DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
l'Évêque errant
Titre de la page:

Le noble coeur

Nom de l'auteur:
P.Germain-Lesage.o.m.i.

 

 


CHAPITRE XVIII

Le Coeur

J'avais plusieurs choses à te dire et voilà que je ne me sens pas le coeur assez fort 1 .

Mgr CHARLEBOIS. « Les saints, nous assurent un proverbe, sont les plus aimables des hommes 2 . » Tel fut aussi l'évêque errant, selon quelqu'un de ses intimes. D'après un autre, il rappelait le doux évêque de Genève. Tous voient en lui un noble coeur 3 . En ses yeux, prompts à la pitié, perçait une charité vive. Lui-même craignit d'être trop tendre et dissimula sa bonté. Les larmes prouvent un bon coeur; or nul n'en versa plus que lui ! Quand, au début de son exil, il songe aux siens, aux scolastiques: « Je ne puis plus me retenir, il faut que je pleure, écrit-il ... C'est mal, peut-être, d'être si faible; mais, hélas ! c'est plus fort que moi 4 ! » Mon plus grand défaut, avoue-t-il, est de trop chérir mes amis 5 .

Il n'est pourtant pas malheureux; les pleurs eux-mêmes le consolent ! Plus tard, ces larmes tariront; l'ennui fera place à la paix; mais les souvenirs du passé remueront sans cesse son coeur 3 . Il garde une pensée aimante pour ses cadets, Guillaume et Charles qui l'ont suivi chez les Oblats. Ils n'ont, tous trois, qu'une seule âme; l'un ne peut vivre sans les autres 7 . Chaque fois qu'un courrier arrive, le père Ovide se désole s'il n'y trouve pas de leurs nouvelles. Leurs lettres allègent ses ennuis comme une « rosée bienfaisante » ranime un « gazon desséché 8 ». Il voudrait mourir le premier, car il serait trop malheureux s'il restait le seul du trio « sur cette terre de misère »; la douleur le tuerait sans doute 9 ! Cet attachement fraternel a inspiré le Privatim, où il décrit ses états d'âme. Quand il le dépose à la poste, il voudrait partir avec lui: ce carnet, dit-il à son frère, pourra vous parler à ma place, mais non me parler à la vôtre 10. En retour, le père Guillaume lui envoie de « petits cahiers » que son aîné trouve trop courts.

Si Dieu, dit-il, est admirable dans les élus qu'il sanctifie, vous l'êtes, vous, dans vos « cahiers » et aussi dans vos post-scriptum ! Quel plaisir, quel bien vous me faites 11 ! Le missionnaire du Cumberland vit en union avec ses frères. Oh ! si son corps suivait son coeur, qu'il serait souvent avec eux ! Il souhaiterait leur donner une partie de sa santé et prendre un peu de leur faiblesse pour leur ressembler davantage 12 ... Quand le père Charles le quitte après une visite brève, il se cache à l'orée d'un bois pour y laisser couler ses pleurs 13 . Nul des siens, d'ailleurs, ne l'oublie. Marie-Louise, sa petite soeur, lui exprime ainsi sa tendresse: « En te voyant si loin de nous, manquant de tout et solitaire, je me sens le coeur oppressé et je pleure en pensant à toi 14 . » En recevant ces confidences, l'Oblat fond en larmes à son tour 15 . Il est navré quand sa cadette écrit, pour la dernière fois: « Bientôt, cher frère, je le sens, mon heure ultime va sonner. Là-haut, près du Père commun, je saurai bien parler de toi ! Que de choses à dire à maman de son Ovide d'autrefois, de son apôtre d'aujourd'hui 16 ! » L'exil retient le père Ovide loin du chevet de la mourante; ses yeux humides de douleur ne la verront hélas ! qu'aux cieux 17 . L'Oblat, souffrant, sait compatir. Il écrit à sa soeur en deuil: « Je sens moi aussi, dans mon coeur, la peine que vous éprouvez 18 » Sa sympathie n'est jamais feinte. Il pourra dire au père Charles: « Je souffre de voir que tu souffres ". » En lisant une lettre triste, il sanglote, attristé lui-même; et sa réponse cordiale sait apporter du réconfort.

Le père Charlebois s'oublie pour s'intéresser Les joies et les douleurs d'autrui le touchent autant que les siennes O. Il est sympathique et « humain 21 » . . .

Sa reconnaissance profonde, signe infaillible de bonté, était connue des bienfaiteurs. Les aumônes, même petites, semblaient importantes à ses yeux. Il remerciait les donateurs avec effusion et finesse, comme s'ils l'eussent vraiment gâté ! « On a l'habitude de dire, écrivit-il à l'un d'entre eux, qu'on doit demander plus qu'il faut. Avec vous, c'est tout le contraire, on reçoit plus qu'on ne demande. C'est réellement bien commode 22 » À une dame qui, par hasard, avait aidé des bienfaitrices, il parle de travail géant qui le remplit d'admiration, qui l'édifie, et qui mérite une récompense éternelle 23 . À des personnes secourables, il exprime sa gratitude; elles besognent pour Dieu seul qui compte leurs « points » et leurs « mailles ». Quel poids de gloire elles accumulent ! Elles sont bien des fois millionnaires, non en dollars, mais en mérites ! Leur fortune vaut mieux que l'or. Les élus du ciel les chérissent ! En raison de son ophtalmie, l'écriture lui est pénible; mais non pas lorsqu'il s'agit d'elles: « Écrire à des saintes, dit-il, ça ne fait pas mal à la vue 24 . » Quand, au début de sa carrière, il reçoit de parents, d'amis, des colis d'articles divers, il jubile en les contemplant. Et c'est peut-être une illusion, mais il les trouve tous « magnifiques », justement ce qu'il désirait !

Ce sont autant de souvenirs venus de personnes chéries, dont la « tendresse » est bien touchante ! Mais comment rendre grâces à toutes ? Il leur écrit, offre des messes; mais cela ne le « contente » pas. Il invente d'autres moyens; il met sous sa nappe d'autel la liste de ces donateurs et il suggère à son troupeau d'offrir quelques prières pour que Jésus- Christ les bénisse 25 . Les parents d'un de ses Oblats avaient fait présent d'une cloche à sa petite cathédrale. L'évêque errant leur annonça qu'elle lui est arrivée « de Rome » pour entonner joyeusement le Gloria du samedi saint. « Elle était belle et radieuse »; tous les Métis sortirent aux portes pour écouter sa « voix sonore » et ses « accents mélodieux ». C'était une joie générale ... Vous n'avez pu jouir du spectacle, je viens au moins le raconter 26 . Il remercie si gentiment que ses bienfaiteurs et amis sont prêts à faire d'autre dons; c'est un plaisir de l'obliger ... De sa soeur Alma, son aînée, qui lui fait souvent des cadeaux, il veut des boîtes d'oraisons.

Il désire en avoir plusieurs pour pouvoir faire des conversions. Prier sera moins difficile que remplir des caisses de linge; ce sera plus utile aussi. Les prières s'envoient gratis et ne risquent pas de se perdre. La très Sainte Vierge en personne se chargera de leur transport 27 . À la réception d'une lettre, tendre, pieuse et paternelle, de monseigneur Vital Grandin, qui dit avoir versé des larmes en apprenant sa solitude, le père Ovide pleure aussi, ému de tant de sympathie. C'est une de ces joies, dit-il, qui surviennent de temps en temps pour faire oublier nos misères 28 . Les attentions qu'on lui témoigne ne restent jamais sans merci. Son frère lui écrit un mot en envoyant son bulletin: il est « magnifique », « excellent » mériterait un long message; malgré le temps qui fait défaut, l'Oblat rédige quelques phrases, pour féliciter l'écolier et, surtout, pour l'encourager 29 .

Un jour, à la mission du Pas, il fut à court de provisions; la famine régnait partout. Il demanda le « pain du pauvre » au « bourgeois » de la Compagnie de la Baie-d 'Hudson. Ce dernier en manquait aussi; mais il dit, d'un « coeur charitable »:

— Je n'ai rien du tout à donner; venez cependant avec nous et nous partagerons ensemble notre dernière bouchée de vivres ... Le père s'installa donc au fort et consigna dans son journal les « soins », les «égards » de ses hôtes. Vraiment, ce sont de bien « bonnes gens 30 » L'évêque errant fut paternel à l'égard de ses missionnaires. Il écrivit à un Oblat, non pour lui « donner de l'orgueil», mais à titre d'encouragement, qu'il était satisfait de lui et que les supérieurs majeurs l'appréciaient et l'admiraient 31 . Le pionnier du Keewatin songeait aux parents de ses prêtres et de ses autres collaborateurs. Il leur fit souvent des visites pour leur parler du cher absent auquel il adressait bientôt un mot aimable de nouvelles: « Les oreilles ont dû vous tinter, car on a beaucoup parlé de vous. » J'ai constaté qu'on vous chéri et qu'on a hâte de vous voir 32 .

Son cœur guidait si bien sa plume, que ses épîtres étaient charmantes. Il écrivit à une nièce une lettre sur ce ton-ci: Une journée chez les Soeurs Grises rapporte un très gros tas de bien et une brassée de mérites. Le petit Jésus les ramasse et en fait de grosses cordées qu'il dévoilera au jugement. Tu seras peut-être étonnée ! Il me semble te voir sourire quand tu reverras tes travaux tout sertis d'or et de diamants. Je pense que tu monteras très haut au-dessus de nos trônes. J'espère aussi quelques surprises: revoir, par exemple, mes chers poux métamorphosés et dorés. Imaginez, des poux dorés ! Cela suffira sûrement à me faire gravir un degré 33 ! Son coeur est tellement sensible qu'il ne voudrait peiner personne ... Ayant remarqué, un automne, que des Soeurs, novices du Nord, ne récoltent pas leurs légumes, il leur dit que c'en est le temps.

Mais constatant que rien ne bouge et ne voulant point insister, il décide d'agir lui-même. Les religieuses l'aperçoivent en ceinturon rouge, au jardin, qui arrache leurs pommes de terre ! Et son ouvrage va bon train I Vite elles accourent à son aide et tout est fini le soir même. Il neige dès le lendemain 34 ! À quelqu'un qui le voit donner ses bas violets à un Indien, monseigneur Charlebois explique: il est aussi monsieur que moi 35 ! Un jour, dans un camp isolé où il doit placer sa chapelle, il n'y a ni table, ni boîte. — Arrête, mon père, dit un Cris, je vais l'arranger tu vas voir ! L'Indien fait oeuvre de génie ! Avec des perches et des cordes il fixe l'autel portatif à une hauteur d'au moins cinq pieds. Il est si heureux de son coup que l'Oblat ne veut rien lui dire; ce sera la première fois, qu'il priera aussi près du ciel I II dresse donc sa haute taille pour pouvoir lire le missel; il est debout sur un tapis où les puces et les poux pullulent. Il préférerait mille fois se tenir sur le plancher nu; mais comme on recouvre le sol par respect pour son sacerdoce, il accepte tout sans broncher 36 . Quand ses gens lui disent leurs peines, leurs deuils, leurs famines, leurs maux, il mêle ses larmes aux leurs. Les Cris, en le voyant pleurer, comprennent combien il les aime 37 . Leurs souffrances d'ailleurs l'émeuvent; il fait tout pour les soulager. Un jour, se faisant mendiant, il recueille une jolie somme pour aider un pauvre Métis, lequel, infirme des deux jambes, ne peut se lever de son lit et dont les enfants et l'épouse n'ont plus que la peau et les os 38 .

En une tournée pastorale, l'évêque voit, sous une loge, une pauvresse abandonnée, complètement paralysée. Prenant pitié de cette vieille, il engage deux guides Indiens pour la conduire à l'hôpital. On entre le canot sous elle, puis on la dépose par terre toute malpropre et dégoûtante; et l'Oblat souffle à l'infirmière: — Veuillez donc leur tendre la main, car ils n'ont jamais vu de soeur ... — Souriez, paraissez heureuse de recevoir ce beau cadeau ... Souvent, il visitait la vieille, ainsi que les autres malades, et donnait les conseils voulus pour qu'on sache leur faire plaisir. Il trouva, un jour, deux enfants: une fillette parlant à peine et un garçonnet de cinq ans, dont la mère était décédée. Leur père, un ivrogne enragé, les laissait presque nus au froid. L'évêque pleura en les voyant. Il demanda qu'on les lui donnât et les apporta aux Soeurs Grises, tenant la petite dans ses bras, comme jadis Vincent de Paul. Le bébé s'était endormi; mais à la lueur de la lampe, il s'éveilla, pleurant bien fort, effrayé de voir tant de gens. Comme il restait inconsolable, le prélat s'en chargea lui-même: Je vais l'amener avec moi; je lui parlerai en sa langue et il dormira comme il faut. Le lendemain, après la messe, quand Sa Grandeur le rapporta, l'enfant souriait, tout joyeux, tenant un bonbon dans ses doigts. Plus tard, monseigneur Charlebois n'oublia plus ces orphelins. Il les visitait fréquemment, leur enseignait le catéchisme et les prières en langue crise. Quand il revenait de mission, il rapportait du pimikan pour régaler les deux bambins. Une fois, c'était vendredi, il arrivait d'un long voyage. Ses protégés, comme d'habitude, vinrent à sa rencontre en criant: — Apportes-tu de bonnes choses ? Il leur tendit le mets précieux qui fut dévoré à belles dents.

— Mais, Monseigneur, lui dit quelqu'un, c'est aujourd'hui un vendredi ! •  Je l'oubliais, répondit-il; je ne pensais qu'à leur bonheur !

•  « Je ne pensais qu'à leur bonheur. » Ce mot résume sa carrière et nous dépeint son noble coeur.

Références
01 M gr O. CHARLEBOIS, o.m.i., Lettre à son frère Guillaume, o.m.i., Cum­ berland, [ s. 1., s. d. 1.
02 L .-P. de Castegens, cité par S' Marie-Saint-Régis, p.s.v., Lettre à Mgr M. Lajeunesse, 24 mars 1936.
03 Mgr H. Desmarais, P.A., Lettre au père A. Lajeunesse, o.m.i., Duck­ Lake, 3 décembre 1935. Aussi, J.-M. PÉNARD, o.m.i., Mg' Charlebois, Montréal, Beauchemin, 1937, p. 10; 1U" O. Charlebois, o.m.i., Notes de retraites, 1883; G. Charlebois, o.m.i., Lettre à M" M. Lajeunesse, o.m.i., Chambly, 22 novem­ bre 1935; W. Malone, c.ss.r. à l'auteur.
04 M g ' O. Charlebois, o.m.i., Lettre à son land, [ s.l., s.d. I.
05 In ., ibid.
0
6 In ., Lettre à son père, Cumberland, 20 frère Guillaume o.m.i., Cumberland, 3 mars
07 In ., Privatim, 4 novembre 1901.
0 8 In ., ibid., 21 et 22 mai 1893.
09 ID., Lettre à son frère Charles, o.m.i.,
10 ID., Privatim, 24 novembre 1890.
11 In ., ibid., 2 novembre 1888.
12 In ., Journal, 25 mai 1888. Aussi, Lettre à son frère Charles, o.m.i., Cumberland, 13 janvier 1899.
13 In ., Lettre à son frère Charles, o.m.i., Lac Pélican, 9 juillet 1901.
14 M .-L. Charlebois, s.g.m., Lettre à son frère Ovide, o.m.i., Noviciat de l'Hôpital-Général, Montréal, 14 février 1888.
15 M gr O. CHARLEBOIS, o.m.i., Privatim, 3 juin 1888.
16 M .-L. Charlebois, s.g.m., Lettre à son frère Ovide, o.m.i., Noviciat de l'Hôpital-Général, Montréal, [ s.d. 7 copie dactylographiée. Elle est décédée le 22 janvier 1892 à l'âge de 22 ans et 4 mois.
17 M gr O. Charlebois, o.m.i., Lettre à son père, Ottawa, 21 novembre 1885.
18 In ., Lettre à sa soeur Armantine, Cumberland, 4 octobre 1898.
19 In ., Lettre à son frère Charles, o.m.i., Cumberland, 7 août 1897.
20 Sr Marie-Saint-Régis, p.s.v., Lettre à M g' M. Lajeunesse, o.m.i., Duck­ Lake, 24 mars 1936.
21 Sainte-Edwidge, s.g.m., Notes sur Mgr Charlebois.
22 Mg r O. Charlebois, o.m.i., Lettre à Mme R. Beauregard, Le Pas, 15 décem­ bre 1927.
23 ID., Lettre . . . , Montréal, 29 mai 1930. Copie certifiée.
24 ID., Lettre aux demoiselles Beaudoin, Le Pas, 14 novembre 1928.
25 ID., Echo du Cumberland, 14 octobre 1888. Aussi, ID., ibid., 17 juillet 1889; ID., Lettre à son père, Cumberland, 20 mai 1888.
26 ID., Lettre au père I. Renaud, o.m.i., Le Pas, 16 avril 1911.
27 I D., Lettre à sa soeur Alma, Cumberland, 14 décembre 1891. Copie certifiée.
28 In ., Journal, 20 mai 1888.
29- In., Lettre à son frère Emmanuel. Au verso d'un bulletin de ce dernier en date du 6 février 1883.
30- ID., Voix du jeune missionnaire, 20 juin 1893.
31 ID., Lettre au père M. Adam, o.m.i., Le Pas, 22 novembre 1929.
32 lu., Lettre à S' Marie-Saint-Régis, p.s.v., citée par elle-même, loc. cit.
33 ID., Lettre à sa nièce . . . , s.g.s.-h., Le Pas 7 novembre 1925.
34 S r LAJEUNESSE, s.g.s.-h., Souvenirs, s. 1., s. d. I.
35 ID.,
ibid.
36 Mgr O. CHARLEBOIS, o.m.i., Voix du jeune missionnaire, 29 mars 1897.
37 ID., Echo de Pakitawagan, 18 août 1889. Copie manuscrite
38 ID., ibid., 12 décembre 1889. Copie manuscrite.

 
 
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