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Comme un mercenaire |
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Mgr CHARLEBOIS. Avant de devenir évêque, le père Charlebois eut le soin de six bourgades indiennes: au Cumberland, au Pélican, au Fort- Nelson, au Grand-Rapide, à Pakitawagan, au Pas. Il construisit six chapelles, dont deux réellement très belles. En un pays si désolé, la plus modeste construction devient une affaire d'État. Car tout doit y être créé. Son maigre bud get l'obligeant à engager peu d'ouvriers, le prêtre s'y fait en même temps maçon, architecte, sculpteur, charpentier, menuisier, bûcheron. Le père Ovide était habile, fort, endurant, vif à l'ouvrage. Nul ne pouvait le surpasser, « ni à la hache, ni au marteau, ni d'ailleurs avec l'aviron 2 ». Son arrivée fut une aubaine pour l'admirable père Bonnald qui n'était pas un bâtisseur et dont les ressources minimes limitaient les activités. Sur son immense territoire, on ne trouvait que deux chapelles quand il en aurait fallu dix. Ce fut à Pakitawagan que le père bâtit d'abord. « En vérité, écrivit-il, je ne sais pas trop mon métier. » Mais Dieu qui guida Salomon, le constructeur du temple anti que, daignera, certes, m'inspirer pour élever ma pauvre église, non moins célèbre et non moins sainte, puisqu'elle sera la demeure du Verbe divin dans l'hostie 3 . Il fit son travail presque seul, car les Indiens choisis comme aides étaient des lâches sans pareils, excepté pendant les repas. Là alors, ils étaient « fameux » ! Ils épuisèrent tous les vivres, ne laissant ni thé, ni farine; nul autre mets que du poisson auquel on joignit des bleuets et un peu d'huile d'esturgeon. Des pléthores de maringouins et des monceaux de poux grouil lants martyrisaient le bâtisseur. Pour mettre un comble à sa misère, il se blesse un pied, une jambe, et doit ajourner les travaux. « Il est temps que je parte, dit-il, car j'ai peur de me couper le cou ... » Les quatre murs étaient finis, faisant bien augurer du reste. Notre-Seigneur sera content Le père revint, l'été suivant, afin d'achever son ouvrage. Il varlopa des madriers, façonnés à la scie de long, d'une épais seur si inégale que ça lui prit une semaine pour pouvoir les apparailler. En exécutant ce travail, il vint habiter la chapelle qui servait de salle d'étude, de réfectoire et d'atelier. Un établi, deux ou trois livres, des copeaux, quelques boîtes vides, une table qu'il fabriqua, en constituèrent l'ornement. On lui bâtit, en même temps, un cabanon de quinze pieds, avec une cheminée de terre, conforme, incontestablement, à la vertu de pauvreté. Pour inaugurer son église, l'Oblat offrit la sainte messe sur un maître-autel « bien carré », distribua la communion près d'une jolie balustrade en indien, « petite clôture »; les auditeurs étaient assis, à la moderne, sur des bancs, quoique, pour plus de sûreté, beaucoup préfèrent le plancher. Deux ans plus tard, le père Ovide reprit sa hache et son marteau pour entreprendre, au Fort-Nelson, la deuxième de ses chapelles. Il en fit d'abord la structure, puis la termina au printemps, au milieu de froids excessifs. Pour s'y abriter au plus tôt, il improvisa un plancher, tendit du coton aux fenêtres et y installa un réchaud. C'est au matin du jour de Pâques, qu'il chanta la première messe en présence de dix fidèles venus de fort loin pour la fête. Il se croyait au septième ciel, en offrant la sainte Victime dans ce sanctuaire isolé qui lui coûtait tant de sueurs 5 ! Plus tard, il calfeutra les murs, la couverture et le plancher; il mit quelques vitres aux croisées. Cet humble temple parut, aux Cris, plus beau qu'un palais somptueux. « Tapwe, miwasin! disaient-ils — en vérité, c'est bien joli ! » Mais tout n'était pas terminé; il fallut, en dépit du gel, couper des arbres, puis les scier. Le petit poêle rougissait sans pouvoir expulser le froid. La neige s'attachait au sol; la glace recouvrait les lacs; une bise sibérienne tentait de ramener l'hiver. Quand les poètes ont dit de mai que c'est la saison la plus belle, ils ont erré grossièrement, du moins pour ce coin de pays 6 ! En peinant comme un tâcheron, le père acheva sa bâtisse. Visitons-la donc avec lui. Entrons par la porte de l'ouest. Signons-nous avec l'eau bénite qu'il a versée dans un lampion. Avançons-nous dans une allée large de deux pieds environ, et prosternons-nous un instant auprès de gros bancs sans dossier: leurs pieds sont des rondins noueux; leur siège, des dosses d'épinettes. Contemplons l'autel blanc et bleu et son tapis rouge avec franges; le tabernacle voilé d'or; les fleurs de vélin au retable et quatre petits chandeliers, dont deux de bois et deux d'argent. Au mur, admirons trois images: l'une représente le Christ; une autre son Coeur adorable, lui « qui a tant aimé les hommes et qui en est si peu aimé »; et enfin une vieille estampe de notre bonne Mère du ciel. Ne regardons pas au plafond: nous n'y pourrions voir autre chose que les perches brutes du toit; mais remarquons la sainte table et ses jolis petits barreaux peints en bleu, en rouge et en blanc. Ce n'est pas si mal, n'est-ce pas ? Rappelons-nous que l'an passé la forêt croissait ici-même ! Et le dernier mot n'est pas dit ! Entrons par la porte du sud: c'est le salon et le bureau. Il est meublé d'un établi et de quatre robustes bancs. À droite, se trouve la cuisine où trônent une table et trois boîtes. Mais la place du poêle est vide, implorant quelque bienfaiteur ... Cette église semble petite aux yeux de gens civilisés; mais en un pays sans ressources où il doit tout créer lui-même le père la trouve plus belle que le château d'un empereur. Le missionnaire, tout heureux d'avoir achevé ce chef-d'oeuvre, voulut, avant de repartir, mettre de l'ordre aux alentours. Le vent soufflait du bon endroit; c'était donc le temps, pensa-t-il, de brûler un tas de branchages accumulées non loin de là. Hélas ! une rafale soudaine, s'emparant de brandons fumants, les lança sur le toit de foin ! Une échelle était tout auprès; le père y grimpa à la hâte, étouffa le feu dans ses mains en criant très fort au secours ! Le vent redevenant normal, un peu d'eau maîtrisa la flamme 7 . Mais l'Oblat resta pétrifié, en songeant que quelques secondes eûssent pu détruire un tel ouvrage 8 ! Encouragé par ces succès, le père Charlebois entreprit une plus grande construction: sa propre église du Cumberland. La charpente elle-même était prête. Mais pour compléter les murailles, les latter, crépir et voûter, il se dépensa jour et nuit 9 . R dut travailler presque seul. En dépit des dérangements, il termina tout en six mois, à part les bancs, le maître-autel et les deux autels latéraux Le père bâtit ensuite, au Pas, une chapelle de rondins qui fut, plus tard, sa cathédrale. Il envoya quatre Métis couper des arbres à la fôret; puis il les rejoignit lui-même, avec quatre autres bûcherons, dans une barge dont le bois devait servir pour le plancher. Au chantier, malgré la chaleur et les nuées de maringouins, on transporta sur le rivage, à force de bras seulement, plus de cinquante gros bil lots. Ce travail dura deux journées; après quoi on fit un radeau. Malgré un labeur harassant, on sut conserver sa gaîté et trouver sans cesse un bon mot pour blaguer ou pour taquiner. On put, avant de s'embarquer, prendre un dîner à l'orignal, offert par un chasseur heureux. On se confia au courant et le soir, l'équi page dormit en descendant au fil de l'eau. On navigua toute la nuit, frappant des rochers, des troncs d'arbres, toutes sortes de débris flottants; mais on constata au réveil qu'on avait franchi trente milles. Avant le coucher du soleil, on arrivait en vue du Pas. Des Cris, accourus sur la rive, assistèrent les voyageurs pour arrêter le lourd bateau et pour l'amarrer au rivage. L'Oblat voulut dresser sa tente non loin du temple protestant. Mais les Indiens vinrent lui dire: — Ce n'est pas très prudent, mon père: notre pasteur peut te chasser ... Il s'installa donc sur la grève où tous ont le droit de rester. C'était humide et rocailleux; mais n'importe, il dormit quand même. À sa messe, le lendemain, il n'oublia pas de prier pour le « charitable ministre ». Il choisit ensuite un bon site, un peu en aval, sur la berge, et l'on se remit à la tâche, tirant les pièces imbibées d'eau et les transportant sur la rive. Aidé de quatre ou cinq manoeuvres, le père Ovide, en six journées, construisit une cathédrale qui mesurait vingt pieds sur quinze; il la recouvrit de bardeaux, fixa les fenêtres et la porte, posa un plancher convenable et dressa un petit autel. Il dut payer de sa personne et y dépensa, disait-il, son meilleur « art de charpentier " ». Il avait peiné comme un « brave », malgré la pauvre nourriture, et il avait trouvé moyen de catéchiser les enfants 12 . Monseigneur Pascal, o.m.i., bénit le nouveau sanctuaire; puis, touchant la main de chacun, il partit pour le Grand-Rapide avec le père Charlebois. Une fusillade nourrie crépita, selon la coutume, tant que le canot fut en vue. Lorsqu'on tira les derniers coups, la fumée sortant des fusils s'éleva haut, dans le ciel, en dessinant une couronne qui se dirigea lentement vers l'endroit où les deux Oblats disparaissaient dans le lointain. Ils ne s'aperçurent de rien, mais les spectateurs, au rivage, en furent tout émerveillés. Les protestants mêmes conclurent: — Le Grand-Priant des catholiques est certes un puissant personnage pour que Dieu daigne effectuer un tel prodige en son honneur 13 . Le plus imposant édifice que construisit le père Ovide fut l'église du Pélican. Il exécuta à lui seul les deux-tiers de tout le travail. Pour préparer le bois voulu, le père Rossignol et deux Cris l'accompagnèrent, au mois d'avril, dans une belle « épinettière », à plusieurs milles de la mission. Les Indiens abattaient les arbres; le père lui-même équarrissait; son vicaire, avec un cheval, se chargeait du transport au lac. On célébrait dessous la tente. Le froid gerçait les mains du prêtre et il arrivait que le vin se congelât dans le calice. On vécut, pendant tout un mois, des jours longs et laborieux. On bûcha plus de trois cents billes dont plusieurs de quarante pieds ... Le cheval, la traîne, la charge faillirent enfoncer sous la glace amollie par un temps trop chaud; mais on parvint à les sauver 14 . À l'automne, le missionnaire bâtit, aidé d'un Indien, un gigantesque four à chaux dont il surveilla la cuisson. En nourrissant cet ogre monstre qui engloutissait les rondins, il rêvait au « vieux temps » jadis, à tous ses parents et amis ... Et éteignant le feu d'enfer, il recueillit assez de chaux pour parachever sa chapelle. Cinq mille lattes d'épinette furent placées sur les murailles et recouvertes d'un mortier solide et blanc comme la neige. Enfin, il cloua le plancher, posa la voûte, la peignit, la décora de trois rosaces; puis il termina le clocher 15 . Le tout paraissait « magnifique »; ce fut la « merveille » du Nord 16 . Le missionnaire commença sa sixième et dernière église à la mission du Grand-Rapide. Mais pendant qu'il y travaillait, ses supérieurs lui annoncèrent qu'il quitterait le Cumberland 17 . Pendant seize ans, le père Ovide a peiné « comme un mercenaire » pour construire des temples à Dieu. Il en a élevé partout dans les lieux qu'il évangélise: son oeuvre est finie maintenant, il pourra partir l'âme en paix
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| Références 01 Mgr O. CHARLEBOIS, o.m.i., Lettre à son frère Procule, Lac-Pélican, 24 septembre 1901. Copie certifiée. 02 M. ROSSIGNOL, o.m.i., Lettre à Mgr M. Lajeunesse, o.m.i., 11e-à-la-Crosse, 7 décembre 1935. 03 M g, O. CHARLEBOIS, o.m.i., Echo du Cumberland, 29 juin 1888. 04 ID., Journal, 27, 29, 31 juillet 1888. COMME UN MERCENAIRE 137 05 ID., Voix du jeune missionnaire, 8 mai et 17 avril 1892. 06 ID., ibid., 8 mai 1892. 07 In ., ibid., 2 juin 1892. 08 ID., Privatim, 26 mai 1892. 09 In ., Lettre à sa soeur Alma, Le Pas, 6 août 1894. Copie certifiée. 10 In ., Lettre à un scolastique oblat, Cumberland, le , février, 1895. 11 ID., Lettre à son frère Charles, o.m.i., Cumberland, 1" août 1897. 12 In ., Journal, juillet 1897. Copie revue par l'auteur. 13 In ., ibid. 14 ID., Lettre à Mn'' J. Saint-Denis, Lac-Pélican, 7 mai 1901. 15 M . ROSSIGNOL, o.m.i., Lettre à Mgr M. Lajeunesse, o.m.i., 11e-à-la-Crosse,7 décembre 1935. 16 M g ' O. CHARLEBOIS, o.m.i., Lettre à son frère Procule, Lac-Pélican,24 septembre 1901. Copie certifiée. 17 ID., Lettre à son frère Guillaume, o.m.i., Grand-Rapide, 10 août 1903. |
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