un seul pas.

• Ça, je ne l'aurais jamais imaginé, murmura Germain étonné.

• Ce que je voudrais savoir à présent, dit Georges, c'est le nom que l'odorat et le goût prendront dans cette grande industrie.

• L'odorat et le goût, mon garçon, sont les deux laboratoires chimiques chargés de contrôler l'intégrité ou la corruption des aliments.

• Et le coeur ?

• Le coeur, Georget, est une pompe merveilleuse : la technique la plus développée ne saurait en construire une pareille. C'est une pompe aspirante et foulante qui, par les canaux subtils des veines, arrose l'organisme de sang vivifiant. Les reins sont des filtres. Les organes de la digestion, un parfait appareil de chauffage central qu i tient le corps à la température constante de 37degré. Que l'air ambiant ait I0degré de froid ou 30 degré de chaud, cela ne l'influence aucunement : le corps conserve sa température de 37 degré. Ce fait seul peut nous donner assez à réfléchir. Quelle peine nous avons à chauffer les chambres en hiver, à les garder du soleil en été, pour conserver la température voulue! Lé corps vivant fait cela tout seul.

— Mais, commandant, qui dit combustion, dit résidu. Chaque jour, la femme de chambre enlève les scories qui restent au fond du poêle. Le corps humain n'a donc pas de ces produits de combustion ?

— Mais si, mon garçon. Chaque fois que tu exhales l'air consommé par tes poumons, c'est l'organisme qui se purifie. Ce sont encore des produits de la combustion qui sont rejetés par les pores dans la sueur. Voilà pourquoi il est urgent que notre corps soit propre, et que l'entrée des pores ne soit pas bouchée par la poussière. Mais on ne peut chauffer le poêle avec des bûches entières ? Il faut qu'elles soient sciées en morceaux. C'est pour cela que le Créateur, dans sa sagesse, a pourvu l'homme d'une scierie et d'un moulin magnifiques...

— Ce sont les dents, pour sûr! interrompit Nicolas.

— Il nous a donné, en outre, un petit orgue d'une finesse incomparable dans le gosier, avec les poumons en guise de soufflerie. Je vous en reparlerai avec plus de détails une autre fois.

Maintenant, je veux vous faire remarquer encore que, dans la structure du squelette humain, les lois les plus modernes de la construction des ponts se trouvent appliquées.

— Comment cela, commandant ? Je ne comprends pas.

Attends un peu, mon ami. As-tu jamais vu un gros os cassé ? Oui, n'est-ce pas ? Alors, tu as dû remarquer sa substance intérieure, dite spongieuse, ces petites lames s'entrecroisant en apparence un peu à la diable ?

• Oui, commandant, répondit Julien qui se préparait à étudier la médecine. Quelquefois, ces 'mettes remplissent complètement l'intérieur de l'os; d'autre fois, en partie seulement. En ce cas, elles ont l'air d'un filet à réseaux d'une grandeur différente.

• En effet. Mais ces réseaux jetés pêle-mêle et sans dessein déterminé, en apparence, ne sont pa s réunis aveuglément. Au contraire, ils suivent exactement les lois qui, selon la mécanique, servent à rendre un corps solide résistant à la tension et à la pression. La structure des os se fait d'après des plans ingénieux. La substance osseuse ne se produit que dans le sens de la tension et de la pression pour ne pas augmenter le poids de façon superflue et rendre l'os malgré sa légèreté, aussi résistant que possible. Maintenant imaginez-vous que quelqu'un se casse le bras ou la jambe, que l'os se soude mal et, par conséquent, les directions du tirage et de la pression soient changées. Savez-vous ce qui arrive en ce cas ? Les plaquettes de la substance osseuse se déplacent aussi d'une manière insensible, conformément aux nouvelles directions de tension et de pression. Voilà un bel exemple de la sagesse puissante qui règle tout, jusque dans les moindres détails.

On a démontré par des calculs d'un grand intérêt que l'os de la cuisse dit fémur est construit exactement d'après les lois de la statique et que l'ingénieur le plus habile n'aurait pu trouver une meilleure solution pour supporter la tension et la pression indiquées. Aussi l'ensemble de notre charpente osseuse, le squelette humain, pourrait servir de modèle à une machine grandiose. Nos bras et nos jambes sont des élévateurs merveilleux. Avez-vous observé dans les grandes fabriques, les larges courroies qui rattachent les roues entre elles ? Eh bien! Ici, ce sont les muscles placés contre les os qui font l'office de ces courroies, ruais ils sont cent fois plus capables de se tendre et de se rétrécir jusqu'à la sixième partie de leur propre longueur. Personne au monde ne sait fabriquer une courroie de cuir qui se tend et se rétrécit à plaisir et d'elle-même.

Les hommes sont arrivés à construire des instruments d'une finesse ingénieuse; mais quel instrument pourrait égaler la sensibilité et la complication de l'organisme humain ? Dans cette grande industrie, les fils téléphoniques courent en réseau serré et obéissent, sans une seconde de retard, au plus petit mouvement de la volonté. Telle partie de mon corps fait un mouvement, parce que je le veux; mais j'ignore complètement quel muscle a été mis en action pour le produire.

Ces choses-là doivent nous faire réfléchir profondément, et l'idée finale qui sort de toutes nos réflexions est celle-ci : quelle incroyable sagesse a dû faire le plan de ce merveilleux organisme humain!

• Vrai, commandant, tout cela fait tourner l'âme vers Dieu avec une émotion réelle, déclara Robert.

• Pourtant, voyez-vous, mes enfants, il y a des gens qui sont incapables de tirer des déductions de ces pensées élevées et de cette organisation surprenante et si conforme à son but. Je vous citerai un exemple pour le démontrer.

Dans la magnifique église de Strasbourg — le Münster — une admirable horloge du moyen âge prend la place d'un des autels en s'élançant jusqu'à la voûte. Elle indique non seulement les minutes et les heures, mais encore les jours, les mois et les saisons Outre cela, son mécanisme fait mouvoir nombre de petites figures : aux quarts d'heure, par exemple un enfant frappe les coups sur la cloche avec un petit marteau; aux demies, c'est un adolescent, au x trois quarts, un homme, et aux heures entières, un vieillard. Vous pensez bien d'après cela, comme le mécanisme de cette horloge est compliqué.

A présent, imaginez-vous qu'une petite fourmi se promène parmi ces roues, ces vis et ces chaînes en mouvement. Elle regarde tout de bien près, observe les élévateurs, les poids énormes en comparaison du sien, les roues dentelées, et se met à raisonner :

— Il n'y a vraiment rien d'extraordinaire là-dedans, pense-t-elle. Les aiguilles se meuvent... bon, c'est naturel, vu que leur axe est attaché à une drôle de roue. Ce tympan-là s'engrène dans les dents d'une autre roue également en marche. Pourquoi donc tournent-elles, ces roues ? Ah! mais, elles sont poussées par les oscillations du grand balancier Qu'est-ce qui fait mouvoir le balancier ? Tiens, c'est ce gros poids-là! Eh bien! Qu'y a-t-il de remarquable à tout cela ? Rien du tout ! Ceci pousse cela, cela fait mouvoir ceci, c'est tout simple, en vérité...

La petite fourmi tousse d'un air entendu. Elle est persuadée avoir tout compris.

Pourtant, il y a une chose qu'elle ne comprend pas. Elle ignore qui a disposé ces roues si ingénieusement qu'elles peuvent, en effet, se transmettre leur mouvement avec une exactitude incroyable. Oui, oui, qui donc est l'horloger ? L'horloger intelligent, habile, prévoyant, constructeur de tout ce mécanisme ?

Et voyez-vous, mes enfants, termina le commandant, l'aménagement admirable du corps humain est cent fois plus fin et plus merveilleux que l'horloge de Strasbourg, un vrai chef-d'œuvre.


La galette de Louis .

•  Au diable ce Louis! Un cuisinier pareil mérite dix mauvais points pour l'affreuse galette d'hier soir! C'est vrai que nous l'avons bien mangée jusqu'à la dernière miette — le loup mange ce qu'il trouve quand il a faim — mais la nuit d'après!... La sueur me vient encore au front rien que d'y penser. Je rêvais qu'on m'avait enterré vif. On me plaça dans le cercueil, on me descendit dans la fosse et les mottes de terre commencèrent à tomber sur moi... J'avais beau crier, me débattre, elles pleuvent sur mon estomac et l'assomment... Pourquoi tombent-elles toutes sur mon estomac ? C'est lourd à ne pas y tenir... Je crie de toutes mes forces :

•  Au secours! On me tue! Aïe, aïe !... Et je me réveille en sursaut : la lampe électrique de Joseph m'aveugle et les scouts de garde m'entourent, tout pâles :

•  Mais qu'as-tu donc, Étienne ? Je n'avais rien du tout, mais, le lendemain, j'allai donner mon avis aux cuisiniers. Le commandant qui était en train de visiter la cuisine, l'entendit.

— Cet incident peut vous donner à penser, mes enfants, que l'alimentation humaine et la digestion ne sont pas les choses toutes simples qu'elles paraissent être. Y a-t-il chose plus simple à faire que de boire une gorgée d'eau, ou de manger une bouchée de galette Mais en détaillant ces deux gestes, on est obligé de reconnaître que c'est là une chose fort compliquée. Pour boire, il faut changer le creux de la bouche en pompe aspirante et raréfier l'air qui s'y trouve. Et l'action d'avaler, encore ! L'élévation de la mâchoire inférieure et les muscles servant à la mastication des mets n'y suffisent point. Il faut encore trente-deux dents d'une matière très solide, laquées de blanc. Cela ne suffit toujours pas. Il faut encore la langue. Celle-ci est pourvue d'un grand nombre de muscles qui lui permettent de remuer dans tous les sens. Dans la partie postérieure, surtout, sont logés les nerfs du goût. Ils font automatiquement leur travail distinctif qui prouve une grande connaissance de la chimie. Mais ce n'est pas tout encore. Nous avons besoin, en plus, de trois paires de glandes salivaires. Vous ne croirez pas, mes enfants, combien ces petites glandes peuvent sécréter de salive en un seul jour !

•  Un litre à peu près, dit Julien.

•  Précisément. La salive sert non seulement à la digestion, mais encore à la neutralisation des acides. Sa première fonction est de rendre les aliments diges­ tibles. Cela fait, la pâte mastiquée arrive à la partie supérieure de la langue. Par degrés, celle-ci la pousse en arrière, avec l'extrémité d'abord, avec le dos ensuite, vers la surface dure du maxillaire supérieur, et de là dans le gosier. Ici, il faut prendre toutes les précautions pour que rien ne s'en égare dans la trachée artère. Et tout ce procédé compliqué et important se fait tout seul, à notre insu. Tout seul ? C'est insoutenable. En voyant la coopération systématique du gosier, de la langue, des dents, des lèvres, des glandes, des muscles et des os, le travail de la Providence s'éclaire d'un rayon nouveau.

— A propos, commandant, s'il vous plaît, dit Julien, il y a longtemps que je me casse la tête sur un problème. L'estomac désagrège et digère toute chair : comment se fait-il qu'il ne se consume pas lui-même, puisqu'il est aussi de chair ?

— Tiens, mon ami, c'est un problème plutôt intéressant. Mais il n'a point de solution, jusqu'ici. En effet, on ne peut faire fondre du plomb dans du plomb, car le pot se fond aussi. Impossible de faire brûler du bois dans du bois, car le tout prend feu. Et voilà : l'estomac de chair consume toute chair et tout ce qui lui arrive, sans s'attaquer lui-même!

Étienne termina la conversation en disant :

— Imaginez-vous, après cela, commandant, que même mon estomac de fer a été incapable de digérer la galette de Louis. Alors j'avais bien le droit de me plaindre!


L'examen supplémentaire.

Georges devait faire son examen supplémentaire. Les Mouettes » au grand compht lui faisaient un Public plein de bonne volonté. Il n'est pas impossible que les camarades se proposaient de lui souffler, vu que « l'éclaireur aide où il peut » mais l'occasion ne s'en présenta même pas. Le commandant savait que, depuis plusieurs jours, Georges s'était préparé consciencieusement aux questions d'anatomie, il ne l'interrog ea donc pas trop. En retour, il nous conta une foule de choses intéressantes à propos de la matière d'étude. il nous parla surtout de la main.

•  Dis-moi, Georges, que sais-tu de la main humaine ? •  La main... la main humaine se compose de vingt. sept os qui sont retenus ensemble par quarante muscles, d'une façon artistique quoique extrêmement simple commença Georges. • 

Bien. Cela suffit, mon garçon. Voyez-vous, mes enfants, sans le mécanisme si délicat de la main, l'homme perdrait sa prépondérance spirituelle sur les animaux. Avec cette main remuant en tout sens et adaptable à cent fonctions différentes, il nous est aisé d'accomplir les travaux les plus fins aussi bien que le dur ouvrage. Il dépend de ma volonté d'en faire une cuiller, une pelle ou un crampon. Un des plus grands avantages de la main, c'est que le pouce peut être placé en face des autres doigts et la tenaille ainsi formée est propre à soulever toutes sortes de petits objets. Les doigts sont de longueur inégale. Pourquoi ? Parce que c'est nécessaire pour empoigner des objets ronds. • 

La main sert aussi à gesticuler! rappela Julien. • 

Tu as raison. Que de sentiments et d'émotions peuvent être exprimés par les gestes de la main et par le placement différent de ses doigts! La main humaine est vraiment un chef-d'oeuvre de la sagesse de Dieu. L'homme doit sa supériorité sur les autres créatures à son intelligence et à sa main. La même main serre un ustensile comme un anneau de fer, sait maniel a plume et même le crayon de l'artiste avec légèreté e t finesse. Nous empoignons l'ustensile avec la main entière, mais la plume se tient avec la fine tenaille formée par le pouce et l'index. Cela fait déjà deux sortes de machines fournies par la construction de la main. Deux! Ah non! C'est toute une série de machines compliquées! De plus, nous touchons, sentons, serrons les choses de la main, ce qui suppose encore un aménagement nouveau. Nos ingénieurs savent construire des machines qui serrent les objets, et d'autres qui les saisissent; mais combien sage doit être le Créateur d'une mécanique qui sert à serrer, à saisir, à sentir, à toucher tout à la fois, sans qu'aucune de ces fonctions dérange les autres! •

  Commandant, comment se fait-il qu'aucune friction ne se produit dans les articulations de la main ? Cela encore est bien intéressant, mes enfants. Vous savez que les joints des machines doivent être huilés très souvent. La technique contemporaine a même imaginé d'appliquer aux grandes machines des burettes qui laissent égoutter l'huile constamment. Mais quel cerveau humain saurait inventer un mécanisme pro­ duisant lui-même l'huile qui lui est nécessaire ? C'est pourtant le cas de nos jointures osseuses. Imaginez à présent, si nous voulons saisir quelque chose, quel travail compliqué cela demande. Il faut courber nos doigts! •  Et c'est une si grande chose que ça ? demanda Nicolas — Je te crois, mon garçon! Savez-vous comment cela se fait ? Les muscles conduisant aux os se rétrécissent. Et ce qu'il y a de plus mystérieux, c'est que tout objet ne peut être déplacé que par une force extérieure; mais les nerfs sont mis en mouvement par une force cachée dans les muscles mêmes. Au contact le plus léger du nerf, le muscle produit une force capable de faire un mouvement. Donc, c'est la même force qui se meut et qui cause le mouvement. L'homme n'aurait jamais pu imaginer un mécanisme pareil, même en rêve, et bien moins le construire! •

  Mais, commandant, quelle est la force qui dort dans le muscle et se réveille au contact du nerf ? •  C'est une sorte d'électricité. Tout muscle est un véritable accumulateur de courants. Des centaines de ces fabriques électriques sont cachées dans le corps humain, destinées chacune à produire une sorte de mouvement. Pensez un peu si c'est compliqué! Encore une chose. Qui est-ce qui détermine les muscles du doigt à se mettre au travail ? Faisons un essai, veux-tu, Georges ? Je donne l'ordre, ton doigt l'exécute. Eh bien : Tiens-toi droit !

Le doigt de Georges devint rigide.

•  Courbe-toi ! ordonna le commandant, et le doigt de Georges se courba en arc. •  Droit ! le doigt redevint rigide. •  Voilà, Georges. C'est aux ordres de ton cerveau que ton doigt obéit. L'ordre est conduit aux doigts par les fils télégraphiques des nerfs. L'humanité a mis des milliers d'années à découvrir le téléphone, quand un réseau téléphonique d'une précision incomparable est à l'oeuvre dans le corps de tout être humain! Le réseau téléphonique d'une capitale ne demande pas un central aussi compliqué que le cerveau humain. La main ne saisit pas seulement, mais encore elle touche et sent. Tout cela est fait par des nerfs qui, à cet effet, se ramifient surtout au bout des doigts. Mais toute la surface du corps est couverte de ces petits postes de garde qui informent immédiatement le centre des choses du dehors : tels le froid, la chaleur, la dureté ou la mollesse des objets, etc. Les extrémités des nerfs de de la langue et du nez sont toutes de ces postes et leurs comptes rendus arrivent au centre sans discontinuer. C'est par eux que nous sommes toujours renseignés sur les images, les sons, les goûts et les parfums qui nous entourent et de leur action bienfaisante ou malfaisante sur notre organisme. Eh bien! mes enfants, dans une grande industrie, il est de toute nécessité, n'est-ce pas, que quelqu'un ait une conception bien claire du travail d'ensemble et que les moindres détails lui soient rapportés. Pendant la guerre, le quartier général est pourvu de la façon la plus soigneuse d'un réseau de fils téléphoniques et d'automobiles, pour permettre au général en chef d'être au courant de tous les événements du champ de bataille. Cela suppose certainement un grand savoir faire. Mais combien plus grand est Celui qui a pourvu le corps humain de tant de petits postes de garde !

Pendant tout le temps que le commandant parlait, Georges avait donné des signes d'intelligence en approuvant de la tête : cela lui valut de passer avec succès l'examen supplémentaire d'anatomie !


André saigne.

• André, second marmiton des «Faucons», s'était coupé le doigt en épluchant des pommes de terre. Les premiers secours ne se firent pas attendre. Par bonheur l'entaille n'était pas bien profonde et tout en la pansant, Julien ne pouvait se défendre d'un sentiment de satisfaction c'était la première occasion qu'il avait de se servi; de la pharmacie portative! Jusqu'ici, il n'en avait utilisé que quelques gouttes d'ammoniaque, quand Jean avait été piqué par l'abeille.

Cependant Robert, le marmiton n° 1, s'était précipité, hors d'haleine, dans la tente du commandant :

• Commandant, s'il vous plaît... André s'est coupé la main. Il saigne terriblement...

Le commandant courut vers la cuisine où la moitié du camp s'était déjà assemblée. Heureusement, il n'y avait rien de grave. Le doigt d'André ne saignait même plus.

• André a manqué perdre tout son sang! Cria Jacquot pour se donner de l'important

• Bah! On ne peut pas perdre tout son sang comme ça, opina Charles

Julien trancha la question en disant que la pâleur d'André était due à la frayeur et non à ce peu de sang qu'il avait perdu : on peut perdre un demi-litre de sang sans s'en ressentir.

• Le sang, pourtant, est la substance la plus précieuse de notre corps, dit le commandant. C'est lui qui travaille au développement du corps et à son renouvellement. C'est lui qui lui donne la chaleur et l'énergie. Julien, dis-nous un peu, quels sont les composants essentiels du sang ?

• Il y en a deux principalement : le plasma liquide et dépourvu de couleur, et les petits globules rouges et blancs qui nagent dans le plasma. Ces globules sont infiniment petits : leur diamètre mesure un sept millième de millimètre. Un centimètre cube de sang d ' un homme en bonne santé contient cinq millions de globules, l'homme entier, en comptant cinq litres de sang, en contient 25 milliards.

— Bien dit, Julien. On voit que tu veux te faire médecin. Donc, 25 milliards de globules nagent dans le sang d'un homme. Quel nombre vertigineux! Et d' autant plus vertigineux que ces globules sont loin de circuler à leur guise. L'organisme entier a besoin de sang, il doit arriver partout. A cet effet, tout le corps humain est pourvu d'un réseau d'artères élastiques ; flexibles ramifié et compliqué à l'extrême. Le service l'eau d'une grande ville avec tous ses tuyaux, ses fontaines et ses machines est un jeu d'enfants en comparaison. Tiens, Robert, ton papa est ingénieur hydrotechnique dans ta ville natale. Tu as dû voir souvent combien de travail, de plans, de rajustements il en coûte à la centrale pour assurer la continuité du service. Eh bien! la centrale de service du sang, c'est le coeur.

Le cœur est une pompe aspirante et foulante si parfaite qu'aucun ingénieur ne saurait en construire de pareille. C'est un petit muscle tout simple, pas plus grand que le poing et il pourvoit tout l'organisme du sang nécessaire! C'est de la bien dure besogne! Pensez donc : battre 70 coups par minute, nuit et jour, sans un instant de répit! Lorsque notre corps s'endort et que les yeux, les oreilles, les mains, le cerveau cessent leur travail, le coeur n'a jamais une minute de repos. Ce petit paquet de muscles fait soulever 87,000 kilogrammes à un de travail par jour.

Explique-nous cela, Robert.

Cela veut dire autant de force qu'il en faut pour10.000 kilogrammes à un mètre de hauteur ou presque remplir neuf wagons de chemin de fer. C ar un wagon contient10.000 kilogrammes et la porte n'en est pas même à un mètre de terre

• Ah mais! c'est plus que la force déployée par un cheval d'omnibus, s'écria Nicolas.

• Tu as raison, Nicolas. Et le pauvre petit Coeur continue ce travail fatigant pendant 60-70-80 années sans interruption. Il s'use bien un peu entre-temps, c'est pourquoi il raffermit continuellement ses murs affaiblis, mais sans pour cela négliger ses autres fonctions un seul moment. Il arrive souvent, n'est-ce pas, qu'il faut interdire la circulation dans certaines rues pour réparer le pavé usé. Le cœur s'use, lui aussi, il a besoin de réparations, mais la circulation du sang ne souffre pas d'arrêt. Que nous dormions, mangions, marchions, nous reposions, courions, nagions, que nous y pensions ou non, cet ouvrier fidèle, notre coeur, continue de battre ses coups. Trois fois par minute, il fait faire au sang le tour de l'organisme. Vous autres qui avez fait l'épreuve de 2e classe, vous savez déjà à quoi sert cette circulation continuelle N'est-ce pas, Julien ?

— Oui, commandant. Le fleuve rouge et frais rempli d'oxygène qu'est le sang, arrose le corps entier jusque dans ses moindres recoins. Les petits globules rouges, dans leur course, déposent leur contenu d'oxygène dans les os, les tissus, la peau, les nerfs, les glandes; ils absorbent, par contre, tous les déchets qui s'y trouvent, comme l'eau et l'acide carbonique, tout en continuant leur course effrénée.

C'est encore le sang qui distribue les matières nécessaires au renouvellement de notre corps. En sept ans environ, notre corps entier est changé : un organisme nouveau est bâti à la place de l'organisme usé. Et nous n e nous en apercevons même pas!

— Continue, André. Que sais-tu des veines ?

— Nous avons dit que les globules rouges du sang absorbent toutes sortes de produits viciés et reviennent au coeur à travers les artères.

— Parfaitement. Mais qu'arrive-t-il à présent ? Si le coeur projette ce sang gâté dans le corps, celui-ci sera empoisonné par l'acide de carbone. Oui, c'est ce qui arriverait à coup sûr. Mais cet empoisonnement est soigneusement prévenu. Le sang gâté est conduit dans un tamis merveilleux : les reins. Ceux-ci le filtrent d'une façon ingénieuse. Tous les produits nuisibles s'écoulent à travers, mais les globules de sang utiles doivent rester. Et en effet, ces globules minuscules, qui pénètrent dans les veines les plus fines, sont pris dans le réseau des reins. Ainsi sont conservés le sucre, l'albumine, en un mot tout ce dont l'organisme a besoin.

Quel ne fut pas notre triomphe quand la sélectivité des ondes radiophoniques fut réalisée! Depuis lors, nous pouvons choisir nous-mêmes les ondes que nous voulons prendre avec notre appareil. C'est une découverte merveilleuse, sans doute. Mais qu'est-ce en comparaison des reins, qui laissent passer des quantités d'eau et retiennent des globules de sang invisibles!

Mais la purification du sang n'est pas encore finie. Il dépose une partie des matières amassées dans le foie, où elles se transforment en bile; celle-ci joue un rôle important dans la digestion. Ensuite, le sang revient à l'oreillette droite du coeur : de là, il passe dans les poumons, où il se rafraîchit et se renouvelle complètement.

C'est encore une chose miraculeuse que les poumons!

Ils se composent d'à peu près 1.8000 millions de vésicules longs d'un demi millimètre chacun. Si l'on étendait toutes les parois vésiculaires d'un poumon humain, l'une près de l'autre, savez-vous combien de terrain elles couvriraient ? Deux cents mètres carrés!

• Deux cents mètres carrés ? A quoi bonne cette surface énorme, commandant ?

• A chaque battement de coeur cette surface de 200 mètres carrés est inondée par 180 grammes de sang à peu près. Puisque le coeur bat 70 coups par minute, ces 180 grammes de sang n'ont que la soixante- dixième partie d'une minute pour rester dans les poumons. Ce laps de temps d'une seconde doit pourtant suffire aux globules rouges pour se dépouiller de l'acide carbonique et pour absorber l'oxygène frais. Le sang ainsi purifié reflue dans l'oreillette gauche du coeur, d'où il recommence sa circulation vivifiante dans le corps. Le poison a disparu entièrement.

Ce phénomène se continue nuit et jour, minute par minute avec une précision sans égale et à notre insu! Qui donc assure le mouvement de ce morceau de chair si actif ? C'est ici qu'on sent le plus clairement que nous sommes entièrement dans les mains de Dieu. Que notre coeur s'arrête de battre une minute seulement et la vie est finie.

L'émotion qui nous saisit en ce moment nous aidera à bien comprendre ces vers de Schiller d'une beauté mystique

« Si tu le veux, Seigneur, le sang s'arrête, L'aigle retombe sans force,

Le vent ne détache plus une feuille, La course des fleuves s'arrête,

Le mugissement de la mer devient muet,

Plus un ver ne se tord, plus une sphère ne tourbillonne.


Pendant que les petits jouaient...

Cet après-midi, la troupe organisa un jeu de paume : les Mouettes se mesuraient avec les Faucons. Nous autres « les grands », c'est-à-dire Julien, Robert et moi, nous ne prenions pas part au jeu et nous étions assis non loin d'eux sur un Monticule, autour du commandant. C'est Julien qui commença la conversation.

— Vous savez, commandant, comme j'aime lire les ouvrages d'histoire naturelle. L'autre jour, à propos de l'échange des matières, une idée m'est venue. Cet échange de matières, selon moi, suffit à prouver l'existence de l'âme, une âme spirituelle et distinctement séparable du corps.

• Cela semble bien intéressant, en effet, dit le commandant. Dis-nous ton raisonnement.

• Eh bien! Nous savons, n'est-ce pas, que notre Corps se renouvelle continuellement. Les aliments lui fournissent de l'énergie, l'énergie fait croître les cellules, lès cellules agrandies se divisent, c'est-à-dire se multiplient. Dans la mesure de cette multiplication, les Organes formés par ces cellules grandissent aussi; en fin de compte, tout notre organisme croît. Des cellules nouvelles prennent la place des cellules usées, et ce r emplacement, cet échange des matières se produit en nous continuellement, sans que nous en ayons Conscience—

Robert s'impatienta.

---- Bien, bien, on sait ça. Va pour tes arguments! Attendez un peu, nous y arrivons. Cet échange de matières, c'est-à-dire le remplacement des cellules usées se produit si rapidement qu'en sept ans (même moins, selon quelques-uns) notre corps est entièrement renouvelé. Donc, dans sept ans, je n'aurai plus un seul atome de mon corps d'aujourd'hui.

Cela, c'est un fait physiologique. Mais comment se fait-il alors que je me rappelle parfaitement qu'à cinq ans, ma mère me punit sévèrement pour ma gourmandise? Quel est l'organe qui peut me rappeler cela ? Mon cerveau ? Mais, de mon cerveau d'alors, il n'y a plus un seul atome! Et puis, je garde toujours le remords d'un mouvement de colère qui me fit jeter un verre à la tête de mon petit frère, si fort qu'il en saigna. J'avais neuf ans, alors. J'en suis encore fâché. Mais qu'est-ce qui me fait mal, qu'est-ce qui me fait des reproches, si notre corps se renouvelle tous les sept ans ? Le corps a beau être changé, il reste quelque chose qui continue à nous louer ou à nous blâmer pour les choses d'il y a longtemps : c'est-à-dire qu'il y a quelque chose en nous qui n'est pas matière, qui ne se renouvelle pas avec la chair, qui reste toujours la même : c'est là notre âme.

— Décidément, tes idées ne sont pas dépourvues d'intérêt, mon garçon, dit le commandant. Sais-tu que Robert Mayer, le fameux savant anglais (mort en 1878), a exprimé, il y a longtemps, en termes plus scientifiques peut-être, exactement la même chose ? Il écrivait

« Il est évident que dans tout cerveau vivant des changements matériels s'opèrent continuellement. Ces changements sont connus sous le nom d'activité moléculaire. Nous savons aussi que l'activité spirituelle de l'individu est distinctement enchaînée à cette activité matérielle du cerveau. Pourtant ce serait une grave erreur que d'identifier ces deux fonctions parallèles. Nous allons l'expliquer par un exemple. Nous savons qu'il est impossible de télégraphier sans un procédé chimique réalisé en même temps. Mais le contenu de la dépêche ne peut nullement être considéré comme le résultat d'un procédé chimique! A plus forte raison, cette thèse se rapporte aux relations du cerveau et de la pensée. Le cerveau n'est que l'instrument, et non l'esprit lui-même ».

• Commandant, j'ai encore une autre idée relativement à l'âme, à propos du sommeil et du rêve.

• Dis toujours, mon ami.

• Je me suis souvent cassé la tête là-dessus. Qu'est. ce qui nous arrive, au juste, quand nous dormons ? Je pense que les relations intimes du corps et de l'âme se relâchent un peu pendant le sommeil. Naturellement, l'âme n'abandonne pas entièrement le corps, car ce serait le faire mourir; mais elle le quitte tout de même un peu. L'homme qui dort est donc quelque chose comme un violon que l'artiste a posé pour un moment.

• Ça, c'est une comparaison épatante, dit Robert; on voit que Julien aime à jouer du violon, lui aussi.

• Alors, reprenons l'image. A l'état de veille, l'âme joue du corps comme d'un instrument, mais, pendant le sommeil, elle s'en défait un peu. La conscience du temps se perd, les fonctions des sens sont très réduites. C'est ici que j'enchaîne mon idée. Les sens corporels sont hors d'activité, cela se voit clairement. Point n'est besoin de le prouver ici, au camp. Demandez plutôt à la seconde garde, quand elle rentre à deux heures pour réveiller la troisième garde! II faut être vraiment ingénieux pour ramener les garçons endormis à la conscience.

Donc, les sens corporels ne fonctionnent pas. E t pourtant, qu'est-ce qui se produit pendant que nous dormons ? Nous vivons d'une vie spirituelle active, des événements cent fois plus intéressants et pl us compliqués qu'à l'état de veille nous arrivent. Nous parlons, sans remuer notre langue de chair; nous voyons, les yeux fermés. Nous entendons, mais sans nos oreilles; nous réfléchissons, mais pas avec notre cerveau. Eh bien! Voici mon idée, commandant : le sommeil et le rêve réfutent à jamais le matérialisme, ce système de philosophie qui prétend que tout n'est que matière et que l'esprit n'existe pas. Car, s'il en était ainsi, comment pourrions-nous voir des paysages aux couleurs les plus brillantes en rêve, quand nos yeux sont fermés ? Avec quoi les voyons-nous ? Certaine­ ment pas avec nos yeux! Avec quoi d'autre alors ? Comment se fait-il que nous entendions de la musique merveilleuse, des mélodies ravissantes ? Avec quoi ? Pas avec nos oreilles! Étienne se met deux casquettes et deux couvertures sur la tête pour dormir...

• Une casquette seulement, commandant... intervint Étienne, qui s'était un peu foulé le pied en jouant et écoutait la conversation depuis un moment.

• Enfin, il a beau se boucher les oreilles, cela ne peut pas l'empêcher d'entendre de la musique en rêve.

• Surtout si Pierre ronfle à côté de moi, opina Étienne.

• Avec cela ou sans cela, peu importe. Avec quoi, entendons-nous donc un rêve ? Enfin, voici l'idée que je me fais de la mort et de la vie d'outre-tombe : Quand l'âme quitte le corps définitivement, il est vrai que le s yeux corporels se ferment, mais un monde d'autant plus merveilleux s'ouvre devant le regard de l'âme. L'âme abandonne le violon usé : elle n'a plus besoin d'instrument pour jouer les plus belles mélodies. Nous pouvons nous en faire une idée d'après les visions éblouissantes qu'elle nous montre déjà en rêve !

— Il faut dire que tu as des idées décidément originales, Julien, répondit le commandant. Moi-même, je suis persuadé que l'enchaînement de l'état de veille et de celui de sommeil contient un avertissement de Dieu :

— O homme qui passes journellement d'un monde à un autre (de l'état de veille à celui de sommeil) prépare-toi à passer un jour complètement dans un monde différent où l'âme sera sans corps désormais, — c'est-à-dire qu'elle jouera ses mélodies sans violon. Prends garde : l'âme qui passera le seuil, ce sera celle que tu auras formée pendant la vie terrestre. Si tu as mal accordé ton instrument, tu ne pourras produire que des sons discordants là-haut. Et je n'ai pas besoin d'une telle musique. Dans mon royaume, il n'y a de place que pour les chefs-d'œuvre.

— Commandant, dit Étienne, un de mes camarades de classe, Jean Leroux, dit qu'il ne croit que ce qu'il peut voir. Après la leçon de religion, il fait toujours de ces remarques-là, et il en est très fier. Mais l'autre jour, Paul s'est bien moqué de lui. Raconte-nous cela, Paul!

Paul venait de quitter le jeu, boitant également d'un pied.

— C'était entre deux leçons, dit-il, et Jean se vantait comme d'habitude : Le catéchisme est une antiquité passée de mode, je ne crois que ce que je peux m'expliquer. Eh bien! l'ami, lui dis-je, comprends tu pourquoi ton petit doigt remue ?

• Mais comment donc! C'est parce que je veux qu'il bouge.

• Bien. Alors, essaye de faire bouger tes oreilles. Tu vois bien, tu as beau vouloir, elles ne remuent pas. Comprends-tu cela ? Toute la classe riait aux éclats.

• Ce n'est pas très convenable de faire honte à quelqu'un, dit ie commandant, mais souvent on ne peut pas empêcher autrement ces têtes vides de faire du mal. Je crois pourtant que tu aurais pu venir à bout de Jean, en lui racontant l'histoire du fameux philosophe de l'antiquité.

Il était le conseiller bien payé d'un puissant empereur. Mais si on lui demandait son avis, il répondait souvent : Je ne sais pas, je ne sais pas. Un jour, on lui reprocha la chose : L'empereur te paye pour que tu le saches! L'empereur me paye pour ce que je sais, car s'il voulait me payer pour ce que je ne sais pas, tous les trésors de son royaume n'y suffiraient pas !

• Mais, commandant, un philosophe athée rai­ sonne aussi comme Jean. Il concède toute la superbe beauté de l'univers, mais, prétend-il, nul besoin pour cela de supposer l'existence de Dieu. Les lois fixes de la nature font mouvoir le monde...

• Attends un peu, Robert. A qui attribuez-vous la victoire de Marengo, mes enfants ?

• Mais à Napoléon !

• Tu vois bien. A Napoléon et non aux plans stratégiques. La victoire est bien le résultat de la bonne stratégie, pourtant elle ne peut être attribuée au plan, mais à celui qui a fait le plan. Oui, certainement il y a des lois fixes. Mais qui les a constituées ? Le monde entier ressemble à une horloge d'une extrême précision. p eux-tu t'imaginer une horloge sans l'horloger qui l'a construite ? Voltaire même, qui se piquait d'athéisme, raisonnait ainsi :

Le monde m'embarrasse et je ne puis songer. Que cette horloge marche et n'ait pas d'horloger.

Athanase Kircher, l'illustre astronome, reçut un jour la visite d'un de ses amis qui était incroyant. Il soutenait que le monde s'était fait tout seul et qu'il n'y avait pas besoin de Dieu.

Un globe terrestre très artistique se trouvait précisément dans la chambre de l'astronome. Le visiteur athée l'admira beaucoup et demanda :

• Qui a fait ce magnifique globe ?

• Mais personne. Il s'est fait tout seul.

• Tu es fou! Comment une chose aussi artistique aurait-elle pu se faire toute seule ?

• Pourquoi pas ? La terre et le monde entier se sont bien faits eux-mêmes !... répliqua Kircher.

Il avait raison. Car on ne peut approfondir l'étude de l'univers sans reconnaître l'empreinte de Dieu dès le premier pas. D'où vient ce monde aux proportions vertigineuses ? D'où vient la matière, l'atome, la molécule, l'ion, l'électron ? Vous croyez que la théorie de Kant-Laplace explique l'origine du monde. Elle l'explique, oui. Mais pas sans Dieu. Ni Kant ni Laplace n'étaient incroyants.

Les astres accomplissent leurs révolutions depuis des milliers d'années, des centaines de milliers d'années peut-être. Qui les a mis en mouvement ? — Oh! ils se meuvent comme ça depuis toujours! Dira-t-on. — Mais c'est impossible! Car il est certain qu'un jour, ce mouvement cessera : et s'il est vrai qu'ils se meuvent depuis toujours et cesseront de se mouvoir un Jour, ce jour-là aurait dû arriver depuis longtemps,

Toute la nature est régie par des lois puissantes. Qui les lui a données ? Les astronomes ? Non, les astronomes n'ont fait que les découvrir. Mais qui les a posées

Prends un pépin de pomme, une petite graine de rien du tout qui semble morte. Mets-la en terre et un arbre superbe en poussera. Comment cela se fait-il Pourquoi, comment la vie se développe-t-elle ? Aucun savant et aucun laboratoire n'a pu encore produire un seul brin d'herbe vivant.

— Le hasard ? Eh bien! Mettons que ce monde superbe doive son existence au hasard. C'est lui qui a entassé les atomes pour le former. Comment se fait-il alors, que, de nos jours, le hasard ne s'occupe pas d'entasser les atomes d'un village, d'une maisonnette seulement ?

Cela me rappelle un incident qui arriva un jour dans une société d'encyclopédistes français. On venait de railler Voltaire qui, sans être aucunement religieux, croyait pourtant à une sorte de déité, trouvant absurde de supposer que l'horloge parfaite de ce monde n'avait pas d'horloger.

Sur ce, l'un des assistants, pour défendre Voltaire, raconta l'histoire suivante :

« Un jour, sur le rivage près de Naples, je vis un prestidigitateur, qui, se disant magicien, produisait ses tours devant un groupe de lazzaroni. Il jetait des dés et ceux-ci retombaient toujours sur le nombre six, comme il l'avait prédit. Les lazzaroni l'admiraient bouche bée.

— Les dés étaient faux, naturellement, intervint quelqu'un.

-- Oui, sans doute, ils étaient faux; mais c'est là justement le point délicat. Tout homme raisonnable doit savoir que si deux dés retombent sur le même côté quatre fois de suite, il doit y avoir quelque force cachée dans le dé : par exemple une plaque de plomb attachée dedans.

Mais alors, regardez le monde autour de vous : la multitude de soleils, de planètes, de lunes, qui, perdus l'espace, accomplissent leur course depuis des milliers et des milliers d'années sans se heurter jamais. Voyez aussi sur notre globe : les océans, les continents, l'air, les rayons solaires, la pluie, tout est disposé de manière à ce que la vie puisse y fleurir : aussi les animaux terrestres, aquatiques et aériens y pullulent gaiement. Partout, ils trouvent les conditions multiples nécessaires à leur subsistance. Voyez encore la structure compliquée de votre propre organisme : la moindre partie sert les besoins du corps entier. Voyez vos yeux et vos oreilles : ils dépassent de loin l'érudition de vos opticiens et mécaniciens les plus célèbres. Voyez une goutte de vinaigre sous le microscope : vous y trouverez autant d'êtres vivants que d'étoiles dans les profondeurs du ciel avec un bon télescope.

Regardez tout cela et dites-moi, vous qui n'êtes point des lazzaroni, que tout cela est l'effet du hasard. Il me semble que la nature joue avec d'innombrables dés qui, à chaque seconde, retombent sur le côté prédit... »

A ce raisonnement, personne ne trouva à redire. Il n'y a pas de réponse possible. Cette vie immense tout autour de moi y répond suffisamment.

Il y eut un temps, autrefois, où la vie n'existait Pas sur la terre, cela est certain. La géologie montre clairement la période où le premier être vivant y apparut, mais la réflexion conduit au même résultat. Au temps où la terre était un globe de feu, aucun germe ni aucune graine vivante n'aurait pu y rester. Donc, la vie terrestre a eu un commencement. Mais d'où le premier être vivant a-t-il tiré son origine ? Est-ce dans la matière inerte et sans vie ? Cette théorie eut des défenseurs jusqu'au jour où la science prouva clairement que la génération spontanée n'existe pas : c'est que jamais, en aucune circonstance, la matière inerte ne peut engendrer la vie. Sir William Thompson (Lord Kelvin, t 1907), le fameux physicien anglais, l'a exprimé en ces termes (Über das Alter der Sonnenwdrme. Populâre Vortrâge und Reden, I, 198)

Il est impossible de comprendre l'origine et la continuation de la vie sans admettre une force créatrice qui domine l'univers ».

• Pourtant, commandant, dit Robert, le livre que j'ai lu explique tout par l'évolution.

• L'évolution ? Il est incontestable qu'elle existe, cette évolution : sans connaître ses limites précises, nous pouvons pourtant affirmer qu'elle ne dépasse point les bornes de chaque espèce. Mais remarque-le bien, Robert : afin que l'évolution puisse donner des résultes satisfaisants, il est indispensable qu'un principe intelligent la dirige vers un but déterminé. Le hasard ou l'évolution aveugle serait incapable de produire des chefs-d'oeuvre vivants par milliers et par milliards!

— Le livre de sciences naturelles populaire dont je parle reconnaît aussi ces choses merveilleuses, seulement il prétend que les animaux, pour des raisons inconnues, commencèrent un beau jour à se développer dans la direction voulue et qu'ils ne perpétuèrent ensuite que les couleurs et les organes qui avaient été prouvés utiles.

— Mais, mon garçon, ne vois-tu pas toi-même la faiblesse de ces raisonnements « populaires » ? N'oublie pas d'abord, que cette évolution demande une très longue durée, des milliers d'années! et que telle qualité ainsi acquise ne peut devenir utile qu'après s'être complètement développée dans les individus. Mais qui est-ce qui a maintenu le cours de cette évolution dans la bonne voie du départ, le long des siècles ?

Sans doute, il y a une évolution dans la nature. Mais il y a aussi une sagesse directrice surnaturelle qui a institué et qui exécute le plan de cette évolution.

Nous pouvons encore éclairer la question par une remarque plaisante. Dis donc, Étienne, qu'est-ce qui était au monde avant : l'oeuf ou la poule ?

• L'oeuf ou la poule ? Mais la poule, naturellement!

• Là, là! Ce n'est pas si naturel que cela. As-tu jamais vu une poule qui n'était pas, sortie d'un oeuf ?

• C'est vrai !... Alors, c'est l'oeuf qui existait le premier...

• Tu n'y es pas encore, mon bonhomme. As-tu jamais vu un oeuf de poule qui n'était pas pondu par une poule ?

• Mais alors, commandant, il n'y a pas de réponse Possible.

• C'est comme tu le dis, Étienne. Il: n'y a pas de réponse possible. A l'heure qu'il est, la vérité de ces trois phrases latines est absolument prouve Julien, tu vas nous les traduire !

« Omne vivum e vivo ».

• « Tout être vivant est issu d'un être vivant ». « Omnis cellula e cellula ».

• « Toute cellule dérive d'une cellule ».

• « Omne chromosoma e chromosomate ».

• Cela, je ne peux pas le traduire, commandant, dit Julien.

— Les chromosomes, mes enfants, sont les plus petits composants des cellules. Et même un chromosome microscopique ne peut procéder d'une chose inerte, mais seulement d'un autre chromosome vivant. Cela prouve la vérité d'une autre phrase de Lord Kelvin :

« Nous sommes entourés de tous côtés par les témoignages d'une bonté et d'une sagesse utilitaires. Cela nous enseigne que tout être vivant, aujourd'hui encore, dépend d'un Créateur et d'un Législateur qui ne cesse de travailler à son oeuvre...

L'homme qui nie Dieu ressemble au cocher qui contesterait l'existence des chevaux attelés à sa voiture. Quelqu'un demanda à un Arabe :

• Dieu existe-t-il ?

• Il existe, répondit l'Arabe.

— Comment le sais-tu ?

— Regarde, Seigneur, ces traces dans le sable du désert. Elles me disent avec certitude si un homme a passé par ici, ou bien un chameau. De même, en regardant le monde autour de moi, je vois partout les traces d'une sagesse infinie : je ne peux donc dire autre chose sinon que Dieu a passé par ici ».


Le
ciel, la nuit, le silence...

Oh! la belle journée!

Les garçons l'ont passée à folâtrer dans le ruisseau et devant les tentes, vêtus seulement d'un caleçon de bain. Quelle joie, quelle gaieté! Et quel dommage que nous vivions les derniers jours du camp!

Que je la plains, cette jeunesse décadente, parfumée, moderne, en « laque, claque et frac », au pantalon soigneusement repassé, qui ne trouve les plaisirs de la vie qu'à se pavaner dans la rue, au cinéma, au théâtre, et dans les locaux douteux! Pauvres âmes à jeûn! Ah! si elles pouvaient goûter une fois aux joies vivifiantes de la nature libre!

Je sais bien que ces jeunes gens me méprisent pour ce goût. Comment un élève de l'École Polytechnique peut-il se plaire dans la société des petits garçons ? Nous ne sommes plus des enfants, nous sommes des adultes, pensent-ils.

C'est là justement le mal. Je les plains de ne pas être restés enfants — dans l'âme — car le royaume des cieux appartient à ceux-là. Garder une âme d'enfant à cinquante ans, sous des cheveux poivre et sel, c'est l'art véritable de la vie. On reste jeune aussi longtemps qu'on le veut.

Aujourd'hui j'ai observé notre commandant. C'est un prêtre d'une culture supérieure. Depuis des années, il est non seulement, mon commandant, mais encore mou guide spirituel. Il a beaucoup voyagé, parle quatre, langues et en lit six; sa chambre est une bibliothèque et sa table toujours couverte de livres. Et comme il jouait à la balle cet après-midi! Comme il riait d e bon coeur avec nous! Nous étions de véritables enfants tous ensemble, et des enfants pleinement heureux, tels que le premier couple devait l'être au Paradis, avant le péché.

Et quand la voix du commandant nous fait aligner, tête haute, poitrine tendue, et que l'herbe de la forêt se courbe sous nos pas qui résonnent sur le soi, je pense souvent comme il est beau d'être bien discipliné. Cela doit avoir au moins autant d'importance au point de vue de la patrie que dix réunions populaires et cent discours.

Et ce soir magnifique près du feu de camp! La flamme monte au ciel d'un mouvement lent et saccadé et jette une lumière étrange sur mes deux camarades de garde : Étienne et Joseph. Le camp dort, nous trois sommes seuls à veiller. Sans compter les étoiles...

Une petite carte astronomique à la main, je parle à mes camarades plus jeunes de l'immensité du monde, des millions de soleils, des centaines de milliers d'étoiles, effacées par la distance, de la voie lactée, des nuées d'astres en formation... Il me semble que mon âme s'ouvre et que le ciel sans bornes la remplit doucement.

Ensuite, nous nous éloignons un peu de la troupe endormie et nous commençons à chanter tout bas

Voilé de bleu, silencieux, le crépuscule est né.

Les petits oiseaux, dans les rameaux, sont las d'avoir chanté. Le vent soupire et semble dire un mot de l'infini,

Et doucement, le firmament étoilé nous sourit.

Le ciel, en vérité, semblait le toit d'une tente immense, c'était à croire que nous n'avions qu'à lever le bras pour atteindre les étoiles. Que Dieu est prés, clans des moments comme celui-ci!

A proprement parler, Il est toujours aussi près, mais nous le sentons moins.

La pleine lune levait son visage doré toujours plus haut au-dessus de la forêt, et les ombres flexibles des arbres chuchotaient ensemble dans le silence mystérieux.

Étienne ranima le feu : un mystère en soi, lui aussi. Oh! la belle flambée! Elle semble voler de ses ailes rouges, blanches, bleues...

D'où viennent ces couleurs changeantes ? Comme la flamme dévore le bois sec et crépitant! Il y a aussi quelques branches vertes : celles-ci pleurent et se lamentent quand la flamme les saisit, et se tordent dans la braise comme de grosses chenilles rouges. De temps en temps il y a un grand craquement et, de la bûche fendue, un pétillement d'étoiles ardentes se répand... Puis, c'est le silence.

Que j'aime à regarder le feu!

A la lueur des flammes, les pensées se succèdent clans ma tête. Le monde est plein d'une beauté magique. Et malgré nos grands progrès scientifiques, que de choses nous restent encore inconnues de ce monde mystérieux qui nous entoure! Hier, par exemple, j'ai trouvé un cristal magnifique dans une des grottes du voisinage. Il a une splendide forme géométrique et je l'ai gardé avec soin. Cette matière inanimée qui se cristallise dans les profondeurs silencieuses de la montagne, connaît-elle donc les lois difficiles de la géométrie que moi, l'homme intelligent, ai dû étudier péniblement pendant de longues années ? Non, c'est une idée absurde! Mais alors il n'y a pas d'autre explication que celle d'un Esprit comparable à l'esprit humain, mais beaucoup plus puissant que lui, dont la force est toujours à l'oeuvre : traçant des chemins, donnant des lois non seulement aux cristaux, mais à toute évolution, à chaque manifestation de la vie.

Les manifestations de la vie ?... Ah oui!... Mais qu'est-ce que la vie ? Ici, je me rappelle tous les noms par lesquels les auteurs de mes livres scientifiques tâchent d'expliquer la vie, mais en fin de compte, tous sont obligés de reconnaître qu'il n'ont pas réussi à résoudre le problème. Personne n'y a réussi encore. J'ai bien lu aussi que « la vie est la coopération de forces physiques et chimiques » et ces forces nous sont parfaitement connues en elles-mêmes, mais nous ignorons les secrets de leur travail harmonique dans l'organisme, ces secrets créateurs de la vie; c'est-à-dire le principe qui tient le réseau compliqué de ces forces en activité continuelle.

Et les puissances redoutables de la nature dont nous sommes souvent témoins dans notre vie au camp! La tempête de l'autre jour, par exemple, avec son tonnerre formidable dans la nuit ! Elle a plié des chênes centenaires... Pour moi, elle me parlait aussi de la majesté incomparable de Dieu qui a prêté à la nature une parcelle de sa force seulement, et déjà, quelle puissance épouvantable cela représente!

Partout, nous sommes entourés de mystères. Ainsi, j'ai songé au réveil printanier de la nature, à la germination du grain de blé dans le sillon boueux; à cette forêt silencieuse et endormie... Ce monde entier, dans toute sa miraculeuse beauté, n'est qu'un mystère immense, à moins que à moins qu'on n'aperçoive derrière tous ces mystères la main sublime et infatigable de Dieu.

Je ne saurais dire où j'ai lu cette définition magnifique de Dieu, mais jamais encore je ne l'ai sentie aussi profondément : « Per quem omnia sunt et in quem omnia tendunt » — « Dieu est l'être par qui tout es t et vers qui tout tend »

Mettons que des éclaireurs égarés dans la forêt a perçoivent notre feu de loin, comme ils seraient. heureux ! Car où il y a du feu, il y a des êtres intelligents, des hommes, des frères. C'est ainsi que mon âme se remplit d'allégresse chaque fois que j'aperçois la grandeur ineffable du Créateur dans un phénomène de la nature.

— Des mystères ? Tant pis alors, cela ne m'intéresse pas du tout! pourrait-on dire.

Eh bien! non. Impossible de s'en désintéresser. Le désir d'approfondir les choses, d'en trouver la clef, d'en surprendre la vérité, consume l'humanité. Cette tendance elle-même devrait nous prouver déjà l'existence de Dieu.

Ma petite soeur avait reçu une poupée pour sa fête. D'abord, elle joua avec son nouveau trésor, mais, dès le troisième jour, elle le mit en pièces : elle voulait savoir pourquoi la poupée fermait les yeux quand on la couchait. C'est la même curiosité qui poussa Amundsen et Shakleton à la recherche du pôle : qu'y a-t-il là-bas ?

Un jour, on trouva une pierre couverte de signes étranges. C'était de l'écriture cunéiforme.

— Bah! laissons cela, personne n'y comprend rien...

Impossible! L'homme devait chercher et trouver la solution de l'écriture cunéiforme.

Mais ce même désir de savoir n'apparaît-il pas jusque dans la vogue des mots croisés ? Joseph en ayant fabriqué un, l'autre jour, le cloua à la clôture du camp :une minute après, six de ses camarades s'évertuaient déjà à le résoudre.

Qu'est-ce que cela signifie ? Nous ne pouvons souffrir les mystères, il faut que nous trouvions la vérité, Pourquoi ? Parce qu'une étincelle de la vérité de Dieu vit en nous et c'est ce souffle de Dieu qui ne nous laisse pas de repos.

Moi, homme, j'ai conscience de moi-même : c'est ce qui me place au-dessus de tout l'univers. L'été passé, je fis un petit voyage en mer. Avec quelle majesté la masse d'eau, apparemment sans rive, se balançait devant moi ! Mais l'Océan ne sait rien de sa grandeur et de sa magnificence. Je deviens tout ému et tout rêveur en regardant le ciel constellé d'innombrables étoiles qui déploie sa voûte au-dessus de moi. Mais ce n'est que moi seul qui sens ainsi : les étoiles sont seulement des astres refroidis, des amas de matière amalgamés ensemble, elles ne savent rien d'elles-mêmes ni des autres. Il n'y a que moi pour avoir conscience d'elles...

Le monde entier qui m'entoure, bien que sublime, n'est que matière après tout. Oui, il est admirable jusque dans ses plus petites parties, mais elles ne sont également que matière. Que je place la cellule la plus minuscule sous le microscope, j'y vois une vie mystérieuse; mais cette cellule est encore composée de milliers d'atomes et de molécules qui ne savent rien les uns des autres.

Je pèse 6o kilogrammes exactement. J'ai lu quelque part que le corps d'un homme de 6o kilogrammes comptait son milliards de cellules. Quel nombre inconcevable! Ces 5o milliards de cellules vivent chacune pour soi, et une seule âme les retient ensemble.

Moi, homme, j'ai seul le pouvoir de prendre conscience de moi-même, de me connaître. Si quelque grain de poussière tombe dans mon oeil, je suis obligé de demander à quelqu'un d'autre s'il y est encore, car je ne puis le voir moi-même. Mais l'âme est capable de se reconnaître elle-même. Je sais bien que « l'homme n'est qu'un roseau flexible dans l'univers, mais un roseau pensant » (Pascal).

Tout petit que je suis, il y a quelque chose en moi que la matière ne réussit pas à limiter, quelque chose qui peut sortir de mon corps et embrasser les étoiles! Mon moi n'est pas de matière seulement, comme l'océan, la montagne, le ciel, — il y a quelque chose en moi qui assemble les atomes de mon corps, qui les pénètre et les vivifie, c'est mon âme!

Oui, mon âme, par laquelle je puis me rapprocher tout près de moi-même, mais qui me permet en même temps de prendre mon vol autour du monde. Mon âme avec laquelle je peux tenir conseil tout bas et qui est inaccessible aux autres sans ma permission. Mon âme immatérielle, mon âme incomparablement plus haute, plus grande que la matière qu'elle anime. Mon âme qui n'est subordonnée qu'à Dieu et à moi-même, Le ciel la terre disparaîtront un jour;mais mon âme ne saurait périr.

Et s'il en est ainsi, alors mon âme est la seule valeur, la seule valeur éternelle ici-bas. Ai-je toujours pensé ainsi d'elle ?

Au Ive siècle, cette nouvelle théorie de valeurs, l'estimation de l'âme par-dessus toute autre chose, apparut comme un éclair à un savant de grand renom, mais à la ,vie pécheresse. Il s'écria :

— D'autres l'ont fait, comment ne pourrais-tu pas le faire également ?

Et il devint saint Augustin.

Au xii siècle, un jeune homme noble et riche considérait la même question.

— Si tant d'autres ont pu le faire, ne pourrais-tu en faire autant ? dit-il. Et il devint saint Bernard de Clairvaux

Au xvii siècle, un soldat avide de gloire fut blessé pendant le siège d'une forteresse, et, dans l'ennui de sa convalescence à l'hôpital, se mit à lire la biographie des saints.

-- Si eux ont pu le faire, je le puis, moi aussi, s'écria-t-il. Et il devint saint Ignace de Loyola.

Et moi, enfant du xx siècle, je ne pourrais plus estimer mon âme au-dessus de tout ?

Si, je le puis. Même si j'étais plus chargé de péchés qu'Augustin, plus riche que Bernard, plus orgueilleux qu'Ignace!

Oui, je le puis... Mais ce sera difficile !...

Ce l'est en effet. Les saints, eux aussi, l'ont trouvé ainsi. Le monde les railla amèrement sans jamais les comprendre : saint Pierre à Rome, saint Paul à Athènes. Saint Augustin fut insulté par les savants, saint Bernard par la noblesse, saint Ignace par les soldats.

Arrivé à ce point de mes réflexions, j'ouvris le livre des Psaumes que le commandant m'avait prêté. Je crois n'avoir jamais mieux prié qu'en relisant le Psaume 148, à la lueur du feu :

Alléluia!

Exaltez le Seigneur dans les cieux,

Glorifiez-le, toutes les hauteurs !

Chantez sa louange, ô tous ses anges!

Chantez sa louange, ô forces célestes.

Exaltez-le, Soleil et Lune,

Exaltez-le, lumière et toutes les étoiles.

Chantez sa gloire, cieux des cieux,

Et vous, toutes les eaux des hauteurs,

Bénissez le nom du Seigneur.

Car il parla et tout se fit,

Il commanda et tout parut.

Il leur donna une loi éternelle,

Il leur donna un arrêt qu'ils n'enfreindront point.

Exaltez le Seigneur sur la terre,

O remous des eaux et tous les dragons.

La neige et le feu, la glace, le givre et toutes les

Qui servez les arrêts du Seigneur. [tempêtes,

Toutes les montagnes et toutes les collines,

Tous les arbres fruitiers et tous les cèdres,

Tous les animaux et toutes les bêtes fauves,

Reptiles et oiseaux agiles,

Rois de la terre et vous, toutes les nations,

Puissances et juges de la terre,

Adolescents et vierges, vieillards et enfants,

Bénissez tous le nom du Seigneur.

Posant le livre, je m'aperçois tout à coup que mes deux petits camarades de garde se sont endormis. C'est un peu ma faute, il y a longtemps que je ne leur ai pas adressé la parole. Mais je ne vais pas les réveiller. Qu'ils se reposent! Moi, je suis bien assez occupé de mes propres pensées.

Après tout, il doit y avoir un point fixe quelque part, une main inébranlable, une puissance formidable qui tient l'axe de ce monde immense!

Peut-on attribuer au hasard l'assemblage des trillions et quadrillions d'atomes en cet univers proportionné et d'un ordre parfait ?

J'entre dans une imprimerie et je jette toutes les casses par terre. Est-il admissible que ces lettres puissent tomber à terre de façon à composer un livre tout prêt ?

La comète de Halley accomplit sa carriè re en 76 ans 1/4; elle était visible en 1910 pour la dernière fois. Moi-même, je l'attendais, très ému, dans le clocher d'une église. Pourra-t-on vraiment la voir à l'oeil nu ?

Je crois bien qu'on le pouvait. Même sa queue était lumineuse!

A présent elle erre à qui sait quelle distance effroyable. Mais dans 76 ans 1/4 elle reparaîtra à coup sûr. Est-il possible d'admettre qu'elle ne soit pas gouvernée par quelqu'un ?

Un bateau quitte le port de Trieste, et, passant devant Gibraltar, arrive en Amérique. Il double le cap extrême de 'l'Amérique du Sud, touche l'Australie, les Indes, et, par l'isthme de Suez, il revient au port de Trieste, son point de départ, et y aborde au jour fixé d'avance. Quel fou oserait prétendre que le bateau a fait ce chemin compliqué tout seul, sans gouvernail ni pilote ?

Pourtant la carrière des étoiles est mille fois plus longue et infiniment plus précise!

Est-ce encore le hasard qui a posé l'axe de la terre obliquement sur sa propre voie ? Cette déviation de 23018' est pourtant très utile; nous lui devons le change­ ment des saisons. La vie serait bien monotone sans ces variations!

L'eau atteint son plus haut degré de densité à 4 0 ; une température plus basse la raréfie déjà, et l'oblige à rester à la surface. Peut-on attribuer ce fait extraordinaire au hasard ? Tout corps se contracte sous l'influence du froid. L'eau fait exception. Pourquoi ? Parce que, s'il en était autrement, les lacs et les rivières gèleraient jusqu'au fond et toute vie aquatique serait détruite en un seul hiver.

Que Dieu est donc grand! Que Dieu est donc beau!

A côté des aménagements utiles, voici les beautés inépuisables de la nature. Le rose du crépuscule, l'éclat rayonnant de l'arc-en-ciel, la coloration si riche et si délicate des fleurs, cette lune souriante là-haut, cette nuit si paisible, ce bois de sapins parfumés, ces rochers escarpés!... Toutes ces beautés doivent avoir leur source quelque part! Il doit bien y avoir un modèle dont la beauté se reflète dans toute la création!

L'autre jour, je flânais dans la forêt avec les Aigles. Soudain, avertis par le craquement des branches, nous nous rejetâmes en arrière : devant nous, près du ruisseau, un cerf superbe se tenait avec une dignité majestueuse. A la vue de ce gibier royal, je sentis comme dans un éclair, et plus que je ne l'avais jamais fait, l'absurde faiblesse de la théorie de Darwin : « Tout est le résultat de l'évolution et de la tendance vers l'utilité ».

Est-elle donc utile, cette magnifique ramure dont le cerf est coiffée ? Nullement, et bien au contraire, car elle le gêne souvent dans sa fuite. Mais elle est belle! Elle est superbe! Une oeuvre d'artiste, en vérité!

Devant un charmant tableau ou une belle statue, les hommes expriment leur admiration avec exubérance. Mais Socrate déjà demandait à Aristodème :

A qui devons-nous le plus d'admiration ? A l'artiste qui peint des hommes et des bêtes inanimés sur la toile, ou bien à celui qui crée des êtres vivants et pensants ?

Et si ces tableaux ne sont pas produits par le hasard, n'est-il pas stupide de prétendre que ces êtres le sont ?

/Dans le domaine des animaux, on veut tout expliquer Par l'instinct. Mais qu'est-ce que l'instinct ?

L'instinct est une certaine sensibilité de l'an i mai qui le contraint à se servir du moyen propre à atteindre le but voulu ».

Très bien. C'est la définition scientifique de l'instinct mais elle ne nous en dit pas plus long sur son essence véritable. Ce n'est pas une réponse à la grande question d'où les animaux si « bêtes » en d'autres circonstances tiennent-ils cette intelligence merveilleuse ?

Certaines espèces d'oiseaux couvent leurs oeufs pendant trois semaines, d'autres pendant moins de temps. Comment sait-il, cet oiseau, qu'il appartient à telle espèce, et qu'il lui faut couver ses œufs pendant trois semaines, ni plus, ni moins ? L'a-t-il appris à l'école ? Ou bien a-t-il vu l'oiseau mère en faire autant ? Il n'a rien vu, rien appris, et pourtant il agira ainsi avec une sûreté infaillible. Donc, il y a quelqu'un qui sait tout cela.

La vache au pâturage ne touche même pas aux herbes vénéneuses. A quelle leçon de chimie a-t-elle appris qu'il sera bon d'éviter telle plante, capable de ravager son organisme ? Elle ne l'a appris nulle part, et pourtant elle les évite sans réfléchir. Il y a quelqu'un qui connaît tout cela.

Comment la larve du cerf-volant sait-elle qu'elle aura des cornes plus tard, qu'il est donc nécessaire pour elle de laisser une plus grande place à la tête ? Car le mâle se fait une cavité plus grande. Pas la femelle : elle n'en a pas besoin.

Comment le hamster et l'écureuil nés ce printemps savent-ils qu'après l'été vient l'hiver rigoureux, qu'il faut donc amasser des vivres ? Comment la sait-elle hirondelle éclose sous le toit d'une de nos fermes , que voici bientôt l'automne et qu'il vaut mieux s 'en aller ailleurs ? Pourtant, elle entreprend le voyage qu'elle n'a jamais fait encore et arrive sans hésitation en Afrique, dont elle ignore jusqu'à l'existence. Elle ignore également que là, il n'y a pas d'hiver. Cet instinct guide les oiseaux pendant tout le voyage et les conduit par des chemins où ils trouvent la pâture à chaque arrêt.

La Centrale d'Ornithologie Hongroise a pu constater que nos cigognes vont passer l'hiver au Natal, dans l'Afrique du Sud, volant par la Turquie , l'Asie Mineure et l'Égypte, toujours au-dessus de la terre ferme. Quel voyage ! Comment expliquer cela ? Qui est-ce qui les conduit ? Le hasard ? Ou leur propre calcul ?

Et puis, voici la vipère. Comment sait-elle que la sécrétion de ses glandes venimeuses aura un effet paralysant ? Elle ne s'en doute pas, mais elle agit comme si elle le savait. Elle ignore également que telles de ses dents sont propres à infiltrer le poison et telles autres ne le sont pas : elle se sert pourtant de celles-ci, infailliblement.

Pour mordre, elle place sa mâchoire supérieure et certains os de sa gueule dans une position spéciale, toujours inconsciemment.

Le ver de « l'oeil de paon » nocturne tisse le bout de son cocon de poils tout à fait rudes en les attachant les uns aux autres avec des fils ténus. De la sorte, « la maison » s'ouvre à la plus petite pression du dedans, et résiste, par contre, à l'assaut plus fort du dehors. Où ce ver a-t-il appris cela ?

On pourrait continuer ces questions indéfiniment...

Je regarde la magnifique coupole de la basilique de Saint-Étienne à Budapest. Qui en a dressé le plan ?

— Personne.

La locomotive aérodynamique d'un rapide arrive à toute vapeur sous la voûte de la gare. Oh ! la splendide machine ! Qui donc l'a construite ?

• Les lois fixes de l'univers.

J'entends une symphonie de Beethoven. musique sublime ! Qui donc l'a créée ?

• Le hasard.

Ce sont des réponses absurdes, je le veux bien. Mai s alors, est-il logique, est-il permis d'expliquer le dôme étoilé de la voûte céleste, la mécanique immense et parfaite de l'univers, et l'harmonie divine de la création, par « rien », par « les lois fixes de l'univers », par « le hasard » ?

Non, cent fois non!

Jamais encore je n'ai vu et senti aussi clairement que toute science naturelle n'est que l'application des pensées de Dieu.

Nous sommes frappés de l'incommensurable grandeur des astres, et émerveillés de la petitesse de certains êtres vivants presque invisibles. L'homme à l'oeil placé entre ces deux infinités, la grandeur épouvantable et la petitesse microscopique, sent que son orgueil est aboli à jamais et l'humble prière en prend la place dans son cœur :

O Dieu puissant, où trouverai-je En ce monde un petit coin,

Un brin d'herbe ou un scarabée Dans le sable, où tu n'es point ? C'est ton sourire, ah ! je le sens, Que répand le ciel d'été,

Et c'est ton souffle caressant

Que le parfum de nos prés. (REviczKY).

A ce point de mes réflexions, un sentiment mystérieux s'empara de moi. Tout ce que je pouvais embrasser du regard me parlait de la présence de Dieu.

La prairie verdoyante avec ses fleurs de rêve, les d eux petits lacs reflétant les rayons de la lune, les étoiles brillantes dans la nuit silencieuse, et, près de moi, mes deux petits camarades endormis... Tout cela, c'est de la beauté... de la beauté ineffable ! Quelle doit donc être la beauté de Celui dont tout cela dérive ? je sentis que, pour moi, désormais, c'est la beauté de Dieu qui fleurirait dans les prés; que c'est sa majesté qui bleuirait la cime des montagnes; que dans le chant des oiseaux, c'est sa voix que j'entendrais; que dans le roulement du tonnerre, c'est sa puissance que j'admirerais. C'est à Lui que je prêterai l'oreille en écoutant le murmure du ruisseau, c'est Lui que je chercherai au ciel étoilé... sachant bien que tout ce que la terre a de beauté n'est qu'un faible reflet de sa beauté éternelle. Et si, parfois, la pensée accablante me vient qu'ici-bas toute beauté est éphémère, la fleur se fane, la feuille dépérit, le rocher tombe en poussière et le ruisseau se dessèche, alors mon âme se serre d'autant plus étroitement contre Dieu, la beauté impérissable, invariable, absolue.

Tout bas je redis les paroles du psaume :

« Les cieux sont nés de tes mains.

Ils périront, mais toi, tu restes à jamais.

Ils s'usent comme de vieux habits;

Tu donnes tout au changement ainsi qu'on donne une Tout s'use ainsi, [vieille robe;

Mais toi, tu es toujours le même

Et tes années ne se consomment point. (Psaume soi.)


Le dernier feu de camp.

Demain, à midi, nous rentrons à la maison. L e dernier feu de camp est allumé. La troupe s'est assise autour, l'âme tout émue. Une tristesse sans nom nous serre le coeur. Il fera bon, certainement, d'être à la maison de nouveau... de dormir sur un coussin de plumes... de manger un dîner apprêté dans une vraie cuisine... mais ces trois semaines passées en compagnie du ruisseau, des champs, du ciel étoilé!... C'est dur de quitter tout cela!

Il était près de dix heures. Le commandant donna l'ordre de faire la prière : ensuite, les larmes aux yeux, nous dîmes adieu au camp en chantant une dernière fois :

Le camp est désert, éclaireurs, mes frères, Disons-lui encore un dernier adieu.

Le souvenir de ces journées si chères Nous remplit l'âme d'un merci » joyeux. Monde charmant... En repliant nos tentes, Au bord des cils perle une larme lente : Le camp nous aime, le camp nous attend Le camp désert qui n'a plus d'habitants.

• François, fais mettre la troupe en carré pour la prière, me dit le commandant.

Je donnai un coup de sifflet long et aigu. La troupe tut debout tout d'une pièce.

• Germain au centre! Alignez-vous!

La minute d'après, la ligne était formée près de Germain.

• Julien et Étienne aux coins! Ailes en avant ! Formez carré!

Je me présentai devant le commandant, qui attendait, sa lampe électrique à la main debout près de l'autel :

— Commandant, la troupe est en place pour la prière.

— Mes enfants, dit le commandant, nous nous sommes assemblés pour la dernière prière du soir. Remercions Dieu de tout le bonheur auquel II nous a fait participer pendant ces trois semaines.

Dans ce camp, nous avons souvent eu l'occasion de reconnaître la main de Dieu dans la nature. Oui, toute la nature est en Dieu, car elle vient de Lui, et Il y a dessiné ses idées pour que de la beauté de ses créatures nous puissions nous élever jusqu'au Créateur.

Souvenez-vous, mes enfants, de la richesse merveilleuse des idées de Dieu, dans les choses infiniment grandes non moins que dans les choses infiniment petites.

Il y a des âmes desséchées qui, à la vue du Niagara, s'écrient :

Ah! La puissante force motrice!

Ces gens-là, en face de la forêt vierge, commencent à calculer combien de mètres cubes de bois elle peut bien contenir. Mais dans nos âmes à nous, la nature a dessiné chaque jour, chaque heure presque, un trait nouveau de Dieu. Son visage caché nous est apparu ici et là, derrière le voile de la nature; mais nous savons bien que tout un océan de mystères encore non éclairés vogue autour de nous.

Pourtant, nous avons pu voir et apprendre déjà beaucoup de choses. L'astronome prend le rayon de soleil dans un prisme et étale ses couleurs; sur cette simple expérience il bâtit ses théories concernant essence de la lumière, son chemin, même la source dont elle dérive, et nous n'avons aucun motif de douter de ses affirmations. C'est ainsi que nous avons examiné nous, les petits phénomènes de la vie du camp, et partout, nous y avons retrouvé la cause première Dieu.

- Le père de Nicolas qui est professeur de géologie est venu nous visiter l'autre jour : vous souvenez-vous ? Il nous a nommé couche par couche les minéraux qui se trouvent dans l'intérieur de cette montagne. L'un de vous lui demanda, étonné :

• Mais, Monsieur, comment savez-vous cela? Êtes-vous donc entré dans la montagne ?

• Non, mon ami, répondit le professeur, ce serait inutile. J'ai seulement analysé l'eau de ce ruisseau qui en jaillit et, d'après les traces que j'y ai trouvées, je sais à quoi m'en tenir sur les couches minérales de la montagne.

C'est ainsi que nous avons analysé les incidents de notre vie au camp, et partout nous avons trouvé des traces conduisant à Dieu.

C'est à Lui que nous avons rendu hommage en admirant la richesse inépuisable des formes et des espèces dans le domaine des êtres vivants. Partout, un plan fixe, une mesure parfaite, et, en même temps, la plus grande variété. Toute feuille, toute fleur, tout pétale est un chef-d'oeuvre, et chacun diffère de l'autre. Quel Dieu sublime qui ne se répète jamais et qui produit ses chefs-d'oeuvre par milliards !

Sont-ils tous grands ? Oui, il y en a aussi d'immenses. Mais auprès de ceux-ci, il y a les tout petits, d'une exquise finesse. Quelle :merveille qu'un seul grain de pollen placé sous le microscope, ou bien la graine à peine visible du dendrobium antennatum » dont 200 pèsent un millième de gramme et qui, pourtant, par la force miraculeuse du Créateur, recèle la racine, la tige, la feuille et la fleur à venir!

Toute fleur, tout arbre, tout petit scarabée, tout oiseau, tout animal et tout être humain représentent une pensée incorporée de Dieu.

Pendant ces minutes solennelles de l'adieu, repassons encore une fois par le souvenir ce séjour au camp si plein de vie allègre et active : quelque chose nous fait plier le genou involontairement. Non, toute la beauté, toute la variété, toute la magnificence dont le monde est imprégné, ne peuvent être expliquées par le hasard aveugle, les lois fixes de la nature, les forces physiques et chimiques. Les lois fixes de la nature sont certainement valables dans un sous-marin, la physique est certainement intéressée dans un appareil de radio, mais est-ce que cela nous révèle le nom de celui qui a construit ce sous-marin et cet appareil de radio ?

Cependant, voyez-vous, mes petits frères éclaireurs, toutes ces belles créations de Dieu périront un jour. Les grandes villes avec leurs chefs-d'oeuvre faits de main d'homme, et les merveilles du règne animal et végétal, tous, ils disparaîtront de la terre quand ils y auront rempli leur mission. Il ne restera au monde que Dieu et l'âme:

Mon âme à moi, votre âme à vous, mes enfants. Notre âme éternelle trouvera-t-elle le chemin du Dieu éternel ?

Maintenant, mes chers enfants, nous quittons les montagnes, les vallées, le ruisseau > au doux murmure, la forêt remplie de chants d'oiseaux; les levers de soleil, la rosée de l'aurore, la sapinière parfumée, le ciel couvert d'étoiles... pour rentrer en ville; ce labyrinthe de pierres. Mais notre âme, qui s'est tant de fois baignée dans le sentiment de la proximité de Dieu pendant ces trois semaines, notre âme, n'est-ce pas, mes enfants, n'oubliera jamais plus comme il est bon de se sentir l'humble fils de Dieu, aux yeux brillants et au coeur pur...

(Un ordre se fit entendre : A la prière!)

— Comme il est bon d'être votre fils, ô doux Père céleste, qui faites rouler des millions d'étoiles dans leurs courses vertigineuses, qui tenez compte de chaque fil de nos cheveux, et sans le savoir de qui pas même un petit moineau ne peut tomber du toit. C'est à vous que reviennent toute gloire et toute adoration! Acceptez nos coeurs débordants de reconnaissance, acceptez pour toujours nos âmes d'éclaireurs toutes blanches et sans péché...

Un vent doux nouscaressa les joues, comme un soupir de la forêt et les étoiles lumineuses étincelèrent dans cette nuit de paix.