Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de 
Mgr Pierre André Fournier  et ami de
ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande

Signez mon livre d'or Un petit mot fait du bien et cela vous permet aussi de lire les commentaires des gens. 


DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU
MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE
DIT QUELQUE CHOSE?

Ne laissez pas de message personnel s.v.p. donnez moi votre url et @ pour que je puisse vous répondre

Titre de la série :
Jésus le libérateur Livre - III B
Titre de la page:

XX - LA BARQUE EN PÉRIL (2I )

Nom de l'auteur:
P.  Pierre-Thivollier f.c
XX - LA BARQUE EN PÉRIL (2I )

163-
Jésus veut un jour aller porter la bonne nouvelle du Royaume de Dieu de l'autre côté du lac, chez les Géraséniens, populations mêlées de Juifs etde païens. Il faut plusieurs heures de traversée pour parcourir les quelque douze kilomètres de la largeur du lac. Il dit donc aux disciples : « Passons de l'autre côté du lac. » On laisse la foule sur le rivage et on gagne le large, Jésus part tel qu'il est, sans même prendre la précaution de se munir d'un manteau pour le froid de la nuit . la passion du Règne de Dieu l'entraîne. Plusieurs embarcations les suivent ; mais la nuit les dispersera... Allongé, à poupe de la barque, entre les filets et le banc des rameurs, Jésus, la tête sur un coussin, épuisé après toute une journée de .prédication, s'endort au bercement cadencé des rames.

A certaines périodes de l'année, c'est très risqué de traverser le lac en son milieu. Un certain vent d'ouest, quand il souffle en tornades, s'engouffre dans cette cuvette naturelle que forme cet ancien cratère de 200 mètres de niveau inférieur à l'océan, et provoque de véritables tempêtes. Les pêcheurs le savent ; mais Jésus a pris la responsabilité de la traversée .

Et de fait, arrivés au beau milieu du lac, le vent commence à souffler. Une véritable bourrasque s'abat soudain et soulève des vagues énormes au point de couvrir la barque.

Ces barques de pêcheurs sont assez plates. Elles ne risquent pas de chavirer, mais les lames de fond peuvent facilement les remplir : là est le danger.

Ils sont vraiment en péril. Désormais inutile de ramer... Ils n'arrivent même plus à vider l'eau assez rapidement, et la tempête augmentant le tangage, ils doivent se retenir désespérément... Progressivement la barque s'enfonce : elle domine de moins en moins la crête des vagues.

Jésus, les jambes dans l'eau tiède, dort toujours à poings fermés. Cette inconscience irrite les pêcheurs. Que la tempête dure encore dix minutes avec cette violence et tout est perdu. Ils vont sombrer ! C'est la mort !... Seule une puissance surhumaine peut les tirer de là. Ils s'approchent de Jésus et le secouent pour le réveiller :

« Maître ! Maître, vous n'avez pas l'air de vous douter que nous sommes en grand danger I... Mais oui, regardez i... nous allons sombrer I Ah I sauvez-nous I »

C'est un cri de détresse... Mais quoi ! c'est là toute leur confiance ?... Puisque c'est Jésus qui leur a commandé la traversée, qu'ont-ils à craindre ?... « Peureux que vous êtes I... Comme vous croyez peu en moi I » Au milieu de ces hommes désemparés, les cheveux hirsutes, les habits collés au corps, le visage ruisselant, les jambes pataugeant dans l'eau et les bras cramponnés aux rames, Jésus se lève. Quelle imprudence de se dresser ainsi face à l'orage, comme une voile de navire, au risque d'être balayé par l'ouragan. Mais non...

Jésus commence à menacer le vent. à apostropher la tempête : « Silence I... Tais-toi I... » Et il parle à la mer : « Calme-toi I... Finis I... »

Et aussitôt le vent tombe et les vagues s'affaissent. On n'entend plus que le clapotis régulier d'une mer d'huile, alors qu'après une telle bourrasque il faut des heures pour que les flots s'apaisent.

Les apôtres, le coeur battant d'effroi, n'en peuvent croire leurs yeux... Ils restent bouche bée, sans comprendre... Ils ont déjà vu bien des miracles, mais ça, pas encore. Et, tandis qu'ils manient les seaux pour vider la barque, ils jettent à la dérobée des coups d'œil, en direction du Maître qui a repris sa place sur le coussin.

« Mais qui est-il donc, pour que le vent et la mer lui obéissent de la sorte ?... »


XXI- CAPITAUX ENGLOUTIS ET VALEUR D'HOMME
(22)

164-
Le lendemain matin, on aborde au pays des Géraséniens, à l'opposé de la Galilée. A cet endroit du rivage, la colline est abrupte, percée, au bas, de grottes naturelles creusées par l'eau.

On n'a pas plus tôt mis pied à terre que deux hommes surgissent des grottes et se précipitent au devant des nouveaux arrivants. Ce sont deux êtres possédés du démon : ils ont de tels accès de rage que personne n'ose plus passer par là. L'un d'eux surtout est redoutable ; depuis longtemps il se promène tout nu et vit dans ces grottes. On a bien tenté de le maîtriser en l'enchaînant mais il brise toutes les cordes et toutes les chaînes. Personne n'a pu en venir à bout. Quand il sort de sa grotte, il court comme un forcené dans la montagne, hurlant à la mort et se meur­ trissant à grands coups de pierres.

« Tu vas sortir de ces hommes, esprit du mal », dit Jésus, en voyant ces malheureux. Mais les deux possédés se roulent à ses pieds comme des chiens couchants en criant : « De quoi vous occupez-vous, Jésus, Fils du Dieu Très-Haut ?... Venez- vous ici pour nous torturer déjà, avant le temps fixé ? » Le Démon, l'Adversaire sait qu'à la fin du Monde il sera renvoyé dans son enfer. En attendant, il garde sur la nature un pouvoir réel qui lui permet d'assouvir sa haine contre le Royaume de Dieu.

« Je vous en prie, au nom de Dieu, continue le démon d'impureté par la bouche de son possédé, ne nous chassez pas de ce pays pour flous laisser retourner dans notre « Abîme ».

Ils tiennent à leur influence mauvaise dans la contrée, car il doit y avoir pour eux une jouissance à faire le mal. (Des hommes aussi connaissent cette sorte de joie satanique.) Mais la vie de ces esprits nous échappe ; nous savons seulement qu'ils sont partout répandus comme le Mal qui est en partie leur oeuvre.

Jésus lui demande : « Comment t'appelles-tu ? Je m'appelle « légion », parce que nous sommes nombreux. (La légion était l'unité régimentaire de l'armée romaine : elle comprenait 6.000 hommes.) Peut-être les démons veulent-ils intimider Jésus par leur nombre. « Si tu nous chasses de ces hommes, permets-nous d'entrer dans ce troupeau de porcs. » On pouvait voir en haut de la falaise un grand troupeau... C'était bien leur place, à ces esprits immondes d'aller dans ces animaux considérés par tout le peuple juif comme impurs à cause de leurs habitudes repoussantes. « Eh bien, oui, allez », dit Jésus.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Sortis des deux hommes ils entrent dans les porcs. Et l'on voit le troupeau il pouvait y avoir 2.000 bêtes se lancer du haut de la falaise, dévaler !a pente, et, emporté par un élan irrésistible sans pouvoir s'arrêter sur le rivage, se jeter dans le lac et s'y noyer tout entier.

165
De la hauteur les porchers ont suivi la scène depuis que la barque a accosté.

Ils s'apprêtaient tout à l'heure à crier, les deux mains en porte-voix, pour signaler le danger que couraient les nouveaux débarqués à passer près des grottes des possédés ; mais quand ils ont vu les forcenés se coucher aux pieds de celui qui paraissait le chef du groupe, ils sont restés complètement ébahis... Un instant après, ils assistent, ahuris, à la rage soudaine qui empoigne plusieurs de leurs bêtes, puis toutes, et les fait se précipiter tête baissée dans le lac. Alors éperdus, les porchers s'en vont en courant à la ville raconter l'événement et ils alertent au passage tous les habitants des fermes et des hameaux.

Bientôt toute la contrée est sur pied ; on accourt de tous côtés aux nouvelles. Et que voit-on ? Les fameux possédés, la terreur du pays, paisiblement assis aux pieds de Jésus : ils sont redevenus tout à fait normaux. Celui qui était nu s'est même habillé. On questionne les disciples. Eux, ils ont mieux vu et surtout mieux compris : ils peuvent parler de la délivrance des possédés et de l'affaire des porcs.

166-
Quelle joie ! Le pays est enfin débarrassé de cette influence malfaisante qui s'attaquait aux gens et les rendait pires que des bêtes. Oui, mais ces deux mille cochons noyés dans le lac Les propriétaires du troupeau en ont fait une perte Peu leur importe à eux que deux hommes soient délivrés du démon : ces possédés ne les gênaient pas tellement, après tout. Ce qu'ils voient, c'est l'anéantissement de leur capital. La valeur d'un être voué à une vie bestiale est de faible importance devant la réussite de leurs affaires. (Et bien des patrons en sont encore là !...) — Mais comment faire ? On ne peut pas reprocher à ce Jésus d'avoir agi de la sorte ; il a un prodigieux pouvoir : s'il allait le retourner contre eux D'autre part, le féliciter, le remercier, lui faire fête, c'est trop délicat, c'est même impossible.

Certes, les démons avaient bien raison de désirer rester dans la contrée : c'était vraiment leur fief.

C'est , pourquoi la population prie Jésus de s'éloigner du pays : on lui dit franchement qu on a peur de lui.

Jésus n'insiste pas : ce pays n'est pas encore mûr pour l'Évangile... Trop matérialisés, trop accaparés par les soucis de la vie, les habitants ne soup­ çonnent pas encore la valeur incomparable d'une personne humaine et le prix d'une âme. Le Règne du Démon, le Royaume du Mal continuera à la place du règne de Dieu, du Royaume des cieux : les démons sont restés au pays et ont réussi à rendre Jésus indésirable.

Jésus remonte en bateau pour revenir en Galilée. Mais l'un des deux possédés 166 ne veut plus le quitter : il demande à être admis au nombre de ses disciples. Jésus n'accepte pas : son éducation païenne ne l'a pas préparé suffisamment ; déjà la formation des apôtres est un gros problème. Il lui dit donc :

« Retourne plutôt chez toi vivre auprès des tiens. Tu leur raconteras ce que le bon Dieu a fait pour toi et comment Il a eu pitié de ta misère. »

Cet homme doit rester pour devenir un apôtre de son milieu : il est connu de ses compatriotes, il vit leur vie, il connaît leurs coutumes, il comprend leur mentalité ; il portera le témoignage du Christ et préparera le terrain pour plus tard. Il restera aussi la preuve vivante de l'estime que Dieu a de la valeur d'une personne humaine par dessus tous les intérêts matériels. Et de fait il prendra à coeur sa mission.

Il quitte donc Jésus, mais pour raconter dans tout le pays de la Décapole ce qu'il a fait pour lui C ela et tout le monde l'écoute avec surprise et admiration. Le cas de Jésus est posé. Cela fait choc Il est permis de croire que quelques Géra­ séniens se convertiront par la suite.


XXII - UNE GRANDE TOURNÉE DE PROPAGANDE (23)

167-
Jésus continue toujours ses randonnées à travers les villes, les bourgs et les hameaux autour du lac, avec Capharnaüm comme centre de rayonnement. Partout il parle de l'arrivée du Règne de Dieu ; partout il guérit les malades et les infirmes et soulage les infortunes. Il se sent prix de pitié à la vue de tous ces gens qui le suivent : à chaque halte ils se couchent par terre, fatigués, harassés..., et cependant, ils le suivent toujours : ils sont comme des moutons sans berger ; ils se donnent à lui, marchent à sa suite comme des bêtes perdues, égarées, à la recherche d'un Maître ; ils errent dans la vie sans aucune direction : pauvre peuple dont personne ne veut s'occuper.

Jésus est de plus en plus populaire : Lui, il ne joue pas au grand personnage comme les scribes qui se promènent à dos d'âne ou de chameau suivis de leurs élèves. Ceux-là il faut les voir quand ils se drapent dans leurs grands manteaux à franges qui sont comme leurs écharpes officielles ; il faut les entendre rendre solennellement leurs sentences comme de véritables oracles, quand ils sont pris pour arbitres. C'est qu'ils ont des diplômes, des titres de « Rabbis, des grades de « Maître . Ils ont passé des examens qui leur donnent droit d'exercer les fonctions de juge, de notaire, d'expert, d'officier d'état- civil, etc... Mais leur enseignement est tout livresque et pas du tout dans la vie. Ils ont appris par coeur des quantités de passages de la Loi et retenu les expressions bien frappées de leurs professeurs. Mais ils n'ont jamais été à l'école du réel. Et c'est pourquoi le peuple, au fond, ne les aime pas. Le peuple sent qu'ils ne le comprennent pas, qu'ils sont loin de lui : il les supporte seulement.

168
Jésus, au contraire, vit très simplement et enseigne aussi simplement qu'il vit : il ne se drape pas dans sa dignité, mais il marche toujours à pied, accompagné de ses douze apôtres. Il admet autour de lui n'importe qui, des pêcheurs à la veste encore imprégnée d'odeur de poisson, des anciens lépreux, des publicains et même des femmes de mauvaise vie qu'il a converties. C'est d'ailleurs ce qui révolte les scribes. Eux, ils gardent les distances et jamais ils ne s'abaisseraient à voyager ou à causer avec une femme. Mais Jésus draine à sa suite une caravane invraisemblable : il y a même quelques femmes qui se sont consacrées au service de cette grande famille. Elles veulent se dévouer et se rendre utiles : elles s'occupent de la cuisine, de la préparation des gîtes de campement, du raccommodage, de l'entretien des vêtements et du linge. Parmi elles on en remarque plusieurs qui ont été guéries de maladies nerveuses. Et aussi Marie de Magdala, une possédée de l'esprit du mal s'il en fût, la femme de Zébédée, une certaine Salomé, enfin quelques personnes de la bourgeoisie : par exemple Jeanne, épouse de Chouza, un haut fonctionnaire du Gouvernement d'Hérode Antipas, une dénommée Suzanne, et d'autres encore : celles-là ne ménagent pas leur argent.

169
-Mais Jésus a beau se dépenser, il ne suffit pas à la tâche. Il y a bien des petites localités de Galilée où il n'est pas passé, où il ne passera pas. Et le temps presse : Il sait que ses jours sont comptés. Quand il voit tout ce monde qui court après lui, il ne peut s'empêcher de dire à ses apôtres : « La Moisson est abondante, mais les moissonneurs peu nombreux. Priez donc le Maître du champ pour qu'il envoie des travailleurs à sa moisson. »

Alors Il réunit les douze. Il veut les envoyer annoncer comme lui l'arrivée du Règne de Dieu et dire aux gens de changer de vie. Il ne s'agit pas de recruter des partisans et des armes. Non..., maintenant ils ont bien compris : ce n'est pas le monde politique qui est à bouleverser ; c'est le coeur des hommes qui est à changer. A ce moment-là tout s'arrangera et tout ira bien sur terre... Préparer les esprits à ce changement, c'est cela annoncer le Royaume de Dieu. Il les envoie deux par deux, et leur donne ses instructions. Voici : d'abord, il ne se fait pas illusion ; avec un tel programme on n'enthousiasme pas facilement les foules ; au contraire on risque de se faire chasser, maltraiter :

« Je sais que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Mais, pour vous faire accepter, je vous donne le pouvoir de guérir toutes les misères et toutes les maladies ; vous bourrez même commander aux démons et aux mauvais esprits.»

Où doivent-ils aller ? En Galilée seulement :

« N'allez pas pour le moment sur les routes des pays païens et n'entrez pas non plus dans les villages des Samaritains ; mais allez plutôt aux brebis égarées du peuple d'Israël. » C'est ce peuple qui a reçu mission de publier au monde la bonne nouvelle de l'arrivée sur terre du Règne de Dieu... Et il a perdu conscience de sa vraie vocation : il ne rêve que vengeance et domination politique. « Allez donc par les routes et annoncez bien haut : Le Règne de Dieu arrive » Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux et chassez les démons. »

Et voici maintenant deux recommandations très importantes : la première concerne le désintéressement absolu que doit avoir l'apôtre. Tous ces pouvoirs merveilleux, Jésus les leur donne pour rien. A leur tour ils ne devront rien recevoir en échange et surtout ne pas se faire payer : « Vous avez reçu gratis, donnez gratis. »

Puisqu'ils vont prêcher l'esprit de pénitence et de renoncement, c'est à eux de montrer l'exemple.

Quand on partait en voyage on avait soin de prendre les précautions sui­ vantes : d'abord on serrait dans le gousset de sa ceinture de cuir quelques pièces d'or ou d'argent et de la menue monnaie de billon. On ajustait son sac à doc avec les courroies ; on se munissait de deux manteaux dont un plus chaud pour la nuit ; enfin on se chaussait avec de bonnes sandales de cuir.

Les apôtres, eux, s'en iront comme des mendiants, pis encore, car un mendiant garde toujours quelques affaires personnelles : N'emportez rien pour la route : ni or, ni argent, ni pièces de monnaie dans votre ceinture ; ne prenez pas de sac, pas de provisions, ni même de bâton ; le bâton, à la rigueur, cela pourrait se comprendre ; et n'emportez pas non plus de chaussures de rechange. »

Mais alors, comment feront-ils pour vivre ?... Leur prédication méritera bien le manger et le couvert : Rappelez-vous que l'ouvrier a droit à sa nourriture. »

La deuxième recommandation c'est au sujet du zèle de l'apôtre, Tout apôtre est un missionnaire : il doit avoir le feu sacré ; il doit prendre tous les moyens pour atteindre les âmes qu'il veut évangéliser, ne pas perdre son temps et se dépenser sans compter :

« Quand vous entrerez dans une ville ou un village, demandez que l' on vous indique quelqu'un d'honorable pour loger chez lui... »

Il ne serait pas convenable d'établir un domicile fixe à l'hôtellerie de l'endroit : car on n'y parle qu'affaires, les gens de service y sont grossiers et il arrive souvent qu'on y rencontre l'immoralité d'une maison publique. (Mais il n'est pas rare, en Orient, de trouver un particulier qui prête volontiers une salle de sa maison à un étranger de passage.) « Restez dans cette maison jusqu'à votre départ de l'endroit ; mangez et buvez ce qu'on vous y présentera. Et ne cherchez pas à vous faire inviter chez l'un ou l'autre... » I l ne s'agit pas de perdre son temps. Évidemment les miracles qu'ils feront leur attireront des admirateurs. S'ils se laissent aller, alors c'en est fait de leur ardeur : ils ne sont plus ni apôtres ni missionnaires.

« Mais quand vous irez chez quelqu'un, dites en souhait de bienvenue : (( Paix à cette maison. » Si vraiment cette maison en est digne, votre souhait sera exaucé. Si non, il vous restera. » La maison où ils auront été bien reçus sera spécialement bénie de Dieu.

170-
Dans les villages où vous aurez été bien accueillis, guérissez les malades et dites aux habitants : Préparez-vous ; le Royaume de Dieu arrive chez vous Mais dans les pays où vous aurez été mal reçus, rendez-vous sur la place publique ; devant tout le monde, secouez la poussière de vos sandales et dites aux habitants :

Nous n'emporterons pas un gramme de la terre que nous avons foulée dans votre pays. Cependant rappelez-vous bien que le Règne de Dieu est tout proche... »

C'était la coutume, chez les Juifs, de secouer ses chaussures quand on franchissait la frontière en revenant d'un pays païen : on voulait marquer qu'on n'avait rien de commun avec les habitants et qu on désapprouvait le culte des idoles. Aller chez les païens, c'était le souiller ; il fallait se purifier 'au retour. Les apôtres devaient traiter avec le même mépris le village mal disposé.

Car je vous le déclare, continue Jésus, au jour du Grand Jugement il y aura plus d'indulgence pour les pays de Sodome et de Gomorrhe que pour cette ville ou cette maison qui vous aura repoussés... »

Sodome et Gomorrhe étaient des villes de la plus haute antiquité, tristement célèbres par leurs moeurs corrompues. Elles furent ensevelies par une éruption volcanique et complètement anéanties par le tremblement de terre qui produisit la dépression de la mer Morte, ainsi appelée parce que, de nos jours encore, ses eaux sont empoisonnées : aucun poisson ne peut y vivre et ses rivages sont complètement incultes.

Et Jésus termine ainsi : Voici donc que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes. ..»

Prudents parce qu'ils auront à se défier des gens et d'eux-mêmes ; simples, parce qu'ils devront porter le message de Jésus sans prendre de détours, sans essayer de séduire par des mirages.

Qui vous reçoit, me reçoit ; et qui me reçoit, reçoit Celui qui m'a envoyé. Qui vous écoute, m'écoute, et qui vous méprise, me méprise. Et celui qui me méprise, méprise Celui qui m'a envoyé. »

Alors ils se séparent et claque groupe d'apôtres part dans sa direction. Les voilà qui circulent à travers les campagnes, annoncent la Bonne Nouvelle et pressent les gens de changer de vie. Et partout où ils passent, ils chassent les démons, guérissent les malades en faisant couler de l'huile sur leurs plaies. Pendant ce temps, Jésus est parti de son côté èt continue aussi sa mission.

171-
Bientôt les apôtres reviennent et rendent compte à Jésus de tout ce qu'ils ont fait et enseigné en son nom.

Mais certains n'ont pu se garder par moments d'excès de zèle. C'est ainsi que Jean dit à Jésus :

Maître, nous avons vu quelqu'un qui, en ton nom, chassait aussi les démons ; et nous l'en avons empêché parce qu'il ne fait pas partie de notre groupe. »

Mais Jésus n'approuve pas cette sorte de susceptibilité : c'est un mauvais prétexte et il faut se défendre de l'esprit de chapelle :

Il ne fallait pas l'empêcher... A l'avenir n'empêchez jamais personne d'agir ainsi. D'ailleurs soyez bien tranquilles : personne ne peut s'autoriser de moi pour faire un miracle et en même temps travailler contre moi. Rappelez-vous bien que celui qui n'est pas contre nous est pour nous. »

Puisque cet homme réussissait au nom de Jésus, c'est qu'il croyait en lui et que Dieu lui accordait ce pouvoir. Un jour ou l'autre il sera peut-être du nombre de ses disciples... C'est une bonne leçon : il y a toutes sortes de manières de travailler pour Dieu. L'essentiel, c'est de le faire au nom du Christ.


XXIII- UN REPAS IMPROVISÉ QUI FINIT EN ÉMEUTE ( 24 )

172-
Jésus sent les apôtres fatigués. C'est qu'il faut recommencer à s'occuper de tout ce monde qui va et vient autour de la petite caravane ; ils n'ont même pas le temps de manger.

(Venez, leur dit Jésus, nous allons partir tout seuls dans un coin perdu de la montagne : là, vous pourrez vous reposer un peu. »

Pour échapper à la foule, toute l'équipe monte dans une barque. On met le cap sur Bethsaïde. Mais les riverains devinent leur intention ils se mettent à courir sur le sentier qui longe les berges du lac, à qui arrivera le premier, Quand Jésus vient accoster, il trouve tout un peuple réuni,: il y a plusieurs milliers de personnes venues de tous les pays d'alentour. Va-t-il faire volte-face ?... C'est bien mal le connaître. Il aime trop le peuple ; il en oublie sa fatigue et la fatigue de ses apôtres Il se met à leur parler...

Et Jésus ne se lasse pas de les instruire... Voilà déjà longtemps qu'il cause. Comme le jour baisse, les disciples lui font remarquer :

Cet endroit est désert et l'heure déjà avancée. Il faudrait renvoyer ces gens pour qu'ils aillent dans tous les hameaux à la ronde s'acheter de quoi manger.

•  Pourquoi voulez-vous les faire partir ? C'est à vous de leur fournir de quoi manger !... »

D'ordinaire ce sont les apôtres qui s'occupent du ravitaillement : à eux de se tirer d'affaire... Oui, mais cela c'est très joli quand on est un petit groupe et à proximité d'une ville importante... Or, il y a une foule considérable et la ville la plus proche est encore éloignée. Et puis, trouverait-on à cette heure assez de pain pour nourrir tant'de monde ?

Jésus voit leur embarras. Il s'adresse à Philippe, qui est en train d'évaluer approximativement la foule :

« Voyons, où penses-tu pouvoir acheter assez de pain pour que tout le monde mange à sa faim ?» ( C'est pour mettre sa confiance à l'épreuve, car Il sait bien ce qu'Il va faire.)  Il faudrait dépenser plus de 200 deniers pour en donner un morceau à chacun (avec un denier on pouvait se procurer une quinzaine de kilos de pain.)

-- Qu'avez-vous comme provision de pain ? Allez voir. »

173
-Les disciples vont à leurs musettes et à leurs sacs de voyage. Tout est vide. Il n'y a plus rien. Seul André, le frère de Simon Pierre, remarque un jeune garçon qui porte dans un sac des galettes de pain et des poissons salés ; il ne sera pas en peine de vendre sa marchandise.

Il y a juste un garçon qui a cinq pains d'orge et deux poissons ; mais c'est insignifiant, ça n'entre pas en ligne de compte pour une telle foule I...

•  Apportez-les moi tout de même... Et maintenant faites asseoir tout le monde sur l'herbe, par groupes de cinquante personnes. »

Les apôtres commencent à s'y connaître en fait de service d'ordre. Il y a beaucoup d'herbe en cet endroit.

On est au printemps : à cette période, les versants du lac se recouvrent d'un magnifique gazon vert parsemé de fleurs vives en couleurs : glaïeuls, narcisses, anémones. Déjà le soleil fait sentir sa cuisante chaleur. Dans quelques semaines il ne restera plus de cette luxuriante végétation que des steppes desséchées.

Bientôt tous les gens, par grands carrés de cent et de cinquante, sont couchés dans l'herbe.

On commence le repas. Jésus lève les yeux au ciel et récite la formule de bénédiction sur les aliments : c'est je benedicite . Puis il s'asseoit, prend les cinq galettes de pain sur ses genoux, dans les plis de son manteau, les partage et les donne à ses disciples pour le distribuer. Ils en remplissent à mesure leurs corbeilles et s'en vont faire la distribution. On y puise à pleines mains sans jamais parvenir à épuiser la provision. C'est inouï ; c'est merveilleux !...

Jésus partage aussi les deux poissons et le même prodige se renouvelle. Tout le monde mange à sa faim : chacun est rassasié.

Alors Jésus qui sait la valeur d'un morceau de pain, car II a travaillé pour le gagner jusqu à l'âge de 30 ans, commande à ses apôtres :

« Vous allez maintenant ramasser tous les restes, car il ne faut rien perdre. »

On avait sans doute sous la main des paniers en paille, pliés et empilés les uns dans les autres, pour emporter les provisions ou aller à la cueillette des figues. Chaque apôtre en prend un et se met à circuler entre les groupes. On ramasse ainsi douze paniers pleins des restes.

174-
D'après les groupes on peut facilement évaluer le nombre des hommes, toujours à port pour manger : près d'une centaine de groupes de 50 : ce qui fait environ 5.000 hommes. Quant à la cohue des femmes avec leurs enfants, impossible de les compter.

Jésus renouvellera une seule fois ce miracle, encore en Galilée :

« J'ai pitié de cette foule, dira-t-il, voilà trois jours qu'ils me suivent sans vouloir me quitter et ils n'ont pas de provisions. Si je les renvoie chez eux sans manger, ils tomberont de défaillance sur la route, car certains sont venus de très loin. Et toujours la rase campagne, loin de route agglomération importante. « Où pourrions-nous aller acheter du pain pour satisfaire l'appétit de tout ce monde ? » s'écrieront encore les disciples... « car ce pays est désert. » Jésus à nouveau leur demandera : Combien avez-vous de pains ? » — Sept, et quelques petits poissons. »

Alors Jésus fera asseoir tout le monde. Le même miracle se reproduira... et on ramassera sept paniers des restes. Et ce jour-là on comptera 4,000 hommes sans parler des femmes ni des enfants.

Mais revenons au premier miracle.

Le repas est à peine terminé qu'une manifestation populaire éclate : l'enthousiasme est à son comble : les hommes en particulier sont déchaînés. Ils ont trouvé le Messie qu'il leur faut : un homme prodigieux capable de nourrir le peuple à coups de miracles. On le disait bien que le Libérateur apporterait sur terre le bonheur parfait, l'abondance et la richesse.. Aucun doute, Jésus est le Messie. Peuple d'Israël, ton heure a sonné... Voilà ton chef !... Vive Jésus le Messie ! Vive Jésus le Libérateur !... Aux armes !... En avant ! Mort à Hérode, l'Arabe, le Métèque Mort aux Romains, sus aux envahisseurs !... Nous voulons Jésus pour Roi !... C'est Lui le Libérateur attendu !... » On crie, on gesticule ; c'est pour Jésus de l'extase, de la passion, de la rage... La foule est déchaînée, le tumulte va grossissant... La révolution gronde... C'est pour Jésus le grand triomphe et pour tous les résistants le coup d'Etat !... Il faut lui forcer la main ; il faut que tout le peuple le reconnaisse et l'acclame... Peut-être n'attend-il que cela ? Ah ! il voulait être sûr du peuple... Il voulait sans doute un plébiscite... Eh bien le voilà.

175
Jésus voit le danger... C'est une erreur totale sur le sens de sa Mission.

Les amis eux-mêmes commencent à voir rouge. C'est là le plus critique. Coûte que coûte il faut les arracher à cet enthousiasme contagieux. Alors il commande aux apôtres de partir, de traverser le lac en direction de Bethsaïde : c'est là qu'Il les rejoindra.

Mais eux ne veulent rien entendre. Quoi ?... Le quitter ?... en plein triomphe ?... Mais son succès, c'est aussi le leur ; ils en sont fiers : une bouffée d'orgueil leur monte à la tête ; ils sont les futurs ministres du nouveau régime !.. Jésus se voit obligé de parler sévèrement. C'est un ordre : ils doivent obéir...

La nuit tombe quand les disciples descendent vers le lac, et, bien à contre coeur, montent dans la barque pour la traversée. Inconsciemment ils rament en direction de Capharnaüm... Ils sont tout penauds : ils se demandent ce qu'ils ont bien pu faire de mal, pourquoi jésus n'a pas voulu que ses compagnons inséparables et dévoués jusqu'à la mort assistent à son triomphe !... Tout cela est bien obscur pour eux.

176
Cependant Jésus, au milieu de la foule, apaise les criards, recommande lecalme, et s'efforce de faire comprendre à tous ces gens que l'heure est avancée et qu'il est temps de rentrer chez eux. Il sait que certains trament un complot : ils ont décidé de s'emparer de Lui de force et de le proclamer roi malgré Lui. Il n'y a qu'une solution : tenir jusqu'à la nuit... puis profiter de l'obscurité pour s'échapper. C'est ce qu'Il fait : il réussit à se dégager, il renvoie son monde, parvient à s'enfuir sans être vu dans les sentiers de la montagne. Là Il reste quelque temps en prière.

177
Tout cela, c'est très joli... mais ça ne peut plus durer. Il faut une bonne fois s'expliquer clairement. La mission de Jésus est compromise : on veut un libérateur politique et guerrier. Mais Jésus n'est pas venu libérer le_ Juif de la domination étrangère pour imposer l'esclavage à d'autres hommes. Non, les guerres ne changent rien. Jésus est venu libérer l'homme de tout son égoïsme qui fait de lui un loup pour ses semblables. A ce moment-là seulement il n'y aura' plus d'opprimés, de maîtres ni d'esclaves ; mais tous vivront en frères, comme les vrais fils du même Père. Alors ce sera le Royaume de Dieu. Il faut donc mettre les apôtres et tout le monde en face de cette alternative : ou croire dans la vraie mission de Jésus ou l'abandonner. Pas de milieu.

Jésus se relève, décidé à révéler les grands secrets du Royaume de Dieu.


XXIV LE FANTOME
(25 )

178-
La barque des apôtres erre au large, à cinq kilomètres de la rive. Le vent s'est levé et leur est contraire ; la surface du lac est fortement agitée ; ils rament péniblement. Jésus est resté à terre. Il fait cette nuit-là un beau clair de lune. De la hauteur où il se trouve, il peut apercevoir la barque de ses amis et se rendre compte qu'ils n'avancent plus.

Il peut être 3 heures du matin quand Jésus vient les retrouver : il marche sur la mer, comme sur la terre ferme. Les apôtres voient cette forme éclairée par la lune et qui s'avance vers eux. Ils croient voir un spectre et se mettent à pousser des cris d'épouvante... « Un fantôme !... un fantôme !... » L'apparition semble marcher sur eux... Mais aussitôt Jésus leur crie :

« N'ayez pas peur... c'est moi !... Allons du courage !

Alors toute l'équipe est rassurée et exulte de joie... Lui enfin !...

Mais Pierre est impressionné par la marche de Jésus sur l'eau. Il croit rêver... On peut donc ainsi marcher sur l'eau ?... Il n'y tient plus : Seigneur, si vraiment c'est Vous, commandez-moi d'aller jusqu'à vous en marchant sur l'eau I...

•  Allons, viens ! »

Et voilà Pierre qui enjambe le bord de la barque, commence à marcher sur l'eau et avance vers Jésus... Il a encore quelques mètres à faire pour le rejoindre. Soudain il lui vient une pensée : c'est tout de même dangereux, ce qu'il fait là... et puis le vent souffle en rafales... s'il venait à s'enfoncer !... Il commence à être moins arssuré. Et de fait il sent qu'il s'enfonce... « Seigneur à mon secours !... »

Mais Jésus lui tend la main. Pierre la saisit. Le voilà rétabli en équilibre et sur du solide : « Homme de peu de foi, va... Pourquoi as-tu douté ? » Tout de monde est maintenant dans la barque : le vent brusquement a cessé. Alors tous les apôtres se jettent aux pieds de Jésus : « Vraiment, vous êtes le Fils de Dieu ! »

Bientôt on accoste au rivage.

Ils ne sont pas encore revenus de leurs émotions. Ils ne comprennent pas encore les leçons qu'ils ont à tirer du miracle des pains, ni peut-être aussi les raisons de la conduite de Jésus à leur égard. Pourquoi les a-t-il renvoyés ? Et que s'est-il passé après leur départ ?... Cela, ils l'ont vraiment sur le coeur.


XXV- UN DISCOURS CHOQUANT (26)

179
Le lendemain matin, sur les lieux du miracle, la foule cherche Jésus avec obstination. Beaucoup ont couché à la belle étoile : au mois de mars les nuits sont déjà tièdes, et on dort très bien, enveloppé dans son manteau, dans quelque coin abrité du vent. Jésus ne doit pas être bien loin. La veille on s'est rendu compte qu'il n'y avait qu'une seule barque : Jésus n'y est pas monté avec ses apôtres, c'est sûr ; mais il les a fait partir seuls. Il s'est donc éclipsé pendant la nuit. Où peut-il être ?... Quel homme extraordinaire et incompréhensible !... Dire qu'il possède un pouvoir prodigieux et qu'il s'obstine à ne pas vouloir faire de politique !

Certains se décident à rentrer chez eux. D'autres pensent que Jésus a pris la route de Capharnaüm : la barque des apôtres semblait, hier, prendre cette direction. Bientôt on voit venir des barques : ce sont des gens de Tibériade : ils viennent justement en cet endroit désormais célèbre du repas improvisé ! Sans doute ils pensaient trouver Jésus... On profite de l'occasion : on monte dans les barques et on retourne à Capharnaüm à la recherche de Jésus.

180
On ne tarde pas à le découvrir. Il se rend à la Synagogue.

« Maître, mais quand êtes-vous venu ici ?

•  Ah, vous me cherchez ? Oh, je sais bien : ce n'est pas ma personne qui vous intéresse ; les preuves que je vous donne de ma mission vous laissent indifférents, mais les miches de pain que vous avez mangées hier à satiété. voilà ce qui vous fait courir après moi... Au lieu d'une nourriture matérielle qui passe, cherchez donc à vous assurer la nourriture de l'âme, celle qui reste au delà du temps jusqu'à la vie éternelle. Cette nourriture-là, c'est le Fils de l'Homme qui vous la donne : Dieu le Père l'a chargé de vous la donner ; la preuve : voyez les prodiges qu'Il lui donne de faire. »

Quelqu'un lui pose cette question : « Alors, que faut-il faire, qu'est-ce que Dieu attend de nous pour que nous puissions toujours recevoir cette précieuse nourriture dont vous parlez ? Ce que Dieu attend de vous, c'est la foi dans son Envoyé sur terre. »

Ce qui revient à dire : croyez en moi, croyez que je viens de Dieu. Ils veulent bien le croire, surtout depuis hier, mais ils veulent un Messie à leur fantaisie et Jésus ne semble pas marcher dans leur sens. C'est pourquoi, plus Jésus fait de prodiges sensationnels et plus certains deviennent exigeants : leur mauvaise foi se manifeste. Ils voudraient quelque chose de plus extraordinaire encore. Et quoi donc ?... Ils cherchent... D'après une tradition célèbre, le Messie, le second Libérateur, devait faire tomber du ciel un pain merveilleux analogue à celui qu'avait fait pleuvoir Moise, le premier Libérateur. La multiplication des pains, était-ce la réplique à Moïse ?...

Quelqu'un lui dit donc :

« Il nous faudrait un prodige spécial pour vous croire. Qu'allez-vous faire voir ?... Jadis, nos ancêtres dans le désert ont mangé la fameuse manne : les Livres Sacrés nous le disent : « Moïse leur donna à manger un pain venu du Ciel. » Vous, que donnez-vous de comparable ? — Attention I... Moïse, remarquez-le bien, ne vous a pas donné du pain qui venait vraiment du Ciel. »

(La manne était tout simplement apportée par le vent : c'était une sorte de grêle comestible et nourrissante faite de lichens arrachés aux rochers des montagnes ou de graines résineuses et sucrées provenant des tamaris du désert : elle sauva miraculeusement de la famine le peuple hébreu errant dans le désert.)

•  C'est mon Père seul qui peut vous donner le pain du Ciel. Le Vrai Pain de Dieu, c'est celui qui descend vraiment du Ciel et Mt vi"re le Monde. »

On comprend mal ; Jésus, sans doute, veut parler du pain d'hier. On ne l'a pas vu descendre du Ciel, mais après tout il en venait peut-être. Il fallait bien que ces centaines de kilogs de pain viennent de quelque part !...

181
- Oh ! alors, donnez-nous toujours de ce pain-là », lui répondent-ils. Mais Jésus ne parle pas de ce pain matériel. Que ces gens sont durs à comprendre les choses spirituelles. Il ira jusqu'au bout.

« C'est Moi, le Pain de vie ; et, je vous l'affirme, celui qui vient à moi n'aura plus faim, celui qui croit en moi n'aura plus soif. Tous ceux que le Père m'a confiés pourront venir à moi sans crainte : s'ils viennent à moi, je ne les repousserai pas, car si Je suis descendu du Ciel, ce n'est pas par caprice mais pour faire les volontés de Celui qui m'a envoyé ! Et que veut-il ? Que veut mon Père ? Qu'attend-il de Mai ?... Ce qu'Il veut, ce qu'Il attend de Moi, c'est que je ne perde pas un seul de ceux qu'Il m'a confiés. Il veut, le Père, que celui qui voit son Fils et croit en Lui possède la vie éternelle. Et celui-là, je dois le ressusciter au dernier jour. »

Il s'agit donc avant tout, par dessus tout, de croire en Jésus. C'est la première condition pour être admis dans la vie d'intimité avec Dieu. Qu'importe la mort physique ? L'âme vit toujours. Un jour, à la fin des temps, le Christ réunira à nouveau le corps et l'âme, comme il l'a déjà fait pour le jeune homme de Naim et la fille de J'aire. Et ce sera pour une vie sans fin.

« Mais vous, hélas, poursuit Jésus, vous m'avez vu, vous me voyez et vous ne voulez pas croire... »

En fait, ils ne comprennent pas grand'chose dans tout cela ; ils voudraient que Jésus fasse tomber du Ciel, sous leurs yeux, des boules de pain ; mais il refuse. Par contre, il vient de dire qu'il descend, lui, en ligne directe du Ciel et ceux qui voudront le croire seront récompensés en mangeant un pain merveilleux, meilleur que la manne ; ce pain, lui aussi, viendra du ciel et non seulement fortifiera le corps mais encore nourrira une vie mystérieuse d'amitié avec Dieu ; et cette vie, la mort n'aura aucune prise sur elle ; enfin ce pain-là, ce serait Jésus lui-même... C'est vraiment très obscur; une chose en tout cas est claire : il faut abandonner l'idée de la revanche, l'idée d'une existence heureuse et confortable... Ah ils avaient pensé manger et s'amuser tout leur saoul et imposer leurs volontés à leurs ennemis. Mais non, Jésus parle d'une vie de l'au-delà encore bien mystérieuse. Pourtant rien ne vaut la terre qu'on occupe et la vie qu'on tient : mieux vaut tenir ici-bas que d'espérer dans l'au-delà.

Certains commencent à hocher la tête, déçus : ils ne sont pas d'accord ; on entend des murmures : «Comment ? Il a l'audace de dire : «C'est moi le pain de vie qui suis descendu du Ciel ?... Il faut vraiment être un illuminé pour parler ainsi. On sait bien qui il est : c'est Jésus, le fils de Joseph ! Tout le Monde connaît son père et sa mère. Mais oser dire : Je suis descendu du Ciel ! ... non vraiment ! » Cependant, à cause du miracle de la veille, personne ne proteste ouvertement.

182
«
Allons, ne parlez pas ainsi entre les dents ! » leur dit Jésus. Ah ! ils croient être bien renseignés sur son origine. Est-ce si sûr ?. . Non, ils ne savent pas quel est son vrai Père. Et comment pourraient-ils le savoir ? il faudrait d'abord qu'ils consentent à être éclairés par Dieu. Or, ils prétendent tout trouver, tout expliquer par eux-mêmes. Pour être instruit par Dieu, il faut d'abord le désirer avec le sentiment de son impuissance... «Personne ne peut venir à moi si le Père ne l'attire. Il est écrit dans les Livres des Prophètes : C'est Dieu qui les instruira tous ! » Oh ! remarquez-le, cela ne veut pas dire qu'on voit le Père... Non. D'abord personne ne l'a jamais vu sauf celui qui descend d'auprès de lui : celui-là, bien sûr, il a vu le Père. Ensuite, il faut être bien disposé ; celui qui s'applique à bien comprendre l'enseignement de Dieu, celui-là tout naturellement croit en moi, et il possède cette vie éternelle. Et pour en revenir à mon sujet : Je vous le répète, vous avez devant vous Celui qui est descendu du Ciel. Oui, je suis ce Pain qui donne la Vie... (cette vie de l'âme unie à Dieu .qui n'est pas la vie matérielle du corps mais qui se prolonge après la mort). Vos pères ont mangé la Manne dans le désert et cela ne les a pas empêchés de mourir (il s'agissait d'un aliment matériel), tandis que ce Pain que Je suis : qui en mange ne meurt pas. »

183
Il s'agit donc d'un pain pour l'âme. L'âme vit de l'union à Dieu. Comment cela ? Dieu est insaisissable... Oui, mais son Fils Jésus, lui, est à notre portée. Celui donc qui s'unit à Lui est par son intermédiaire uni à Dieu. Jésus est ce Pain qui donne la vie divine aux âmes, les préserve de la mort et rendra un jour la vie au corps. Mais il y a une difficulté : ce n'est pas le pain qui donne la vie : le pain ne peut qu'entretenir notre vie. Comment Jésus peut-il prétendre être le Pain qui donne la vie ? Eh bien voici : par ses péchés le Monde avait perdu cette vie d'union à Dieu. Le Christ en s'immolant sur la Croix devait redonner cette vie au Monde. La chair immolée du Christ, voilà la vie du Monde. Jésus va s'expliquer : «Oui, c'est Moi le Pain de vie descendu du Ciel. Si quelqu'un mange de ce pain il vivra pour toujours et ce pain que Je donnerai c'est Ma chair, livrée pour la vie du Monde. »

Voilà quelque chose de plus difficile encore à comprendre : Jésus parle-t-il au sens figuré ? Sans doute il veut dire que son enseignement est nourrissant comme du pain ; c'est une manière de parler comme celle qui fait dire que « l'on boit les paroles » de quelqu'un. Mais où cela devient tout à fait inintel­ ligible et même grossier c'est quand il parle de nourrir les autres avec sa propre chair...

Dans la synagogue on discute : «Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? »

Mais Jésus affirme de plus belle : « Oui, je vous le redis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'Homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas cette vie qu'Il vous apporte. Mais celui qui mange Ma chair et boit Mon sang vit de cette vie qui ne finira pas et celui-là Je le ressusciterai au dernier jour. Car Ma chair est vraiment une nourriture et Mon sang un breuvage. Celui qui mange Ma chair et boit Mon sang vit en Moi et Moi en lui. Aussi vrai que c est du Père que Je reçois la vie, du Père, source de toute vie, qui M'a envoyé sur la terre, ainsi celui qui Me mange reçoit de Moi la vie à son tour... Oui, vous avez devant vous le Pain descendu du Ciel et, vous le voyez, il n'a rien de commun avec celui qu'ont un jour mangé vos pères : ils ont mangé de la manne et ils sont morts quand même. Mais celui qui mange de ce pain dont Je vous parle vivra à jamais. »

C'est catégorique. «On ne peut parler plus clairement. Il ne s'agit pas de dévorer son enseignement » et de « boire ses paroles ». Mais il est question de manger sa chair et de boire son sang.

C'est grossier, c'est rebutant », pensent les juifs. Vraiment ce Jésus est bizarre. Le génie en lui frise la folie. Devant de tèlles extravagances la raison se rebiffe.

Eh oui... l'homme doit convenir qu'il est tout petit. Si Jésus prouve par ses miracles qu'Il est vraiment l'Envoyé et le Fils de Dieu, il faut le croire. Notre intelligence serait-elle par hasard à la dimension de celle de Dieu ?

184-
Beaucoup s'en vont, déçus... «Pauvre peuple d'Israël, pensent-ils, il te faut encore attendre ton Sauveur I... » Même parmi ses partisans, ses disciples, on entend dire :«C'est dur à comprendre ; c'est même choquant !

Jésus connaît leurs sentiments intimes :

« Ah ! vous trouvez cela choquant ?... Que diriez-vous si vous voyiez le Fils de l' Homme remonter là où Il était avant de venir ici-bas ?... Pour comprendre il faut avoir le sens des choses spirituelles ; il ne faut pas voir avec les yeux de la chair : non, ces paroles sont à entendre dune manière spirituelle ; mais elles sont vitales.... Hélas ! il y en a parmi vous qui n'y croient pas. »

185-
Jésus sait, en effet, depuis longtemps, que certains de ses Partisans, de ses disciples même ne croient pas à son enseignement. Beaucoup ne le suivent que par intérêt, par ambition. Ils ont flairé en lui une puissance. Ils se sont mis à son service dans l'espoir qu'un jour, après la grande révolution, ils auront les bonnes places. De ce nombre est Judas. Dès ce moment Jésus connaît celui qui Le trahira. Sans doute les autres apôtres espèrent aussi un avenir glorieux ; mais eux au moins, ils aiment Jésus, ils se sont attachés à lui de toutes les fibres de leur coeur. Judas est un calculateur froid et égoïste : il n'aime pas. C'est pourquoi Jésus dit : ,? Personne ne peut venir à Moi si le Père ne l'y invite et ne l'y pousse. » Mais l'homme peut accepter ou refuser l'offre de Dieu.

186
Jusqu'ici Jésus a essayé d'élever les coeurs au-dessus des préoccupations matérielles de l'existence : il est venu apporter l'homme nouveau. Par opposition à l'homme naturel qui a des appétits sensuels de jouissance et de vie facile, des désirs de vengeance et de domination, des intérêts égoïstes et des calculs politiques, il a enseigné cet homme nouveau fait d'oubli de soi, de générosité, de charité. Dans son grand discours sur la montagne, il a parlé de bonté, de pureté, de pardon. Il n'a pas voulu jusqu'ici heurter de front les aspirations populaires sur le Messie à venir. Il avait espéré que l'idée ferait son chemin et que petit à petit on admettrait sa vraie mission. Mais non, le peuple ne veut pas abandonner son idéal matérialiste il convoite le temps des ripailles plantureuses et des vengeances bestiales, a veut la satisfaction de ses instincts les plus bas. Et le comble, c'est qu'il croit se servir de Jésus pour arriver à ses fins. Il faut briser net. Tant pis pour la popularité, Jésus l'a dit clairement : sa mission regarde l'âme et sa destinée. Le Libérateur du Monde n'est pas tel qu'on pense. Ce n'est pas de leurs ennemis politiques qu'il est venu les libérer, mais de l'esclavage du péché. Le Royaume de Dieu qui seul peut apporter le bonheur et la paix dans le Monde est à l'opposé de tout ce que pense le Monde.

187
Il faut prendre position : les jeux sont faits. Ceux qui sont rivés à la terre tournent le dos. Ceux qui acceptent sa doctrine, mais sont trop fiers pour admettre le mystère de sa chair à manger, s'écartent à leur tour. A partir de ce moment, beaucoup de ses partisans se retirent : on ne les verra plus accompagner le Maitre dans ses tournées. Reste la garde fidèle, le petit bataillon des intimes.

Alors s'adressant aux Douze : « Et vous, allez-vous aussi vous en aller ?... »

Ce n'est pas le raisonnement, mais l'amour qui l'emporte. Pierre répond au nom de tous :

« Seigneur à qui irions-nous ? A vous entendre nous sentons bien que vous avez les secrets de la vie éternelle... Vous êtes vraiment le Saint Envoyé de Dieu sur la terre ; oui, nous en sommes sûrs. » Judas, s'il avait été loyal, aurait quitté l'équipe. Mais non, il laisse parler Pierre et fait avec tous un signe d'approbation. Le malheureux s'engage par ce serment de fidélité... Jésus les regarde tous, l'un après l'autre, de ce regard qui fouille les coeurs et qui doit cuire au traître. Il répond à Pierre. « N'est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les douze ? » (Et s'il les a choisis, c'est qu'il les connaît...) «Et pourtant l'un d'entre vous est un démon. »

Il consent à souffrir la présence de Judas, mais il ne veut pas passer pour être dupe. Car c'est bien de Judas qu'il parle, ce Judas fils de Simon de Quérioth qui doit trahir : lui Judas, l'un des douze !


XXVI- UNE MÈRE TENACE ET QUI A DE L'A-PROPOS (27)

188-
Le grand coup est porté. Jésus ne reste pas plus longtemps au bord du lac. Il sent le besoin de partir très loin avec son équipe de disciples pour continuer leur formation et les soustraire aux influences sceptiques. Et puis toute cette agitation autour de sa personne doit commencer à inquiéter la cour d'Hérode Antipas. Mieux vaut pour un temps s'éloigner.

Jésus prend la route du nord qui mène vers les pays du bord de la mer, en Phénicie at aux pays du Liban. Il franchit la frontière de Galilée et pénètre dans le territoire des villes maritimes de Tyr et de Sidon. Ce sont des régions païennes.

Dans un village, voici qu'une femme sort de chez elle et se met à crier sur son passage : « Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma petite fille est horriblement tourmentée par un mauvais esprit. » C'est une chananéenne, de race syrophénicienne : donc une païenne. Il s'agit d'une maladie nerveuse, d'un cas d'épilepsie sans doute : les païens comme les juifs croyaient toujours que ces maladies étaient causées par des mauvais esprits.

Jésus continue son chemin sans lui répondre. Ainsi donc sa réputation l'a précédé jusque-là. Mais la femme insiste et se met à suivre la petite troupe en criant sa misère.

« On ne sera donc jamais tranquille où qu'on aille », pensent les disciples. Cette femme devient agaçante à les suivre en criant ainsi.

Faites-lui cette grâce et renvoyez-là... » disent-ils à Jésus pour avoir la paix..., « elle est vraiment insupportable à crier ainsi derrière nous.

Je dois m'occuper des brebis perdues de la race d'Israël : c'est toute ma mission. » Jésus est d'abord pour les juifs. Le temps des païens viendra plus tard. Et pour échapper à cette importune il se réfugie dans une maison il voudrait qu'on le laisse tranquille. Mais impossible de rester caché : voilà la mère qui entre à son tour et se jette à ses pieds :

« Seigneur, je vous en prie, venez à mon secours ! Mais non... laisse d'abord les enfants se rassasier. Ce serait beau que je prenne leur pain pour en nourrir des chiens I... »

C'est une réponse plutôt sévère : Jésus veut lui faire comprendre que les privilèges de Dieu sont d'abord pour le peuple qu'il s'est choisi. Or pour les juifs les païens sont des étrangers : ce sont des « chiens ». La femme comprend. Jésus, lui, l'attend là. Il sait la confiance de cette mère mais il veut qu'elle l'affirme encore davantage.

Une mère est tenace quand il s'agit de son enfant ; elle ne craint aucune humiliation pour le sauver. Cette femme a de rà-propos ; elle répond : « C'est tout juste, en effet, Seigneur. Cependant les petits chiens sous la table reçoivent bien les miettes...

— Brave femme, comme tu as la foi ! Eh bien, à cause de cela, je t'accorde ce que tu me demandes. Tu peux partir rassurée : le mauvais esprit est sorti de ta fille.

Elle revient bien vite et trouve sa petite étendue sur son lit, calme, reposée... et guérie.


XXVII-LE " ROCHER " ( 28)

189-
Jésus poursuit son voyage. Il revient en pleine terre vers les sources du Jourdain, au pied de l'Hermon. L'Hermon est une haute montagne : elle a 2.750 mètres d'altitude. Aux pieds de cette montagne, au fond de gorges profondes, on voit jaillir dans des flots d'écume des sources renommées. Les païens admiraient ces forces mystérieuses : le bruit des cascades au fond des gouffres les impressionnait. Hérode le Grand avait étendu jusque là sa domi­ nation, et en même temps qu'il essayait de se concilier la faveur des Juifs en rebâtissant leur Temple de Jérusalem. il faisait plaisir aux romains en élevant là un petit temple au dieu Pan. Le dieu Pan, dans les religions grecque et romaine, était le dieu des forces de la nature : on le représentait avec des cornes et des pieds de chèvre. Les païens en avaient une crainte extraordi­ naire ; le nom en est resté : on dit encore « terreur panique » ou « panique » tout court. Un des fils d'Hérode, Philippe, qui régnait sur la contrée, avait établi à l'une des sources bouillonnantes une station thermale qui commençait à être réputée. Pour plaire à l'occupant il l'avait appelée du nom de César de Rome : « Césarée » ; on disait communément : « Césarée de Philippe. »

Jésus arrive dans la région de Césarée de Philippe. Les disciples se demandent bien un peu ce qu'ils viennent faire dans cette contrée païenne et consacrée au dieu Pan, caricature grossière du Vrai Dieu. Ils ne se doutent pas que Jésus veut être salué ici même du titre de Fils de Dieu.

190
-On fait halte sur la route. Jésus, à l'écart, est absorbé dans sa prière. Brusquement il vient leur demander : « Dites-moi... qu'est-ce que les gens pensent de moi ?... Qui croit-on que je suis, moi, le Fils de l'Homme ?... Ce qu'on pense de Lui : c'est qu'il n'est pas un homme ordinaire, c'est qu'il a des dons merveilleux ; c'est aussi qu'il a sans doute une mission de Dieu... Mais laquelle exactement ? C'est difficile à savoir. Qu'il soit le Messie, ce n'est pas sûr : d'abord on connaît son origine ; il est d'une famille pauvre et obscure ; et puis il n'est pas fait pour mener la révolution : il n'a rien d'un chef guerrier... Son cas est une énigme : les avis sont très partagés.

Alors les apôtres répondent : « Pour certains vous êtes Jean le Baptiseur... » En effet le bruit court que Jean est ressuscité et que son esprit agit en Jésus. Cette opinion est accréditée à la cour d'Hérode Antipas qui ne se console pas d'avoir fait exécuter Jean le Baptiseur et connaît d'horribles cauchemars.

« D'après d'autres, vous êtes Elie... » Elie, c'est le saint populaire disparu mystérieusement et dont on attend le retour pour désigner ouvertement et consacrer le Messie Libérateur.

Il y en a d'autres enfin qui disent que vous êtes tout simplement un nouveau prophète.

— Mais vous, qui croyez-vous que Je suis ?... »

Il y a un temps de silence... Jamais encore Jésus n'a posé une pareille question. Ils sont embarrassés : au fond ils croient bien que Jésus est le Messie. Mais par moments ils ont des doutes.

Pierre réfléchit...

En qualité de chef d'équipe, c'est un peu à lui de répondre. Soudain un éclair jaillit dans son esprit : deux idées viennent de s'entrechoquer_ D'une part les souvenirs de tous les miracles de Jésus, depuis les guérisons jusqu'à l'apaisement de la tempête et au prodige des pains en passant par les résurrec­ tions, refluent à sa mémoire. D'autre part, toutes les affirmations de Jésus : Je suis le Pain de Vie... Je suis Envoyé par mon Père du Ciel..., etc., viennent se superposer et se renforcer. Dieu aidant, voilà Pierre qui découvre la soudure. Il a une intuition de génie. Pas de doute possible : c'est d'une logique fulguranteIl prend la parole : « Moi, je sais. Vous êtes le Christ (c'est-à-dire le Messie), le vrai Fils du Dieu vivant. »

191
C'est une affirmation catégorique. Au fond il a raison. Dailleurs Jésus l'approuve solennellement : « Tu peux are content et fier, Simon, fils de Jona, car ce n'est pas l' amitie ou le raisonnement qui te l'ont fait comprendre, mais c'est mon Père des Cieux qui t'a éclairé. Aussi je te le déclare, si je t'ai appelé Pierre, un jour, c'est parce que sur ce rocher que tu es, je veux bâtir mon Eglise ; et jamais la Puissance de l'enfer ne pourra la dominer. »

Pierre reçoit immédiatement la récompense de son acte de foi : le parti de Jésus, cette petite communauté naissante dont lui, Pierre, est le chef, cette grande société de plus tard : l'Eglise, est comme un édifice bâti sur un rocher. En face se dresse une autre citadelle : c'est le Royaume du Mal, de Satan l'Adversaire toujours dressé en face du Royaume de Dieu. Il a beau secouer les assises de l'Eglise, elle reste inébranlable. Des millénaires pourront passer, les tempêtes des persécutions pourront souffler rien à faire : l'enfer s'y brisera les dents. Le Mal est pourtant une puissance redoutable. Comment la désigner mieux que par ces mots : « Les Portes de l'Enfer » où les juifs voyaient le séjour du supplice de leurs ennemis, le lieu de torture des damnés (29). Mais par avance Satan est vaincu.

Et Jésus continue par une autre image : quand un maître de maison a confiance dans son intendant, il lui confie les clefs en son absence, il lui donne ses pouvoirs. Libre à lui de faire entrer ou de mettre dehors qui bon lui semble, Pierre aura pleins pouvoirs dans la future Eglise.

Jésus ajoute : « Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux. A qui tu fermeras sur terre, on fermera au Ciel, et à qui tu ouvriras sur terre, on ouvrira au ciel. »

Enfin le premier des apôtres a foi en Jésus. C'est un succès. Mais il faut encore apporter des ménagements. Personne ne comprend sa vraie mission ; il y a trop de préjugés ; mieux vaut aller doucement et préparer petit à petit l'opinion. C'est pourquoi il interdit formellement aux douze de dire autour d'eux que c'est bien Lui, le Christ.


XXVIII - OU L'HORIZON S'ASSOMBRIT (30)

192
Maintenant les apôtres en sont sûrs : Jésus est bien le Messie, le Libérateur attendu. Il vient de l'affirmer. Mais il ne faut pas l'ébruiter. Cependant ils ont encore des illusions. Ils peuvent croire que Jésus a ses raisons pour ne pas se lancer tout de suite dans l'action. Quelle erreur ! Jésus veut dissiper tous les malentendus. Surtout, qu'ils ne se bercent pas de rêves guerriers ! au contraire... A partir de ce moment-là il commence à dévoiler à ses intimes l'avenir de ce fameux Messie qu'il est : « Le Fils de l'Homme devra monter à Jérusalem ; là il aura beaucoup à souffrir ; il sera maudit par les chefs du peuple, les scribes et les Grands-Prêtres ! Il sera livré aux mains des bourreaux et on le tuera. Mais trois jours après, il reviendra à la vie. »,

Il leur parle ainsi maintenant ouvertement. Eux ne comprennent pas bien. C'est une prédiction bien mystérieuse. Ils n'osent pas lui demander des éclaircissemen ts.

Pierre, tout fier de sa nouvelle charge de premier ministre avec promesse de succession à la tête du parti, ne trouve pas cela de son goût. Quel présage sinistre ! Voilà que Jésus à sort tour se décourage. Allons donc ! Lui, Pierre, il veut remonter son Maître :

« A Dieu ne plaise ! Mais non, voyons, cela n'arrivera pas...

Jésus se retourne ; il regarde tous ses disciples un éclair passe dans ses yeux « Arrière, Satan I,.. Tentateur, va I... « Voilà des sentiments qui ne sont pas inspirés de Dieu ; c'est l'homme qui parle en toi. » Tout à l'heure il a félicité Pierre : Dieu l'éclairait. Mais maintenant il n'y a plus que l'homme avec son égoïsme, son orgueil et son désir d'avancement pour une réussite toute humaine. Et, pour dissiper toute équivoque, il ajoute : « Celui qui veut venir à ma suite ne doit pas chercher son avantage. Mais chaque jour il doit recommencer à me suivre en portant sa croix... »

Ils ont tous, un jour ou l'autre, à Jérusalem ou à Capharnaüm, assisté au passage des esclaves condamnés à mort par les troupes d'occupation romaines : ils portent une lourde traverse de bois attachée à leurs épaules ; ils marchent péniblement, courbés, les bras déjà liés au madrier grossier. Arrivés au lieu du supplice, les bourreaux élèvent les traverses supportant les condamnés et les fixent aux pieux d'exécution plantés d'avance : les malheureux meurent ainsi dans les pires tortures. Jésus n'hésite pas à graver dès maintenant cette image dans leur esprit. Ce n'est pas à un cortège triomphal qu'il faut s'attendre, mais plutôt à un défilé de condamnés, la croix sur l'épaule

193-
Et il continue « Celui qui veut venir à ma suite, s'il aime trop sa vie, s'il veut vivre sa vie, la perdra ; mais s'il consent à la sacrifier pour moi et pour la propagande de l'Évangile que je suis venu annoncer, alors il la sauvera, il la retrouvera pour une vie qui ne finit pas. En effet que sert à l'homme de gagner le monde entier s'il vient à se 'perdre lui-même, s'il vient à être condamné ? Quand on a perdu la vie, que pourrait-on bien donner en échange pour la retrouver ?... Mais celui qui aura eu honte de moi et de mes paroles au milieu de ce monde infidèle et corrompu, à son tour le Fils de l'Homme rougira de lui, quand il reviendra, majestueux comme son Père et entouré de ses anges, pour juger les hommes, chacun selon ses oeuvres. »

C'est une perspective peu réjouissante. Etre du parti de Jésus signifie donc mener une existence pénible et même douloureuse, s'attendre à toutes les humiliations, être prêt à sacrifier sa vie pour le triomphe de la Cause et surtout ne pas rougir de croire à ce Jésus qui court à une condamnation, à un échec apparent avant de triompher, Etre de l'Eglise, c'est donc appartenir au parti des condamnés ?...

Jésus se rend compte dti trouble qu'il vient de jeter dans l'âme de ses apôtres. Ils ne comprennent plus du tout et en sont bien tristes. Tout désemparés, ils ne veulent pas risquer une réprimande comme celle faite à Pierre ; aucun n'a le courage de lui demander des explications. Alors Jésus les console en leur dévoilant une perspective d'avenir plus réjouissante :

Vous pouvez me croire, je vous l'affirme, certains parmi vous qui êtes là ne mourront pas avant d'avoir vu le Fils de l'Homme prendre possession de son Royaume et ils verront son Règne se propager d'une façon prodigieuse.


Références 3B
(2I) Luc, VIII, 22-25. Marc, IV, 35-41. Mathieu, VIII, 23-27.
(22) Luc, VIII, 26.39 Marc, V, 1-20. Mathieu, VIII, 28-34.
(23) Luc, VIII, 1-3 ; IX, 1.6 et 49-50; X, 1-12, 16. Marc, VI, 6-12; IX, 38-40. Mathieu, IX, 35-38 . X, 6-16 ; XI, I.
(24) Luc, IX, 10-17. Marc. VI, 31-36; VIII, 1-10. Mathieu, XIV, 13-23; XV, 32-39. Jean, VI, 1-15.
(25) Marc, VI, 47-52, Mathieu, XIV, 23-33. Jean, VI, 16-21
(26) Jean, VI, 22 à 71
(27) Marc, VII, 24-30. Mathieu, XV, 21-28.
(28) Luc, IX, 18-21. Marc, VIII, 27-30. Mathieu, XVI, 13-20.
(29) On disait les • Portes de l'Enfer • pour désigner la • Puissance de l'Enfer, comme jadis on désignait par le nom de • Sublime Porte, le gouvernement turc de Constantinople à cause de l'immense arcade par laquelle on entrait au palais du Grand Vizir
.(30) Luc, IX, 22 à 27; 43 à 45; XIV, 27. Marc, VII, 31-38; 30-32. Mathieu. XVI, 21-28; XVII, 22.23 ;X, 38-39. Jean, XII, 25

XXIX - UNE PERCÉE DE SOLEIL (31 )

194-
Jésus sent la nécessité de redonner confiance à ses apôtres. Il faudrait quelque chose d'extraordinaire pour leur prouver qu'Il est bien le Messie attendu. Et cependant Il ne veut pas qu'ils le fassent savoir autour d'eux. Mais ils savent si mal cacher leur jeu.

Depuis une semaine ils poursuivent leur route en revenant sur la Galilée ; ils arrivent au pied d'une montagne. Jésus décide de prendre avec Lui Pierre, Jacques et Jean et d'en gravir le sommet. Ces trois apôtres sont les plus marquants de l'équipe : ils sauront convaincre et encourager les autres. C'est le soir, un magnifique soir d'été. En cette saison on ne passe pas la nuit dans les maisons : il y fait trop chaud. Mais on couche sur la terrasse ou dans son jardin sous une petite hutte de branchages Là-haut, sur le sommet, il fera plus frais. Une fois arrivés, Jésus commence à prier. Pierre, Jacques et Jean, fatigués de l'ascension, se roulent dans leur manteau et s'endorment, accablés de sommeil. Soudain ils se réveillent... et que voient-ils ?... Jésus, dans un état de beauté indescriptible, entre deux personnages gui causent avec lui. La clarté aveuglante qui sort de lui les a tirés de leur sommeil. Son visage brille comme le soleil. Son corps rayonne d'uné telle lumière que ses vêtements en sont tout pénétrés et rendus éblouissants. Ils éclatent d'une telle blancheur de neige qu'on peut bien dire qu'il n'y a pas un foulon, pas une machine à laver au monde qui puisse donner un tel éclat. Jésus est tout transfiguré.

Les trois apôtres reconnaissent, dans les deux personnages mystérieux, Moïse et Elie: à ce qu'ils disent ils peuvent les identifier :ils ont entendu parfois ces textes-là dans les lectures de la synagogue, mais sans les comprendre : ce sont des cita tions qui ont trait à la mort que le Messie, Jésus donc, devra subir à Jérusalem. Pierre, Jacques et Jean comprennent maintenant ! Ils peuvent entendre Moïse et. Elie parler du Messie souffrant et mourant et croire au triomphe final du Fils de Dieu qui se fait voir en ce moment dans l'éblouissement d'une majesté surhumaine. Interloqués, stupéfaits, extasiés, les trois apôtres ne se lassent pas de contempler la vision. Pierre, tout hors de lui, et sans mesurer le sens de ses paroles, s'écrie : Maître, mais nous sommes si bien ici tous ensemble. Voulez-vous que nous allions chercher de quoi construire trois huttes : une pour vous, une pour Moïse et l'autre pour Elie ? »

Il fait très frais sur les hauteurs ; des huttes en feuillage protégeront Jésus et ses invités de marque. Pierre, lui, ne craint pas le froid ; enveloppé dans son manteau il peut tenir... Mais Pierre parle sans savoir : en cet état ils n'ont pas à souffrir du froid... C'est un aperçu de l'au-delà !

A ce moment un nuage éblouissant vient s'abattre sur le sommet de la montagne : on ne peut plus rien distinguer ; les apôtres frissonnent de terreur. Une voix se fait entendre qui semble sortir de la nuée ; « C'est Lui, mon Fils chéri, en qui J'ai mis tout mon amour. Croyez en Lui. »

De plus en plus effrayés, les trois disciples se prosternent contre terre. Ils comprennent que c'est Dieu qui parle ; Dieu, créateur du Monde, qui se fait tout proche... Il n'y a plus qu'a s'anéantir, pauvres créatures humaines. Mais aussitôt Jésus, tout seul maintenant, s'approche d'eux, les touche de la main : « Allons, levez-vous, n'ayez plus peur. »

195
-Ils lèvent les yeux et regardent autour d'eux : ils ne voient plus personne, sinon Jésus, là devant eux, tout comme à l'ordinaire.

On redescend alors de la montagne. Il fait petit jour. Les apôtres n'ont pas conscience du temps qu'a duré leur vision. Chemin faisant, Jésus leur défend de raconter ce qu'ils ont vu : « Ne parlez jamais de cette vision, tant que le Fils de l'Homme ne sera pas ressuscité des morts. »

Ils prennent bonne note de cette recommandation... Ils brûleront souvent du désir de la raconter, mais ils seront fidèles à la consigne. Toutefois ils se demandent ce que Jésus veut bien dire quand il fait cette annonce : « Tant que le Fils de l'Homme ne sera pas ressuscité des morts »

Il y a même autre chose qu'ils n'arrivent pas à s'expliquer : Jésus est le Messie, c'est d'accord ; mais d'après les maîtres en science religieuse, Elie doit venir pour le désigner Messie » et le sacrer «Christ ». Or ils viennent de voir Elie : il arrive donc en retard : voilà une objection inextricable. Ils veulent en avoir le coeur net :

« Pourquoi les Scribes disent-ils qu'Elie doit venir d'abord ?

— C'est juste : Elie doit revenir le premier pour tout remettre en ordre. Mais je vous l'assure : Die est déjà revenu. Seulement on n'a pas voulu le reconnaître et on l'a maltraité. C'était d'ailleurs prédit à son sujet. De même pour le Fils de l'Homme : il souffrira beaucoup et sera voué au mépris. C'est aussi écrit.

L'allusion est claire : au fond Elie le prophète est bien mort et ne doit pas revenir sur terre. Mais Jean le Baptiseur est venu à sa place. C'est lui le précurseur : il a désigné Jésus comme Messie sur les. bords du Jourdain et il l'a comme sacré au moment de son baptême. Sa vie tout entière a ressemblé à celle du prophète Elie. Comme Elie a été toute sa vie poursuivi par la haine de la reine Jézabel, ainsi Jean le Baptiseur a été victime de la méchanceté d'Hérodiade.

Les disciples comprennent : en parlant d'Elie, Jésus fait allusion à Jean le Baptiseur.


XXX- LE DÉMON MUET (32)

196
En redescendant de la montagne. Jésus et les apôtres aperçoivent une foule nombreuse qui les attend. Un vif débat est engagé entre les Scribes et les autres apôtres restés dans la plaine, autour d'un enfant épileptique. Sans doute ils discutent sur la manière de s'y prendre pour chasser le mauvais esprit qui, suivant la croyance populaire, est entré dans le corps de l'enfant.

Tout à coup on aperçoit Jésus qui descend de la montagne : on ne l'attendait pas. La joie est à son comble. On accourt bien vite le saluer. Mais il a entendu de loin les éclats de voix de la discussion. Il s'adresse à ses apôtres : « A quel propos discutez-vous avec les Scribes ? »

Ils n'ont pas le temps de répondre. Le père de l'enfant épileptique sort de la foule. se jette à genoux devant lui et lui explique l'affaire. « Seigneur ayez pitié de mon fils : c'est mon seul enfant, mais il est épileptique et il souffre beaucoup. C'est un mauvais esprit qui s'empare de lui, un esprit muet : dans la crise il ne parle pas. Mais, quand il le saisit il le jette par terre ; alors je vois mon enfant qui pousse un cri, se tord convulsivement, écume, grince des dents et devient raide. Et quand il le prend, il le fait tomber n'importe où : sur le feu, dans l'eau, là où il se trouve. C'est tout juste si ce démon le quitte après l'avoir absolument anéanti. J'ai bien demandé à vos disciples de le chasser et de guérir mon fils, mais ils n'ont pas pu. »

C'est bien là un cas d'épilepsie naturelle sur laquelle s'est greffée une t oute diabolique. Le père, sans le comprendre, ne pouvait mieux dire. Toute une foule est là rassemblée : des curieux en quête d'une émotion nouvelle et dans l'attente d'un prodige ; des scribes, espions perdus dans la foulé, animés d'une joie mauvaise à la pensée de l'échec des apôtres et espérant bien que Jésus sera impuissant à son tour ; les disciples, tout confus de leur impuissance qui fait d'eux la risée publique. Que d'égoïsme, de jalousie, de méchanceté dans tous ces coeurs.

Le premier sentiment de Jésus est un sentiment de tristesse et de mélancolie. Il sent l'inutilité de ses efforts. Voilà déjà un an qu'il est parmi eux ; vraiment, mieux vaudrait qu'il s'en aille et qu'il les abandonne à eux-mêmes.

«O génération incrédule et méchante ! Jusqu'à quand resterai-je encore parmi vous ?... Combien de temps encore faudra-t-il vous supporter ? Amenez-moi cet enfant. »

On l'apporte devant Jésus. Dès que le petit est en sa présence. l'esprit commence à l'agiter... Il se roule à terre dans d'horribles convulsions : il écume Alors Jésus demande au père : « Depuis combien de temps est-il sujet à ces crises ? Depuis sa plus tendre enfance. Je l'ai vu souvent se jeter dans le feu ou tomber. dans l'eau, comme si un démon voulait le tuer. Mais de grâce, Seigneur, si vous pouvez faire quelque chose pour lui, par pitié, venez à notre secours. Oui, si tu peux croire toi-même, car tout est possible pour quelqu'un qui a la foi. Mais je veux croire, bien sûr ! Seulement je doute encore. Aidez-moi à avoir plus confiance. » Jésus se hâte, car la foule fait pression de tous côtés: Il menace l'esprit mauvais : « Esprit sourd et muet, je te l'ordonne, sors de cet enfant et n'y reviens plus jamais.»

Alors l'enfant se met à crier et à se tordre en de nouvelles convulsions et l'esprit le quitte en le laissant inanimé, comme mort... « Regardez, il doit être mort ! » chuchotent les gens. Mais Jésus le prend par la main, le relève et le petit se tient debout. Alors il le rend à son père. Et à dater de ce jour il est complètement guéri.

La foule en reste stupéfaite. Elle est bien obligée de reconnaître la puissance de Dieu.

197-
Mais les apôtres gardent le souvenir amer de leur échec. Pourquoi n'ont-ils pas pu chasser ce démon comme au cours de leur fameuse tournée de mission ? Qu'y a-t-il donc de changé ?... Jésus serait-il mécontent d'eux ? Ils attendent d'être rendus à la maison pour lui parler en particulier et lui dire ce qu'ils ont sur le coeur :

« Pourquoi n'avons-nous pas pu chasser ce démon, nous autres ? Tout simplement parce que vous n'avez pas assez confiance. Mais confiance en qui ?... En Dieu donc I... et non pas eu eux-mêmes Jésus veut leur faire toucher du doigt leur impuissance... Il veut qu'ils prient Dieu avec conviction, avec coeur. Et puis ce mauvais esprit est d'une espèce plus subtile : on ne le soupçonne pas... Il n'a rien dit devant Jésus, celui-là...

« Cette espèce de démon ne se chasse pas autrement qu'en priant et en faisant pénitence. Oh ! alors, Seigneur, augmentez notre confiance ! Ah ! si vous aviez vraiment la foi, ne serait-ce que gros comme un grain de sénevé ! Mais alors vous pourriez dire à ce sycomore : « Déracine-toi, et plante- toi dans l'eau du lac », et il vous obéirait vous diriez même à cette montagne : « Va-t'en d'ici et recule jusque là-bas », et elle s'y rendrait sur le champ. Vous ne trouveriez plus rien d'impossible. Je vous le dis : tout ce que vous demanderez avec confiance dans la prière, vous l'obtiendrez. »


XXXI- EXAMINATEURS ET CANDIDAT (33)

198
Tous les prodiges de Jésus à l'appui de ses affirmations sur sa Mission auraient dû convaincre les pharisiens. Mais non, Jésus n'est pas de leur parti ; et ils ne peuvent admettre qu'il vienne leur faire la leçon en matière religieuse. Ils prétendent même juger officiellement le cas de Jésus : car ils sont les gardiens de la Tradition. Ils veulent de gré ou de force lui faire passer un examen. Ils vont lui imposer un miracle de leur choix ainsi ils pourront apprécier si vraiment sa mission vient de Dieu.

Pour se donner un peu plus d'autorité et rendre leur démarche plus officielle, ils décident quelques Sadducéens à venir avec eux. Ce ne sont pourtant pas leurs amis : le parti pharisien et le parti sadducéen sont très opposés, ennemis même (34).

Pour le sadducéen et les membres des grandes familles sacerdotales sont de ce parti il n'y a que la Loi écrite qui compte. Ils se moquent de toutes les discussions religieuses des écoles phraisiennes. ils tournent en ridicule toutes leurs pratiques minutieuses et grotesques. Un jour, par exemple, les pharisiens voulaient faire le nettoyage du Grand Chandelier du Temple... Les sadducéens leur répondirent : « Et pourquoi pas aussi laver la lune ! »

Les sadducéens croient, certes, au Dieu Unique, au Dieu Esprit, mais n'admettent que l'enseignement de Moïse, et ne veulent entendre parler à aucun prix de toutes les coutumes religieuses que les pharisiens surajoutent à la Loi. De plus quelques-uns sont un peu contaminés par les philosophies païennes de Grèce et de Rome et ne croient plus à l'immortalité de l'âme, à la résurrection des corps, à la Providence et mettent en doute jusqu'à l'espérance au Messie lui-même.

Enfin, pour une fois, ils sont d'accord. Pour les uns comme pour les autres, Jésus est un gêneur : les pharisiens se voient dénoncés comme hypocrites et orgueilleux, les sadducéens sont touchés dans leurs intérêts depuis l'affaire des vendeurs du Temple. Ils font l'union, le front commun « anti-Jésus ».

199
-Les voilà devant Jésus : « Maître, nous voudrions que vous nous donniez une preuve irréfutable de votre mission : quelque chose de sensationnel, par exemple un grand prodige dans le Ciel. »

Ils se rappellent que jadis le prophète Samuel a fait éclater un orage en pleine moisson pour punir le peuple coupable ; Elie a fait tomber le feu du ciel droit sur l'autel devant lequel il était en prière et le bucher du sacrifice s'est allumé instantanément. Ces prophètes donnaient au moins des preuves de leur mission. Mais Jésus n'a rien fait de semblable.

Quelle mauvaise foi évidente !... Nourrir des milliers de personnes avec cinq petits pains, guérir des malades incurables, ressusciter des morts, n'est-ce pas cent fois plus formidable ?... Ces gens-là voudraient que Jésus se prête à leurs fantaisies. Mais s'il fait des miracles, c'est toujours par bonté, pour rendre les humains plus heureux sur une terre plus habitable ; il n'est pas un charlatan qui fait des prodiges pour le plaisir d'ébahir le monde ou sur demande d'une commission de savants.

Il leur répond : « Quand vous voyez des nuages s'amonceler vers le couchant, vous dites : « C'est la pluie pour demain » ; quand le vent souffle du Sud-Est, vous annoncez : « Il fera chaud. » Si le soir vous remarquez que l'atmosphère est embrasée, vous prédisez : « Demain il fera sec.» Enfin, si le matin les nuages sont chargés et d'un rouge sombre, vous prévoyez : « Nous aurons de l'orage aujour­d'hui... » Et vous ne vous trompez pas. Mais puisque vous êtes si forts pour interpréter les signes de la température, comment se fait-il que vous n'entendiez rien aux signes de l'histoire et que vous restiez incapables de comprendre l'époque où vous vivez ? »

Et quels sont ces signes ? C'est d'abord Jean le Baptiseur qui a reconnu que Jésus était le Messie, ce sont ensuite tous les miracles que Jésus a faits pour le prouver. Il n'y a pas besoin d'en faire de nouveaux.

« Ah !... Les gens de cette génération mauvaise et impie demandent des preuves. Eh bien, ils n'en auront pas d'autre que celle du prophète Jonas. Jonas a lui-même servi de preuve à tous les habitants de Ninive qu'il était vraiment envoyé par Dieu : il fut, au dire de l'Écriture, enfermé trois jours et trois nuits dans les entrailles d'un monstre marin... »

« Fait historique' ou plutôt récit symbolique très connu et consigné dans les Livres Saints, racontant qu'un prophète, pas assez courageux pour aller prêcher la pénitence à la ville païenne de Ninive, s'enfuit sur un bateau pour échapper à sa mission. Mais une tempête se déchaîna et l'équipage jeta le sort pour savoir quel était le coupable. Le sort tomba sur Jonas. On le jeta à la mer qui se calma. Jonas fut englouti par un monstre marin et rejeté par lui sur le rivage sain et sauf quelques jours après. Alors il se rendit à Ninive prêcha pénitence et les habitants se convertirent.)

« ... Ainsi le Fils de Homme lui-même servira de preuve pour cette génération : il restera trois jours et trois nuits enfermé au coeur de la terre. (C'était l'annonce encore mystérieuse de la résurrection : on devait s'en souvenir. Mais que les pharisiens et les sadducéens prennent garde. Au jugement ils devront rendre compte de leur obstination à refuser de croire en lui.

« Les habitants de Ninive, continue Jésus, se lèveront au jour du jugement en face de votre génération, et ce sera pour votre condamnation car, eux, ils ont fait pénitence à la prédication de Jonas. De même on verra la grande Reine des pays du Sud se lever pour condamner, à la face du monde, les hommes de votre génération. Elle était venue de l'extrémité de la terre pour voir avec quelle sagesse Salomon dictait ses sentences. Or vous avez devant vous bien plus fort que Salomon. »

(La Reine de Saba avait entendu parler du roi Salomon et de la manière remarquable dont il gouvernait son pays. Elle avait voulu le voir et le questionner. Elle fut enthousiasmée de sa visite et sut reconnaître que cette sagesse était surhumaine et venait de Dieu.)

200
Alors Jésus brusque l'entretien : il plante là ses interlocuteurs, monte dans une barque pour passer sur l'autre rive du lac. Il n'a pas de temps à perdre en bavardages inutiles avec des gens de mauvaise foi

Mais ce départ est tellement précipité que les disciples ont oublié d'emporter la provision de pain. Bientôt ils s'en aperçoivent : il reste juste une galette de pain pour tout le monde.

« Ah faites bien attention, dit-il à ses apôtres, méfiez-vous du ferment des pharisiens : c'est de l'hypocrisie, et défiez-vous aussi du ferment des sadducéens et des courtisans d'Hérode c'est la ruse, la méchanceté. »

Mais les apôtres ne voient pas que Jésus parle d'une manière imagée. Ils se figurent qu'il s'est aperçu du manque de ravitaillement et qu'il parle de ferment de pain,.. « C'est parce que nous n'avons pas pris de pain qu'il nous dit cela », pensent-ils à part eux. Ils se disputent : « Tu vois, c'est ta faute ! » — Mais non, c'est toi qui en étais chargé et tu as oublié... »

Jésus s'aperçoit de leur méprise : les questions matérielles les absorberont donc toujours ? »

« Pourquoi vous tracasser de ce que vous n'avez pas de provision de pain ? Comme vous avez encore peu de confiance !... Vous n'ayez donc pas saisi ma pensée ? Que vous êtes lents à comprendre ?... Vous avez des yeux et on dirait que vous ne voyez rien, des oreilles et que vous n'entendez rien !... Vous avez oublié qu'un jour j'ai nourri 5.000 hommes avec seulement 5 galettes de pain ; Et le jour où j'ai partagé 7 pains entre 4.000 hommes ? Sept paniers. Alors, comprenez-vous maintenant ? Il n'est pas question de nourriture quand je vous dis : « Défiez-vous du ferment des pharisiens et des sadducéens. »

Jésus a des préoccupations plus importante. S'il le fallait, un mot de lui et leur nourriture serait assurée comme aux jours des fameux miracles des pains. Mais ce qu'il veut leur dire, c'est que la doctrine des pharisiens et des sadducéens est comme un levain corrompu qu'ils mélangent à la pâte de la religion pour nourrir le peuple. Alors ils comprennent que Jésus ne leur a pas dit de prendre garde au levain ordinaire, mais de se défier de la doctrine des Pharisiens et des Sadducéens


XXXII - LA COURSE A L'AVANCEMENT (35)
201-
On est de retour de Capharnaüm, dans la maison de Pierre Sur la route, les apôtres ont discuté ferme, à quelque distance derrière Jésus. Et sur quoi donc ?... Tout simplement sur une question de préséance : ils commencent à être chatouilleux sur le point d'honneur. Ils sont optimistes, ce soir... ils sont sûrs que Jésus est le Messie ; et s'il temporise, s'il calme les esprits, si même il s'attend à être persécuté, en tout cas le résultat final est certain : avec un tel homme le succès est assuré. Mais, parmi eux, quels sont les plus dignes de remplir les premiers postes dans le nouveau régime ? Pierre fait déjà figure de chef : son cas est indiscutable. Jacques et Jean ont fait l'objet de privilèges et sont dans les secrets... Il y a de la jalousie... Chacun veut se faire remarquer du Maître en faisant du zèle. On se pousse... C'est la course aux places.

Jésus, qui lit dans leurs coeurs, connaît leur préoccupation cachée : « Dites-moi, de quoi discutiez-vous ainsi le long de la route ? » Silence général : on est plutôt gêné. C'est difficile à avouer, et Jésus, on le sait, n'aime pas qu'on se dispute, surtout quand il s'agit de questions comme celle-là. Mais rien à faire... On le sent : Jésus est au courant, rien ne lui échappe. Ils se décident : Voilà : on se demandait quels seraient les grands chefs dans le Royaume des Cieux. »

202
-Alors Jésus s'asseoit ; • il appelle tous ses disciples, fait venir un petit enfant, le met debout contre lui, l'embrasse, et leur dit :

« Sachez-le bien, si vous ne changez pas, si vous ne devenez pas comme de petits enfants (c'est-à-dire simples, sans calcul, sans ambition, ne cherchant pas à faire l'intéressant ni le malin) vous n'entrerez même pas dans le Royaume des Cieux. Mais celui qui saura devenir humble et simple comme cet enfant, celui-là occupera la première place dans le Royaume des Cieux. De plus, si quel­ qu'un ambitionne la première place, qu'il commence par se mettre à la dernière et à se faire le serviteur de tous. »

Ah ! ils veulent un jour commander !... Qu'ils commencent par s'occuper des autres : c'est la manière de plaire à Dieu. Jésus s'est mis au service des plus pauvres et des plus miséreux frères, ils devront faire comme Lui. Il faut voir Dieu à travers les hommes, ses frères, même s'il s'agit d'un petit enfant comme celui-là ; et il faut les aimer par amour pour Lui. « Celui qui reçoit un de ces enfants en mon nom, c'est moi qu'il reçoit ; et me recevoir, ce n'est pas seulement me recevoir, moi ; mais c'est surtout recevoir Celui qui m'a envoyé... »

En définitive c'est Dieu qui est atteint.

« Celui qui se fait le serviteur des autres, voilà le premier, le plus grand aux yeux de Dieu.» Et si celui-là est ainsi considéré par Dieu, c'est qu'il agit au nom du Christ, au nom de son Fils : voilà pourquoi il plaît à Dieu.

« Celui qui reçoit un envoyé de Dieu et le reconnaît comme tel, mérite la même récompense que lui ; celui qui reçoit un saint, un ami de Dieu et le reconnaît comme tel, mérite la même récompense que lui ; mais aussi celui qui donne un verre d'eau fraîche (chose rare et appréciée dans ces pays secs) à quelqu'un, à l'un de ces petits enfants ou à vous-même, parce qu'il est mon disciple ou parce que vous êtes du Christ, eh bien, vous pouvez me croire, celui-là ne perdra pas sa récompense.


XXXIII-LE SUPPLICE DE LA MEULE DE MOULIN
( 36)


203
Nous devons voir Dieu à travers les hommes nos frères, parce qu'ils ont été créés à son image. Mais par contre, comme il faut bien se garder de les porter au mal, de leur apprendre le péché ! Jésus, qui tient toujours près de lui le petit enfant, le dit très fort :

« Malheur à qui porte au mal, à qui scandalise un seul de ceux qui croient en moi ! Mieux vaudrait pour lui qu'on lui attache au cou une meule en pierre comme celles que tournent les ânes pour moudre le blé et qu'on le précipite ainsi au fond de l'eau.»

(En parlant de meule à moudre le blé, Jésus pense à cette forme de supplice employée par les armées d'occupation : on prenait une de ces grandes meules percées en leur milieu d'un large trou pour l'écoulement de la farine et on la faisait rouler des hauteurs jusque dans le lac, entraînant derrière elle, le corps du condamné attaché par le cou. Le malheureux ne pouvait se débattre et mourait impitoyablement au fond de l'eau.)

« Oui, continue Jésus, malheur au monde à cause de ses scandales ! Il est impossible de les empêcher tous, mais malheur à celui qui fait scandale. »

Et, même sans aller jusque-là, il faut veiller à ne dédaigner, à ne mépriser personne, pas même un petit enfant.

« Veillez même à ne mépriser aucun de ces petits, quels qu'ils soient. Je vous le dis, leurs anges dans le Ciel contemplent sans cesse la Majesté de mon Père. Et, vous le savez, le Fils de l'Homme est venu sur la terre pour sauver tous ceux qui se perdent. »

204-
Ainsi le scandale est partout : le monde en est pourri. Il ne faut pas le donner ; mais il faut aussi l'éviter : on peut soi-même en être victime ; le milieu perverti nous a vite contaminés, sans compter que notre coeur est souvent complice, attiré qu'il est par tout ce qui peut le charmer. Il faut éviter le scandale même au prix de ce qui nous est le plus cher : on a beau être attiré et attaché par intérêt, amitié ou affection, il faut savoir tout briser.

« C'est votre main ou votre pied qui vous porte au mal ? Allez, n'hésitez pas, coupez-les plutôt et jetez les loin de vous ; il est préférable d'entrer manchot ou boiteux dans la vraie vie que d'être envoyé avec ses deux mains ou ses deux pieds dans l'Enfer. C'est votre oeil qui vous porte au mal ? Allez, n'hésitez pas, arrachez-le mieux vaut étre borgne et entrer au Royaume de Dieu que d'être envoyé avec ses deux yeux dans l'enfer. Car on est là plongé dans un feu qui ne s'éteint pas et sans cesse rongé par un ver indestructible (le regret, le remords éternel). Et au lieu d'être consumé, détruit par le feu, on y est conservé, salé par ce feu même. »

(C'était l'habitude au Temple de saler les victimes pour les conserver avant de passer à leur tour dans le brasier de l'Autel des Sacrifices. En Enfer, c'est le feu lui-même qui aura cette propriété de saler, de conserver ses victimes.)

205-Jésus s'arrête à cette idée du sel : le sel conserve de la corruption... C'est quand même une chose utile, le sel. La comparaison qu'il vient de donner est terrible ; mais il peut la retourner : s'il n'y avait pas de sel, avec quoi assaisonnerait-on les aliments ? Comme tout serait fade ! Et puis comme tout se perdrait dans ces pays où la grande chaleur empêche de conserver les provisions.

« Le sel a aussi son utilité. C'est une bonne chose, le sel. Mais s'il vient à s'affadir lui-même, à s'éventer, avec quoi le salera-t-on, lui ? S'il vient à perdre sa qualité de sel, avec quoi lui rendre sa propriété de saler ? Rien à faire : il est inutilisable. A quoi bon même l'enfouir en terre pour servir d'engrais ? Il n'y a qu'à le jeter sur la route et le laisser fouler aux pieds par les passants... Eh bien", c'est vous le sel de la Terre... Entendez bien : vous avez la mission, la responsa­ bilité de garder le monde de la corruption, d'empêcher les scandales. Gardez bien en vous le sel. Il faudra parfois dénoncer le mal avec énergie. Cependant, vivez en paix les uns avec les autres. »


XXXIV1 " 70 FOIS 7 FOIS " (37)

206
Les apôtres doivent rester le sel de la terre, protéger le Monde de la corruption, du scandale. Ils auront à dénoncer le mal, à entrer en lutte ouverte pour défendre la bonne cause. Devrônt-ils prendre la méthode des pharisiens ? Livrer les coupables à la fureur populaire, au déchaînement des bas instincts de la foule ? Quand par exemple une femme est surprise en adultère, elle est lapidée sur place.

Jésus leur laisse cette consigne : « Vivez en paix les uns avec les autres. » Et il s'explique : « Si l'un de vos frères a offensé Dieu, allez le trouver et, d'homme à homme, faites-lui vos reproches. S'il vous écoute, vous l'aurez sauvé. S'il ne vous écoute pas, prenez avec vous deux ou trois autres personnes de façon que l'affaire soit réglée entre lui et ces quelques témoins. » Il faut donc d'abord parler coeur à coeur, employer tous les moyens de conviction et ne rien ébruiter.

« ..Mais s'il ne veut rien entendre, alors il faut le dire à toute l'Eglise, à la société de tous ceux qui croient en moi... »

En effet, l'Eglise ne peut garder la responsabilité de cette faute publique, de ce scandale, de cette erreur : elle paraîtrait complice du mal, si elle se taisait ; la honte retomberait sur tous ses membres.

« A ce moment-là, s'il ne veut même pas se soumettre à l'Eglise, alors vous pourrez le traiter comme vous traitez un païen ou un publicain.»

Ce n'est plus vraiment un frère. On pourra rester bon et charitable avec lui comme Jésus l'est avec les païens, les publicains et les pécheurs, mais il n'est plus digne de e faire partie de la société du Christ ; il est excommunié.

Et en vertu de quoi les apôtres auront-ils ce pouvoir ? Pierre l'a reçu, lui, c'est d'accord : mais les autres ? Il faut bien des juges établis pour que Dieu ratifie les jugements portés. Voici : « Je vous déclare : Tout ce que vous ne pardonnerez pas sur la terre ne sera pas pardonné dans le Ciel ; et tout ce que .vous pardonnerez sur la terre sera pardonné dans le Ciel. »

207-
Il s'agit donc des fautes commises contre Dieu. C'est une grosse responsabilité de juger ainsi les fautes des hommes contre Dieu. Et cependant il faut défendre ses droits : parfois on devra user de sévérité.

Mais quand il est question de nous, de nos droits, c'est différent. Dans les affaires privées il faut toujours pardonner.

« Si ton frère t'a offensé, fais-lui des reproches et, s'il regrette sa conduite, pardonne-lui. A supposer même qu'il t'offense sept fois dans la même journée, si les sept fois il revient en te demandant « pardon », alors pardonne-lui encore. »

Pierre l'interrompt : « En somme, combien de fois fouira-t-il pardonner à mon frère s'il m'offense ? Jusqu'à sept fois ?... (C'est déjà beaucoup semble-t-il. Après, c'est de la comédie !...) « Je ne dis pas jusqu'à 7 fois, mais 70 fois 7 fois. »

Et Jésus laisse Pierre faire le calcul... Cela veut dire toujours. Dieu ne se lasse jamais de pardonner quand on se repent. Pierre comme tous les autres, même les plus saints, aura toujours besoin de la miséricorde de Dieu. C'est pourquoi il faut toujours pardonner à ses ennemis.

208-
Là-dessus, pour faire comprendre sa pensée, Jésus raconte une parabole :

« On pourrait comparer ce qui se passe dans le Royaume des Cieux à la manière d'agir d'un roi qui voulut un jour régler ses comptes avec ses ministres. Il se mit à consulter ses registres. Il en arriva au cas de l'un d'eux qui lui devait 10.000 talents (dix mille pièces d'or : donc des millions et des millions.)

(Pour sûr ce devait être un gros collecteur d'impôts, un intendant des finances. Il était en déficit et s'était sûrement enrichi au détriment des fonds de l'Etat.)

« Evidemment, il n'avait pas de quoi payer cette dette. Le Roi ordonna donc c'était la Loi de faire vendre tous ses biens et de le vendre lui-même en esclavage, avec sa femme et ses enfants. Les employés du fisc n'avaient qu'à exécuter cette terrible sentence. Alors le malheureux se jeta aux pieds de son maître et le supplia : « De grâce, Sire, prenez patience ; je vous le promets, je vous paierai tout l » Le Roi fut ému d'une telle détresse. Il était immensément riche ; il pouvait être large. Il lui plut de faire un geste magnanime. Il lui remit sa dette en entier et le renvoya absolument quitte» .

« Le ministre avait bien joué la comédie ; mais le roi ne se doutait pas à quelle crapule il avait affaire. A peine sorti du palais, voici que ce ministre rencontre un de ses employés qui lui devait 100 deniers (quelques centaines de francs). Alors il se jette sur lui et lui serre la gorge à l'étouffer. « Paie-moi ce que « tu me dois. » A son tour le malheureux tombe à ses pieds, suppliant : « De grâce « Maître, accordez-moi un délai et je vous rendrai tout. » Mais non, il ne voulut rien entendre. Ces deniers étaient dus sans doute au trésor public. Il fit envoyer les agents du fisc qui jetèrent son employé en prison et il devait y rester jusqu'à ce qu il eût payé sa dette. Et sûrement on mit les scellés sur sa maison et on commença à vendre ses meubles jusqu'a concurrence de sa dette.

« Cependant, au palais, on apprit l'affaire et les collègues du ministre en furent profondément indignés ; l'histoire arriva aux oreilles du roi. Il fit venir son ministre impitoyable : (( Ingrat 1 Comment ?... Moi, je t'ai remis toute ta dette parce que tu t'es jeté à mes pieds en me suppliant d'avoir pitié de toi ; est-ce que tu n'aurais pas dû avoir pitié à ton tour de ton employé, comme moi j'ai eu pitié de toi ? Et dans sa colère il le livra aux mains de la justice pour lui faire payer sa dette jusqu'au dernier sou...

« C'est ainsi que mon Père vous traitera, si vous ne pardonnez pas à votre frère du fond du cœur. »

Il a toujours pratiqué la Loi comme s'il y était obligé, car il ne veut étonner ni scandaliser personne. Il dit à Pierre :

« Il ne faudrait tout de même pas que nous soyons un sujet de scandale pour ces gens-là ! Va donc au lac, jette ta ligne et prend le premier poisson qui mordra ; ouvre-lui la bouche : tu trouveras une pièce d'un statère (la valeur de 4 drachmes) Tu la prendras et tu la leur donneras : ce sera pour nous deux. »


XXXVI -ADIEUX AUX VILLES DU LAC ( 38 )

209
C'est toujours à Capharnaüm. Les percepteurs de l'impôt des 2 drachmes » se présentent devant la maison de Pierre : « Votre Maître ne paie-t-il pas l'impôt des « 2 drachmes » comme tout le monde ? Sûrement il le paie », répond Pierre.

E il rentre à la maison pour chercher l'argent. Il s'agit d'une redevance annuelle que paient tous les Juifs pour l'entretien du Temple de Jérusalem. Mais Jésus n'a pas d'argent sur lui. Il dit à Pierre :

« Réfléchis un peu, Simon, et dis-moi : quels sont ceux que les rois de la terre taxent d'impôts : leurs propres enfants ou leurs sujets ? Leurs sujets, et non pas les membres de leur famille, bien sûr. Alors les enfants en sont exempts. Donc je n'ai pas à payer. »

Et Pierre doit comprendre, lui qui a déclaré un jour que Jésus est le Fils de Dieu. Le Temple, c'est la Maison de Dieu, donc la Maison de son Père. Le Fils n'a pas à payer d'impôt... Voilà ce que Pierre aurait dû répondre aux receveurs.

Mais Pierre est tout décontenancé devant cette logique. Et il reste fort embarrassé... Comment faire comprendre cela aux gens qui l'attendent dehors ?...

Jésus sourit de voir Pierre interloqué devant ce raisonnement inattendu.


x x xv LE FILS DU ROI PAIERA-T-IL SES IMPOTS ? ( 39 )

210-
La mission de Jésus en Galilée se termine. Il peut jeter un coup d'oeil sur les mois écoulés. Au fond, il a été incompris. Les miracles ont étonné, séduit, enthousiasmé, mais converti peu de gens, à part quelques disciples fidèles. On admire ses dons merveilleux; mais on ne veut pas changer de vie.

Ses discours sur le Royaume des Cieux, sur le Pain de Vie lui ont plutôt enlevé des partisans. Ah ! s'il avait voulu se présenter comme un Messie guerrier et vengeur, la cause était aussitôt gagnée. Mais ce qu'il propose ne flatte pas les passions de la foule, au contraire. Alors on se bouche les yeux, même devant les miracles et on refuse de croire à sa mission. Aussi, Jésus se met à reprocher aux villes des bords du lac de n'avoir pas changé de vie. Et pourtant c'est là qu'il a accompli la plupart de ses prodiges. Malheur à toi Chorozain ! Malheur à toi Bethsaide I Car si j'avais fait tous ces miracles à Tyr et à Sidon, les habitants auraient changé de vie ; on les aurait vu faire pénitence, habillés de sacs grossiers et assis dans la cendre. C'est pourquoi je vous l'assure, au jour du jugement il y aura plus d'indulgence pour Tyr et pour Sidon que pour vous. » (Tyr et Sidon, villes païennes de grand commerce et grand luxe, étaient célèbres par leurs fêtes sensuelles et leur débauche.) Et toi, Capharnaüm I... ah ! tu crois peut-être que ta célébrité montera jusqu'aux nues ?... Détrompe-toi : tu sombreras dans la ruine. Car si à Sodome on avait fait les miracles qui ont été faits ici, sûrement aujourd'hui Sodome existerait encore. Et il y aura plus d'indulgence, au jour du jugement, pour Sodome que pour toi, Capharnaüm. »

On peut dire que pendant des siècles les bord s de ce lac enchanteur ont été comme maudits. On n'y voyait que des ruines et ses magnifiques jardins n'étaient plus que des terres en friche. Le pays devait rester longtemps inculte et inhabité.

Références

(31) Luc, IX, 28-36. Marc, IX, 2.13. Mathieu, XVII, XVII, 1 - 13.
(32) Luc, IX, 37-43; XVII, 5-6. Marc, IX, 14-29; XI, 22-24. Mathieu, XVII, 14-21 ; XXI, 21-22.
(33) Luc, XI, 29-32; XII, 1. Marc. VIII, 11-21. Mathieu, XII, 38-42; XVI, 1-12.
(34) Voir te 54.
(35) Lue, IX, 46.42I Marc, IX, 33-37 4 Mathieu, XV II, -5 X 41.4?.
(36) Luc, XVII, I - 3; XIV, 34-35. Marc, IX, 42-50. Mathieu, XVIII, 6 - 11 ; V, 13
(37) Luc, XVII, 3-4. Mathieu, XVIII, 15-18; 21 à 35.
(38) Mathieu, XVII, 24-27.
(39) Luc, X, 13-15. Mathieu, XI, 20-24.