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Dans le canot |
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Priez bien pour moi, afin que je reste toujours dans le canot et que je n'aille pas voir le fond des lacs ou des rivières 1 . Mer CHARLEBOIS. Lorsque le souffle du printemps liquéfie la neige et les glaces, le missionnaire, d'un oeil joyeux, caresse les ondes toutes neuves où l'aviron fera siller les batelets prompts et légers. Finis les longs itinéraires au pas des chiens exténués ! Finis les campements sous bois ! Partout, la nature ressuscite. Les ours grognards sortent de terre. Les rainettes chantent dans l'eau. Dans l'air, les cygnes immaculés voltigent en nuées floconneuses, et les mouettes nonchalantes planent autour des rochers nus où se réchauffe leur couvée. L'Oblat se surprend à rêver aux jours printaniers d'autrefois, sous le ciel pur des Laurentides: les « fêtes aux sucres », « à la cabane », quand la sève coule des érables; les vacances à Mani waki, et le bruit cadencé des rames accompagné de voix sonores chantant les refrains du terroir 2 . Aujourd'hui, les courses sur l'eau n'ont plus ces attraits poétiques; leur charme, hélas ! disparaît vite, après des jours à l'aviron, quand les genoux, les bras, les reins geignent sous la tâche surhumaine 3 . Sans doute, c'est encore préférable aux marches terribles en raquettes; mais ce n'est pas le paradis ! Les eaux sont souvent traîtresses et nul voyage n'est sans dangers. Au point que le père Charlebois considère que c'est un miracle d'échapper à des accidents 4 . Partout l'on trouve des moustiques, à l'éternelle chansonnette, aux embrassades lancinantes, qui, s'approchant par myriades, poussent à bout les plus patients. Même si l'on tâche de redire: « béni l'auteur des maringouins », on reste tout près de penser, comme naguère le guide cris, que ce n'est pas Dieu qui les fait 5 . Pendant l'été, le père Ovide voyage de diverses façons: en bateau à vapeur, rarement, sur la rivière Saskatchewan; en grandes barges, quelquefois; mais surtout en canot d'écorce. Dans le bateau, le missionnaire habite une cabine coquette où trône un beau « lit de monsieur ». C'est trop « chic » pour qu'il soit à l'aise et il se trouve l'air de quelqu'un qui n'a jamais « couché en ville ». Pour tempérer l'enchantement de naviguer en ce palais, il survient de nombreux ennuis. Ainsi, par un soir du mois de juin, las d'attendre en vain le vaisseau, notre voyageur se coucha. À peine avait-il sommeillé qu'un coup de sifflet retentit. Il saisit vite ses bagages pour se rendre au débarcadère sis sur le rivage opposé. Il doit franchir une passerelle établie dans un marécage; l'obscurité masquant la voie, il fait un plongeon dans la vase avec sa charge sur le dos. Il s'en tire de peine et de misère et poursuit sa route en courant; mais en foulant la rive humide, il trébuche, sa mallette s'ouvre, le contenu tombe dans la boue I Il ne voit pas même son nez I Enfin, à force de tâtonner, il repêche son bréviaire et quelques objets importants; il doit abandonner le reste, car il entend le capitaine dire aux marins de se hâter I L'Oblat, sautant dans sa chaloupe, s'épuise à tenir tête au vent; il rame au rebours du courant, et, pour mettre un comble à la fête, une averse s'abat sur lui. Vers le milieu de la rivière, il est complètement fourbu. Et les ordres de l'officier résonnent toujours sur le pont: « Dépêchez-vous I Dépêchez-vous I » Le père craint même que le navire ne vienne renverser sa nacelle à la dérive en plein chenal. S'abandonnant au fil de l'eau, il accoste enfin au rivage, mais très loin en aval du quai. Là, il recharge son fardeau et court à pleines jambes sur la berge. Il bute contre les cailloux, perd haleine et fait une chute dans la glaise imbibée de pluie. C'est fini, réfléchit-il: je vais donc manquer mon bateau ! II se résigne à sa malchance et recommence à respirer quand il s'aperçoit tout-à-coup que le calme revient à bord. Le navire ne part qu'au matin ! Une fois rendu dans sa cabine, le père s'endort paisiblement sans autre chose à réparer que ses habits couverts de boue 7 . Il est rare que notre Oblat voyage en bateau à vapeur; il lui arrive plus souvent de naviguer à bord des barges. Une barge est un bateau de bois, mesurant quarante pieds sur dix et dont les commerçants se servent pour transporter leurs marchandises à des magasins éloignés. Elle est montée par neuf marins, lesquels, pour ramer en cadence, se dressent et se baissent à chaque coup; la manoeuvre est splendide à voir, mais très dure à exécuter. Quand il fait chaud, dans les rapides, ou contre le vent sur les lacs, les hommes suent comme des galériens. Mais si la brise gonfle les voiles, tous se laissent choir sur les colis et ronflent comme des bienheureux 8 . Le voyage dans une barge comporte assez peu de périls; en canot d'écorce, au contraire, on est à la merci des flots. Un jour, venant de Sainte-Gertrude, le père Charlebois éprouva sa première frayeur sur les eaux. Il naviguait dans une rivière où une bise impétueuse soulevait des vagues géantes qui, jaillissant dans la nacelle, obligeaient d'atterrir souvent. Le moment le plus difficile se présenta dans un rapide où le canot heurta un roc. La carène s'y déchira et, de plus, un puissant remous, en pénétrant par dessus bord, faillit causer la catastrophe. Pourtant, grâce au sang-froid des guides, on put atteindre le rivage avant que la pirogue egfoncât. Quelle triste journée que celle-là, en des coupe-gorge incessants ! Et qui plus est, à mi-chemin, les deux conducteurs retournèrent, abandonnant leur passager chez un Métis du lac Castor où les Indiens du Cumberland devaient venir le rencontrer. Il attendit trois jours en vain, grelottant sous sa petite tente. Sa nourriture s'épuisait; le vin de messe allait manquer. Après s'être recommandé au Sacré-Coeur et à Marie, il partit avec le Métis pour sauter, seul avec lui, les rapides de la Maligne. On passa une journée entière dans la descente du torrent. On n'y toucha pas un rocher malgré les détours du chenal, les récifs, la rapidité, alors qu'un faux coup d'aviron eût fait éventrer la nacelle 9 ! Le père en a connu beaucoup de ces aventures angoissantes ! Mais toujours, le bon Dieu l'aida. Une fois, sur la Saskatchewan , la vague recouvrit son esquif et le fit sombrer dans l'abîme pendant environ cinq secondes 10 ... Semblables incidents sont rares, mais par contre, à chaque excursion, on est assuré du supplice qu'au Nord on appelle « por tager »: porter d'un cours d'eau à un autre le canot et sa cargaison. Les « portages » sont de toutes longueurs et diversement espacés. On peut être forcé parfois d'en faire plus de dix en un jour. Ils sont de conditions diverses; les uns sont plats et bien tracés; d'autres, invisibles et montueux. Celui de Pakitawagan s'étend à travers une forêt de gros troncs d'arbres renversés parmi lesquels le père Ovide perdit « à moitié » sa soutane, sans compter la poêle et la tasse que les conducteurs égarèrent. Un autre « portage » inouï mesure plus de trois milles de long, à travers bois, sans nulle piste, avec de l'eau jusqu'aux genoux. Le père Ovide y a laissé « l'autre moitié » de sa soutane en même temps qu'une malédiction 11 . Les agréments du canotage sont aussi diminués, souvent, par la pluie et par les orages. Il est arrivé à l'Oblat de s'éveiller dans une flaque d'eau. Son compagnon, tout inondé, la tête en dehors de l'abri, ressemblait à un chat mouillé: — Est-ce que tu dors, demande le père ? L'autre se réveille en disant: — Ki kimiwan, nit'eyitten — il vient de pleuvoir, je crois bien ! Il avait dormi, l'heureux homme, malgré le fracas formidable 12 .
Le vocabulaire du Nord comprend un autre terme étrange: l'expression « être dégradé ». Les voyageurs sont « dégradés» quand le vent les immobilise. Une fois, allant au Grand-Rapide, le père Ovide fut « dégradé » en atteignant le lac des Cèdres. Enfin, le vent tombant un peu, l'Oblat tenta la traversée. Bientôt, les bourrasques reprirent et, pour un second triduum, l'échouèrent sur un rocher où ne croissaient que quelques plantes et des arbustes rabougris. Il épuisa sa nourriture et fut obligé de jeûner. Un poète y eût exulté, ravi d'un tableau féérique: le lac dont la rive lointaine se confond avec le ciel bleu; l'onde écumante dont les crètes s'élèvent en collines neigeuses et s'abaissent en vallons mouvants; les mouette.‘ au vol langoureux; les ravissants pinsons-chanteurs trillant en jolis crescendos ! Mais la muse du père Ovide ne sait pas s'exprimer en vers ! Il s'asseoit donc auprès du feu, lit un bouquin, dit son office et médite sur la nature. L'immensité du lac des Cèdres symbolise la grandeur de Dieu. Le vent devient sa toute-puissance. Les flots déferlant sur la berge représentent les tentations et les attaques infernales. Les rocs insensibles à la vague sont la fermeté d'un coeur pur, aidé de la grâce divine, que rien ne saurait ébranler. Parfois, l'esprit du missionnaire s'envole au loin avec les nues, à L'Assomption, à Ottawa, pour jouir de la présence des siens: bonheur que jamais plus, croit-il, il ne connaîtra sur la terre 13 . Être dégradé, c'est cela ! D'autre part, en ces pays tristes, les gens s'amusent comme des enfants. Leur bonhomie inaltérable met de la joie dans les canots. Un jour, en traversant un lac, l'Oblat entendit chuchoter: — Sisibissak ! Sisibissak ! — des petits canards I des petits canards ! — Tue vite, ajouta l'un des guides ! Prenant le fusil en toute hâte, le père, qui n'a pas ses lunettes, vise des points noirs à sa portée ... pendant oiseaux s'enfuient. Il tire deux fois et interroge: — Est-ce que je n'ai rien attrapé ? Les Cris se pâmèrent de rire ! Cent fois, au moins, dans la journée, ils répétèrent en badinant: — Est-ce que je n'ai rien attrapé ? Et ils redirent l'aventure à tous les Indiens qu'ils purent voir 14 . Au cours de ce même voyage, sentent le canot remuer, le père soupçonna un signal. Précisément, un loup-cervier disparaissait dans les sous-bois. — Va à tel endroit, dirent les guides: tu y crieras tant que tu pourras I Sans y comprendre rien du tout, il s'enfonça dans les fourrés, jetant des clameurs si comiques qu'il riait lui-même aux éclats; un Cris, resté dans le canot, s'en tenait les côtés lui aussi. En entendant un coup de fusil, le père saisit tout le mystère. Il se trouvait sur un îlot; la bête, effrayée par le bruit s'était élancée à la nage et avait été tuée sur le champ. Pendant longtemps, le misionnaire fit pâmer ses deux compagnons en s'égosillant comme sur l'île 15 . Ces menus incidents de chasse sont les seuls charmes du voyage, car les lacs y sont uniformes, le pays plat, les arbres laids. L'unique objet extraordinaire que l'on voyait au Keewatin était matchayis-piwapisk — la pierre du mauvais esprit. C'était un rocher vertical au pied duquel apparassait une image du « vieux Charlot ». Personne n'avait pu l'effacer. Elle était d'un rouge très vif et représentait un squelette, les bras élevés sur la tête, les jambes étendues pour danser. Ses cheveux étaient hérissés; le feu lui sortait de la bouche, du nez, des oreilles et des yeux. Les plus âgés parmi les vieux avaient, dans leur première enfance, entendu dire à leurs parents que la caricature macabre existait depuis des années. Et tous les Indiens assuraient que c'est le démon en personne qui s'était peint sur ce rocher 16 . Tels sont donc les voyages d'été: en bateau, en barge, en canot. On s'amuse un peu quelquefois, en chassant ou en badinant. Il y a souvent des « portages »; on est fréquemment « dégradé »; parfois on est pris sous l'orage, on est en danger sur les flots; on a sans cesse des moustiques et l'on souffre infailliblement ... Le père Ovide n'y tiendrait point, au prix de tout l'or de la terre; mais pour sauver de pauvres âmes il est prêt à errer toujours Références 1 :NP' O. CHARLEBOIS, o.m.i., Echo du Cumberland, P' juillet 1888. 02 In ., Lettre à son frère Guillaume, o.m.i., Maniwaki, 25 juin 1884 |
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