Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de 
Mgr Pierre André Fournier  et ami de
ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande

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DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

 

Je remercie Mme Dominique Talbot qui a fait cette bannière pour moi, je la remercie beaucoup, cette femme à un magnifique site qui nous comble de joie et de surprise, demandé sa mise à jour. Pour vous donnez une idée cliquée sur le logo en haut Merci Dominique

Titre de la série :
prière de vie_vie de prière
Titre de la page:

Définitions de la prière

Nom de l'auteur:
P.Irénéen.Hausherr.s.j.

I

Définitions de la prière

Première définition : la prière consiste à demander à Dieu les choses qu'il convient de demander. Seconde définition : la prière est une élévation de l'âme vers Dieu. Nous devons demander à Dieu. Aucun prétexte d'abandon à Dieu ne vaut pour ne pas demander. Il faut demander avec importunité, jusqu'à l'in­solence. Il faut frapper, nous faire entendre. Demander quoi ? Tout ce qui dépend de Dieu ; c'est-à-dire : tout. Tout, dans tous les domaines, peut être l'objet de notre prière de demande.

La seconde définition caractérise la prière comme une « élévation ». C'est une métaphore universellement admise et comprise. On met « au-dessus » ce qui est le meilleur. Notre Seigneur, quand il se mettait à prier, levait les yeux. A sa sortie de ce monde, il « monta » vers le Père. La prière est une élévation de l'esprit, c'est-à- dire de l'intelligence, vers Dieu, pour demander, louer, étudier, contempler.

Prière de demande.

La prière est la demande à Dieu des choses convenables. Il vaut la peine de réfléchir sur chaque mot de cette définition. Cette définition est claire, mais c'est le propre des philosophes et des sages de se méfier des fausses clartés. Comme disait Socrate : « Il y a longtemps que je m'étonne de la sagesse de mes discours. Je commence à m'en défier. Il faut que je l'examine à nouveau ! » 1. Défions-nous de la superficialité à laquelle nous avons habitué notre intelligence contre sa nature. Ce que les philosophes disent semble superflu aux gens superficiels. Ceux-ci ont l'impression qu'on leur répète des vérités de La Palisse. Or, à ces vérités est suspendu le sort de l'humanité et de chacun de nous.

Demander quelque chose à quelqu'un c'est reconnaître que nous n'avons pas cette chose et qu'il l'a. Il a donc une supériorité sur nous : car c'est une supériorité que de posséder ce qu'un autre ne possède pas. On use du comparatif de supériorité : « Il est plus riche que moi ; je lui demande de l'aide. Il est plus intelligent ou plus savant que moi ; je lui demande de m'expliquer ce que je ne comprends pas ». Ainsi rendons-nous hommage à celui à qui s'adresse notre prière. Il est bon de nous souvenir de ces choses, car il est très utile d'avoir cette idée et ce sentiment, à savoir que la prière est une humiliation et un hommage à autrui.

De là notre répugnance naturelle à demander.

Cette répugnance est-elle orgueil ? Non, si notre prière s'adresse à notre semblable, car il n'a en droit aucune supériorité sur nous. Il y a dans notre répugnance à le prier le sourd ressentiment d'une injustice. La pauvreté d'argent est la moins humiliante, si le pauvre est intelligent. Il ne faut pas exiger que le pauvre se sente inférieur à moi qui suis riche. Il ne faut pas humilier le pauvre en lui imposant cette nécessité de demander. Mais tout cela est philosophie, et avant tout, il faut vivre. C'est pourquoi il y en a qui se résignent à mendier. Recevoir sans demander, c'est encore une humiliation. Nous aimons à recevoir de la part de certaines es qui ne nous humilient pas ; mais de la part de certaines autres, un don peut être une insulte. Nous sommes portés à refuser, du moins abstraction faite des habitudes vertueuses qui ont réformé notre nature. C'est pourquoi Notre-Seigneur dit qu'il y a plus de joie à donner qu'à recevoir 2. Si par hasard je dois m'abaisser à mendier, il est normal que j'en sente l'humiliation. Si je fais appel à la foi, je puis m'en féliciter, je puis en remercier Dieu. Nous aimons à donner, mis à part le cas tératologique de l'avarice sordide qui ramasse n'importe quoi dans l'unique but d'en faire un tas. C'est là notre supériorité humaine sur la psychoogie animale. L'enfant a l'instinct de donner, tandis que le chien défend son os. Demander, et même recevoir, c'est reconnaître la supériorité de quelqu'un, d'autant plus que nous demandons davantage et avec plus d'insistance. Cet hommage est d'autant plus grand que nous jouissons de demander à la pensée que Celui à qui nous demandons est plus grand. Alors ma demande devient de l'amour. Je jouis de donner à Dieu la « sensation » de sa grandeur.

C'est la gloire de Dieu d'être Dieu ; et par notre demande, nous lui signifions, en acte et en paroles, qu'il est Dieu et que toute créature doit recourir à lui. Nos demandes, formulées en mots, ne sont pas de simples paroles. Elles sont un acte. Elles sont cette humiliation, cette soumission, cette recon­naissance de l'infériorité de la créature. Dans la mesure où elles sont sincères, elles peuvent avoir plus de valeur que certaines autres paroles : « Mon Dieu, je vous aime par-dessus toutes choses. » Cela peut être illusoire ; tandis que lui dire sincèrement : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien », cela exprime notre besoin réel, sur lequel nous ne pouvons nous mentir à nous- mêmes.

Le riche, comme tel, peut mentir quand il demande à Dieu son pain de chaque jour. Moi, pas, qui suis pauvre. Decentium : « des choses convenables ».

Quelles sont ces choses ? Tout ce qui est bon, digne de Dieu et de moi ; c'est-à-dire tout ce qu'il est capable de donner et dont je suis capable d'avoir besoin. Une chose est exclue : le péché, qui est néant. Que faut-il (ou que pouvons-nous) demander à Dieu ? Ce que nous possédons déjà. Un Père jésuite priait pour la conversion de saint Augustin. Il disait : tout est présent devant Dieu. Nous pouvons demander à Dieu ce que nous possédons déjà, parce que cela ne nous est pas absolument assuré. La vie intellectuelle, la vie physique, nous les possédons, mais nous les avons reçues. Tous ces dons naturels de Dieu ne chan­gent pas notre condition de dépendance à l'égard du Créateur : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Alors, de quoi te glorifies-tu ? Dieu t'a donné tout ce que tu possèdes. Si tu le demandes à Dieu, ta prière, en tant que demande, peut paraître absurde ; mais elle se transformera en joie et en reconnaissance.

En priant ainsi, tu continues à reconnaître la supériorité de Dieu. » C'est pourquoi la prière d'action de grâces est toute proche de la prière de demande. Elle devrait en être le prolongement naturel. Nous devons remercier partout et toujours, comme nous devons prier partout et toujours. Mais à notre action de grâces nous pouvons ajouter : « que Dieu veuille bien nous conserver ce que nous possédons déjà » : la vie. Nous ne retomberons pas dans le néant, nous le savons. Nous devons en remercier Dieu, parce que la vie, notre vie, est une participation à quelque chose de divin. Nous pouvons demander à Dieu qu'il nous conserve ce que nous pouvons perdre : la grâce.Il nous donne le temps : demandons que le temps ne passe pas sans que nous réalisions le dessein de Dieu, la mesure de grâce et de charité qu'il a prévue pour nous. Demandons que s'accomplisse pour nous, à chaque instant, toute justice, toute charité, afin que Notre-Seigneur puisse dire pour nous, au dernier jour, comme il l'a dit pour lui-même : Consummalum est'.3

Nous pouvons aussi redemander ce que nous avons perdu.

Quand on croit être en état de péché, il faut redemander la grâce sanctifiante. La prière du pécheur mérite de congruo. Une condition excellente pour demander c'est le sentiment de la misère. Nous avons perdu quelque chose par le péché, quel qu'il soit : quelque chose de ce que Dieu nous destinait en fait de grâce. Tous nos péchés nous ont fait perdre quelque chose. C'est un manque à gagner. Donc, demander pardon de nos péchés. C'est une double humiliation de devoir demander ce que nous n'aurions pas dû perdre. C'est notre faute. Mais aussi, c'est deux fois glorieux à Dieu. Et c'est par là que le péché lui-même glorifiera Dieu dans sa miséricorde. S'il n'y avait pas de péché, il n'y aurait pas d'exercice de la miséricorde. Ici, un problème psychologique se pose. Il est humiliant de demander à nos semblables ; mais nous devons quelquefois en justice leur demander pardon. C'est deux fois humiliant. L'offensé est toujours supérieur à l'offenseur. Et c'est l'offenseur qui lui confère cette supériorité.

Réfléchissons un peu là-dessus.

Envers Dieu, notre demande de pardon est un magnifique hommage. C'est une grande gloire pour Dieu que d'être le Père de l'enfant prodigue, le Père des miséricordes, qui a envoyé son Fils dans le monde pour la rémis­sion des péchés. Nous pouvons encore demander ce que nous ne possédons pas. Et qu'est cela ? Tout ce qui est à venir. Même les choses dont nous sommes sûrs qu'elles arriveront ? Il n'est pas nécessaire de les demander, mais ce Père jésuite qui prie pour la conversion de saint Augustin peut aussi demander que le soleil se lève demain. Et là encore notre demande se change en un hymne de louange à la sagesse de Dieu, en considération des merveilles qu'il a faites pour nous. Mais beaucoup de choses ne sont pas réglées d'avance. Nous pouvons les demander à Dieu quand elles nous paraissent désirables. Et en tout cas nous devons demander la grâce de Dieu et la gloire, leur augmentation, et l'immense bienfait de correspondre exactement au dessein de Dieu.

Il doit nous être cher de glorifier Dieu ainsi, par une demande multiforme. Le cardinal Suhard (Le sens de Dieu, lettre pastorale pour le carême de 1948) dit qu' « on prie, de nos jours, mais beaucoup trop pour soi. Peut- être même parfois trop pour les autres ». On déplace le centre, si l'on pense de Dieu : « Il est comme tout le monde : il faut qu'il s'occupe de moi ». On reste parfois stupéfait de voir des personnes très pieuses dont, pratiquement, les préoccupations sont toutes terrestres. Elles pensent au bon Dieu parce qu'elles comptent qu'il les aidera à réaliser leurs idées terrestres. Quand on leur parle de Dieu en faisant abstraction de tout le reste, elles n'ont rien à en dire, sauf peut-être cette réflexion : « Ce prêtre-là est fantaisiste ! Il ne s'occupe pas de la réalité ! La réalité, c'est le communisme qui nous menace ! » Pas du tout ! La réalité, c'est Dieu, c'est l'Etre. Pas de salut dans la physique... Ah ! ces préoccupations puériles ! « Je re­aoute la rencontre de telle personne ». « Le bon Dieu va m'aider à obtenir telle chose ». « Je prie pour obtenir de bonnes élections ». Je ne dis pas qu'il ne faille pas demander de bonnes élections ; mais d'abord, il faut louer Dieu ; puis dire : « Que votre volonté soit faite ».

Saint Irénée, à propos de la prière de demande : La différence entre Dieu et l'homme est celle-ci : Dieu fait, l'homme est fait. Celui qui fait est toujours le même. Celui qui est fait a un commencement, un milieu, une fin. Dieu fait bien et l'homme reçoit ce bienfait. Dieu est parfait en toutes choses. Il est toute lumière, toute intelligence et toute substance. Il est la source de tous les biens. Et l'homme, en face de Dieu, est toujours en état de progrès ; il reçoit sans cesse de cette source une augmentation d'être qui le rapproche de Dieu. Quelque chose dans l'homme répond à l'éternité de Dieu : c'est son progrès perpétuel vers Dieu. Dieu ne cesse jamais d'enrichir l'homme, et l'homme ne cesse jamais de recevoir ces richesses. Saint Irénée a cette magnifique définition de l'homme, telle qu'Aristote ne l'aurait jamais trouvée : Homo est exceptorium Bonitatis.

Dieu a fabriqué un réceptacle de sa Bonté ; par là même, l'homme aussi longtemps qu'il se tient dans cette attitude, est l'instrument de la glorification de Dieu. Il devient agréable à Celui qui l'a fait 4. C'étaient des pensées banales en ce temps-là. Personne alors ne rêvait de l'amour pur des quiétistes. Gloria Hornmis, Deus. Et receptaculum omnis sapientiae Dei, homo. On est tout proche de l'Evangile. Croire qu'il vaut mieux ne rien demander à Dieu, c'est une disposition illusoire. Il y a des personnes qui croient que c'est là un signe d'indifférence et de soumission à Dieu, une marque de vertu. Au fond c'est un manque de foi, de patience, de véritable soumission. Si Notre-Seigneur nous a dit : « Importunez Dieu, ennuyez Dieu à force d'insistance », il faut le faire. — Dieu a l'air de temporiser, pourquoi ? — peut-être parce que nous ne demandons pas ce qu'il convient de demander. Si cela ne contribue pas à réaliser le plan de Dieu sur nous, il ne serait pas très charitable de sa part de nous accorder ce que nous lui demandons dans notre ignorance, notre naïveté ou notre sottise.

Une autre raison pour laquelle Dieu temporise est que la plus grande grâce qu'il puisse nous faire consiste à nous obliger à persévérer dans la prière. Et c'est pourquoi Notre-Seigneur recommande de ne jamais nous lasser, ce qui veut dire ne jamais nous laisser vaincre par l'ennui. Les mendiants ont, quand ils sont mendiants professionnels, la mentalité des mendiants. L'esprit de mendicité fait partie de leur personne ; et même quand ils ne mendient pas, ce qui leur manque, c'est une personne à qui ils puissent tendre la main. La simple apparition d'un ecclésiastique déclenche ce réflexe. Eh bien, par rapport à Dieu, nous sommes des mendiants. Non que nous devions avoir une mentalité basse, mais en ce sens que tout ce que nous avons vient de Dieu, et que rien ne peut nous venir d'ailleurs que de lui. Aussi longtemps que nous avons conscience d'être des indigents devant Dieu, nous sommes dans un état implicite de prière. C'est la mentalité de celui qui sait qu'il a besoin de tout et que tout vient de Dieu.

J'ai eu l'intuition de cela un jour, en 1922, à Montmartre. J'avais gravi le dur et interminable escalier qui mène à la basilique. Essoufflé, plié en deux, j'arrive à la dernière marche , je me redresse et je vois soudain, à deux pas, un homme vigoureux, debout, immobile, et qui ne disait pas un mot. A terre, près de lui, une casquette renversée. Tous les passants y mettaient quelque chose. Il n'avait pas besoin de parler : à la place de ses yeux, deux trous rouges. Quelle image ! Quand nous avons conscience de notre misère, ne nous en laissons pas accabler, mais devant Dieu présentons-nous tels que nous sommes. Cette attitude de vérité et de désir, évidemment est une magnifique prière. Cette attitude peut devenir, sinon perpétuelle, du moins habituelle ; on peut se faire une conscience habituelle de pécheur, ou du moins de mendiant devant Dieu. Si cela paraît trop déprimant à quelqu'un, qu'il demande la grâce de mieux comprendre. Il n'y a rien de déprimant à être mendiant devant Dieu. La Très Sainte Vierge Marie avait conscience de sa pauvreté de créature, et cela la stimulait à se tenir devant le Seigneur et à se dire sa Servante.

Ce simple sentiment prie pour nous. Nous ferons bien de créer en nous un complexe de vérité devant Dieu, d'acceptation de notre misère ; plus que cela : de dégustation de la vérité devant Dieu. Cette attitude est la seule qui puisse attirer en nous la richesse de Dieu. Nous n'avons pas de difficulté à penser que nous sommes inférieurs à ce que nous devrions être ; mais le sentiment de cette infériorité ne peut en aucune façon devenir un complexe d'infériorité. Ce qui l'en empêche, c'est quelque chose d'essentiel à la vie chrétienne : la vertu d'espérance. Rien de plus facile que de prier. C'est tellement facile qu'il est plus difficile de ne pas prier que de prier, parce que pour ne pas prier, il faut oublier Dieu, oublier notre pauvreté, l'insatisfaction de notre coeur, notre dépendance totale, notre solitude.

Il faut réprimer en nous l'élan de la prière, pour ne pas prier.

Nous sentirions notre peu de valeur et notre impuissance, si nous avions à présenter une supplique à l'un de ces personnages dont les journaux parlent chaque jour (et c'est une raison pour ne pas les lire).Rappelons-nous l'histoire d'Esther et son épouvante, quand son oncle lui imposa d'affronter ce tyran d'Assuérus afin d'intercéder pour son peuple. Mais nous, nous n'avons même pas besoin de préparer un petit discours : il y a Quelqu'un qui prie en nous. Notre Seigneur nous a enseigné sur quel ton nous devons parler à Dieu. Il nous envoie son Esprit pour nous faire dire : Notre Père. Rien de plus facile que de prier, quand on croit au Père et à l'Esprit-Saint. I l sait. Je demanderai donc... n'importe quoi, pour obtenir le meilleur. Quoi' que je demande, c'est évidemment le meilleur que je veux. Alors, je fais confiance à mon Père. Nous sommes des bébés. Nous avons une Maman qui sait ce qu'il faut acheter pour nous dans les magasins. Celui qui sonde les coeurs sait que « l'intercession de l'Esprit-Saint correspond toujours aux vues de Dieu » 5. Que dire après cela ? Comme saint Paul : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? »6. Il faut le croire. Il est pour nous à travers tout le Credo. Beaucoup de gens seront contre nous ; mais qu'importe ! Ceux-là sont contre nous qui sont contre lui. Quant à nous, il nous tient en réserve « toute faveur ». Le Père a livré son Fils unique justement pour pouvoir nous accorder le salut, la paix, la vertu, toute grâce. Il sera logique. Pout tout cela, il faut que je m'attache à l'espérance théologale, que je sois disposé à abandonner ce qui n'est pas nécessaire. Il faut que je concentre sur Dieu tout mon appétit de bonheur, sans croire jamais que quelque chose me soit nécessaire en ce monde, hormis la grâce et l'amour de Dieu 7. « Souvent, j'ai demandé dans mes prières l'accomplissement de ce qui me semblait bon pour moi, et je m'obstinais dans ma requête... et la chose reçue, grande fut ma déception... car à la rencontre, la chose n'était pas telle que je me l'étais figurée » 8. Toi, tu peux te tromper sur le bien de ton âme. Et quelquefois, en sachant que ce n'est pas le bien de ton âme, tu es capable de le vouloir ! Beaucoup de gens ne demandent que des dons d'ordre temporel. Bon. I l y a des oraisons de l'Eglise même pour les animaux. Mais ceux qui ne demandent que des biens temporels risquent très fort de ne faire aucun progrès dans la prière. Nous obtenons : et c'est une déception ! Si nous avions commencé par renoncer de bon coeur à notre propre désir, nous n'aurions pas fait cette expérience. Il ne faut pas demander autre chose que ce qui est contenu dans l'Oraison dominicale. Cette opinion est spéciale à Cassien. Pas autre chose ? Pour ce qui est de la richesse, bien sûr. Notre Seigneur n'a jamais aucun sentiment en faveur de la fortune ; mais pour la santé, rappelez-vous plutôt : il guérissait les malades. Il a dit aux disciples qu'il envoyait : Et curate infirmos 9.

Mais négliger les demandes du Pater pour nous attacher à des babioles, non, pas ça ! I l faut insister ; il ne faut pas craindre d'ennuyer Dieu. Notre Seigneur a voulu nous enseigner une prière qui arrive à obtenir parce que Dieu est comme fatigué de notre importunité. Ne craignons donc pas : nous sommes tous capables d'ennuyer quelqu'un, quand nous nous y mettons. La prière de demande consiste à dire à Dieu ce qu'il sait déjà. Il y en a qui disent : « Je ne demande rien, parce que l'expérience me dit que je n'obtiens rien ». Et d'autres pensent : « Je suis au-dessus. Quand on est arrivé à la contemplation, il est beaucoup mieux de ne rien demander ». Les premiers n'ont jamais rien demandé qui en vaille la peine. Ils tremblent pour des tas de petits intérêts. Les autres ont toujours à demander la chose la plus essentielle : leur salut. Est-ce à dire qu'il faille toujours faire des demandes explicites ? Il faut toujours rester dans l'attitude du solliciteur.

Persuadons-nous une bonne fois que nous avons partout et toujours besoin de Dieu : alors, nous saurons nous tenir devant lui dans cette attitude, sans rien dire. De quoi vivons-nous ? De toutes sortes de substances. En fait, de vitamines. Le Saint-Esprit s'appelle à peu près comme cela ; seulement il est une vitamine universelle : le Vivificateur. Il fait la vie, toute vie. Dans l'Ecriture, l'Esprit n'est pas très déterminé. Une chose importe : que ce soit l'esprit. Mot ambigu, ambivalent. Toute une série de textes parle à la fois de l'esprit de Dieu, de l'esprit de l'homme, de l'esprit de Jésus-Christ : ce sont ces textes qui nous nourrissent le plus. Considérons n'importe quels textes qui parlent de la vie : nous sommes sûrs que c'est l'esprit qui fait cette vie. La preuve en est que pour dire que quelqu'un est mort fût-ce Notre-Seigneur Jésus- Christ lui-même on dit qu'il a rendu l'espritl 10. Pour parler de la vie, il y a surtout un livre : l'Evangile spirituel par excellence, celui de saint Jean . Le mot vie se trouve en saint Matthieu huit fois, en saint Marc quatre fois, en saint Luc six fois, en saint Jean trente-six fois. Si nous ajoutons sa première Epître, treize fois et l'Apocalypse, dix- sept fois, cela fait en tout soixante-six fois, alors que les Synoptiques l'emploient dix-huit fois au total. Le concept de vie fournit l'explication dernière de la personne du Christ et de sa mission : « Je suis venu, dit-il, pour que mes brebis aient la vie, et une vie surabondante »11.

A la dernière Cène : Je vis, et vous vivrez 12. Or, c'est l'esprit qui vivifie 13,. Notre-Seigneur le dit dans son Discours sur le Pain vivant. Ce n'est pas la chair qui nous nourrit, mais l'esprit. Et la chair du Christ elle-même, séparée, ne sert de rien. Saint Paul aussi l'affirme dans la deuxième Epitre aux Corinthiens 14 : La lettre tue, c'est l'esprit qui vivifie. Ce n'est pas la lettre de l'Ecriture qui nourrit notre vie chrétienne, mais son sens spirituel. De quel esprit saint Paul parle-t-il ? On peut se demander s'il s'agit de la Troisième Personne de la sainte Trinité ou bien de l'esprit de l'homme. Le premier Adam a été fait âme vivante, le second Adam est un esprit qui donne la vie15. Il faut lire tout ce chapitre. Cette dernière expression, qui signifie le Christ, est la même que celle qui, dans d'autres contextes, désigne le Saint-Esprit : esprit vivificateur.

Peu importe que la vie soit attribuée au Christ ou à l'Esprit-Saint. Le Christ nous vivifie par l'Esprit, et l'Esprit nous vivifie parce qu'il est l'Esprit du Christ, la Troisième Personne de la sainte Trinité. Ce qui nous vivifie finalement, c'est notre esprit à nous, en tant qu'il est à nous ; c'est ce « souffle de Dieu »16, spiraculum vitae, qui nous fait vivants. Ni du point de vue biologique, ni du point de vue physique, on n'a défini la vie. Du point de vue anthropologique, qu'est-ce que ce « souffle de Dieu ? » Nous ne le savons pas par une définition, mais nous le connaissons par expérience : nous vivons. Dans l'Evangile on trouer également ce sens vague d'esprit. C'est lorsque Notre-Seigneur parle de la prière. Luc, 11, 13 : Votre Père donnera l'Esprit Saint à ceux qui l'en prient. Dans le texte parallèle Matthieu dit : « Donnera de bonnes choses ». Cela équivaut au spiritum bonum de Luc. Faut-il croire que ce mot désigne l'Esprit-Saint sous prétexte que l'Esprit-Saint est la chose bonne par excellence ? On le pourrait, mais Matthieu emploie le pluriel. Je crois que le texte de Luc signifie davantage en extension et moins en dignité : il ne s'agit pas ici nécessaire­ment de l'Esprit-Saint en personne, mais de quel­ques dons du Saint-Esprit.

Notre Seigneur parle ainsi après avoir enseigné le Notre Père. Or, il n'est pas question du Saint-Esprit dans cette prière, mais tout ce que l'on y demande est aussi don de Dieu. Pour moi, je crois que Notre-Seigneur résume toute sa doctrine de la prière en ce mot : esprit bon. Toutes nos demandes se ramènent ainsi à une seule : cet esprit bon qui, s'il nous est donné, suppose en nous la pré­sence du Saint-Esprit, de la Sainte Trinité, mais qui est aussi l'effet en nous de la présence trinitaire. Celte présence est le condensé de tous les dons de Dieu.

Voilà ce qu'il faut demander.

C'est pour cela que saint Luc, dans le même chapitre 17, fait suivre cet enseignement du Seigneur d'une parabole sur la prière. Un tel don est si précieux qu'il faut le demander avec persévérance, jusqu'à être insolent à force d'insister. La discrétion dans nos prières ne doit jamais nous faire cesser de prier.

PRIÈRE DE DEMANDE

Voyez les mots que le Seigneur emploie : « Qui petit ; qui quaerit (c'est déjà beaucoup plus fort) pulsanti: vous voyez ce marteau, ce heurtoir massif ; il fallait cogner jusqu'à ce qu'on vienne ouvrir. Il ne fallait pas s'en aller, mais continuer à sonner ou à taper sur la porte. » Pour obtenir cette persévérance dans la prière, Dieu consent à se comparer lui-même à des gens très peu recommandables : à un juge inique, lui, la Sainteté et la Justice même. Il nous recommande d'insister près de lui comme s'il était susceptible de ne céder qu'à l'ennui. Le Seigneur se compare aussi aux parents terrestres : « Vous qui êtes mauvais, dit-il, vous donnez de bonnes choses à vos enfants. Combien plus le Père du Ciel ! » Nous n'aurions jamais osé le comparer ainsi à nous.Cela nous encourage à ne jamais nous laisser vaincre, nous, par l'ennui, à ne jamais croire que la prière est inutile, à ne jamais « caler ». Dans tout ce chapitre le Seigneur n'avait pas parlé de l'Esprit. Ce n'est qu'à la fin : « Que vous donnera le Père du ciel après cela ? l'Esprit ».

L'esprit, c'est ce qu'on respire. La respiration est le signe le plus net de la vie. Il faut donc aspirer le Saint-Esprit dans la prière comme nous aspirons l'air pour notre vie corporelle. Nous pouvons demander n'importe quoi ! Du pain, un oeuf, tout. Mais si nous persévérmi, a prier, nous finirons par comprendre que la seule chose qui vaille la peine de prier si longtemps, c'est précisément l'Esprit. Par la loi intérieure même de la prière, nous arriverons à nous spiritualiser, à prendre conscience de ce qui, inconsciemment, était en nous le principe même de notre prière : l'Esprit. L'Esprit nous fait prier sans que nous en ayons conscience. Nous avons seulement conscience d'avoir faim, d'avoir peur, d'être indigent ; conscience de quelque chose de terrestre. Mais si nous prions avec persévérance, nous finirons par demander explicitement ce qui est le résumé de tous les dons : l'Esprit. Il m'est revenu à la mémoire une petite aspiration qui m'a payé de toutes mes peines dans la lecture de 600 pages en syriaque. Elle est d'Isaac de Ninive : « Seigneur, remplis mon coeur de vie éternelle »18.

Cette vie, c'est l'Esprit qui la fait en nous. Habituons-nous à penser à l'esprit dans ce sens universel, sans trop chercher à savoir s'il faut ou non une majuscule. En pratique, l'esprit est le principe de vie, et ce qu'il veut nous donner, c'est la vie. Voilà ce que nous devons demander. Il faut, de toute notre puissance, appeler la vie. Autrement dit, appeler l'Esprit. Cela va de soi. Pourquoi demandons-nous le succès, la santé, la consolation ? Pour mieux vivre. C'est la vie que nous cherchons dans toutes nos démarches. Ceux qu'on appelle « viveurs » se trompent sur la vraie vie ; mais non sur le besoin que nous avons de la vie. Installons-nous dans cette atmosphère, nous y avons la vie, le mouvement et l'être 19. Aspirons ce Don de Dieu par une prière perpétuelle. En voici un résumé : Seigneur, remplis mon coeur de vie éternelle.

Concluons : la prière de demande est grande et magnifique. Sans doute, il y a des degrés dans la prière ; mais c'est parfaitement secondaire. Il y a aussi des degrés dans la grâce sanctifiante, mais le principal, c'est de l'avoir. Et au ciel, la gloire substantielle sera la même pour tous, les degrés ne sont pas méprisables, certes, mais ils sont secondaires. De même pour la prière. L'important, ce n'est pas de bien prier, c'est de prier.


ELÉVATIO MENTIS AD DEUM

L'expression est traduite du grec : anabasis, monter, faire une ascension.

Seulement, les Grecs n'emploient pas beaucoup ce mot. Ils disent : assomption, analepsis, même pour Notre-Seigneur. L'ascension se fait par les propres forces du élève. Il en est ainsi dans la prière. Quand il s'agit de quelque chose d'aussi merveilleux que cette élévation, jamais Icare n'y parviendrait tout seul. Dieu nous a bien donné une intelligence qui nous mène où nous voulons en un clin d'oeil. Malgré tout, notre ascension, dans la prière, est une assomption. Beaucoup de gens, en effet, possèdent une intelligence plus grande, plus puissante que la nôtre : ils ne s'élèvent jamais jusqu'à Dieu. Notre prière est une intervention de Dieu dans notre vie ; elle est une preuve manifeste que Dieu travaille en moi, puisqu'il m'attire à lui.

Je puis en avoir conscience.

Avez-vous pensé à cela ? Songez-vous, quand vous vous mettez en prière, que vous allez vous mettre entre les mains de Dieu et qu'il va vous élever jusqu'à lui ? Et c'est vrai, même si vous y allez avec des répugnances. La prière vraie est une attraction de Dieu. Nul ne vient à moi, dit Jésus, si le Père ne l'attire 20. C'est une des raisons pour lesquelles la prière doit nous être chère. Nous élever, c'est nous grandir. Les deux termes sont synonymes. Chacun vaut suivant l'objet vers lequel il s'élève .Il y a de nombreux objets vers lesquels on s'abaisse. Cette manière de parler implique une proportion. Louis Veuillot répliquait à un aristocrate qui se vantait de descendre des Croisés : « Et moi, je monte d'un tonnelier ». L'important, c'est ce vers quoi l'on va. Dans la prière, on va vers Dieu. Paradoxalement, mais en un sens très vrai, chacun vaut le dieu qu'il adore. Tout le monde adore quelque chose ; le vrai Dieu, ou une idole, ou lui-même. Il est « fidèle », ou idolâtre, ou autolâtre. Le Dieu que nous adorons est le Dieu de l'Evangile, le Dieu de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

On n'a pas encore trouvé sur terre de gens qui osent dire que l'Evangile soit une déchéance au point de vue humain. Même si nous nous trompions, nous élever vers les hauteurs de l'Evangile serait encore nous élever humainement. Cette élévation est un grandissement, donc un soulagement. Soulager, sublevare — élever —. On respire mieux quand on prend de la hauteur ; là où l'air est plus pur, on se sent plus léger, on est plus à l'aise. Au spirituel, étant donné l'instinct que nous avons de notre dignité et de notre grandissement, quand nous nous sentons grandir, nous sommes plus heureux. Quand nous nous élevons vers Dieu, il est naturel de nous sentir grandir.

Nous avons peut-être parfois l'impression que c'est une illusion, et alors notre joie de grandir subit une éclipse. Mais l'éclipse ne dure pas toujours, et il reste au fond de nous une certaine conscience de la grandeur acquise par notre élévation vers Dieu. D'autant plus que cela répond non seulement à un appel et à une vocation de Dieu, mais à un besoin de notre nature faite pour Dieu. Notre intelligence a besoin d'une issue sur l'infini, et l'infini n'est qu'en Dieu. La foi vient confirmer cette idée d'ordre naturel. Nous ne trouverons nulle part de repos qu'en Dieu. Venez à moi 21, dit Jésus, pas aux autres. Il a dit aussi : Tous ceux qui sont venus sont des voleurs et des brigand 22. Moi, je vous procurerai le repos de vos âme 23, l'apaisement du besoin profond de votre âme et de votre esprit.

Qu'est-ce encore qu'une élévation ? — c'est une victoire sur ce qui est bas, inférieur.

Ces choses basses ne sont pas des créatures. La bassesse n'est que dans le mal, dont l'homme trouve l'occasion dans la créature. Le mal n'est que dans l'homme qui s'y attache. La prière nous élève au-dessus. Pas toujours tout de suite, mais elle finit par triompher. Rien que de se mettre en prière est un engagement à monter, à mieux vivre, à remporter la victoire sur nous-mêmes, à nous dépasser perpétuellement. Et réaliser ce dépassement nous donne le sentiment d'un triomphe. La prière est donc une victoire sur la bassesse, sur notre moi inférieur, sur les tendances qui nous tirent en bas et nous tiennent éloignés de Dieu. Voilà pourquoi la prière devient une joie. Saint Jacques nous le dit : Quelqu'un est-il tris­te ? Qu'il prie 24.

Mais, disent les gens du monde, la prière est un arrêt, un repliement, et c'est justement de cela que je souffre ! Ne vaut-il pas beaucoup mieux sortir de soi et se distraire ? — La prière ne délivre pas de la souffrance — ce n'est pas son rôle — mais elle y fait trouver quelque chose grâce à quoi elle vaut la peine qu'on la supporte. — Elévation de l'esprit, dit la définition. C'est-à- dire que le corps, évidemment, ne suit pas. Le corps a une histoire extrêmement variée. On a dit de tout sur ce pauvre corps. Les uns en ont fait une idole très exigeante. D'autres en ont tait un sac d'ordures. Vous trouverez cela dans certains livres spirituels. Pour d'autres, il est le tombeau de l'âme (Pytha­gore, Platon). Aristote en a fait la matière informée par l'âme. Quel qu'il soit, le corps ne suit pas l'âme dans son élévation vers Dieu.

Sauf dans la lévitation.

Ce phénomène existe. Il est assez récent dans l'histoire de la mystique, parce que chez les anciens on se faisait une loi de cacher tous les phénomènes extraordinaires. Par exemple, saint Arsène, illustre à ia Cour de Byzance, chez qui l'on soupçonnait de pareils phénomènes, avait placé à la porte de sa cellule quelqu'un qui veillait à ce que personne ne les vît. Peu nous importe l'extraordinaire ! Si le corps ne suit pas les lois de l'âme de cette manière, il les suit d'une autre façon. La prière est un remède contre beaucoup de maladies modernes. Le docteur Carrel en fait beaucoup d'éloges à ce point de vue thérapeutique. La définition ne parle pas de l'âme, mais de l'esprit, qui est la partie la plus spirituelle de l'homme. Qu'en est-il de l'âme dans la prière ?

L'âme a des facultés qui tiennent à la matière l'imagination, la mémoire, l'affectivité, l'émotivité, et tout cela ne suit pas nécessairement le vol de l'esprit. Il faut trouver normal que ces facultés soient un poids qui rend plus lourd ce vol et plus difficile cet arrachement. Mais l'esprit est libre et peut s'évader. La prière est, de toutes les évasions, la plus bienfaisante. Evagre disait : « L'oraison est la plus haute intellection de l'intelligence » 25. Elle est donc ce qu'il y a de plus haut dans la vie de l'homme. C'est elle surtout qui prouve que l'homme est un être spirituel, intellectuel, pareil en cela aux Anges et plus que semblable aux Anges : semblable à Dieu. Le vrai sens de la seconde définition de la prière est : « ascension de l'esprit vers Dieu ». Cette définition exclut l'idée que la prière soit un piétinement sur place. Elle n'est pas statique ; elle est dynamique. Elle ne se passe jamais au même endroit ; elle est toujours en marche, elle nous fait toujours monter. Cela prouve que tout mouvement vers Dieu, qu'il soit désir, aspiration, regret (qui est un désir retourné), est une prière. Dans ce sens-là, il est facile de comprendre ce qu'est l'oraison perpétuelle. Nous pouvons toujours être en présence de Dieu ; ou plutôt, nous y sommes. Impossible d'y échapper. Si cette relation venait à être coupée, nous retomberions dans le néant. Mais cela ne suffit pas à constituer la prière, notre commerce avec Dieu doit être conscient et animé par les vertus théologales.

Le secret de la prière perpétuelle est de rendre perpétuelle la pratique de ces vertus. Leur exercice développe l'habitude de la prière, parce qu'on finit par se trouver bien dans la foi, l'espérance et la charité. C'est un climat merveilleux. Trouvez vous-mêmes, prenez le temps de trouver que le joug du Seigneur est doux. La grâce de l'oraison à peu près perpétuelle est une très grande grâce. Il faut la demander. Cet état de prière mérite une estime souveraine. Ne jamais croire que le temps donné à la prière soit du temps perdu. I l faut s'acharner doucement à prier, dans toute la mesure du possible. Il y faut de l'obstination, pas de l'entêtement. L'entêtement est illogique, mais l'obstination est une chose raisonnable et un acte de sagesse. Tout ce qui va à empêcher ou à déconsidérer la prière, il faut le rejeter. Le temps arrive très vite où l'on n'a plus besoin d'héroïsme pour continuer à prier, même dans la désolation. L'expérience le démontre.

Les anciens Pères définissent l'oraison : « Une homilia de l'intelligence avec Dieu » 26. Le mot « conversation » par lequel on traduit le grec homilia a un sens très limité dans notre langue actuelle. Il signifie un dialogue entre divers interlocuteurs. Mais homilia veut dire fréquentation, commerce, de quelque nature que ce soit, entre personnes : qu'on parle, qu'on se voie, qu'on reste silencieux, il suffit qu'on se sente en présence les uns des autres. Le genre de commerce est déterminé, dans le cas de l'oraison, par le mot « intelligence ». C'est un commerce de l'esprit avec Dieu. Il ne s'agit pas d'une conversation, et il est bon de le savoir, car on se plaint parfois : « Je n'ai rien à dire au bon Dieu ». Pourquoi voulez-vous lui dire quelque chose ? La prière n'a jamais consisté à dire quel­que chose à Dieu. Elle consiste à demander ; mais il n'est pas nécessaire de parler pour cela. C'est l'intellect qui prie ; par conséquent la foi silencieuse y suffit parfaitement. Et ce n'est pas précisément « avec Dieu ». C'est « vers Dieu ». Autrement dit, ce n'est pas un dia­logue avec Dieu. Il y a des gens qui attendent que Dieu leur réponde... Ils entendent des voix... Cela peut produire des états d'âme déplorables.

La vraie définition de la prière est : tension de l'intellect vers Dieu. Nous allons vers le Dieu invisible ; par conséquent il ne faut pas nous attendre à quoi que ce soit de manifeste de sa part. Il faut seulement que la foi nous persuade que nous allons vers Dieu. Cela constitue une prière suffisante, abstraction faite de toutes les paroles que nous pouvons dire ou entendre. La prière ne consiste donc pas à dire quelque chose à Dieu, ni à entendre Dieu nous dire quelque chose. Elle n'est ni un monologue ni un dialogue : elle est une élévation de l'esprit vers Dieu. S'il fallait, pour élever notre pensée à Dieu, un grand effort métaphysique, à la manière du Pseudo-Denys, bien peu pourraient prétendre à prier. Mais le Dieu auquel nous devons nous éle­ver n'est pas difficile à trouver.

Que faut-il faire pour cela ? — Croire que Dieu notre Père est présent. Et cela, aussi longtemps que nous ne sommes pas évanouis ou endormis, nous sommes capables de le faire. Même à l'agonie, nous saurons dire au moins : « Père ». Si nous ne pouvons le dire d'une façon tout à fait consciente, il est impossible qu'il n'y ait pas un moment où nous puissions nous remettre à la volonté de Dieu. Ainsi pourrons-nous toujours prier, jusqu'à notre dernier soupir. Aux personnes qui ne peuvent pas méditer, dites : « Priez ! cela vaut mieux que méditer. » Quelle sera la prière toujours possible ? — De nous rappeler ceci : « Le Père sait », et d'en être contents.

Voilà la plus magnifique oraison : nous avons trouvé Dieu dans la Paix.

La fin de l'oraison mentale, c'est de trouver Dieu dans la Paix 27. Nous avons trouvé Dieu, quand nous avons trouvé la paix. Nous avons trouvé le Dieu véritable, quand nous avons trouvé la véritable paix. Quand notre paix n'est que momentanée, c'est que nous n'avons trouvé ni le Dieu véritable ni la vraie paix. La prière est une tension de l'intellect vers Dieu. Mais pas une tension nerveuse ! La prière, plus que toute autre chose, doit être paisible, parce qu'elle est à base de foi ; et la foi nous dit que Dieu vient à nous beaucoup plus que nous ne tendons vers lui. Donc, notre état, pour prier, doit être un état de paix, de patience : nous avons toute la vie pour aller vers Dieu. Aucune raison de nous agiter et de nous tendre les nerfs.

— Pourquoi pouvons-nous nous élever vers Dieu ? — Parce que Dieu nous attire. Dieu attire notre âme comme l'aimant attire le fer 28. Les Anciens disaient qu'il y a une certaine parenté, une « connaturalité », entre l'aimant et le fer. La prière présuppose et démontre notre parenté avec Dieu. Elévation vers Dieu. Quelle merveille que cette attraction, cette saisie de Dieu ! « J'ai été saisi, dit saint Paul, et je cherche à saisir, à mon tour » 29 . Saisie qui devient saisissement. Saisie réciproque de ce grand Dieu et de cette petite créature, de ce Père et de cet enfant. Rencontre de l'enfant prodigue et de son père. Une seule fois ? Non ! Cette rencontre se répète indéfiniment jusqu'à la fin de nos jours. Elle sera perpétuelle et perpétuellement nouvelle dans l'éternité.


Synthèse des deux définitions.

Dans l'Ecriture, la prière est toujours demande. Il ne faut donc pas considérer cette pétition comme une prière inférieure et s'en tenir à une pure élévation de l'âme vers Dieu. Des philosophes, sans être chrétiens, ont cherché à s'élever vers Dieu. Ils n'y ont pas vraiment réussi : ils n'avaient pas la foi en la paternité de Dieu. Pour réhabiliter parfaitement la demande, il suffit de comprendre qu'il n'y a pas de demande à Dieu sans élévation de l'esprit vers lui. La prière de demande réalise donc l'une et l'autre définition.

Rendons-nous compte que le dernier but de la prière n'est pas seulement que, moi, j'obtienne la grâce dont je pense avoir besoin. Ce n'est même pas que je parvienne, par l'élévation de mon esprit, à un contact avec Dieu. Le but suprême de la prière, c'est la gloire de Dieu. Nous devons avoir la préoccupation de la gloire de Dieu, telle que l'insinuent les premières demandes du Pater. Cette prière-là est très glorieuse à Dieu. Elle témoigne que nous sommes persuadés de sa supériorité, de sa richesse, de sa perfection. Mais il est plus glorieux encore pour Dieu que nous achevions de dire le Pater. Car ainsi, nous reconnaissons qu'il est la richesse infinie, et nous, la pauvreté. Nous sommes heureux d'être pauvres pour recevoir de lui, et c'est une gloire pour lui que de nous donner.

Donc nulle contradiction entre les deux définitions. Aucune de ces deux espèces de prière ne peut se passer de l'autre. Pour demander il faut se rendre compte que Dieu peut et veut nous exaucer. Autant dire qu'on élève son esprit vers lui. Or, cette élévation est la définition de l'oraison, même la plus haute. D'autre part, l' « élévation » ne peut faire abstraction de la « demande ». On ne peut dire à Dieu : « Je vous loue, je vous admire. Mais je n'ai pas besoin de vous ! » L'oraison la plus sublime est encore une demande, car elle doit reconnaître que Dieu est tout et que nous ne sommes rien. Cette demande, d'ailleurs, peut être implicite ; mais l'état d'humilité qu'elle comporte doit exister.

Les deux définitions s'harmonisent encore en ceci : selon l'une et l'autre, l'homme doit traiter Dieu comme Dieu. La prière de demande le reconnaît comme source de tout bien. L'élévation de notre esprit fait monter notre bassesse jusqu'à son infinie grandeur. Dans les deux sens, la prière chante la gloire de Dieu et enrichit la créature que nous sommes. Les créatures les plus admirables, la très Sainte Vierge Marie et les saints, sont souvent représentés les mains jointes ou étendues ou croisées sur la poitrine : attitudes de la prière.

La très Sainte Vierge Marie doit à la prière tout ce qu'elle est. Son âme était en perpétuelle élévation vers Dieu. Et l'Humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ était toujours en état d'élévation et de demande. Il a prié pour lui-même. Il a prié aussi pour nous. Il nous le laisse entendre dans sa prière à son Père : « Je ne prie pas seulement pour ceux-ci, mais pour tous ceux qui croiront en moi sur leur parole »30. Si les Personnes sacrées du Seigneur et de sa Mère, si les Saints, sont ce qu'ils sont par la prière au sens le plus universel du mot, c'est qu'ils ont demandé et obtenu la réalisation totale du plan de Dieu sur eux.

Ce plan se réalisera aussi pour moi par la prière.

Je serai grand et heureux dans la mesure où se réalisera le plan de Dieu ; et il se réalisera dans la mesure où je prierai, car prier, c'est se mettre dans la ligne de la volonté de Dieu. Mon sort dépend donc vraiment de ma prière. La distinction entre les deux définitions de la prière n'est donc pas essentielle. Elle est superficielle. Quand on progresse dans l'oraison, la distinction s'efface, et l'identification se fait dans l'amour de Dieu par-dessus toutes choses. Nous finissons par dire : à la louange de la grâce, à la louange de gloire de sa grâce 31, car la grâce a deux aspects : l'un est la gloire de Dieu, l'autre, notre bien à nous.

Clément d'Alexandrie, vers l'an 200, prétendait que le gnostique ne demande plus rien à Dieu : il est simplement dans un état de contemplation perpétuelle. Clément suppose donc que nous puissions arriver sur cette terre à un état où nous n'ayons plus aucun besoin. Mais cela, c'est le ciel ! Au ciel, nous n'aurons plus rien à demander ; notre prière de demande se transformera en action de grâces. Mais au fond, demande et action de grâces sont un même acte de dépendance de la créature vis-à- vis de Dieu.

NOTES

(1) Cf. I. HAUSHERR, Philautie, de la tendresse pour soi à la charité, Orientalia christiana, n° 137, Rome, 1952, p. 12.
(2) Actes des Apôtres, 20, 35.
(3) Jean, 19, 30.
(4) Contra haereses, IV, 21 (ou 11 dans certaines éditions) et III, 20.
(5) Romains, 8, 27.
(6) Romains, 8, 31.
(7) On se rappelle le « sume et suspice» de saint Ignace dans les Exercices spirituels : « Donnez-moi votre amour et votre grâce, c'est assez pour moi » (n. 234).
(8) EVAGRE LE PONTIQUE, Traité de l'Oraison, ch. 32 ; Le­çons d'un contemplatif, p. 50.
(9) Matthieu, 10, 8.
(10) Jean, 19, 30.
(11) Jean, 10, 10.
(12) Jean, 14, 19.
(13) Jean, 6, 63.
(14) II Corinthiens, 3, 6.
(15) I Corinthiens, 15, 45.
(16) Genèse, 2, 7.
(17) Luc, 11, 9-20.
(18) I. HAUSHERR, Noms du Christ et Voies d'oraison, IIe partie : Invocation du Nom. B. Prières courtes chez Isaac de Ninive, re 3, p. 214.
(19) Actes des Apôtres, 17, 28.
(20) Jean, 6, 44.
(21) Matthieu, 11, 28
(22) Jean, 10, 8.
(23) Matthieu, 11, 29.
(24) Jacques, 5, 13.
(25) Traité de l'oraison, ch. 34 ; Leçons d'un contempla tif, p. 52.
(26) Traité de l'oraison, ch. 3 ; Leçons d'un contempla tif, p. 16.
(27) L'expression est de saint Ignace dans les Exercices spirituels, n° 150.
(28) Traité de l'oraison, ch. 50 ; Leçons d'un contempla­tif, p. 74.
(29) Philippiens, 3, 12.
(30) Jean, 17, 20.
(31) Ephésiens, 1, 6. II