Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de 
Mgr Pierre André Fournier  et ami de
ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande

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DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

Je remercie Mme Dominique Talbot qui a fait cette bannière pour moi, je la remercie beaucoup, cette femme à un magnifique site qui nous comble de joie et de surprise, demandé sa mise à jour. Pour vous donnez une idée cliquée sur le logo en haut Merci Dominique

Titre de la série :
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Titre de la page:

Préface

Nom de l'auteur:
P.Irénéen.Hausherr.s.j.


                                                          PRÉFACE

Les Notes qui composent cet ouvrage proviennent des conférences que le R.P. Hausherr a été appelé à prononcer devant divers auditoires et, en particulier, devant les religieuses réunies à l'occasion de leur Probation ou Troisième An. L'au­teur, professeur à l'Institut Oriental de Rome, y a condensé un enseignement qui a fait l'objet de nombreux travaux hautement appréciés des spécialistes de la théologie spirituelle. Il a paru à plusieurs qu'un tel enseignement méritait d'être dif­fusé dans un plus large rayon. Les thèmes traités par le Père Hausherr sont de ceux qui intéressent toutes les âmes baptisées. L'autorité du conférencier, sa profonde connaissance de la tradition spirituelle, donnent à ses leçons une valeur exceptionnelle, mais, plus que l'érudition, ce qui fait leur qualité distinctive, c'est la limpidité de la pensée et la manière toute simple avec laquelle le Père Hausherr se met à la portée des esprits les moins cultivés, les plus proches d'une expérience person nelle qu'ils ne parviennent pas à s'exprimer à eux mêmes. Répondant à notre demande, il a bien voulu nom faire envoyer le précieux dossier, en nous expri mant le désir de le voir mis au net et publié en ur volume destiné à orienter les âmes sur les chemin de la prière. Sitôt que nous eûmes pris connaissance de ces Notes, nous comprîmes quel profit pourrait en tirer un large public soucieux de vie intérieure.

Notre tâche nous a paru légère à mesure que se déroulait la trame des enseignements recueillis au fil d'entretiens publics ou particuliers de forme parfois très familière, émaillés de souvenirs et animés d'une bonhomie spontanée que reconnaîtront sans peine les amis de l'auteur. Cette manière concrète d'aborder les problèmes de l'ascèse et de la mystique, le ton si peu pédant du maître, qui cherche, non pas à éblouir, mais à se faire comprendre, toute la pédagogie discrète de ces pages font penser à saint François de Sales initiant les premières visitandines à la vie spirituelle. Il n'est pas jusqu'à la similitude de la pensée qui ne suggère ce rapprochement nulle part explicité, mais qui découle de la profonde assimilation par l'un comme par l'autre de la doctrine évangélique. Le texte publié reproduit aussi exactement que possible celui qui nous a été communiqué. Nos retouches se limitent à des corrections de style. Ce livre n'est pas un écrit, c'est une parole. Quant au lecteur qui y chercherait un tant soit peu de littérature, il serait déçu.

Ces Notes s'adressent à ceux qui aiment à tous ses degrés la prière, au point de la tenir pour ce Qu'il y a de meilleur au monde. Les autres qui s'y aventureront seront peut-être épris bientôt de ce même amour. C'est tout ce qu'on a désiré en compilant ce recueil, dont les pièces originales s'éten dent sur une douzaine d'années d'enseignement.

Les Notes sur lesquelles nous avons travaillé n'avaient pas l'homogénéité d'un cours de Faculté construit d'un seul tenant, et procédant selon un plan conçu en vue de leçons logiquement coordon­nées. On s'expliquera ainsi la présence de répétitions et le décousu de certaines juxtapositions. Les thèmes ont été regroupés d'une manière parfois artificielle, faute de pouvoir reconstituer l'ensem­ble d'un développement tel qu'il fut composé. C'est ainsi, par exemple, qu'une causerie sur le Rosaire a été placée à la suite d'un exposé sur la prière vocale (VI). De même, ne faudra-t-il pas chercher le lien logique qui nous a fait transcrire une leçon sur les vertus cardinales immédiatement après des considérations sur la vie contemplative (XI). Ces détails sont sans conséquence pour la présentation de la doctrine renfermée dans chaque fragment dont le sujet est annoncé par un sous-titre et qui forme un tout par lui-même. Le plan général, approuvé par l'auteur, obéit aux exigences d'une dialectique extrêmement simple. L'idée de la prière tirée des sources de la foi et précisée par les données de l'expérience concrète, s'élève en se simplifiant progressivement jusqu'à la définition d'un état d'union à Dieu qui s'épanouit dans la vie théologale et sacramentelle sous l'inspiration du désir de voir Dieu.

A l'intérieur du cadre assigné à chaque chapitre et jalonné par les sous-titres, les sujets les plus divers ont été abordés sous une forme dialoguée qui stimule la réflexion et l'oriente vers un effort plus personnel. C'est la raison pour laquelle il a paru bon de multiplier les paragraphes séparés par un espace typographique délimitant un sujet de méditation. L'enseignement du Père Hausherr se recommande par son caractère traditionnel. Sa fidélité à la doctrine classique ne va pas sans le concours d'une pensée très personnelle et souvent très originale. Théologien positif et historien de la spiritualité, le professeur de l'Institut Oriental ne se perd pas dans l'abondance d'une érudition exceptionnellement étendue et directe. Il excelle à éclairer les rapports de l'existence la plus actuelle avec les principes posés par les maîtres des premiers siècles de l'Eglise.

Est-il besoin de dire que sa spiritualité est profondément scripturaire ? Son esprit se meut avec une aisance remarquable parmi les idées et les images tirées directement du texte sacré, surtout empruntées au Nouveau Testament. Le Père Hausherr nous dit lui-même qu'il faut aborder l'Ecriture avec une simplicité d'enfant. Cette simplicité fait le charme des commentaires qu'il donne des paraboles de l'Evangile, des citations qu'il fait de saint Paul, de saint Jean, des Actes des Apôtres. On sent partout passer dans sa doctrine le souffle du divin Messager de la bonne nouvelle. C'est le même regard sans cesse tourné vers le Père, la même vision du monde dont la réalité échappe aux yeux des profanes privés de la foi ou énorgueillis par la raison. Les textes les plus connus prennent un relief inhabituel : on se demande, en les entendant expliqués par le Père Hausherr, comment on n'avait pas pensé plus tôt à une signification si limpide, si suggestive, si proche de la vie. On saura gré à un tel guide de nous épargner les exégèses savantes et les références livresques. La saveur qu'il nous révèle dans les Ecritures est le fruit de l'intelligence, sans doute, mais surtout de beau­coup d'amour.

La tradition à laquelle l'auteur se rattache est celle des Exercices spirituels de saint Ignace qu'il commente volontiers, mais elle est surtout celle des vieux ascètes de l'Orient qu'il a tant contribué par ses savants ouvrages à faire connaître et apprécier. Il ne cite que par allusion les auteurs modernes, fussent sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, fussent les écrivains de son ordre ; en revanche sa familiarité avec la littérature spirituelle des premiers siècles éclate à chaque page. De tous les maîtres qu'il évoque, le principal sans conteste est Evagre le Pontique. On sait comment le Père Hausherr a réussi à tirer de l'oubli ce moine égyptien qui fut le théoricien le plus influent parmi les Pères du Désert. Le Traité de l'oraison naguère attribué à saint Nil, a été traduit par lui et commenté dans un petit livre que le présent ouvrage aidera à comprendre et à apprécier comme il le mérite (1). Les conférences spirituelles qui suivent ne sont souvent qu'une simple para­phrase des chapitres courts et denses du vieux contemplatif. On reconnaîtra sans peine l'unité profonde qui rapproche l'expérience des mystiques anciens de celle qu'ont exposée les représentants modernes de la tradition catholique.

On saura gré au Père Hausherr de nous avoir montré cette unité, non par des rapprochements plus ou moins factices, mais par l'exposé magistral de la doctrine d'Evagre, qui fut diffusée dans le monachisme occidental par Cassien. Notre confé­rencier n'ignore évidemment pas les erreurs qui ont rendu suspecte la doctrine évagrienne. Ce qu'il nous fait goûter en elle, c'est la saine substance tirée de l'Evangile et d'une expérience mystique authentique, qui justifie le crédit dont le Pseudo­Nil a joui dans le monachisme primitif et médiéval. La spiritualité proposée dans ce livre est éminemment pacifiante, nous la dirions salésienne si l'étude des sources ne nous obligeait à la faire remonter beaucoup plus haut que l'évêque de Ge nève ; il serait vain de la rattacher à une école particulière : elle est évangélique. Et si l'exposé du Père Hausherr prend occasion des écrits d'Evagre, des Exercices spirituels de saint Ignace, pour la développer, l'esprit qui la traverse n'est autre chose que l'esprit chrétien, puisé à même la foi dans le Dieu-Trinité que nous révèlent le Pater et le Credo (2). L'idée de la prière que présente le conférencier est celle d'un idéal de vie qui maintient l'âme chrétienne en rapport constant avec Dieu. Cette « prière continuelle », dont les ascètes anciens avaient trouvé la recommandation dans l'Evangiie et dans saint Paul, met la religion au coeur de l'existence individuelle. Les Pères du Désert nous apprennent à en chercher la réalisation, non dans les jouissances de la vie sensible, mais bien dans la culture de l'esprit de foi. C'est un des points sur lesquels l'auteur du présent ouvrage insiste avec le plus de force.

Averti par une longue direction féminine des difficultés que la femme rencontre à distinguer le sensible du spirituel en quoi bien des âmes masculines ressemblent aux féminines il met en garde contre la recherche des satisfactions de la sensibilité, contre les imaginations vaines, contre les illusions de l'esprit dominé par les sens. Il fait une guerre implacable aux dévotionnettes, aux formules de prière quintessenciées et doucereuses, aux attitudes qui empêchent d'aller à Dieu avec simplicité et droiture. Il sait combien la dévotion eucharistique prête à ces déformations et préconise une préparation à la communion qui soit dans la ligne d'une vie pleinement loyale envers le Seigneur. De même l'action de grâces est un simple rappel des vérités essentielles de la foi dans lesquelles l'âme puise à pleines mains les motifs d'exprimer sa reconnaissance et sa confiance envers le Dieu Créateur et Rédempteur que le Credo nous fait connaî tre (3) . Il met les âmes à l'école de la liturgie, par laquelle l'Eglise nous apprend à prier comme il faut. Les oraisons de la messe ne sont-elles pas d'incomparables modèles avec lesquels toute âme de prière doit se familiarisera (4)?

Les lecteurs qui auront lu les ouvrages du même auteur intitulés Penthos et Noms du Christ et voies d'oraison (5) retrouveront ici bien des témoi­gnages qu'il emprunte aux anciens et qu'il oppose volontiers aux modernes pour souligner le carac­tère humain du christianisme qui prend l'homme tout entier. C'est ainsi que, parlant du don des larmes, il constate combien cette manifestation du repentir ou de la joie s'allie à la virilité la plus authentique chez un Ignace de Loyola, par exemple, comme chez les anciens moines (6) . Il remarque de même que la joie spirituelle ne doit pas être confondue avec une émotion sensible vulgaire, mais qu'elle n'en comporte pas moins un sentiment intime compatible avec la spiritualité de la prière pure (7) Bien d'autres observations du même genre dénotent le sain réalisme d'une psychologie répondant aux aspirations les plus naturelles à l'être raisonnable. L'insistance avec laquelle le Père Hausherr revient sur la nécessité de la foi et son rôle primordial dans la prière, donne à la vie théologale du chrétien la plénitude de sa signification (8). Impuissant à atteindre dès ici-bas la vision intuitive qui sera la béatitude du ciel, l'homme, par sa nature spirituelle et par la grâce du Rédempteur, est appelé à goûter un bonheur qui en est une anticipation réelle. La « contemplation » est le ter­me auquel parvient la vie théologale lorsqu'elle s'épanouit dans une âme fidèle à sa vocation d'enfant de Dieu. L'auteur s'efforce ici encore de détruire les préjugés selon lesquels la contemplation serait un privilège réservé à quelques élus. Il montre qu'elle est plutôt le climat normal dans lequel l'âme trouve le bien suprême promis à sa foi et qui est la paix intérieure. Le mot qui lui paraît le mieux exprimer l'état psychologique de cette paix est le « contentement », cause de joie et motif de reconnaissance, qui laisse l'âme s'épanouir parfai­tement dans l'union avec Dieu (9 )

Le Père Hausherr, cependant, réagit contre une identification pure et simple de la contemplation' avec la perfection chrétienne. Il rappelle que celle-ci se définit, selon l'Evangile, par la charité. Quels que soient les rapports intimes de la charité avec la contemplation, la distinction s'impose dès lors que l'une est connaissance et l'autre amour. La contemplation, en elle-même, n'est pas davantage identique à la prière, mais l'expérience montre qu'elle ne s'établit guère en dehors d'une ambiance créée par la prière. C'est pourquoi la contemplation est appelée communément oraison. Les degrés de l'une s'identifient avec les degrés de l'autre. Il n'en faut pas davantage pour justifier le vocabulaire des anciens qui appelaient « prière pure » le plus haut degré de la contemplation (10).

Le chapitre XV est consacré à la contemplation selon les Exercices de saint Ignace (trois dernières Semaines). La purification qu'elle opère s'obtient, non en « chassant les pensées », comme le voulait Evagre, mais en s'exposant au rayonnement spirituel des mystères de la vie du Christ. Le Père Hausherr s'élève contre une conception volontariste de la méthode ignatienne. Il fait valoir avec raison que la méditation n'est pas le procédé le plus habituel, mais il proteste en outre contre l'usage de ceux qui mettent l'accent sur la résolution, comme si le fruit à retirer des contemplations évangéliques ne consistait pas surtout en l'influence invisible, mais réelle, mystique en un mot, de la vie du Christ. Celle-ci, par delà le fait historique, renferme une vertu qui ne passe pas et renouvelle ses effets sur chacun des contemplatifs qui fixent sur eux un regard rempli d'intelligence et d'amour. On voit combien cette interprétation du petit livre ignacien répond aux besoins religieux les plus actuels. Elle s'appuie sur une donnée profonde de la théologie et marque avec force la valeur objective de la spiritualité chrétienne. Elle coupe court aux objections courantes aujourd'hui qui reprochent à la spiritualité de saint Ignace de tourner trop aisément au psychologisme et au moralisme.

L'« application des sens » a prêté, comme on sait, à deux explications différentes. Le Père Hausherr adopte celle selon laquelle les « sens spirituels » s'identifient avec l'imagination. Il reconnaît, cependant, qu'un tel exercice n'est pas sans relation avec l'usage ancien de l'expression. La méthode des Exercices serait alors une sorte d'acheminement vers l'expérience mystique dont parlent les anciens auteurs. Quant à la présentation que l'auteur propose de la «contemplation ad amorem», paulinienne, christique, elle s'écarte, selon nous, trop librement de la lettre des Exercices. Reprochera-t-on au Père Hausherr de faire peu de cas, apparemment, de la liturgie? Trouvera-t-on qu'il fait trop bon marché de la prière vocale sous prétexte de libérer les âmes inquiètes de leurs distractions ? Ce serait oublier que les Notes publiées dans le présent ouvrage n'ont pas été systématiquement ordonnées et qu'elles répondent aux besoins déterminés d'un auditoire. Mais ce serait surtout négliger le commentaire précis qu'il donne de saint Thomas dans le chapitre VIII. On remar quera également l'importance qu'il attache, conformément aux Exercices de saint Ignace, à l'attitude corporelle qui convient à la prière. S'il ne traite pas plus longuement de la récitation de l'office divin, et en particulier de la psalmodie, c'est que l'occasion ne lui en a pas été offerte et que son propos l'amenait à traiter de la prière chrétienne dans ses éléments proprement spirituels.

Combien un tel livre mérite d'être apprécié de nos contemporains ! Nombreux sont ceux qui cher­chent un guide pour les initier à la prière. Nombreux sont ceux qui sentent un malaise à entrer dans les cadres d'une dévotion désuète, parce que systématisée à l'excès. Nombreux sont ceux qui souhaitent mettre leur piété au diapason d'un monde qui s'est prodigieusement élargi autour d'eux. Le Père Hausherr n'a pas de souci plus constant que de reculer les horizons de l'âme en prière (11). S'inspirant de l'exemple que donne l'Eglise elle-même dans les oraisons du missel, se référant à la prière du Christ en personne, à celle de saint Paul, il lui apprend à sortir de sa solitude, non pour divaguer au gré d'une imagination fantasque, mais pour entrer en communion avec le vaste univers que la Providence divine gouverne souverainement. Ce sont les dimensions cosmiques dont parlent volontiers les hommes de notre temps, qui donnent à la prière du chrétien ses vraies proportions. Si ce livre s'adresse à toutes les âmes éprises d'une vie spirituelle fortement étayée par la doctrine traditionnelle, il s'adresse en particulier aux âmes tourmentées, si nombreuses aujourd'hui, et qui sont en quête d'un équilibre religieux capable de compenser la violence des chocs que prodigue le monde perturbé dans lequel nous vivons. La paix intérieure, l'abandon à Dieu, ce « contentement » dans l'acceptation de la volonté divine, sont des thèmes qui reviennent sans cesse dans les Notes qui suivent. Puissent ces pages, dont on saura gré au Père Hausherr d'avoir consenti l'impression, apporter à tous les lecteurs le réconfort de la foi sereine qu'elles respirent !

M. OLPHE-GALLIARD S.j.

NOTES-Préface

(1) Cette traduction publiée d'abord dans la Revue d'Ascétique et de Mystique en 1934, puis en 1959-1960, a paru en volume chez l'éditeur Beauchesne en 1960 sous le titre Les Leçons d'un contemplatif.
(2) On remarquera la place considérable que tient dans la spiritualité de cet ouvrage l'oraison dominicale et, par conséquent, le thème de la paternité divine.
(3) Voir surtout le chapitre XIII.
(4) Chapitre VI.
(5) Ces deux ouvrages ont paru à Rome dans la collection Orientalia Christiana Analecta, en 1944 et 1960.
(6) Chapitre V.
(7) Chapitre XVII.
(8) Chapitres IX et X.
(9) Chapitre XVII.
(10) ibid.
( 11) Chapitre XI.

                                                                                                                                    INTRODUCTION

Peut-on avoir un amour exagéré de la prière ? De la prière, non. De certaines concomitances terrestres de la prière, oui. Saint Bernard disait : « La mesure d'aimer Dieu, c'est de l'aimer sans mesure » 1. Il n'est pas le premier qui l'ait dit : Origène l'a écrit mille ans avant le docteur cistercien. C'est une formule heureuse pour exprimer ce qui est « la Loi et les Prophètes » : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute Ion âme, de tout ton esprit, de toutes tes forces » 2. Qui nous en indiquera la limite ?

La prière aussi est sans limite, en tant qu'elle est l'aspiration à cette charité totale. Je ne sais si vous avez lu Cassien. Je voudrais que vous l'ayez lu. On remet en honneur, de nos jours, ces vieux auteurs, et c'est une initiative fort heureuse. Eh bien, Cassien, qui représente à beaucoup de points de vue la tradition orientale de son temps, quand il parle de la prière, dit qu'elle est le but de la vie monastique 3. Il veut dire que la prière est l'exercice même de la charité. Vous voyez donc qu'il ne peut pas y avoir d'amour excessif de la prière, puisqu'elle s'identifie avec la charité. Mais cette vérité demande explication, et c'est pour mettre au point vos idées à son sujet que je vais proposer quelques réflexions nécessaires.

« Priez sans cesse, sans vous lasser jamais » 4. Cette recommandation est tellement nette dans l'Evangile, que jamais personne n'a essayé de l'expliquer en un sens purement métaphorique (lui faisant dire autre chose que ce que Jésus voulait lui faire dire). Jamais personne n'a prétendu que c'était une exagération, une manière de s'exprimer selon les habitudes sémitiques, à la mode orientale, par hyperbole. Même les docteurs les plus hétérodoxes ont pris à la lettre cette recommandation du Seigneur. Cette doctrine évangélique n'en est pas moins difficile à interpréter. C'est une nécessité de prier toujours. Saint Luc dit : « en toutes circonstances » 5. Il n'y a donc aucune circonstance dans laquelle il ne faille prier. Mais le texte ne dit pas qu'il faut prier tant que dure cette circonstance. Telle est du moins l'interprétation que l'on peut donner du verset de Luc. D'autres passages du Nouveau Testament précisent : sans cesse, sans interruption, sans intervalles, à travers toute la vie (I Thes, 5, 17), Il faut avouer que, pris littéralement, cela paraît irréalisable, et donc inadmissible.

La solution de ce problème dépend du sens que nous donnons aux mots : prière et « sans cesse »! Si nous prenons « prière » au sens ordinaire de ce mot : prier sans rien faire d'autre, tout ce qui accapare notre attention et la concentre sur autre chose, interrompt la prière. En travaillant des mains, on peut réciter des prières, à condition que ni le travail manuel ni la prière vocale ne réclament toute l'attention ; mais l'un et l'autre seront mal faits dans la mesure même où une part de l'attention nécessaire à la réussite de l'un se détourne sur l'autre. Et comme, quoi que l'on prétende, nous ne saurions penser explicitement à deux objets différents en même temps, cette attention toujours divergente deviendra vite de la contention : banale histoire bien connue dans tous les noviciats. Que dire du travail intellectuel, étude ou enseignement ? Tout dédoublement d'attention s'y solde par une diminution de qualité et de rendement. Tout le monde a expérimenté cela. Irligo de Loyola, malgré sa volonté exceptionnellement forte, ne réussit pas à mener de front l'étude des règles grammaticales et la contemplation déclenchée par certains paradigmes, comme amo Deum ou Credo Deum esse sanctum.

Cette loi psychologique a été reconnue depuis longtemps. Origène en tient compte quand il donne du « sine intermissione urate » une exégèse qui deviendra classique en toute chrétienté orthodoxe : grecque, syrienne, latine. Aphraate, le Sage persan, l'expose indépendamment d'Origène entre les années 340 et 350 ; saint Augustin de même, autour de l'an 400. Ce sont là, il est vrai, des intellectuels qui réfléchissent et qui comprennent en quoi consiste l'essentiel de la vie chrétienne. L'essentiel, ce n'est pas la prière, au sens de formule exprimée ou pensée, la prière exclusive de toute autre activité concomitante appelons-la prière explicite ; ce n'est pas davantage le travail, pénible ou agréable, en tant que poursuite d'un effet temporel quelconque, même d'ordre religieux, moral ou moralisa teur, ou « apostolique ». L'essentiel de la vie chrétienne, c'est fides quae per caritatem operatur : la foi et l'espérance assez vivantes pour devenir actives dans la charité selon saint Paul (Gal. 5, 6) ; pour pénétrer toutes les activités humaines de charité. Saint Thomas dira, inspiré par saint Augustin et toute la Tradition, que la cause de la prière c'est desiderium caritatis : le désir de la charité. Or c'est ce désir aussi, évidemment, qui produit ou anime toutes les oeuvres bonnes.

Le génie d'Origène, et l'on peut bien, sur ce point, dire la simplicité d'Origène, encore ignorant de toutes les complications qui surviendront plus tard, a trouvé la solution valable pour tous les temps : Celui-là prie toujours qui prie plusieurs fois par jour, et qui, dans les intervalles de ces moments de prière, ne fait que des oeuvres bonnes, c'est-à-dire conformes à la volonté de Dieu. Le mot prière a donc deux sens : un sens exclusif de toute autre occupation, et le sens plus compréhensif d'une attitude ou disposition profonde inspirant ou accompagnant nos autres occupations. La solution du problème de l'oraison perpétuelle consiste à déclarer que les actions conformes à la volonté de Dieu sont encore prière. Ces deux sortes de prière peuvent être appelées, la première explicite, la seconde implicite ; ou la première, concentrée, la seconde, diffuse ; ou encore formelle et équivalente. Mais ces épithètes ne contiennent aucun jugement de valeur ; elles expriment la différence psychologique, non l'essence théologique.

Et c'est pourquoi le problème, résolu en principe, demeure souvent, en pratique, très embarrassant. Que veut dire l'adverbe adialeiptôs, incessamment, sans cesse, sans interruption ? Littéralement, c'est clair : cela exclut toute discontinuité, toute diversion, digression, distraction, tout ce qui nuit à la perpétuité d'une chose unique toujours identique à elle-même. L'interruption de la prière équivaudrait alors à la dipsychie, le vice le plus abhorré de nos ancêtres dans la foi, les Pères apostoliques. Mais aucun mot d'une langue vivante n'a jamais conservé en toute sa simplicité le sens étymologique résultant des éléments qui le composent. Et le grec employé par saint Paul avait une longue histoire ! Comme le français de nos jours : quand nous disons : Louis ne cesse de travailler ; Charles plaisante tout le temps ; Emilie ne fait que bavarder, etc., nous trouverions bien ridicule qui prendrait à la lettre ces locutions hyperboliques cependant courantes.

Les logiciens distinguent la signification des mots, celle que donnent les dictionnaires, et la supposition, celle que détermine le contexte. Le contexte immédiat des adverbes, ce sont les ver­bes. Quand ceux-ci désignent un état, une qualité, une situation permanente, rien ne s'oppose à ce que nous prenions à la lettre les adverbes ou les locutions adverbiales telles que toujours, partout et toujours, sans interruption, continuellement. Et de même les adjectifs qualifiant une réalité qui dure. La tristesse et la douleur de saint Paul au sujet de ceux de sa race, les Israélites (Rom., 9, 8), pouvaient être vraiment incessantes, parce que le sentiment n'a pas besoin de s'expliciter souvent en des mots pour persister plus ou moins sourdement à travers toutes les occupations. De même la confiance (II Cor., 5, 6), la joie (Phil., 4, 4), etc... Les verbes être et avoir en particulier servent à exprimer la continuité dans la présence ou dans la possession. « Toi, tu es toujours avec moi » (Luc, 15, 31) ; « les pauvres, vous les aurez toujours, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours » (Mt., 26, 11). D'autres verbes excluent l'état perpétuel et impliquent Faction discontinue. « Je savais que tu m'exauces toujours », dit Jésus à son Père, c'est- à-dire chaque fois que je te demande quelque chose (Jo, 11, 42). Et au grand-prêtre : « J'ai toujours enseigné à la synagogue et dans le Temple (Jo, 18, 20), c'est-à-dire lorsque j'ai enseigné....

Les réalités psychiques comportent à la fois l'état, l'habitus disaient les scholastiques, et l'acte : et les termes qui les signifient prêtent à équivoque. Quand elles s'énoncent en des locutions composées, la nuance peut se trouver marquée par la différence du verbe : « avoir souvenance » ou « garder la mémoire » ne dit pas exactement la même chose que « faire mémoire » de quelqu'un (Cfr II Tira., 1, 3 ; et Rom., 1, 9) ; mais ici-même le langage usuel n'y regarde pas toujours de si près. En tout cas il est des termes qui laissent à l'auditeur ou au lecteur tout le soin de discerner de quoi il s'agit : état, habitus, continuité véritable ou actes successifs qualifiés de perpétuels soit à cause de leur durée quand ils existent, soit à cause de leur réitération fréquente quand ils ont cessé d'exister. De ce nombre sont les verbes qui signifient prier, remercier, se réjouir, se souvenir. Précisé­ment ceux qui intéressent notre sujet.

* *

Et c'est pourquoi il y a eu des erreurs d'exégèse chez des ascètes animés d'une grande ferveur, mais non secundum scientiam. L'antiquité leur donne plusieurs noms plus ou moins exacts et plus ou moins injurieux. Le plus fréquent et le moins faux est celui de Messaliens, en syriaque, ou en traduction grecque, Euchites : c'est-à-dire partisans ou spécialistes de la prière. Ils pensaient et enseignaient qu'il ne faut jamais faire autre chose que prier, au sens propre et exclusif de ce mot. Ils n'admettaient point que le travail pût avoir valeur de prière. Pour les Messaliens, le conflit entre l'obligation de prier et l'obligation de travailler n'existait pas : ils le supprimaient en interdisant le travail, au moins manuel : le Seigneur n'avait-il pas dit : « Ne travaillez pas pour la nourriture périssable » ? (Jo, 6, 27).

Il y aura peut-être à revenir sur ces hérétiques. De nos jours, on dit plutôt : Puisque le travail est prière, il n'est pas nécessaire de le réduire pour prier autrement. D'autant, ajoute-t-on volontiers, que la loi de l'efficacité humaine, sociale, voire ascétique, joue tout entière en faveur des activités à rendement constatable. Les Messaliens aussi étaient férus d'efficacité. spirituelle, pensaient-ils, mais ils confondaient le spirituel avec le psychologique. Ils manquaient de foi. Ils voulaient constater. Et cet appétit d'expé rimentation leur faisait mépriser le baptême : peuh ! il ne change rien aux inclinations et au» habitudes vicieuses ! Seule la prière assidue er aura raison, surtout si elle se fait selon la bonne méthode ! Les activistes de nos jours semblent aux anti podes de ces vieux hérétiques : du moins leur conclusion (si c'en est une, et non pas une simple assomption), s'oppose diamétralement à cette erreur d'autrefois. Prier ? Mais le travail est uni prière, la meilleure des prières : nous n'avons don pas à nous soucier d'exercices de piété qui déroberaient un temps précieux à nos activités sociales et apostoliques.

Ceux-ci aussi manquent de foi, parce que eux aussi ne jurent que par l'efficacité constatable. Ils croient ce qu'ils voient. C'est pourquoi ils se disent réalistes. Comme si la grande réalité était celle de nos statistiques ! Phénoménologie ! Saint Paul est bien vieux jeu, qui recommande aux Corinthiens de « contempler non pas ce qui se voit, mais ce qui ne se voit pas », sous prétexte que « ce qui se voit est temporel, et ce qui ne se voit pas, éternel » (II Cor., 4, 18).

Ni les Euchites, exclusivistes de la prière, ni les activistes, monomanes du remue-ménage, n'ont rien compris au spirituel. Ceux-là le confondaient avec le psychologique expérimental, ceux-ci avec l'expérimental sociologique. Et au fond, peut-être, les uns et les autres obéissent-ils à la loi du moindre effort. En tout cas, à celle du moindre renoncement. Besoin de sentir en soi-même, besoin de constater autour de soi, c'est un même refus du justus meus ex fide vivit. Une même recherche de signes et de preuves, « surnaturels » pour les Messaliens, faux mystiques, terrestres et mesurables pour les anti-mystiques activistes. La tradition demande l'un et l'autre ; ora et labora, dans une proportion variable sans doute suivant les vocations, mais jamais l'un sans l'autre, ni même jamais l'un au détriment de l'autre. Le problème de la « prière continuelle » demeure, pour chacun d'entre nous, même après Origène et saint Augustin.

Encore vaut-il la peine de rappeler ce qu'ils ont dit. Voici Origène, peu suspect de laxisme ou de mésestime pour le spirituel. Le passage est classique (De Oratione, XII) : ...« Prier sans cesse selon l'ordre de saint Paul conforme au dessein de Jésus... » « Comme les oeuvres de la vertu et l'accomplissement des préceptes font partie de la prière, il prie sans cesse, celui qui unit la prière aux oeuvres obligatoires et les oeuvres à la prière. Ainsi seulement nous pouvons regarder comme réalisable l'ordre de prier sans cesse : il revient à envisager toute la vie du saint comme une seule grande prière, dont ce qu'on nomme habituellement la prière n'est qu'une partie ».

Cent ans après Origène, Aphraate, ce « disciple des Saintes Ecritures » (Démonstrations, XXI1, 26), enseigne ceci « La pureté de coeur est une prière meilleure que toutes les prières dites à haute voix. Le silence uni à une conscience nette vaut mieux que la voix haute de l'homme qui crie. » Après cette déclaration de principe, Aphraate fait défiler les patriarches, Abel à leur tête : leurs sacrifices et leurs prières ont toujours été agréés par Dieu à cause de la pureté de leur coeur : Abraham, Jacob, Moïse, Elie, David et beaucoup d'autres. Mais cette insistance sur la pureté du coeur requise pour la prière ne range par Aphraate avec ceux qui la réclament en vue de la contemplation. Il ne rêve pas d'un état de prière à la manière d'Evagre ou de Cassien ; la pureté de l'oraison reste pour lui d'ordre moral, et ne passe pas comme chez ceux-là dans l'ordre psychique et expérimental.

Parce que le Seigneur a dit : Il faut prier toujours et ne jamais se lasser (Luc, 18, 1), et l'Apôtre : Priez sans interruption (I Thess., 5, 17), ce qui doit s'entendre, sainement, en ce sens qu'il ne faut pas un seul jour omettre de prier à des moments déterminés saint Augustin nous dit : « Loin de la prière l'abondance des mots, mais non pas l'abondance de la supplication, si persiste une fervente attention. Parler beaucoup en priant, c'est traiter une chose nécessaire avec des mots superflus ; mais prier beaucoup, c'est, chez Celui que nous prions, frapper d'un coeur pieux avec une longue insistance. Le plus souvent cette affaire se traite avec des soupirs plus qu'avec des phrases, avec des larmes plus qu'avec des discours. Car il met nos larmes sous son regard (Cfr Ps. 55, 9), et notre gémissement n'est pas caché (Cfr Ps. 37, 10) pour Celui qui, ayant créé toutes choses par son Verbe, ne désire pas le verbiage humain ». On peut aimer trop les concomitances terrestres de la prière.

Consciemment, et c'est pharisaïsme. Inconsciemment, et c'est illusion.

Les pharisiens dévoraient les biens des veuves (Luc, 20, 47) tout en affectant de faire de longues prières. Le grec prophasis employé là s'oppose à aletheia (Cfr Phil., 1, 18) qui veut dire vérité, authenticité. Se donner l'air de prier (simulantes, dit justement la Vulgate en Saint Luc), c'est ne pas prier du tout. Qui en est là, subira une plus sévère condamnation, parce qu'il simule une chose sainte dans un but immoral. Depuis Molière, cela s'appelle en français tartuferie. Tartufo, en italien, veut dire truffe. Nos intentions peuvent être truffées, ou tartufées, d'arrière-pensées ou d'arrière-désirs, sans que nous nous en rendions bien compte. Le disciple bien-aimé lui- même et son frère Jacques se sont entendu dire par le Seigneur Jésus : « Vous ne savez pas quel esprit vous anime » (Luc, 9, 55). Nous sommes corps et âme. L'un et l'autre peu vent chercher dans l'accessoire de la prière des satisfactions d'ordre peu spirituel, telles que repos contentement de soi, jouissances esthétiques. Un de mes vieux maîtres, qui était un grand travailleur, aimait à dire : « La sainte vertu de paresse à laquelle nous sommes tous, et moi-même à mes heures, profondément enclins », la paresse peut trouver son compte dans une quiétude d'oraison qui n'est pas nécessairement une oraison de quiétude ! Surtout si par une exégèse un peu large de certaines « additions » de saint Ignace, on professe que pour mieux prier il faut prendre la position corporelle la plus commode. (Exercices spirituels, Première Semaine, 4e addition).

Le vieux « sage persan », Aphraate, avait déjà mis en garde contre la tentation de négliger, sous prétexte de prière, des devoirs urgents et ennuyeux ! comme certains services à rendre au prochain. « Dieu a dit par le prophète : Ceci est mon repos : faites reposer ceux qui sont accablés (Is., 28, 12). Fais donc le repos de Dieu, ô homme, et tu n'auras pas besoin du : Pardonne-moi. Fais reposer les accablés, visite les malades, occupe-toi des pauvres, et cela est prière. Et je t'assure, mon cher, chaque fois qu'un homme fait ainsi le repos de Dieu, cela est prière... (Démonstrations, IV, 14).

« Sois donc attentif, mon cher : s'il se présente à toi quelque chose d'agréable à Dieu, ne dis pas C'est le temps de l'oraison, je vais prier et je ferai ceci après. En attendant que tu aies achevé ta prière, la chose qui aurait fait plaisir à Dieu t'aura échappé ; tu auras perdu l'occasion de faire la volonté et le bon plaisir de Dieu ; tu auras par ta prière commis un péché. Fais ce qui plaît à Dieu : c'est cela prier » (14) ; « Ecoute la parole de l'Apô­tre : Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés (I Cor., 11, 31) : Juge toi-même ce que je vais te dire : Si tu pars pour un long voyage, et qu'il t'arrive d'avoir soif à cause de la grande chaleur ; si alors tu rencontres un frère et que tu lui dises : Soulage-moi de la soif qui m'accable ; qu'alors il te dise : C'est l'heure de l'oraison, je vais prier et ensuite je me rendrai chez toi ; en attendant qu'il ait prié et vienne à toi, tu mourras de soif. Que t'en semble ? Qu'est-ce qui vaut mieux pour toi, qu'il aille prier ou qu'il apaise ton tourment ? Ou encore, si tu vas en voyage en hiver, »... tu pourras mourir de froid pour la même raison. « Quelle utilité aura alors l'oraison de celui qui ne soulage pas la souffrance du prochain ? Le Seigneur n'a-t-il pas déclaré que nous serions jugés sur nos oeuvres ? » Voilà pour le penchant à l'euchitisme. Mais le sage persan connaît aussi la tendance opposée : « Ce que je t'ai écrit, savoir que quand on fait la volonté de Dieu, cela est prière, il me semble que c'est exact. Mais parce que je te l'ai dit, ne va pas te relâcher de la prière, et ne cède pas à l'ennui, selon que Notre-Seigneur a dit : Priez et ne vous lassez point. Applique-toi à la veille, chasse de toi la somnolence et la pesanteur ; sois vigilant jour et nuit, et ne te laisse pas aller au découragement » (Dém., IV, 16).

Concomitance terrestre encore, le désir de nous procurer l'estime d'autrui, ou, à son défaut, la nôtre, par notre application constatable à la prière. Le titre d'homme d'oraison peut encore avoir son utilité dans certains milieux, tels que des communautés ferventes. Ça coûte évidemment cher de s'attirer une réputation de curé d'Ars. Mais il n'en faut pas tant pour être bien vu d'un supérieur ou d'une maîtresse des novices. Et Dieu sait quelles « heureuses » suites cela peut entraîner à plus ou moins longue échéance ! Le fond de la psychologie humaine n'a pas changé, depuis que le Maître de toute sainteté, parce qu'il savait ce qu'il y a dans l'homme (Jo., 2, 25), a indiqué quel est le grand ennemi de toute droiture et de toute honnêteté : s'afficher, se faire remarquer, clairon­ner, s'arranger pour être vu et honoré, prendre une mine de jeûneur en temps de carême, etc..., en un mot : paraître ! Les anciens spirituels redoutaient terriblement ce vice : nous, nous tolérons à peine qu'on nous le rappelle, fût-ce avec les mots des anciens. Sans doute l'avons-nous définitivement vaincu, ce chancre qui détruit tout mérite devant Dieu, et qui, en nous, empoisonne la meilleure de toutes les joies, la seule joie à vrai dire : celle de n'être connu que de Dieu, celle de sentir un seul regard se poser sur nous lorsque nous prions (et quoi que nous fassions !), le regard du Père qui voit dans le secret. Or, c'est à prendre ou à laisser. Si la prière naît du desiderium caritatis, du desiderium vanitatis ne peut naître qu'une affreuse contrefaçon de prière. « La vaine gloire perd tout. Elle se mêle à tout. Elle se nourrit de tout. Elle a la vie dure. Elle ne meurt que de lente inanition, c'est-à-dire de silence et de disparition totale, autrement dit de sincérité totale dans le désir d'être connu de Dieu seul. Elle se sert de citations sacrées : Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres » (Théologie de la vie monastique, Paris 1961, p. 406). Elle se garde de citer la suite !

Pourtant le Seigneur « ne s'est pas arrêté là ; Il n'a pas mis là le point final. Il a ajouté : Et qu'ils glorifient votre Père qui est aux cieux » (S. Augustin, Commentaire de la première Epître de S. Jean, Traité VIII, 2). Qui cherche ou seulement accepte une satisfaction vaniteuse « a voulu sa propre gloire, non celle de Dieu. Il a cherché sa propre utilité, au lieu d'aimer la volonté de Dieu. De pareilles gens l'Apôtre dit : tous recherchent leurs propres intérêts, non ceux de Jésus- Christ » (Phil., 2, 21). Sans doute est-il possible d'avoir une intention pure, même dans le succès terrestre. Comme il est possible de renoncer de coeur à tout ce qu'on possède, même en conservant la possession matérielle de sa fortune. Aussi bien le Seigneur n'a-t-il pas dit que c'est impossible. Mais il a dit, et c'est bien assez pour éveiller une salutaire méfiance : « Comme il sera difficile à ceux qui ont des richesses d'entrer dans le Royaume de Dieu ! » (Marc, 10, 23). Et devant la stupéfaction produite par ces paroles, loin de les rétracter, il reprit : « Mes enfants, comme il est difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu » (Mc., 10, 24-25).

La vanité fera-t-elle moins obstacle que l'argent ? Alors que l'argent n'est qu'un moyen ; et la vaine gloire la fin ? Depuis que tout le monde écrit des livres, et qu'il y a des recensions, le cloître lui-même ne protège plus contre la tentation de procurer la gloire de Dieu en acquérant pour soi une juste part de gloriole humaine. Les grands ancêtres monastiques enseignaient unanimement à fuir les honneurs, parce que c'est ce qu'il y a de plus mondain dans le monde, et à aimer en tout la dernière place : oinni vilitate et extremitate contentus sit (Reg. S. Benedicti, cap. VII, 149). Ce n'est encore que le sixième degré d'abaissement : il en reste six autres à monter ! Certain maître de vie spirituelle, et qui n'est pas un moine, va même jusqu'à prétendre que sans « le désir des opprobres et des mépris » on ne saurait avoir la véritable humilité ( S. Ignace , Exercices spirituels, n. 146), ni donc travailler sérieusement à la plus grande gloire de Dieu. D'aucuns regrettent que la devise A.M.D.G. ne connote pas explicitement cet aspect négatif, comme fait par exemple le Soli Deo Gloria.

Il y a deux gloires, la vraie qui n'appartient qu'à Dieu ; et celle , toujours vaine, qui vient, ou qui ne vient pas, à l'homme de la part de l'homme. Elles sont incompatibles. On ne procure la première, par la prière et par toute autre chose, qu'en rejetant la seconde. Fièrement, comme le Seigneur Jésus : « De gloire qui vient de la part des hommes, je n'en reçois pas » (Jo., 5, 41). Si, par malheur, et par bassesse d'âme, nous l'acceptions, la possibilité même de prier vraiment en mourrait, comme meurt une plante privée de sa racine : « Comment pourriez-vous croire, vous qui tirez les uns des autres votre gloire, et de la gloire qui vient de Dieu seul n'avez nul souci ? » (Jo., 5, 44). Toute concession à la vaine gloire tend à faire de notre prière une prophasis, une contrefaçon, une hypocrisie. Le remède : « Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte , et prie ton Père qui est là, dans le secret » (Mt., 6, 6). Et souhaite de toute ton âme que dans le secret de ton coeur ton Père céleste ne voie d'autre désir que celui de son Esprit, toujours conforme au dessein de Dieu. Le « Notre Père » n'est pas une prière parmi beaucoup d'autres ; il est la prière qui donne leur sens à toutes les autres : toute la gloire à Dieu notre Père à nous toute la joie de son amour : l'un et l'autre par Lui et avec Lui et en Lui.

Dans la Sainte Ecriture : il est souvent question de gloire, et c'est presque toujours de Dieu qu'il s'agit ; il est souvent question de béatitude, et c'est presque toujours à propos de l'homme L'homme est créé pour être heureux en vivant pour la gloire de Dieu. « Ainsi parle le Seigneur Jahvé : Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, que le vaillant ne se glorifie pas de sa vaillance, que le riche ne se glorifie pas de sa richesse ! Mais qui veut se glorifier, qu'il trouve sa gloire en ceci : avoir de l'intelligence et me connaître. Car je suis Jahvé, qui exerce la bonté, le droit et la justice sur la terre : Oui, c'est en cela que je me complais, oracle de Jahvé » (Jérémie, 9, 22-23).

NOTES

(1) De diligendo Deo, ch. 1, 1.
(2) Deutéronome, 6, 5.
(3) Conférences, I, 7-8, Trad. Pichery, Coll. « Sources Chrétiennes », n" 42, t. I, p. 84-85.
(4) Luc, 18, 1.
(5) Ibid.