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Pauvres malheureux |
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M sr CHARLEBOIS. Lorsque, par les longs soirs d'hiver, le père Ovide entend le vent qui siffle dans les sapinières, il songe à ses pauvres Indiens, pressés sous leurs loges ou leurs tentes, mal protégés contre le froid. Il éprouve un serrement de coeur en considérant leurs misères et leur destin de parias. Il laisse aussi vaguer ses rêves, revivant le beau temps passé. Il avait désiré l'exil, la rude vie du missionnaire; et il la trouve, maintenant, plus rude qu'il ne l'avait cru. Il avait voulu des conquêtes, des souffrances, des conversions; il s'était proposé d'unir, autour de son petit clocher, une élite de vrais fidèles qui consoleraient le Très-Haut. Il se souvient qu'à son départ, on lui avait chanté, naguère: Ce cantique était si touchant dans la tristesse des adieux Mais aujourd'hui, plus que jamais, il fait bon implorer encore: Ô bonne Mère du missionnaire, Sois son appui, veille sur lui ... Et l'Oblat demande à la Vierge de guider ses pas haletants afin qu'il ne se lasse pas dans la carrière qu'il a choisie. Car dans sa nouvelle patrie, il sent, parfois, l'exil du coeur. Lorsque les anciens souvenirs se portent à l'assaut de son âme, il aimerait tant la présence d'un ami qui saurait l'aider ! Mais en ces plages désolantes, c'est le néant de l'affection. Parmi tous les gens qui l'entourent, il se rencontre des vertus, mais ni sympathies, ni savoir, ni tendresse, ni nobles idées. C'est la platitude des êtres, des esprits comme des horizons. Mais son âme sacerdotale n'est pas vaincue par ces pçnsées. Il chérit, comme un bon pasteur, le troupeau commis à ses soins. Dans ces savanes solitaires, il saura bien créer l'amour. Déjà maintes âmes confiantes viennent s'abreuver à sa foi et pratiquent ses enseignements. Parmi les Indiens comme ailleurs, l'épine se cache sous la rose. Il faut donc supporter la croix pour attirer les coeurs bizarres avec qui l'on vit chaque jour. Oui, quel martyre que ce contact avec un peuple sans culture, sans idéals et sans beautés ! Pendant des heures et des heures, il faut supporter l'éloquence de quelques natifs désoeuvrés qui croient faire plaisir à leur prêtre en s'entretenant avec lui. Le père ne peut les éconduire: ils diraient qu'il ne les aime pas et ils ne viendraient plus à lui. Il faut donc veiller constamment à ne pas les indisposer. Ils ne sont pas faits « comme les autres 2 » .. . Parce qu'il s'intéresse à leur âme, à leur bonheur, à leur salut, le père Ovide oublie leurs vices et s'apitoie sur leurs misères. Lors que, l'hiver, la neige tombe et que le vent siffle au dehors, il souffre pour ces pauvres hères, ces va-nu-pieds, ces meurt-de-faim, au x prises avec le froid qui tue; n'a-t-on pas vu, hier encore, un homme se geler dans les bois 3 ! L'Oblat, se faisant tout à tous, sait découvrir quelques vertus, de la candeur et de l'esprit. Il ne faut pas s'imaginer que tous les Indiens déraisonnent; les idiots sont rares chez eux. La plupart sont remplis d'humour et surpassent en saillies fines les blancs les plus spirituels. Quand ils bavardent autour du feu, après un long jour de voyage, se racontant les aventures et les incidents survenus, ils ornent leurs récits de bon mots, de boutades qui charment et amusent 4 . Tels ces deux guides campants un soir dans un nuage de moustiques. L'un d'eux interroge soudain: — Qui donc a fait les maringouins ? — C'est le bon Dieu, répond le père. — Ah ! non, bien sûr, il est trop bon: c'est plutôt le mauvais esprit 5 I À l'époque où le père Ovide arriva au lac Cumberland, les Cris n'étaient plus ces barbares qui s'entretuaient autrefois. Depuis la venue des « traiteurs » et surtout des missionnaires, l'on ne voyait plus de batailles; les famines devenaient rares; les Indiens se civilisaient, changeaient leur moeurs et leurs coutumes, s'instruisaient, devenaient meilleurs. En même temps que le paganisme, ils rejetaient leurs jongleries, leur férocité, leurs magies, leurs charmes et leurs superstitions. Et les scènes tragi-comiques décrites par les explorateurs ne se produisaient presque plus. Ils avaient retenu quand même, quelques individus du moins, des habitudes et des pratiques qui paraissaient leur être innées. C'est ainsi que, par exemple, ils prenaient des « bains de vapeur », par plaisir ou par maléfice, comme traitement hygiénique o u comme cure antifébrile. Quoi qu'il en soit, pour ces bains là, on dressait une tente pour y conserver la vapeur. Des pierres étaient chauffées à blanc, puis disposées dessous la loge où elles étaient aspergées d'eau. Les « baigneurs » entraient dans l'étuve et y restaient aussi longtemps que leur orgueil ne cédait pas. Finalement, n'en pouvant plus, ils se précipitaient dehors, se jetant dans l'eau ou la neige pour calmer le feu dévorant: imprudence souvent fatale 6 . Le savoir médical des Cris n'était pas le seul en défaut. Ils ignoraient toutes les sciences, mais ils restaient convaincus d'être de vrais Pic de la Mirandole. Ainsi , le vieux Mipitadent condescendit, un bon matin, à initier le père Ovide à tous les secrets des orages. La foudre, lui expliqua-t-il, est causée par de gros oiseaux dont les yeux allument les éclairs. Dans leurs colères, ils lancent des cris produisant le bruit du tonnerre. Quant à la pluie, c'est la salive qui leur échappe dans les combats ... Lorsqu'ils s'irritent contre les hommes, ils frappent de leur bec acéré les arbres, les pierres, les vivants mêmes. Ils brisent surtout et emportent les assiettes qu'ils trouvent au dehors. C'est pour cette raison que les Cris entrent tous leurs biens dans leurs loges lorsque les gros oiseaux se fâchent ... Par cet enseignement doctoral, le vieux Mipit était certain d'avoir grandement instruit le père 7 ! Tels étaient donc alors ces gens: de grands enfants nourris de rêves. Et telle était, à chaque jour, à chaque mois, à chaque année, la kyrielle des fadaises que le missionnaire subissait. Le développement des idées se ressentait de l'indigence et n'était pas mieux que néant. Comment les Cris pouvaient-ils être des philosophes ou des artistes ? Il leur fallait, au jour le jour, chercher une proie fugitive dans les forêts ou sous les eaux. Des poissons, des oiseaux, des bêtes leur fournissaient nourriture, habits, armes, et logement ! Ils ne pouvaient thésauriser: quand le gibier disparaissait et les forçait à émigrer, ils devaient transporter leurs biens dans une frêle embarcation où l'espace manquait pour tout. En cette lutte âpre pour la vie, il ne restait aucun loisir pour l'hygiène, l'étude, les arts. La félicité de ces peuples consistait en des boucheries; ils n'avaient guère qu'un idéal: parvenir à se rassasier ! Quand les caribous, par milliers, descendaient des terres stériles, la tuerie était colossale: la viande s'étalait partout, sous les rayons d'un soleil chaud ou à la fumée d'un foyer; en séchant ainsi peu à peu, elle devenait incorruptible. Les femmes pilaient ces jambons avec des meules de pierres plates, les faisaient bouillir dans la graisse, les transformaient en piinikan conservé dans des sacs de peau pour les jours mauvais à venir. Le menu ordinaire des Cris comprenait différents poissons, souvent d'une fraîcheur douteuse. La venaison était plus rare. Quand le chasseur rentrait bredouille, l'on sacrifiait la viande fumée, ou bien encore, le piniikan. Et si la guigne continuait, si le fusil ne tuait rien et si les filets restaient vides, la famine régnait au camp et l'on se couchait sans souper, rêvant d'un meilleur lendemain. Mais les mamans reposaient-elles quand elles entendaient leurs marmots pleurer et crier sans relâche parce qu'ils n'avaient rien à manger 8 ? Le missionnaire, lui aussi, doit se contenter de ces mets qui, en soi, sont peu alléchants. Mais avec l'aide de la grâce, il vient à s'y habituer. Il prévoit mieux que ses ouailles et amasse quelques provisions de légumes, de thé, de farine, de sucre, de lard fumé, qui serviront, dans la disette, à nourrir la tribu entière. Quand les fidèles n'ont plus de vivres, il faut bien leur venir en aide; par charité évidemment, mais aussi par apostolat, car ils devraient s'enfuir au loin pour y chercher leur subsistance et la chapelle resterait vide. Le prêtre les assiste un peu pour qu'ils demeurent auprès de lui et reçoivent quelque instruction. Ils viennent donc, chacun leur tour, pour quémander à qui mieux mieux. Tantôt ils veulent de la farine — apisis pakkwesigan — pour se cuisiner un ragoût; tantôt c'est du sel qu'ils désirent — apisis siwittagan — ou surtout, c'est un peu de thé; car sans thé, tout comme sans tabac, les Cris préféreraient mourir 9 . Ainsi, comme les oiseaux de l'air, ils vivotent au jour le jour, attendant une meilleure veine 10 . Lorsqu'il arrive, heureux hasard, que l'abondance règne au village ou qu'une noce s'y célèbre, on bamboche joyeusement, quitte à jeûner les jours suivants. Au Pélican, le père Ovide prit part, une fois, à un gala. Il célébra le mariage, ayant dispensé des trois bans, de parenté, d'affinité, peut-être d'autre chose encore. Puis il assista au festin. Tout fut superbe, car il faut dire que l'hôte n'était pas simple Indien, mais un Métis de la noblesse. Ainsi, à la place d'un sac, mis sur le plancher raboteux, on se servit d'une vraie table recouverte d'une nappe blanche. Au lieu de s'accroupir par terre, près de la chaudière de viande dans laquelle on plonge ses doigts, on put s'installer sur des bancs et devant d'honnêtes couverts, avec cuillers, couteaux, fourchettes. Le menu y fut plantureux; une outarde cuite à l'étouffée, des canards bouillis dans de l'eau, de la « banique », du thé, du sucre, du sirop de sève de bouleau, des poudingues et des confitures .. . Le missionnaire trôna au centre et servit chacun des convives. A sa gauche siégèrent les notables; à sa droite, les nouveaux époux. L'on attendit pour commencer que tous aient reçu leur portion. On changea d'assiette à chaque plat ... Après une première tablée pour la seule aristocratie, suivit une autre de « haut peuple s; une troisième de « moyen peuple ; une quatrième de « bas peuple ; une dernière de « gens de rien » ... C'est dire que les villageois s'empiffrèrent tous gratuitement. Quand le festoiement fut fini, le soir tombait autour du lac. Les réjouissances commencèrent. Un des violoneux du village en promenant son vieil archet sur les deux cordes du crin crin, créa la musique entraînante: zing, zing, zing, zing, boum, boum, boum, boum ... ! On fit plus de bruit que de mal ! Et la sauterie fut modeste .. . Les danseurs ne se touchaient point et les hommes étaient seuls souvent. Et c'est une chose si rare qu'une soirée au Pélican ! Pauvres malheureux qui s'amusent pour oublier leur tristevie ! Et tandis que la ritournelle s'éternise sur le violon et que menuets et quadrilles se multiplient dans la nuit calme, l'Oblat médite en sa cellule. Il songe au bonheur d'un moment qui ravit ces infortunés; il se rappelle les joies pures des veillées, à Sainte-Marguerite ... Mais pour cent ans de ces plaisirs il ne donnerait pas un seul jour, vécu dans sa froide chambrette, sous le même toit que le Seigneur 11 Références |
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