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CHAPITRE XIX Avec joie |
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Il ne faut pas porter sa croix dans les pleurs, mais avec une joie résignée 1 . M gr CHARLEBOIS. « Un saint triste est un triste saint. » C'est un dicton vieux comme le monde, mais d'une théologie sûre. L'évêque errant le savait bien; malgré ses épreuves et ses souffrances, il sut garder un coeur joyeux. Enneminé de la tristesse, il enseigne aux siens la santé corporelle et surnaturelle: « Pour plaire à Dieu, montre-toi gaie 2 . » « Notre-Seigneur aime les coeurs gais 3 . » « Conserve toujours la gaieté de coeur 4 . » « La gaieté est un bon fortifiant 5 . » On aime être servi, dit-il, par quelqu'un qui paraît heureux; tandis qu'on déteste, au contraire, un serviteur à l'air bourru. Il en est ainsi du bon Dieu: il veut qu'on l'aime allègrement. L'Oblat pratique ce qu'il prêche et, toujours, sa correspon dance éclate en traits spirituels. Rien de recherché, sans nul doute, mais un bon mot qui fait plaisir, une remarque drôlatique qui peint le beau côté des choses. Il ne fut pas « mauvais plaisant », quoiqu'il aimât beaucoup à rire. Un bon soir d'été, par exemple, avant d'entrer au noviciat, il se déguisait en mendiant, puis frappait chez monsieur Michaud, en implorant gîte et couvert. On eut pitié du malheureux, à barbe blanche, au mouchoir rouge, qui venait de la RivièreOuelle — contrée natale de son hôte — et dont un incendie récent avait anéanti les biens. Il vagabondait sans le sou. On lui prépara à souper, puis on lui offrit un dix cents, s'excusant de ne pas mieux faire. Monsieur Charlebois, dit Michaud, possède une grande maison, il vous gardera cette nuit ! Ovide arracha sa moustache et l'on s'amusa de bon coeur ! Il commençait, sans le savoir, son dur métier de missionnaire: ... « qui dit missionnaire, dit quêteux 7 » Une fois, il était évêque, des soeurs attendaient la venue d'une nouvelle supérieure, sans savoir qui elle pourrait être; les conjectures allaient bon train ! Pour « rassurer » les religieuses, le prélat forgea un message provenant de la maison mère, et donnant un nom incroyable. L'impression fut sombre ... puis drôle lorsqu'on eût découvert le tour 8 . Au début de son ministère, avant de comprendre le cris, le père baptisa un vieux. Un Métis servit d'interprète. Conformément au rituel, le prêtre posa la question: — Veux-tu renoncer à Satan ? Le Métis connaissait le «diable »; mais ne savait rien de « Satan », il traduisit d'après le son: — Renonce au diable pour sept ans Le vieillard promit tout de suite, car il savait bien, le cher homme, qu'il ne vivrait pas si longtemps; et, de fait, il mourut avant 9 ! Cette ignorance de la langue avait divers désavantages. L'Oblat ne pouvait faire un pas sans se servir du dictionnaire. Dès qu'on lui parlait, il disait: Parlez doucement, doucement ! et cherchait vite dans son livre. Si tous étaient réduits à cela, les médisances seraient rares 10 ... Au jour de la Saint-Jean -Baptiste, il songe à son pays natal, où il se fait de grands discours, de tous genres et sur tous les tons, en quatre et trois points ou sans point. Lui, ne peut tirer du fusil, car c'est défendu le dimanche; il ne fait pas de politique: comment blamer les députés quand on ne lit aucun journal ? Il garde donc le silence, et pense que saint Jean-Baptiste ne s'est pas fâché pour autant 11 . Pour dîner, narre-t-il un jour, je n'ai qu'une tête de truite. Je suis misérable, vous dites ? Non, vous pouvez vous consoler: avec cette tête de truite, j'ai pris un excellent repas et rempli le ventre d'un Cris. Vous allez crier au miracle ? Le seul miracle, c'est que Dieu a créé une grosse truite qui avait une grosse tête 12 ! Pendant des mois, le père Ovide logea chez lui un garconnet qui exerçait fort sa patience, mais le faisait rire parfois. Par un beau matin de dimanche, Pierris grimpa dans le grenier. Enfin, au bout d'au moins deux heures, il descendit dans l'escalier. Une lueur tendre parut puis ce fut l'éblouissement ! Le père en eut presque une extase ! Le jouvenceau était charmant ... Ses cheveux noirs, peignés et lisses, lui retombaient sur les épaules; un col droit et immaculé lui remontait jusqu'au menton; un mouchoir de soie authentique était attaché à son cou. Mais ce n'est pas le plus plaisant: il portait un ruban au bras, une ceinture flamboyante, un mouchoir de soie à la jambe; une culotte de velours au coloris resplendissant ! Le missionnaire rit aux larmes; à tel point que le freluquet n'osa sortir dans ces atours. Pierris devenait amoureux ! Bientôt un papa en colère mit un terme aux assiduités en le chassant de sa cabane. De son côté, le père Ovide en avait assez du jeune homme: Certes il ne mourra pas ici, à moins que sa mort ne soit proche 13 Antoine Morin, un Métis, raconta, une fois, la vision qu'il avait eue dans son enfance: il avait vu le purgatoire, les limbes, l'enfer, le paradis ! Celui-ci est un palais blanc, situé dans un champ de fleurs, avec des fenêtres partout. On ne voit dedans que des anges et on n'entend que des concerts. Mais avant de le mériter, il nous faut bien vivre ici-bas, moralisait le visionnaire I Assurément, conclut l'Oblat, pour bien mourir, il faut bien vivre. C'est la seule chose certaine dans tout ce qu'il m'a rabâché. Nous devons faire des efforts pour posséder la « maison blan che » ! Si nous le voulons, nous l'aurons 14 Cinq jours après, le vieil Antoine maria son garçon Cyrille. La cérémonie terminée, l'épouse aida à la cuisine et l'époux travailla dehors. Au banquet, « madame » et sa mère, assises ensemble au bout d'un banc, tournèrent le dos aux convives et ne soufflèrent pas un mot. Un des chiens étant disparu, Cyrille alla à sa recherche et prit son épouse avec lui; il l'installa dans sa carriole, puis trottina seul par derrière. Ce fut leur voyage de noces 15 . Il arrive que notre Oblat visite, au Pas, monsieur Thompson, le « bourgeois » de la « Compagnie ». Il doit donc « sortir son anglais ». Il met « tout dehors », écrit-il, et n'en a pas encore assez. Il est obligé quelquefois de dire au hasard yes ou no. Il tombe assez bien d'ordinaire; il commence à avoir le tour ! Quand il se trouve trop mal pris, il se contente de perhaps ! Quoi qu'il en soit, on le comprend ! On l'a même félicité de parler si bien en anglais. Ça lui a « donné de l'orgueil »: il n'aurait jamais cru cela ! À présent, il voudrait qu'on dise qu'il sait parfaitement le cris 16 ! Au cours d'un voyage en bateau, il est « dégradé » quelque temps. Il jouit d'une belle cabine, mais les repas lui coûtent cher: cinquante cents pour chacun. Le capitaine est si gentil qu'on doit l'accompagner à table ou être traité « en Jonas ». L'Oblat s'esquive le matin, car sa messe finit trop tard. Cette absence, précisément, inquiéta ses commensaux. Quelqu'un osa lui demander: — Ne déjeunez-vous donc jamais ? Croyant qu'on voulait s'informer du déjeuner sur le vaisseau: — Mais non: je ne déjeune point ! Cette réponse les figea: ils s'arrêtèrent de manger et le regardèrent, surpris, comme un second saint Jean-Baptiste. Le père fut déconcerté de voir leurs yeux braqués sur lui; mais il les laissa stupéfaits, sans dire que, dans sa cabine, il festoyait au pimikan. Ça leur apprendra, écrit-il, à poser de sottes questions 17 ! Au cours de son professorat, le gouverneur des territoires lui dit son « extrême regret » de ne pouvoir l'indemniser. Le père Ovide conclut alors qu'il vaut mieux travailler pour Dieu qui ne se trouvera jamais dans « l'extrême nécessité » de ne pouvoir nous secourir 18 « Au cours de mon dernier voyage, lit-on, un jour, dans son journal, je me suis gagné, malgré moi, un peuple innombrable de poux. J'en suis presque découragé, car je préférerais beaucoup avoir un ours à ma poursuite. Je vais leur déclarer la guerre comme je l'ai fait pour les souris 19 » Une fois, on trouve, au lavage, qu'une chemise n'est pas marquée. Comme un pou s'amuse dedans: « C'est à Monseigneur, dit quelqu'un, c'est son identification ! » Et le prélat de plaisanter: « J'espère qu'on va la marquer et laisser la paix à mes poux 20 ! » Parfois, dans sa correspondance, il donnera de ses nouvelles. Un premier vendredi du mois, il a composé un cantique. « Vous voyez, écrit-il aux siens, je suis fort en poésie crise. Ma muse est pure sauvagesse: je ne puis faire un vers français 21 ! » A ceux qui le trouvent amaigri, il dit de n'être pas inquiets: il va bientôt se remplumer; mais il est temps, puisque sa barbe est en train de se dessécher comme du foin sur un pic de sable ... Plus tard, un Métis observa qu'il engraissait presque aussi vite qu'un ours dans un champ de bleuets 22 ! À Guillaume qui lui demande de recommencer son journal, il explique son long silence: « Durant tout le temps du carême, j'ai fait jeûner mon Privatim; il se doit de ressusciter. Il me faut admettre pourtant que c'était par nécessité et non par mortification que j'ai dû en agir ainsi. Quand je ne fais pas ce journal, je sens qu'il manque quelque chose: je suis pareil à un fumeur auquel on ôterait sa pipe 23 . » De son côté, le père Ovide raffole des « petits cahiers » que le père Guillaume envoie. Mais ce dernier a mal aux yeux; il écrit peu et rarement. Le père Ovide remarque, un jour: Votre « tout tout tout petit cahier » m'a rencontré dans un « portage ». On voit que votre vue est faible; vous avez cru, sans aucun doute, choisir un assez grand format; niais il est presque imperceptible ! Malgré son volume exigu, il dit des choses magnifiques et je m'estimerais heureux d'en lire un pareil « à chaque malle 24 » Ce même Guillaume demande de le voussoyer désormais, car le « tu » n'est point « religieux ». Dans son journal, le père Ovide s'exécute de bonne grâce. « Venons à présent, mon cher frère, à une très grave question. C'est en tremblant que je l'aborde. Tu l'as sans doute devinée; hélas ! ... je ne puis plus écrire, ma main vvaa eett vviieenntt faut remplacer « tu » par « vous » ! Comment cela peut-il se faire ? Allons, courage ! « Cher frère, je vo . vo .. vo ... » Non, il n'y aura pas moyen, llaa mmaaiinn mince ttrreemmbbllee ... Essayons une fois encore: « Cher frère, je vo ... vou vouss » Mon Dieu, ça y est ! Je vous remercie mille fois de votre beau petit cahier. Jésus, Marie, Joseph, Thérèse ! Quel héroïsme on me demande ! Je suis sûr qu'on en tiendra compte, lors de ma canonisation, aussi bien que des guérisons, miraculeuses évidemment, dont j'ai favorisé Pierris. Que voulez-vous ? Le pauvre enfant a des infirmités fréquentes; mais je le guéris prestement en usant de la façon forte dont maman savait se servir 25 ! » S'il arrive au missionnaire d'échapper des « tu » dans ses lettres, il se reprend sans y manquer. Iyo ! Oh ! ! Oh ! ! Je vous tutoie ! C'en est une vraie distraction ! ... Allons, crachons- nous dans les mains 26 ! Dans ses cahiers, le cher Guillaume lui recommandait la prudence, affirmant qu'il travaillait trop. Le père Ovide lui riposte dans un Privatim subséquent: « Votre santé n'est pas très bonne ? Et c'est dû simplement, vous dites, à un excès dans le travail ! Et prêchez la sagesse aux autres ! Vous ne pouviez faire autrement ? Et moi ? Ne puis-je en dire autant ! Vous devriez vous ménager pour les deux raisons qui voici: votre santé est délicate; votre vie vaut plus que la mienne. La Congrégation , si je meurs, ne subira pas grand dommage; mais si vous alliez succomber, elle perdrait plus minusve 27 ... » Il s'excuse, auprès d'un ami, de n'avoir pu aller le voir. Quand je suis dans l'Est, dit-il, je voyage « à toute vitesse »; ce n'est que rendu par ici que je puis me remettre « au Pas 28 ». Une lettre d'un de ses frères lui parvient dix mois en retard. Où est-elle allée tout ce temps ? Je crois comprendre, dit l'Oblat, qu'elle alla au Témiscamingue, sans doute pour s'y prendre un lot; elle s'en est cherché tout l'été; puis n'en trouvant pas à son goût, elle est venue au Cumberland pour y devenir missionnaire. Désormais, tâche que tes lettres aient une vocation précise 29 ! Au père Boisramé, maître des novices, qui a écrit de gros volumes, le père Ovide envoie ces mots: « De même qu'un cerf altéré soupire après l'eau des fontaines, de même désiré-je aussi vos livres de méditations 30 . » À une nièce religieuse, il exprime ses sentiments: J'ai reçu tes dernières lettres. « Elles sont charmantes; merci beaucoup. Mais tu y dépenses trop d'encre pour me remercier de mes dons; ménage donc en temps de guerre. Je m'aperçois que ton bon coeur est comme un puissant microscope qui grossit les petits bienfaits 31 ». Une autre nièce, missionnaire, lui avait dit que des belettes tuaient les poules du couvent; elle lui avait envoyé la fourrure d'une des bêtes. « Ta peau d'hermine, répond l'évêque, a eu l'honneur de la fournaise; elle était loin de sentir bon ! J'étais fier de venger sur elle les crimes de tous ses parents 32 » Dans une page de son journal, le père Ovide parlait du ciel, de la mort, des saints, des vertus. « Allons ! s'interrompt-il soudant: Me voilà qui fais un sermon ! C'est ça !et quand je veux prêcher je ne sais que dire à mes gens 33 . » L'évêque errant, on le voit donc, n'est pas un simple « portageur » courbé sous de pesants fardeaux; un canotier; un raquet teur trébuchant sous un froid qui brûle; il est surtout homme de coeur, aimable et joyeux comme les saints ... |
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Références |
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