Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de 
Mgr Pierre André Fournier  et ami de
ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande

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DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

Profite en, c'est encore réserver aux hommes donc à toi. Ne reste pas sourd à l'Esprit-Saint...

Je remercie Mme Dominique Talbot qui a fait cette bannière pour moi, je la remercie beaucoup, cette femme à un magnifique site qui nous comble de joie et de surprise, demandé sa mise à jour. Pour vous donnez une idée cliquée sur le logo en haut Merci Dominique

Titre de la série :
prière de vie_vie de prière
Titre de la page:

La Prière et la vie

Nom de l'auteur:
P.Irénéen.Hausherr.s.j.

XII
La Prière et la vie

La vie spirituelle, c'est la vie de l'Esprit de Dieu dans un esprit humain qui lui est uni. Si nous cessons de croire au Saint-Esprit et à sa présence opérante en nous, notre vie devient une apparence de vie spirituelle. Ce n'est plus la vigne, mais l'échalas 1 , plus l'olivier, mais le bois sec 2 ; plus la vie d'enfant de Dieu, mais la pure morale.

Tandis que si nous croyons en lui et à son action spirituelle en nous, peu à peu, cette huile du Saint- Esprit pénètre nos idées et nos habitudes. Tout devient doux et supportable, et même agréable, parce que finalement le fruit du Saint-Esprit est charité et joie, paix et bonheur 3. Pour la réalisation totale de tout ce plan divin sur nous, ce qui importe le plus, le grand devoir, le moyen jamais assez employé, c'est la prière. Prier le plus possible : jouir de Dieu le plus possible. Arriver autant que possible à donner à la prière explicite tout le temps que les autres devoirs permettent d'y donner. La prière continuelle est une grâce inappréciable, elle doit faire elle-même l'objet d'une ardente prière. C'est le spiritus bonus, que le Père ne refuse jamais à ceux qui le lui demandent 4.

Les fruits de la prière dans la vie.

La vie physique dépend d'une bonne respiration. La prière est la respiration de l'âme. La prière est le meilleur de la vie spirituelle en vue du but, qui est l'union à Dieu. La prière est unaspect de l'union à Dieu à la portée de la vie présente. D ans l'éternité, le degré de notre béatitude dépendra du degré de notre charité. Mais dans la vie présente, nous n'avons pas conscience de ce degré tandis que nous avons conscience de notre prière.Il faut être convaincu que la prière est toujours bonne, toujours utile, et toujours possible. Pour arriver à cette conviction, il faut prier encore en nous méfiant toujours de la tentation d'abandonner la prière. Qu'elle soit aussi pour nous le pain de chaque jour. L'habitude, le goût de la prière, est la meilleure garantie de la persévérance finale, que nous pouvons emereri suppliciter. C'est pourquoi Notre Seigneur, qui veut notre salut, nous a tant recommandé de ne pas nous lasser de prier.

Il y a trois effets de la prière.

Le premier, qui lui est commun avec tous les actes faits sous l'influence de la charité, est le mérite proprement dit, c'est-à-dire l'augmentation de la grâce sanctifiante.

Le deuxième lui est propre : c'est son mérite impétratoire. Le troisième est psychologique : la prière est une refectio mentis (réfection spirituelle) quand elle est attentive. Ce troisième effet est empêché par la distraction.

Les deux premiers effets sont sûrs. L'augmentation de la grâce sanctifiante est de beaucoup meilleure qu'une sensation de réconfort. Il ne faut cependant pas faire bon marché de cette refectiomentis. Elle dépend de la grâce de Dieu. Quand Dieu ne la donne pas, il faut accepter de ne pas l'avoir. Tout en la cherchant, on doit en être détaché. Si on ne la trouve pas, il n'y a pas à se faire des reproches de ce qu'on a été matériellement distrait. On n'y peut, hic et nunc, à peu près rien.

Par delà le moment conscient de la refectio mentis, la prière a aussi un effet psychologique durable. Tout ce que nous faisons laisse une trace dans notre vie. Nos actes nous suivent 5 jusque dans l'éternité. C'est vrai même des plus petites actions, même du moindre mot superflu. Nos actes nous suivent aussi dans le temps.

Peut-être leur trace est-elle imperceptible pour nous ; mais elle est très réelle. L'usure d'un vêtement se voit bien après dix ans ; mais après une heure elle est commencée. Si l'acte singulier ne produisait rien, l'ensemble des actes ne produirait rien non plus. Rien n'est indifférent pour notre avenir.

L'acte de prier rentre sous cette loi : il laisse une trace, et d'autant plus profonde qu'il est plus intérieur.

Nous savons par la théologie que toutes nos actions faites en état de grâce augmentent en nous la grâce sanctifiante. Après avoir agi, je ne suis plus le même : j'ai grandi. Comme la prière est un acte excellent, quelque­fois très coûteux, où s'exerce plus qu'ailleurs la collaboration entre Dieu et la volonté humaine, il doit en résulter quelque chose de très réel Un résultat plus constatable que pour d'autres actions. Après la prière, je ne suis plus le même psychologiquement. Normalement, la prière est un remède. Une prière qui attriste est mal comprise. La prière est cause de joie : j'en dois sortir plus rasséréné, plus calme. Si je suis plus calme, je serai aussi plus fort, parce que la vraie force d'âme est calme. La force impétueuse et agitée n'est pas force d'âme, mais force nerveuse.

Après la prière, je dois être davantage tout ce qui mérite d'être désiré : plus près de Dieu, plus spirituel. Chacun doit interroger sa propre expérience. Pour bien l'interpréter, il faut la prendre sur un temps assez long. C'est comme pour la santé physique. Mais après ce laps de temps, on doit pouvoir constater le bon effet de la prière. S'il n'existe pas, c'est qu'on a prié avec des idées fausses. Si vous aviez moins prié dans le passé, ou si, au contraire, vous aviez prié davantage, seriez-vous ce que vous êtes aujourd'hui ? Après la prière, je ne suis plus le même pour Dieu. Il se laisse vaincre par la prière.

Origène dit: « Dieu a une faiblesse, une passion: il a la passion d'aimer ses enfants ». Et en ce qui touche la prière, cette passion se montre par sa faiblesse : il se laisse vaincre. Dans quel sens ? non en abdiquant sa volonté (il n'y renonce jamais), mais en nous amenant à l'accepter. C'est nous qui sommes vaincus, et lui est vainqueur. C'est tout ce qu'il désire, car c'est tout ce qui est bon pour nous.Dans l'Evangile, tous ceux qui ont prié, soit sans parler, soit ,par des cris, comme la Syrophénicienne 6, ont cru vaincre le Seigneur ; mais c'est lui qui a vaincu leurs âmes : il les a gagnées à une foi si grande qu'il ne peut s'empêcher de les en louer. Prier, c'est nous mettre du côté de Dieu.

Avoir prié c'est avoir obtenu l'effet de la prière: Mettre Dieu de notre côté. Il y a conversion réciproque : nous nous tournons vers Dieu et Dieu se tourne vers nous. Lisons l'histoire de saint Paul dans les Actes des Apôtres (Ch. 9) : Saul ne respire que massacre, Le Seigneur le terrasse, il est aveugle. Or, il y avait à Damas un disciple nommé Ananie : le Seigneur lui dit en vision : « Lève-toi et va dans la rue Droite... cherche un homme nom­mé Saul de Tarse... ». La rue Droite existe encore à Damas sous ce nom. Saul de Tarse, c'était pour les chrétiens d'alors comme naguère pour nous Staline : littéralement l'Anti-Christ. Ananie objecte en lui-même : Le Seigneur ne sait donc point cela ! Disons-le lui : « Seigneur, j'ai entendu parler de cet homme et du mal qu'il fait à tes saints... et il arrive ici avec pleins pouvoirs contre eux ! ».

Nous avons bien le droit de renseigner le Seigneur. La prière de demande consiste à dire à Dieu ce qu'il sait. Et le Seigneur dit : « Va, celui-là est Vas electionis, un instrument de choix, celui qui travaillera le plus et qui souffrira le plus pour moi : « Je lui montrerai moi-même combien il lui faudra souffrir pour mon nom. » Le Seigneur dit cela au sujet d'un des plus grands adversaires qu'ait rencontré l'Eglise naissante.

Ananie avait raison, mais il y avait une chose qu'il ne savait pas et que le Seigneur lui apprend: « Le voici qui prie ». Avec un homme qui prie, Dieu peut faire des merveilles. C'est Dieu qui a amené Saul à prier. Combien de fois ayons le courage de ne pas résister à la joie qu'éprouve notre âme en y songeant combien de fois le Seigneur a-t-il pu dire de nous : « Voici qu'il prie ! »

C'est le Seigneur qui nous a amenés là où il y a beaucoup de prière. Il a fait pour nous sa Sainte Volonté : seule chose qui importe. Saint Paul dira plus tard : « Le Seigneur m'a choisi dès le sein de ma mère. 7 ». Nous aussi.

Concluons donc : ce n'est pas nous élever nous-mêmes que de penser : « le Seigneur a fait pour moi de grandes choses ». Ayant déjà été l'objet d'une prédestination première, nous avons été l'objet de multiples prédestinations successives : le Baptême, la vie religieuse, telle et telle grâce dans notre vie de prière. Désormais, nous ne sommes plus les mêmes du côté de Dieu : il nous regarde avec des yeux plus paternels, parce que nous avons prié.

Demandons-lui la grâce de la prière, comme il l'a donnée à saint Paul, afin de pouvoir le combler de tout ce qu'il lui fallait pour accomplir ses des­seins. « Dieu donne la prière à celui qui prie » 8. Encore un exemple dans l'Evangile : l'histoire du « bon » larron. Il a reconnu qu'il était digne de son sort. Il ne dit qu'une seule parole : « Seigneur, souvenez-vous de moi quand vous serez dans votre Royaume 9 ». Et le Seigneur l'a canonisé : c'est un article de foi comme la conversion de saint Paul.

Il y a un auteur Syrien, Jacques de Saroug, qui a fait un merveilleux sermon sur la conversion du bon larron : il le représente montant tout droit au Paradis ; la porte en est fermée ! Sa vie était inscrite dans le registre... « Comment, c'est toi ? — Oui, répond-il tranquillement : j'ai un document, un laissez-passer: la parole du Seigneur: « Aujourd'hui, tu seras avec moi dans le Paradis ». Ayons la hardiesse de le croire et de l'appliquer à nous-mêmes : nous avons prié, et à ce moment, notre vie a été sauvée. Les années où j'ai prié sont sauvées ! Nous ne pouvons, disent les théologiens, mériter de condigno la persévérance finale, mais nous pouvons suppliciter emereri: moyennant la prière. Si nous prions, nous sommes sûrs de notre salut et chacune de nos prières nous en assure davantage.

Souvenons-nous de toutes les prières que le Seigneur nous a fait faire : elles sont le meilleur gage de notre éternité bienheureuse. L'éternité que notre prière prépare n'est pas loin. Elle est la seule chose qui compte, parce que cela seul est bien qui finit bien. A l'égard du prochain non plus, nous ne sommes plus les mêmes quand nous avons prié. Car tout laisse une trace dans notre vie. Nos oeuvres nous suivent 10 dès ici-bas : elles sont une composante de notre être. Notre prière n'échappe pas à cette loi. Par elle quelque chose d'intérieur façonne notre intérieur.En effet, quelle est l'origine des difficultés que nous rencontrons dans nos rapports envers le prochain ? De quel ordre sont-elles ? Souvent on les croirait d'origine extérieure ; mais, en réalité, elles viennent de ce que, au-dedans de nous-mêmes, nous ne sommes pas disposés à accepter le prochain tel qu'il est. Si nous étions différents, nous serions autrement affectés. Nous sommes révoltés, attristés, agacés, parce qu'il ne nous satisfait pas intérieurement. Si nous étions parfaitement apaisés, à l'image de Dieu, nos relations avec le prochain consisteraient à lui donner plutôt qu'à recevoir de lui quelque enrichissement.

On parle d'heureux tempérament. C'est une qualité très agréable en société. Du point de vue spirituel, on pourrait dire que ce tempérament se rencontre chez ceux qui se sentent réellement heureux, parce qu'ils trouvent de par Dieu en eux- mêmes la satisfaction dont ils ont besoin : ils n'ont pas à la demander aux autres. La prière doit nous donner cette satisfaction, cette joie, cet heureux tempérament. Il faut, dit-on, « renoncer aux consolations humaines ». Oui, sans doute, mais à condition de goûter une si grande joie intérieure en Dieu, qu'elle nous libère de tous nos autres besoins. C'est à quoi la prière doit nous amener. De temps en temps, notre prière doit prendre la forme d'une intercession explicite. Si nous prions pour les autres, c'est qu'ils nous intéressent, c'est que nous commençons au moins à les aimer. Cette prière est donc une très bonne préparation à fréquenter autrui. Quand nous ressentons une certaine difficulté à aborder quelqu'un, prions pour lui, envoyons-lui notre ange gardien, et allons à lui avec confiance.

Ce conseil vaut surtout à l'égard de nos ennemis. La prière pour nos ennemis est comme la prunelle de l'oeil de Notre Seigneur ; c'est elle qui garantit le mieux la pureté de notre charité. Prier pour nos amis, ce n'est pas très difficile : il s'y mêle toujours un peu d'égoïsme. Mais prier pour nos ennemis, est l'acte le plus désintéressé. Dans la vie d'une communauté religieuse, le sens du mot « ennemi » est singulièrement atténué. Quelque incompatibilité de caractère est à l'origine des difficultés avec certaines personnes. Prier pour elles, prier intensément et jusqu'à ce que le coeur s'apaise à leur sujet, jusqu'à ce qu'on puisse penser à elles en toute sérénité, sans colère, sans rancune.

Cette prière a un effet psychologique immédiat. Pour y aider, songer que Dieu est leur Père à elles aussi. Rien ne saurait être plus agréable au Père que cette prière pour ses enfants. Alors doit se produire une sorte de dilatation qui apaise profondément. Les relations en deviendront beaucoup plus faciles et plus fraternelles. Si votre vie avait été moins priante jusque aujourd'hui, n'auriez-vous pas eu plus de difficultés avec le prochain ? Mais, si vous aviez prié davantage, qu'en serait-il résulté dans vos relations ? S'il y a parmi vous des « âmes de prière », quelle est leur influence sur leurs compagnes ? Sont-elles « faciles à vivre » ? — Oh, certes ! il y a de saintes personnes très « difficiles à vivre », mais en général, ce ne sont pas celles qui se distinguent par leur esprit de prière. Celles-ci ne sont pas à charge à la communauté, à moins qu'elles ne prient à contre sens, en restant, par exemple, à la chapelle au lieu de remplir leur office.

Une objection se présente : la prière facilite- t-elle réellement la pratique de la charité fraternelle ? Nous avons l'expérience du contraire. Combien de fois y a-t-il conflit entre la prière et le service du prochain ! En face des mêmes situations, les uns sacrifient le service à la prière ; les autres négligent la prière pour le service. En fait, dans le concret, on vit plus ou moins écartelé entre la prière et le devoir de la charité fraternelle.

Mais dans l'ordre des principes, rien ne nous prépare mieux à nous dévouer pour le prochain que la charité puisée en Dieu. C'est dans la prière que nous faisons le plein de notre réservoir de charité fraternelle. C'est dans la prière, aussi que nous faisons le vide de nous- mêmes, de notre égoïsme : après avoir prié, lorsque nous nous présentons devant le prochain, nous sommes moins portés à chercher en lui des satisfactions déjà trouvées en Dieu ; et bien meilleures! Nous sommes moins portés aussi à nous irriter contre lui, parce que notre coeur est en paix.

Dans la pratique, il y a des dévots et des dévotes qui ne semblent pas s'améliorer dans leurs longues prières. C'est qu'ils ne prient pas vraiment. De nos jours, c'est beaucoup moins à craindre qu'autrefois. Il n'est pas de mode de prier longtemps et la plupart des gens du monde qui prient, se cachent pour le faire. On ne peut vérifier l'effet social de leur prière. En revanche, il y a des personnes, qui sans être dévotes, sont des âmes de prière. Compte tenu de leur tempérament, je crois qu'elles sont bien meilleures qu'elles ne seraient si elles ne priaient pas.

La prière est un excellent moyen de se connaître soi-même.

Il en est un peu comme de nos rêves. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on leur donne de l'importance. Il y a des millénaires qu'on interroge les songes. Mais nous pensons aujourd'hui qu'ils sont plus instructifs pour connaître notre passé que pour présager l'avenir. Vos rêves vont toujours dans le même sens. Ils aboutissent, par exemple, à une angoisse ; quelque chose ne réussit pas : vous manquez un train... C'est une indication très précieuse. La prière est un peu comme cela, nous y sommes dans une ambiance de tranquillité qui favorise la remontée à la surface de notre pensée subconsciente, nous y surprenons les dispositions profondes de notre âme.

C'est pourquoi le moine psychologue du désert écrit : « Si tu veux savoir quel est l'état de ton coeur, observe-toi au moment de la prière. Par quelles pensées ton intelligence est-elle impressionnée ? Est-elle entraînée par des pensées passionnées ou par l'impassibilité ? Que si alors les passions lui font la guerre, c'est que les commandements divins lui sont méprisables... Si elle est dans l'agitation des pensées furieuses, c'est signe infaillible qu'elle n'a cure de la lecture et de la prière, mais qu'elle se divertit en des conversations vaines et que ce qui lui agrée, c'est de dire et d'entendre quelque chose de neuf »11.

Voilà aussi pourquoi le même auteur profère cette sentence : « C'est un juge cruel qu'une conscience souillée » ; et elle prononce ses jugements surtout au moment de la prière 12. Et c'est la principale raison pour laquelle on s'éloigne de la prière. N'est-ce pas ce qui explique pourquoi l'ensemble de l'humanité cherche ce qu'on appelle l'« évasion » ? Le mot se trouve déjà chez Platon. C'est la fuite devant une conscience qui reproche.

Non seulement la prière est incompatible avec des dispositions contraires à la charité fraternelle, mais ces mauvaises dispositions ne peuvent subsister longtemps avec la prière. Les passions, comme la colère, l'esprit de vengeance, la jalousie, etc..., ne sont pas des sentiments primitifs : elles supposent des tendances, des instincts, des désirs insatisfaits ; la prière travaille efficacement à les éliminer. La correction de nos défauts est affaire de prière, beaucoup plus que d'examen et de résolution. Elle élimine en remplaçant.

Cette lutte contre nos défauts est nécessaire, comme l'exercice pour l'athlète qui veut se maintenir en forme. A ce point de vue aussi, la prière est un bienfait immense. La prière nous fait pratiquer les vertus morales, en nous exerçant au recueillement nécessaire pour entrer en communication avec Dieu. Pratiquée souvent et intensément, elle a pour effet de pacifier l'âme et le corps. Nous devenons alors plus faciles à vivre, moins rudes, moins exigeants, plus prudents. Le principal motif de prier, c'est que Dieu est le souverain Bien. La prière nous fait faire avec une intensité particulière ce qui doit être l'objet de notre activité au cours de notre vie entière : pratiquer toutes les vertus. Grâce à elle nous finirons par accomplir sans interruption ce qui est l'essentiel de notre existence ici-bas : tendre vers Dieu. Car nous finirons par prier dans l'action et la prière sera le meilleur de notre action.

Mettons dans notre prière l'universalité. Toute limitation finirait par nous tourmenter. Plus nous adopterons cette perspective universelle, plus nous goûterons le sentiment de salut qu'elle comporte, plus s'affaiblira en nous l'épouvante que nous pourrions éprouver à la pensée de notre propre salut. On a raison de recommander la prière du soir et du matin, la prière avant et après les repas, la récitation de l'Angelus. Tout cela fait déjà un bon nombre de prières dans la journée. Ces prières sont momentanées. Mais le mieux dans tout cela, c'est que si on est fidèle à ces moments de prière, on aboutira insconsciemment à prier toujours, et cela sans multiplier les formules, ni se tendre les nerfs pour penser toujours à Dieu. Il faut que nous parvenions à trouver une forme de prière qui, loin de nuire à notre santé, la favorise par la détente nerveuse qu'elle procure.


La prière continuelle.

Une prière continuelle, c'est une vie entièrement vécue en dépendance de la volonté de Dieu reconnue, voulue, aimée. Toute créature intelligente est faite pour cette prière. Il faut y apporter une simplicité d'enfant. C'est aux tout-petits que Dieu révèle ses secrets, et en particulier le secret de cette prière-là. La mesure de prière explicite requise pour cela peut varier grandement. Quand on se dispose à entrer dans la vie religieuse, il faut examiner ce point : dans cette Société, trouverai-je la mesure de prière qui m'est nécessaire ?

Quand un minimum est fixé, il faut le respecter.

Dans beaucoup d'Instituts, il est fixé suivant les époques. Saint Ignace, en des temps semblables au nôtre, voulait que les étudiants de la Compagnie fussent tout entiers aux études. Il leur avait accordé une heure de prière par jour, tout compris, mais il ne les dispensait pas pour autant de cette perpétuelle dépendance de Dieu qui est prière implicite. Maintenant ils ont trois heures d'exercices de piété, et les études ont décuplé. Mais à partir du Troisième An, saint Ignace laisse à chacun la liberté de se livrer à l'oraison, ses devoirs remplis. En fait, lui-même, quand il avait des loisirs, il priait.

Les Saints éprouvaient un immense appétit de prière. Quand ils ne pouvaient prier le jour, ils priaient la nuit.

Autrefois, la vie était plus calme ; on avait moins besoin de sommeil. Ils pouvaient se permettre de prendre une partie de leur nuit pour prier. Il y a encore des personnes qui le font aujourd'hui. Saint Philippe de Néri se réfugiait dans les catacombes pour prier à son aise. Le Curé d'Ars a beaucoup travaillé, mais combien aussi prié !

Y a-t-il des saints qui seront canonisés sans avoir beaucoup prié ? Il semble que non : souvent après une vie suroccupée, le bon Dieu leur donne des loisirs pour prier. Voyez la Mère de Soubiran, la Mère Couderc, Jeanne Jugan, et d'autres.


La prière est toujours possible.

C'est peut-être difficile à admettre.

Il y a des moments où il semble bien que nous ne puissions pas prier. Des raisons d'ordre physique nous en empêchent : nous succombons au sommeil, nous sommes absorbés par quelque travail d'esprit. Ou bien nous sommes en proie à une tension nerveuse qui nous éprouve moralement au point que nous ne pouvons plus trouver le calme nécessaire pour la prière.

Eh bien ! je vous dis, moi, qu'il est toujours possible de prier, aussi longtemps qu'on ne commet pas actuellement un péché. Il n'y a, au vrai, que le péché qui interrompe la prière. Pour comprendre cela, il faut se reporter à la vraie définition de la prière. On dit parfois que la prière est un entretien avec Dieu : un « entretien », nous ne pouvons pas l'avoir toujours. La prière est plutôt ce que les anciens appelaient un commerce avec Dieu, ce que le mot latin conversatio exprime mieux encore : nous trouver avec quelqu'un. Conversari, évoluer dans le même espace, cohabiter, comme le dit S. Basile, avec la volonté de Dieu.

Donc la prière est toujours possible, comme il esttoujours possible d'éviter le péché. Sans doute, la prière explicite suppose une certaine conscience de la présence de Dieu. Mais pour les chrétiens, cette conscience est donnée par la simple fidélité à la conscience morale. Pour « converser » avec Dieu, il n'est pas nécessaire d'employer des mots, d'éprouver des sentiments. Il suffit de se rendre compte en sourdine de Sa présence.

Les enfants qui jouent sous le regard de leurs parents peuvent s'absorber dans leurs menus travaux au point que rien d'autre n'existe plus pour eux. Et pourtant, au moindre ennui, au moindre bobo, au plus petit désir, ils jettent toujours le même cri : « maman ! ». C'est donc qu'ils ne l'avaient pas entièrement oubliée. Il y a de même, dans nos activités les plus absorbantes, une manière de penser perpétuellement à Dieu, c'est le perpétuel éveil de la conscince et la volonté ferme de ne pas nous laisser séparer de lui. C'est même le signe d'une amitié profonde, de n'avoir pas besoin de paroles. La chose la plus nécessaire dans notre vie présente, c'est la prière. C'est la raison pour laquelle Dieu notre Père a voulu qu'il nous soit toujours possible de prier.

Cela contredit ce que vous avez peut-être dit quelquefois : « Je ne peux plus prier. » La plupart du temps cela signifie que vous ne pouvez plus méditer, et vous dites vrai. Mais on peut toujours prier. Si je parle ainsi, je ne prétends pas que l'on puisse toujours s'adonner à telle ou telle forme de la prière ; mais je dis que dans toute circonstance où nous sommes capables de faire un acte humain, conscient, libre, nous sommes capables de prier en quelque manière. Il suffit de trouver cette manière.

Il n'est pas toujours possible de travailler. Le travail n'est qu'une des formes de notre activité. Mais, tant que nous vivons, il nous est toujours possible de respirer. La prière est une sorte de respiration. Pour sortir de la métaphore, disons la chose la plus banale : Pour prier, il suffit d'être pauvre.


Prière et pauvreté.

Si les gens ne prient pas, ce n'est pas parce qu'ils ne sont pas pauvres : c'est parce qu'ils ne savent pas, ou, ne veulent pas reconnaître qu'ils le sont. Il suffit de le reconnaître devant Dieu pour qu'il y ait prière. Etre pauvre, qu'est-ce à dire ? En nos temps de démocratie le mot est prohibé. Les religieux n'ont plus le droit de dire : « Nous nous occupons des pauvres. »

En réalité tout le monde est pauvre. La définition suivante s'applique à tout le monde. Etre pauvre c'est ne pas tenir de soi ce que l'on a, ou ne pas pouvoir se procurer par soi-même ce qu'on n'a pas. Pour le dire en moins de mots encore : on est pauvre dès qu'on désire quelque chose qu'on ne peut se procurer par soi-même. Que de choses désirables qu'il ne dépend pas de nous de nous procurer !

D'abord ce que nous possédons : la vie. Tout le monde désire vivre. La vie est désirable en elle-même, mais il ne dépend pas de nous de la recevoir, et il ne dépend pas de nous de la conserver. Tout ce qui constitue notre vie nous vient de Dieu : notre corps et notre âme. Reconnaître cela devant Dieu, c'est prier. Quelle espèce de prière ? en sourdine ; mais, si nous l'analysons, nous y trouvons : demande, reconnaissance, adoration. Dieu est Dieu, et nous, nous ne sommes pas Dieu.

Au point de vue naturel il y a encore d'autres choses désirables, que nous ne possédons pas en toute plénitude et assurance. La santé ? Elle laisse toujours à désirer : je n'entends pas bien, je ne vois pas aussi bien que la moyenne des gens. De deux choses l'une : ou je désire mieux voir, mieux entenure : et c'est une prière si je l'avoue devant Dieu ; ou je renonce à mon désir en pensant que mon infirmité m'aide à faire mon salut, et c'est un acte d'acceptation, une prière. Et ainsi, à travers toute la vie, nous pouvons avoir le sentiment de notre pauvreté ; que nous le reconnaissions devant Dieu, nous prions.

Au point de vue du salut et c'est le domaine propre de la prière il y a quelque chose que nous possédons, et infiniment grande et précieuse : le Baptême, la grâce sanctifiante : essentiellement nous sommes saints. Et riches, mais pas de nous-mêmes. Savoir cela, c'est prier, de quelque côté que nous l'envisagions : reconnaissance pour ce que nous possédons déjà, et désir de recevoir encore. Enfin, il y a quelque chose de souverainement désirable et que nous n'avons pas, que nous ne pouvons même pas mériter : la persévérance finale. Il suffit d'y penser pour que notre désir devienne une prière, car nous aspirons de toute notre âme à la béatitude.

Pour prier il nous suffit de prendre conscience de ce que nous sommes : nous sommes essentiellement pauvres, métaphysiquement pauvres. Notre essence même est un pur possible ; elle ne postule pas l'existence. En Dieu nous sommes éternellement possibles ; mais rien n'imposait à Dieu de faire de ce possible un réel. Notre existence est empruntée : nous l'avons reçue. Autant dire que notre essence, n'existant pas par elle-même, est radicalement indigente. Nous existons maintenant, parce que Dieu a uni ces deux choses qui ne sont pas nécessairement liées l'une à l'autre : notre essence et notre existence. Il est facile de convertir cette métaphysique en prière.

Accepter la transcendance de Dieu et ma contingence : c'est cela l'adoration. Sur le plan surnaturel, nous constatons la même chose. Même appelé à l'existence, notre être naturel n'exigeait en aucune manière son élévation à l'ordre surnaturel. Du néant à l'être, la distance n'est pas plus grande que de la nature à la grâce. Et cependant nous existons dans cet ordre. Nous en rendre compte, reconnaître le bien incomparable que cette élévation est pour nous : cela aussi est une magnifique prière.

Si tous les êtres créés pouvaient prendre conscience de leur existence de créatures, ils ne cesseraient d'en louer Dieu. Nous pouvons le louer de la nôtre et de la leur ; et nous le louerons bien davantage encore de notre incroyable privilège devie divine. Nous pouvons résumer tout cela dans un mot du Seigneur selon saint Luc : Priez sans cesse 13. Le terme grec employé là signifie d'abord manquer de quelque chose, et par voie de conséquence, le demander à qui peut nous le donner.

Quand nous manquons de quelque chose, il n'est pas toujours nécessaire de le dire. Quelqu'un manque de chaussures : le fait d'aller pieds nus en témoigne suffisamment. Or, c'est un fait que nous sommes pauvres, nous avons besoin de tout, dans l'ordre naturel et dans l'ordre surnaturel. Aussi vraiment que nous sommes indigents, notre indigence prie, à moins de nous mentir ou de nous révolter. Cela seul interrompt la prière. Mais autant il est ridicule de demander ce qu'on a ou croit avoir, autant il est naturel de demander ce qu'on sait ne pas avoir.

Il faut se faire une psychologie de pauvre. Un Crésus peut s'imaginer être riche ; mais un Salomon dans toute sa gloire ne le peut pas, s'il est aussi sage que l'Ecriture le dit. Il ne peut que répéter : « Vanité des vanités, et tout est vanité »14, La pauvreté réelle facilite ce sentiment ; mais moyennant beaucoup d'intelligence, il n'est pas impossible d'être spirituellement pauvre en pos­sédant de grands biens. Une telle prière est donc bien toujours possible. Certaines formes de prière supposent une certaine richesse. Pour réciter l'Office divin, il faut un livre, de la lumière, des yeux, du temps : ce sont des richesses. A celui qui n'a rien de tout cela, il reste la permanente prière de son indigence totale.

Nous ne devons pas renier notre indigence essentielle. Il ne faut pas non plus renier la foi qui nous dit que Dieu est Charité. Ces deux vérités se rejoignent en nous et for­ment un complexe qui est l'essentiel de la prière. Nous lisons dans saint Jean : « Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous l'ac•cordera »15. Cette persuasion est déjà la moitié de la prière. Il suffit que notre confiance rencontre la Charité du Père, et nous sommes exaucés. « Jusqu'ici vous n'avez rien demandé en mon nom. Demandez et vous recevrez ! et votre joie sera parfaite ! » De cela au moins, nous manquons toujours. Seigneur, je n'ai pas encore suffisamment bu de ce vin qui est la Vie surabondante. Pourquoi Dieu veut-il que nous priions, puisqu'il sait ce que nous lui demandons ? — Il le sait ; mais il veut que nous nous fassions mendiants, c'est-à-dire que nous soyons ce que nous sommes. Est-ce une exigence tyrannique ? Peut-être, mais paternellement tyrannique. A partir de ce que nous sommes, il veut faire de nous ce qu'il rêve que nous soyons. Nous dispenser de la prière, ce serait se désintéresser du dessein éternel qu'il a formé sur nous 16. Le signe que nous consentons à la réalisation de son oeuvre, c'est la prière. Quand les parents veulent faire des cadeaux à leurs enfants, ils sup­posent que les enfants les désirent.


Prière explicite et prière continuelle.

Donc il est toujours possible de prier. Il suffit pour cela d'être pauvre. Et d'aimer la richesse de Dieu. Nous l'aimons d'abord parce qu'il nous en communique quelque chose, et bientôt parce qu'il la possède, parce qu'il l'est. Notre prière, d'abord née de notre pauvreté, comme notre amour, deviendra bientôt l'expression de notre charité, c'est-à-dire d'un amour qui aime Dieu surtout pour ce qu'il est, et non principalement pour ce qu'il me donne. Quand j'aimerai de ce grand amour, je me rappellerai sans cesse que rien n'est étranger à Dieu, à sa toute-puissance, à sa sagesse, à sa paternité ; et que pour nous, rien n'est étranger à son service. Double joie en une seule ! In unitate Spiritus Sancti s'effacera ou s'atténuera la distinction entre sacré et profane : il n'y a de profane que ce que nous profanons.

S'effacera ou s'atténuera aussi la distinction entre prière et action, entre les « exercices de piété » et les autres. Toutes nos occupations sont des exercices de serviteurs de Dieu. Bien sûr, il y a des moments plus sacrés que les autres ; par exemple à la sainte Messe le moment de la consécration. Mais jusque dans les choses les plus sacrées, nous serons à l'aise, si nous savons que nous avons accès près du Père grâce à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et jusque dans les récréations les plus joyeuses, nous garderons quelque chose du respect de la prière, parce que, au-dessus de tous nos ébats d'enfants de Dieu, luit le grand soleil de son amour.

La théologie nous apprend aussi que rien n'est étranger au Verbe de Dieu. Saint Jean le dit dans son Prologue : « Tout a été fait par lui, et sans lui rien n'a été fait ». Saint Paul nous dit de même que le dessein de Dieu est de « récapituler toutes choses en Jésus-Christ », de façon que tout dépende de lui comme tout a été fait par lui. C'est donc une réalité, cette concentration de toutes choses dans le Christ. In eo omnia constant 17. Il faut se faire cette vision christocentrique du Cosmos.

Le grand moyen pour supprimer les distractions, ce n'est pas d'exclure, c'est de « recueillir » : puisque tout est par Jésus-Christ, tout peut donc être chrétien. Quand le Père, dans l'Evangile, parle de son amour, il le nomme complaisance, Eudokia. Mot merveilleux, qui mérite d'être repéré et étudié à travers toute l'Ecriture ! Dieu n'a que des intentions bonnes sur nous. Il ne rumine sur nous que des projets de bonté. Cette complaisance est à l'oeuvre aussi dans tout ce qu'il fait en dehors de nous. Perspective infinie. Et tout cela, nous pouvons l'approuver ; dire oui à ce qu'il fait ; s'il veut le faire, c'est que sa volonté est bonne, adorable, aimable.

Dire amen à tout ce qu'il fait. Comme disait ce grand philosophe de Thérèse Martin : « C'est ce qu'il fait que j'aime ». Puisque nous répondons amen à ce que la sainte Eglise dit dans la liturgie, a fortiori devons-nous dire amen à tout ce que Dieu dit. Dixit, et jacta sunt. Les choses sont des paroles de Dieu. A toutes nous pouvons dire Amen ! C'est un exercice auquel beaucoup de personnes pieuses ne sont pas habituées : leur horizon est étroit. Combien plus au large seraient-elles, si le motif de leur intérêt n'était plus uniquement en elles-mêmes, mais en Dieu et en toutes ses oeuvres ! Leur coeur se dilaterait à la mesure de Sa Charité, avec ce sentiment de bien-être, d'abord presque douloureux, d'une poitrine soudain envahie par le grand air pur de la forêt, après s'être intoxiquée trop longtemps dans ies étroitesses empestées d'une ville moderne. La complaisance en l'oeuvre de Dieu déjà faite leur ferait chanter par avance un hymne à celle qui reste à faire, et au fur et à mesure que le dessein de Dieu s'accomplit, elles auraient comme cette carmélite infirme « un amen sur les lèvres et un alleluia dans le coeur ».

Le discours qu'on me fait en ce moment me fait souffrir ? Amen. Si les psychiatres avaient à leur disposition cet amen ! Et ne pas toujours avoir l'air tracassé... Le bon Dieu ne nous tracasse pas, comme feraient des parents mal élevés qui ne savent que mal élever leurs enfants. Cette vallée de larmes reste tout de même un fameux paradis terrestre pour ceux qui la voient telle que la foi nous la montre ! Comment ? — C'est le même amour qui a fait les fruits de la terre, la santé, les joies du coeur, le ciel, Jésus-Christ, la vie éternelle, et toutes les créatures pour nous y conduire.

Dieu est surtout préoccupé de bien élever ses enfants pour sa gloire et pour leur propre béatitude. Il le fait avec autant de coeur et de sollicitude que les parents qui sont à l'image de sa paternité. Relisons l'épître aux Hébreux 18 : « Avez-vous oublié l'exhortation qui s'adresse à vous comme à des fils : Mon fils, ne méprise pas la correction du Seigneur, et ne te décourage pas quand il te reprend. Car celui qu'aime le Seigneur, il le corrige et il châtie tout fils qu'il agrée. C'est pour votre correction que vous souffrez, c'est en fils que Dieu vous traite. Et quel est le fils que ne corrige son père ? Si vous êtes exempts de cette correction dont tous ont leur part, c'est que vous êtes des bâtards et non des fils. D'ailleurs, nous avons eu pour nous corriger nos pères selon la chair, et nous les respections. Ne serons-nous pas soumis bien davantage au Père des esprits pour avoir la vie ? Ceux-là, en effet, nous corrigeaient pendant peu de temps et au juger ; mais lui, c'est pour notre bien, afin de nous faire participer à sa sainteté. Certes, toute correction ne paraît pas sur le moment être un sujet de joie, mais de tristesse. Plus tard, cependant, elle rapporte à ceux qu'elle a exercés un fruit de paix et de justice. »

La prière respire ce climat, et notre âme s'y transforme lentement. On prend des bains de soleil. Dieu est notre soleil. Dans la prière nous prenons des bains de lumière et de chaleur, éminemment salutaires et revigorants. Voir la prière ainsi : elle devient attrayante par elle-même, et plus nous la pratiquons et l'aimons, plus nous l'aimons et la pratiquons. II Cor., 3, 18 : « Nous tous qui, le visage découvert, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, de gloire en gloire, comme il convient à l'action du Seigneur, qui est Esprit ». Au point de vue de la foi, notre vie est un soleil qui n'a pas de déclin. Il monte vers son midi, et ne descend pas vers un couchant.

Ce n'est pas affaire de sens, bien que cela comporte une sorte d'expérimentation. Chacun de nos jours est le renouvellement, la réaffirmation, la confirmation, l'authentification de notre destinée première, de par l'invitation toujours nouvelle de Dieu en Jésus-Christ Notre- Seigneur. Notre vie est très riche, riche des richesses insondables de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et notre vie est infiniment simple, parce que « à chaque jour suffit sa peine », et à chaque jour suffit son pain. Nous vivons de ces choses sans avoir besoin d'y réfléchir toujours, pas plus que nous n'analysons toujours la composition de l'air que nous respi­rons. Mais il est bon d'y avoir réfléchi quelquefois. Après, il fait bon en vivre consciemment.

Le pain quotidien que le Père nous donne est très savoureux : c'est d'instant en instant la réalisation « du mystère de sa volonté, de ce dessein bienveillant qu'il avait formé en Jésus-Christ par avance, pour le réaliser quand le temps en serait venu » 19. C'est là notre pain quotidien : Jésus- Christ avec tout l'amour dont le Père l'aime et nous aime en lui. Ce pain-là, sous quelque forme qu'il se présente, depuis le pain matériel nécessaire au corps jusqu'à la sainte Eucharistie vie éternelle de l'âme, c'est toujours un pain descendu du ciel, puisque c'est toujours la volonté du Père, nourriture du Fils de Dieu et de tous les enfants de Dieu : Omne delectamentum in se habentem : il renferme toute délectation, parce que, en définitive, toutes nos joies se ramènent à une : la joie de nous savoir aimés.

La prière perpétuelle est surtout une affaire de coeur. Etre uni de coeur à Dieu ; pouvoir dire à Notre- Seigneur : « Ton Coeur, c'est mon coeur » 20. Mais il faut entretenir cette union par la prière explicite. Si l'on ne prend pas le temps de bêcher autour de cette plante, elle se dessèche, et la prière perpétuelle périt. Ceux qui se contentent de la « prière diffuse » et n'ont plus de temps d'arrêt ne manifestent pas le goût de la prière. Pourtant, quelqu'un qui, par charité fraternelle, devrait renoncer à s'arrêter pour un temps, mais conserverait l'appétit de la prière, n'aurait rien à craindre, pourvu qu'il prie dès qu'il en retrouverait la possibilité.

Ainsi la Vénérable Marie de l'Incarnation, Ursu­line : « Mon âme, écrit-elle, chantait en son épithalame qui lui était presque continuel : Soyez béni, ô mon Amour, ô mon Dieu, ô mon Dieu ! Soyez béni et glorifié... » Cette façon d'être avec Dieu ne changeait point, si ce n'est dans les intervalles de nouvelles grâces, quand quelque nouvelle lumière m'en retirait pour un temps. Et tout aussitôt, je retournais à mon cantique » 21. En définitive, la prière consiste à vouloir en tout, toujours, que la volonté de Dieu soit faite, et à la faire autant qu'elle est connue. C'est la seule manière de « prier toujours ».

Car le grand moteur de la prière en nous, c'est le desiderium Charitatis. Et la Charité n'a qu'un témoignage valable : que la volonté de Dieu se fasse et soit faite par les enfants de Dieu. Le grand désordre, c'est la fuite, l'omission, l'inappétence, les sophismes contre l'oraison, qui est fixation, au moins momentanée, du coeur sur le Tout qui est Dieu, notre vrai Trésor. Encore y a-t-il de pseudo-oraisons : ce sont celles qui se complaisent en d'autres choses que la vo­lonté de Dieu. L'oraison, c'est la rencontre de la bonne volonté humaine avec la bienveillance divine. C'est l'Eudo­kia tou Patros devenue l'euphrosynè tou paidos : la complaisance du Père devenue le contentement de l'enfant. C'est la sincérité suppliante, la supplication sincère du Pater : Fiat voluntas tua, non pas au concessif, ni à l'optatif, mais à l'impératif : l'impératif divin-paternel que s'approprie filialement l'enfant de Dieu.

Alors, le problème de la purification, de l'ordre des opérations, de la pérennisation de la prière devient le problème du redressement des désirs : Amor tuus, pondus tuum. Cette divinisation, par la source, de toute notre vie psychique, est une oeuvre proprement surhumaine. Le héros, c'est le saint, c'est le chrétien, c'est le Christ. Et le grand exercice d'héroïsme et de sainteté, c'est la prière, parce qu'elle « christianise ». Il n'y a qu'un moyen de se soustraire aux responsabilités terrestres, c'est d'en prendre, en toute vérité, de plus grandes : celles des intérêts de Jésus-Christ. Ici, point de petitesses, parce que la cause du Christ avance par notre « disparaître ».

La vraie grandeur : l'obscurité. Le vrai bonheur : n'avoir pas besoin d'autres bonheurs que par le Christ. Il faut se préparer à la prière. Mais la prière se prépare par elle-même. La préparation « prochaine » est une prière explicite. La préparation « lointainej» est une prière implicite. La vie prépare à la prière ; mais la seule vie qui prépare à la prière est celle qui est en quelque façon une prière. Le vrai chemin de l'oraison, c'est la vie. Il faut tout sacrifier pour la prière, mais on ne le peut que par la prière. Mon Dieu, quoi que je vous dise, vous savez bien ce que je veux dire : je veux dire ce que je dois dire, et cela vous seul le savez. Jésus seul sait dire au Père les paroles dignes du Père. Le plus important, c'est en Jésus, quoi que ce soit qui vienne après.

La Sainte Ecriture est une source de prière. Mais il faut aller à cette source avec toute la simplicité, toute l'humilité qui s'ignore, d'un petit enfant à qui Dieu veut révéler ses secrets. Il faut y aller aussi avec avidité. Comme Jérémie 22: « Quand tes paroles se présentaient, je les dévorais ; ta parole était mon ravissement et l'allégresse de mon coeur ». Suis-je prêt à dévorer toutes les paroles que me dit la Sagesse incarnée, Jésus-Christ, dans l'évangile, même si elles présentent des exigences contraires à mes instincts ? Suis-je disposé à ce qu'elles me soient un ravissement pour l'esprit et une allégresse pour le coeur ? Suis-je prêt à les accepter toutes, mais là vraiment, totalement, pour toujours ?

Il n'y a d'intelligence réelle du Corps mystique qu'au bout d'une vie mystique, d'une vie d'union, d'intimité avec le Christ, avec le Coeur et l'Esprit du Christ. C'est un aboutissement, non un cheminement. A force de vivre dans le Christ, on arrivera à se faire une conscience de membre du Christ. Par l'étude, on arriverait seulement à une construction fatigante. Tout le monde tire sa « suffisance » de quelque part Il n'est peut-être pas très humain de la tirer uniquement de Dieu. En tout cas, qui la cherche en Dieu quand il y a d'autres recours licites ? Vivre selon l'intelligence, qui donc fait cela de son seul choix ?Mais une fois que Dieu a choisi et fait la grâce de consentir simplement à son choix, — quelle suffisance venant de Dieu !

Vivre comme un mort, quant au silence, à l'inat­tention, à la prétérition, à l'estime, à l'amitié, à la patrie, au bien-être physique, etc., et être heureux, et se savoir heureux, et ne pas pouvoir ne pas être heureux : suffisance de Dieu, suffisance du Christ. Pouvoir, malgré Pascal, penser à soi, demeurer en repos dans une chambre, dans la solitude morale, — et se sentir heureux, non pas un jour, mais tous les jours, sans faire appel ni au passé ni à l'avenir, dans le présent, dans le Présent : joie grande, ardente. N'avoir plus d'instinct, plus d'autre besoin, que de sacrifier le « divertissement » qui pourrait sur­venir : miracle de la grâce du Seigneur Jésus.

NOTES

(1) Jean, 15, 1.
(2) Romains, 11, 17.
(3) Galates, 5, 22-23.
(4) Luc, 11, 13.
(5) Apocalypse, 14, 13.
(6) Matthieu, 15, 28.
(7) Galates, 1, 15.
(8) Les leçons d'un contemplatif, ch. 58, p. 82.
(9) Luc, 23, 42.
(10) Apocalypse, 14, 13.
(11) Evagre, Lettre 25 citée dans Leçons..., p. 27.
(12) Evagre, Sentence 5, citée dans Leçons..., p. 27.
(13) Luc, 18, 1.
(14) Ecclésiaste, 1, 2.
(15) Jean, 15, 16.
(16) Ephésiens, 1, 1 sv.
(17) Colossiens, 1, 17.
(18) Hébreux, 12, 5-13.
(19) Eph., 1, 9-10.
(20) 1 Rois, 14, 7, Version des Septante.
(21) Dom JET, Le Témoignage de Marie de l'Incarnation, Paris, Beauchesne, 1932, p. 113.
(22) Jérémie, 15, 16.