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On ne trouve dans l'Ancien Testament aucune formule qui ressemble au Notre Père. Origène l'a cherchée très longtemps 1 ; il a copié la Sainte Écriture tout entière sur six colonnes (et en deux langues !) et il assure qu'aucun Israélite n'a nommé Dieu « Père ». Sans doute dans l'Ancien Testament Dieu se donne-t-il ce nom et il arrive aussi que des Israélites s'en autorisent, mais il n'est jamais une apostrophe qu'on adresse à Dieu 2. La réalité de la paternité de Dieu et de la filiation adoptive de l'homme n'avait pas été encore révélée, ni réalisée. Elle l'est dans le Nouveau Testament, grâce à Celui qui est le Fils de Dieu par nature et qui nous la communique en nous unissant à lui. Nous avons ici la vérité fondamentale du christianisme et il faudrait lui donner la première place dans un cours de théologie : elle est la base de tout.
En conséquence, nous devons nous conduire d'une manière digne d'enfants de Dieu. Le pécheur (en état de péché) n'est pas actuellement enfant de Dieu ; et quand un pécheur dit : Notre Père , il ne peut le dire que d'une manière imparfaite. Pour le dire en pleine réalité, il faut que nous soyons à l'image du Fils de Dieu qui est lui-même la Première Image de Dieu. Nous sommes l'image de l'Image. Nous ressemblons à Notre Père par ressemblance à Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Jésus ne dit jamais : « Notre Père ». Cela ne doit pas nous faire de peine. Il dit : « Notre Père qui êtes aux cieux », ce n'est pas pour lui-même, mais en notre nom 3. Si Notre Seigneur était fils au même titre que nous, nous y perdrions tous. C'est parce qu'il est Fils à un titre unique que nous pouvons devenir les vrais enfants de Dieu et dire en toute justice et vérité cette prière-là.
Qui êtes aux cieux.
Dieu n'est pas dans un endroit. Etant infini il dépasserait infiniment l'espace supposé le contenir. Quand nous disons qu'il est « au ciel », nous parlons d'une manière anthropomorphique, comme s'il s'agissait d'un homme.
Que signifie cette expression ? Elle signifie que, quand nous nous adressons à Dieu, nous devons aller à lui, non en nous déplaçant, mais en lui ressemblant par la sainteté qui nous rapproche de lui.
Origène cite une quantité de textes de l'Ancien Testament où de pareils anthropomorphismes sont employés. Citons par exemple : « Dieu se promène au paradis » 4. Origène est cinglant pour les gens qui ne voient dans l'Ecriture que le sens littéral. En réalité, Dieu est toujours partout. C'est nous qui avons besoin d'aller à lui. Pour cela, pas n'est besoin de croire qu'il est « en haut ».
Que votre Nom soit sanctifié.
Origène définit le nom: ce mot exprime la qualité individuelle par laquelle on peut reconnaître à coup sûr telle personne et la distinguer de toute autre 5.
Le choix des noms humains est arbitraire.
En tout cas, Saul a fini par s'appeler Paul. Est-ce à cause du sens du nom Paul ? Certainement pas.
A Dieu on ne peut donner un nom arbitraire comme à nous. Pour nous, cela n'a pas d'importance : notre nom est une étiquette, un numéro d'individus fabriqués en série. Les Romains ne cherchaient guère : leurs fils s'appelaient Primus, Secundus, Tertius, Quartus, Quintus, Sextus...
Mais quand il s'agit de Dieu, nous sommes devant une difficulté insurmontable : Dieu est seul, d'abord, puis il est l'Innommable le Transcendant, l'Incompréhensible. Tous les noms que nous lui donnons sont plus faux que vrais.
Dieu se donne à lui-même un nom : Celui qui est 6. Ce nom exprime vraiment quelque chose de Dieu. Origène ne va pas plus loin : il croit que ce nom convient à Dieu. Denys dira : « Non ! Car Dieu est suressentiel ».
N'importe. Origène poursuit : « Que votre Nom soit sanctifié » ; comment peut-on dire cela sans blasphème ? Est-ce à dire que Dieu n'est pas « saint » ?
Ce que signifie pour Origène sanctifier le nom de Dieu, c'est avoir sur Dieu des idées justes. Savoir, en particulier, qu'il est la justice parfaite ; en conséquence ne jamais se plaindre de la volonté de Dieu, comme si Dieu pouvait manquer de sagesse ; c'est se soumettre à Dieu, louer Dieu en tout ce qu'il fait.
Que votre règne arrive.
Origène entendait ici que le règne ou royaume de Dieu est à l'intérieur, dans notre esprit et notre coeur. Le règne de Dieu arrive en chacun de nous si Dieu y est le maître. Il règne en nous par l'acceptation de ses volontés. Sinon, c'est le règne de Satan. Si cela est vrai, il s'en suit nécessairement que nous devrons lutter pour établir ce règne, car il trouve beaucoup d'obstacles en nous et autour de nous 7.
Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Il y a de cette demande plusieurs explications. Origène n'insiste pas sur le sens le plus naturel de la terre et du ciel, suivant lequel la demande signifierait simplement : que la volonté de Dieu soit faite par nous sur la terre comme elle est faite par ceux qui sont dans le ciel. C'est le sens obvie 8.
Il y a un autre sens. Le ciel, dit-il, c'est le Christ. Nous demandons que tous les membres de l'Eglise fassent la volonté de Dieu comme le Christ l'a faite sur la terre : il est celui dans lequel Dieu est Roi absolu. Et il est au ciel, tandis que l'Eglise est encore sur la terre. L'Eglise doit supplier Dieu qu'il lui fasse la grâce d'accomplir sa volonté comme son chef l'a accomplie. C'est pour notre dévotion la plus utile manière d'interpréter cette demande 9.
Un troisième sens possible est celui-ci : il y a sur la terre des chrétiens qui vivent par avance comme au ciel, des chrétiens qui ont des sentiments d'en-haut. Demandons donc que tous les chrétiens fassent la volonté de Dieu comme la font les meilleurs d'entre eux.
Nous pouvons enfin prendre cette demande dans le sens impératif : que notre volonté soit si unie à celle de Dieu, que, ce qu'il commande, nous le commandions avec lui.
Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour.
Cette demande a reçu d'Origène de longues explications 10 '.
Le mot que nous traduisons par pain quotidien n'existe absolument que dans l'Evangile. Aucun auteur grec, ni avant, ni après, ne l'a jamais employé. Ce mot, c'est épiousios. Dans une version, on l'a traduit littéralement : sur ou supersubstantiel. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Origène appelle à son secours Aristote et ses définitions, et il dit : « Peut-être cela veut-il signifier le pain qu'il faut à ce qui est essentiel en nous, la nourriture de notre âme » — et ici, exagérément, il exclut le sens du pain matériel. On voit qu'il n'a pas vécu en des temps comme les nôtres ! Il a posé en principe, dans la première partie de son Traité, qu'il faut demander les biens spirituels.
Au temps de Pie X, on a discuté là-dessus, et certains n'admettaient que le pain matériel. Le Pape a tranché en faveur des deux sens, et il a insisté sur le sens de pain spirituel dans ses décrets sur la Communion 11.
Origène, loin de restreindre la demande au pain du corps, l'exclut.
Quel est donc le vrai sens de épiousios ? — il s'agit du pain qu'il faut à notre vie chrétienne, celui qui est descendu du ciel (Jean 6) : Jésus- Christ lui-même. Et ici Origène, comme le feront saint Augustin et d'autres, insiste encore plus sur le pain spirituel qu'est le Christ en tant que Parole de Dieu que sur le Christ-eucharistie. C'est que dans l'Evangile le Seigneur nous dit lui- même : caro non prodest quidquam (Jean, 6, 64). Le principal, c'est de nous assimiler au Christ en assimilant sa doctrine et en conformant notre vie à la sienne.
Les protestants ont voulu, à ce propos, exclure le sens sacramentel. Ils ont tort. Saint Irénée, saint Augustin et d'autres ont prêté le flanc à cette exégèse, mais il n'est pas vrai qu'ils ne parlent pas de l'Eucharistie. Au reste, il ne faut pas dire, sans plus, que la sainte Communion est le dernier mot de notre vie chrétienne. En tant que sacrement, elle en est un moyen. Mais le plus nécessaire c'est le but du sacrement, la manducation spirituelle du Christ.
Ce mot épiousios viendrait du participe d'un verbe qui signifie venir ou aller : eimi = iôn + epiousa : le jour qui vient, c'est-à-dire « demain ». Littéralement : donnez-nous aujourd'hui le pain de demain. De fait, on a trouvé dans un papyrus un exemple du mot épiousios, signifiant « du lendemain ». Sed contra est que nous avons au moins le droit de n'avoir pas de soucis pour le lendemain. D'ailleurs, ni Origène ni aucun autre n'insiste sur ce sens.
Origène connaît les deux sens 12 : supersubstantiel et de demain, mais pas du tout dans le petit sens de la ménagère ! Il va toujours beaucoup plus loin que le sens littéral de l'Ecriture. Cela nous a valu des considérations sur les mondes successifs, les éons, l'aevum. « Les siècles des siècles », disons-nous, et nous donnons à ce mot « siècle » le sens d'une période de cent ans. Non ! il s'agit d'une période cosmique succédant à d'autres périodes cosmiques. Après ce monde, il y en aura un autre, « des cieux nouveaux et une terre nouvelle ». — La foi ne nous permet pas de croire qu'il en sera indéfiniment ainsi, avec les mêmes êtres qui vivront et passeront, en sorte que celui qui fut pécheur en ce monde pourra faire pénitence en l'autre.
Origène suggère que nous demandons peut-être le pain du siècle futur, et cela aujourd'hui, parce que c'est aujourd'hui que nous devons vivre de cette vie éternelle, dans ce monde-ci. Il faut que nous ayons ce pain dans tous les « aujourd'hui ».
Chaque jour 13 de la vie présente il nous le faut, de façon que nous puissions vivre ainsi de l'éternité et pour l'éternité.
Remettez-nous nos dettes.
D'après Origène, Notre-Seigneur appelle dette tout ce que nous devons à un titre quelconque à qui que ce soit. « Qui pourrait se vanter, dit-il, d'avoir payé toutes ses dettes à tous et toujours ? »14,
De même les autres ont des dettes envers nous. Et quand nous demandons : remettez-nous nos dettes, cela veut dire que Dieu oublie nos péchés, de même que nous, nous ne gardons pas rancune à ceux qui nous ont manqué d'une façon quelconque: parce que nous aussi nous pardonnons à chacun de nos débiteurs (s. Luc). — Et il rappelle que ce pardon est nécessaire 15.
Par ce commentaire, Origène montre que sa vie chrétienne est fermement enracinée dans les réalités de tous les jours. De fait, dit-il, nous avons des dettes. Et il cherche à qui nous devons.
Nous devons à Dieu quelque chose que nous lui donnons rarement : l'aimer de toute notre âme, de toutes nos forces, de toute notre intelligence et de tout notre coeur. Et quand nous ne lui donnons pas cela, nous contractons une dette, nous avons un passif non acquitté, et c'est cette dette-là que nous lui demandons de nous remettre 16.
Nous devons non seulement à Dieu, mais aux Personnes de la Sainte Trinité , au Christ qui nous a rachetés, nous devons reconnaissance, et fidélité au Saint-Esprit 17.
Puis nous devons aux Anges, et en particulier, à notre Ange gardien. Mais que lui devons-nous ? Lui donner un beau spectacle par notre sainteté 18.
Finalement, nous avons des dettes (c'est-à-dire un devoir) à l'égard de notre prochain : devoir général de charité, dette que nous n'avons jamais fini de payer ; mais aussi devoirs particuliers selon la situation de chacun. Les veuves devaient quelque chose à l'Eglise qui les entretenait ; le diacre a une grande dette à acquitter à l'évêque ; les gens mariés ont des dettes l'un envers l'autre. Tous les devoirs que nous ne pratiquons pas sont pour nous un passif, que nous demandons à Dieu de nous remettre. Et cela tous les jours, parce que nous sommes tous les jours en déficit.
Ensuite, nous ajoutons : comme nous remettons à ceux qui nous doivent. Nous avons aussi beaucoup de débiteurs qui ne s'acquittent pas de leurs dettes envers nous. Nous devons les tenir pour quittes et leur remettre tout. Ici les versions de s. Matthieu et de s. Luc ont deux expressions différentes. Comme nous remettons, dit le premier, car nous aussi nous remettons, dit le second. Le premier fait une comparaison, le second, une affirmation. Les deux formules existent, mais probablement, même pour le comme de s. Matthieu, le vrai sens est celui de s. Luc : car nous pardonnons. C'est une affirmation de ce que nous faisons, non pas une demande conditionnelle que Dieu doit prendre à la lettre. Nous serions bien à plaindre si son pardon prenait mesure sur le nôtre ! Nous demandons que Dieu continue à nous traiter comme si nous n'avions pas de dette à son égard. Mieux vaut penser comme s. Luc : moi aussi je remets au prochain qui me doit ...c'est un acte de pardon que nous faisons en récitant le Pater avant la sainte communion. Cela nous demande un effort précis qui nous libère de nos propres fautes.
Origène parle ici de la rémission des péchés par l'Eglise. Il avertit ceux qui peuvent remettre les péchés au nom du Christ d'agir avec conscience. Mais ce en quoi il n'est pas orthodoxe, c'est qu'il y a pour lui des péchés irrémissibles : idolâtrie, adultère, fornication, assassinat. On a beaucoup discuté là-dessus. Les plus sévères auraient voulu qu'Origène eût raison. Mais l'Eglise a résolument pris le parti de la miséricorde : il n'y a pas de péché irrémissible ; tous sont rémissibles, à condition d'être regrettés. Le péché contre le Saint- Esprit consiste justement à s'obstiner à ne pas demander pardon.
Là encore, Origène introduit son idée du « siècle futur ». Là non plus nous ne pouvons le suivre 19. Ne nos inducas in tentationem. Origène commence par constater que la vie est pleine de tentations ; mais il faut recourir ici au sens ancien du mot. Ce sens n'est pas « sollicitation au mal », mais épreuve pénible, qui peut tourner à la tentation parce qu'elle nous sollicite à manquer de foi ou à pécher contre une autre vertu.
Il s'agit donc des tribulations ; ceux qui les supportent bien, non seulement ne succombent pas à la tentation, mais ils empêchent que ces épreuves ne deviennent pour eux des tentations. Tout le monde en a à supporter. Sous ce rapport il y a différentes catégories de gens : les pauvres ? ils sont tentés de voler ; les riches ? ils sont tentés de devenir orgueilleux ; ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre, ils ont aussi leurs tentations. Ceux qui sont en bonne santé ? ils sont tentés de chercher des satisfactions au-delà des limites permises. Ceux qui sont malades ? ils négligeront peut-être leurs devoirs. Ceux d'une classe sociale élevée ?
Qu'ils fassent attention ! ils seront tentés de mé priser les petits. Au contraire, sont-ils petits ? ils seront tentés de lutter contre les grands.
Toutes nos occupations peuvent aussi devenir des tentations. Et parmi elles, l'une des plus saintes après la prière, la lecture et la méditation de la Sainte Ecriture. Non à cause de quelques histoires scabreuses. Origène ne pense pas du tout à cela, car le monde en est plein : ce n'est pas la peine de se scandaliser de la Sainte Ecriture pour des faits tels qu'il s'en passe souvent autour de nous. Mais la tentation sera de comprendre l'Ecriture à faux, de tomber dans l'illusion et l'hérésie ; ou encore de s'imaginer que l'étude de la Sainte Ecriture est très simple, que c'est une lecture comme les autres. Cette lecture superficielle est par elle-même une erreur.
Donc nous ne devons pas prier pour n'être pas tentés, pour n'être pas induits en tentation. Supprimer la tentation n'est pas dans les desseins de Dieu. « Si vous supprimiez la tentation, il n'y aurait plus de vertu » disent les Anciens. Mais il faut demander de n'être pas vaincu par la tentation 20.
Origène parle de l'utilité des tentations, dans les deux sens du mot : comme épreuve, et même comme tentation, dût-elle se terminer par une chute : elle nous fait nous connaître nous-mêmes. Eve n'a pas commencé à être inconstante le jour où elle a mangé la pomme ; mais elle a su ce jour-là qu'elle l'était. Caïn a su qu'il était méchant, quand il a vu Abel mort. Joseph a su qu'il était chaste, quand la femme de Putiphar l'a tenté.
Ainsi pour nous : il est très utile d'être tentés, de connaître ainsi nos défaillances, et aussi notre côté fort. En tout cas, il faut nous préparer à les supporter et à les surmonter.
Ne permettez pas que nous succombions à la tentation : c'est la formule française.
Délivrez-nous du mal.
Cette demande est ajoutée à la précédente par s. Matthieu seulement. S. Luc ne l'a pas. Origène l'explique en disant que son Evangile est écrit pour des gens plus parfaits. Et voici la considération qu'il propose : Dieu ne nous délivre pas du mal en empêchant les ennemis de nous attaquer, mais en nous rendant victorieux. 21
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Commentaire de Tertullien.
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Le premier chapitre de son Traité sur la prière consiste à dire que le Nouveau Testament a tout renouvelé 22.
Cette idée de la nouveauté de la révélation de Notre-Seigneur Jésus-Christ a frappé profondément les premières générations chrétiennes. L'Esprit de Dieu, la Parole de Dieu, l'Idée de Dieu, c'est le Verbe : le Logos. Il nous a prescrit une nouvelle forme de prière et dès lors tout est nouveau.
Cette prière, c'est le Notre Père.
Notre Père qui êtes aux cieux.
Tertullien, comme Origène, fait remarquer que cette manière d'apostropher Dieu n'a jamais existé avant Notre-Seigneur Jésus-Christ. Dans l'Ancien Testament, Dieu s'est appelé Père, mais personne, en s'adressant à lui, ne l'a ainsi nommé. Pour nous, c'est un commandement ; quand nous prions ainsi nous observons le commandement de Dieu.
Heureux ceux qui connaissent le Père ! Cette exclamation retentit à travers toutes ces premières générations chrétiennes.
Quand nous disons Père, nous faisons une profession de foi en la qualité de Fils qui appartient à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et la Mère elle-même n'y est pas oubliée ne Mater quidem praeteritur parce que dans le Fils et dans le Père, elle est implicitement nommée. C'est elle qui nous fait enfants de Dieu : Felices qui Matrem agnoscunt.
Nous honorons ainsi notre parenté avec Dieu et avec tous les siens.
Sur la première demande : Que votre Nom soit sanctifié, Tertullien remarque qu'il n'est pas nécessaire de le demander ; mais il est nécessaire que nous le reconnaissions saint ; et nous demandons pour nous qu'il soit sanctifié en nous et par là même en tous.
Les Anges chantent perpétuellement : Sanctus, Sanctus, Sanctus, et nous aussi, qui sommes candidati angelorum. (Les anciens ont l'idée que les saints de cette terre sont destinés à occuper la place des anges déchus), nous devons nous exercer à chanter comme eux.
Que votre volonté soit faite.
Rien ne s'oppose à la volonté de Dieu : elle se fait certainement.
Mais qu'est-ce que ce ciel et cette terre ? C'est nous : nous sommes esprit et chair. Et non seulement notre esprit adhère à la volonté de Dieu, mais notre chair elle-même se conforme à la volonté du Père, comme Notre-Seigneur, dont l'Esprit est absolument uni à la volonté du Père (il « est la volonté du Père »), et dont la chair même a adhéré à la volonté du Père, quand il a dit : Que non ma volonté, mais la vôtre se fasse 23.
Avec quelle élégance la Sagesse divine a disposé l'ordre des demandes ! remarque Tertullien. Après les premières, qui regardent les biens spirituels seuls, elle a pensé à satisfaire nos nécessités humaines. Ce qui ne veut pas dire que la demande du pain doive être entendue au sens du pain purement matériel : non, son sens principal est spirituel, mais elle n'exclut pas le pain matériel.
Christus panis est parce qu'il est notre vie. La sainte Eucharistie est comprise dans cette demande du Pater.
Une remarque sur le mot : le pain quotidien. Il existe une variante dans de vieux textes : que ton Esprit-Saint vienne sur nous et nous purifie ! Je vous ai proposé de méditer le « quotidien », « aujourd'hui » du Pater. Il semble bien que cet « aujourd'hui », ce soit l'Esprit-Saint.
Il y a dans l'invitatoire de l'office un verset que l'épître aux Hébreux rappelle ainsi : « Sa maison, c'est nous, pourvu que nous gardions l'assurance et la joyeuse fierté de l'espérance. C'est pourquoi, comme le dit l'Esprit-Saint, aujourd'hui, si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas vos coeurs, comme cela s'est produit dans la Querelle, au jour de la Tentation dans le désert où vos Pères me tentèrent, me mettant à l'épreuve, alors qu'ils avaient vu mes œuvres pendant quarante ans... Prenez garde, frères, qu'il n'y ait peut-être en quelqu'un d'entre vous un coeur mauvais, assez incrédule pour se détacher du Dieu vivant. Mais encouragez-vous mutuellement chaque jour tant que vaut cet aujourd'hui afin qu'aucun de vous ne s'endurcisse par la séduction du péché. Car nous sommes devenus participants du Christ, si toutefois nous retenons inébranlablement jusqu'à la fin, dans toute sa solidité, notre confiance initiale. Dans cette parole : aujourd'hui..., quels sont ceux qui, après avoir entendu, ont querellé ?... » (Héb. 3, 6-16).
N'ayons de préoccupation que pour aujourd'hui. C'est aujourd'hui seul qui est en notre pouvoir. Demandons aujourd'hui notre pain d'ai. jourd'hui, l'Esprit-Saint, l'esprit filial envers Dieu.
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Le Seigneur en prière devant nous.
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Après la Cène 24.
Après avoir exhorté les siens à prier, le Seigneur leur enseigne à prier en priant lui-même devant eux.
Il les avait appelés plus d'une fois : « Mes petits enfants », ces rudes hommes ! les mamans prennent leurs petits enfants sur leurs genoux pendant leurs prières, elles leur joignent les mains et disent tout à haute voix.
Ce n'est pas la première fois que les Apôtres sont présents pendant que leur Maître prie. Luc (11, 1) nous dit : « Quand il cessa de prier, un des disciples lui demanda : Seigneur, enseigne-nous à prier... » C'est donc qu'ils étaient là. Et cette action de leur Maître produit sur eux une impression profonde.
Luc encore (9, 10) emploie une expression curieuse : « Pendant qu'il priait à l'écart (solus), les disciples étant avec lui... ». C'est donc que leur présence n'empêche pas sa solitude.
Et saint Jean nous le montre en effet, priant le Père à haute voix au milieu d'eux.
Notre-Seigneur prie-t-il comme nous, pour les mêmes raisons ? par nécessité ? par un sentiment de sa pauvreté ?
Comme Dieu, il ne peut pas prier : il n'a rien à obtenir, il a tout.
Seulement il est, en l'unité de sa Personne, Dieu et Homme. Cette personne divine a, dans sa nature humaine, des désirs qui s'expriment devant le Père tout-puissant, et deviennent prière.
Le Christ est-il pauvre ? Oui, de tout ce qu'il n'a pas et que le Père lui destine : la gloire. Il y a une gloire qu'il a quittée pour venir en ce monde, et une gloire qu'il n'a pas encore acquise : celle du Rédempteur. Il doit réaliser ce que s. Paul exprime dans Philippiens 2, 10 : « Qu'au nom de Jésus, tout genou fléchisse au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue proclame de Jésus-Christ, (le Fils de Marie), qu'il est le SEIGNEUR. »
Il la désire pour lui-même, mais cette gloire, il la désire aussi pour nous : « Je veux que ceux que tu m'as donnés soient là où je suis, et qu'ils puissent contempler ma gloire. »
Il ressent nos vrais besoins à nous, puisqu'il est la Tête et nous ses membres. Ce qui manque à l'un des membres rend infirme le corps tout entier.
Il prie pour nous, parce qu'il s'intéresse à nous. Et il prie pour nous, parce qu'il est ce qu'il est. Il n'est pas séparé de nous. Il est en unité vitale avec nous, unité accomplie par la grâce de Dieu et l'amour de Dieu répandu en nous par le Saint- Esprit.
Il désire l'achèvement parfait du programme de son Père, et jusqu'à l'entrée du dernier des élus au ciel en corps et en âme, il intercède pour nous.
Voilà donc le spectacle auquel saint Jean nous fait assister. Les Apôtres ont vu le Seigneur en prière, et c'est une des raisons pour lesquelles saint Pierre parle avec compassion des chrétiens qui l'aiment sans l'avoir vu 25.
Quelqu'un l'a vu parfaitement : la Très Sainte Vierge Marie. Demandons au Seigneur de nous enseigner à prier par la lecture respectueuse de ses Paroles ; et à Notre-Dame, de nous enseigner à prier comme lui.
Ces pages là, il faut les lire à genoux, et sans les interrompre... Mais enfin, le Saint-Esprit, en les livrant à notre méditation, a prévu que nous aurions besoin de traiter ce texte comme une étude. Lisons-le donc à notre table de travail, et posons- nous des questions à mesure que les mots passent sous nos yeux.
« Je prie pour eux» dit-il.
C'est merveilleux ! Certaines formules de prières à la très sainte Vierge Marie lui disent : « Si j'étais sûr que vous eussiez une seule fois prié pour moi, je serais tranquille ». Jésus a prié pour nous. Et nous ne le savons pas par une révélation particulière, sujette à caution. C'est un article de foi
Et que demande-t-il pour nous ?
« Maintenant, je viens à toi, dit-il, et je prononce ces paroles dans le monde, afin qu'ils aient ma joie totale, plénière, en eux-mêmes. »
Non une joie qui serait leur joie sans être la mienne , mais ma joie, toute ma joie, ma joie infinie, qui sera la leur.
Et finalement : « Qu'ils soient un ! »
C'est cette partie de la prière de Notre-Seigneur qui doit contribuer le plus efficacement à convertir le monde.
Puisque le Seigneur a daigné nous apprendre à prier en priant, lisons ses Paroles en priant.
Demandons la grâce de les comprendre, et de ne pas passer à côté du principal pour nous atta• cher aux détails.
Il est bon de lire cette prière ; il est bon aussi de l'entendre lire. On est frappé du retour obstiné de quelques mots. Le plus souvent répété, avec une insistance qui fatiguerait des lecteurs curieux seulement de littérature, mais qui devient pour nous une lumière essentielle, c'est le mot : donner. Remarquons que c'est toujours Dieu qui donne. C'est le propre de Dieu de donner toujours. Et qu'ont fait ceux à qui il a donné ? Ils n'ont rien fait d'autre que de recevoir : « Ils ont reconnu et cru que c'était vous qui m'avez envoyé ».
Dieu donne, et nous, nous recevons.
Nous sommes un perpétuel don de D;eu dans tous les domaines et dans tous les ordres.
Ce qu'il attend en retour, c'est que nous consentions à recevoir en reconnaissant que nous recevons et que c'est Dieu qui donne, parce qu'il est le Dieu riche, et notre Père.
Un autre mot souvent répété : connaître.
Que connaître surtout ? — Votre Nom, le nom que le Seigneur donne habituellement à Dieu : Père.
Ils peuvent ses disciples faire encore des progrès dans cette connaissance de la paternité de Dieu, de cette charité de Dieu.
Si vous avez remarqué vous-mêmes d'autres expressions, elles seront bienfaisantes pour vous.
La prière du Seigneur après la Cène a été appelée : « prière sacerdotale ». C'est celle du Prêtre unique interpellant le Père pour tout le peuple 26. C'est une de ses prières après tant d'autres. une prière que Jésus a voulu dire à haute voix pour que nous ayons la grâce de connaître son coeur.
Rappelons-nous combien Notre-Seigneur priait. Dans sa vie cachée, la chose est évidente : il est perpétuellement aux affaires de son Père 27, l'âme tournée vers lui. Voyons ce que la très Sainte Vierge Marie nous révèle de sa propre vie intérieure : Magnificat 28... à plus forte raison Notre-Seigneur avait-il toujours présent ce désir de louer, d'adorer, de magnifier Dieu.
Et dans sa vie publique, il est dit que Jésus priait seul, et d'autres fois, que ses disciples étaient avec lui, témoins de sa prière.
Ces prières n'étaient-elles pas toutes des « prières sacerdotales » ? — Oui : prières du Grand Prêtre : Summi et Aeterni Sacerdotis. Le vrai Grand Prêtre est entré dans le Saint des Saints une fois pour toutes par son propre sang. Il est toujours « pro hominibus constitutus »29. Et de même le prêtre, tout prêtre. Le prêtre, c'est l'intermédiaire entre Dieu et nous, et cela toujours : toutes ses prières, de la première à la dernière, sont des prières sacerdotales.
Il faut dire la même chose de nos prières : elles sont prières sacerdotales, parce que chrétiennes. Car les chrétiens, tous les chrétiens, depuis leur baptême, participent au sacerdoce du Christ. C'est là une doctrine certaine, tirée de la Sainte Ecriture, enseignée par saint Pierre (1, Pierre, 2, 5, 9). Participation qui, bien qu'elle ne soit pas un pouvoir d'administrer le sacrement de l'eucharistie, n'en est pas moins réel.
Le Christ est toujours Prêtre ; et quand nous sommes à lui, nous le sommes en tant qu'il est Prêtre.
C'est pourquoi il faut élargir nos coeurs et nos esprits et faire de nos prières, de nos communions en particulier, un acte sacerdotal.
Tandis que dans l'Ancien Testament seuls les membres de la tribu de Lévi pouvaient manger la chair des sacrifices (Nombres, 18, 8-9), dans le Nouveau Testament, tout le peuple chrétien participe à ce privilège.
Mais alors, rendons-nous compte que nous n'existons pas pour nous seuls !
Nous sommes baptisés dans la Mort et dans la Résurrection du Christ : ce qu'il y a de plus sacerdotal dans sa vie : l'acte de sa rédemption (Romains, 6, 4).
Il faut donc nous faire des âmes « sacerdotales ».
Même quand je prie pour moi, c'est toujours par le Christ que je prie. Je ne peux faire autrement. Il faut que je m'approprie les dispositions de son âme et de son coeur, que j'endosse ses intentions, que j'adhère à toute sa charité. Ma petite prière doit prendre les dimensions de la prière du Christ.
Ces considérations doivent me rendre la prière encore beaucoup plus chère.
Notre-Seigneur prie aussi parce qu'il est homme:
La prière est l'acte humain par excellence. Elle le serait, même dans l'ordre naturel, parce qu'elle est l'acte le plus haut de l'intelligence et de la volonté libre.
Mais l'homme n'est pas séparé de Dieu.
Considéré dans cette relation, l'acte qui est à la fois par excellence acte suprême d'intelligence et de volonté très pure, c'est la prière.
Il faut un acte d'intelligence suprême pour penser à Dieu, la Cause des causes. Un acte de volonté aussi, parce qu'il est l'hommage à ce Créateur l'acceptation de sa transcendance et de notre condition de créature. C'est l'usage le plus noble de notre volonté libre.
Relevons quelques expressions de la prière de Jésus.
Le premier mot il n'avait parlé que du Père dans son discours précédent c'est Père.
Il parle au Père tout seul maintenant.
La très sainte Vierge Marie avait laissé éclater des sentiments de son coeur dans le langage de l'Ancien Testament ; aussi dans le Magnificat est-il question du Seigneur seulement, non du Père. Notre-Seigneur se le réservait.
« Père, l'heure est venue. »
Toujours l'Heure. La préoccupation de l'Heure.
Même les personnes qui sont toujours en retard (il y en a beaucoup) ont la préoccupation de l'heure, en ce qu'elles ont soin d'arriver un peu après. Autrefois, on pouvait ne pas avoir cette préoccupation : on n'était pas pressé. Dans certaines campagnes encore, peut-être, on suit le soleil, paisiblement. Du temps de Notre-Seigneur, il en était ainsi. Maintenant, été ou hiver, dans les villes, de très bonne heure trams et autobus commencent à fonctionner, et nous avons bien des moyens de nous réveiller. C'est le mécanisme qui envahit nos vies. Mais le seul souci intérieur de tout faire dans le temps fixé et voulu par la Providence, voilà ce qui caractérise Notre-Seigneur.
Quelle heure ? L'Heure de la Puissance des ténèbres, l'heure épouvantable, mais c'est avant tout l'Heure du Père. L'Heure de la Passion, mais la Passion est l'affaire de vingt-quatre heures. Elle est terrible, évidemment ; mais cela n'empêche pas qu'elle ne soit momentanée et légère, comparée à l'immense poids de gloire qu'elle nous prépare près de Dieu dans l'éternité.
Quelle Heure ? L'heure de la gloire : c'est Notre-Seigneur qui le dit. Elle est arrivée, mais cette gloire n'est pas pour lui : elle est pour le Père : « Afin que votre Fils vous glorifie ».
Nous disons : « la gloire des élus », mais leur gloire est celle de Dieu, et nous en sommes heureux.
Il l'avait bien dit, peu de jours auparavant : Voici l'Heure où le Fils de l'homme est glorifié... Maintenant, mon âme est troublée. Père, sauve-moi de cette Heure ! Mais c'est pour cette Heure que je suis venu. Père, glorifie ton nom ! (Jean, 12, 23-28).
On dirait que dans l'âme de Notre-Seigneur ces deux idées se combattent : la répugnance humaine de la mort et de la souffrance, et la certitude du triomphe final et de l'utilité de cette souffrance.
De même en nous. Notre foi ne peut supprimer le sentiment de la douleur, de l'inirnica mors, mais elle le surmonte. Nous pouvons remporter la victoire que Notre-Seigneur a remportée : il a vaincu la mort, en mourant avec la certitude de la résurrection.
Relevons ici encore le mot : donnez.
On dirait que Dieu n'est occupé qu'à cela dans l'éternité.
C'est beaucoup plus qu'un refrain dans la prière du Christ.
Ce qui est certain, c'est que la vie éternelle, qu'il nous donne, consiste à le connaître. La vie humaine n'est humaine que par la connaissance. C'est pourquoi notre gloire éternelle consistera à connaître le Père et Jésus-Christ. Voilà aussi pourquoi nous devons demander cette connaissance avec la même ardeur que nous demandons notre salut éternel.
Dans presque toute cette prière, Notre-Seigneur ne parle à son Père que de ceux qui sont là... : Ceux que tu m'as donnés. Cela va-t-il contredire les dimensions infinies de la charité ?
Mais non. Jésus ajoute : Je ne prie pas seulement pour eux, mais pour tous ceux qui, par eux, croiront en moi.
Intérieurement il nous avait tous présents à sa pensée, perpétuellement. L'homme ne peut tout dire à tout instant : notre pensée est nécessairement analytique, successive et morcelée. Mais Notre-Seigneur, même dans son intelligence humaine, est capable d'embrasser toujours l'universalité des choses.
Nous, nous ne pouvons perpétuellement penser à cette universalité. Nous avons parfois à prier au singulier pour telle intention. Mais ceci est momentané et tient à l'étroitesse de notre esprit : nous ne pouvons penser à tout avec la même intensité. Cependant, ces intentions particulières nous font intensifier notre ardeur. Intensifions à leur occasion notre prière universelle. Notre-Seigneur prie pour ceux-là, et avec la même intensité pour tous les autres.
Cette pensée, qu'il a prié pour nous, est si bonne ! Pour nous, qui aujourd'hui croyons-en lui par la prédication des Apôtres.
Il connaît les siens comme le pasteur connaît ses brebis.
J'ai lu une histoire de berger basque. Les Basques sont la plus vieille race de l'Europe, et ils ont toujours été bergers. Ils connaissent chacune de leurs brebis. Il y a dans leur langue une vingtaine de noms pour marquer la distinction entre cette tête de mouton et cette autre. Ils discernent sur leurs bêtes les symptômes de tous les malaises.
Notre-Seigneur aussi est d'un pays de pasteurs. Quand il dit : Je connais mes brebis, il se réfère à une réalité vécue autour de lui. Quand il dit qu'il nous appelle par notre nom, c'est qu'il prie pour chacun d'entre nous.
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L'agonie.
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Pendant son agonie, Notre-Seigneur conserve en son coeur tout ce qu'il a exprimé dans cette prière après la Cène.
Il y a avantage à la méditer de nouveau après l'agonie, pour que celle-ci prenne toute sa valeur. Nous y voyons pourquoi Notre-Seigneur a accepté cette Passion et cette mort. Ma vie, je la donne librement et je la reprends librement 30. Et pourquoi ? Parce que c'est la volonté du Père. Ceux qui m'infligeront outrage, tortures et crucifiement, même s'ils commettent des péchés, seront les exécuteurs de la volonté de Dieu.
La scène de l'agonie est, de toute la Passion de Jésus, celle qui nous ouvre le mieux la vue sur son âme.
Sans cette scène, nous aurions pu facilement croire que toute la souffrance extérieure du Seigneur n'est rien : il y a des personnes stoïques ou dures au mal par tempérament.
Le Seigneur avait la vision intuitive. Comment est-il possible qu'il souffre intérieurement ? Voici la réponse : l'histoire d'une vraie agonie. Saint Luc emploie ce mot et il parle de la sueur de sang qui se produit sous une émotion violente, dans une angoisse extrême 31 Demandons la grâce de connaître Notre-Seigneur dans sa souffrance. Il faut que lui-même nous dise les secrets de son âme, et que le Père nous les fasse connaître : personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père 32.
Trois prières et trois fois la même prière. Cette prière est pour nous une grâce insigne, parce qu'elle est à la fois la marque d'une faiblesse comme la nôtre, et d'une force héroïque, comme nous devons quelquefois en montrer.
Il prit avec lui les trois..
Il a aimé la très Sainte Vierge Marie plus que toute autre créature. Personne n'en sera jaloux, et tous en seront éternellement reconnaissants à Dieu. Les privilèges de certains amis de Dieu ne rendent pas jaloux, parce qu'ils sont le bien de tous. Le Seigneur veut accorder des grâces particulières à certaines âmes. Il a distingué les Douze d'entre les Soixante-douze ; d'entre les Douze il en a distingué trois ; et d'entre ces trois il distingue encore Pierre, dont il fait le chef, et l'un des fils de Zébédée, le disciple bien-aimé.
Il leur dit la vérité sur son état d'âme : Mon âme est triste jusqu'à la mort. S'il n'avait pas dit cela, nous aurions cru que toute tristesse est une faute, un vice. Peut-être la plupart de nos tristesses sont-elles un signe que nos âmes ne sont pas encore libérées. Mais il y a des tristesses qui sont compatibles avec la perfection la plus haute. Car Notre-Seigneur l'a dit : il est triste 33.
Rechercher le sentiment, ce n'est pas sage ; mais l'éprouver, c'est humain.
Or, Notre-Seigneur a dû être en tout semblable à ses frères, pour être miséricordieux.
Tristesses, angoisses : il a éprouvé toutes les émotions accablantes. Sous leur étreinte, il nous donne l'exemple nécessaire : il va prier.
Il va prier.
Si quelqu'un est triste, qu'il prie 34, dira saint Jacques. Et qu'il prie soit pour retrouver la joie, soit pour pouvoir supporter la tristesse.
Cette prière, comment est-elle faite ?
Mon Père... dit Jésus. Et il demande tout simplement d'être délivré de l'épreuve. Il nous a fait dire : Notre Père... ne nous livre pas à une épreuve au-delà de nos forces, et délivre-nous du Malin.
Il a l'air de supposer que ce calice pourrait passer au loin...
Quelque chose reste ferme : son attachement à la volonté du Père.
En nous aussi, que la foi reste ferme comme le roc qui résiste à toutes les tempêtes de la mer.
Les Apôtres préférés de Jésus se sont endormis et il les trouve en plein sommeil. Il n'est pas défendu d'espérer du soulagement de la part de nos semblables, mais nous aurions tort d'y compter absolument.
La deuxième fois, Jésus ne dit plus : S'il est possible... Mais : Si ce calice ne peut passer sans que je le boive...35
Pendant tout le reste de la Passion, ne paraîtra plus en Jésus aucun symptôme de faiblesse. Le Seigneur n'a pas obtenu que le calice passât, mais il a obtenu cette tranquille force d'âme qui monte jusqu'au Calvaire. Le calme le plus parfait.
Pas d'arrogance : c'est un signe de faiblesse.
Prions comme Jésus. Dieu nous accordera la grâce, s'il nous faut souffrir. Nous ne l'avons pas par avance, cette force ; ne nous effrayons donc pas par d'hypothétiques épreuves à venir. Nous ne nous sentons pas la force d'être martyrs aujourd'hui : c'est que nous ne le sommes pas aujourd'hui.
Cette agonie est encore une extrémité d'amour.
Les disciples se feront mépriser des païens qui prétendaient à l'apathie stoïcienne. Mais saint Paul leur fera observer que « le Christ a méprisé ce mépris » (Hébreux, 12, 2).
Pendant le crucifiement.
Notre-Seigneur a prié pour ses ennemis : Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.
Prier pour nos ennemis est un acte contraire à tout sentiment « humain ». Il n'est pas « humain » de pardonner, de faire du bien à qui nous fait du mal. Si on n'est pas chrétien, on ne peut pardonner à fond. David « pardonne » ; mais avant de mourir, il fait « payer » (2 Samuel, 16, 11 ; 19, 241 Rois, 2, 8-9). D'autres « pardonnent », parce qu'ils ne peuvent pas se venger, parce qu'ils sont prudents, politiques, ou parce que cela est utile.
Il est tellement contraire à la nature de pardonner que les premiers chrétiens se distinguaient tout de suite à ce signe.
Le Seigneur prie non seulement pour ses bourreaux, mais aussi pour ceux qui sont la cause de sa sentence, afin qu'ils reconnaissent leurs torts. Il « excuse » les bourreaux, mais aussi les autres, car (saint Paul le dira) s'ils avaient su ce qu'ils faisaient : ils n'auraient jamais crucifié le Seigneur de la gloire (I Corinthiens, 2, 8).
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NOTES |
(1) Sur la Prière, éd. Bardy, p. 98-99.
(2) Est-il absolument vrai que dans l'Ancien Testament personne n'ait appelé Dieu Père, en priant ? Le P. Lebreton fait remarquer qu'il s'y trouve une prière adressée à Dieu comme Père ; mais elle n'est pas authentique.
(3) Matth., 6, 9 ; Luc, 11, 2.
(4) ORIGÈNE, In Joan., XIX, 1, 5. Cité par Bardy, op. cit., p. 99, note a.
(5) Sur la Prière, éd. Bardy, p. 111-112.
(6) Exode, 3, 14.
(7) Op. cit., p. 116-121.
(8) Op. cit., p. 121-127.
(9) Op. cit., p. 123.
(10) Op. cit., p. 127-148.
(11) Décret du 20 décembre 1905 : « De plus, quand il nous ordonne de demander dans l'oraison dominicale notre pain quotidien, il faut entendre par là, comme presque tous les Pères de l'Eglise l'enseignent, non pas tant le pain matériel, la nourriture du corps, que le pain eucharistique qui doit être reçu chaque jour. » (Actes de Pie X, éd. Bonne Presse, c. II, p. 253).
(12) Op. cit., pp. 135-142.
(13) Luc, 11, 3.
(14) Op. cit., pp. 156-159.
(15) Op. cit., p. 156.
(16) Op. cit., p. 150.
(17) Op. cit., p. 150-151.
(18) Op. cit., p. 151.
(19) Op. cit., p. 156-159.
(20) Op. cit., p. 160-180.
(21) Op. cit., p. 180-184.
(22) Le texte de Tertullien que nous commentons, a été traduit en français par le P. A. FLuirviAN dans son recueil : Le Pater expliqué par les Pères, Paris, Editions franciscaines, s.d., p. 16-24. Le texte latin se trouve dans la Patrologie latine de Migne, I, 1153-1165.
(23) Luc, 22, 42.
24) Jean, 17, 1-26.
(25) 1 Pierre , 1, 8.
(26) Hébreux, 7, 25.
(27) Luc, 2, 49.
(28) Luc, 1, 47.
(29) Hébreux, 5, 1.
(30) Jean, 10, 18.
(31) Luc, 22, 44.
(32) Matth., 11, 27.
(33) Matth., 26, 38 ; Marc, 14, 34.
(34) Jacques, 5, 13.
(35) Matth., 26, 42. |
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