VI
L'intercession et la prière vocale
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L'intercession.
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La prière d'intercession se fait pour autrui. Il faut, selon le sens même du mot, deux interlocuteurs entre lesquels intervient une troisième personne.
J'ai lu quelque part que Notre-Seigneur n'a pas beaucoup recommandé de prier pour les autres. De fait, si vous cherchez des textes à ce sujet dans l'Evangile, vous en trouverez peu. Seulement, on aurait tort d'insister sur l'absence de textes. Si le Seigneur n'a pas dit : « Priez pour autrui » il dit beaucoup plus fort : il nous recommande de prier pour ceux en faveur desquels nous aurions le moins envie de prier : nos « ennemis », les gens qui ne nous sont pas sympathiques. Si nous prions pour ceux-là, à plus forte raison devons-nous prier pour les autres. Le Seigneur lui-même a respecté son précepte : il a prié pour ses ennemis. Ainsi non seulement sa doctrine, mais son exemple nous y invitent. Il a surtout prié pour les autres. Saint Paul nous dit même que jusqu'à la fin des temps, Jésus « interpelle » pour nous son Père 1.
Sur la terre Jésus a prié pour beaucoup de gens. A saint Pierre il déclare : « Moi, j'ai prié pour toi »2. L'Evangile ne nous dit pas que saint Pierre fut ému alors ; mais plus tard, quel souvenir ! Lui, il avait prié pour Pierre ! Il a même dit la grâce spéciale qu'il avait demandée : « afin que ta foi ne défaille point ». Cela n'a pas empêché qu'après cette prière Pierre ne le reniât ; mais le Christ avait prié pour lui et il est devenu le Roc.
Le Seigneur a aussi prié pour les autres Apôtres : « Je demanderai au Père de vous envoyer l'Esprit-Saint »3.
Et non seulement pour ceux-là. Lui-même le dit : « Pour tous ceux qui croient en moi. » D'abord pour les fidèles. Il y a un ordre dans l'intercession, un ordre dans la charité, et dans cet exercice de charité qu'est la prière. Il faut qu'on y fasse une place pour les ennemis, niais cette place n'est pas, par principe, la première.
Notre-Seigneur a donc prié pour nous. Il a prié pour moi. Les effets de cette prière, nous en sommes bénéficiaires : nous lui devons le Saint-Esprit et tout ce qui est l'oeuvre du Saint-Esprit, c'est- à-dire les sacrements, la sanctification dans l'Eglise et la Vie que l'Esprit-Saint éveille en nous, qui est aussi une vie de prière.
Saint Paul prie pour les autres. Il loue les chrétiens de prier pour les autres. Il demande qu'on prie pour lui 4.
Cette prière d'intercession est toujours à notre disposition. Nous ne sommes pas toujours capables de beaucoup de ferveur, mais nous pouvons toujours prier pour tous ceux qui ont besoin de notre prière. Nous pouvons détailler nos intentions en parcourant le monde : aller de la Hollande inondée en 1952 jusqu'aux camps de concentration... Rappelons-nous l'exemple de saint Polycarpe. Il a été martyrisé à 86 ans. Avant de partir pour le tribunal, il demanda à prier. Il pria longtemps ; il pria nommément pour tous ceux que, pendant sa longue vie, il avait rencontrées. 5
L'Eglise est maîtresse de prière.
Puisque nous parlons de la prière d'intercession, interrogeons l'Eglise. Elle vous offre tout un programme pour vous aider à exercer l'intercession : elle vous suggère les intentions les plus diverses. Consultez dans votre missel les oraisons ad diversa.
Voici d'abord les demandes générales par l'intercession de tous les saints. Elle prie pour la hiérarchie et chacun de ses degrés. Elle prie pour elle-même, notre Mère l'Eglise.
Les choses temporelles viennent après : l'empereur, le roi, les prélats. Qu'importe tous ces titres ? — Saint Paul recommande de prier pour ceux qui sont haut placés, parce qu'ils ont le pouvoir de beaucoup aider ou de beaucoup nuire. Quant à leur âme, à leur salut personnel, nous prions pour eux ni plus ni moins que pour tout le monde.
Ensuite viennent les oraisons pour les congrégations, pour la concorde dans la congrégation.
Contre les persécuteurs de l'Eglise, et contre tous les malfaiteurs ; pour toutes les nécessités, et en toutes sortes d'épreuves.
Il ne faut jamais prier contre personne. Le « contre » de ces oraisons n'est que dans le titre ; mais en fait, elles demandent que Dieu préserve son Eglise des persécuteurs et les convertisse. Mais appeler Dieu à la rescousse pour réaliser nos désirs vindicatifs, non, cela n'est pas permis.
Après cela ce sont des intentions très spéciales, selon les circonstances : les grandes tribulations, famines, tremblements de terre, sécheresses, temps de pluie, tempêtes. C'est le cas de dire avec un ancien : Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger »6.
L'Eglise dit de même, et elle parle de tout à Dieu.
Ici se place une oraison qui est le comble de la condescendance du Seigneur et de l'Eglise. Elle prie pour les maladies contagieuses des animaux.
Mais ceci peut paraître choquant à la suite de cette prière vient l'oraison « pour le prêtre lui- même ». C'est une fameuse leçon, non d'humilité, mais de désintéressement. Le prêtre peut dire cette oraison à l'anniversaire de son ordination.
Les besoins spirituels viennent ensuite. Et d'abord voici l'oraison pour demander les larmes. Prière étonnante pour beaucoup de gens. Nous ne sommes plus très démonstratifs. Les larmes, autrefois, étaient commercialisées, on payait des pleureurs. Ici, il ne s'agit pas des larmes pour les malheurs temporels. Il s'agit des larmes qu'on répand par componction et qui amollissent la dureté de notre coeur. Du reste, ces larmes, dont nous rions quelquefois, quand elles viennent spontanément, sont bien désirables, comme chez S. Arsène ou S. Ignace de Loyola 7.
Les deux oraisons suivantes ont pour objet la rémission des péchés et les pénitents publics. Puis, vient une oraison pour ceux qui sont éprouvés par les tentations. Pensons aux jeunes gens et aux jeunes filles qui traversent de grandes tentations souvent décisives pour tout le reste de leur vie. De même à l'oraison suivante contre les mauvaises pensées. D'autres oraisons demandent des vertus : chasteté, humilité, patience et charité. Ah ! cette oraison-là, remarquez qu'elle nous fait demander d'aimer Dieu, mais elle fait d'abord appel à l'amour de Dieu pour nous. La postcommunion est une invocation au Saint-Esprit. Et quoi de plus touchant que l'oraison qui vient après : c'est l'oraison pro devotis amicis. Ne doit- on pas prier pour les autres ? S'ils ne sont pas dévots, ils ne sont pas de vrais amis. La dévotion dont il s'agit est la vraie dévotion, celle qui réside dans la piété et qui rend capable de réaliser le vrai but de l'amitié : faire du bien à ses amis.
Chérissons davantage encore l'oraison « pour les ennemis », ceux qui ont pour moi de l'inimitié, ou du moins, ceux qui ne sont pas pour moi des amis, parce que je ne les aime pas naturellement, ceux pour qui, si je n'étais pas chrétien, je ne prierais pas. Dieu aime la charité : il en a soin. Puisse-t-il donner à tous la paix et la rémission de leurs péchés ; qu'il emploie sa puissance à les empêcher de nous nuire !
Cette demande est celle que nous exprimons dans les litanies : Ut inimicos Ecclesiae humiliare digneris. Le fruit de cette prière est de nous donner la paix du coeur. Une dent contre quelqu'un, « ça fait terriblement mal » ! Notre-Seigneur a dit : Si vous ne remettez pas leurs dettes à vos ennemis du fond du coeur, vos péchés ne vous seront pas pardonnés. Faites-en l'expérience : lorsque vous en aurez besoin, récitez cette prière et vous verrez que votre rancune passera.
Viennent ensuite deux formules qui nous font prier pour des situations particulières : les prisonniers et les voyageurs sur mer. (Cette prière date du temps des caravelles) !
Les deux dernières oraisons sont de portée générale. C'est que toute intention particulière doit dériver d'une intention générale ou y revenir. Ces deux oraisons sont pour le salut des vivants et pour les vivants et les morts.
Quand votre âme est dans la sécheresse, pourquoi ne réciteriez-vous pas ces oraisons de l'Eglise ? Ce serait un acte d'humilité, car les prières vocales, dit-on, sont inférieures à la prière mentale.
La difficulté est qu'on ne peut s'intéresser vraiment à trop de choses et de gens à la fois. Prions d'abord pour les personnes qui nous touchent de plus près. Puis, prions pour tout le genre humain, jusqu'aux derniers hommes qui ne mourront pas, mais iront tels qu'ils seront à leur demeure éternelle, sans passer par la mort.
La charité est chose infinie. Elle enveloppe le monde.
Les anciens ne voulaient pas qu'on se préoccupât du salut des autres avant d'être devenu soi-même spirituel et parfait ; car, disaient-ils, on n'a pas le droit de se faire du mal à soi-même par le risque qu'on court en se livrant à l'apostolat. Au xvII siècle encore, le P. Lallemant interdisait à ses tertiaires de se livrer à l'apostolat avant d'être affermis dans la contemplation.
Si saint Thomas dit qu'il faut être arrivé à la contemplation pour faire de l'apostolat « conternplata tradere », il dit aussi que pour les spirituels c'est un devoir strict de travailler au salut des autres. Mais qui osera s'y livrer ? Comment savoir si l'on est assez parfait pour le faire ?
Pour les religieux, les supérieurs en décident : ce sont eux qui prennent la responsabilité de l'apostolat où ils les engagent.
On ne prie jamais pour les autres sans prier en même temps pour soi : on prie au pluriel, comme Notre-Seigneur nous l'enseigne : « Quand vous priez, dites : Notre Père...»
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PRIÈRE VOCALE
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Dire à quelqu'un : « Priez pour moi », c'est lui dire : « Pensez à moi ».
Il faut y réfléchir auparavant. Prière vocale.
Il faut en prendre mon parti : je ne suis pas un pur intellect ; je suis un animal doué d'intelligence. Il me faut donc du sensible, du corporel, du quantitatif, de l'oraison vocale prononcée ou pensée ; mais subordonnée, comme le moyen à la fin, à l'oraison mentale la moins quantitative possible.
Il faut à l'alpiniste un bon piolet. S'il en prend dix, il risque de perdre par les neuf l'utilité de l'un.
Quelle est la mesure de prière vocale ?
C'est une question qui comporte des solutions variables, très variables, et pas une pour longtemps. Il y faut l'exercice perpétuel de la vertu de prudence, donc nécessité d'examen de la vie d'oraison et réadaptation fréquente aux dispositions de l'âme.
On peut faire soi-même des formules pour parler à Dieu ; mais une formule que j'ai faite ne vaut que selon ce que j'y mets : c'est une langue à moi.
Les formules ne sont d'ailleurs pas pour Dieu, mais pour les hommes.
Il faut parler dans sa langue à Dieu.
Et que lui dire ?
On peut lui dire n'importe quoi, à condition que ce soit compatible avec sa paternité.
Je peux tout dire à Dieu ; et quelquefois il y a grand avantage à lui confier même des sottises.
Il faut bien les dire à quelqu'un, ces pensées qui nous tracassent ; mieux vaut les dire à Dieu qu'à tout autre, vider son coeur dans le coeur de Dieu.
Et souvent la meilleure manière de lui parler, ce sera de ne rien lui dire : qu'il lise lui-même au fond de notre coeur et de notre esprit, et fasse parler en nous son Esprit pour nous faire prier. « L'Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu ». Et plus explicitement : « Nous ne savons pas que demander pour prier comme il faut ; mais l'Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements ineffables »8.
Donc souvent, la meilleure manière de parler à Dieu, c'est de garder le silence.
Seulement, là, il faut absolument une précaution : il faut que ce silence soit un silence devant Dieu, et non une rumination de nos propres sentiments, repliements sur nous-mêmes, ressentiments, douleurs, souvenirs, rêveries. Il faut que ce silence soit une élévation vers Dieu. Loin de me plonger dans les bas-fonds de ma sensibilité, il doit m'en faire sortir. Et alors, c'est un saint silence, le repos en Dieu.
Quand mon esprit est élevé jusqu'à Dieu et que je me laisse aller, sous les yeux de Dieu, à jouir de la pensée de son amour, c'est de l'oraison, et une oraison très élevée.
Mais si, sous prétexte d'oraison, je retombais sur moi-même, ce serait plus dommageable que d'abandonner l'oraison.
Rectifiez certaines manières de faire dans lesquelles il n'y a pas d'issue. I l n'y en a pas dans la multiplication des mots — multiloquia. — « Ne radotez pas dans vos prières », dit Notre-Seigneur (Matt. 6, 7).
Il y a des gens qui ont écrit des prières qui sont de véritables discours. Si vous les rencontrez, oubliez que ce sont des prières, car ce n'en sont pas. Saint Benoît a écrit cette petite phrase péremptoire : Omnino brevieturo oratio : il faut absolument que la prière (de bouche : os, oris, d'où oratio) soit courte.
Qu'est-ce que cela veut dire, s'il faut « prier toujours » ?
— Cela veut certainement dire qu'une formule de prière vocale ne doit pas être longue.
Le Notre Père n'est pas long.
Mais cela nous enseigne aussi à répéter toujours la même chose.
De là le chapelet. Nous y faisons attention a Dieu, à Notre-Seigneur, à la très sainte Vierge Marie, aux personnages qui interviennent, mais toujours pour arriver à Dieu.
Que convient-il d'exprimer d'abord dans la prière vocale ?
— En premier lieu, la louange à Dieu.
Nous sommes créés pour cela. Si quelqu'un trouve puéril de chanter des cantiques à Dieu, il n'y comprend rien. Saint Paul nous recommande d'en chanter dans nos coeurs ; mais aussi en paroles : ce nous est nécessaire à nous-mêmes. C'est une manière d'aspirer vers lui. C'est nous qui chantons : Gloire à Dieu au plus haut des cieux ; à quoi c'est lui qui répond : Et paix sur terre aux hommes.
Les Apôtres, après l'Ascension, rentrèrent à Jérusalem en grande joie. Et ils étaient continuellement dans le Temple à louer Dieu 9, et non à gémir, ni occupés à réduire Dieu au service de leurs ment petits intérêts.
Ainsi commence la vie de l'Eglise. Ou si vous préférez que l'Eglise commence à la Pentecôte , le premier mouvement des Apôtres a été de chanter les magnalia Dei...
C'est très difficile de louer Dieu toujours et en toutes circonstances. Je ne sais pas si le diable ne s'en mêle pas pour nous empêcher de le faire. Lui, s'il pouvait dire une seule fois « Dieu soit béni », il serait sauvé.
Donc, louer Dieu. Et de quoi ?
— De tout. Et surtout des mystères du Rosaire. Et de toutes les vicissitudes de la vie. Pour nous et pour le prochain.
Puis la prière doit demander le pardon des péchés.
Exactement le schéma du Pater .
Voilà le programme de notre prière vocale.
La distinction entre prière vocale et prière mentale n'est pas absolue. La prière purement vocale serait celle d'un gramophone. Et y a-t-il une prière purement mentale ? Notre intelligence est analytique et se déploie en idées. L'idée est une sorte de parole intérieure.
La prière vocale qui est vraiment prière est aussi mentale.
L'oraison mentale est supérieure à la prière vocale comme l'intelligence est supérieure à la parole_ En matière de langage, les mots sont ce qu'il y a de plus superficiel dans notre psychisme. Leur seule valeur est d'être le signe sensible, perceptible, transmissible, de quelque logos beaucoup plus profond.
Ce n'est pas dans nos mots, c'est au fond de nous-mêmes que se trouve la prière. C'est là que notre Père l'écoute et l'entend, « dans le secret » La prière vocale commune et officielle est supérieure à la prière privée. Mais la prière privée n'existe pas dans la sainte
Eglise catholique. Elle y est strictement interdite.
Le Notre Père est toujours commun.
Nous pouvons prier au singulier, mais à condition de ne pas exclure la communauté. Nous ne prions que dans l'Eglisel 10
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Psalmodie et prière.
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Les anciens opposent quelquefois psalmodie et oraison.
Cette distinction est tout à fait digne d'attention. Elle est la même qu'entre oraison vocale et oraison mentale.
Ce sont deux degrés de prière. La psalmodie, prière vocale, appartient à l'ascèse par son but. L'oraison est la cime intellectuelle.
Des gens trop zélés voudraient tout ramener à la psalmodie et y voient la seule prière. Mais lors même qu'elle est « la sainte liturgie », la psalmodie reste psalmodie. En un sens, c'est « la meilleure des prières », en tant que prière officielle de la sainte Eglise. Mais la sainte Eglise elle-même ne peut nous exhorter à nous contenter de la prière vocale, parce que c'est contraire à la tradition et au saint Evangile. Quand Notre-Seigneur passait des nuits à prier, il ne récitait pas tout le temps des psaumes. Et les chrétiens fervents pratiquent comme lui l'oraison mentale.
« La psalmodie, dit Evagre, terrasse les passions et apaise l'intempérance »11.
Ce n'est pas la psalmodie seule qui opère ces effets. Les anciens moines pratiquaient jeûnes, veilles, longues stations debout. « Etre debout » signifiait pour eux « prier ». C'était un exercice très pénible. Leur psalmodie s'insérait ainsi dans leur vie de pénitence.
Mais réciter le Bréviaire, en soi, ce n'est pas l'héroïsme suprême, si en dehors de là on mène une vie douce.
Il est vrai cependant que, dans quelque posture qu'elle soit faite, la psalmodie a un effet d'apaisement sur le tempérament et sur l'impatience physique, parce que, si elle est faite posément, comme la pratiquent les communautés religieuses, elle est tissée d'une infinité d'actes de patience.
Le premier qui a institué la vie religieuse sans le choeur, saint Ignace de Loyola, l'a fait par zèle de la gloire de Dieu, mais non sans regret. L'abnégation qu'il imposait aux siens portait là sur un point particulièrement difficile, parce qu'il privait ses fils de ce qu'il y a peut-être de plus enviable dans la vie religieuse. Mais « il n'est chose si bonne dont le sacrifice ne soit (parfois !) meilleur ».
Si donc, par amour de Dieu et du prochain, pour une nécessité de la sainte Eglise et des âmes, on se prive de la psalmodie, on perd seulement ce repos, cet apaisement physique qui s'insinue dans les nerfs et dans les âmes, mais on ne perd rien au point de vue de la charité, et c'est ce qui vaut en définitive.
Du reste, même dans les ordres anciens, on dispense de l'assistance au choeur ceux qui font des études, ou qui sont missionnaires ou chargés de grands travaux d'érudition.
Les jours où il vous est possible d'aller à la chapelle pour y psalmodier, allez-y de tout votre cœur ; les autres jours, ne le regrettez pas.
La sagesse de Dieu est multiforme, dit saint Pau112, non en elle-même, mais dans ses effets. Quelle variété en ce monde ! L'univers est multiforme à l'indéfini !
La psalmodie appartient à cette sagesse : on y parle de tout. C'est une multiplicité très belle. Mais c'est aussi par là qu'elle a des inconvénients au point de vue de la prière. Les anciens tenaient que si c'est une grande chose de faire oraison sans distraction, c'en est une plus grande de psalmodier sans distraction.
L'oraison est par définition sans distraction. La distraction l'interrompt (sans interrompre la bonne intention). Or la psalmodie est un perpétuel appel à la distraction, à cause des masses de choses dont elle parle. Y penser, c'est presque inévitablement être entraîné dans des considérations plus ou moins astronomiques, historiques, psychologiques et autres.
Il est vrai qu'on peut arriver, tout en psalmodiant, à faire aussi oraison sans distraction, parce qu'on a l'esprit tellement « en Dieu » que les pensées multiples de la prière ne l'en retirent plus. Il en est alors comme du voyage de ce trappiste : il se souvenait ensuite qu'à tel endroit, à telle heure, en attendant tel train, il avait perdu le sentiment de la présence de Dieu ! Opus Dei: c'est l'expression par laquelle saint Benoît désigne l'office divin.
Comment est venue à saint Benoît l'idée d'appliquer à l'office divin une expression qui désignait la vie monastique tout entière ?
Oui, ces deux mots signifient toute la vie monastique, et même toute la vie chrétienne, avec tout ce qu'elle comprend, soit de prière, soit de vertu : tout ce qui n'est pas opus diaboli (Origène).
Pourquoi saint Benoît l'a-t-il restreinte à l'office divin ? — Parce que dans toute la vie, c'est la prière le plus important.
Il est bon de réfléchir sur chacun de ces deux mots.
D'abord opus : travail. La vie ascétique est effort, peine (ponos), elle est kopos, mot qui veut dire couper : c'est le travail des bûcherons ; elle est agon, combat, lutte ; hydrôs, sueur, etc. C'est l'affaire la plus rude qui se puisse imaginer. Dans les Vies des Pères, Isaïe dit et répète : « Aucun plus grand kopos que la voie de Dieu. Il faut beaucoup de kopos... » etc. Un des plus illustres, Jean le Nain, à la question : « Qu'est-ce que le moine ? » répond simplement : « Kopos ! »: quelqu'un qui se donne de la peine.
Les plus mystiques de ces vieux auteurs, loin d'opposer le travail à la mystique, exigent d'autant plus d'efforts qu'ils visent plus haut. Et le plus mystique de tous, Macaire, qui a fait de merveilleuses expériences d'union à Dieu, dit perpétuellement qu'il faut, jusqu'à la mort, joindre une peine à l'autre. La vertu résulte de peines et de sueurs. « Cela ne se fait pas sans peine, écrit un autre, un grand Studite autour de l'an 800. Nous n'y arriverons pas si, de jour et de nuit, nous ne nous faisons violence, et grande violence ».
Cela vaut pour toute la vie ; mais cela vaut surtout pour la prière. Elle ne va pas sans peine, au moins au commencement. A la fin, si elle demande encore de la peine, cette peine sera délicieuse : on sera enchanté de l'accepter.
Opus ne s'oppose pas seulement à repos, à quiétude, à délassement. Ergon, sa traduction en grec, s'oppose à parergon, qui signifie hors-d'oeuvre, chose accessoire.
Deux abbés se rencontrent et se lamentent : « Le travail manuel, disent-ils, nous le tenions pour accessoire (pour les moines il constituait tout« extérieur » de la vie) ; mais maintenant l'exercice de l'âme est devenu accessoire ! »
Nous devons y veiller, nous aussi, dans nos vies surchargées de besogne.
L'oraison est ergon, le reste est parergon, ou instrument pour l'oraison.
L'oraison est la fréquentation spirituelle de Dieu. Elle constitue l'essence même de la vie monastique. Et le reste doit se pratiquer comme moyen. Notre principal effort : que notre esprit soit attaché perpétuellement aux choses divines et à Dieu. Tout le reste est petit, est minime.
Rien d'étonnant que ce soit difficile. Puisque les vertus le sont, à plus forte raison ceci.
Opus Dei: de Dieu.
Cela va corriger ce que certaines des affirmations précédentes peuvent avoir d'inquiétant et de décourageant.
L'Evangile dit de Notre-Seigneur : « Il passait la nuit dans l'oraison de Dieu ». Car l'oraison est l'oeuvre de Dieu. C'est le Saint-Esprit qui nous fait prier. Le texte que je vous lis, c'est mon oeuvre à moi ; les notes que vous prenez pendant que je vous parle, c'est votre oeuvre à vous : vous en êtes l'artisan. Eh bien, l'artisan de notre prière, c'est Dieu.
L'Opus Dei, c'est avant tout le Donum Dei. Le Christ lui-même a dit : « Je ne peux rien faire de moi-même ». A plus forte raison ma prière est-elle opus Dei. Cassien, un semi-pélagien pourtant, le dit très clairement. Et saint Maxime le Confesseur: « Dieu fait tout en nous comme en des instruments : la vertu et la connaissance et la victoire et la sagesse et la bonté et la vérité »13.
C'est lui qui nous fait vouloir le bien.
Toutes les belles actions des Saints, ce sont des opera Dei.
Attention ! le travail de Dieu ne nous dispense pas du nôtre. Il faut que nous disions : « Nous sommes des serviteurs inutiles », incapables de faire quoi que ce soit de surnaturel. L'homme peut faire beaucoup de choses naturelles ; mais il ne peut pas faire que ses oeuvres, même les meilleures, soient surnaturelles. Le travail matériel de notre oraison, nous pouvons le faire ; mais l'oeuvre de grâce, il faut que Dieu la fasse en nous.
Oraisons courtes et fréquentes.
D'après Cassien (Co//. X), le moyen d'arriver à la prière continuelle, c'est de recourir à une oraison tout à fait courte et très fréquente.
Quelle oraison propose-t-il ? — Deus, in adjutorium meum intende ! Domine, ad adjuvandum me festina !
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ORAISONS COURTES ET FRÉQUENTES
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C'est de chez les moines que cette oraison a passé dans le Bréviaire.
Cassien vante cette invocation d'une façon extraordinaire. « Ce n'est pas sans raison que ce verset a été choisi », dit-il. Cette même phrase se rencontre aussi à propos d'invocations tout à fait différentes ; par exemple la fameuse « prière de Jésus » : Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, ayez pitié de moi, pécheur. Ceux qui en usent en font le même éloge que Cassien de Deus, in adjutorium.
On y trouve, dit-il, l'appel à Dieu contre tous les dangers. On y trouve la confession des fautes, la vigilance de l'âme, la considération de notre fragilité, la confiance d'être exaucé, l'assurance du secours. C'est le cri de l'âme qui confesse qu'elle succombe si son défenseur ne vient à son aide.
Nous n'avons pas autant que la liturgie nous le propose le sentiment du danger qui nous menace toujours. Souvenons-nous de la leçon de Complies.
Voici, par exemple la passion de la gourmandise. Contre l'attrait des plats qui nous viennent à l'imagination : Deus... Contre la tentation de prévenir l'heure du repas : Deus... Pour apaiser les réclamations de l'estomac : Deus... Cela remplace le jeûne, si je ne peux jeûner. Au monastère, au témoignage de Cassien, on faisait le pain deux ou trois fois par an. Il n'était pas très fameux. Chez saint Macaire, les moines, réunis dans une grande salle voûtée, trouvaient devant eux une espèce de galette aussi dure qu'une pierre. Alors, en voyant le plat qui ne me va pas : Deus !...
Ainsi dans toutes les vicissitudes de la vie spirituelle : les attaques du démon de midi, l'acédie, le dégoût du coeur. Deus... en toute circonstance : la lecture, la synaxe, etc. Ou bien, je ne peux dormir : Deus.
Cassien passe ainsi en revue tous les péchés capitaux et toutes les passions.
Comment Cassien est-il arrivé à choisir cette formule ? Je n'ai pas de réponse. Il aurait certainement pu en choisir d'autres. Peu importe. Ce qui est utile à considérer, c'est la pratique elle-même. La répétition est une méthode morale, grâce à laquelle une habitude se prend. Ici, une habitude de pensée. Même quand on ne dit pas actuellement les paroles de l'invocation habituelle, elles agissent sur l'âme.
Les documents anciens sur la pratique de cette méthode sont rares, car ces vieux moines, par principe, cachaient leur manière de faire. On ne devait pas savoir quelle était « l'opération secrète » de chacun.
Néanmoins, nous en savons quelque chose par les Apophthegmes, recueil de traits édifiants, qui rapportent quelques invocations ; par exemple celle-ci : Mon Dieu, comme vous savez et comme vous voulez, ayez pitié de moi.
Pas n'est besoin de nous fixer une formule une fois pour toutes ; mais la méthode vaut la peine d'être examinée et tentée.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est la fréquence avec laquelle ces moines récitaient ces prières. Macaire priait ainsi trois cents fois par jour. Un autre, nommé Paul, s'était aussi fixé trois cents prières, et pour les compter il commençait chaque matin par ramasser trois cents cailloux, et en jetait un à chaque prière. Un jour, ce Paul eut beaucoup de peine : on lui avait parlé d'une vierge qui faisait sept cents prières par jour. Profondément humilié, il va trouver Macaire ; et Macairelui donne la seule leçon valable dans la circonstance : ce n'est pas le nombre qui importe, c'est la qualité.
Il y a encore mieux que cela, et absolument authentique : les prières de saint Syméon Stylite. Théodoret de Cyr se mit un jour à compter ses prostrations quotidiennes. Arrivé au nombre de 1254, il s'embrouilla et cessa de compter.
Il est bon de réfléchir un peu sur cette méthode. Quand on veut faire entrer une idée dans les esprits, on s'arrange pour que malgré eux ils la retrouvent tout le temps. C'est le principe de la propagande. Naguère on voyait Rasurel ou Savon Cadurn partout affiché... Cette ressource psychologique se met au service de la vie spirituelle, dans les monastères, par des inscriptions sur les murs. On fait ainsi dominer une idée sur toutes les autres, et on produit finalement ce perpétuel souvenir de Dieu que cherche le moine.
Là nous sommes en plein dans la quantité ; mais la quantité joue aussi son rôle dans la prière. Une demi-heure d'oraison peut produire plus d'effet qu'une heure entière, c'est vrai ; néanmoins une heure faite assidûment peut transformer plus sûrement la mentalité et les dispositions affectives d'une âme.
Je vous livre un trait de sainte Mélanie la Jeune. Elle aurait voulu ne plus rien faire que vaquer à la prière. Cela lui était impossible, parce que beaucoup de personnes venaient la déranger. D'aucuns auraient dit : « Je vais faire tous mes exercices spirituels, et après je serai libre ». Mais ce n'est pas le bon moyen. Mélanie fixa le temps de ses occupations et en afficha les heures à sa porte et
les autres heures, elle les consacrait toutes à converser avec Dieu dans la prière. La vraie règle n'est pas de nous fixer un minimum de prière et de donner le reste aux occupations ; mais c'est de déterminer le maximum de temps qu'on accordera aux oeuvres extérieures, pour revenir aussitôt à la prière. Quand nous avons un dada, c'est cela qui nous revient quand nous n'avons plus rien à penser. Ceux qui aiment beaucoup la prière devraient être disposés de cette façon : l'interrompre sans scrupule pour la charité ; mais en garder au-dedans de soi le désir et la pente.
L'art de se servir des oraisons jaculatoires comporte le courage d'y renoncer quand elles deviennent une gêne, et l'humilité de les reprendre aussitôt qu'elles redeviennent utiles.
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Le Rosaire.
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Je voudrais libérer les âmes qui s'embarrassent et trébuchent en quelque sorte dans les « dévotions particulières ».
Principe général : si les prières vocales vous embarrassent (j'excepte, les prières de règle dans les sociétés religieuses), il faut les supprimer.
Entendez bien : je ne dis pas qu'il faut supprimer les prières vocales. Je dis que si elles vous embarrassent spirituellement, il ne faut pas craindre de les laisser tomber. Il ne s'agit pas d'ennui seulement. Mais je prétends que si quelque chose gêne notre épanouissement spirituel, il faut avoir la hardiesse de nous en libérer.
La multitude des prières vocales d'obligation a certainement des inconvénients. S''il suffit d'un effort pour les dire avec dévotion, n'y pas manquer. Mais ce qu'il ne faudrait pas, c'est interrompre la prière pour réciter des prières. Vous désirez une prière qui soit un repos ? Il en est une qui paraît difficile à beaucoup : c'est le chapelet.
Or, le chapelet peut nous conduire sans fatigue à la prière qui nous est demandée : la prière perpétuelle.
Comment cela ?
Apprenons à nous servir du Rosaire. Il n'est pas nécessaire de « dire » le chapelet pour cela. Il n'est même pas nécessaire d'avoir un chapelet, ce n'est ni une loi de Dieu, ni un commandement de l'Eglise. La seule prière d'obligation est la messe du dimanche et des jours de fêtes. Pour tout le reste, liberté entière ; mais nous devons avoir à coeur de nous servir des moyens qui ont fait leurs preuves. Ce ne sont pas six siècles de tradition qui se trompent. Peut-être inventera-t-on mieux, mais pour le moment nous avons le chapelet et notre seul tort est de vouloir à tout prix « le dire ». En voulant le « dire », on en perd le sens véritable. Il n'est pas fait pour être dit, mais pour être médité.
Le Rosaire, selon son institution primitive, est une contemplation, non pas une récitation vocale. Cette remarque est très importante. Si l'on veut que le Rosaire ne soit pas une corvée, et qu'il atteigne le but pour lequel il a été institué, il faut tenir beaucoup à ceci : ce n'est pas une prière vocale, c'est une prière contemplative. Le peut instrument que nous appelons « chapelet » a été inventé précisément pour nous dispenser de nous occuper de la prière vocale. Je défie quiconque de compter les Ave Maria sans ce petit instrument. II faut résolument consentir à ce que la récitation des Ave soit quelque chose de machinal. Il n'y a pas lieu de s'en tracasser davantage ; autrement la récitation du Rosaire tourne au casse-tête. C'est une pure routine alors, me direz-vous ? — Oui, je ne crains pas de le dire : c'est ainsi que cela doit être.
Mais que faites-vous des paroles de l'Ave Maria ? — J'en dis autant des paroles de l'Ave Maria. Il n'est pas possible de répéter longtemps les mêmes formules sans en prendre l'habitude. Or l'habitude a été créée par le bon Dieu précisément pour nous dispenser de faire attention à ce que nous disons ou à ce que nous faisons. Notre vie tout entière est faite d'habitudes, grâce auxquelles notre esprit est libre de penser à autre chose. Il est bon de réfléchir sur cette loi générale de l'habitude, en particulier lorsqu'il s'agit de cette dévotion fameuse du Rosaire. Il ne faut pas se préoccuper de réagir contre cet envahissement de l'habitude.
Je le répète : le Rosaire est une prière mentale. Grâce à l'habitude, les grains de notre chapelet, en glissant sous nos doigts, rendent notre esprit libre de penser à autre chose. Pas à n'importe quoi, bien sûr. S'il nous arrive de penser à n'importe quoi, il nous reste, il est vrai, le mérite de l'acte initial. Seulement, il n'y a plus de contemplation.
Pour qu'il y ait contemplation, il faut que notre esprit se fixe sur un objet déterminé. Ici, les mystères de la vie de Notre-Seigneur. Là, nous sommes sur le chemin de la théologie chrétienne, qui est une histoire.
Je prends, par exemple, un mystère joyeux : la Nativité de Notre-Seigneur.
La récitation des Ave prend une minute et demie ou deux. Il ne faudrait pas qu'on dise une intention. La première intention consiste dans la contemplation elle-même et le désir de s'en nourrir.
— Alors, il ne faut pas penser aux paroles de l'Ave Maria ?
— Nullement, car cela n'est pas possible. On ne peut pas penser à plusieurs choses à la fois. Quand vous pensez à un groupe de personnes, vous y pensez per modum unius, c'est-à-dire comme si le tout ne faisait qu'un. Quand le mystère est l'Annonciation, alors, les paroles de l'Ave sont directement en cause. Mais quand il s'agit de la crucifixion ! Les paroles de l'Ave n'ont plus un rapport immédiat avec ce mystère.
Vous m'objecterez : personne n'a jamais dit cela. Mais si, justement, les Exercices de st Ignace : on y mesure souvent le temps de cette manière. « Pendant l'espace d'un Pater ». C'est très légitime, une doctrine très sûre ; elle est, d'ailleurs, déjà formulée par saint Thomas. « Il n'est pas nécessaire, dit le saint docteur, de faire attention aux paroles » (2' 2", q. 83, a. 13).
Il est normal que de temps en temps les paroles de l'Ave Maria affleurent à l'attention ; mais ordinairement cette double attention aux mystères et aux paroles prononcées ne peut se soutenir longtemps.
Le Rosaire est donc une prière vocale en sourdine, et une prière mentale tout à fait explicite.
Ce que je viens de dire ne vaut pas du Credo, du Pater et des trois Ave Maria que nous récitons au début du chapelet. Cela n'est pas une mesure de temps. Je regrette qu'il y ait des pays où on ne récite pas le Credo avant le chapelet. Car c'est le Credo qui commande tout le reste. Il est l'abrégé de tous les mystères, la récapitulation de cette histoire merveilleuse qui commence par l'Eternité de Dieu, et qui s'achève par notre propre vie éternelle. Entre les deux, se déroulent les mystères de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de Notre-Dame. Perspectives grandioses ! Le Rosaire va de l'éternité de l'amour de Dieu à l'éternité de notre amour pour Dieu et de notre jouissance de lui.
Une disposition est nécessaire : la foi vive, qui nous fait voir dans chaque mystère un détail de l'amour de Dieu. Alors le Rosaire prend une valeur et une saveur, qu'il ne peut avoir si l'on considère chaque mystère séparément. Le Credo n'est donc pas une superfétation, une mesure de temps. Il nous rappelle que le temps s'enfonce dans l'éternité, qu'il s'y enracine, et que l'éternité saisit le temps, le remplit et le valorise.
Le Credo est donc une excellente préparation ; il aide à bien méditer le chapelet, à le méditer d'une façon vivante, intelligente, parce qu'il nous rappelle que le juste et sa prière vit de la foi14.
Et le Pater que nous récitons au commencement de chaque dizaine ! Ce Pater proclame que la foi culmine dans le mystère de la paternité divine, qui est la source de tout amour et de toute paternité. C'est, sous une nouvelle perspective, la réaffimation de l'amour éternel évoqué par le Credo.
Par le Gloria Patri à la fin de chaque dizaine, nous remercions la Très Sainte Trinité de l'amour qu'elle nous a témoigné dans chaque mystère.
Entre les deux moments du Pater et du Gloria, se déroulent les Ave Maria. C'est le temps de la méditation.
La manière dont nous méditons le Rosaire dépend de celle de toutes nos méditations sur l'Evangile. Si nous n'avons pas l'habitude de méditer sur les mystères, notre chapelet deviendra vite « prière vocale ».
C'est encore bien, mais ce n'est pas assez.
Il faut méditer longtemps quelquefois : nos méditations quotidiennes d'une heure, la méditation plus courte de notre Rosaire.
Lorsqu'on vous a remis un chapelet entre les mains, on vous a probablement appris les formules en usage : « Premier mystère joyeux, l'Annonciation ; fruit de ce mystère : l'humilité ». Et vous avez cru qu'il fallait méditer sur l'humilité, et prendre une résolution. Il ne s'agit pas du tout de cela ! Vous prenez trop de résolutions, et c'est pourquoi vous n'en tenez aucune.
Ce qu'il faut d'abord, c'est bien comprendre cette forme de prière tant recommandée par la meilleure tradition de l'Eglise. Au lieu de penser à pratiquer l'humilité, méditons sur l'Annonciation. Que nous dit ce mystère ? Il nous annonce l'Incarnation du Verbe de Dieu. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que Dieu pense à nous, qu'il nous comble de bénédictions célestes. Lisez cela dans le chapitre premier de l'Epître aux Ephésiens. C'est raconté là en termes merveilleux.
On peut aussi, en décomposant chaque mystère en ses moments successifs, s'arrêter à un détail : la moindre parole de l'Evangile suffit à nous retenir.
Cependant, il faut tâcher aussi d'avoir des vues grandes. Pour cela, on doit s'efforcer de se mettre dans l'esprit une synthèse aussi large que possible. En voici un exemple que je vous propose : une contemplation à trois degrés :
1. L'infiniment grand : la Sainte Trinité.
2. Le très grand : l'univers et le genre humain dans tous les temps.
3. Le tout petit : la petite province de Galilée, la petite ville de Nazareth, la Très Sainte Vierge Marie dans sa petite maison.
Et ces trois réalités sont unies d'une façon merveilleuse par la charité de Dieu.
Le plus petit réalise à la fois le salut de l'humanité et la gloire de la Trinité.
L'infiniment grand est dans le tout petit... Gloire au Père... Notre Père...
Et la Visitation ! Que signifie ce mystère ? Celle que Dieu a choisie pour introduire le Verbe en ce monde, s'en va, par charité, porter Dieu à une personne dont l'Ange lui a parlé. Quel événement ruisselant de joie ! C'est là que Marie va chanter son Magnificat ! A-t-elle raison de le chanter ? Et moi, ai-je raison ? Il a fait pour moi la même grande chose que pour sa Mère : il s'est incarné... Voilà bien pourquoi je devrais toujours remercier... Et trop souvent je grogne. Gloire au Père... Gloire à Dieu qui est notre Père... C'est lui qui a fait tout cela et sans lui rien de tout cela ne serait... Inutile de faire des phrases.
La Nativité : ce mystère me dit beaucoup de choses. La pauvreté qui s'y manifeste n'est pas le principal, mais c'est la Gloire de Dieu au plus haut des cieux, et, sur la terre, la paix aux hommes que Dieu aime et à qui il donne un Sauveur. Le Christ est personnellement celui en qui s'opère, à son plus profond degré d'intimité, la rencontre de l'amour de Dieu et de l'humanité. En pensant à cela, j'arrive à un gros grain ! déjà ! c'est dommage. Gloire au Père... Pater Noster... ces mots-là, il faut les dire et les savourer.
Un mystère double : la Présentation de Notre- Seigneur au Temple. Siméon le bon vieux et Anne : les deux moitiés de l'humanité. Notre-Dame se fait « purifier », Notre-Seigneur se laisse racheter. N'y voyons pas d'abord un exemple, mais l'accomplissement de la volonté de Dieu. Le plan de Dieu sur lui se déroule... Gloire au Père... Que Dieu soit loué de l'obéissance du Verbe dans son abaissement et dans sa vie quotidienne. Qu'il soit loué, non seulement pour lui, mais pour tous les vieillards qui se préparent à entrer dans sa Lumière.
Le recouvrement de Notre-Seigneur au Temple. Il doit être « aux affaires de son Père », sa Mère ni saint Joseph ne comptent donc plus ? Finalement ni l'un et l'autre n'ont compris. Ni moi non plus trop souvent. Ce mystère ce n'est pas autre chose que le déroulement de l'Incarnation et là « propter me », pour moi. Alors, gloria... Pater Nos ter...
Il y a bien d'autres mystères ! Rien en tout ce que nous venons de dire ne concerne Nazareth. S'il me reste du temps, j'ajouterai un sixième mystère : Nazareth.
Rien, d'ailleurs, ne vous empêche de vous composer pour vous-mêmes, des séries supplémentaires. Croyez-moi, je vous garantis que ce n'est pas difficile !
Pour contempler les mystères douloureux dans leur véritable lumière, il faut voir, du côté de Dieu, ce qui est la cause unique de toutes ces douleurs : son amour ; et du côté du Christ, l'acceptation totale du plan divin sur lui avec toutes ses circonstances.
Cette manière de contempler les mystères est facile ; elle est d'une grande utilité, parce qu'elle façonne notre âme selon l'esprit filial et confiant que nous devons avoir vis-à-vis de Dieu, pour être pleinement chrétiens.
Les mystères douloureux ont quelque chose de plus prenant encore que les mystères joyeux, car nous mesurons l'amour par les efforts qu'il est capable de consentir.
Le principal, dans cette contemplation, c'est de considérer comment l'humanité du Christ sert d'instrument à l'amour divin pour réaliser le but de toute son oeuvre, la participation de toute créature à la vie même de Dieu. La Passion du Sauveur apparaît ainsi entre les deux extrêmes : l'alpha de la création, et l'oméga qui n'est autre que Dieu devenu tout en toutes choses. Le Christ dans sa Passion va vers ce but. Il participe à toute mon humanité pour me conduire à la participation de sa béatitude en Dieu.
Ce qui est opposé à cette contemplation, c'est d'en rester à l'aspect sensible, sentimental et purement personnel. Il en serait ainsi si le souvenir de la Passion n'était pour nous qu'un stimulant à faire des sacrifices. En rester là, ce serait réduire la Rédemption universelle à une petite Rédemption individuelle. N'enfermons pas les intentions divines dans nos petites préoccupations, même « spirituelles ».
La Passion du Christ, doit, au contaire, dilater mon âme à la dimension d'un amour dont elle est la marque la plus saisissante.
Que je devienne, à son exemple, capable de souffrir pour les autres, au-delà de mon petit intérêt sentimental ou même spirituel.
Jesus Redemptor omnium : Jésus, le Rédempteur de tous, m'appelle à collaborer à la Rédemption universelle. Si la souffrance m'est demandée, la Passion m'aidera à l'accepter, non pas seulement comme une chose présente, mais dans la perspective du Christ. Disons-lui donc : « Seigneur, vous avez accepté, même au prix d'une sueur de sang, la volonté du Père la plus exigeante, avec la certitude qu'elle était ce que vous pouviez faire de meilleur en ce monde pour le bien universel. Et moi, dans ma petite situation, parce que vous m'y avez mis pour que je contribue, dans la mesure que votre amour me destine, à la rédemption universelle, je dirai à mon tour : « Que votre volonté soit faite ».
Ainsi ma souffrance aura toute sa grandeur.
Restons au pied de la Croix avec Marie et saint Jean . La théologie catholique n'a pas cessé de contempler ce mystère durant des siècles, et elle en est venue à comprendre que Marie était là, la figure de l'Eglise.
Jésus de Nazareth, Roi des Juifs.
Il est roi de par Dieu, de par sa Passion et ses humiliations. C'est une kénose-apothéose.
Ceux qui se tiennent fidèlement au pied de la Croix : Jean fils de Marie, Marie-Madeleine, Marie de Cléophas, soeur de sa mère, Marie, sa mère. Rien que des Marie, et un fils de Marie. Peu importe son nom. Ce qui importe, c'est quem diligebat Jesus 15. C'est pour cela qu'il est là, comme « dans le sein de Jésus » à la Cène. Le seul titre de gloire. Le seul bonheur.
Ils ne font rien : ils sont là. Ils ne disent rien : ils sont là. Que pensent-ils ? Ils sont là.
Et Jésus « voit la Mère, et le disciple qu'il aime à côté d'elle ». Il ne leur demande rien. Il annexe (assumit) Jean à sa qualité de fils de Marie. Il drape Jean du manteau de la maternité de Marie. Il dit et c'est fait : Marie et Jean sont mère et fils. Par son sang, Jésus oint Jean comme fils de Marie. Femme : Génitrix, Celle qui dit, comme au jour de l'Annonciation : Fiat mihi secundum Verbum tuune.16 Alors : Et Verbum taro factum es 17 ; maintenant : Et Joannes filius Mariae factus est. 18
Verbum Donzini manet in aeternumm.
Double et même maternité. Participation de la Paternité de Dieu.
Jésus sur la Croix ne pense qu'aux besoins de tous les enfants de Dieu. II leur donne tout ce dont ils peuvent avoir besoin : une mère ; et c'est la sienne.
Cette doctrine n'est pas d'abord sentimentale. Elle repose sur des données dogmatiques essentielles. Elle n'a pas été inventée par je ne sais quelle dévote en quête d'un amour trop humain. Ah ! non, c'est bien plus profond. C'est ce que la foi nous donne à contempler. Elle nous vient de la Paternité de Dieu. Tout ce qui fait du bien aux hommes participe à la Paternité divine. Voilà une synthèse ! d'amour ; et non pas seulement de lois physiques. Et c'est cela qui est chrétien.
La très Sainte Vierge Marie, dans la transmission de cet amour paternel, a un rôle unique. Elle est la Mère du Fils de Dieu, la Mère de tous les membres du Fils de Dieu.
Marie est l'image maternelle de la paternité de Dieu.
Dieu se conforme aux tendances qu'il a lui-même mises dans ses créatures. C'est pourquoi il nous a donné une Mère qui est l'image par excellence de sa propre Paternité. Marie, c'est Dieu ie Père se faisant Mère.
Pouvons-nous croire que le bonheur de l'homme soit le but dernier que Dieu se soit assigné dans sa création ?
Certains disent : « Voilà qui est inadmissible. C'est une prétention exorbitante ! »
Or, c'est précisément en cela que consiste la révélation chrétienne : Dieu a fait de l'homme un dieu en son Fils. Cette élévation constitue un honneur devant lequel on peut dire oui ou non.
Si on dit oui, on peut concevoir de soi-même une idée, très haute, exaltante, non pas à cause de soi-même, mais à cause de Dieu. On peut « se glorifier dans le Seigneur », parce qu'il « a fait en nous de grandes choses ». Aucune idéologie n'a fait autant d'honneur à l'homme. On peut défier toute philosophie d'inventer une idée comparable de l'homme, tout en respectant la réalité.
Nous sommes faibles, misérables, mais la Vie éternelle est pour nous.
Voilà pourquoi le Rosaire comporte aussi des mystères glorieux. Ils sont, en définitive, ceux qui ne passeront pas. Ils sont la fin.
« La femme qui enfante, dit le Seigneur, est dans la douleur, mais lorsque l'enfant est né, elle est toute à la joie. » En ce monde, « vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie », « vous ne vous en souviendrez plus, si ce n'est pour glorifier Dieu »19.
Les mystères glorieux méritent qu'on s'y arrête plus encore qu'aux autres, parce que ce sont des mystères d'éternité, non de transition. Qu'on place ces mystères dans la perspective du Credo. Les deux derniers articles : la Résurrection de la chair et la Vie éternelle, ne sont pour l'homme que deux aspects de la même réalité. Ils sont, pour lui, plus importants que tous ceux qui précèdent.
Dans l'éternité, il n'y aura plus d'Eglise militante, plus d'autre hiérarchie, que celle de la sainteté. Seul l'Agneau gouvernera le Royaume de Dieu.
Nous n'aurons plus besoin des dons du Saint- Esprit pour exercer la vie spirituelle : nous serons dans la Sainte Trinité. Elle n'aura plus à « venir en nous ». L'Incarnation aura atteint son but : Dieu s'est fait Homme pour déifier l'homme, disent les Pères. L'éternité c'est l'homme vivant de vie divine.
A la lumière de notre foi, nous pouvons concevoir pour nous-mêmes une estime pareille à celle que Dieu nous témoigne.
Le Credo nous apprend que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde pour sauver l'humanité. L'Esprit-Saint, à son tour, est envoyé pour nous « christifier ».
Et c'est accompli pour l'éternité.
Les mystères glorieux sont l'état définitif des créatures de Dieu comme ils le sont du Christ qui est venu prendre rang parmi elles. « Demandons à Dieu, nous dit saint Ignace, d'éprouver intensément l'allégresse et la joie du Christ Notre-Seigneur ».
Il y a deux manières de comprendre cette expérience : celle d'un faux « amour pur », et celle de la foi, de l'espérance et de la charité. Celle du faux « amour pur » consiste à me dire : le Christ est là-bas, dans son ciel, il y est heureux ; et moi, je suis ici dans le pétrin ; et cependant il faut que je me réjouisse de sa joie à lui. Je dois me secouer, me suggestionner, jusqu'à ce que j'arrive à croire que je suis heureux de ce qu'un autre est heureux. Un tel amour est impraticable.
Nous ne pouvons nous réjouir de la joie d'un autre que si elle est notre joie à nous aussi. Il faut, ou bien que nous ayons notre part dans le sujet de sa joie, ou bien que nous oubliions qu'il est un autre. En ce cas, et dans la même mesure, sa joie est réellement notre joie.
L'amour vrai du Christ est participation à tout le Christ. Alors, la gloire et la joie du Christ sont celles de mon Christ à moi ; c'est ma joie, ce sera ma gloire.
« Tout est à vous, vous êtes au Christ, le Christ est à Dieu »20.
Voilà l'amour vrai : celui qui unit, non celui qui sépare. Ici, de tous côtés, surgit la théologie de saint Paul : nous sommes crucifiés avec le Christ, morts- avec lui, ressuscités avec lui, et cela, non seulement par ressemblance, mais par insertion en lui : « Je suis la vigne, vous êtes les rameaux »21. Vous êtes un seul corps et la Tête de ce corps c'est le Christ.
Voilà pourquoi la gloire du Christ est notre gloire. Et notre gloire consiste à entrer dans la joie de Notre-Seigneur.
Et déjà en ce monde, je peux y entrer par la foi en mon assomption par le Christ. Je suis saisi par lui. Je suis avec lui, en lui.
A son Père, quand il prie pour lui-même, il dit : « Que votre volonté soit faite... » Mais quand il prie pour nous, il dit : « Je veux que là où je suis, ils soient aussi avec moi» 22.
Le remarquable, c'est que nous n'avons pas à sortir de la vie, nous apprenons à prier notre vie, à prier la vie. Dans notre vie, il y en a des mystères! des joyeux et des douloureux, et un jour des glorieux ! Nous devons apprendre à les intégrer dans les mystères de Notre-Seigneur. Tout y entre. Rien n'est étranger au Christ. Penser à cela tout bonnement. Je suppose que je sois préoccupé de quelque chose : j'inclus cette préoccupation dans le mystère du Christ. Si j'ai vu tout à l'heure dans le journal l'annonce de morts ou de naissances, je me rappelle que rien de cela n'échappe à la charité du Christ. Voir tout dans la grande lumière de l'amour de Dieu et de sa Providence. Si j'apprends des joies, ou des épreuves, je peux les unir aux mystères joyeux et aux mystères douloureux du Sauveur. C'est par sa Passion, par ses souffrances, qu'il a acheté nos joies, et donné leur prix à nos souffrances.
En fin de compte il n'y a pas de prière moins étrangère à la vie réelle que le Rosaire.
Quand on y réfléchit, on est étonné que des personnes y trouvent tant de difficultés. Pourquoi ?
— C'est qu'elles veulent dire le chapelet.
Si l'Incarnation n'avait pas eu lieu, nous prierions à la manière de Socrate. Mais Notre-Seigneur est l'un d'entre nous. En pensant à des choses humaines, à travers sa vie, je ne suis pas distrait des choses divines : elles sont unies en lui.
Que d'avantages dans ce Rosaire ainsi médité ! |
Pourquoi les papes l'ont-ils recommandé ?
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Parce qu'il comporte un élément éternel : la contemplation de ce qui concerne notre salut. Le Rosaire a eu pour but de faire méditer ceux qui ne méditaient pas. Combien y a-t-il de chrétiens qui font un quart d'heure d'oraison chaque jour ? Pour nous aussi, religieux ou religieuses, qui en faisons une heure, le Rosaire a un grand avantage : au lieu de nous arrêter durant une heure sur un seul mystère, il nous fait parcourir rapidement toute la vie de Notre-Seigneur. Ce bref rappel nous prépare admirablement à tous les évéments de la vie quotidienne : à nos joies, à peines. Et le plus magnifique, c'est qu'il évoque aussi les mystères glorieux ! Il n'en est guère question dans certains livres de méditation. Dansutres le Rosaire ils occupent un temps égal aux a mystères. Cela crée en nous l'habitude de regarder du côté de l'éternité.
Même si nous ne parvenons pas à méditer le chapelet aussi bien qu'il conviendrait, la répétition fréquente de la méditation de sur les joies et mêmes de mystères produit une synthèse nos jours et de nos tristesses, éclairées de la grande lumière de l'éternité bienheureuse. Rosaire nous met la vérité. Il nous habitue à vivre dans la lumière dans et la chaleur de Dieu: il nous rappelle que Dieu nous conduit par sa Providence vers le but qui nous est commun avec la très Sainte Vierge e Marie: la gloire et la joie éternelles. Quand on s'est fait des idées justes sur le Rosaire on l'introduit dans sa vie, et on sent se développerr en soi un véritable attachement pour cette prière.
Les joies humaines, de Dieu. Les douleurs humaines, à Dieu. Les gloires surhumaines, en Dieu. Vivre cette synthèse dans un Rosaire vivant et perpétuel. Le modèle : la sainte Famille à Nazareth .
Nous pouvons appliquer à la maison de la sainte Famille ce que le Seigneur dira un jour du Temple de Jérusalem en en chassant les vendeurs : « Ma maison est une maison de prière ».
Nous savons, en effet, ce qu'étaient les trois Personnes qui l'habitaient, quelles prières elles récitaient, comment elles priaient.
Nous savons aussi que le Seigneur recommandera de prier partout et toujours. C'est donc qu'il l'a fait. Et s'il l'a dit à ses Apôtres et à nous tous, il a dû l'inspirer à sa Mère et à saint Joseph. Allons en esprit à Nazareth pour apprendre à prier, à mieux prier.
Saint Joseph, le grand silencieux, ne dit pas un mot. Les gens religieux qui sont silencieux sont des gens qui prient. Un auteur du vile siècle, Isaac de Ninive, grand mystique, a écrit que le silence coûte d'abord, puis il en naît une telle douceur qu'il faut se faire violence pour en sortir.
Et la très Sainte Vierge Marie était éminemment une âme de prière. L'Evangile nous le dit : elle pensait « à toutes ces choses », à tous les mystères de la vie du Seigneur, « les repassant en son coeur ».
Quant à Notre-Seigneur, si la perfection de toute prière est l'union à Dieu, il était le Priant par excellence. Jamais personne ne fut ni ne sera uni à Dieu comme lui.
Quelles prières faisait-on à Nazareth ?
— Les prières que fait encore la sainte Eglise.
La première est celle que tout bon Israélite redit jusqu'à nos jours. Tout à l'heure, un de mes commensaux racontait avoir voyagé avec un rabbin qui sortit toutes sortes d'instruments qu'il s'attacha sur le front et sur le bras, et se mit à faire ses prières. Il observait à la lettre ce que prescrit le Deutéronome 23 et qu'ont fait tous les Juifs religieux depuis quatre millénaires : il récitait le Shem à qui commence par ces mots : Ecoute, Israël, Yahvé notre Dieu est le seul Yahvé. C'est l'une des prières les plus chères à la piété juive. Tout le monde la faisait. Marie et Joseph l'ont dite tous les jours, et probablement le matin. Les bons Israélites avaient tellement le sens de la priorité de la prière, que le Talmud interdit de saluer quelqu'un avant d'avoir fait la prière du matin.
Dès le matin, donc, Marie et Joseph se rappelaient le grand Commandement : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toutes tes forces. Et ils demandaient la grâce de l'observer.
Il y a d'autres prières dans l'Ancien Testament, Ils les savaient par coeur. Au Deutéronome, 23 le Cantique de Moïse ; ou la prière de Jérémie : Nations, écoutez la parole de Yahvé 24 ; ou encore le Cantique d'Anne qui avait inspiré la très sainte Vierge Marie dans son Magnificat 25. D'autres encore : et entre toutes les prières, les Psaumes.
Il ne faut pas que nous reculions devant l'emploi des prières vocales. Elles sont un peu à notre image : des esprits incarnés. Nos paroles sont la matérialisation de nos idées. Tout en nous a ces deux aspects : esprit et matière.
Prenons à Nazareth cette persuasion : il ne faut pas avoir de répugnance contre les prières vocales. Il ne faut pas, par aristocratisme spirituel, refuser de faire ce que fait le peuple chrétien, à la suite de la sainte Famille.
Au fond, quelle était leur prière ? Question fort intéressante ! J'ai fait un article intitulé. Comment priaient les Pères. Il n'est pas facile de le savoir, parce que les gens qui prient beaucoup ne le montrent pas beaucoup.
Il serait encore bien plus intéressant de savoir comment priaient Jésus, Marie et Joseph, et à quelles intentions.
Leur mobile était sans doute la bonté, la grandeur, la puissance de Dieu.
Pour Marie, nous savons très bien ses sentiments. On pourrait faire des Exercices spirituels en suivant le Magnificat. Il est le résumé du Fondement que nous avons tant de fois médité ; puis la très sainte Vierge loue Dieu de tout ce qu'il a fait pour elle-même et pour son peuple.
Le Magnificat ne contient aucune demande.
Comment la sainte Vierge faisait-elle la prière de demande ? Nous en savons quelque chose : son intervention à Cana : « Ils n'ont plus de vin »26. C'est tout. Ce n'est pas formellement une demande, mais c'est une merveilleuse façon de demander.
Il ne faut pas que nous omettions ni oubliions de demander à Dieu. Mais il y a beaucoup de manières de demander. Celle-là en est une : celle de Notre-Daine. Ce sera aussi celle de Marthe et de Marie : « Seigneur, celui que vous aimez est malade »27.
Mais par-dessus tout, la Vierge Marie chante la louange de Dieu et sa reconnaissance à propos de tout. Et nous aussi, à propos des bienfaits de tous les jours, éveillons en nous l'attention aux dons de la Providence, venus à nous du fond de cette Bénédiction céleste qui descend de l'éternité (Eph. 1, 2).
Quant à Notre-Seigneur, comment, de quelle prière priait-il ?
D'abord, il adorait son Père ; mais aussi il s'occupait de nous. Il est venu ici-bas propter nos. Jusqu'en sa gloire, il est semper vivens ad interpellandum pro nobism. 28
Et c'est à cause de sa prière que nos prières sont agréées par Dieu. « Demandez en mon nom, nous dit-il, et mon Père vous donnera »29.
Les enfants apprennent à prier dans leur famille. S'ils ont prié en famille, ils en conserveront l'habitude. Et même s'ils cessent un jour de prier, ils en conserveront l'aptitude.
Nous pouvons aller tous les jours, si nous le voulons, dans la sainte Famille de Nazareth, renouveler notre esprit, notre appétit de prière ; et peut-être finirons-nous par prier comme Notre-Seigneur, et comme la très sainte Vierge Marie, qui perpétuellement repassait dans son coeur les bienfaits de Dieu 30. |
NOTES |
(1) Hébreux, 7, 25 ; Romains, 8, 34.
(2) Luc, 22, 32.
(3) Jean, 14, 16.
(4) Sur la prière chez saint Paul, voir A. HAMMAN, La Prière , Paris, 1958, ch. III.
(5) A. HAMMAN, Prières des premiers chrétiens, ch. II, p. 94-95.
(6) TÉRENCE, L'homme qui se punit lui-même, I, 1, 25.
(7) Voir Penthos, p. 175.
(8) Rom. , 8, 16 ; 8, 26.
(9) Luc, dernier verset.
(10) S. IGNACE D'ANTIOCHE, Lettre aux Magnésiens, VII, 1.
(11) Leçons d'un Contemplatif, ch. 83, p. 115.
(12) Eph., 3, 10.
(13) Ad Thal., q. 54, PG 90.512 B.— Cité par I. HAUSHERR dans Philautie, p. 141.
(14) Rom. , 1, 17 ; Gal., 3, 11 ; Héb., 10, 38.
(15) Jean, 13, 23; 21, 7, 20.
(16) Luc, 1, 38.
(17) Jean, Prologue, 14.
(18) Isaïe, 40,8; I Pierre, 1, 25.
(19) Jean, 16, 21-22.
(20) I Cor., 3, 23.
(21) Jean, 15, 5.
(22) Jean, 17, 24.
(23) Deut., 6, 4.
(24) Deut., 32, 1-43 ; Jér., 31, 10-14.
(25) Sam., 2, 1-10.
(26) Jean, 2, 3.
(27) Jean, 11, 3.
(28) Héb., 7, 25.
(29) Jean, 16, 23.
(30) Cf. Luc, 2, 19 et 51 VII |
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