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Pourquoi chercher bien loin celui qui est tout près. |
Ils dorment.
Celui que j’aimais s’est endormi comme toujours… il dort encore…
Il dort, comme dormait (16) la petite fille de Jaïre, le chef de la synagogue. Pour les hommes elle était morte, et déjà s’élevaient les lamentations du deuil. Pour Jésus est qui est Dieu, elle dormait…
Il dort, comme dormait (17) Lazare, l’ami du Maître, déjà décomposé, dans son sépulcre. Il «sent mauvais», disaient ses sœurs. Mais pour Jésus, qui est Dieu, il dormait…
Il dort ainsi.
Quand on dit : il est mort ! nous comprenons : c’est fini ! Nous avons tort. Ce n’est pas fini, puisqu’alors au contraire commence la vie véritable, la vie assez vivante pour ne finir jamais.
Rappelez-vous encore Jésus, lorsqu’il va chez Jaïre, il se penche sur l’enfant, il l’appelle et celle qui dormait se lève..
Rappelez-vous Jésus près du tombeau de Lazare : il crie d’une voix forte en l’appelant, et Lazare sort du tombeau…
Nos morts n’attendent-ils pas que nous les appelions ?
Si Jésus dit q’ils dorment, si nous disons au contraire qu’ils sont morts, n’est-ce point qu’il sait les appeler et leur donner une survie, ne serait-ce pas que nous ne savons point le faire ?
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I |
Et pourquoi ne les appellerions-nous pas ? Ne pourrions-nous pas_ comme parle Sertillanges_ leur « prêter ce territoire de survie surnaturelle, qui est notre âme ? »
Qui nous oblige à tuer nos morts ?
Et pourtant, si souvent c’est par nous qu’ils disparaissent, par nous qui ne croyons pas assez à leur survie, qui n’avons pas assez pris conscience de leur survie, qui n’agissons pas toujours _ lors même que nous y croyons _ comme si nous étions convaincus de leur survie.
Il faut que leur photographie soit là, sous nos yeux, mais bien plus encore dans notre cœur le souvenir de leur présence à nos côtés.
Il faut que nous ayons le souci de ne les contrister jamais_ car ils nous voient,_ de ne les trahir jamais, de ne les faire jamais rougir.
Il ne faut pas avoir peur de vivre avec eux, de les accompagner dans leur voyage, si noire que paraisse la route, car noire elle paraît, mais elle est pleine de lumière et de clartés insoupçonnées.
Il ne faut pas élever les enfants dans la crainte du disparu, dont plus rien ne subsisterait q’un spectre hideux et impersonnel, qu’un amas l’os et de chairs, plus ou moins fangeux mais dont l’intelligence et le cœur sont absents. Le défunt, au contraire, doit rester vivants. C’est de son intelligence et de son cœur que le souvenir surtout doit subsister, tout imprégné comme au temps de sa vie terrestre. Il faut qu’on le sente là, toujours, qu’on prenne avec lui ses repas, qu’on travailler à côté de lui, et que le soir, à la prière en faille, on sache bien qu’il est là.
Il faut que ses anniversaires restent chers, des jours où comme autrefois, c’est un peu fête à la maison, où le défunt a sa part de gâteau qu’on donne à une pauvre_ comme on faisait si bien dans le bon vieux temps _ où la voie du disparu se fait mieux entendre.
« Ce qui augmente la douleur et la rendrait amère (si jamais pouvait l’être ce qui vient de Dieu), c’est le sentiment de l’oublie et du vide que font le temps et la légèreté autour des mémoires bénis (18) .»
Celle qui écrivait ces lignes, le 7 janvier 1916, s’appelait Mireille de la Ménardière. Elle pleurait alors son mari, le capitaine Pierre Dupouey, tombé pour la France le 3 avril 1915.
Quelques mois après elle écrit encore : «Avant-hier il y avait 5 ans de notre cher mariage ; j’ai renouvelé à Dieu toutes les promesses du Sacrement, et ,_ vous ne serez pas surpris _ j’ai passé tout ce jour non dans les larmes, mais dans un véritable ravissement, car Pierre s’était donné à moi pour toute sa vie, et voici que je l’ai donné à Dieu pour la vie éternelle. Il se confiait heureux à mon amour, et maintenant il est bienheureux dans la amour infinie… Quelle folie d’égoïsme de regretter quoi que ce soit quant il a reçu Dieu lui-même qui est tout (19). »
Et comme il survit bien, ce Pierre aimé, dans «leur » maison : «De nos fenêtres on domine la rade, et ce grand espace du ciel semble nôtre, sa la maison il y a mon Pierre chérie, ses dessins aux murs, les meubles disposés comme il les aimait, les bibelots et les livres dont pas un, n’est sans histoire, n’évoque un souvenir d’amour, il y a toutes les reliques venues de l’Yser : la cantine, les aquarelle, la croix… Il y a surtout (et plaise à Dieu de l’y maintenir toujours, malgré ma misère et mon insuffisance), l’esprit de Pierre qui sera la flamme du Foyer et qui se confond pour moi avec cet «esprit principal» qu’il m’enseignait à demander à Dieu à travers les Psaumes …(20)»
Mireille a un fils : «Je sens presque palpable la main de son papa sur lui, écrit-elle le lundi de Pâques 1919, et vraiment Pierre étai si présent ce beau jeudi saint (21) que, s’il était entré avec nous à la maison, au retour de la messe, nous aurions pas été plus heureux (22).»
Elle ajoute, le 1er mai 1920 : «Il y a eu un bonheur indicible à éprouver la vérité de ce mot de Pierre : « Le foyer invisible construit sur l’union des cœurs ne saurait périr», à sentir que partout me suit ce que nul ne peut me ravir, l’union éternelle à Pierre in nomine Domini, Si «le royaume de Dieu est au-dedans de nous », Pierre qui fait maintenant et à jamais partie de ce royaume, il est de moi-même, où que j’aille… Il me demeure au cœur celui qui j’aime en paradis, comme une jeunesse inaliénable et une fontaine de joie sans cesse renouvelée par l’amour que je donne à Celui qu’il contemple (23). »
Vraiment Pierre était vivant à son foyer, comme autrefois. Son petit Michel l’y voyait agir, l’y sentait présent. Et il lui arriva, un jour qu’il était seul, et alors que pourtant il était encore bien jeune, de dire tout simplement à sa mère : «Quelle belle petite famille nous formons tous les trois ! » (24).»
Mireille avait su donner à Pierre son âme un territoire de survie.
Si nous savions !… |
I A |
Si nous savions aussi, puisqu’il est là, le disparu, écouter ses conseils pour achever l’œuvre terrestre qu’il avait commencée ! Il est penché vers nous et son âme demande le concours de nos membres pour agir encore ici-bas.
Quelle émotion, pour le fils d’un grand maître, d’ouvrir les volets de l’atelier, les volets qui sont clous depuis que l’artiste n’est plus, de prendre les pinceaux qui ont durci durant les semaines deuil, de s’essayer à achever la toile qui est là, le dernier tableau, celui dans lequel il a mis la fin de sa pensée terrestre, quelle respect de l’idée paternelle, et quelle délicatesse dans les touches pour ne point la déformer ! Quelle fierté, s’il réussit, à constater que l’âme du disparu est peu passées dans son âme, ou plutôt qu’elle a guidé sa main hésitante et lui a fait retrouver le chemin qui semblait perdu.
Nos morts laissent tous une œuvre inachevée. Il faut leur prêter, pour la terminer, le concours de toutes nos forces.
Ceux qui sont morts dans les amphithéâtres de Rome, comme ceux qui tombent aujourd’hui en Russie, au Mexique ou ailleurs, ont lutté pour que leur Foi rayonne. On a arraché de leurs mains le flambeau. Qui ne le prendra pour que leur martyre serve à quelque chose et que leur œuvre s’achève ?
Ceux qui sont tombés sur la Marne, à l’Yser, `a Verdun ont voulu une France grande, belle, propre, fidèle à sa tradition, rayonnante. Leur travail est-il achevé parce que dans l’un louable sentiment on a mis l’un deux sous l’arc de Triomphe ? Où sont leur fils pour continuer l’œuvre et rendre fécond leur dur sacrifice ?
Mais, plus simplement : cet être cher que je pleure, quelle état son oeuvre quel était son rêve, quel paraissait son idéal ? Oh ! C’est cela qu’il me faut chercher, retrouver, poursuivre avec une ténacité inlassable. C’est là qu’il me faut tendre pour que sa vie se continue et pour que son oeuvre s’achève. Si je manque à ce devoir, son travail reste incomplet, sa vie cesse, il meurt vraiment ici-bas, et c’est pour moi qu’il meurt.
Mes morts ont besoin de moi pour vivre.
Ils ont besoin de moi pour les continuer. Non pas s’ailleurs, que je doive nécessairement faire ce qu’ils faisaient ni comme ils le faisaient : les moyens sont peu de chose, le but est tout. Ils cherchaient le but, et ils le cherchaient par ce qu’ils le croyaient beau. Encore maintenant ils cherchent le but, peut-être la lumière de Dieu leur a-t-elle fait découvrir qu’ils avaient erré, que croyant bien faire, ils s’étaient trompés. Ah ! Comme ces hommes de bonne foi donneraient vite un coup de barre pour mettre le cap sur l’idéal dont involontairement ils s’éloignaient bien que de toute leur âme ils y tendissent. C’est cela qu’ils nous disent de faire, puisqu’ encore une fois ce soient eux qui doivent agir par nous.
Telle cette jeune fille, dont le père avait expulsé des religieuses. À coup sûr, ajouter aux errements de cet homme n’était pas le continuer. Il ne s’agit pas de poursuivre la pensée ancienne d’un mort, mais de réaliser la pensée actuelle d‘un vivant. Comme cette jeune fille fut mieux inspirée et plus vraiment filiale_ quelque apparence contraire qu’il puisse y avoir _ en se donnant à Dieu dans la congrégation qui avait souffert par les siens et en redressant ainsi leur œuvre.
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II |
Mais cette survie terrestres ne suffit pas à nos morts.
Peut-être attendent-ils autre chose; car s’ils n’ont point encore payer toute leur dette à la justice de Dieu, ils souffrent dans le Purgatoire.
Ils attendent dans le purgatoire la parole que je pis dire _ comme autrefois Jésus à Béthanie__ : « Lazare, viens dehors ! »
Quand la dirai-je cette parole ?
Mais, je puis la dire par toute ma vie. Il n’y a pas un geste, pas un mot, que je mange ou que je boive (25 ), que je dorme ou que je travaille, il n’y a rien que je ne puisse faire par amour pour Dieu.
Dieu m’a crée pour l’aimer. L’aimer, c’est réaliser son plan divin, l’avant-projet qu’il a fait de mon existence, de tous les détails de mon existence. Il l’a dit lui-même : «Celui qui observe mes commandements, c’est celui-là qui m’aimes (26). » Et quelle puissance cela donne sur son cœur, pour obtenir tout le bonheur que je désire à mes chers disparus ! Il le dit encore : «Si quelqu’un fait la volonté du Père, le Père l’exauce ! (27)»
Quel courage cela doit me donner dans la lutte incessante que me demande la fidélité au devoir. Où que je sois, _ au bureau, à l’atelier, dans mon salon _ quoi que je fasse_ ministre ou boueux_ en aimant Dieu en servant Dieu, je travaille pour mes chers aimés, je gagne la vie éternelle de mes chers aimés. Et quelle joie, plus tard, _ de suite si j’y songe_ de pouvoir penser que, peut-être, ceux à qui je dois la vie terrestre, me doivent la vie éternelle, de me dire que je puis, au-delà de la mort, parachever mon cœur oeuvre et travailler encore pour ceux que Dieu m’avait confiés ici-bas, de songer que je puis réparer par la prière le tort que mes paroles et mes actions ont causé au prochain lors même que je n’en avais pas conscience.
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IIA |
Hélas ! Si faible je suis !
Mais Dieu le sait bien.
Alors il a mis le Christ !_ m’y insérant par mon baptême comme par une greffe divine, _afin que tout ce que je suis et tout ce que je fais soit «Christifié», devienne un peu comme le Christ, et prenne de ce fait une immense valeur, quel que soit d’ailleurs son peu de valeur humaine.
Il a mis le Christ à côté de moi, dans mes frères. Jésus s’est caché sous leur apparence un peu comme il se cache sous les apparences de l’hostie. Et tout ce que je fais pour eux, c’est pour lui que je le fais, si bien que de ce chef encore cela prend une incomparable importance.
Que dis-je ? Il a laissé le Christ à la disposition précisément dans l’Eucharistie. Et chaque fois que je le veux il dépend de moi de le prendre_ lorsque par la consécration le prêtre l’a fait revenir sur l’autel_ de l’élever pour l’offrir à Dieu, et de le charger de dire à Dieu tout ce que je ne sais dire et de me demander tout ce que je ne sais pas demander, de m’unir à lui en communiant à sa chair divine afin de ne plus faire qu’un avec lui pour que Dieu ne distingue plus _ si l’on peut dire _ entre lui et moi et m’exauce à travers lui.
C’est la grande action de la messe que je puis faire célébrer peut-être pour mes défunts, à laquelle en tous cas, je ne puis assister, non pas d’une fâchons passive, mais activement, c’est- à-dire, en m’y unissant de toute mon âme et le mieux que je sais.
Et d’ailleurs le sang du Christ n’est-t-il point encore à ma disposition dans les indulgences, tout particulièrement dans la grande indulgence du Jubilé, et dans celle de la Portioncule que chaque année, le 2 novembre, l’Église m’accorde de pouvoir gagner pour mes défunts ?
Mais, si je savais, c’est à chaque instant que sur le chemin de la vie chrétienne, je rencontre des fontaines d’eau vive, et du fond du Purgatoire _peut-être celui que j’ai aimé, celui que j’aime, réclame une goutte d’eau. C’est à chaque instant que mille moyens ne sont donnés de pouvoir l’appeler au bonheur complet. Il attend, combien de temps attendra-t-il avant que ma voix me retentisse ?
Ah ! Comme il est bien vrai que nos morts me meurent que par nous ! |
IIB |
Oserais-je dire qu’en un certain sens du moins, il arrive à certains de détruire une partie du bonheur de leurs morts ?
Oh! Sans doute, leur ciel est une incomparable félicité à laquelle rien d’essentiel ne peut manquer. Les élus ne peuvent pas souffrir.
Mais il dépend de nous d’ajouter à ce bonheur essentiel un bonheur de surcroît que les théologiens appellent accidentel.
Celui que je pleure a les yeux fiés sur moi. Il suit chacun de mes gestes, il épie chacun de mes pas, il tressaille de joie lorsqu’il me voit marcher dans le droit chemin qu’il a suivi, et dont il éprouve maintenant à quel bonheur il conduit. Oh ! Comme sont peu de choses les peines et les souffrances d’ici-bas, comparées à cette ineffable joie, à cette plénitude de joie qui répond à l’inquiétude innée de notre être, dans laquelle Dieu essuie toutes les larmes (29), et qui dépasse tout ce que l’œil humain peut voir, tout ce que l’oreille peut entendre et tout ce que le cœur peut sentir (30).
Alors celui que j’aime me sent en sûreté ; il est heureux davantage parce que d’avance il devine le jour où déposant moi aussi mon manteau de chair, tout à coup, je réaliserai mieux que nous ne nous étions point quittés, que seul mon corps_ tel un écran_ m’empêchait de le voir, et qu’il était vraiment là, tout près. Il est heureux par ce que d’avance il éprouve la joie qu’il y aura pour moi dans cette découverte. Et sans cesse il adresse à Dieu pour moi la prière délicieuse que saint Ambroise met sur les lèves de Marie : «Père saint, ce sont ceux que je vous ai gardés, ceux sur le cœur desquels votre Fils aimait à reposer sa tête : je vous en prie : mettez-les avec moi (31).»
Mais quelle crainte si d’aventure je sors du chemin et je m’égare, s’il semble que j’aille cueillir des fleurs au bord du précipice ou que je m’attache aux mirages de la route, au risque d’arriver trop tard, quand déjà seront closes les portes de la salle où doit avoir lieu le festin ! (32)
Oh ! Comme alors mon disparu se penche sur moi, comme il m’aide d’inspirations que, peut-être, je n’écoute pas, comme il guide ceux qui doivent me conseiller, comme il intervient pour moi auprès de Dieu ! Et de quelle joie_ accidentelle sans doute, mais immense quand même _ je puis le priver si je manque au rendez-vous !
Non ! Il ne faut pas que j’y manque. Mon disparu, il faut sans doute que je le fasse survivre ici-bas et que je poursuivre sa tâche inachevée ; il faut sans doute que je travaille, s’il est nécessaire, à le mettre en possession de tout son bonheur ; mais il est aussi nécessaire que, souvent ses traces, je m’oriente vers le but où je sais le revoir un jour.
Le retrouver ? Non ! Il ne m’a pas quitté. Mais le revoir, le revoir heureux infiniment, le revoir pour qu’il jouisse aussi de mon bonheur, le revoir pour que la famille continue là-haut comme ici-bas, après la mort qui n’aura même pas marqué un arrêt ni dans l’amour, ni dans la présence.
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Références
( 16 ) Math. IX,24.
( 17 ) Jean XI,11.
( 18 ) Gheon, Notes sur Mireille Dupouey. ( Éd. Du Cerf,1932,p.7.
( 19 ) Gheon, !,c., page 10.
( 20) Gheon, 1., p.11.
( 21 ) Jour de la première communion de leur fils.
( 22 ) Gheon, 1. c., page 15
( 23 ) Gheon, 1. c., page 18
( 24 ) Ce trait a été cité par M. Gheon, dans une conférence faite au « Poste des Étudients Catholiques », 8, rue Portalis, à Paris, en 1934.
( 25 ) I Cor. X, 31
( 26 ) Jean XIV, 21
( 27 ) Jean IX, 31
( 28) Rom. VI, II.
( 29 ) Apoc. XXI,4
( 30 ) I Cor, II,9.
( 31 ) De virginibus, lib, II, n, 16`P.L. XVI, 211.
( 32 ) Math, XXV, II.
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