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Pourquoi ne pas écouter celui qui parle encore
Tout est silencieux ce soir, dans ma chambre.
C’est ainsi depuis quelques jours.
Autrefois nous parlions ensemble à la veillés.
Aujourd’hui la veillée est bien triste.
La lampe a le regard immobile d’un mort.
Le feu est tombé dans la cheminée. Il ne bouge plus.
A quoi bon ? Pour moi tout seul ?
Tout seul ? Suis-je bien tout seul ?
Mas, puisqu’il est là près de moi, le disparu, puisqu’il est là comme autrefois, pourquoi dans le silence ne l’écouterais-je pas me parler, sa voix qui n’a plus de timbre mais qui sait atteindre mon cœur ?
Et il parle…
Il dit :
«La mort est une douleur. Certes, Dieu le sait bien. C’est parce qu’il le sait que, nous donnant un corps, naturellement mortel _ puisque tout ce qui est matériel s’use et tend à se détruire _ il y avait remédié par le privilège gratuit de l’immoralité du corps. La faute originelle, hélas ! a fait enter la mort dans le monde comme une sanction du péché. L’humanité, qui a péché en son premier possesseur, Adam, a perdu le don de l’immortalité du corps, ou plutôt elle a vu ce don porté à la fin du monde où plutôt elle a vu ce don porté à la fin du monde où nos corps ressusciteront pour être à jamais glorieux. Et parce que la mort est un mal, tous les hommes l’ont crainte, même et surtout ceux qui l’ont plus courageusement affrontée, Jésus lui-même à Gethsémani a tremblé, et ses membres se sont couverts d’une sueur de sang. Mais la mort n’est-elle qu’un mal ? N’a-t-elle pas délivré de nombreux maux, celui que tu pleures ? Et ne t’est–il point arrivé à toi-même de dire souvent, peut-être, depuis que j’ai quitté ma chair : «Lui, il est heureux…mais moi ?»
De combien de couleurs physiques la mort délivre ! Ne crois-tu pas que je suis plus heureux qu’il y a huit jours, lorsque, sur le lit que est là, tout près, je me débattais hoquetant, lorsque les sueurs froides m’envahissaient et que j’avais peur, ne sachant pas encore ce qui allait arriver ? Ne me crois-tu pas plus heureux que si j’avais survécu tenaillé par la douleur, obligé de faire sans cesse appel au médecin pour calmer un peu – si peu – mes souffrances ? encore ne pouvait-il porter remède qu’aux souffrances physiques. Mais figure-toi quelles pouvaient être mes angoisses morales à la pensée de telle situation difficile dans laquelle j’allais te laisser, à la simple pensée de la solitude qui allait peser sur toi.
« Ah ! Je vois : tu vas pleurer parce que je te dis cela. Pourquoi pleurer ? Parce qu’hier j’ai souffert ? Mais puisqu’aujourd’hui je ne souffre plus : puisqu’au contraire je suis heureux, dans la mesure où j’ai souffert et chrétiennement souffert. L’heure n’est pas aux larmes, l’heure est à la joie si tu penses à moi ; car la mort m’a délivré de toutes les peines physiques et morales : elle a éloigné de moi la perspective angoissante de demeurer longtemps ici-bas un être diminué par la maladie.»
Qui sait ? La mort n'a-t-elle point fait davantage ?
Combien de mères ont pleuré sur leur fils mort, qui béniraient le ciel si elles connaissaient que ce trépas terrestre prématuré a sauvé leur âme pour l’éternité. On raconte, dans la vie de la bienheureuse Marie-Victoire Fornari-Strata, que sa sœur vint un jour solliciter son intervention au près de Dieu pour la vie de son fils. La bienheureuse eut la révélation que la grâce pouvait lui être accordée, mais que l’enfant sauvé tournerait mal. Elle en fit par à la mère. La malheureuse n’écoutant que son pauvre cœur, insista néanmoins, elle eut son fils. Mais sans doute plus tard comprit-elle que ce décès prématuré eut été une insigne faveur, le jour où son enfant, couvert d’une multitude de forfaits et entouré de la réprobation générale, gravit, pour y mourir _ et combien plus durement _ les marches de l’échafaud.
Combien d’époux ont pleuré leur épouse, sans savoir que la mort a sauvé l’unité de leur foyer et gardé à leur amour sa fraîcheur de jeunesse et ses possibilités d’éternité. Combien d’enfants n’ont dû le rayonnement de leur vie qu’à un deuil que les a précocement mûris ! Ah ! Comme nous comprendrions mieux les choses si, au lieu de nous trouver dans la vallée terrestre aux horizons bornés, nous pouvions, des hauteurs du ciel, dominer l’immense panorama de la vie du monde.
La mort est un mal, une punition nécessaire ; mais le père qui l’inflige à son corps défendant, sait en tirer notre bien et en faire le chemin de notre propre bonheur.
Car la mort nous délivre…
«Seigneur, délivrez-moi de moi-même» s’écrie Claudel. C’est un écho de la parole de saint Paul : « Qui me délivrera de ce corps mortel ? (33)
La belle et grande liberté que celle de la mort, ouvrant toutes grandes les portes du corps pour que la lumière entre à flots dans l’intelligence jusque là détenue en son obscur cachot, la belle et grande liberté que celle de la mort nous aidant à dépasser les limites de notre propre chair pour embrasser dans une immense tendresse tout ce qui mérite d’être aimé, et pour conduire notre amour jusqu’à des profondeurs insoupçonnées dans lesquelles jaillissent les sources les plus délectables et se rencontrer les satisfactions les plus vraies. La belle et grande liberté que celle de la mort, terrassant d’un coup toutes les ennemis de notre âme, mettant fin au drame angoissant du bien et du mal aux prises dans notre cœur, et y mettant fin par le triomphe éternel du bien.
C’est en ce sens et non dans le sens d’une passion, déraisonnable et inhumaine pour le mal que les saints ont appelé la mort comme la fin de leurs maux et l’aurore de leur bonheur. |
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Car la mort est indispensable à la réalisation de notre vie !
Dieu est un océan de perfections. Il est l’intelligence souveraine, le cœur le plus riche et le plus tendre. Lorsqu’il nous crée il ne nous donne rien qu’il ne possède, si bien que toute la beauté accumulée sur la terre et toute la lumière et toute la bonté ne sont rien à côté de la bonté, de la beauté, de la lumière qu’il est. Mais précisément parce qu’il est parfait infiniment, il n’a pu, nous créant, poursuivre un but que ne soit point parfait ; et comme seul il est parfait, il n’a pu nous créer que pour lui-même. Nous sommes donc crées pour Dieu ; nous sommes sur la terre pour tendre vers Dieu, pour atteindre un jour Dieu ; c’est –à –dire pour posséder cet immense océan de lumière où nous trouverons toues les clartés qui nous manquent et toutes les réponses que nous cherchons, ce cœur infiniment riche qui comblera par son amour tous les désirs d’amour de notre cœur : nous sommes créées pour aller à Dieu qui est la vie, pour posséder la vie éternellement, la vie qui correspond à la plus essentielle aspiration de tout notre être.
C’est là , voyez-vous, le vrai bonheur.
Ici-bas, nous le cherchons à tâtons, nous essayons de tout ce qui renferme un peu de lumière ; mais il semble que pour nous en essayons plus l’ombre devint épaisse ; et le plus savant des hommes est à la fois le plus convaincu de sa propre ignorance. Nous nous accrochons à tout ce qui nous parait être de l’amour, et tout cela chancelle et disparaît, heureux si la désillusion ne nous laisse pas trop meurtris, Nous aimons la vie, nous la défendons, encore qu’elle ne nous satisfasse pas et que la perspective de la perdre un jour nous empêche d’en bien jouir.
Mais bienheureuse la mort qui nous met en possession de la lumière vraie, de l’amour complet, de la vie totale pour lesquels nous sommes faits et que si longtemps nous avons cherchés.
La mort est le chemin de la vie. Nous disparus, qui comme nous l’ont redoutée, savent aujourd’hui que si l’envers de la mort est terrible, l’autre face est magnifiquement belle et que, suivant le mot de Shakespeare « On peu apercevoir la vie qui regarde à travers les orbites creux de la mort.»
Ah ! Si nous savions croire à la bonté de dieu, et si alors seulement nous cherchions à comprendre la mort, quel visage différent elle aurait !
La mort, qui semble trancher des liens, qui nous fait abandonner avec dégoût notre tâche, le souvenir de nos disparus qui nous blesse et nous amène parfois à ne plus vouloir rencontrer ce qu’ils ont aimé, c’est la au contraire qui devrait nous rattacher aux choses parce qu’elles sont toutes pleines de souvenirs, et que le souvenir des morts n’est pas du passé mais une sorte d’incarnation d’un présent de soi spirituel et invisible.
La mort _ qui paraît briser les liens de famille, c’est elle qui doit les resserrer. Sa grande ombre planant sur notre vie doit nous permettre de considérer comme peu de chose ces petites difficultés qui divisent si souvent, et d’immoler nos préférences à celle d’êtres chers que bientôt nous ne verrons plus et dont le souvenir nous sera doux si nous ses avons aimés. Bien plus : ce souvenir, c’est lui qui réunira dans une même pensée et parfois dans une même lieu ceux que la vie aurait éparpillés et donc il restera le point de contact ; jour de Toussaint, jour de Morts, les journées où surtout l’on aime à se rencontrer, où l’on oublie la politique qui divise et les querelles de toutes sortes, pour ne plus penser qu’aux chers disparus qui réunissent. Et, par delà le grand passage, la mort _ cette mort cruelle qui semble tout séparer _ C’est elle au contraire qui réunit encore et pour tous ceux qui se sont aimés.
Car, peu à peu, les vides se multiplieront ; peu à peu, les uns après les autres, tous nos chers aimés passeront à étage supérieur de la maison. D’en bas, il nous semblera entendre le bruit de la fête qui marquera leur réunion. Comment n’aurions-nous pas aussi un jour le désir de monter là–haut ? Les vieillards l’éprouvent souvent, qui sont las de leur solitude. Et s’il arrive que l’approche de la mort les effraye, c’est plutôt la crainte du voyage qui les tourmente, tandis que les séduits ce qu’ils devinrent du but.
Le but est là, en effet, l’éternelle réunion ! Nos intelligences y resteront ce qu’elles sont, avec la lumière de Dieu les éclairant. Nos cœurs demeureront ce qu’ils sont, mais baignés dans l’amour de Dieu qui les rassasiera. Nos corps bientôt _ car le monde passe vite _ viendront les rejoindre dans la gloire. Mais cela ne changera rien à celles de nos affections qui sont saines, sinon en ce qu’elles participeront à l’éternité, comme désormais tout ce qui nous concernera. |
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Le 16 mars 1913, l’apôtre de Normale Supérieur, pierre Poyet, écrivait, à la veille e sa mort :
« Frères il faut mourir. Quotidie morior. Mais que je meure avec Jésus-Christ mourant, c’est-à-dire que je sois mortifié avec lui, afin de pouvoir entrer avec lui dans la gloire (34). »
C’est encore un autre aspect de la mort, le plus beau, le plus chrétien. L’Humanité, dont je suis revêtu, est un manteau dont Adam, le premier possesseur, a souillé la pureté, et qu’il n’a pu me transmettre que taché et voué à la mort.
Mais le Fils de Dieu a voulu revêtir le même manteau afin de le purifier par son expiation.
A moi, qui suis né revêtu de l’humanité d’Adam, de m’en dépouiller afin de revêtir celle de Jésus-Christ. A moi, après avoir ressemblé à l’homme Adam, par la tache originelle que je portais sur mon âme, de ressembler à l’homme Jésus par la mort que j’accepterai généreusement et qui sera la rançon de ma vie éternelle.
Ce geste d’acceptation, je l’ai fait au jour de mon baptême. Ce jour-là, on m’a enseveli dans l’eau_ c’est du moins le symbolisme du sacrement lorsqu’on l’administrait par immersion _afin que je ressemble davantage au Christ enseveli dans la mort, et qu’à cause de cette divine ressemblance, Dieu veuille bien purifier mon âme.
Désormais c’est l’humanité de Jésus et non plus seulement celle d’Adam, à laquelle je suis rattaché. Et plus ma ressemblance avec Jésus sera profonde, plus le pardon divin le sera à son tour, et plus l’amour de Dieu m’enveloppera et me prédestinera à partager la gloire éternelle de Jésus.
C’est tout le sens de ma vie chrétienne que chercher à accentuer ces trais de ressemblance, et saint Paul dit que la mesure de cet effort sera la mesure même de ma récompense : Si nous souffrons avec lui, nous seront glorifiés avec Lui… (35) si nous mourons avec Lui, nous vivrons aussi avec Lui (36). »
Nous ne formons plus avec Lui, qu’un seul corps (37), dont déjà la tête_ le christ lui-même (38)_ a pénétré dans le ciel. Et lorsque meurt l’un d’entre nous, c’est un des membres du Christ qui va rejoindre son chef, et trouver enfin le climat de vie normale et stable auquel naturellement il devait aspirer.
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III C |
François d’Assise, par les chemins de l’Ombrie allait chantant le « Cantique des Créatures » ; il était un enthousiaste de la vie. Il chantait à tous les échos : Laudato si Misignore, cum tutte le tue creature Spetialmente Messer lo frate Sole (39) .»
Il n’oubliait rien dans sa joie pleine et pure, douce et came, telles les vagues de soleil qui envahissent la campagne ombrienne et viennent se briser au coteau d’Assise. Il chantait la lune et les étoiles, le vent, l’air, les nuages, l’eau, le feu et la terre.
Il n’avait pas pensé à la mort.
Mais un jour vint où son état de santé lui en fit deviner l’approche. Son médecin, consulté, lui donna quelques semaines de vie, François resta quelques instants silencieux_ parce qu’il est toujours dur de s’entendre dire qu’on va mourir, même lorsqu’on est un saint _puis il étendit les mains au ciel et s’écrira : « Eh bien donc, sois la bienvenue, ma sœur la Mort ! »
Il avait réfléchi, En un instant, de tout son âme s’étaient élevée des harmonies surnaturelles qui lui avaient chanté la douceur de la mort.
Et c’est alors qu’il acheva :
« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle.
« A qui tout homme vivant ne peut échapper.
« Malheureux seulement ceux qui meurent en état de péché mortel.
« Mais bienheureux ceux qui ont accompli tes très saintes volontés.
« Car la seconde mort ne pourra leur faire aucun mal ! »
Ainsi soit-il.
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Références:
( 33 ) 1 Rom. VII, 24
( 34 ) Bessière : L'Apotre de Normale supérieur, Pierre Poyet, ( Spes, 1933 ) p. 318
( 35 ) Rom. VIII, 17
( 36 ) II à Timothée, II, 11.
( 37 ) Rom. XII, 5.
( 38 ) Col. XII, 19.
( 39 ) Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes les créatures, et spécialement notre frère le Soleil
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