VIII
Qualité de la prière
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Peut-on prier mal ?
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L'important n'est pas de bien prier, c'est de prier. Il y a des gens qui ne prient même pas « mal ». Dieu soit loué de ce que vous priez mal. Mais qu'en savez-vous ? Qu'est-ce que vous appeler « prier mal » ? Ce n'est pas prier mal que de se sentir misérable, c'est magnifiquement prier ! On reconnaît son rien et on consent à n'être qu'un creux, que Dieu remplira parce qu'il est puissant et riche.
Qu'appelez-vous mal prier ?
Est-ce prier avec distraction ?
Eh bien, moi, je vous dis de la part de Dieu (ou tout au moins de la part de saint Thomas) que vos distractions n'empêchent pas votre prière d'être bonne et excellente. Elles ne sont surtout pas une raison pour vous en éloigner. « Que mes distractions louent le Seigneur ! » Plus je redouterai les distractions, plus je prierai et plus je sourirai de mes distractions.
Dans la Somme théologique, 2' 2-, q. 83, a . 13, saint Thomas traite la question des distractions dans la prière. J'ai souvent exposé la doctrine de cet article dans des retraites. Pour mon auditoire cela a tou jours paru être une opinion personnelle. Relisons donc cet article : L'attention est-elle une condition nécessaire de la prière ? à partir de ses solutions 1.
1. Il prie bien « en esprit et en vérité » celui qui s'est mis en prière à l'instigation de l'Esprit, même si, dans la suite, par faiblesse, il laisse son esprit s'évader.
2. La débilité naturelle de l'esprit humain ne lui permet pas de demeurer longtemps dans les hauteurs. Le poids de la faiblesse humaine ramène l'âme à des régions plus basses, et l'esprit qui dans la prière avait pris son essor vers Dieu qu'il contemplait, se trouve soudain errant à l'aventure : c'est là notre infirmité.
3. Si c'est de propos délibéré que l'esprit s'égare, c'est un péché et un obstacle au fruit de la prière. C'est contre ce défaut que saint Augustin recommande : « Lorsque vous priez Dieu par vos psaumes et vos hymnes, méditez dans votre coeur ce que vous formulez de vos lèvres » (Règle). Mais la distraction non délibérée n'enlève point son fruit à la prière. « Si affaibli par le péché, dit saint Basile, vous ne pouvez vous fixer dans votre prière, maintenez-vous autant que vous le pouvez, et Dieu vous pardonnera : car ce n'est point par négligence, mais par fragilité, que vous ne pouvez, comme il faudrait, vous tenir en sa présence » 2.
On aime trop à s'accuser en confession d'être distrait dans ses prières. Accusation facile. Cela aide à amener le reste. Vous vous en accuserez moins souvent, si vous réfléchissez que la distraction n'est un péché que si elle est un manque de respect envers Dieu.
Nous disons souvent que la cause des distractions dans la prière est l'imagination, qu'il faut nous en garder. On croit que les « préludes » ont pour but de l'occuper. Ce n'est pas vrai du tout. Pourquoi se méfier a priori de l'imagination ? Son activité est connexe, ou du moins touche de près l'exercice des autres facultés : elle est nécessaire à toutes leurs fonctions.
L'imagination est nécessaire, en effet, à l'intelligence qui est la faculté de la prière pure. Elle est nécessaire aussi aux affections du coeur. C'est la mémoire qui est le trouble-fête. L'intelligence a une terrible propension à se laisser saccager par la mémoire au temps de la prière 3. Il faut donc savoir se servir de l'imagination et se défier de la mémoire. Il s'agit là d'une vraie libération. Quand les années avancent, les vieux souvenirs remontent. Veiller.
L'âme n'atteint la vraie liberté intérieure que lorsque le souvenir des choses laisse imperturbable. Sans cette apathia, pas de prière pure possible. Heureux surtout celui qui ne garde pas le souvenir des peines qu'on lui a faites. Heureux celui dont le pardon est un oubli.
Tandis que la rancœur est une amertume consentie, qui dépend de la volonté, le souvenir n'en dépend guère. On doit pourtant tâcher d'oublier, car aussi longtemps qu'on n'oublie pas, même quand on est calme, les impressions anciennes remontent à la pensée et empêchent de prier.
La cause des distractions est dans la mémoire, surtout celle des peines. Qu'appelez-vous mal prier ? Est-ce prier avec sécheresse ? La sécheresse peut être aussi mystique que l'ivresse.
— Ma sécheresse, direz-vous, j'en suis la cause : donc ma prière est mauvaise.
— Non. Si vous avez admis la cause, sans doute avez-vous mal fait. Mais les suites de nos péchés ne sont pas des péchés. Elles sont destinées à nous convertir en expiant les péchés. Des maladies sont suite de péchés : elles ne sont pas des péchés.
La sécheresse, même si elle est la conséquence d'une faute, est porteuse de grâces. Les anciens l'appelaient déréliction. Ils avaient de grandes théories à ce sujet. Pour eux, tous les genres de déréliction sont salutaires, sauf la déréliction éternelle. Si vous continuez à prier malgré cette sécheresse, vous finirez par avoir raison de sa cause et ce sera une victoire.
Le seul problème est de persévérer dans la prière.
Nous disons beaucoup trop facilement que nous sommes dans la sécheresse. Ce n'est pas vrai. Nous y sommes beaucoup moins que nous ne le disons. Nous le reconnaîtrons, si nous sommes sincères.
Peut-être le disons-nous un peu pour paraître, un peu pour nous rendre intéressants. Il y a quelque chose d'anormal dans l'habitude de parler trop de notre sécheresse. En tout cas, il ne faut pas s'en vanter ! C'est peut-être plus prudent et plus humble. Cependant, quand nous sommes dans la sécheresse, il nous est permis de désirer en sortir. Persévérer dans ce désir, c'est pratiquer l'espérance. Mais il y a des personnes qui ne veulent pas en sortir.
Qu'appelez-vous mal prier ?
Est-ce prier avec ennui?
— L'ennui fait injure à Dieu !
— Et moi je dis : vive l'oraison de l'ennui ! — Pourquoi ? Parce qu'elle est une victoire beaucoup plus grande. C'est la prière qui ressemble le plus à celle de Notre-Seigneur au jardin des Oliviers : coepit taedere 4. Loin de céder, il répète la même prière et avec d'autant plus d'instance. Si telle est votre oraison, il n'est rien de plus glorieux à Dieu. Que faire pour surmonter l'ennui ?
— Avoir patience. Il faut, non pas surmonter l'ennui, mais s'y soumettre, rester dessous. Subir l'averse. Rester dans cette prière ; ne pas faire autre chose que demeurer là. Notre-Seigneur nous encourage : non deficere. En grec : enkakein: ne pas se laisser submerger par son mal. Tenir bon : c'est une prière bien suffisante. Dieu ne vous demande pas autre chose pour le moment.
Qu'appelez-vous mal prier ?
Vous manquez de ferveur sensible ? Dieu soit loué ! « Je suis une créature sans ferveur... » Reconnaissez-le tout simplement. Si votre ferveur est une ferveur de volonté (et elle peut l'être toujours), montrez-la, en durant, c'est-à-dire, en prolongeant d'une demi-minute votre prière, si possible.
En définitive, qu'est-ce que mal prier ?
— C'est prier contre la volonté de Dieu, telle qu'elle est connue.
-- C'est prier contre la charité.
Toute autre prière est excellente. Concluons : nous n'avons aucune excuse, du fait de nos vicissitudes dans la prière, pour nous en éloigner. Bien au contraire. |
Attention et distractions dans la prière.
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La distraction n'empêche pas la prière. Elle peut être une prière, aussi longtemps qu'elle n'est pas un péché.
— Mais toutes les distractions dans la prière ne sont-elles pas des péchés ?
— Erreur totale ! Je répète cela depuis trente ans, mais cette partie de mon discours s'est toujours révélée inefficace. Saint Thomas , pourtant, le dit : Votre distraction vient peut-être d'une faiblesse qui vous est particulière, d'une faiblesse physique, par exemple ? Dieu ne vous demande pas de vous exténuer en essayant de prier d'une façon incompatible avec vos moyens physiques. A supposer même que votre faiblesse de santé provienne de vos péchés, ïl faut l'accepter comme une volonté de Dieu. Votre acceptation est une prière.
Un moustique exaspère vos oreilles ? Il est envoyé par Dieu : pourquoi vous empêcherait-il de prier ? Que dire encore ? C'est trop simple, n'est-ce pas ? et cela ne vous dit rien...
Moi, tout docteur en philosophie que je sois, moi qui me pique d'avoir lu Saint Jean de la Croix , Sainte Thérèse, Evagre le Pontique et bien d'autres, j'en suis au même point que la bonne femme qui sait tout juste dire son Rosaire ?
— Oui. Et même le Pape ; et même Notre-Dame. La Sainte Vierge Marie a dû faire des travaux de toutes sortes dans son ménage : rien ne démontre que son attention à la prière explicite ait été perpétuelle. Pourtant, elle n'a jamais péché ; jamais elle n'a oublié que Dieu était Dieu, et elle, sa créature.
Qu'est-ce donc qui fait la valeur de la prière ? La prière vaut ce que vaut le motif qui la fait faire. Elle est méritoire en vertu de ce motif aussi longtemps qu'on ne l'a pas rétracté volontairement.
Voilà où intervient le problème de l'attention et de son contraire : la distraction.
Je me mets en prière. Je suis attentif au moins au commencement de ma prière. Je n'agis pas comme un automate. Après ce premier instant, l'attention continue n'est pas nécessaire dans la prière vocale. La seule chose interdite, c'est de se livrer volontairement à la distraction : ce serait manquer de respect envers Dieu.
En réalité, la « distraction » n'est jamais volontaire. Etre distrait, signifie étymologiquement être entraîné de force.
La distraction non volontaire n'est pas un empêchement à la prière vocale. Il faut admettre cela. Quant à l'attention, elle est de divers degrés, selon saint Thomas .
On peut faire attention aux mots que l'on dit. Il le faut bien quand on remplit une fonction à l'office divin du choeur. Quand on récite un capitule, ce n'est pas le moment de se livrer à une contemplation profonde. Ce point de vue mis à part, cette attention verbale est celle qui a le moins de valeur. Elle est d'ailleurs aussi la plus difficile. Elle est même impossible, littéralement. Il faut s'en convaincre une bonne fois.
On peut faire attention à l'objet de la prière, à ce qu'on veut demander. Ceci est plus facile, car cet objet se réduit à peu de choses, et même souvent à une seule.
Cependant, cette attention n'est pas encore la meilleure : l'objet de la demande est toujours de petite importance, s'il est humain à moins d'être le Fiat voluntas tua du Pater. On peut prier pour telle ou telle personne. On peut faire célébrer la messe à une intention recommandée. — Mais croyez-vous que le prêtre doive ou puisse faire attention durant toute la messe à cette intention ? Ce lui est interdit. Il y a des « memento » fixés par les rubriques et ils doivent être courts. Le prêtre ne doit pas accorder à la personne pour laquelle il prie plus de temps qu'il n'est nécessaire pour la nommer ou se la rappeler.
Troisième attention : fixer l'esprit sur la personne à qui s'adresse la prière : c'est Dieu, même si c'est un saint.
Nous voilà ramenés au Rosaire. Son excellence consiste en ce qu'il est une prière mentale contemplative. Il nous élève vers Dieu, à condition que nous soyons attentifs à ses mystères. Si vous n'êtes pas libérés des Ave Maria et des intentions inférieures, vous ravalez votre Rosaire, vous négligez cette occasion magnifique de faire pénétrer les idées de la foi dans votre vie, vous en faites un exercice purement humain.
Je connais de saintes âmes et un grand nombre qui prennent leur chapelet dès qu'elles n'ont rien à faire. Il leur est un ascenseur pour monter à l'étage supérieur où l'on se délasse dans le souvenir de l'amour de Dieu pour nous. Certaines religieuses récitent l'Office de la Sainte Vierge au choeur. Pendant ce temps, l'une d'elles joue à l'orgue quelque chose pour maintenir les voix au ton voulu. On y est habitué, on n'y pense plus
Récitez les Ave Maria de la même manière, sans y penser du tout.
— N'est-ce pas faire injure à la Sainte Vierge ?
— Pas le moins du monde ! Vous libérez votre esprit pour penser à elle et à Dieu.
Il reste que la vraie recherche de la prière se témoigne par l'attention.
L'attention est nécessaire à l'oraison. Non pas absolument pendant tout le temps de la prière, mais pour obtenir l'effet de réconfort spirituel que la prière n'apporte pas dans la distraction. L'attention est nécessaire aussi, si l'on veut monter dans la hiérarchie des priants.
L'attention ne consiste pas à se faire violence. Saint Louis de Gonzague fit un jour le voeu de prier une heure entière sans distraction. Il se cassa la tête. Ce n'est pas par une violence de cette sorte qu'il faut conquérir l'oraison pure. On l'obtient beaucoup plus sûrement par la persévérance, et par la sincérité, la simplicité, l'humilité, unies à la confiance. Pour que la méditation se poursuive avec une attention soutenue il faut que l'objet en soit intéressant.
Comment susciter en soi-même l'intérêt ? Le problème est d'ordre psychologique et moral.
Les distractions sont très précieuses à cause de leur valeur d'indication. Ce sont des sortes de rêves à l'état de veille sur ce qui nous préoccupe. |
Les rêves qui surviennent durant le sommeil
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Sont en dehors de la morale, mais en qualité de signes, ils sont révélateurs de ce qu'il y a au fond d'une âme : les psychanalistes en ont exagéré la portée, mais le fait est que les rêves ont fait surgir toute une littérature, l'onirocritique (de oneiros, songe).
De même, à leur degré, les distractions. Elles sont de la réflexion non dirigée volontairement. Il est très utile de les examiner pour voir d'où elles viennent habituellement. C'est pourquoi les directeurs à qui on demande des conseils à propos des distractions ont raison de poser des questions à leur sujet : « Pensez-vous toujours à la même chose : occupation, personne, souvenir du passé, possibilité d'avenir ? » Là se révèlent les penchants du coeur.
Quant à supprimer les distractions, il n'y a qu'un moyen, c'est d'installer dans l'âme un intérêt supérieur à celui qui les occasionne. ... C'est vite dit. Mais comment s'y prendre ? La méditation chrétienne est faite pour nous apprendre à vivre religieusement et chrétiennement. Reprenons le problème de tout à l'heure.
Pour m'intéresser à cette méditation chrétienne, il me faut comprendre que la vie du chrétien est d'un très haut prix, que là se trouvent mon intérêt, mon avantage, et que je ne peux rien faire de mieux sinon d'employer toutes mes forces pour qu'elle soit le meilleur possible. Toutes les lectures, tous les sermons peuvent contribuer efficacement à éliminer les distractions.
Vous dites : « Je n'ai pas résisté suffisamment aux distractions pendant la prière ». Pendant la prière ? c'est trop tard pour résister. Ce n'est pas totalement inutile, mais quand on est sur une pente, il n'y a pas moyen de supprimer la loi de la gravitation. La nature nous oblige à rouler dans le sens de la pente. Pour remonter cette pente, quel effort ! Que faire donc ? Il faut combattre les distractions de loin, en donnant à notre coeur une pente habituelle favorable à la méditation.
Autrement dit, susciter en nous un intérêt dominant pour l'objet de nos méditations. C'est pourquoi il est très important de présenter la vie chrétienne aux âmes sous un jour attrayant, à condition toutefois que ce soit du vrai, et non du toc. Celui qui a étudié le christianisme et qui est persuadé d'y trouver le trésor, la perle rare, celui-là est prémuni contre les distractions, hormis celles qui tiennent à la mobilité de notre esprit ou à la faiblesse de nos nerfs. Ces distractions-là, aucun intérêt ne nous en préserve. Ce serait déjà merveilleux si nous étions délivrés des divagations qui tiennent de la pente de notre coeur. Ce n'est pas du temps perdu de ressasser perpétuellement la pensée de l'amour de Dieu pour nous et du nôtre pour lui. Amor meus, pondus meum, dit saint Augustin.
Comment fixer ce « poids » dans notre âme ? En nous persuadant que rien n'est meilleur en soi et ne vaut mieux pour nous que l'amour de Dieu. Nous sommes sans défense contre l'amour dont nous sommes l'objet. Quand une personne digne d'estime nous manifeste de l'affection, nous sommes vaincus d'avance. Cette spiritualité qui nous fait considérer d'abord l'amour de Dieu pour nous n'est pas « originale », ou « faible ». C'est la grande force. Si nous étions persuadés que nous sommes l'objet d'un amour perpétuel de la part de Dieu, nous serions prémunis contre les distractions.
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Tentations dans la prière.
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Rien n'est odieux au démon comme la prière. Nous sommes au monde pour parvenir à contempler Dieu. La création entière n'existe que pour nous permettre de monter à la contemplation de Dieu, qui est le « suprême désirable ». Il n'est pas étonnant que la prière soit odieuse à l'être qui est la haine personnifiée. Parfois le démon fait violence au corps et provoque des phantasmes dans l'imagination, et l'intelligence peut se laisser tromper. Mais Dieu ne permet au démon d'agir sur les corps que dans certaines limites.
En tout cas, il ne peut agir directement sur l'intelligence : tel est l'enseignement traditionnel des Pères. Le démon use de moyens plus subtils que les illusions des sens. Il présente des choses si agréables ou si utiles à considérer, qu'on risquerait de s'y arrêter, même alors que Dieu attire l'âme à la pureté totale et au silence. Justement, parce qu'on est en silence et dans le calme, certains souvenirs, des idées, des formules longtemps cherchées en vain, s'offrent comme d'elles-mêmes. Alors, grande tentation : « Puisque j'y pense, je cours le faire... je recommencerai la prière plus tard ». — Ou encore : « J'ai cherché longtemps la manière d'exprimer telle idée, le joint de deux pensées. Je note bien vite ce qui me saute en ce moment à l'esprit ». Tentation !
Le Père Longhaye avait fait le voeu de ne jamais employer dans ses tragédies un vers qui lui serait venu dans la prière. Il y a des choses que le démon, pendant la prière, nous présente comme nécessaires et plus importantes que la prière elle-même. Par exemple notre propre réputation. Ou encore la vie quotidienne avec ses devoirs pressants, ses besoins inévitables. Jetons par-dessus bord tous ces soucis. A ce moment, ce n'est ni notre foi, ni même notre raison, qui nous rappellent ces nécessités. Ce sont nos passions, nos inquiétudes, nos peurs de l'insuccès... Si nous avons des distractions dans la prière, c'est que nous ne sommes pas détachés de nous-mêmes. Autre souci « nécessaire » : les inquiétudes relatives à la famille. Elles sont harcelantes pendant la prière. On doit y veiller et se rappeler ce que dit le Seigneur : « Celui qui vient à moi et ne hait pas son père, sa mère, ...et même sa propre vie, ne peut être mon disciple » 5. D'ailleurs, ces soucis ne servent absolument à rien : ni à nos parents, ni à nous-mêmes.
Sur ce point, le christianisme est moins exigeant que les dieux monstrueux de l'antiquité : Moloch ou Astarté, auxquels les parents sacrifiaient leurs fils et leurs filles. A Rome, le Paterfamilias jugeait si on devait conserver l'enfant naissant ou s'il fallait le faire disparaître. Et nous refuserions au Christ le peu qu'il nous demande, parce qu'il nous a libérés de ces exigences inhumaines ?
Mais comment écarter l'idée de ces prétendues nécessités ? Nous ne les surmonterons qu'au prix d'une ascension vers la nécessité essentielle : faire notre salut et contribuer au salut de ceux que nous aimons.
Le Seigneur nous presse 6: « Moi, je vous le dis : demandez, et l'on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l'on vous ouvrira. » « Qui cherche, trouve, » auprès de Dieu.
« Quel est d'entre vous le père auquel son fils demande du pain et qui lui remettra une pierre ? Ou s'il lui demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent ? Ou encore, s'il demande un oeuf, lui servira-t-il un scorpion ? »
« Si donc vous, qui êtes mauvais (le Seigneur parle ainsi dans toute la sérénité de son âme), vous savez donner de bonnes choses à vos enfants (il les loue de savoir le faire, malgré leur méchanceté), combien plus le Père du ciel donnera-t-il un esprit bon à ceux qui l'en prient ? »7.
Voilà le grand objet de notre prière à Dieu : l'Esprit, toujours donné à qui le demande, l'Esprit qui fera de nous de véritables enfants de Dieu et réalisera notre ressemblance avec notre Père du ciel par la Charité qu'il diffuse en nos coeurs.
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Excellence de la prière.
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La prière est pour l'homme en tant que tel la meilleure des occupations permises. Je dis « permises » car il peut arriver que nous n'ayons pas, hic et nunc, le droit de nous livrer à la prière. Les heures de travail, de la vie en société et des loisirs nécessaires, font de la prière, en un sens, une occupation non permise. Mais en dehors des occupations qui s'imposent à nous par devoir, il n'y en a pas qui soient meilleures que la prière. De cette vérité il est impossible de persuader ceux qui ne croient pas en Dieu, parce que l'excellence de la prière vient de Dieu. Mais quand on croit en Dieu, cette proposition n'a pas besoin de preuve.
En effet, d'où provient l'excellence de nos occupations ? Elle découle d'abord de leur objet même, et aussi de la dignité des personnes avec qui elles nous mettent en rapport. Supposons que j'aie une audience particulière du Souverain Pontife, en raison de quoi l'apprécierai-je ? Sera-ce à cause du lieu, du froid ou du chaud, des peintures et des meubles du salon ? Non assurément, mais en raison de la personne du Saint-Père.
La Personne avec qui la prière nous met en relation, c'est Dieu. Et cela, quelle que soit la prière : contemplation infuse, Septième Demeure du Château de l'âme, mariage spirituel, extase, ou le signe de croix fait par un enfant. Cela nous met en relation avec la Très Sainte Trinité.
C'est affaire de foi, non d'expérience. C'est une certitude. C'est la définition même de la prière : fréquentation de Dieu, du Dieu de notre Credo : Père, Fils et Saint-Esprit.
Si nous avons l'estime de la prière, si nous croyons que toute prière est cela, comment pouvons-nous dire : « J'ai mal prié », et « ma prière ne vaut rien » ? Il vaut la peine de nous pénétrer de cette simple vérité afin de cesser de redire des choses contraires à la définition de la prière.
« Ma prière à moi ne vaut rien. » C'est comme si vous disiez : « Mon audience auprès de la sainte Trinité n'a aucune valeur ». Dieu vous reçoit. Il vous écoute. C'est là le principal. Le reste est secondaire.
Que demandons-nous ?
Il y a des chrétiens qui demandent des choses d'importance nulle ou quasi-nulle. Nous savons, nous, qu'une seule chose compte, et que nous la demandons toujours, même quand nous demandons la guérison d'une infirmité physique ou le beau temps pour une promenade. Cette chose, c'est le salut de notre âme. Voilà ce qui est exprimé dans le Pater. Tout est dans le Pater.
Au fond, les chrétiens conscients, et même les croyants de toute religion, lorsqu'ils sont conscients de leur plus grande nécessité, demandent toujours, explicitement ou implicitement, cette chose-là, le plus grand intérêt, pour eux comme pour nous, en ce monde et en l'autre. L'importance de la prière dépend encore de moi. Moi aussi je contribue à faire de la prière quelque chose de supérieur à tout le reste.
A cause de ma dignité humaine, elle est la meilleure de toutes mes occupations. Mes autres tâches ne sont pas à la hauteur de ma dignité humaine. Après tout, avec des vêtements déchirés, on peut être un saint. Saint Benoît Labre n'a pas passé beaucoup de temps à ravauder ses vêtements... L'étude est une très bonne chose. Elle tient à notre intelligence, siège de notre dignité humaine. Mais l'étude reste dans l'orbite des choses créées. La prière se situe plus haut : je prie parce que je suis enfant de Dieu. La prière est l'acte même de ma qualité d'enfant de Dieu.
L'acte propre de l'enfant de Dieu comme tel, c'est la prière. Or, l'enfant de Dieu en nous est ce qu'il y a de plus beau, de plus grand. Quand je prie pour les autres, je le fais en tant qu'enfant de Dieu et en vertu de la charité. En cela je participe à cette grande merveille qu'est l'effusion de la charité divine.
Donc, la prière est la meilleure de toutes les occupations permises.
On dira peut-être : ça, c'est abstrait, mais que suis-je, moi, personne concrète ?
Y a-t-il un misérable dont la misère éclabousse Dieu lui-même ? Y a-t-il un pécheur dont la faute fasse du mal à Dieu ? Mon état empêche-t-il Dieu d'être la Sainteté infinie ? S'il m'admet en sa présence, ma prière sera d'autant plus excellente que je comprendrai mieux la distance entre lui et moi.
— Moi, je ne prie que pour les petites choses...
— Vous avez tort de ne prier que pour elles, mais vous n'avez pas tort de les demander à Dieu. Même en ce cas, si vous priez avec candeur, votre prière est quelque chose de grand. C'est un acte filial, un hommage de la créature à son Créateur, de l'enfant à son Père.
Venons-en à ce point crucial (qui nous crucifie parfois) : notre prétendue indignité. Eh bien, même si je suis le dernier des enfants de Dieu, je suis cependant de la famille. Ce n'est pas affaire de sentiment, mais de foi. Par le baptême, je suis « né de Dieu ». Or, je n'ai pas renié mon baptême jusqu'à présent. Je dois avoir conscience de cette dignité-là .
Donc, ma prière est excellente.
La prière est une activité qui convient à la dignité de l'intelligence. A nous d'avoir de cette activité une idée juste et haute. Persuadons-nous qu'en tout état de cause la prière est ce qu'il y a de meilleur en ce monde. A toutes les tentations de la trouver superflue, il faut opposer cette persuasion.
Il ne s'agit pas d'escalader l'Everest, il s'agit de monter vers Dieu. Si nous sommes persuadés que le meilleur de la vie, c'est cette ascension, comment ne pas en courir l'aventure ? Il faut mettre à l'unisson les lumières de notre intelligence et les inclinations affectives de notre âme.
La prière est le moyen le plus efficace de guérir la scission entre notre intelligence et notre cœur. Si elle pénètre toute la pratique de notre vie chrétienne, elle dominera et unifiera tout notre être. On parle beaucoup aujourd'hui d'enracinement et d'incarnation. Nous sommes « enracinés » dans la terre ; notre vie « spirituelle » est « incarnée ».
De tout temps, l'effort spirituel a consisté à se libérer de cette « incarnation » trop charnelle...
A l'encontre, il est salutaire d'entrer dans une union vitale avec la Vigne dont nous sommes les rameaux. Par les sacrements. Par les vertus théologales. Tout cela se confirme et se fortifie et se stabilise par les vertus morales. Rien n'est indifférent à notre enracinement en Jésus-Christ.
Tout cela est bien analytique. Cherchons quelque chose qui nous évite cette dispersion. Car la vie est une. Il faut trouver le point vers lequel tout converge. C'est la charité. Elle fait de toutes nos vertus, même naturelles, des habitus surnaturels et les rend méritoires. Mais dans ce sens la charité nous reste incontrôlable. Cherchons quelque chose de spirituel dont nous puissions nous rendre compte ; quelque chose de tout proche de la charité, et qui réunisse toutes les vertus.
C'est la prière.
Ananie objecte, quand le Seigneur l'envoie vers Saul : « Seigneur, c'est un persécuteur ! » — « Va toujours, il est en prière » 8.
On peut tout espérer de quelqu'un qui prie.
A toutes nos résolutions de retraite, ajoutons-en une concernant la prière, afin de nous assurer contre le risque d'en laisser décroître en nous l'estime. On pourrait l'exprimer de mille manières. En voici une : « Tout ce qui tendra à m'éloigner de la prière, je le considérerai comme une raison de plus de prier. » Dans toute résolution, dans toute offrande de nous-mêmes, dans tout plan de vie, il faut que le dernier mot soit à la prière. Et le premier.
Et celui du milieu. Il faut que nous soyons décidés à devenir, comme saint François d'Assise, « non tam orans quam oratio factus ».
Que notre « naturel » devienne « prière ».
Même si vous ne rendez aucun compte du reste de votre vie intérieure, qu'il y ait quelqu'un qui ait le droit de vous demander si vous êtes fidèles à la prière. |
NOTES |
(1) Traduction I. MENNESSIER o.p., dans l'édition de la
Revue des Jeunes, intitulée : La Religion, tome premier, p. 128 à 131.
(2) Constitutiones monasticae, ch. I, Pg. 31, 1333 B. Ce traité n'est pas de s. Basile, mais lui est attribué
(3) Leçons d'un contemplatif, p. 67.
(4) Marc, 14, 33.
(5) Luc, 14, 26.
(6) Luc, 11, 9.
(7) Luc, 11, 11-13.
(8) Actes des Apôtres, 9, 12. IX |
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