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Jésus le Libérateur vie de Jésus- Christ I- LE JARDIN DE LA PEUR. ET DE L'ANGOISSE (1) Après cette longue causerie, Jésus et ses apôtres chantent les hymnes prescrits à la fin du repas pascal... et sortent de la salle. Cette dernière nuit avant la Pâque est loin d'être calme. On voit errer dans toutes les ruelles de la ville des groupes de pèlerins en quête d'un gîte pour passer la nuit. Selon son habitude, Jésus veut aller camper dans un jardin clos, au delà du torrent de Cédron sur les pentes du mont des Oliviers. Il faut pour cela contourner le Temple fermé pendant la nuit, prendre l'escalier de pierre qui descend dans la gorge profonde sous les remparts, traverser le torrent, toujours à sec en cette saison, sur un petit pont de bois, et remonter la pente opposée, au milieu des rochers, des oliviers et des sépulcres peints en blanc qui brillent comme des fantômes sous la clarté de la pleine lune de ce douzième jour du mois de Nisan. C'est dans ce ravin dominé par les hautes murailles du Temple que coule, ce soir, le ruisseau de sang qui part de l'autel des sacrifices où les prêtres ont immolé aujourd'hui des milliers d'agneaux. Un rougeoiment d'incendie domine toute l'esplanade sacrée de la Maison de Dieu : ce sont les torches des grands candélabres des cours du Temple qui jettent leur dernière lueur. Tout ce décor, lugubre et sinistre, auquel ils sont habitués pourtant, fait plutôt frissonner les apôtres ce soir. On arrive à un domaine endos de murs appelé Gethsémani, le jardin du pressoir à huile. C'est une oliveraie et parmi les oliviers de la propriété il y a sans clotite une installation rustique pour extraire l'huile. On entre ici librement comme dans un jardin public, car tout le versant du mont des Oliviers est ouvert aux pèlerins en ces jours de fête. Jésus y pénètre donc suivi de ses apôtres. Mais avant de s'enfoncer plus avant à travers les troncs tortueux qui découpent sous la lune des coins d'ombre et de lumière, il s'arrête et selon son habitude leur indique un coin abrité du vent où ils seront tranquilles pour dormir enveloppés dans leur couverture : « Installez-vous Moi, je vais prier un peu plus loin... » Ils se rangent à leur fantaisie, commencent à étendre leur manteau à terre et chacun se trouve la position la plus favorable pour passer la nuit. 378- « Je me sens l'âme triste, si triste que j'en mourrais bien. Ne vous éloignez pas, je vous en prie. Vous allez prier avec moi... Oui, priez pour ne pas vous laisser aller au sommeil, au découragement. » Il sent, comme dans la peur, qu'il a besoin de la présence de quelqu'un. Alors, il s'avance seul un peu plus loin. Oh ! pas bien loin, de la distance d'un jet de pierre (à cinquante mètres environ... ses disciples pourront l'entendre appeler et gémir) et il se laisse tomber à genoux le visage contre terre. Là, tout seul, il peut se laisser envahir par la tristesse. Son angoisse, sa peine c'est une anxiété de tout ce qui le menace : il se sent entouré de haine, de méchanceté et se voit seul, misérable, désarmé. Il se croit sous l'emprise de son ennemi et comme livré à sa merci. Il est seul à tenir tête à toute cette marée, cette tempête, de débordement des forces du mal. Il se sent débordé, englouti... et son corps frissonne à la pensée de ce qui l'attend, des tourments qui sont suspendus sur sa tête... Ah! s il pouvait échapper !... Homme comme tous les hommes, il prie pour être épargné par le cataclysme qu'il voit fondre sur lui Il supplie son Père d'éloigner de lui cette heure terrible qu'il sent approcher : « Père, de grâce, épargnez votre fils !... Mon Père, écartez de moi cette coupe amère de douleur qu'il me faut boire. » Puis il essaie de se ressaisir : « Pourtant, si vous voulez qu'il en soit ainsi, je ne veux pas m'y soustraire... que Votre Volonté soit faite, et non la mienne. » Mais c'est plus fort que lui... Il est crispé dans une violente douleur et ses membres tremblants, à la pensée des douleurs qu'il entrevoit, se révoltent : dia beau redoubler d'instances dans sa prière, tout son corps est secoué de spasmes comme un être agonisant, au point qu'une sueur l'inonde bientôt à en ruisseler par terre... une sueur de sang (comme cela arrive parfois dans des cas de douleur extrême où les palpitations du coeur se font d'une violence inouie). Alors il lève la tête, se redresse, regarde autour de lui... il est seul, seul dans cette nuit horrible, dans ce décor sinistre de branches difformes et de racines entremêlées qui grimacent sous la lune. Il est saisi de peur... Il revient tout chancelant vers ses apôtres, les trois qu'il a pris à part, les trois qui sont préparés à le voir dans cet état (ne l'ont-ils pas vu un jour, sur la Montagne de Galilée, transfiguré de gloire ?) Mais eux se sont endormis de chagrin... Voilà bientôt une heure que Jésus est là-bas pleurant et gémissant... aucun n'a osé aller le consoler... et ils ont cédé au sommeil... Jésus ne peut rester seul éveillé parmi ces gens qui dorment. Il secoue Pierre : « Quoi, Simon, tu dors ?... Tu n'as pas pu veiller seulement une heure ?... » Les trois corps se remuent et sortent un peu de leur torpeur. « Allons, veillez et priez pour ne pas être tentés de dormir et de vous décourager. Ah ! voyez-vous, on est prompt à faire une promesse, mais il est moins facile de la tenir ; l'esprit est prompt à se donner, mais la chair est faible. » Pierre, tout à l'heure pendant le repas, était prêt à suivre Jésus partout, jusqu'à la mort ; mais maintenant il n'a plus de courage. Jésus sait qu'il ne tirera d'eux aucune aide à cette heure, pas même une parole affectueuse . Il s'en retourne, et il retombe dans sa souffrance et dans sa supplication à son Père... Pourtant toujours, il se soumet : « Mon Père, si rien n est possible sans que je boive cette coupe amère de souffrance, alors que votre volonté soit faite. » 379 380 il veut les réveiller : ils ont grand'peine à entreouvrir seulement les paupières tant leurs yeux semblent lourds de sommeil... Et ils ne savent que répondre ni comment s'excuser... Une torpeur les a comme anéantis. Alors Jésus les laisse. Il repart seul. Il sera dit qu'il portera tout, lui seul. Non, il n'y a vraiment pas à compter sur les hommes. Une troisième fois il retombe en souffrance et en prière et parle à son Père dans les mêmes termes. Mais il se relève bientôt... C'en est fait : son sacrifice est accepté. Il y voit clair maintenant... La tentation de fuir la mort est maintenant dominée... L'épais brouillard qui avait un moment troublé son âme est désormais dissipé. Il est prêt... Et le démon, dans ce dernier assaut à jeter le trouble en son coeur, est vaincu... Jésus est fort maintenant... Mais il a tout connu de l'homme : et la peur et l'angoisse.., son coeur a été assailli par le mal : il a été tenté de se dérober à sa mission. 381 Et sans doute, sous la garde de Jésus, les apôtres sommeillent encore quelque temps. Soudain Jésus les réveille : « L'heure a sonné. Dans quelques instants le Fils de l'Homme va être livré aux mains des pécheurs. Allons, debout ! » Et Jésus va d'un groupe à l'autre, secoue les dormeurs et réunit tout son monde. Chacun se réveille comme dans un cauchemar. « Que se passe-t-il ?. On vient les arrêter ! D'un bond, ils sont debout... et se cherchent à tâtons... Ils écoutent, ils regardent !... Leurs yeux percent la nuit... Vers l'entrée du jardin il semble qu'on voit des lueurs qui clignotent... Et on distingue des bruits de voix et un cliquetis d'armes... « Attention ! » dit Jésus... qui sent venir le traître : « Voici que celui qui me livre est tout près d'ici. » II - L'ARRESTATION (2) 382- Judas marche devant pour la guider. Depuis qu'il est sorti de la salle du banquet pascal, Judas, le coeur débordant de haine et de rage à la pensée d'avoir été démasqué par sa victime, est resté à attendre, dans l'ombre de quelque coin de ruelle, le passage de Jésus. Il a voulu s'assurer que, suivant son habitude, le Maître ira bien cette nuit-là encore, camper au jardin de Gethsémani. Or il connaît très bien l'endroit pour y avoir campé souvent avec les autres disciples. Dès qu'il a vu Jésus s'engager sur l'escalier de pierre qui descend dans la vallée du Cédron, il a couru prévenir pontifes et pharisiens. Peut-être a-t-on exigé de lui qu'il guide la troupe jusqu'au lieu du campement ; mais plus probablement il s'est offert de lui- même à jouer le rôle de policier pour désigner le personnage à arrêter. 383- Voici donc la troupe de police des Grands-Prêtres qui se présente, Judas en tête ; le détachement romain reste à l'entrée du jardin, prêt à intervenir. Judas le traître a tout calculé. Beaucoup de policiers ne connaissent pas bien Jésus et pourraient se méprendre. Jésus a autour de lui ses disciples et peut-être encore d'autres personnes. Et puis, en pleine nuit, malgré la lune, il est difficile, sous les arbres, d'identifier parmi les autres un Juif drapé dans son manteau et coiffé d'un turban. C'est pourquoi Judas le traître a convenu d'un signe avec les policiers : « Celui que j embrasserai (pour lui dire « bonsoir ») ce sera celui-là. Alors, arrêtez-le et surtout tenez-le bien pour l'emmener. » 384 Les apôtres viennent de reconnaître Judas et restent cloués sur place devant l'audace et la trahison de leur ami. Jésus reste impassible... Il n'embrasse pas Judas, certes ; cependant avec un calme majestueux et un regard douloureux qui voudrait transpercer l'apôtre félon jusqu'au fond de l'âme, il lui fait ce reproche amical : « Quoi, mon ami, tu trahis et c'est par un baiser ?... Quoi I Judas, c'est en l'embrassant que tu livres le Fils de l'Homme ?... » Judas s'est dégagé, sans regarder Jésus... Il a trop peur de ce regard... Il ne veut pas le rencontrer... Son travail est fait... Il s'écarte et passe au second plan derrière les policiers. 385 « Qui cherchez-vous ? » La bande s'avance résolue : ils le tiennent. « Jésus de Nazareth », crient-ils. C'est moi » A cette déclaration inattendue, devant cette attitude de majestueuse fermeté, les premiers se jugent soudainement un peu trop près ; la puissance qu'on leur a tant vantée de cet homme pourrait bien les foudroyer... Ils reculent de quelques pas, trébuchent sur ceux qui sont derrière, s'embarrassent dans leurs jambes, se bousculent et tombent par terre. Jésus fait un nouveau pas vers eux : « Mais à qui en voulez-vous ? » Eux, furieux et honteux à la pensée d'avoir eu peur et de s'être écroulés aux yeux de leurs camarades, se relèvent : « Nous voulons Jésus de Nazareth. — C'est moi, je vous l'ai dit. Mais si c'est à moi que vbus en voulez, laissez ces gens-là partir en paix. » Il désigne ses apôtres ; il prend ses responsabilités ; il ne veut pas qu'un seul soit ennuyé à cause de lui et il veut être fidèle à la parole qu'il venait de dire, quelques heures auparavant, dans la prière à son Père à la fin du repas Je n'ai perdu aucun de ceux que vous m'avez confiés. » 386- « Comment ! Seigneur, on veut vous arrêter .. Attendez... On va se battre à l'épée... Vous permettez ?... Laissez-nous faire... Vous allez voir... Et sans attendre aucune réponse. Simon Pierre, qui justement est armé, dégaine, s'avance furieux, lève son couteau et en assène un coup formidable sur la tête d'un valet du Grand-Prêtre qui lui paraît le plus arrogant de tous. Ce valet s'appelle Malthus. Peut-être est-il casqué et la lame glisse-t-elle sur la saillie du casque. Le fait est qu'il lui tranche l'oreille droite. C'est le signal du combat. Mais Jésus s'interpose : cela tournerait mal pour les apôtres en trop petit nombre ; et les soldats romains, à l'entrée du jardin, au bruit de la lutte se préparent à intervenir. Jésus met sa main sur le bras de Pierre avec autorité : « Laisse-les faire I... » Alors il touche l'oreille du blessé et instantanément le guérit. Il ne faut pas qu'on ait à lui reprocher tout à l'heure, au cours de son procès, un seul acte de violence. « Pierre, remets-moi ton poignard dans sa gaine. Tous ceux qui saisiront l'épée périront par l'épée. » (La lutte est inégale et ils s'attireraient les pires représailles.) « Voyons, Pierre, t'imagines-tu par hasard que je ne pourrais pas me défendre ? Mais je n'aurais qu'à demander aide à mon Père et II m'enverrait sur-le-champ plus de douze armées d'anges. Mais alors, comment s'accomplirait ce qui est dit de moi aux Livres Saints ? Et le calice de souffrances que m'a préparé le Père, pourrais-je le refuser de sa main ? » Jésus a consenti à mourir : il faut que l'affaire suive son cours. Mais il veut qu'on sache bien qu'il marche librement à la mort, et qu'il consent à se livrer. 387 Alors Jésus se drape dans toute sa dignité et leur dit : « Pour qui me prenez-vous ? Pour un brigand ?... Je vous vois venir m'arrêter avec des armes et des bâtons. Je ne suis pourtant pas un homme à me cacher comme un malfaiteur. Je passe mes journées à enseigner dans le Temple au su et vu de tout le monde. Qu'attendiez-vous pour m'arrêter ?... Mais non, vous préférez agir la nuit à la faveur des ténèbres... C'est votre heure à cous ! ... Là, vous êtes à votre affaire !. . En tout cela, comme on voit bien la réalisation des prophéties ! » . Les apôtres sont tout décontenancés... Ils sont surpris de voir sortir de l'ombre toutes ces figures nouvelles, ces chefs, ces pontifes, ces soldats. Il y a là toute une armée... Et Jésus se laisse arrêter, il se rend sans rien faire. Alors il n'y a plus qu'une solution : se sauver pour n'être pas saisi avec lui et emmené en prison. Les voilà tous pris de panique qui abandonnent Jésus et s'enfuient à travers les arbres du jardin... Cependant on se saisit de Jésus, on le garotte et on ,l'emmène. L'affaire est terminée. Les Chefs se frottent les mains. Qui aurait cru que t'eût été si facile ?... 388
389- Il peut être minuit ou deux heures du matin. Et il faut absolument réunir d'urgence les membres du Grand Conseil. En attendant on va emmener Jésus chez Hanan (appelé aussi Anne). C'est le beau-père de Caïphe. Grand- Prêtre en fonction cette année-là. On le sait, il n'y avait plus de roi en Judée. Cette province juive avait été pratiquement annexée par les Romains ; mais la politique des occupants était de laisser aux peuples conquis un gouvernement de leur choix. Or le Grand Prêtre était alors la seule autorité respectée par les Juifs. Rome avait dohc remis au Grand Prêtre la direction des affaires intérieures. Hanan, de la haute aristocratie sacerdotale, avait su à la fois concilier l'estime de ses compa triotes et les bonnes grâces des Césars de Rome. Il était riche, intelligent, rusé, hardi et habile. Déposé depuis une quinzaine d'années, il n'en avait pas moins une influence considérable. Il parvint à faire hériter la charge de grand-prêtre à cinq de ses fils. Sa fille était mariée à Caïphe, qui était justement grand-prêtre cette année-là. Bref, il y avait une dynastie des Hanan ; et on avait pour le vieillard une déférence, presque un culte. Pratiquement on ne faisait rien en politique sans consulter cet homme d'expé rience et d'astuce. Les appartements de Hanan sont contigus à ceux de Caïphe et s'ouvrent dans la cour commune du palais des Grands-Prêtres. On croit bien faire de lui amener le fameux « Jésus ». 390- Mais Jésus refuse de répondre. Puisqu'il comparaît en accusé, son juge doit être au courant et doit avoir instruit l'affaire. «J'ai toujours parlé en public, dans les Synagogues et au Temple où tous les Juifs ont pu venir m'entendre. Je n'ai jamais rien dit en secret. Pourquoi m'interrogez-vous là-dessus ? Faites vous-même votre enquête auprès de ceux qui m'ont entendu parler : tout le monde sait ce que j'ai dit. » Hanan reste interdit par cet à-propos. Evidemment, c'est à lui de faire connaître à l'accusé le motif de son arrestation. D'autre part, c'est incontestable, alors que les scribes parlent en petits cercles fermés, Jésus, lui, a parlé aux foules. Un des hommes de service, qui a introduit Jésus et se tient à ses côtés, sent l'embarras d'Hanan. Il croit se rendre intelligent en faisant du zèle de plat valet : il donne une gifle à Jésus : « Tu n'as pas honte de répondre de la sorte au Grand-Prêtre » Hanan ne relève pas le geste de ce subordonné. Mais Jésus lui répond : « Si j'ai mal parlé, dis-moi comment ?... Mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?... » Jésus veut que tout homme soit libre et conscient de ses actes, même cet esclave qui, hélas, n'a pas de personnalité et veut bassement plaire à son maître. IV- AVANT LE SECOND CHANT DU COQ (4 ) 391 Bientôt ils sont tous deux devant le palais du Grand-Prêtre. Jean est connu du Grand-Prêtre. Peut-être un de ses parents a-t-il été serviteur dans la maison d'Hanan ; souvent il est venu le voir, si bier qu'il est connu aussi du personnel. Il entre donc facilement dans la cour, en même temps que les policiers y amènent Jésus. D'ailleurs les cours sont accessibles à n'importe qui. Toutefois, cette nuit-là, on est davantage sur ses gardes à cause des partisans du prophète et la servante de service à la Wte surveille les entrées. Pierre n'a pas osé rentrer : il est resté dehors près de la porte. Jean ressort donc et parlemente avec la concierge pour le faire entrer... » « C'est un ami, laissez le passer... Mais comme Pierre franchit le seuil, elle lui lance cette apostrophe : « J'espère au moins que tu n'es pas de la bande de cet individu:..» Le voilà dans la cour. Mais il va connaître une rude épreuve. 392 Mais la concierge le suit des yeux depuis son entrée.. Il doit avoir l'air gauche .. Elle quitte sa loge et vient le dévisager auprès du brasero : « Dis donc, toi, tu devais être avec le Nazaréen... Tu dois être un de ses partisans ! » Pierre est interloqué... Bien sûr ce n'est qu une femme qui parle : si elle était seule, il l'aurait vite fait taire, mais tout le monde a entendu. Il fait celui qui ne comprend pas. « Qui ça ?... Je ne connais pas Je ne sais même pas ce que tu veux dire. » 393- « Regardez ! ... en voilà un qui est sûrement de la bande de Jésus de Nazareth... Mais puisque je te dis que je ne connais pas cet homme-là ! » Cependant, d'un poulailler des dépendances du palais, ou dans une cour de la ruelle voisine, un coq se met à chanter, comme cela arrive parfois au clair de lune. Au bout d'une heure on retrouve Pierre dans la cour en compagnie des domestiques. De l'air le plus naturel il tâche de lier conversation pour savoir ce qu'on pense de Jésus et ce qu'on veut lui faire. Mais les autres ont un soupçon sur lui : « Dis donc, toi, tu dois être de son parti. En tout cas tu es Galiléen, tu as l'accent du pays ; tu te trahis en causant. » Mais il me semble te reconnaître, insinue un serviteur du Grand-Prêtre, justement un parent de Malchus à qui Pierre a coupé l'oreille, « tu n'étais pas au jardin avec lui par hasard ? » Pierre se sent perdu... Alors il se met à jurer et à tempêter : « Puisque je vous dis que je ne connais pas l'individu dont vous parlez ! ... je vous le jure I » 394- V- UNE SÉANCE DE NUIT AU GRAND CONSEIL ( 5 ) 395 Les voilà donc, ces juges constitués en haute assemblée, tous assis en demi-cercle sur d'épais coussins brodés, autour de l'estrade où siègent Caïphe et le vice-président, Hanan sans doute. Aux extrémités se tiennent deux secrétaires chargés d'inscrire sur des parchemins, l'un tous les motifs d'accu sation, l'autre toutes les dépositions à décharge. Au milieu de la salle on amène l'accusé entouré de ses gardiens. Des lampes à huile aux grosses mèchçs fumantes jettent des lueurs vacillantes sur les murs et le plafond et font danser les ombres autour de ces hommes au regard dur et au sourire chargé de haine qui ont plutôt l'air de conspirateurs que de juges. D'ailleurs cette séance est illégale : d'après la loi les Assises de justice tenues pendant la nuit sont nulles de plein droit ; mais pour cette fois tous sont d'accord pour passer outre. 396- Or, d'après la loi, un témoignage n'a aucune valeur s'il n'est pas confirmé par une autre personne en complet accord : tout faux témoignage est puni sévèrement. En tout cas rien de ce qu'on rapporte ici ne mérite sentence de mort. Et voilà le jury très gêné. Tous ces juges sentent leur infériorité devant cet homme qui tant de fois les a confondus en public... et qui semble à cette heure sourire et avoir pitié de leur embarras. Ils trépignent d'impatience et de rage contenue. Enfin, heureusement, voici deux hommes résolus qui se présentent : ils ont tous deux la même accusation à porter, fausse d'ailleurs. « Nous nous souvenons l'avoir entendu dire : « Je détruirai le Temple de Dieu qui a été bâti par les hommes et en trois jours je me charge d'en rebâtir un autre qui ne sera pas construit par les hommes. » Or, Jésus avait dit : « Détruisez ce Temple : je me charge de le rebâtir... » et il avait voulu simplement parler, en style imagé, de lui-même, de son propre corps, vérita'ole Demeure de Dieu. Mais la déposition était sérieuse. Pensez donc ! attaquer le Temple, c'est s'en prendre à Dieu, c'est mépriser tout le peuple qui l'a bâti. Et vouloir en rebâtir un nouveau sans le secours des hommes (comme si Dieu pouvait consentir à mettre sa puissance au service d'un fou, d'un illuminé) c'est blasphémer. Cependant les deux témoins, se trouvant intéressants, développent à plaisir leur accusation ; mais, eux aussi, ils commencent à s'embrouiller, à se contredire et ne sont plus d'accord. C'est le comble... Pour les faire taire et ne pas les laisser s'enferrer, le Grand Prêtre Caïphe se lève et s'adresse à Jésus : « Eh bien 1 tu ne réponds rien ! Quelle est cette accusation qu'on vient de porter contre toi ? réponds ? » Mais Jésus garde le silence... Il ne souffle mot. Le jugement risque de tourner en non-lieu ; cela, il ne le faut absolument pas. Et cette affaire montée de toutes pièces risque de sombrer dans le ridicule : les juges se sentent grotesques. La partie est perdue et Jésus n'est même pas intervenu... Le silence se prolonge... La gêne est à son comble. On regarde le président... 397- « Je t'adjure, au nom du Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Messie 397 et si tu es le Fils du Béni ? (II évite de prononcer le mot de Dieu pour marquer le grand respect qu'il en a et mieux souligner le sacrilège de l'accusation). Cette fois-ci Jésus va répondre : interpellé au nom de Dieu par le chef du peuple de Dieu, quelque indigne qu'il soit, il va proclamer solennellement devant cette assemblée suprême ce qu'il est vraiment. « Quand je vous dis quelque chose, vous ne voulez pas le croire et quand moi, je vous interroge, vous ne voulez pas répondre. Cependant je vous ferai cette déclaration , « Un jour le Fils de l'Homme siégera aux côtés du Dieu Tout- Puissant. » Alors plusieurs juges se mettent à crier en même temps : « Tu es donc le Fils de Dieu ? Oui, Je le suis ; et à l'avenir vous ne verrez plus le Fils de l'Homme qu'à la d roite du Dieu Tout-Puissant, quand Il reparaîtra un jour sur les nuées du Ciel. » Alors le Grand-Prêtre bondi : il déchire ses vêtements... On entend le crissement de l'étoffe. (C'est la coutume, quand un bon juif entend un blasphème, de déchirer ses vêtements en signe d'indignation. Les pharisiens, qui s'indignent souvent à propos d'un rien, ont voulu rendre la chose pratique : ils ont fait faire une couture spéciale sur leur robe par devant la poitrine pour que cela s'y prête mieux sans dommage.) « Il a blasphémé !... Vous avez tous entendu l'horrible blasphème ! » C'est le signal convenu. Tous ensemble, dans le plus grand tumulte, indignés ou feignant de l'être, ils se lèvent, déchirent leurs vêtements, font des gestes désordonnés et se bouchent les oreilles en criant : « C'est affreux quel sacrilège ! oh ! l'impie !... » Cependant Caïphe domine le tumulte : Que perdons-nous notre temps à chercher des témoins. Est-ce assez clair ?... Vous avez entendu le blasphème ? Alors, que vous en semble ?... Et tous de répondre en choeur : « Mais bien sûr, à quoi bon des témoins ?... Nous avons entendu le blasphème de sa bouche... La mort I... La mort !... Il mérite la mort ! » La loi voulait que chaque juge exprimât son vote séparément. Mais la loi est aujourd'hui lettre morte. La haine de Jésus l'emporte sur tout le formalisme étroit... On se moque bien de la procédure aujourd'hui. On vote par acclamation et on sort en désordre. Il peut être trois ou quatre heures du matin .. Chacun part chez soi, en se frottant les mains, prendre un repos bien mérité... L'Assemblée Nationale s'est prononcée... Il n'y a plus qu'à attendre le jour pour aviser. 398 VI- LA VALLÉE DU DÉSESPOIR (6) 399- Le bruit en parvient aux oreilles de Judas et il apprend que Jésus a été condamné à mort par ses ennemis. Alors il comprend l'énormité de son crime. Sans doute il savait bien que cela finirait ainsi... Mais si vite !... Il a été aveuglé par la passion, la rage d'avoir gâché sa vie... Mais tout de même !... Il a regret de sa trahison. Dans sa poche la bourse des 30 pièces d'argent lui pèse lourd, le brûle... Il se sent plus malheureux que jamais... Il revient tout sombre vers le Temple, vers les habitations des prêtres où il a conclu son marché ! Il retrouve quelques anciens qui, levés de bonne heure, mettent au point la procédure à tenir pour le condamné... Il tient sa bourse à la main. . . et, le visage tout convulsionné, il avoue sa faute... « J'ai mal agi, j'ai péché ; je vous ai livré un innocent ! » Mais les ennemis de Jésus se moquent bien maintenant de leur compère et de ses scrupules. Eux, ils ont su faire taire leur conscience. D'ailleurs ils sont si nombreux à porter la responsabilité de la condamnation qu'ils se sentent la conscience dégagée. Que veux-tu quie cela nous fasse à présent ?... Tu n'avais qu'à te taire... Cela te regarde après tout ! » Judas est écoeuré : ils sont aussi haineux que lui et plus encore, en ce moment... Ils n'essaient même pas de lui rendre justice... de lui dire qu'au fond Jésus était un imposteur et qu'il a bien fait de le livrer. Alors, dans unprofond dégoût, dégoût de lui-même, dégoût des autres, dégoût de tout, Judas, sous les yeux des hypocrites, jette l'argent à même le dallage et les pièces roulent dans toutes les directions : Tenez, voilà ce que j'en fais de votre argent. » Judas est peut-être à cette heure plus près du repentir qu'il ne pense, et ce geste reste à son honneur. Mais il doute de la bonté de Jésus et se renferme dans un farouche désespoir. Il sort du Temple décidé à en finir : la vie lui pèse trop... Il gagne probablement la vallée du Cédron dans sa partie la plus ravinée au sud de la ville : c'est la vallée de la Géhenne... Les pentes du mont du Mauvais Conseil. Là se dressent des rochers ébréchés qui font de cet endroit un lieu sinistre et maudit. Il avise quelque racine solide ou quelque tronc rabougri... et, prestement, sans vouloir réfléchir ni pleurer, il passe autour de son cou sa longue ceinture, et il se jette dans le vide... Judas s'est pendu. 400 Ils discutent pour savoir à quel emploi cet argent sera consacré, et décident d'acheter le champ d'un potier (petit artisan qui moulait des récipients de terre cuite), dont on fera un cimetière pour y enterrer les juifs étrangers qui meurent loin de chez eux, pendant le temps des fêtes. Par la suite ce champ-là s'appellera « Haceldama » : le « champ du sang ». Ainsi s'accomplit la prophétie de Jérémie : « Ecoutez ce que Dieu m'a ordonné de dire : « Ils ont pris les trente pièces d'argent, le prix de celui qui fut mis à prix par certains fils d'Israël et ils les ont données pour le champ d'un potier. » C'était prédit à la lettre dans les Livres saints, six siècles auparavant. VII- LE CHAMPION DE LA MITE ( 7 ) Pilate, gouverneur nommé par l'empereur César Tibère, réside, comme on le sait, à Césarée (la ville de César), au bord de la mer. Pendant les fêtes il vient avec son armée à Jérusalem pour prévenir tout soulèvement. Il loge soit à la forteresse Antonia, soit à l'ancien palais du roi Hérode. Où qu'il ait établi son habitation, il a droit au titre de prêteur et commande toutes les troupes en qualité de général. La forteresse Antonia ou le palais d'Hérode devient de ce fait son quartier général. Le poste de commandement du prêteur romain s'appelle le « Le prétoire ». Comme pour tout Romain, la race juive est po ar Pilate une race exécrable. Il est avec les juifs hautain et dédaigneux. Quand il croit son autorité en péril il devient terrible et crue sur son ordre, les soldats ont plusieurs fois chare la foule. Tout récemment il a fait massacrer dans le Temple des pèlerins de Galilée. Les questions religieuses le laissent indifférent, sceptique : il n'arrive pas à comprendre le fanatisme des juifs pour ces sortes de questions. Selon lui il n'y a pas de vérité religieuse, mais seulement des légendes, des mythes, des symboles. Il a même fait à ce sujet des erreurs de politique et des gaffes énormes... Un four, pour construire un aqueduc il a pris de force l'argent du Trésor du Temple. Une autre fois il a voulu faire entrer dans le Temple des bouliers d'or conquis par ces armées, sur d'autres peuples... Il croyait que ces trophées feraient plaisir aux juifs... Ce fut le contraire... Ces boucliers d'or portaient des sculptures idolâtriques et provenaient de temples païens. C'était pour les juifs une insulte au Vrai Dieu. Et, à cette occasion, les Grands- Prêtres, les anciens et la noblesse, les pharisiens, les descendants de la famille déchue d'Hérode avaient fait à Rome une telle protestation que Pilate avait dû„ faire retourner ses boucliers d'or à Césarée, dans son temple romain. Depuis cet échec il était moins assuré de ses positions et plus indécis ; il veillait à moins mécontenter ce peuple si difficile à manoeuvrer, surtout dans les questions religieuses. 402- On est à la veille de Pâque. La ville fourmille de pèlerins. On s'affaire autour des boutiques déjà ouvertes : on fait ses emplettes pour les fêtes... Partout des étalages de bibelots, d'objets de toilette, de bijoux ; etc. On rencontre des camelots avec des étoffes bigarrées, des tapis et des dentelles ; des marchands de gâteaux avec leurs paniers. Les marchands d'agneaux (pour ceux qui n'ont pas encore fait le repas pascal) poussent au long des rues étroites leurs troupeaux bêlants et encombrants. On se fraye passage difficilement. Et si par malheur une longue caravane de nouveaux pèlerins s'engage dans son chemin, c'est à n'en plus sortir. Cependant à la vue des autorités juives, on s'écarte, on se presse contre les murs et dans les boutiques... Voici un condamné... On chuchote dans la foule : Mais c'est Jésus !... Oui Jésus..., celui dont on parle pour être le Messie... Et le voilà maintenant ligotté... Où le conduit-on ?... Mais regardez... Tous les Grands Prêtres... et les Scribes... et les Anciens... sont contre lui... Alors c'était donc vrai ce que disaient les pharisiens : c'était bien un imposteur, un charlatan... Puisqu'il est maintenant enchaîné !... Tous ses miracles, ses prodiges, c'était donc diabolique !... Les scribes avaient raison... Voyez-le maintenant : son pouvoir l'a quitté... il a perdu ses dons... Dire que cet homme a pu amuser et tromper le peuple si longtemps !... » Ainsi on prend parti dès maintenant contre Jésus... On est pour le plus fort... On est pour l'autorité... 403 Après quelques salutations de politesse, Pilate pose la question officielle : « Quelle accusation portez-vous contre cet homme » Les juifs sont vexés ! Comment ?... Tous les pouvoirs publics se sont dérangés pour venir le trouver et Pilate leur pose une question pareille ! Il devrait se douter qu'ils ont des raisons sérieuses pour se déranger ainsi une veille de Pâque. Mais s'il ne s'agissait pas d'un malfaiteur, nous ne l'aurions pas amené nous-mêmes. — Eh bien, je vous laisse le soin de le juger vous-mêmes selon vos lois. » C'est un geste courtois : il leur renvoie le procès. Oh ! il est tout jugé ; seulement voilà : Vous savez bien qu'on nous a enlevé lé droit de mettre à mort... » ( Notons bien comment c'est déjà l'accomplissement de la prédiction de Jésus sur son genre de mort : en effet les Romains condamnaient au supplice de la croix, tandis que la loi juive prescrivait la lapidation.) Il s'agit bien ici d'une sentence capitale : donc c'est du ressort du gouverneur. Alors les juifs portent le motif d'accusation : c'est une affaire politique. Voici : nous avons surpris cet homme en flagrant délit de jeter le désordre dans la nation ; il empêchait les autres de payer l'impôt d'occupation et voulait se faire passer pour le Libérateur, pour le futur Roi. » L'accusation est de taille. Comme Pilate doit se féliciter d'avoir de si bons amis parmi les autorités juives qui ont tenu à venir en personne lui dénoncer cet agitateur. 404 « Alors, tu es le Roi des Juifs ? » Dans la bouche de Pilate, c'est traiter Jésus d'insurgé, d'intrigant politique. Jésus ne peut répondre « oui » dans ce sens. Il faut préciser. Alors il dit au gouverneur : « Qu'entendez-vous par là ? est-ce roi comme vous le comprenez ou bien à la manière de ceux qui m'accusent ? » Pilate ne sait pas au juste quelle idée les Juifs se font de leur Messie. Aussi avec arrogance et dédain il s'écrie : « Me prends-tu pour un juif ?... Est-ce que je sais ?... En tout cas, il y a sûrement une raison grave pour que tes compatriotes et les Grands-Prêtres t'amènent à mon tribunal. Voyons, qu'as-tu fait ? Ma royauté ne ressemble en rien aux royautés de ce monde. Et la preuve, c'est que si j'étais un roi comme on le comprend ordinairement, j'aurais eu des partisans pour me défendre et m'empêcher de tomber aux mains des juifs (Jésus a même fait rentrer le couteau de Pierre). Mon titre de roi n'a rien de commun avec ceux qu'on donne sur la terrez » « Drôle d'idée dans ce cas de se faire appeler roi », pense Pilate. « Alors tu prétends tout de même être roi Oui, je suis Roi... dans le sens où je l'entends. Je ne suis né et venu en ce monde que pour une chose : rendre témoignage à la Vérité... Ceux qui cherchent la Vérité, voilà mes sujets. » 405- Aux yeux de Pilate, Jésus entend régner sur les esprits. C'est pour lui un philosophe. Pilate est un homme pratique : ce genre de monde ne l'intéresse pas. Il hausse les épaules : « La Vérité 1... qu'est-ce que c'est ?... » Et sans même attendre une réponse, car, à son sens, personne sur la terre ne peut jamais savoir le vrai... et, après tout, pour lui ça n'a pas d'importance il descend de son siège et fait signe à Jésus de le suivre. II reparaît au balcon. Il est accueilli par des cris. De tous côtés on lui jette des motifs d'accusation ; les Grands-Prêtres et les Anciens sont les plus acharnés. Pilate, devant cet assaut de griefs, se tourne vers Jésus qui se tient à quelques pas. « Tu entends ! ... En voilà des accusations I... » Mais Jésus reste calme et ne répond pas. En général les accusés se débattent par exclamations et par gestes pour prouver leur innocence. Pilate s'étonne. « Alors tu n'as rien à répondre ? » Mais non il ne souffle mot : c'est inouï. 406 Mais ces paroles déchaînent un véritable tumulte. Les accusateurs sentent leur proie leur échapper. Comment ?... quoi ?... on va l'acquitter ?... Un homme qui excite le peuple à la révolte, qui fait des discours incendiaires dans tout le pays : il a commencé déjà en Galilée et le voilà maintenant qui vient jusque chez nous en Judée ! » Pilate écoute... Il cherche à voir clair dans cette histoire vraiment inédite. Le mot de Galilée lui a frappé l'oreille. L'accusé vient de Galilée. La Galilée, ce n'est plus sa province. Curieux toù t de même qu'Hérode Antipas, roi de Galilée, ait laissé cet agitateur parler en toute tranquillité... Justement Pilate a appris qu'Hérode est venu à Jérusalem pour la fête de Pâque. Bonne occasion de se défaire d'un cas plutôt embarrassant. Il a trouvé une échappatoire. Il demande si l'accusé est galiléen ; on lui répond que oui. C'est donc un sujet d'Hérode: il lui renvoie le procès. Références (1) Luc, XXII, 39-46. Marc, XIV, 26; 32-42. Mathieu, XXVI, 30; 36-46. Jean, XVIII, I VIII- UNE ATTRACTION SENSATIONNELLE A LA COUR (8) 407 On connaît le caractère d'Hérode Antipas : viveur, débauché, soupçonneux, et intrigant tout comme son père. Les questions religieuses le laissent indifférent ; mais en politique avisé, pour faire oublier ses origines de demi bédouin, il vient aux fêtes comme un bon juif, ce qui lui vaut à chaque fois un regain de popularité. Cependant il est presque autant détesté que le Romain Pilate. De plus il est superstitieux. Il craint toujours que Jésus ne soit Jean-Baptiste ressuscité qui vient se venger. Depuis longtemps il désire voir ce fameux Jésus dont on lui parle tant : à croire son entourage c'est un magicien, un faiseur de tours, une manière d'illusionniste, mais de première force, en même temps qu'un guérisseur extraordinaire. 408- Jésus est poussé et exposé au milieu de tous ces courtisans avides d'un divertissement nouveau et qui braquent sur lui des yeux intéressés. Les Grands- Prêtres et les scribes commencent à l'accuser. Hérode lui pose une foule de ques tions... Aucune réponse. Jésus le regarde sans sourciller, avec calme, dignité, majesté même. Mais il ne veut pas desserrer les lèvres. Hérode est vexé dans son amour-propre. Il se sent ridicule... lui qui a promis à toute sa cour une récréation sensationnelle. Alors, pour ne pas s avouer vaincu, il affecte le dédain‘ Et tout son entourage, par servilité, croit de bon ton d'en faire autant. On se moque de lui, on lui lance des défis... Finalement Hérode pense que Pilate a raison : ce n'est qu'un fou, un illuminé. Et dire qu'il veut se faire passer pour le Messie !... Pauvre type ! Mais c'est vraiment trop drôle. Il faut lui laisser croire qu'il est vraiment un Roi... Si on lui jetait sur les épaules un de ces manteaux de couleur éclatante, comme on en met aux princes les jours d'apparat. Aussitôt dit, aussitôt fait... Voilà qui est amusant... Et maintenant qu'en faire ? Le juger ? Le condamner ? Hérode est trop rusé pour cela. D'abord il n'est pas sur son territoire... Pilate vient de lui faire par un geste aimable une politesse. Il faut la lui rendre. Depuis l'affaire des pèlerins galiléens massacrés au Temple, Hérode et Pilate sont en froid tous les deux. Pilate a peut-être voulu faire des avances, une sorte d'excuse diplomatique. Hérode renvoie Jésus au gouverneur, le livre à sa merci. Mais il le lui renvoie affublé du manteau d'apparat... Pilate comprendra qu'Hérode le prend pour un malheureux déséquilibré, pour un fou... Et depuis ce jour-là Pilate et Hérode seront réconciliés.
IX-QUAND LES MENEURS EXCITENT LE PEUPLE (9) 409 Pilate fait donc venir à part les Grands-Prêtres, les scribes et les représentants du peuple et leur explique sa manière de voir : « Vous m avez déféré cet individu à titre d'agitateur politique. J'ai instruit l'affaire devant vous tout à l'heure et je ne l'ai trouvé coupable d'aucun des crimes dont vous l'accusez. Je l'ai envoyé à Hérode et, vous avez pu le constater, il a été de mon avis, puisqu'il me l'a renvoyé sans jugement. Voilà donc un homme qui n'a rien fait qui mérite une sentence de mort. Ecoutez, pour vous faire plaisir' car vous devez sûrement avoir un peu raison, je vais lui infliger une bonne puni tion avant de lui rendre la liberté. » 410 Certains se rappellent aussi une coutume : à chaque grande fête, le gouverneur romain rend la liberté à un détenu, au choix du peuple. C'est d'ailleurs de bonne politique : au moins une fois l'an l'occupant paraît moins odieux. Le peuple ne manque jamais l'occasion de faire valoir un droit pareil. Pilate entend donc monter d'un des coins de la cour une rumeur tout à fait étrangère à la question : ( Nous voulons la libération d'un prisonnier. Libérez un prisonnier !... Délivrez un détenu... » Pilate saisit l'occasion au vol. Quelle bonne affaire ! Mais la foule doit pouvoir 'Choisir. Pilate se rappelle qu'il a fait écrouer le fameux Barrabas : c'est un condamné qui a profité d'une émeute politique pour commettre un cusassinat : un véritable brigand. Alors, il leur crie : « C'est, en effet, la coutume que je vous délivre un prisonnier pour la fête de Pâque. Voyons, qui voulez-vous : Barrabas ou Jésus, le Messie comme on l'appelle ? » Et il s'attend à ce que la foule crie « Jésus» . On préfère toujours un orateur populaire à un brigand. Et Pilate est heureux de faire subir un échec aux Grands-Prêtres. Car il commence à comprendre que c'est uniquement par jalousie qu'ils lui ont livré Jésus. 411- Alors, le peuple se met à crier : « Barrabas Délivrez Barrabas » Pilate est stupéfait. Lui, il veut relâcher Jésus, il s'entête. « Mais alors, que voulez-vous que je fasse pour Jésus, le Messie, le Roi des Juifs comme vous l'appelez ? » Pilate est maladroit... Çà, leur Libérateur !... Un homme enchaîné, réduit à merci devant l'occupant !... C'est vexant, c'est irritant. Mieux vaut un type comme Barrabas... un gaillard décidé au moins. Pilate insulte la nation... On crie : « A mort en croix — qu'on le crucifie » C'est le supplice normal pour tous ceux que Rome saisit dans les émeutes politiques. Mais d'un geste Pilate demande le silence. Il s'obstine ; il ne veut pas lâcher prise. Son orgueil le pousse... Non pas qu'il ait de l'estime pour Jésus... ou si peu... Mais il lui déplaît d'avoir le dessous dans cette affaire. « Enfin, s'écrie-t-il rouge de colère, qu'a-t-il fait de mal ? Je ne peux tout de même pas condamner un innocent ! Je vais lui infliger une punition exemplaire avant de lui rendre la liberté. » La foule est hors d'elle-même. Elle sent qu'elle peut arriver à imposer sa volonté au gouverneur. Elle bout, elle rage. Le tumulte attire un monde de plus en plus considérable qui prend position sans savoir : il suffit à ces juifs de penser qu'ils sont contre le Romain détesté. De plus en plus fort, on entend crier : « Crucifiez-le I à mort ! ... en croix » Mais Pilate suit son idée. Jésus n'a pas mérité la mort. D'an geste il désigne Jésus à ses soldats et il commande de lui infliger le supplice du fouet. X- UNE SCENE DE CORPS DE GARDE ( 10) 412 Le supplice du fouet est terrible. On prend le condamné ; on le met à nu entièrement ; on l'enchaîne par les poignets à une colonne basse de manière à ce qu'il puisse tendre le dos, courbé en deux : ainsi les coups portent mieux. Les fouets : il en est de plusieurs sortes. Imaginons des lanières de cuir attachées à un petit manche qu'on tient bien en main ; à l'extrémité, des petites chaînes terminées par des boules de métal ou des crochets. Ou bien les fouets sont en corde munie de petits osselets, comme des chapelets. Aux premiers coups, le sang s'accumule sous la peau en bourrelets qui crèvent sous les coups suivants. La chair est toute meurtrie, les os mis à nu. On meurt souvent au cours du supplice. Parfois aussi, on se sert d'une longue lanière de cuir avec une rainure tout au long en son milieu. Elle peut atteindre 1 m. 50. Lancé avec habileté, elle s'enroule et se plaque sur le dos et la poitrine du malheureux et en tirant on enlève une longue et étroite bande de chair engagée dans la rainure. On est écorché vif avant d'expirerIl faut entendre les cris inhumains que poussent les suppliciés : il faut les voir se tordre et se rouler au pied de la colonne éclaboussée de sang... Dans la loi juive, on ne devait pas dépasser 39 coups ; mais chez les Romains on n'avait rien limité, parce que ce supplice était réservé aux esclaves et aux condamnés de droit commun, mais interdit à tout citoyen Romain : deux ou quatre soldats vigoureux étaient chagés d'infliger le fouet ; et, en général, ils ne ménageraient subitua leursorces. Sous les yeux supplice infamant. Il les entend s'exciter les uns les autres : pétillants de joie féroce des soldats de la garnison, Jésus Vas-y !... A toi Bravo camarade ! Ah ! Bien frappé» !...et ainsi jusqu'à ce que, fatigués à en avoir mal au poignet, les bourreaux s'arrêtent... Ils détachent ses mains de la chaîne... et Lui, tout dégoûtant de sang, s'écroule au pied de la colonne. Cependant, les bourreaux essuient la sueur de leur front du revers de leur main. Voilà au moins du bon travail ! Mais ils n'ont pu lui arracher ces cris de pitié qu'ils ont coutume d'entendre; ce condamné ne s est pas tordu sous les coups à la manière des autres, et il n'a pas crié grâce !... Et pourtant, comme il a dû souffrir !... Eux ne sont pas absolument vainqueurs. Alors, ils veulent couvrir de ridicule ses derniers restes de majesté. 413- Mais un roi doit encore avoir une couronne. Dans un coin du corps de garde il y a une brassée de chardons,(ces arbustes aux piquants plus ou moins venimeux) ou un fagot de branches de jujubier (cet acacia de Palestine aur épines longues de plusieurs centimètres). Vite, autour d'un roseau on tresse une couronne avec les épines et on va la mettre sur sa tête Et une idée en suscite une autre. Que manque-t-il encore à ce roi ? Mais... un sceptre, l'insigne de son pouvoir... Un roseau sec et dur fera très bien l'affaire. On lui place un roseau dans la main droite. Maintenant, il ne reste plus qu'à venir offrir leurs hommages à ce roi de caricature... Alors, l'un après l'autre, ils défilent devant lui ils font la génuflexion : « Salut ! Roi des Juifs ! » Et le tout s'accompagne d'un gros rire. Et cela ne suffit pas : avec mépris ils crachent sur lui, le giflent... et certains, saisissant le roseau qu'il tient à la main, lui en assènent de grands coups sur la tête... et les épines de la couronne s'enfoncent dans son front et dans ses tempes. XI- JUSTICE HUMAINE ET PRESSION POLITIQUE (11) « Je vais vous l'amener et vous allez voir par vous-mêmes qu'il n'y a vraiment pas lieu de le condamner à mort. » Pensez donc !... Un homme dans cet état n'est plus à craindre comme agitateur... Il a compris maintenant... Et Jésus paraît devant la foule, couvert du manteau rouge et couronné d'épines. « Voilà Homme ! » dit Pilate, avec un geste de pitié et un sourire de protection dédaigneuse. Vont-ils s'acharner sur cette loque humaine ?... Ils doivent être satisfaits... Et il faut croire pour l'honneur de l'humanité et de la race juive que des mains se tendent pour crier grâce !... car c'est tout de même un des leurs, un compa triote devant le Romain ennemi... Mais, au premier rang, les Grands-Prêtres et tous leurs partisans jusqu'aux serviteurs et agents de police du Temple se mettent à hurler : « La Croix !... La Croix ! Crucifiez-le »
Il ne faut pas laisser à la foule le temps de s'apitoyer... C'est vraiment de l'acharnement. Pilate en perd son sang-froid... Il se sent acculé à la défaite. Il crie en colère : « Eh bien, prenez-le donc, vous et crucifiez-le... Pour moi, rien à faire : c'est un innocent. » 415- Les Grands-Prêtres prennent donc la parole : « Nous avons une Loi religieuse et selon les termes de cette Loi il doit mourir, car il ci eu l'audace de se dire le Fils de Dieu. » Voilà donc le fond de l'histoire. Enfin, les accusateurs se démasquent. Il s'agit d'une affaire religieuse. Pour Pilate c'est un terrain mouvant et difficile... Il se rappelle l'affaire des boucliers d'or où Rome lui a donné tort ; il se sent déjà moins sûr de lui-même, et à la vue de cette foule il commence à s'effrayer... L'homme qu'il a devant lui serait donc un Fils de Dieu. Il n'en croit rien ; il est sceptique. Mais avec toutes ces histoires de dieux, sait-on jamais ?... Cet homme est vraiment d'une dignité pas ordinaire : il ne bronche pas sous la souffrance et sous le mépris... Si lui, Pilate, il allait être victimed'un mauvais sort !... (Tout homme même le plus incrédule garde toujours un arrière-fond de superstition.)
416- Là, il lui' demande à brûle pourpoint : « D'où es-tu ? » Pas de réponse... Pilate reste impressionné... .« Voyons, parle ; tu sais bien que j'ai le pouvoir de te faire crucifier ou de te remettre en liberté » Alors, Jésus consent à parler : il reconnaît son pouvoir mais le met en garde contre l'abus qu'il pourrait en faire : « Bien sûr, si vous avez pouvoir sur moi, ce n'est pas de vous-même mais en qualité de délégué d'un plus haut pouvoir... Vous remplissez en ce moment un rôle ingrat. Personnellement vous n'êtes pas acharné contre moi, je le sais ; gouverneur et délégué de l'empereur, vous remplissez là votre fonction : mais c'est tout de même votre devoir de juger avec équité. Aussi, dans cette affaire, il y en a qui portent une plus lourde responsabilité : ce sont ceux qui m'ont livré entre vos mains et qui m'accusent ; ceux-là sont plus gravement responsables. » On dirait que c'est Jésus maintenant qui prend pitié de son juge. 417- « Gare à vous !... Faites bien attention !... Si vous le relâchez vous ne vous posez pas en ami de César l... Un homme qui se prétend roi, se déclare contre César. » Pilate est là en Judée pour représenter le César de Rome et prendre ses intérêts. Ne pas punir un homme qui se prétend roi du pays à sa place, c'est vraiment manquer au premier devoir de sa charge. Les juifs menacent Pilate d'une dénonciation en cour de Rome et à cette époque le sort d'un gouverneur de province, pour le dictateur capricieux qu'est Tibère, dépend de la faveur dont il jouit dans l'entourage. Pilate ne se possède plus... Nerveux et crispé, il commande qu'on lui apporte son tribunal. (C'est simplement un fauteuil de magistrat, appelé chaise curule et monté sur une estrade. Mais c'est indispensable pour rendre une sentence.) Il s'asseoit et fait venir Jésus. Il est environ 1 1 heures, en cette veille de Pâque, et la scène se passe dans la cour pavée du prétoire. Pilate est à peine assis qu'un messager vient le trouver de la part de sa femme ; il lui glisse à l'oreille : « Votre femme m'envoie vous dire : « Surtout ne te mêles pas de cette affaire ; c'est un innocent et cette nuit en songe j'étais torturée en pensant à lui. » Sans doute cette femme très sensible avait entendu parler de Jésus, de ses guérisons, de ses miracles, et elle en avait rêvé cette nuit-là (c'était l'époque où l'on aimait régler sa vie sur les indiceions des songes).Cette nouvelle ne fait qu'accroître le trouble du gouverneur. Il s'est assis sur son tribunal. Il ne peut plus décemment en descendre sans avoir prononcé sa sentence. Des milliers d'hommes font silence pour l'écouter. Alors, il prend un air de dédain, voulant une dernière fois faire taire les vengeances en excitant la pitié. « Voilà donc votre roi !... » Mais quelques voix se mettent à crier : Ote-le d'ici !... Qu'on ne le voie plus !... En croix !... Pilate vient de faire une maladresse : çà, leur roi, à ces juifs orgueilleux !... un homme aussi lamentable, une pareille loque humaine !... roi de caricature et de théâtre... Non, Pilate se moque. Pilate insulte le peuple. Les juifs ne veulent pas d'un roi de cette sorte. Pour qui le Romain les prend-il ?... Et cependant le gouverneur continue à s'enferrer : il dit encore : « Alors, c'est votre Roi que je dois crucifier ? Seconde insulte, second mépris. Le peuple ne veut pas qu'il appelle cet individu son Roi... c'est révoltant !... Pour un peu on se jetterait sur Pilate. Les Grands-Prêtres ont une déclaration solennelle, la plus lamentable des déchéances et des abdications de la race et du peuple juif : « Nous n'avons qu'un roi : c'est César ! C'est reconnaître l'esclavage... C'est ratifier que la nation juive a cessé d'exister !... Devant une telle protestation de fidélité, Pilate est anéanti. Il voit qu'il n'avance à rien et que le tumulte tourne à l'émeute. Que faire ? Refuser au gouvernement juif l'exécution d'une sentence légale ... En droit, le peut-il ?... Il ne le sait plus... D'autre part va-t-il sacrifier son repos, sa fartune, sa place, pour un vagabond, au fond peut-être un illuminé, à tout jamais rejeté par son peuple... Non, mieux vaut en finir, et la mort sera pour Jésus une délivrance. 418 Sa lâcheté n'amoindrit en rien sa responsabilité et au cours des siècles on pourra dire avec raison : « Jésus a souffert et est mort sous Ponce Pilate. » Mais puisqu'il ne veut pas prendre sur lui la condamnation, qu importe ! Quelqu'un se met à crier et toute la fouie après lui : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. » C'était une coutume chère aux magistrats juifs d'élever leur main au-dessus de la tête d'un condamné en disant cette parole : « Que ton sang retombe sur toi. » Ils voulaient par là attester leur impartialité dans les débats. C'est sans doute un membre du Grand Conseil qui crie le premier la formule ; mais cette fois-ci pour attirer sur tout le peuple la malédiction divine. De fait, 40 ans plus tard, Jérusalem sera assiégie et détruite ; et on crucifiera un si grand nombre d'habitants que le bois manauera pour fabriquer les croix. 419- En bas des marches le greffier l'attend. « Maître, que faut-il écrire comme motif de condamnation ? » car le condamné-doit porter sur un écriteau suspendu à son cou le motif de sa condamnation. « Ecris, dit Pilate, : Jésus de Nazareth,. Roi des Juifs. » XII- LE CORTEGE DES CONDAMNES (I2) 420- Les Romains choisissent de préférence les jours de fête pour les exécutions capitales afin de faire réfléchir la, foule des pèlerins et inspirer une crainte salutaire. En tête de cortège marche un officier, le centurion, suivi de quatre soldats romains désignés pour la corvée. A cause ,de la popularité de l'exécuté du jour et pour éviter tout désordre, une petite escouade accompagne les condamnés. Ceux-ci viennent ensuite portant leur croix car c'est le code pénal qui le prescrit : « Tout condamné doit porter l'instrument de son supplice. » Les condamnés, à moitié tués par la flagellation, s'avancent en titubant... Sans doute la traverse de la croix leur est attachée au-dessus des deux épaules avec des cordes ; ils marchent pliés en deux à travers les ruelles étroites sur les paves mal joints, se heurtant aux pierres saillantes, manquant de tomber sur les marches à monter ou à descendre, glissant sur des détritus de toutes sortes. En cette veille du plus grand jour de l'année, les rues sont encombrées de gens qui se bousculent, affairés... On veut voir... on se piétine. Des gamins crasseux aux joues sales et aux habits déguenillés se faufilent entre les jambes pour regarder de plus près. Des hommes portent un agneau dans leurs bras ou un baril de vin sur l'épaule. Les âniers tirent sur leur bête chargée et encombrante et la frappent à grands coups pour la faire avancer ; jeunes gens et jeunes filles rient au passage à la vue des misérables qui trébuchent et tombent la tête par terre sous le poids de leur croix. La plupart demandent : Qui est-ce ? » Et la rumeur publique répond : Jésus de Nazareth ! le fameux prophète !... » Voilà donc l'état où cet homme est réduit... On avait espéré en lui !... Mais quelle folie ! Ah ! les pharisiens avaient bien à raison une fois de plus. Il avait vraiment une puissance magique, un pouvoir diabolique pour séduire les foules. Mais maintenant la preuve est faite... son merveilleux pouvoir a disparu... Il n'a plus le don de guérir ou de multiplier les pains... Aucun doute : s'il était vraiment de Dieu, Dieu ne l'abandonnerait pas... Un tel suppôt de Satan ne mérite que le mépris. Jamais on ne pourra assez le châtier. Jésus entend toutes ces réflexions au passage. Faible, épuisé, il s'affale par terre... Depuis sa sueur de sang, la veille, il a par trop souffert. Malgré sa volonté surhumaine son corps n'en peut plus. 421 Comme on sort de la ville, voici venir un solide paysan juif. C'est un certain Simon originaire de Cyrène, le père de deux hommes connus : Alexandre et Rufus. II revient des champs. On le réquisitionne pour porter la croix derrière Jésus, car les Romains sont trop fiers pour aider les condamnés. Et il est dangereux de ne pas obéir sur-le-champ. Simon s'y prête sans doute avec répugnance, mais bientôt la compassion travaille son âme... On le connaîtra plus tard comme chrétien, lui et ses deux fils. Jésus se trouve déchargé de la croix. Il a fait la partie la plus longue et la plus infamante du parcours. Il a traversé la ville comme le dernier des criminels. 422- Pendant qu'on décharge Jésus de sa Croix, elles peuvent s'approcher et lui peut maintenant se tourner vers elles : « Femmes de Jérusalem, pourquoi vous lamenter sur mon sort ? Vous feriez mieux de pleurer sur ce qui vous attend, vous et vos enfants, car je vois venir des jours terribles où l'on dira : « Mieux vaut être stérile qu'avoir des enfants et les allaiter encore. » Et ce sera si épouvantable qu'on appellera la mort comme une délivrance : « Tombez sur nous, écrasez-nous plutôt », dira-t-on aux rochers et aux montagnes. En effet, quoi d'étonnant Si l'on traite ainsi le bois vert (que l'on sait productif et qu'on ne coupe pas pour jeter au feu : et Jésus est ce bois vert innocent), que fera-t-on du bois sec ? » (qui ne sert plus à rien : et les juifs sont désormais ce bois sec coupable qui manque à sa mission et ne produit pour Dieu aucun fruit). Jésus pense au châtiment qui fondra sur la nation coupable et encore plus au châtiment du péché. Selon quelques pieuses traditions une femme nommée Véronique a le courage d'aller essuyer de son voile cette face souillée de poussière, de crachats et de sang, et Marie la mère de Jésus est là aussi sur le chemin. Puis Jésus se renferme dans son silence et commence à s'avancer vers le lieu de son crucifiement. XIII- L'AGNEAU DE DIEU (13) 423- C'est un de ces endroits aux portes de la ville où les juifs précipitent les condamnés pour les lapider. La foule monte sur le rocher, les assomme à coups de pierres. Les Romains ont eussi choisi ce lieu pour les exécutions capitales : leur méthode, c'est la crucifixion. L'endroit est bien choisi : au sortir de la ville, au carrefour des grandes routes du Nord et de la Mer. Pendant plusieurs jours, les corps restent suspendus, à la grande terreur de tous les passants qui sont ainsi invités à réfléchir sur la portée d'un geste de rebellion aux forces d'occupation. 424- Il est environ midi quand on le met en croix. Le supplice de la croix est un des plus affreux que l'on connaisse : comme aucun organe vital n'est atteint, le condamné se voit mourir à force de souffrances. 425 En lui arrachant brutalement sa tunique, c'est un nouveau déchirement de sa chair, car l'étoffe est comme incrustée dans les brisures qu'ont faites les fouets. Voilà donc Jésus étalé dans sa nudité, dégoûtant de sang et odieux à voir, les cheveux et la barbe en désordre, souillés de terre et de crachats. Non, il n'a plus rien d'un homme : c'est une loque qui a de la peine à se tenir et dont les bourreaux font un jouet. 426- Elle n'est pas tellement élevée de terre, cette croix. La tête du supplicié dépasse à peine de la hauteur d'un bras la tête des bourreaux qui s'agitent autour de lui. Les condamnés peuvent ainsi agoniser pendant des heures, voire même un ou deux jours en effet, l'hémorragie est bientôt arrêtée par l'enflure des membres. La nuit, les bêtes sauvages, les chacals s'approchent et leur dévorent les pieds. Dans la journée, l'odeur du sang attire des essaims de mouches qui enveniment, les plaies. Une fièvre ardente ne tarde pas à se déclarer suivie de délires et de brusques réveils provoqués par une nouvelle déchirure des mains ou des pieds. Une soif brûlante s'ajoute à ces supplices inouis. Mais la mort est une mort par asphyxie et congestion : le sang afflue à la tête et au cœur. La poitrine veut se dilater, mais à cause de la traction du corps sur les bras, la respiration est presque impossible et trop douloureuse... Le corps entier se tord, se crispe, se convulsionne... Le malheureux se sent comme écartelé et il n'a même plus la force de hurler de douleur... seuls des râles rauques et effrayants sortent de son gosier d'agonisant. Et c'est pour les péchés du monde que Jésus consent à souffrir ce supplice infamant et terrible. 427- « On l'a mis au même rang que les condamnés de droit commun») Sur la partie du pieu qui dépasse sa tête on fixe l'écriteau qui porte le motif de sa condamnation écrit en trois langues : en hébreu (pour les juifs), en grec (pour les étrangers) et en latin (la langue officielle des Romains) : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs. » Beaucoup de juifs peuvent le lire car c'est un endroit très passant. On est tout près des portes de la ville et ces jours-là une foule considérable passe par là. « Roi des Juifs ! » Un roi crucifié comme un esclave par le pouvoir d'occupation... C'est un affront monstrueux pour les juifs !... Cet écriteau ne doit pas rester. Les Grands-Prêtres dépêchent bien vite quelques-uns des leurs pour protester auprès de Pilate, car le centurion, lui, ne connaît que la consigne et ne veut rien entendre pour l'enlever. « Ne laissez pas écrit : « Jésus, roi des Juifs », mais corrigez en marquant : « Jésus qui s'est prétendu roi des Juifs. » Mais Pilate en a assez. Il répond d'un ton cassant et qui n'admet pas de réplique : « Ce qui est écrit est écrit. » Et il savoure à part lui une bonne petite vengeance. 428- Cependant l'Agneau de Dieu, comme l'avait appelé Jean le Baptiseur, était suspendu entre Ciel et Terre. Victime Unique désormais, sur le rocher du Golgotha. 429 Reste la tunique de Jésus : c'est le principal morceau ; elle est sans couture, tissée d'une seule pièce du haut en bas. C'est sans doute le travail de Marie ou le présent d'une femme aisée qui croyait en Jésus. La partager en quatre, c'est la rendre inutilisable : « Il ne faut pas déchirer çà. Tirons-la au sort ! » Les soldats de ce temps-là ne jouaient pas aux cartes, mais les dés étaient leur passe-temps favori ; ils en portaient toujours un jeu sur eux. Et, sans s'en rendre compte, ils réalisent du même coup une prophétie : « Ils se sont partagé mes vêtements et ils ont tiré ma tunique au sort. » David, dans ses cantiques, l'avait prédit mille ans auparavant. 430- « 0 mon Père, dit-il, en regardant vers le Ciel, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. » Il domine la haine, la violence et la vengeance, non seulement des soldats romains qui n'accomplissent qu'une corvée, mais surtout de ses ennemis : pharisiens et grands-prêtres ; ils sont coupables, mais tellement aveuglés par des générations de mauvaise foi. 431 Grands-Prêtres, scribes, pharisiens, anciens du peuple, qui ont tenu à assister au supplice et se tiennent un peu à l'écart, se moquent de lui et lui lancent tour à tour des sarcasmes entremêlés de gros rires ; ils veulent être entendus de tous les gens présents. « Comprenez-vous ça ? Il a sauvé les autres (maintenant ils reconnaissent ses miracles) et il ne peut même pas se sauver lui-même ! Puisqu'il est le Messie, le Roi d'Israël, qu'attend-il ?... Allons! que le Christ, le Roi d'Israël descende bien vite de la croix !... Du coup tout le monde croira en lui... Mais voyons, puisqu'il a une telle confiance en Dieu... qu'est-ce que Dieu attend pour venir le délivrer ?... Il doit tenir à lui pourtant I Quand on a la prétention de déclarer « Je suis le Fils de Dieu » Mais non, selon eux, il est abandonné à son triste sort ou plutôt c'est Dieu qui le punit pour tous les blasphèmes qu'il a pronortcés. « Ah ! comme Dieu doit être content de nous », pensent les pharisiens... « Grâce à nous cet imposteur, ce sacrilège va enfin disparaître... Encore un peu, ils vont croire qu'ils ont fait une bonne action : on se déforme si vite la conscience... Les Grands-Prêtres, eux, se félicitent d'avoir évité une révolution. Ils n'ont plus rien à craindre : leurs places sont sauvées... Mais l'affaire a été chaude ; une fois encore ils ont su manoeuvrer. Ce soir ils dormiront en paix. 432- « Hé ! dis donc, toi qui es si malin pour détruire le Temple et le rebâtir en trois jours, qu'attends-tu pour te sauver ?....pour descendre de ta croix ?... » Et jusqu'aux soldats romains, assis par terre pour monter la garde suivant la consigne et empêcher les parents et amis des condamnés de venir adoucir leurs derniers moments, jusqu'aux soldats romains qui approuvent : « Mais oui, si tu es le roi des fils, qu'attends-tu pour te délivrer ? » 433 « Ah ! c'est toi le Libérateur... Tu ferais mieux de te libérer toi-même... et nous avec ! » Mais l'autre condamné est impressionné par l'attitude de Jésus. Il sait pourtant ce qu'il souffre... Mais ce prophète supporte les mêmes, souffrances que lui et plus peut-être avec une majesté héroïque. Sans doute aussi se souvient-il d'avoir un jour rencontré Jésus...Peut-être a-t-il assisté à l'un ou l'autre de ses miracles... Dans ce temps-là, Jésus parlait d'un nouveau Règne qui allait arriver : le Règne de Dieu.:. Aucun doute, il a près de lui un grand prophète... En bon juif, il connaît l'histoire de son peuple : combien de prophètes ont été massacrés au cours des siècles !... Et ce Jésus, c'en est un autre qui subit un sort encore plus terrible. Alors il veut faire taire son compagnon dont la bouche, de l'autre côté de Jésus, vomit des insultes : « Tais-toi donc ! on dirait que tu n'as même plus le respect de Dieu. Ei pourtant tu devrais le craindre, puisque tu as été condamné comme moi. Nous, nous n'avons que ce que nous méritons ; mais lui, je te dis que c'est un innocent : il n'a jamais rien fait de mal. » Il faut que ce soit un brigand qui parle ainsi. Mais ce témoignage lui vaut une faveur, une clarté intérieure qui lui fait encore mieux comprendre la mission de Jésus... Alors il le regarde et lui fait cette prière : o Jésus, souvenez-vous de moi quand vous reviendrez triomphant inaugurer votre nouveau règne. » Et Jésus de lui répondre dans un souffle et avec quel regard : « Ce soir même tu seras avec moi dans le Paradis. » Le paradis, pour un juif, c'est ce lieu agréable, ce magnifique jardin, ce parc arrosé et ombragé où le Messie doit venir chercher les âmes des gens de bien pour les conduire au ciel. (Il ne faut jamais désespérer du salut d'une âme, pourvu qu'elle soit de bonne volonté, car qui peut savoir le moment où Dieu l'attend ?) 434 Il peut être midi. Au lieu de la lumière éclatante du milieu du jour, le soleil est voilé par l'arrivée de nuages d'un sombre inaccoutumé en cette saison. Et tout le pays est comme enténébré. Cela durera jusqu'à 3 heures. La nature semble prendre le deuil. Les coupoles blanches de la ville et les pylônes du Temple se découpent sur un fond de brun violacé... Une angoisse invincible saisit les pèlerins et les habitants de la Ville Sainte comme à l'approche d'un cataclysme soudain et effroyable. Chacun se hâte de trouver un refuge avant l'orage foudroyant qui menace. Beaucoup de gens quittent alors précipitamment le Calvaire pour rentrer chez eux au plus vite, et les ennemis de Jésus, Grands-Prêtres et pharisiens dont la place est au Temple en ces jours de fête, ne sont pas les derniers à partir. 435 Marie est là, debout au pied de la croix. Mais elle n'est pas seule. Elle a près d'elle sa sœur ou sa cousine, Salomé, la femme de Zébédée le pêcheur, mère de Jean et de Jacques, et aussi Marie, la femme de Clopas, la mère de l'autre Jacques et de José et encore Marie de Magdala, appelée la Madeleine. Quelques femmes amies regardent aussi de plus loin : ce sont celles qui se sont mises au service de Jésus et de sa petite troupe, quand il parcourait la Galilée , et qui l'ont suivi jusqu'à Jérusalem. Jésus aperçoit sa mère et Jean tout prés, car Jean, seul parmi les apôtres, a eu le courage de le suivre au Calvaire. Qui maintenant s'occupera de sa pauvre maman ? Il caresse d'un long regard aimant ces deux êtres les plus chers au monde et, promenant sa tête d'elle à lui et de lui à elle, il laisse tomber les derniers mots de son amour de coeur d'homme : Mère, voilà ton fils... Jean, voilà ta mère. » A dater de ce moment l'apôtre la recueillera chez lui comme sa mère. 436- Alors, dans sa détresse, il s'écrie : Mon Dieu... Mon Dieu... vous m'avez donc abandonné ? » Ce cri doit retentir dans le coeur de sa pauvre mère. Le fils abandonné de son Père !... Marie, à cette pensée, défaille et connaît la tentation de ne plus se soucier du Père puisqu'il délaisse son Fils. C'est là son martyre à cette Mère... qui a reçu Jésus de Dieu son Père. « Il sera illustre, car c'est le Fils de Dieu » lui a dit l'ange Gabriel. Et cependant elle reste ferme, sans comprendre tout ; elle accepte tout... Mais ce cri retentit autrement à l'oreille des pharisiens qui sont encore là... Cette fois-ci Jésus n'appelle plus Dieu « son Père »... Il se condamne lui-même... Il avouerait donc qu'il est maudit de Dieu et que Dieu l'abandonne. Leur conscience va-t-elle être en paix maintenant ?... Les soldats ont aussi entendu l'appel désespéré mais ils ont compris « Elie, Elie » parce que, en langue juive, l'expression « Mon Dieu » a la même consonnance : Eli , Eli. Ils croient que Jésus appelle à son secours le prophète Elie... Or, ils savent que le peuple juif invoque Elie comme protecteur dans toute espèce de calamités. « Voilà qu'il appelle Elie maintenant », dit l'un d'eux en ricanant. 437- « Ma langue s'attache à mon palais, et, dans ma soif, ils m'abreuveront avec du vinaigre » avait prédit le psaume. Les soldats, qui avaient toujours soif ne partaient pas en corvée sans emporter une gourde de petit vin : c'était une sorte d'eau acidulée et un peu amère qui coupait bien la soif. L'un d'eux, poussé sans doute par un reste d'humanité, en imbibe bien vite une éponge, la pique à la pointe de son javelot et l'approche de la bouche de Jésus. Mais ses camarades, amusés par l'appel au « prophète Elie » veulent l'en empêcher. « Mais non, laisse-le... Attends un peu pour voir I... Si Elie venait le descendre, par hasard... » Et ils rient à gorge déployée. 438 Le calme est revenu soudainement dans son âme. Le cauchemar s'est évanoui. Mais il a vraiment subi la mort intérieurement : il a éprouvé en lui, autant qu'il est possible au Fils de Dieu, l'état intérieur du pécheur : celui d'être séparé d'avec Dieu... comme l'éprouveront, un jour les damnés... l'état le plus horrifiant qu'on est impuissant à imaginer sur cette terre. Désormais pourquoi vivre encore ?... Maintenant il sent le Père tout près... satisfait de son sacrifice... Il peut vraiment dire : « C'est fini. » Désormais c'est le retour à la Maison , c'est la mort paisible... C'est le passage de plain-pied dans la demeure du Père... Il jette dans un dernier grand soupir, un soupir de joie et d'extase qui illumine son visage, cette magnifique parole de confiance et d'abandon : « Père, je remets mon âme entre vos mains. » Et dans un léger frisson, il s'affaisse et laisse son coeur se briser... Il courbe la tête... Il rend son âme. Il est environ 3 heures. 439- Mais si cela reste obscur, ce qui se passe au Temple est plus foudroyant encore. On a dû interrompre les sacrifices : un tourbillon de vent d'une violence inconnue s'est abattu sur les cours. Les grandes portes en bronze du Sanctuaire se trouvent ouvertes à l'occasion de la fête, mais une lourde tenture en ferme l'entrée à tous les regards, la tenture de pourpre et d'or recouverte d'anges en broderie et que tous les pèlerins peuvent voir et admirer. Soudain la rafale la saisit, la secoue si violemment qu'elle se déchire du haut en bas (comme si Dieu voulait marquer qu'Il se retire de son Temple, maintenant qu'est accompli le seul sacrifice qui pouvait Le réconcilier avec les hommes). 440- Alors l'officier romain, très impréssionné par tout ce drame, lui qui a pu apprécier la dignité de Jésus au milieu de ses souffrances comprend que cet, homme a vraiment quelque chose de surhumain et il sent bien que le Ciel lui-même vient de marquer sa désapprobation. Aussi, tout frissonnant et regardant Jésus bien en face, il ne peut s empêcher de s'écrier : « Ah ! vraiment cet homme était innocent : il était bien le Fils de Dieu. » Les derniers spectateurs, devant ces phénomènes inattendus qui coincident avec le dernier soupir de Jésus, comprennent aussi qu'il doit y avoir un rapport entre les deux choses... Ils commencent à se repentir d'avoir approuvé l'exécution du prophète. Ils se hâtent de revenir à Jérusalem, en se frappant la poitrine, comme des gens qui ne se sentent pas la conscience tranquille. 441 C'est pourquoi les autorités juives, avant même que Jésus ne soit mort, sont allées demander à Pilate de vouloir bien faire briser les jambes des condamnés et les faire enlever des croix. En effet, lorsque les jambes sont brisées, les corps des crucifiés s'affaissent complètement : ils n'ont plus de point d'appui pour se redresser ; mais, suspendus par les bras seuls, ils se voient dans l'incapacité quasi totale de respirer et meurent vite d'asphyxie. Pilate veut bien qu'on abrège l'agonie des trois condamnés. La consigne reçue, les soldats viennent briser à coups de matraque les jambes du premier, puis du second compagnon de supplice de Jésus. C'est le tour de Jésus. Mais il est déjà mort : c'est donc inutile. Toutefois, par acquit de conscience, un des soldats lui perce le côté du bout de sa lance (ainsi, entre les côtes, il atteint le coeur et donc la poche membraneuse qui l'entoure et qui contient de la lymphe, ce liquide presque aussi incolore que de l'eau) : il en sort du sang et de l'eau: Celui qui a vu cela, c'est Jean, on peut le croire sur parole car il rapporte ce qu'il a vu de ses yeux ; et Dieu sait qu'il ne ment bas. Et il voudrait que tout le monde y ajoute foi. Car si tout s'est passé de la sorte, c'est pour que soit réalisée la prophétie écrite aux Livres Saints et qui dit : Aucun de ses os ne sera brisé. » (Déjà on prenait toutes sortes de précautions pour ne pas briser les os des agneaux de Pâque), èt aussi cette autre prophétie qui dit : Ils pourront contempler celui qu'ils ont transpercé. » 442 Selon le règlement, les cadavres des malfaiteurs étaient jetés dans une fosse commune. Pour les reprendre, il fallait obtenir une permission du gouverneur et généralement payer une forte rançon. Joseph trouve Pilate bien disposé : peut-être le tremblement de terre l'a-t-il ému lui aussi : il a vu son palais soudainement obscurci. Mais d'abord il s'étonne : Jésus est donc déjà mort ?... Pour plus de certitude il fait appeler l' officier de service au Calvaire et lui demande si Jésus est vraiment mort. Sur son affirmation il fait donner des ordres pour qu'on remette le corps à Joseph. 443- Ils ne laissent pas les soldats toucher au corps de Jésus. C'est Joseph qui veut lui-même descendre Jésus de la Croix. Sans doute il arrache d'abord le clou qui rive ses pieds. Puis il défait le cordage qui tient la traverse au poteau et il la descend, aidé de Nicodème et de Jean, avec Jésus toujours suspendu par les poignets. Puis il arrache les deux clous de la traverse... et voilà le corps de Jésus entre des bras amis. A la hâte on le lave pour faire disparaître le sang, la sueur, la poussière et toutes les mouches collées à ses plaies. On se représente Marie, sa Mère, assise sur une saillie du rocher, au pied du poteau et tenant dans ses bras le corps de son Enfant... sensible et douloureuse et cependant combien digne dans son attitude... car elle a compris le sacrifice de son Fils : ce cadavre est le livre de sa vie... Tout à l'heure elle a poussé un cri d'angoisse en voyant le soldat s'apprêter à lui casser les jambes, et lui percer le coeur car elle est mère et en tant que mère elle garde des droits sur le cadavre de son fils... En ce moment elle grave une dernière fois dans sa mémoire, à travers les larmes de ses yeux, les traits du Fils bien-aimé qu'elle va abandonner au seuil du tombeau... Cependant Joseph et Nicodème enroulent le corps du Maître dans le linceul et entourent ses membres avec des bandelettes trempées dans les parfums, comme c'est l'usage chez les juifs. Joseph possède un jardin tout près de là et il s'y est fait creuser son tombeau à flanc de rocher. C'est l'habitude de s'occuper dès son vivant de sa sépulture. Il s'agit d'une double grotte comme chez les riches familles. Au dehors, un escalier descend jusqu'à l'ouverture basse : celle-ci est fermée par une sorte de grosse pierre ronde et plate comme une meule qui s'encastre dans une gaîne creusée d'un côté du rocher et qu'on fait rouler en avant pour fermer le sépulcre et en arrière pour l'ouvrir. A l'intérieur, une première grotte sert d'antichambre ; on y dispose tout le matériel funéraire, et on y allume les veilleuses. Dans la seconde, des banquettes en pierre sont prêtes à recevoir les corps. Le tombeau de Joseph est neuf et il n'a pas encore servi. Comme il est tout prêt et que le Sabbat va bientôt sonner, on y dépose Jésus. C'est le travail des hommes ; cependant les femmes qui ont accompagné Jésus depuis la Galilée : Marie de Magdala et Marie la femme de José, les suivent et, assises devant l'ouverture sur les marches de l'escalier, elles observent comment ils placent le corps. Quand c'est fait, les hommes roulent la pierre et tout le monde s'en va. De leur côté,les femmes rentrent chez elles pour préparer d'autres aromates et d'autres parfums. Elles ont l'intention de revenir le lendemain du Sabbat. Mais elles observeront fidèlement la Loi du Sabbat et tout ce jour-là resteront en repos. Marie, elle, ne partage pas ce souci d'une sépulture définitive... Rentrée à Jérusalem avec Jean, elle n'est pas écrasée comme tous les autres : elle nourrit dans son coeur une grande espérance. Elle sait que Jésus a prédit sa résurrection. Elle y croit et c'est pourquoi elle n'a pas besoin qu'on la prenne en pitié. Elle est la seule qui espère. XIV LA DERNIERE PRECAUTION ( 14) 445 Mais le lendemain matin, en ce grand jour du Sabbat de Pâque, ils ne sont déjà plus si tranquilles. Ils se rappellent que Jésus a prédit qu'il ressusciterait. Oh ! ils n'y croient pas... Ils l'ont vu impuissant, rivé à la croix ; ils sont persuadés qu'il ne peut rien faire pour lui-même. Mais, s'il est bien mort, son parti n'est pas éteint. Il compte encore beaucoup de fanatiques. S'ils allaient raconter, après avoir enlevé son corps, qu'il s'était ressuscité lui- même !... Il y a encore assez de gens crédules pour y ajouter foi. D'ailleurs beaucoup sont encore sous le coup de la résurrection de Lazare. Même des membres du Grand Conseil comme Joseph d'Arimathie et Nicodème ne sont pas sûrs : ils sympathisent avec le prophète et c'est justement dans le jardin de Joseph qu'on a déposé son corps : voilà une tombe qui échappe à tout contrôle... Si jamais ses disciples manigançaient une nouvelle histoire. Voilà donc Grands-Prêtres et pharisiens qui viennent trouver Pilate : Nous venons de nous souvenir que cet imposteur a déclaré de son vivant : « Après trois jours je ressusciterai. » C'est pourquoi nous venons vous demander de donner des ordres en conséquence pour que le tombeau soit gardé soigneusement pendant trois jours. Sinon, ses disciples sont capables de venir l'enlever puis de raconter à tout le monde : «Il est bien ressuscité des morts. » Cette dernière imposture serait pire que la première (celle de s'être fait passer pour le Libérateur). Mais Pilate en a assez de cette histoire. Voilà maintenant qu'ils ont peur d'un crucifié qu'on vient d'enterrer. Il leur répond sèchement : « Je vous donne un peloton de gardes. Prenez toutes les précautions que vous voudrez...» Et il les congédie. Les voilà rassurés. Ils ont maintenant le droit de pénétrer dans cette propriété privée : ils s'empressent de venir s'assurer du tombeau. D'abord ils apposent les scellés sur la pierre qui en ferme l'entrée (ces rubans qui relient la pierre au rocher avec le sceau officiel du Grand-Prêtre, chef du gouvernement, imprimé dans la cire à cacheter). Puis ils installent le peloton de garde et lui recommandent une étroite surveillance. Références (8) Luc, XXII, 8-12. |
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