DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
l'Évêque errant
Titre de la page:


CHAPITRE XIV

Les vagues en furie


Nom de l'auteur:
P-Germain-Lesage.o.m.i
.-Mgr.Ovide-Charlebois- O.M.I.
 
 

CHAPITRE XIV

Les vagues en furie

 

Nous avons failli couler à fond tant les vagues en furie remplissaient malgré nous notre canot 1 .

CHARLEBOIS.

Les morsures du soleil d'été, le gel pénétrant de l'hiver, la neige humide du printemps, la bise et les pluies automnales apportent au voyageur du Nord un lot assuré de souffrances. Mais plus que ces maux transitoires, il craint la menace mortelle toujours présente sous le canot.

Au gré d'un orage subit, d'une fausse manoeuvre, d'un roc latent, un naufrage peut ravir la vie.

L'Oblat allait à Sainte-Gertrude quand un vent furieux l'arrêta sur la rive du lac Pélican. Manquant de vivres comme toujours, il craignait que cette tempête ne le tînt longtemps « dégradé ».

Braverait-il les éléments ?

Ses guides observèrent le flux des vagues hautes et écumantes:

— Nous allons tenter l'aventure; Dieu saura bien nous protéger, puisque son prêtre est avec nous.

Après un fervent Sub tuum, ils s'élancèrent sur les flots, malgré les bourrasques terribles, tantôt accélérant leur course pour échapper aux lames énormes, tantôt relevant leur pirogue pour éviter des paquets d'eau, tantôt naviguant en zig-zag afin de parer les écueils. Ils ramaient tous trois en silence, l'attention rivée à la tâche, les muscles tendus par l'effort.

Leur embarcation s'immergeait; enfin, au bout d'une demi- heure, ils atteignirent une île, au large, juste à temps pour ne pas sombrer. Après un instant de repos, ils reprirent leurs avirons pour franchir une deuxième étape. Leurs forces commençaient à baisser et la nuit tombait sur le lac. Ils songeaient à capituler lorsque le vent faiblit un peu; leur vaillance se ranima et la nacelle vola sur l'onde. Deux heures après, un clocheton apparut à l'horizon rouge. Caché au fond du tabernacle, Jésus les avait vu venir; c'est lui qu'ils visitèrent d'abord, le remerciant, du fond du coeur, de sa protection manifeste 2 .

Cent fois, peut-être, le père Ovide fut secouru divinement au milieu de périls de mort !

Nous le trouvons, un jour d'octobre, partant de Saint-Louis­de-Langevin pour revenir au Cumberland par la rivière Saskatchewan. Il n'a qu'une barque minuscule, d'une longueur de dix pieds à peine.

A l'heure où le soleil levant diapre de ses ors les arbres que le verglas métamorphose en cascatelles de cristal, l'Oblat s'élance sur les ondes, sous l'oeil inquiet des fermiers qui le regardent avec pitié.

Il est lui-même au gouvernail et fait ramer Jean Canada.

Le soir, il laissa sa chaloupe suivre le fil de la rivière. Soudain, le fracas d'un remous l'avertit d'un danger pressent: il constata, dans la nuit sombre, qu'un rapide puissant l'entraînait. A tout moment, le batelet pouvait se briser en mille miettes sur des rochers affleurant l'eau. Canada tremblait comme une feuille.

L'Oblat parvint, comme par miracle, à se faufiler au rivage pour y camper jusqu'à l'aurore. Ce fut réellement le salut: plus loin se trouvaient des cascades, invisibles dans les ténèbres, où il se serait englouti.

Il reprit, au Fort-à-la-Corne, un canot qu'il y avait mis. Son compagnon garda l'esquif. Le père Ovide descendit seul les rapides parsemés d'écueils. Il en fut d'abord effrayé, mais en reprenant son sang-froid, il put franchir sans s'émouvoir les endroits les plus difficiles. Au bas d'un énorme remous il faillit sombrer cependant. Le vent retourna son canot, le tint en travers du courant dans un torrent vertigineux qui s'engouffrait, tout près de là, entre deux rochers gigantesques. L'Indien, déjà dans les eaux calmes, crut que l'Oblat était perdu et vint en hâte à son secours. Le missionnaire réussit pourtant à doubler les rocs dangereux. Mais il en avait eu assez ! Liant sa pirogue à l'esquif, il fit route avec Canada.

Une pluie glaciale, mêlée de neige, vint s'ajouter à tout le reste. C'était plus ou moins poétique ! Ils n'avaient jamais eu plus froid, pas même dans les courses d'hiver.

Le lac Cumberland était calme. Ils commencèrent la traversée. Mais comme un nuage noirâtre apparaissait à l'horizon:

— Qui sait, murmura le jeune homme, si ces nues n'apportent pas d'orage!

Ils avaient hâte d'arriver et dépassèrent la dernière île.

Hélas ! les ondes se ridèrent; la tempête gonfla les vagues; la foudre déchira les cieux. Le guide épuisé avoua qu'il ne contrôlait plus sa barque et qu'il faudrait même, sans doute, sacrifier la cargaison. Trois milles les séparaient du but; l'obscurité noyait les eaux; on allait peut-être périr ...

Soudain, une barge apparut, les voiles pleines, fendant les eaux. Elle rejoignit les canotiers et les prit tous deux à son bord. Ils étaient donc saufs maintenant ! Mais non. La bout rasque augmenta; la voilure fut mise à mis-mât et chacun se tint à son poste en prévision d'un grand danger.

On ne voyait plus rien du tout, si ce n'est une petite lumière que l'on croyait voir venir du fort et sur laquelle on mit le cap. Mais on se trompait par malheur ! Au plus violent de la tempête, un cri fendit l'air tout à coup:

— Une batture de sable à la proue ! Abattez les voiles au plus tôt !

Les matelots, surexcités, avaient emmêlé les cordages.

— Descendez les voiles au plus vite, répétait la voix affolée.

Le père Ovide tire son couteau et tranche, d'un coup, les balancines. Il était temps: en un clin d'oeil la barge se serait enlisée, sans protection contre les flots.

Le vent tomba en un clin d'oeil. La barque accosta à son quai.

Dans sa chapelle, le missionnaire remercia longtemps Marie; car il lui devait, croyait-il, de reposer en paix chez lui et non pas dans l'abîme des eaux 3 .

L'année suivante, le père Ovide fit une tournée de six cents milles, avec deux guides protestants, dans un mauvais canot d'écorce. Dès le départ du Fort-Nelson, il plut à verse pendant trois jours; il dut voyager quand même, ayant trop peu de nourriture pour stationner sous une tente; le seul répit qu'il pouvait prendre était d'assécher ses habits.

Il suivait le fleuve Bois-Brulé, aux chutes nombreuses et grandioses. Quelle scène que ces masses d'eau se précipitant sur les rocs ! Quels tourbillons et quelle fureur ! Et quelles clameurs assourdissantes qui font frisonner malgré soi ! Il faut que Dieu soit tout-puissant pour pouvoir créer ces merveilles !

Pour quitter ce cours d'eau superbe, les trois voyageurs égrenèrent un chapelet de sept « portages ». Mais imaginez des « portages » d'une longueur à faire pleurer, coupés de marais, de bourbiers, que dis-je, inondés par des « lacs » où le « portageur » du canot pouvait le faire flotter par bouts !

Dans un des plus mauvais passages, le père subit une aventure qui le fit à moitié mourir. Il avait, sur son dos, deux sacs avec sa chapelle portative; le tout retenu par des cordes qui se croissaient sur sa poitrine. De plus, il tenait dans une main une chaudière d'oeufs de mouettes et, dans l'autre, son aviron. Au beau milieu du marécage, l'eau lui montait à la ceinture; il fit un faux pas dans la vase, les oeufs naufragèrent aussitôt; les sacs tombèrent, tirant les cordes; et voilà le père étouffé. Quand un des guides le secourut, il était blême comme un mort.

On s'amusa beaucoup, ensuite, de cet accident anodin; mais il était peu agréable, car il arriva dans la boue et sous le dard des maringouins

Plus loin, on monta le Nelson, un fleuve immense, tout rempli d'îles et où abonde l'esturgeon. Le père Charlebois s'arrêta à un campement de pêcheurs où il passa pour un prodige. À l'exception de deux ou trois, personne n'y avait vu de prêtre. Dès que le canot apparut, les hommes vinrent au rivage, scrutant d'un regard curieux ce personnage singulier. Mais un vieillard qui, autrefois, avait voyagé sur des barges en compagnie de missionnaires, l'accueillit très cordialement:

— Iyo oh ! oh ! C'est la Robe-noire , « l'homme-de-la-prière » catholique. Watchié I Watchié ! s'exclama-t-il en touchant la main de l'Oblat: comme je suis content de te voir !

— Cet homme, dit-il à ses amis, est le vrai « chef-de-la­ prière » !

Tous le saluèrent à leur tour.

Un fidèle qui se trouvait là était rayonnant de bonheur, il lui présenta sa famille et l'introduisit sous sa tente où il servit de l'esturgeon.

— Tu vois, dit-il, j'ai pris ici une femme qui n'est pas catholique; elle aimerait se convertir.

L'Oblat retarda son départ, l'instruisit et la baptisa. Il promit, comme on l'en priait, de revenir une autre fois.

De cet endroit jusqu'à Cross-Lake, les Cris que le père rencontra, n'ayant jamais vu de soutane, étaient figés d'étonnement; mais ils furent tous polis quand même à l'exception d'une vieille sorcière qui l'appela sa « belle-soeur 4 ».

Il ne se passe point d'été sans qu'il arrive au père Ovide des désagréments en voyage.

Il alla au Pas, un automne où la rivière, en débordant, avait inondé le pays. L'eau s'était un peu retirée, mais elle submergeait encore tout: marécages, prairies et bois. Sans quelques arbres, ça et là, on se serait cru sur la mer.

Une nuit, le père dut dormir allongé dans l'embarcation tout moment, des rats musqués, à la recherche d'une motte,
essayaient de grimper à bord. Ce n'est qu'à midi, le lendemain, qu'il aborda à un îlot oû il put faire bouillir du thé. Puis il repartit sur les ondes. La bise glaciale s'éleva. Le voyageur lutta longtemps contre la fatigue et les vagues; il était épuisé, affamé.

Le soleil baissait, la nuit vint, sans un coin de terre pour camper !

Il était neuf heures passées lorsqu'une lumière scintilla. Il y dirigea sa nacelle et atteignit un monticule où se dressait une masure habitée par un protestant.

Il y était hors de danger, mais « tout trempé, transi de froid, malade, fatigué, épuisé ... » Il eut à peine assez de force pour prendre un peu de nourriture et s'étendre sur le plancher. Il ne put réussir à dormir tant ses membres lui faisaient mal.

Dès les quatre heures, il fut sur pieds. C'était dimanche ce jour-là et il voulait se rendre au Pas assez tôt pour dire la messe. Il dut donc repartir à jeun, ramer pendant plus de dix milles, puis, rendu à destination, réunir son petit troupeau et célébrer le sacrifice. Une fois le ministère fini, il tenait à peine debout.

Notre vénéré fondateur, Monseigneur Charles de Mazenod, se plaisait beaucoup à redire qu'il faut s'épuiser pour les âmes: « Je pense, dit l'Oblat, que cette fois, il aurait été satisfait ! »

Après avoir passé deux jours dans ce « nid de la pauvreté », il prit le chemin du retour.

Il faillit sombrer sur un lac lorsque des vagues en furie remplirent malgré lui son canot. Dans un endroit marécageux, les eaux étaient trop retirées pour qu'il pût passer en pirogue; il enleva ses deux chaussures, afin de ne pas les gâter, et traîna son embarcation dans la boue, les branches et les ronces, sur une distance de plus d'un mille. En terminant ce dur « portage », il n'avait plus l'air d'une « robe-noire »; il était tout couvert de terre. Pis encore, ses pieds et ses jambes s'étaient déchirés jusqu'au sang sur les épines des rosiers .. .

Après avoir ainsi souffert, ce ne fut que très tard, la nuit, qu'il put trouver un coin propice pour manger et se reposer 5 .

En réintégrant son logis, le père Charlebois est heureux, malgré la misère qui y règne; car il reprend sa vie tranquille, ses études, ses oraisons, l'enseignement du catéchisme et les visites à ses ouailles.

Il ne lui reste que la joie d'avoir souffert pour son prochain. Cette joie « est plus douce qu'on ne pense »; elle vaut bien ce qu'elle a coûté !


 

Références


1 Me' O. CHARLEBOIS, o.m.i., Voix du jeune missionnaire, 6 octobre 1899.
2 In ., Echo du Cumberland, 22 juillet 1889.
3 ID., Voix du jeune missionnaire, 20 décembre 1891.
4 ID., ibid., 17 juillet 1892.
5 ID., ibid., 6 octobre 1899
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P-Germain-Lesage.o.m.i.-Mgr.Ovide-Charlebois-CHAP-XV-Pas-de-repit-1.html

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P-Germain-Lesage.o.m.i.-Mgr.Ovide-Charlebois-CHAP-XV-Le-coeur.html

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