
Je désire bien peu conserver cette vie de la terre: il n'y a que le bien des âmes qui m'y retient 1 .
M gr CHARLEBOIS. Pour supporter la solitude, l'exil, les hommes, la nature, il faut que l'apôtre ait un but auprès duquel tout semble vil. Sans un idéal surhumain, il désirerait retourner dans la patrie de son enfance, où il pourrait faire plus de bien ... Il souffre tant pour quelques âmes qui n'apprécient pas ses labeurs ! Il travaille, il peine et il prie; il se ruine rapidement et tout cela, en apparence, obtient si peu de résultat: les conversions, si peu nombreuses; les baptêmes; les extrêmes-onctions; le catéchisme des enfants; un ou deux sermons, le dimanche, pour un auditoire ignorant ... Alors qu'en son pays natal la moisson serait si aisée. Mais le père Ovide, naguère, entendit monseigneur Grandin expliquer à des scolastiques quel immense amour du bon Dieu est nécessaire dans le Nord-Ouest 2 ; pour acquérir un tel amour il veut endurer tous les maux. Oui, c'est très vrai, répète-t-il, pour demeurer parmi ces gens, il faut aimer « bien gros le bon Dieu ». Car le missionnaire apprend vite que la carrière où il se lance est une mort quoti dienne: mort à soi-même, à ses désirs, à ses sens, à sa volonté; mort à tout, sauf à son âme qui, elle, y trouve la vertu. En un jour, on s'y sanctifie plus qu'en une année chez les blancs. Si vous voulez devenir humble, patient, détaché de la terre, venez chez les Indiens, dit-il. Ces qualités y sont requises. Sans elles on manque son coup 3 . Il faut fermer les yeux souvent, voir les vertus plus que les vices, être paternel, sympathique 4 . C'est qu'en vérité, « tout est là: se faire estimer et aimer 5 ». Mais tout amour est mutuel; pour être aimé, il faut aimer. L'apôtre doit chérir ses gens. Qu'il se demande quelquefois: à la place de mes ouailles, comment voudrais-je être traité 6 ? Par suite, il se montrera doux, obligeant, calme et tolérant. Les Cris, se sachant estimés, accourront auprès de lui; ils seront heureux, l'écouteront, ils l'appelleront « notre père » et, de la sorte, tout ira bien; la paix, la concorde régneront. « Donc, première chose: aimer, aimer 7. » Il faut cependant un amour concret qui se prouve par des actions, qui transperce dans les reproches, semblable à celui de nos mères:parce qu'elles nous aimaient réellement, elles savaient nous faire plaisir en nous accordant une image, un bonbon, un « gratin de bouillie 8 »
Il faut faire de même dans le Nord. Les Indiens sont de grands enfants; il faut leur être sympathique, comprendre leur esprit, leurs coutumes et apprendre à les supporter.
Un soir sans lune, le père Ovide se préparait à reposer quand un fidèle se présente, le malheur peint sur le visage: — Je m'en viens te chercher, mon père. — Y a-t-il un malade chez vous ? C'est pour que tu viennes baptiser le nouveau-né de mon beau-frère. — Pourquoi ne l'apporte-t-il pas ? — Il faut que ça se passe en secret, car l'épouse, qui est protestante, veut éviter les bavardages et les reproches de la famille. Ce n'était certes pas gai de parcourir un mille et demi, en raquettes, dans la « noirceur », malgré la neige, le froid, le vent ... Mais le père qui connaît les Cris et leur terreur des commérages se prépare et part aussitôt, suivant les traces de son guide aux longues jambes, aux pas géants. Il s'approche furtivement pour déjouer l'oeil des voisins, et entre « sur le bout des pieds »
Un lumignon éclaire un coin; l'Oblat y dispose les objets indispensables au sacrement. Pendant que les enfants sommei lent, étendus ça et là par terre, le père, la mère, les grands parents assistent à la cérémonie. — Quand le baptême est terminé, l'Oblat revient « seul comme un homme », heureux d'avoir fait un chrétien 9 . Il lui faut toujours être prêt à abandonner son travail, le foyer chaud et la chapelle, pour causer avec tous les gens, pour les suivre dans leurs forêts. Il ne peut afficher d'horaire indiquant à ses visiteurs les heures de parloir, de prière, d'occupation et de repos. Les Indiens n'y comprendraient rien, car le prêtre est là pour eux seuls. Aussi ils viennent au hasard parler du soleil, de la pluie, quêter du tabac ou du sel, un scapulaire, un chapelet. Ils se présentent à tout moment désireux de se confesser; et, chaque fois, le missionnaire les accompagne à la chapelle pour y absoudre leurs péchés, qu'ils racontent, avec leurs vertus, en d'interminables discours. Mais toujours il faut rester doux, car en pratique, c'est cela aimer réellement son peuple et désirer lui faire du bien. La plus grande joie du père Ovide c'est d'enseigner la religion aux enfants pour la communion, aux protestants pour le mariage ou, surtout, pour la conversion. Il doit être là à toute heure: s'il les remet au lendemain, il ne les verra certes plus. Après trois ans de pourparlers il obtint qu'une protestante lui laisse instruire ses fillettes, deux orphelines catholiques; il dut tout d'abord les vêtir, car elles étaient déguenillées, puis il commença le catéchisme.
Elles n'étaient pas des puits de science ! Elles ignoraient tout du bon Dieu, du ciel, de l'enfer, du péché. Elles ne savaient pas leurs prières, pas même le signe de la croix. Elles n'avaient appris qu'une chose, c'est qu'il existe un matchayis — le démon — terreur des Indiens. Aussi furent-elles impressionnées en voyant, dans le catéchisme, l'image de leur vieux matchayis rôtissant aux feux éternels " Le père Charlebois est heureux quand il instruit des ignorants; il en oublie toutes ses peines et les regarde comme un rien au prix du bonheur qu'il ressent. Mais c'est une joie passagère; il ne catéchise pas toujours, et pour pouvoir se faire comprendre, il doit travailler et souffrir. Au début de son ministère, ce fut un réel martyre. Non qu'il n'aimât pas à prêcher — il l'aurait fait à coeur de jour, — mais parce qu'il croyait ennuyer. Ce fut, avec la solitude, le plus pénible des supplices 11 . Car ce n'est pas une sinécure d'exposer les mystères de foi dans le dialecte des Cris.
Il s'appliqua avec ardeur à étudier cet idiome, à le maîtriser de son mieux. Au témoignage du père Bonnald ses progrès furent merveilleux. En moins d'une année, paraît-il, il sut intéresser tellement qu'on se rendait au catéchisme aussi joyeusement qu'aux noces 12 !
Il s'ingénia à réussir: il interrogea l'auditoire et écrivit tous ses sermons 13 . Il tint surtout à être clair après avoir ouï un Métis lui dire d'un orateur connu: Il prêchait effrayamment ben, niais nous autres, on comprenait rien 14 !
Notre Oblat eut plus de succès. Après quelques sermons en cris, il fut chaudement félicité. Mon père, lui dit un auditeur, nous vous comprenons parfaitement; ce que vous prêchez est très beau. Mais je n'aime pas une chose; c'est que vous dites « mes amis » au lieu de dire « mes enfants ». Nous vous appelons « notre père », et vous nous appelez « vos amis ». Ça n'est pas dret, ça, il me semble 15 .. .
Le père Charlebois fut ravi; il comprit qu'aux yeux de ses gens il était déjà un vrai père. Ceci démontre qu'ils l'aimaient. Lui-même les aimait davantage, d'un amour pur et dévoué qui ne reculait devant rien pour faire progresser leur vertu.
Ainsi, un matin de carême, une femme éplorée raconte que son époux l'a battue. Chaussant aussitôt ses raquettes, l'Oblat franchit deux milles, à jeun, dans la neige qui monte aux genoux, pour aller sermonner l'Indien. Il le trouve assis dans la loge et dorlotant le dernier-né.
Sans nuls ornements oratoires, le père exposa son sujet. Mais le digne fils d'Adam et d'Ève inventa de vaines excuses qui furent réfutées sur le champ par un discours en «plusieurs points »; pour bouquet spirituel, le père Ovide lui promit qu'au moindre cas de récidive il l'enverrait se corriger dans la prison de Régina, en attendant l'éternité dans celle du fameux Matchayis. Notre mari fut effrayé par cette double perspective et il envoya son garçon porter un châle à la victime pour qu'elle revienne sans retard.
Ce Cris était un dur-à-cuire; on le surnommait « le bois dur »; il fallait que le missionnaire eût une autorité puissante pour le convertir de la sorte 16 .
Malgré les défauts de ses gens, le père Ovide se console en constatant que leurs vertus s'embellissent et se multiplient Il semble que le bon Dieu même protège avec amour ses Cris.
Par un luisant matin d'hiver, un bambin d'environ huit ans s'en alla seul, dans la forêt, pour tendre des pièges aux lièvres. Pendant qu'il errait ça et là, le vent apporta des nuages, la neige tomba à gros flocons et la nuit ensevelit les bois sous un froid à fendre les pierres.
On ne dormit guère au logis: le marmot, certainement, serait gelé dans la tempête. Mais quelle joyeuse surprise quand il arriva, le matin ! Sa gibecière était remplie et ses joues rouges comme des pommes. La maman éplorée demande:
— Comment as-tu passé la nuit, dehors, sans nulle couverture ?
— J'ai allumé un petit feu. J'ai pris ensuite un bon souper, puis j'ai fait deux fois ma prière en pensant comme il faut à Dieu. Je me suis couché sur des branches où j'ai dormi jusqu'à l'aurore.
« N'est-ce pas là un bel exemple de la foi de nos Indiens 17 ? »
Le père Ovide raconte encore qu'un Cris fut cinq jours inconscient. Sa mère priait auprès de lui afin qu'il reprît connaissance et demandât pardon à Dieu. Enfin, après une longue attente, le moribond ouvrit la bouche et la maman qui s'approcha l'entendit, très distinctement, faire un acte de contrition. À peine quelques instants après, il expira paisiblement. Son âme fut reçue, sans doute, par les élus au paradis.
Un jour, le père Charlebois assista un enfant malade: son premier baptisé du Pas. Le malheureux agonisait sous la tente du missionnaire. Le gazon lui servait de lit; des loques étaient son oreiller. Malgré la violence du mal, il demeurait patient et calme. Son âme était paisible et pure; un angelet sous des hail lons ! Lui parlait-on de nourriture, il ne trouvait rien à répon dre, mais si le père lui disait: « Allons ! mon Louis, fais ta prière », il commençait le « Notre-père » et poursuivait jusqu'à la fin 18.
Bientôt le pieux garçonnet alla rejoindre son Jésus.
Plus tard, c'était encore au Pas, on appela le père Ovide pour administrer un Métis; le malheureux gisait par terre, n'ayant qu'un drap pour se couvrir, de vieux chiffons pour s'appuyer et, pour se nourrir, du poisson. Sa toux l'empêchait de dormir. Mal gré sa gêne et sa souffrance, on ne l'entendait pas gémir. « Je suis content, dit-il au père, et je ne crains pas de mourir maintenant que tu m'as absous et que tu m'as donné l'hostie ... »
Un jour, se tournant vers les siens, il leur demanda de prier, parce qu'il allait bientôt partir. Sans croire que la fin était proche, ils récitèrent un chapelet. Il répondit distinctement, passa le rosaire à son cou, puis dit à ceux qui l'entouraient: « Voilà Jésus-Christ et sa Mère qui s'en viennent pour me chercher ... » Il baisa sa femme et sa fille: « Ne pleurez donc pas, leur dit-il, je serai si heureux là-haut ! » Et il expira doucement 19 .
D'aussi belles morts sont, pour l'apôtre, une ineffable récompense. C'est précisément pour les âmes qu'il accepte son rude exil. Les voir ainsi quitter la terre dans la sainte amitié de Dieu lui fait oublier ses souffrances; il ne désire plus autre chose que d'aller retrouver au ciel les brebis de son cher troupeau 20 .
Quand, au matin du nouvel an, les fidèles du Pélican ou de la mission Saint-Joseph se prosternent tous à ses pieds pour être bénis tour à tour, il est ému, comme autrefois, lorsque son père le bénissait 21 . C 'est lui, maintenant, qui est père, père des Cris qu'il veut sauver. Et sa paternité sublime, participant de celle de Dieu, lui fait oublier misères, ingratitudes, ennui.
Son coeur est attendri, peut-être, parce qu'il songe à sa patrie, mais son âme est heureuse et fière, puisqu'elle a appris à faire le bien .
Oui, pour faire du bien à des hommes, il faut aimer, aimer, aimer ...
Références
1 ID., M gr O. CHARLEBOIS, o.m.i., 20 juin 1893.
2 In., Journal, 7 août 1888.
3 ID., ibid.
4 ID., Lettre au père L. Moraud, o.m.i., Le Pas, 9 novembre 1932.
5 In., Lettre au père H. Thiboutot, o.m.i., Le Pas, 17 novembre 1930.
6 ID., Lettre à son frère Charles, o.m.i., Cumberland, 17 décembre 1897.
7 ID., Lettre au père S. Dumais, o.m.i., Le Pas, 1" septembre 1933.
8 ID., Lettre au père L. Moraud, o.m.i., Le Pas, 20 février 1917.
9 ID., Echo du Cumberland, Le Pas, 13 février 1890.
10 ID., Privatim, 14 mai 1891.
11 ID., Ibid., 11 août 1888.
12 ID., ibid., 6 septembre 1888.
13 ID., ibid., 26 avril 1889; 25 janvier 1891.
14 ID., ibid., 7 janvier 1889.
15 ID., ibid., 17 mars 1889.
16 ID., Journal, 11 mars 1888.
17 ID., Voix du jeune missionnaire, 27 décembre 1891.
18 ID., ibid., 26 juin 1893.
19 ID., ibid., 29 mars 1897.
20 ID., Lettre à un scolastique oblat, Cumberland, 3 mars 1888. Aussi, ID., Echo du Cumberland, 5 mai 1889.
21 ID., Journal, 8 janvier 1889. |