DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
l'Évêque errant
Titre de la page:


-CHAP-XI
-Le-pas-des-chiens.


Nom de l'auteur:
P-Germain-Lesage.o.m.i.-
Mgr.Ovide-Charleboiso.m.i.

 

 

CHAPITRE XI

Le pas des chiens

Nous trouvâmes les chemins de plus en plus mauvais. Impossible d'aller plus vite que le pas des chiens 1 .

M g ` CHARLEBOIS.

L'évêque errant erra toujours.

Une partie de son martyre fut de voyager sans répit. Je n'ai pas de chez moi, dit-il, mais je me dis chez moi partout 2 .

Sa principale résidence est, en vérité, le chemin. On l'y trouve en toutes saisons, dans les tempêtes estivales et sous les tourbillons de neige par les froids brûlants de l'hiver.

C'est lui,...

que vingt-trois ans, courbé comme un banni,
Vous avez vu passer, steppes manitobaines,
Roulant son chapelet au fond de ses mitaines,
Trouant la neige ainsi, de Saint-Pierre à Le Pas,
Cependant que Là-Haut, quelqu'un comptait ses pas 3 ...

Le père Ovide subit très tôt le poids des courses hiémales; la bise qui cingle le visage; le pas des chiens qu'il faut conduire; la tension des nerfs dans les jambes, après des milles à la raquette; l es repas avalés en hâte auprès d'un feu de branches sèches qui n'empêche pas de grelotter et le campement de la nuit, « dans la grande maison » du bon Dieu !

Coucher au dehors, dans la neige ! Comme il redoutait ce tourment, lorsque, après son premier Noël, il lui fallut se mettre en route pour aller au lac Pélican. Il avait dû se rassurer en pensant qu'il n'en mourrait point, puisque tant d'autres le faisaient. Et par surcroît, le père Bonnald lui avait donné, tout exprès, une couverture de peaux de lièvres dont on lui vantait le confort. C'est tellement chaud, disait-on, que si on en couvre une chaudière, l'eau se met à bouillir dedans; « ce n'est pas de foi, cependant, pas même de fade Proxima ». Heureusement qu'on exagérait, car il aurait craint, disait-il, que ses pieds se changent en rôtis.

Muni de cette couverture, il partit donc pour Sainte-Gertrude. La première nuit, il ne goûta que quelques heures de repos; la deuxième ne fut pas meilleure: le froid était si excessif que les Indiens lui affirmaient n'en avoir point vu de pareil. Le petit Cyrille avouait, d'une manière bien naïve, qu'il faisait « flète » jusqu'à son « tieur »

Le froid brûlait, littéralement; il fallait, pour se soulager, se mettre quasiment au feu; et l'on ne pouvait distinguer lequel était le plus intense, du foyer lui-même ou du gel ! La barbe se couvrait de glaçons à un pas du brasier géant ...

Ce n'était guère encourageant de se préparer à dormir. Malgré les précautions sans fin que le père prit pour se nicher, il ne put s'assoupir longtemps; il s'éveilla après une heure, glacé, tremblant de tous ses membres. Il avait beau s'envelopper, le froid le pénétrait partout; tellement qu'il pria un des guides de raviver la braise éparse. La chaleur le remit un peu, mais les frissons reprirent vite; il aurait dû, pour ne pas geler, se coucher au milieu des flammes.

La nuit quasi interminable s'écoula sans qu'il fermât l'oeil. Il n'était pas seul à souffrir: un des Indiens, auprès de lui, se morfondait, claquait des dents; les autres, installés deux ensemble se réchauffaient mutuellement et avaient l'air de reposer.

On se leva dès les deux heures. Une flambée « de première classe » ramena les pieds engourdis. On prit un peu de nourriture avant de se remettre en route sous les rayons de la pleine lune qui illuminait les sentiers. Le père monta dans la carriole où on l'enveloppa soigneusement.

Les Indiens, qui suivaient les traînes, couraient et se frappaient les mains. « Ho ho ! mistahi kissinaw I — Oh I oh ! il fait froid », criaient-ils. Ils s'arrêtèrent fréquemment pour faire du feu et se chauffer. Vers trois heures de l'après-midi, on atteignit une cabane où l'on demeura toute la nuit, car on appréhendait les transes d'une autre glaciale insomnie 4 .

Un des soucis les plus vexants, en ces expéditions d'hiver, est souvent l'incurie des guides. Ainsi, un matin de janvier, le père était prêt à partir lorsque le conducteur choisi renonça à faire le voyage. Il fallut donc prendre un jeune homme, maladroit, désobéissant et sans expérience aucune.

De l'aurore jusqu'à la nuit, l'Oblat dut marcher sans arrêt. Il était à quinze milles du terme lorsque ses jambes épuisées lui refusèrent tout service. Impossible de s'arrêter, car il n'avait rien à manger. Un Cris le rejoignit, par chance, avec un traîneau et trois chiens; il invita le missionnaire à y monter quelques instants. Le père ne se fit pas prier et put parcourir sans fatigue, malgré le froid qui le glaçait, une bonne distance sur un lac.

En arrivant à la forêt, quand il tenta de se lever pour descendre de la voiture, ses jambes, aussi roides que des perches, le firent gémir douloureusement. Il ne pouvait faire un seul pas. Il attendit donc son Indien afin de s'asseoir dans la traîne. Au lieu de se sentir ému, l'autre l'injuria, disant:

— Tu le fais exprès pour souffrir, pourquoi ne fais-tu qu'embarquer!

C'est la gratitude que le prêtre doit souvent attendre des Cris ! Ils s'est dévoué sans réserve, il a souffert pour les aider: c'est ainsi qu'on le récompense, en le traitant comme un esclave ! On peut alors s'imaginer ce qu'il ressent au fond du coeur et de quelle force il a besoin pour se résigner avec foi !

Même quand le temps est magnifique et son compagnon exercé, le missionnaire n'est pas toujours assuré d'une course agréable.

Une fois, autour de la mi-mars, son attelage était rapide et son guide, Benjamin Dorion, était un homme de confiance. Il Voulait amener aussi, pour tracer la route à ses chiens, un garçon qu'il gardait chez lui. Mais ce dernier, trop paresseux, prétendit avoir mal aux pieds. C'était un mensonge flagrant, puisque dès le départ de la traîne, il courait partout au village. Il ne restait donc qu'un seul aide, ce qui est assez d'ordinaire lorsque la route est bien tracée; mais quand il vente, il faut deux hommes: l'un qui précède, traçant la voie, l'autre qui suit, menant les bêtes.

Or, il fit mauvais cette fois-là. C'est à croire qu'un décret du ciel ait voulu qu'en tous ses voyages l'Oblat affrontât des tempêtes et eût toujours le vent debout. Les bourrasques furent effrayantes: avant de partir, en partant, une fois rendu, en revenant ...

Lorsqu'on quitta le Cumberland, la neige emplissait les sentiers; l'aquilon soufflait; il « poudrait ». Les chiens ne trouvaient pas la voie; l'Oblat dut chausser ses raquettes et fouler le chemin pour eux. En peu de temps, il ressentit la douloureuse tension des nerfs propre à ces marches épuisantes; mais il continua sans broncher, en pensant à diverses choses pour se distraire de sa douleur.

Vers les six heures et demie du soir, on arriva à un campement. L'Oblat était à demi-mort et ses jambes ne le portaient plus. Il aurait pu dormir longtemps, malgré la rudesse du plancher °. Mais il fit d'abord sa prière, puis récita tout son office; il tenait beaucoup à le dire — quoiqu'il n'y fût pas obligé, — car le lendemain était la fête du grand apôtre de l'Irlande dont il désirait le secours.

Il éteignit tard sa chandelle et, dès trois heures du matin, se prépara à repartir. Ses jambes étaient raides comme des cannes, mais il dut courir fréquemment, faisant, malgré lui, « mille grimaces » chaque fois qu'il mettait pied à terre pour laisser reposer ses bêtes.

Il ne déjeûna qu'à onze heures, car il se trouvait sur un lac et devait atteindre la terre pour pouvoir allumer un feu. Enfin, dans un îlot, au large, il put se préparer du thé.

Ses peines n'étaient pas finies. Aucune piste ne paraissait; il fut constamment obligé de trottiner devant les chiens. Finalement, il s'arrêta, car ses jambes, raconte-t-il, étaient tombées « sans connaissance » et refusaient d'aller plus loin. Le guide passa donc le premier et le père conduisit la traîne, ce qui lui permit quelquefois de se faire « carrioler » un peu. Mais il aurait fallu l'entendre, essayant d'imiter les Cris afin d'exciter son atte­age ! Sa meilleure chance de succès était la menace du bâton.

La température était belle; mais trop chaude pour voyager. Le soleil grillait la figure; la neige s'amassait sous la traîne, épuisant les pauvres coursiers. Il fallait aller si lentement qu'il était tout près de quatre heures lorsqu'on atteignit Le Pas.

Après dîner, le missionnaire réunit tous ses catholiques, dit le chapelet en langue indienne et fait chanter quelques cantiques; puis il catéchise et confesse. Il finit par son bréviaire et ne se couche qu'à minuit. Sa tête le fait beaucoup souffrir, mais il est tellement épuisé que le sommeil ne tarde pas. À cinq heures, il allume le feu, dit sa prière, prépare l'autel, entend de nouvelles confessions. À neuf heures, il chante la messe et donne un long sermon en cris: confortablement accoudés les Métis le mangent des yeux.

Son ministère terminé, le missionnaire reprend la route pour revenir au Cumberland. Au cours de la seconde journée, la neige tombe à gros flocons; puis le vent emplit les sentiers. Le père Ovide, qui mène les chiens, s'assied un instant dans la, traîne et s'enfouit sous la couverture pour se protéger le visage.

Soudain, un bruit confus le frappe: vite, il regarde et s'aperçoit que l'attelage, perdant la piste, l'amène au-dessus d'un rapide. Déjà la glace cède sous les bêtes; elles enfoncent peu à peu dans l'eau et n'obéissent plus à ses ordres.

Il appelle son compagnon qui, par bonheur, entend ses cris et court vers lui de toutes ses forces.

— Ne « grouillez » pas un poil, mon père !

Monté sur ses larges raquettes, l'Indien s'approche prudemment, prend le collier des animaux et les arrache l'un après l'autre; il retire enfin la voiture, sauvant l'Oblat d'une mort atroce.

Ce dernier rend grâce à la Vierge de l'avoir si bien protégé; car un seul instant de retard l'aurait forcé à hiverner sous les glaçons de la rivière ...

Et ce n'est pas encore assez. En arrivant sur un grand lac, un ouragan s'y déchaîna avec une violence effarante. Le père n'avait rien vu de tel: tous les enfers se souvelaient ! On ne voyait rien à dix pas. Les chiens ne voulaient plus marcher. Les rafales soufflaient dans la face et pénétraient sous les habits. Il fallut rentrer dans les bois jusqu'à ce que le calme vînt 7 .

Ce sont là des mésaventures que le père Ovide subit pendant les courses hivernales.

Il faudrait ajouter encore la privation de nourriture. Dans un voyage en traîne à cheval chez les païens de la Montagne , le sac à vivres s'égara. Pour se trouver de quoi dîner, il dut demander à la bête de partager sa « portion d'orge ».

Tout va pour le mieux quelquefois: les provisions sont suffisantes; les chiens sont lestes et vigoureux; les guides alertes; le temps, serein; et pour mettre un comble au confort, on trouve une loge pour coucher. Eh bien ! il faudra voir pourtant si tout ira bien jusqu'au bout ...

Précisément, le père Ovide campa, un soir dans une hutte où plusieurs voyageurs s'étaient joints à la maisonnée. Quand vint le moment de dormir, les hôtes se rangèrent sur le sol comme des sardines en conserve; mais trois personnes restaient debout. On eut beau combiner les places, impossible de les caser ! Il fut finalement décidé d'éteindre le feu du foyer pour qu'elles puissent y passer la nuit 9 !

Au sein de toutes ces misères, le père Charlebois vit content.

Quand il s'élance, raquettes aux pieds, sous la bise, la neige, le froid, il s'encourage à la pensée des Cris indigents qui l'appellent; son souvenir s'envole au loin et il chantonne des cantiques qui le consolent du vieux temps; son esprit monte vers le ciel en une prière à Marie.

Dans les sentiers du Keewatin, il va, errant, le coeur en fête, car en suivant « le pas des chiens », il peut égrener des Avé ...

Références

1 M s ` O. CHARLEBOIS, o.m.i., Echo du Cumberland, 10 février 1890.
2 ID., Lettre à Mme J. Saint-Denis, Cumberland, 16 novembre 1900.
3 E. NADEAU, Toujours Lui, dans J.-M. PÉNARD, o.m.i., M g ' Charlebois, Notes et souvenirs, p. 221.
4 M" O. CHARLEBOIS, o.m.i., Lettre à son frère Guillaume, o.m.i., Lac- Pélican, 31 décembre 1887.
5 ID., Privatim, 27 janvier 1891. LE PAS DES CHIENS 97
6 ID., Lettre à son père, A bord du North-West, 12 juin 1890. Copie certifiée.
7-ID., Journal, 22 mars 1888
8 In ., Voix du jeune missionnaire, 18 février 1896.
9 In ., ibid., 9 février 1900.

 
 
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P-Germain-Lesage.o.m.i.-Mgr.Ovide-Charlebois-CHAP-XV-Pas-de-repit-1.html

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P-Germain-Lesage.o.m.i.-Mgr.Ovide-Charlebois-CHAP-XV-Le-coeur.html

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