XV
La contemplation active
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Le sens du mot « contempler » dans les Exercices spirituels de la Seconde Semaine , est très éloigné au premier abord du sens mystique et même philosophique. Ici, le mot signifie : regarder avec intelligence et sympathie, ce qui est la seule façon humaine de regarder. L'animal voit, il ne regarde pas, même s'il est fasciné par un objet qui lui fait peur ou s'il guette sa proie. On ne regarde pas avec intelligence si l'on n'a pas une idée directrice. C'est la différence des idées qui fait la différence des regards. Clément d'Alexandrie s'exprime ainsi à ce sujet : « Le boucher ne regarde pas la brebis comme le berger ».
Contempler veut donc dire : regarder avec une idée, qui peut être une question, parce que l'objet nous intéresse et pique notre curiosité. L'animal n'a pas de curiosité. C'est le propre de l'homme. Contempler c'est aussi regarder avec sympathie ou antipathie ; c'est un exercice de nos puissances affectives humaines. La contemplation requiert l'usage de nos sens : soit de nos sens corporels, si l'objet est à leur portée, soit de nos sens intérieurs, la mémoire et l'imagination, si l'objet est lointain. Ces sens intérieurs sont très réels, et même, chez certaines personnes, ils sont plus aigus que les sens extérieurs. Qu'est-ce qui nous occupe le plus : ce que nous voyons par les yeux ou ce que nous contemplons par la mémoire et l'imagination ?
Qu'elle est l'utilité spirituelle de cette contemplation ? Par l'intelligence, elle éveille l'admiration et, par l'affectivité, l'amour. Cette intelligence et cet amour en grandissant, nous attachent toujours davantage à l'objet de notre contemplation. C'est très efficace, car alors se produit ce phénomène mystérieux : l'assimilation. Le mimétisme physique est bien connu. Le mimétisme moral est encore bien plus notable. Seulement, cette assimilation se produit à une condition : la durée du regard, et une durée d'autant plus grande que nous sommes moins souples, plus vieux, plus sclérosés spirituellement. Chez les enfants, l'assimilation est vite faite.
C'est pourquoi saint Ignace nous recommande de « savourer » l'objet de notre contemplation. Cela demande du temps. Il faut contempler à loisir chacun des mystères de la vie du Christ. Que faire donc ?
1) Ne pas se hâter. Saint Ignace dit : « Ce n'est pas beaucoup savoir qui nourrit l'âme ». Savoir peut être utile, mais à condition qu'on sache s'arrêter pour savourer 1.
2) Se garder de la rêverie, qui est une dégénérescence de la contemplation. La contemplation est bien une espèce de rêve, l'imagination y joue un rôle : elle revêt l'objet de formes et de couleurs selon la beauté qu'on porte en soi. Seulement ce rêve, s'il s'agit de la contemplation religieuse qui nous aide à monter vers Dieu, doit intéresser non seulement la sensibilité de l'homme, mais aussi sa volonté. Non pas qu'il faille courir tout de suite aux résolutions pratiques : la vie n'est pas faite seulement de commandements et d'interdictions. Mais l'on commettrait une erreur, si l'on négligeait la volonté pour se plonger dans un repos contemplatif qui serait une pure recherche de jouissance sensible, sinon une rêverie. La perfection chrétienne est d'ordre spirituel, à la fois intellectuelle et volontaire. Elle consiste dans la charité. Elle comporte de grandes jouissances, mais aussi le sacrifice de soi. Et ces jouissances ne sont vraiment spirituelles que moyennant le sacrifice de soi. Dans le rapport contemplation et charité, le terme principal est toujours la charité. Ce que nous aimons, nous nous le rappelons aisément. Et de même ce que nous détestons.
Rien ne fait plus de tort à saint Ignace que de le représenter comme le maître de la méditation méthodique. En réalité il donne un seul exercice là-dessus, et dès la Seconde Semaine , il ne parle plus que de contemplation. La contemplation ignatienne consiste à regarder et à considérer les mystères de la vie de Notre-Seigneur dans la lumière de la foi. Avant chaque contemplation, il fait demander la grâce de bien prier, car « c'est Dieu qui donne la prière à qui prie » 2.
La grâce que saint Ignace fait surtout demander est « une connaissance intérieure du Seigneur ». C'est la grande grâce. La connaissance de Dieu est la vie éternelle. Et il est certain qu'on ne peut connaître Dieu fait homme sans l'aimer. Il faut éviter l'empressement. Contempler, c'est le contraire d'être pressé. La contemplation suppose donc un effort contre la hâte d'en finir. Il faut savoir s'installer en esprit devant une personne ou une scène et ne pas croire qu'on perd son temps.
Les moines orientaux savaient s'arrêter et se reposer. Après tout, c'est un avant-goût de ce que nous ferons au ciel. Nous y serons bienheureux surtout par la contemplation. Quand on a contemplé un mystère, on peut faire un retour sur soi pour en tirer quelque profit 3. Mais le grand profit c'est de l'avoir contemplé, de s'être exposé aux radiations du Seigneur, au rayonnement de la grâce propre à chaque mystère. Il faut se garder, quand on contemple les mystères du Christ, de trop s'arrêter à des détails ou à quelque « leçon » à en tirer, au détriment du principal.Le principal c'est de rattacher chaque mystère à notre Credo. Tout ce qui ne s'y rattache pas n'alimente pas vraiment notre vie chrétienne. Cela seul est spirituel qui est relié à Dieu |
Contemplation des mystères du Christ.
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A Nazareth la créature privilégiée entre toutes, la Vierge Marie , s'est livrée à la contemplation pendant trente ans : une contemplation permanente. De ses yeux elle voyait Jésus ; mais sa contemplation était surtout intérieure. L'Evangile nous le dit : Marie sa Mère conservait toutes ces choses et les repassait dans son coeur 4. Sans doute cette contemplation lui était-elle facilitée par la grâce, mais elle n'en devait pas moins faire usage de ses sens spirituels, parce que, pour la simple vue, rien ne disait ce que Jésus était.
La très sainte Vierge Marie a dû vivre de foi. La contemplation consiste à regarder avec intelligence, en animant notre regard des idées que l'objet évoque en nous. Ce sont les idées qu'on savoure et non l'objet matériel. Les idées que nous suggère Nazareth peuvent être très pratiques. Cependant, notre temps sera beaucoup mieux employé à laisser pénétrer en nous ces idées, qu'à nous précipiter à faire une action d'éclat par une résolution subite. L'Evangile nous dit peu de choses sur Nazareth . La très sainte Vierge a dû y vivre une cinquantaine d'années. Son exemple nous montre que ce qu'on a savouré pendant un an, on peut le savourer encore trente ans et plus.
Que contemplons-nous à Nazareth ?
Les voies par lesquelles l'amour de Dieu est venu jusqu'à nous ; comment il a cherché la brebis perdue qu'était l'homme, pour la prendre sur ses épaules et se sacrifier pour elle. Ce qui doit nous frapper dans le mystère de Nazareth , c'est le contraste entre les apparences et la réalité. La Sainte Famille n'était pas riche ; saint Joseph était charpentier ; le Fils de Dieu n'a donc pas dispensé ses parents des conditions communes de la vie terrestre : il n'y a rien changé ni pour lui ni pour les siens.
Les évangiles apocryphes ont raconté toutes sortes de puérilités sur le Seigneur à Nazareth . Mais l'Evangile ne raconte aucun miracle fait par lui à l'avantage de sa famille. A Cana , Marie lui en demande un, mais pour les autres. Il ne fera rien pour soustraire sa Mère à la Providence ordinaire du Père. « Et Jésus leur était soumis » 5. Là, il faut pénétrer vraiment. Il ne suffit pas d'obéir sur le modèle de Jésus.
Il faut faire beaucoup mieux : aspirer cette obéissance du Fils de Dieu par tous nos sens. Notre idéal n'est pas seulement d'imiter Notre-Seigneur comme font les apprentis peintres qui copient les tableaux dans les musées. L'imitation de Notre-Seigneur consiste à adhérer à ses idées, à ses sentiments, à ses manières de faire et de juger ; à les assimiler de l'intérieur, et non pas seulement de l'extérieur comme un ensemble de leçons et de préceptes.
Rendons réelle notre union au Christ, en commençant par aimer son obéissance. A force d'en louer Dieu et de nous en pénétrer, il se créera en nous une sorte de nécessité spirituelle d'agir comme lui. Il est facile de faire cela, à condition d'en prendre le temps, plutôt que de nous noyer dans nos propres petites affaires. Ne pas troubler la contemplation même par des résolutions. Il est bon de cultiver notre faculté de contemplation. C'est par elle que nous sommes heureux ou malheureux.
D'une façon ou d'une autre, l'être humain a besoin de contempler : il se repaît de l'objet de son amour. L'amour ne se contente pas de voir, il veut savourer. Si nous croyons ne pas avoir d'aptitude pour la contemplation, nous nous trompons, cal nous sommes intelligents et capables d'aimer. Les cerveaux électroniques, eux, ne contemplent pas, non plus que les distributeurs automatiques n'aiment. Douter de notre aptitude à la contemplation, c'est nous ignorer nous-mêmes.
Souvent notre impuissance vient de ce que notre faculté de contemplation est occupée d'autre chose : elle est préoccupée. Voilà ce qui nous empêche de contempler. La distraction est le plus souvent une abstraction. Peut-être gagnerions-nous à nous poser cette question : A quoi est-ce que je pense lorsque je ne pense à rien ? A quoi ai-je pensé entre 10 heures moins le quart et 10 heures ? Il y a de ces pensées spontanées qui nous reviennent aux moments libres, et ne durent qu'un instant, cet instant libre.
Mais il y en a qui durent la vie entière : des monomanies. Nous avons parfois de ces marottes, de ces dadas, une « vie secrète », et nous nous prenons sans cesse à les contempler, à nous y complaire, soit pour en jouir, soit pour en souffrir. Très souvent, l'objet de ma contemplation, c'est moi-même, et le monde ne m'intéresse qu'en tant qu'il gravite autour de moi. Ou bien c'est un objet extérieur à moi, auquel je donne une importance sans proportion avec la réalité et qui devient mon centre. Et je le déteste parce qu'il me détourne de ce moi qui seul m'intéresse. C'est une sorte d'idolâtrie, une excentricité.
Les mystères de la vie du Christ ne sont pas objets de contemplation seulement dans leur réalité historique, mais aussi dans leur perspective théologique. L'univers tout entier s'offre à la contemplation in Christo. Il ne suffit pas d'apprendre à contempler occasionnellement, il faut libérer peu à peu en nous la capacité de contempler toutes choses dans leur véritable sens ; de faire que rien ne m'y soit étranger, comme rien n'est étranger à Jésus-Christ. Dès le premier article, le Credo nous fait sortir de nous-mêmes.
Je ne puis pas confisquer ce grand Dieu pour moi tout seul. Il faut que mon intelligence, et puis mon cœur, s'ouvrent : je suis l'enfant de ce Dieu, Créateur du monde visible et invisible, et rien de ce qui appartient à mon Père ne m'est étranger. Il me suffit de dire : je crois en Dieu le Père tout Puissant, créateur du ciel et de la terre, pour que mon esprit et mon coeur s'ouvrent tout grands, si j'ai la foi. Telle est la perspective universelle de notre Credo. Tous ses articles sont à l'échelle de celui-là, même quand ils ne rappellent qu'un petit événement localisé dans l'espace et le temps.
Mais ils sont aussi à notre mesure : Dieu descend vers nous en son Fils fait homme. Le Verbe incarné ne vient pas pour restreindre nos horizons, mais pour nous élever jusqu'au Père, en nous envoyant l'Esprit qui nous fait fils de Dieu. Il importe que nous ne voyions pas seulement dans le Christ la nature humaine, mais aussi la nature divine. L'homme est en lui un être individuel, comme en tous les autres, mais par sa divinité nous accédons à la vision universelle de Dieu et de son oeuvre, parce qu'il est en unité de personne le Verbe par qui tout a été fait. Quelle merveille ! Les esprits sensibles à la grandeur ne peuvent manquer de trouver dans cette contemplation une jouissance sans fin.
Pour avoir une idée théologique de l'Incarnation, lisez le Symbole de saint Athanase. Ensuite, méditez le premier texte écrit sur ce mystère : celui de saint Paul aux Philippiens, 2, 6-11. L'Apôtre ne l'a pas écrit du tout comme un exposé théologique, mais en vue d'exhorter les fidèles à l'humilité et à l'accord mutuel. Pour les y stimuler, il leur dit : « Lui, de condition divine... ». Ce texte, nous le savons par coeur, mais relisons-le ! nous amorçons ainsi une contemplation. Un autre texte est le prologue de l'Evangile selon saint Jean. Ce texte-là, il faut rendre grâces à Dieu et à l'Esprit-Saint de nous l'avoir mis entre les mains, afin que nous puissions nous accorder à l'ordre universel et à son mouvement qui gravite autour du Fils de Dieu fait homme.
Synthèse divine que Dieu crée et qu'il nous donne en se donnant lui-même à nous. Synthèse universelle : tout fut fait par lui. Tout en lui est vie 6. Si nous nous rappelons que tout a été fait par lui et qu'en lui tout est vie, tout ce que nous regardons, c'est en lui et avec lui que nous le contemplons. Voilà la vision universelle et chrétienne. Sans le Christ, nous pouvons contempler humainement l'univers, à la façon des scientifiques purs ; mais en lui nous y voyons l'amour du Dieu vivant qui vient à nous en une personne vivante, une Personne qui est Dieu et Homme. Méfions-nous de petites dévotions puériles et sentimentales. Oui, nous devons aimer le Christ, saint Paul aux Philippiens, Symbole de saint Athanase. mais d'un amour qui va jusqu'à l'adoration, et qui embrasse l'universalité des êtres dont il est le Créateur et le Seigneur. Si nous perdions cette foi, nous serions des individus quelconques parmi les incroyants ; comme eux, nous serions seuls devant Dieu ; tandis que dans la foi, le monde entier nous devient fraternel, même dans ses manifestations effroyables, car ce Dieu lointain est venu jusqu'à nous et a partagé toutes nos angoisses humaines.
Le chrétien qui porte en lui cette vision de l'univers, quoi qu'il arrive en ce monde, est heureux. En lui jaillit l'eau vive que le Christ a promise à ceux qui croient 7. Mais il faut tenir à l'unité du Christ. Il est l'union même de l'homme avec Dieu. Sans lui, pas de communion des saints, pas de rémission des péchés. Sans lui, il n'y a rien, que l'Axiome éternel, la logique inexorable des lois physiques du cosmos.Contemplée de cette manière, l'Incarnation nous arrache à nous-mêmes, elle nous fait sortir de notre petit trou, où nous sommes englués dans les soucis de notre moi, comme le crustacé dans sa coquille fixée au rocher. Si cet animal voulait que l'univers tout entier s'occupât de lui, quelle énorme absurdité !
C'est cela que nous sommes naturellement, centrés sur nous-mêmes. Pour nous décentrer, allons vers le Christ, et par lui au Père . « Personne ne vient à moi si le Père ne l'attire ». Et « Personne ne va au Père, que par moi » 8 Si on ne « va » pas à lui, on n'ira pas au Père. On ira au Moloch et aux idéologies. Lui-même l'a dit : « tous les autres sont des voleurs et des brigands » 9.
« Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice »10 Envisagées dans la perspective de la prière, la justice et le règne de Dieu prennent un sens particulier. Le Royaume de Dieu est la contemplation supérieure, intellectuelle, aussi parfaite qu'il est possible en ce monde. Cette contemplation se fait par le « sens intellectuel », ou encore par les « sens spirituels ».
Saint Ignace a conservé cette expression : sens spirituels, mais il ne lui donne pas la même signification que les Anciens. Pour lui, les sens spirituels, c'est d'abord l'imaginations 11. Pour les Anciens, les sens spirituels étaient les organes de la contemplation supérieure. Il ne dépend pas de nous d'avoir cette contemplation supérieure, aussi saint Ignace, qui ne parle pas explicitement d'elle, ne pouvait-il employer l'expression « sens spirituels » dans la même acception que les Anciens. Il y a cependant une certaine connexion entre sa manière de parler et la leur, parce que l' « application des sens » ignatienne est une sorte d'entraînement pour libérer les sens spirituels proprement dits.
Saint Ignace veut que le retraitant termine chacune de ses contemplations par un colloque. Le plus étonnant du colloque c'est le dernier mot. Après avoir remercié Dieu des bienfaits que nous apporte le mystère contemplé, il faut nous dire : « Et tout cela, pour moi ». Que saint Ignace, ce soudard à peine converti, ait trouvé cela, voilà qui est admirable. Déjà il eût été admirable qu'il ait dit : « Et cela est pour tout le monde. » Mais il y a quelque chose de plus admirable que la foi qui aspire, comme la Chananéenne, aux miettes qui tombent de la table 12: c'est la foi qui donne la hardiesse d'accéder à la table elle-même. Que ce soit Marie, c'est pour elle. Que ce soient les Saints canonisés, c'est pour eux. Bienheureux celui qui sait et qui croit que c'est pour lui. |
Méthodes.
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Les traités de spiritualité expliquent longuement les méthodes de prière qui aident à progresser dans la vie d'oraison. Mais les méthodes ne sont pas le principal. On peut lire ces traités, mais autre chose est la curiosité intellectuelle, autre chose l'utilité spirituelle. Ces méthodes ressemblent toutes, plus ou moins, à la cuirasse de David marchant sur Goliath. Dans l'Evangile il n'y a rien sur les méthodes de prière. On y trouve des préceptes, oui ; mais ils sont négatifs : ne pas multiplier les paroles d'une manière superstitieuse, comme les gens qui croient qu'à force de mots ils auront raison de Dieu l3 : la prière n'est pas un phénomène de magie, de téléologie.
D'autres préceptes du Seigneur ne concernent pas la prière elle-même, mais plutôt ses entours : « Ne priez pas pour être vus, pour qu'on fasse votre éloge »14. Cette recommandation n'est pas très pratique dans les milieux où l'on ne prie pas ; elle peut l'être encore à l'intérieur des communautés. Il faut bien qu'il y ait des méthodes, ou plutôt des conventions, des ententes préalables, quand il s'agit de prières vocales en commun. Mais pour la prière personnelle, silencieuse, intérieure, il n'y a pas de méthode.
Notre prière personnelle consiste à demander à Dieu ce dont nous avons besoin. Il suffit pour cela de le savoir et de le dire. De le dire en notre langue à nous. Si notre langue est « barbare », parlons barbare. Clément d'Alexandrie prétend même que la prière est plus efficace quand elle est faite en langue barbare. Inutile de faire des phrases, de prendre un style compassé. Dieu sait bien ce que nous avons à lui dire...
Quant aux attitudes, il n'y a pas de lois générales. Il faut suivre les coutumes locales. Elles sont différentes. Il ne faut pas en médire. Les Chinois, par exemple, sont très stylés. Il leur faut parfois des heures pour exprimer une demande qui chez d'autres prendrait quelques minutes. Ils font des travaux d'approche et s'y reprennent à plusieurs fois.
Avec le bon Dieu, il faut y aller tout droit. L'Eglise nous en donne le modèle dans ses oraisons. Comment parle-t-elle à Dieu ? Ce n'est pas compliqué, c'est direct. Et encore y a-t-il là un « style liturgique » ordonné à la prière publique. Mais dans la prière personnelle, ne faisons pas à Dieu l'honneur puéril de lui chercher des clausules. Donc, dans l'Evangile, pas de Discours de la Méthode, mais quelque chose de beaucoup plus important : l'éloge sans fin de la prière.
Il y a de merveilleuses histoires de prières. Par exemple, celle de ce Centurion de Capharnaüm : il va tout droit : « Seigneur, mon serviteur est couché dans ma maison. Il souffre extrêmement. » Et le Seigneur répond sur le même ton : « Je vais venir »15. Nous pouvons tous parler comme cela.
Reprenons les pages de l'Evangile. Et partout, toujours, nous y trouvons associées la prière et la foi. Et cet ami qui vient, en pleine nuit, réveiller son ami, qui frappe et cogne à la porte jusqu'à ce qu'on lui donne ce qu'il demande : les trois pains dont il a besoin ! Quelle histoire extraordinaire : Le Fils de Dieu nous apprend à être insolents ! Rien d'insolent comme de continuer à cogner à une porte, une fois qu'on a été éconduit 16. Et la veuve avec le juge inique, qu'elle ennuie jusqu'à ce qu'il lui fasse justice. Et il ne cède que pour qu'elle ne continue pas à lui rompre la tête I7
« Ne multipliez pas les paroles »18. Le Seigneur dut parler avec dédain de cette manière de faire : « Les autres, dit-il, s'imaginent que c'est à force de paroles qu'ils seront exaucés ; vous, vous savez que votre Père connaît vos besoins. » Toute la différence est là. Les autres ne croient pas à la bonté de Dieu : ils lui font des compliments. Vous, la seule raison de votre confiance, c'est ce mot-ci : « Lorsque vous priez, dites : Notre Père... ».Luc, 11, 1 : « Or, un jour, quelque part, il priait... » Ce « quelque part » signifie que l'endroit importe peu à la prière du Christ. Cependant, en règle générale, le Maître se retirait pour prier dans un lieu désert, la nuit ou au point du jour. Ici, on voit qu'il n'est pas seul : ses disciples attendent et le regardent. Quand il a fini, l'un d'eux lui demande : « Seigneur apprends-nous à prier comme Jean l'a appris à ses disciples. »
Il semble que le Seigneur ne se montre pas empressé à enseigner aux siens une formule de prière, comme l'avait sans doute fait Jean-Baptiste. De cet incident on peut tirer une double conclusion :
1° Il est possible de prier partout, encore qu'il vaille mieux pour le faire se retirer à l'écart.
2° Il n'est pas nécessaire d'avoir des formules pour prier. Il faut même s'en méfier. Elles sont très bonnes pour la prière publique ; mais pour notre prière personnelle, il faut être sévère, même si ces formules sont « approuvées par l'autorité ecclésiastique ». Il ne faut pas nous attacher à une formule pour elle-même. Si elle nous va, prenons-la ; quand elle ne nous va plus, abandonnons-la.
La meilleure formule de ma prière personnelle est celle qui jaillit spontanément de ma foi, de mon espérance et de ma charité. Chacun doit parler à Dieu dans sa langue à soi. Marie de l'Incarnation ne dit pas : « J'emploie telle formule pour prier », mais « je me surprends à dire (telle chose) au Père, au Verbe incarné, au Saint-Esprit ». Notre-Seigneur répond : « Quand vous priez, dites : Père... »
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Contemplation « ad amorem ».
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Ephésiens, 1, 1-14. « Paul, Apôtre du Christ Jésus par la volonté de Dieu, aux saints et fidèles dans le Christ Jésus. »L'Apôtre nomme le Christ deux fois en trois lignes. C'est par lui seul qu'on va à Dieu. Nous sommes des chrétiens, non des philosophes. Nous sommes chrétiens parce que nous sommes morts, ensevelis et ressuscités avec le Christ Jésus. Par lui nous avons reçu une vie nouvelle.
« Béni soit Dieu le Père de Notre-Seigneur Jésus- Christ ». Paul commence ainsi. Les Exercices aussi: « l'homme est créé pour louer Dieu »19. « ...Qui nous a bénis et élus en lui dès avant la création du monde... » L'amour de Dieu n'est pas seulement dans les choses créées visibles et invisibles ; cet amour est en lui, dès avant que ces choses n'aient été créées. Et il nous a créés, non pour que nous devenions des philosophes, mais « il a déterminé d'avance que nous serions pour lui ». Est-ce donc qu'il abesoin de nous ? Oh non ! Il a besoin de nous parce qu'il le veut.
Que veut-il que nous soyons pour lui ? Des fils adoptifs. Adoptifs, en effet, parce que nous ne sommes pas fils par nature ; et moins encore par le seul état civil. Nous sommes fils de Dieu par la grâce. Nous sommes nous-mêmes la « louange de gloire de sa grâce dont il nous a gratifiés dans le Bien- Aimé ». Le Bien-Aimé ! voilà le nom divin du Fils ; voilà quel doit être aussi son nom humain, car pour nous aussi il doit être le Bien-Aimé.
« En lui, nous trouvons la Rédemption par son sang » oui, « la Rédemption de nos fautes selon la richesse de sa grâce ». Cette grâce, il nous l'a prodiguée en toute sagesse et intelligence. Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté : ce dessein bienveillant qu'il avait formé en lui par avance pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : ramener toutes choses sous un seul chef, le Christ, les choses célestes comme les terrestres ». La volonté de Dieu n'est autre chose qu'un dessein bienveillant. Nous en avons pour garantie l'amour du Christ. Le Père nous aime dans le Christ ; c'est autrement sûr et profond que s'il nous aimait à part du Christ.
« C'est en lui que nous avons été mis à part, désignés selon le plan préalable de celui qui mène toutes choses au gré de sa volonté, pour être, à la louange de sa gloire, ceux qui ont par avance espéré dans le Christ. » Le Christ nous a saisis, happés... Nous avons été mis à part, désignés par avance pour connaître le Christ et être amenés à lui par la foi. Tout cela ne s'est pas fait en faveur de personnages abstraits : « vous aussi vous avez été marqués d'un sceau par l'Esprit de la promesse... », L'Esprit est le gage de notre héritage.
Et nous voilà dans la Sainte Trinité. C'est l'Esprit qui est chargé de réaliser ici-bas le dessein de Dieu : « La rédemption du peuple que Dieu s'est acquis pour la louange de sa gloire ». Quand nous aurons ruminé et assimilé ces vérités, la prière viendra dans notre coeur et sur nos lèvres... Ephésiens, 3, 14-20.
« Je fléchis les genoux en présence du Père, de qui toute paternité dans le ciel et sur la terre tire son nom et sa réalité . Qu'il daigne, selon la richesse de sa gloire, vous armer de puissance par son Esprit, pour fortifier en vous l'homme intérieur, que le Christ habite dans vos coeurs par la foi et que vous soyez enracinés, fondés dans l'amour. Ainsi vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu'est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, vous connaîtrez l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance et vous entrerez par votre plénitude dans toute la plénitude de Dieu. »
Si vous pouvez trouver un saint qui se soit sanctifié sans que la foi dans la charité soient à la base de tout, montrez-le moi ! « Connaître les dimensions de l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance ». Saint Paul a lutté contre la fausse « gnose ». La gnose véritable est celle-ci. Elle surpasse toute gnose, toute science ; c'est par elle que toute science devient à la fois divine et humaine. Puis vient la prière finale : « A celui dont la Puissance agissant en nous est capable de faire bien au-delà, infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons demander ou concevoir, à lui la gloire dans l'Eglise et dans le Christ Jésus pour tous les âges et tous les siècles. Amen ».
Il y a une manière de faire la contemplation « ad amorem » en s'appuyant sur une philosophie qui est vraie. Mais il y a une manière théologique et religieuse qui comprend la première, tandis que la première ne la comprend pas. La manière « christique » de faire la contemplation « ad amorem » est beaucoup plus accessible et plus facile : on la comprend sans peine. Comment voulez-vous que je sache comment Dieu habite dans les créatures, dans les éléments, etc. ? Rien que de me poser la question, j'en ai mal à la tête !... Tandis que dans l'univers théologique de la foi, je sais que Dieu habite, et j'y suis très bien, et je m'y sens chez moi, étant chez lui.
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NOTES |
(1) Exercices spirituels, n. 2.
(2) Evagre, Leçons d'un contemplatif, p. 82.
(3) Exercices spirituels, n. 106, 114, etc.
(4) Luc, 2, 19.
(5) Luc, 2, 51.
(6) Jean, 1, 3.
(7) Jean, 4, 14 ; 7, 38.
(8) Jean, 6, 44.
(9) Jean, 10, 8.
(10) Matthieu, 6, 33.
(11) Exercices spirituels, n. 66 et 121.
(12) Matthieu, 15, 27.
(13) Matthieu, 6, 7.
(14) Matthieu, 6, 5.
(15) Matthieu, 8, 5-8.
(16) Luc, 11, 5-8.
(17) Luc, 18, 1-6.
(18) Matthieu, 6, 7.
(19) Exercices spirituels, n. 23. |
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