DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
l'Évêque errant
Titre de la page:

CHAPITRE XII

Au Grand-Rapide


Nom de l'auteur:
P-Germain-Lesage.o.m.i.-
Mgr.Ovide-Charlebois- O.M.I.
 
 

CHAPITRE XII

Au Grand-Rapide

 

Quand le père Charlebois promet d'être à telle place à tel temps, il tient ordinairement sa parole; il faut donc que je sois au Grand-Rapide samedi 1 .

M g ' CHARLEBOIS

Cumberland, Le Pas, Grand-Rapide sont trois bourgades d'indigènes sises sur la Saskatchewan.

Ce sont, en même temps, trois étapes que l'intrépide évêque errant parcourut, mille fois peut-être, pour évangéliser les Cris.

Essayons de le suivre un peu dans cette quête rude des âmes.

On est au soir du deux décembre; il est six heures au Cumberland. Le père doit partir à l'aurore; son attirail est préparé: une couverture de peaux de lièvres, une hache pour couper du bois, du poisson gelé pour les chiens, la nourriture de deux personnes.

Le missionnaire se dispose à réciter son bréviaire lorsqu'un Métis se présente. C'est son compagnon du lendemain:

— Je ne puis aller avec toi, dit-il à l'apôtre ébahi. Je m'en vais au Fort-à-la-Corne; on me promet pour ce voyage un meilleur paiement que le tien.

Le père a beau lui expliquer qu'il est lié par un contrat, qu'il a même empoché d'avance une partie de son salaire, c'est inutile, il n'entend rien et il sort aussitôt, l'ingrat, se faisant fi de tous les services qui lui furent rendus tant de fois.

L'Oblat n'a plus de conducteur; mais il doit à tout prix partir, car il est attendu là-bas. Le démon lui souffle à Forade renoncer à ce projet: on est si bien auprès du feu; il fait si froid dans la forêt ... Mais quand le père Charlebois a promis d'être à un endroit, il tient ordinairement parole !

Et pour remplacer ce sans-coeur il sort dans la nuit déjà noire. Il frappe ça et là au village, demandant un homme et des chiens. Il trouve enfin ce qu'il lui faut, recommence à lire ses heures et se met au lit vers minuit. Dès trois heures, il monte à l'autel, suppliant la victime divine de bénir son pèlerinage ... Deux heures plus tard il est en route, conduisant lui- même le traîneau.

Les bêtes sont assez vigoureuses à la condition qu'il épuise tout son répertoire de gros mots:

Marche, mauvais chien !

— Chien bon à rien !

C'est un chapelet « sans indulgences » qui a cependant son mérite; car c'est une tâche essoufflante de le répéter tout le jour; la gorge en devient irritée et les poumons demandent grâce !

Le père Ovide franchit quinze lieues et s'arrête, le soir, sur une île. Quelques minutes lui suffisent pour préparer une chambre, un lit, et pour se bâtir un foyer. Il mange un peu, il « boit le thé », il fait la prière en commun et puis il se couche aussitôt, admirant le feu qui pétille en lançant devers les étoiles des myriades d'étincelles pareilles à des feux-follets. Enfin, il s'endort lourdement, tout en poursuivant dans ses rêves les litanies de la journée:

— Marche, mauvais chien ! — Chien bon à rien !

Il n'est pas facile, le matin, de se remettre en route. « Les jambes refusent de se plier », les reins sont trop endoloris pour porter le reste du corps: les bras seuls, servant de levier, peuvent mouvoir la pauvre carcasse. Il semble impossible d'abord de se lever et de marcher; mais si l'on essaie de se vaincre, les jointures viennent à s'assouplir, permettant même de courir et de réciter de nouveau le chapelet sans indulgences 2 ...

Une fois, au mois de février, le père Charlebois et ses guides avaient choisi un « raccourci » qui devait aboutir au Pas. Mais comme il arrive souvent, ce « raccourci » était plus long et beaucoup plus impraticable que le chemin accoutumé; si bien qu'au coucher du soleil, il leur restait vingt milles à faire.

Le père était à bout de forces et les chiens l'étaient plus encore de sorte qu'il les dépassa vite. Il marcha, pour se réchauffer, jusqu'à ce que l'obscurité le surprît dans un « portage », sous une frondaison touffue. Les branches et les troncs renversés le faisaient plonger dans la neige. Et pour accroître son effroi, des perdrix se levaient soudain, rompant le silence macabre et réveillant tous les échos.

L'Oblat égrenait son rosaire dans ses mitaines de peau d'ours.

À l'issue du « portage », il attendit ses compagnons. Une heure longue et lourde passa sans aucun bruit dans le sentier. Il se demanda, anxieux, s'ils n'étaient pas campés déjà à cause de leurs chiens épuisés ...

Afin de chasser le frisson, le père dut reprendre sa marche. Retournerait-il en arrière, pour éprouver la même angoisse, la même impression sépulcrale dans les sous-bois déserts et sombres ?

Ou bien avancerait-il encore, risquant de s'égarer peut - être ?

Il décida d'aller plus loin, croyant pouvoir suivre des traces. Bientôt, n'aperçevant rien, il s'effraya d'une nuitée sans aucun feu, sans couverture, dehors sous le froid meurtrier ...

Il invoqua son ange gardien et fonça encore en avant. Au bout de cinq ou six minutes, il entrevit une lumière perçant à travers les sapins.

C'était une hutte indienne, pauvre, mais riche en un tel cas ! Les occupants furent stupéfaits de voir un « hommede­ la-prière » entrer chez eux à pareille heure; ils n'osaient en croire leurs yeux. Ils « touchèrent » sa main avec crainte, comme s'il eût été un fantôme.

L'Oblat leur dit son aventure; il fut rassuré lorsqu'il sut que le sentier passait tout près et qu'on y entendrait les guides.

En reposant au coin du feu, il remarqua leur indigence. Ils étaient huit dans la cabane: le père, la mère, et six enfants; les trois plus grands étaient vêtus de vieux habits tout en lambeaux; les autres portaient une chemise qui les couvrait jusqu'à la taille. Malgré leur demi-nudité, ils s'exposaient dehors au vent.

Ils se mirent alors à manger d'un mets unique et insipide: du brochet bouilli dans de l'eau. Comme ils l'avalaient avidement, le missionnaire leur demanda s'ils aimaient beaucoup ce poisson.

— Oui, dit l'un d'eux, surtout ce soir: nous n'avions rien depuis hier.

Pour faire comprendre parfaitement qu'ils n'étaient pas seuls à jeûner, il ajouta, en commentaire:

— Les Cris sont maigres cet hiver ...

Et il disait vrai, le pauvre homme: leur maigreur était effrayante.

La conversation s'allongeait lorsqu'un aboiement retentit. Les guides, excitant leur attelage dans le fameux bois aux perdrix, arrivaient, inquiet du père. Ils reprirent la route tous trois et entrèrent au Pas à dix heures. Leurs jambes, leurs reins et tout leur corps auraient choisi un lit de plume de préférence au plancher dur; ils protestèrent le lendemain 3 .

En atteignant le lac des Cèdres, la misère recommenca. Le père Ovide campa, un soir, sur un îlot, près du rivage. Au temps du réveil, le matin, en soulevant sa couverture, il reçut, en plein dans la face, un paquet de neige mouvante: le vent faisait rage à l'entour. Sous le couvert de la forêt, ce n'était pas trop terrifiant et le voyageur repartit.

Mais une fois parvenu au large, quelle rafale, quelle « poudrerie » ! Il ne voyait rien devant lui et pouvait à peine avancer.

Faire vingt-cinq milles dans la tourmente n'était peut-être pas prudent; mais l'Oblat priait sa « bonne Mère »; il savait qu'il réussirait.

Il marcha donc pendant six heures sans voir ni le ciel ni la terre. Les tourbillons étaient si denses qu'ils obscurcissaient le soleil. Il faisait noir comme la nuit. Errant ça et là sur la glace, le missionnaire trouva une île où il put restaurer ses forces et renouveler son courage avant de repartir.

En traversant ce lac immense, le père Ovide campait souvent sur une île où vivaient des Cris. C'est là que, pour la première fois, il vit une maman indienne manger les poux de son enfant avec autant de diligence qu'une poule picorant du grain ...

C'est au lac des Cèdres également que l'apôtre coucha, un soir, dans la maison d'un protestant ayant deux femmes, beaucoup d'enfants, mais pas du tout de nourriture; il n'y avait pas de fenêtre; le plancher — des branches de sapin éparpillées sur le sol nu — fourmillait de milliards de poux. Le père était reparti tôt, mais non sans garder avec lui un ramassis de la vermine 4 .

Le dernier camp où l'on s'arrête avant d'atteindre Grand- Rapide est la masure d'Oskanastut. C'est un vieux bavard d'infidèle que tous appellent leur grand-père. Il est bon pour le missionnaire auquel il fait part largement de son poisson et de ses poux; il donne ceux-ci par légions !

Il a aussi de bonnes oreilles quand il écoute des nouvelles, mais aussitôt qu'on parle de religion, il devient aussi sourd qu'un pot et ne comprend plus rien du tout 5 .

C'est là que le père Charlebois décida de camper. Sa‘ montre marquait alors sept heures. Tous ronflaient déjà dans la hutte. Ils se levèrent à son entrée; il fallut donc « toucher » leur main en disant, à la mode crise:

—Watchié ! Watchié I Bonjour, grand-père !
— Watchié ! Watchié !
Bonjour, grand-mère !
— Bonjour, mon cousin, ma cousine 1!

On lui fait place auprès du feu; le grand-père attise la flamme tout en racontant des nouvelles et il fait bouillir en même temps un morceau choisi d'esturgeon.

Et tandis que le prêtre mange, le vieux s'asseoit auprès de lui:

— Allons ! mon petit-fils, dit-il, je t'ai rapporté mes nouvelles; c'est à ton tour de me conter ce qui s'est passé par chez vous et de l'autre côté des mers, car tu as lu les journaux, toi. Se baton encore par là-bas ?

Et la femme du « grand-bourgeois » — il veut dire la reine Victoria — est-ce qu'elle est encore en vie ?

Il fallut donc le satisfaire et la corvée finit très tard. Le vieux assaille alors le guide:

— À présent, tu vas me parler de mes amis du Cumberland:
« La-Patte-d'Ours », « Le-Chapeau-Pointu », « La-Peau-de-Chien », « La-Perdrix-Blanche », « L'Ours-Gris », « Celui-qui-porte-une-Plume »

Quand le père Ovide s'endormit, le grand-père questionnait toujours.

De la maison d'Oskanastut, on se rend vite au Grand- Rapide où le père possède un logis pour réunir les catholiques, y dire la messe et la prière. Mais il doit prendre ses repas chez McLean, le commis du fort, qui le reçoit avec bonté. Le missionnaire l'aime comme un frère et le revoit avec bonheur 6 .

Le terme du voyage est atteint: c'est l'apostolat qui commence. Après quelques jours en ce lieu, l'Oblat revient au Cumberland.

Il revoit son Oskanastut, le lac des Cèdres et le Pas. Pendant cinq ou six jours encore, il crie la litanie fameuse:

— Marche, mauvais chien ! — Chien bon à rien !

 

Références

1 Mgr O. CHARLEBOIS, o.m.i., Voix du jeune missionnaire, 18 février 1896.
2 ID., ibid.
3 ID., Echo du Cumberland, 10 février 1890.
4 ID., Journal, février 1889.
5 ID., Lettre à son frère Charles, o.m.i., Cumberland, 18 décembre 1896.
6 In., Voix du jeune missionnaire, 18 février 1896.

   
 
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P-Germain-Lesage.o.m.i.-Mgr.Ovide-Charlebois-CHAP-XV-Pas-de-repit-1.html

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P-Germain-Lesage.o.m.i.-Mgr.Ovide-Charlebois-CHAP-XV-Le-coeur.html

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