DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
l'Évêque errant
Titre de la page:

CHAP-I-
L-Souvenirs-d-enfance.html

Nom de l'auteur:
P-Germain-Lesage.o.m.i.-
Mgr.Ovide-Charlebois-

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

Souvenirs d'enfance

Les souvenirs d'enfance ne s'effacent que difficilement 1 .

Mgr CHARLEBOIS.

Depuis deux ans, le père Ovide évangélise le Nord lointain. Deux ans, depuis qu'il a dit adieu à sa famille tant aimée ! Deux ans vécus en solitaire à Saint-Joseph du Cumberland!

Il y a prié, travaillé, prêché, voyagé et pleuré. Il a appris la langue crise: la morphologie, les accents. Il s'est appliqué de tout cœur à aimer son exil, ses gens. Il fut le père des indigènes que l'obéissance, voix du ciel, lui avait donnés en partage avant même qu'il montât à l'autel.

Ses mains sont devenues calleuses au contact des avirons; ses bras se sont endoloris aux durs labeurs du charpentier; ses pieds ont saigné maintes fois dans les ronces et sur les raquettes; tous ses membres se sont meurtris sur les rivières ou dans les bois, à force d'errer sans répit pour sauver des brebis perdues.

Chaque jour, durant ces deux années, le devoir dicta la souffrance, un sacrifice terne et sans fin que nul n'apprécie ici-

bas. Le père Charlebois n'a eu peur ni de l'exil, ni du travail; il a gardé fraîche et sereine l'ardeur qui l'animait jadis.

Pourtant, en ce soir de novembre, le souvenir des disparus, la tristesse froide de l'automne réveillent en lui l'esprit du rêve ... Souvenirs qui ne s'effacent point ! Images qui revivent, si belles ! lac Charlebois, Sainte-Marguerite: comme le coeur vous est attaché 2 !

Au lac Pélican donc, dans la forêt nordique, les Indiens quittent la chapelle en ce dimanche du mois des morts. Vêtus bizarrement de chauds vestons fourrés, de mocassins multicolores, de châles ou de bonnets de peau, Crises et Cris, la pipe au bec, s'en retournent vers leurs taudis.

Les jeunes gens restent tout près, jouant sur la glace nouvelle qui miroite au soleil couchant; ils glissent, à défaut de patins, sur le cuir souple des savates; ils badinent, ils chantent et rient. La nature respire le calme; c'est jour de fête, tous sont heureux.

Mais cette joie oublie la chambre où le père Ovide, pensif, s'appuie sur une table fruste pour écrire à son frère cadet quelques secrets affectueux. Une larme brille à sa paupière et son coeur bat éperdument.

C'est que sa pensée le reporte vers ceux qu'il aime avec tendresse et qu'il croit ne jamais revoir.

L'Oblat, au tréfonds de son âme, ne regrette point son sacrifice; mais il reste un homme, faible encore, dont les pleurs sont tout près des yeux. Il prie, tut en guidant la plume, et demande que le Dieu fort soutienne « son trop faible courage 3 » .. .

Tandis que sur la glace vive les voix étranges des gamins s'élèvent en un ramage heureux — ils ne sont pas exilés, eux, en ces savanes monotones, — le regard du missionnaire ne voit que des horizons plats, le lac glacé du Pélican, les pyramides étriquées des épinettes et des cyprès couvrant les steppes infinies, des rocs épars et tourmentés, semblables à des verrues géantes, puis il se perd dans le ciel bleu, entraînant l'esprit qui s'envole, bien loin, au pays de l'enfance ...

Un clocher reluit dans le rêve, celui de Sainte-Marguerite, ornant de reflets argentés les cimes vertes des montagnes. Un visage sourit à côté: c'est monsieur le curé Arnault, rappelant les dimanches, les fêtes, et tant de messes matinales servies, naguère, avec amour, dans le froid mordant des hivers !

Puis dans la forêt silencieuse, une route s'ouvre, déserte, charmante, en ondulations vierges. Après une croisée de chemins et un détour brusque, apparaît, comme une vasque verdoyante, le lac Charlebois, l'eau pure où se mire le firmament, et dont notre Oblat reconnaît toutes les rives, toutes les criques, tous les endroits les plus secrets qui ensorcellent les pêcheurs.

Oubliant le Pélican terne, le père Ovide se ressouvient de la féérie que les automnes créent en ces monts si familiers. Dans les vallées et dans les plaines qui sèment aux vents leur frondaison, il entrevoit les mousses brunes où se tapissent les feuilles fanées, l'émeraude des sapinières survivant au froid hivernal, le coloris éblouissant des ormes, des bouleaux, des trembles, dont les nuances polychromes font ressortir, comme un joyau, la pourpre royale des érables.

Tout à l'entour du lac coquet, la ferme déploie ses jardins, ses emblavures et ses chaumes, sur les versants capricieux des monticules défrichés.

Quand Hyacinthe Charlebois vint coloniser ce domaine — Ovide était alors bébé, — des futaies vingt fois séculaires recouvraient le terreau fertile. Les frênes, les érables, les chênes s'agrippaient tenacement au sol. Mais les bras, vifs et courageux, avaient vaincu le « bois debout » pour faire germer bientôt le blé, l'orge, l'avoine, le sarrasin. Les cloches, au cou des bestiaux, tintèrent dans les abatis leurs éternelles sérénades.

Tout près de l'onde, là où les rives se rapprochent en un détroit, se dresse la maison, toute petite, qui abrite des coeurs si grands. Et sur l'écran du souvenir, le père Charlebois voit l'étage où s'entassent les lits étroits, la grand'salle où l'on vit ensemble la belle vie de ceux qui s'aiment, la chambrette où mourut sa mère.

Ovide connut peu sa maman que le ciel ravit jeune encore. Mais il se rappelle la voix énergique, aimable et pieuse, qui lui avait montré jadis à prier Jésus et Marie. L'évêque de Montréal a dit que cette femme incomparable avait légué à ses enfants les meilleures de leurs vertus 4 .

Quelle n'est pas votre joie, ô mère, de savoir, dans le paradis, que cinq de vos fils seront prêtres, qu'ils devront à votre mérite le pouvoir d'immoler l'hostie !

Vous avez peiné sans relâche afin de faire instruire vos fils et de les donner ensuite à Dieu. Et si c'eût été nécessaire, pour réaliser vos désirs, vous vous seriez contentée même, selon votre expression charmante, d'une pitance de « galette sèche », à tous les repas, tous les jours 5 ...

Il est digne d'une telle épouse, le brave Hyacinthe Charlebois, lui qui, chaque jour où l'on festoie, songe avec larmes à son Ovide exilé, loin chez les Cris. C'est un patriarche d'antan, équitable, ferme, économe: le gaspillage est un crime lorsqu'il faut rassasier à table un essaim de quatorze enfants 6 !

Le missionnaire se revoit au milieu de ses frères et soeurs. On le surnommait « gros rougeaud ». Il était sanguin, roussâtre, joyeux, affable et sans défaut. Ses cheveux d'or, son minois rose attiraient toutes les caresses. Il n'aurait eu, rapporte-t-on, ni caprices, ni maladies, et se serait montré précoce pour marcher et pour travailler 7 . Mais il était, en vérité, un enfantelet comme tout autre, car Armantine, son aînée, devait le dorloter la nuit 8 . Sans le vouloir, et c'est normal, il causait des désagréments à l'instar de tous les bébés. Mais avec l'âge et la raison, il devint vite un vrai modèle. La maman, toute la maisonnée s'appliquait à lui enseigner les prières de chaque jour, le travail et la charité, les vérités eucharistiques pour préparer la communion. Plus tard, l'évêque remarqua, au choeur de Saint-Marguerite, cet angélique adolescent pareil à « une jolie statue »; il en parla au bon curé et favorisa ses études 9 .

Le père Ovide se voit encore, avec Guillaume et Alcide, assis sur le sofa de la grand'salle, pendant que les autres sommeillent. Le gai trio ferme la porte et veille, chantant à l'unisson d'antiques et naïves romances:

Petit Jésus, petit Agneau,

Faites de mon cœur un berceau; Petit enfant de Bethléem,

Je vous adore et je vous aime .. .

ou cette ballade ingénue:

P'tit Jésus, bon jour,

Mes délices, mes délices; P'tit Jésus, bon jour,

Mes délices, mon amour !

Mais le souvenir de Noël domine ce passé bienheureux comme un aimable enchantement !

Nul ne voulait manquer la fête; c'est pourquoi, vers les neufs heures, presque tous partaient pour l'église. Une fois pieusement confessés, ils se rendaient au presbytère où l'excellente madame Arnault racontait des histoires de fées, de fantômes et de revenants. Les chantres y venaient s'exercer: Procule, l'aîné des Charlebois, Noé et Louis Despatis, Félix Lacasse, Zéphir

Dorion, puis mademoiselle Angèle Lafleur, et cette pauvre Basilice qui rendait avec tant de feu le cantique « Tu viens à nous »

Lorsque tintait le « dernier coup », Ovide et ses deux frères cadets revêtaient, à la sacristie, des soutanelles éblouissantes pour le service du saint autel. Le choeur chantait la « messe des anges » avec entrain et piété; puis les solistes, tour à tour, exécutaient des vieux Noëls écoutés avec ravissement.C'était ensuite le retour, sur la route longue et solitaire, illuminée par les étoiles. Enfouis sous une peau de buffle, bercés par les airs des grelots, les petits s'endormaient bien vite, car leurs paupières étaient lasses du scintillement des luminaires entourant la crèche et l'autel.

Mais la soirée n'était point close. Au foyer, la table était mise: un « gros rôti », du pain, des « beignes », invitaient à un « réveillon », traditionnel couronnement de la divine nativité 10 .

Le père Ovide se remémore les joies tendres du jour de l'an, disparues, hélas ! à jamais. Car il va décliner bientôt vers les « bas-fonds » de la vieillesse ... Il écrit, l'âme résignée: « Le monde n'a plus d'attraits pour nous ... Élevons donc nos coeurs vers Dieu. Nous y trouverons un bonheur qui compensera au centuple les jours heureux de notre enfance 11 . » Mais tout ce passé ressuscite et retient l'esprit de l'Oblat qui doit refouler une larme en pensant à la vieille maison où, le permier janvier prochain, les siens se signeront à genoux, sous le geste bénissant du père. Le bonheur y sera moins pur, car les absents seront nombreux. Et l'exilé songe, tout bas: « À quand donc une joie complète où nous serons tous réunis 12 »

Ce ne sera plus sur la terre, mais dans la patrie éternelle !

Sur les ailes du souvenir, il s'envole vers l'Assomption, pendant ses années de collège, ainsi qu'à Sainte-Marguerite, où il passait la fenaison, fauchant, ratelant, fanant et, surtout, « faisant des meulons ». Au javelier, il tenait tête à Luc Charette, son beau-frère, un fermier fort et fier pourtant 13 ; Procule lui- même, son aîné, le vainquait à peine au fléau 14 !

Les ans défilent au cours du songe. L'enfant est devenu jeune homme. Il est déjà rhétoricien et doit préparer son avenir. S'il était le seul être en cause, le choix serait prompt et aisé; son idéal est la prêtrise. Mais son père, dont la vie décline, compte tant sur l'appui d'Ovide que ce dernier reste incertain.

La Providence s'interpose pour dissiper les derniers doutes. Une maladie le terrasse et l'amène si près du tombeau qu'en la fête de la Toussaint il reçoit le saint viatique en même temps que l'extrême-onction. C'est pour lui un signe du ciel, car il a peur, en ce moment, de comparaître devant Dieu; il croit mériter sans nul doute, sinon le gouffre de l'enfer, l'expiation du purgatoire.

C'est alors qu'il saisit vraiment la caducité de ce monde et qu'il décide sans retour de donner sa vie pour les âmes afin « de mieux sauver » la sienne 15 .

Ces souvenirs renaissent tous, doux comme l'amour, forts comme la vie, dans le soir triste de Sainte-Gertrude que le crépuscule automnal enveloppe d'ombre et de froid.

En cette nuit du mois des morts qui baigne les hommes et les choses dans la pensée du paradis, le père Ovide sèche ses larmes, il remercie le Dieu très bon d'avoir exaucé ses désirs, de l'avoir fait prêtre et apôtre. Tout bas, il chante, le coeur en fête, le refrain de son oblation:

Mon Dieu, je renonce à la terre,
À ses richesses, à son or;

Votre croix, douce et salutaire, Sera mon seul bien, mon trésor 16 .

Références

1 Mgr O. CHARLEBOIS, o.m.i., Lettre à une nièce, Le Pas, 29 décembre 1926. Tous les documents inédits cités dans cet ouvrage sont conservés aux archives de l'évêché, Le Pas, Manitoba. A moins d'indication contraire, ce sont des manuscrits originaux et autographes
2 ID., ibid.
3 ID., Echo de Pakitawagan, 17 novembre 1889. Copie manuscrite. SOUVENIRS D'ENFANCE 15
4 P. BOISRAMÉ, o.m.i., Notes sur O. Charlebois. Copie dactylographiée.
5 Mg r CHARLEBOIS, 0.M.1., Lettre à son père, Noviciat Notre-Dame-des Anges, 26 juillet 1883.
6 ID., Lettre à sa famille, [ s. 1., s. d.
7 G. CHARLEBOIS, o.m.i., Souvenirs
8 M gr O. CHARLEBOIS, o.m.i., Lettre à sa soeur Armantine, Prince-Albert, 26 février 1912.
9G. CHARLEBOIS, 0.111.1., Souvenirs.
10 In., L'Union fraternelle, Ottawa, 25 décembre 1898. Aussi, Lettre à son frère Procule, Duck-Lake, 28 décembre 1908, Copie certifiée. 11 Mg' O. CHARLEBOIS, o.m.i., Lettre à sa soeur Alma, Duck-Lake, 22 décem­ bre 1906. Copie certifiée. Aussi, ID., Voix du jeune missionnaire, 29 mars 1897.
12 In., Echo du Cumberland, 2 janvier 1890
13 ID., Voix du jeune missionnaire, 7 septembre 1890.
14 In ., Lettre à son frère Procule, Cumberland, 12 mai 1897. Copie certifiée.
15 ID., Privatim, 1" novembre 1889.
16 C . BARET, 0.M.1., Cantique d'oblation, dans les Petites Annales de Marie- Immaculée, 1896, p. 212-213
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P-Germain-Lesage.o.m.i.-Mgr.Ovide-Charlebois-CHAP-XV-Pas-de-repit-1.html

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P-Germain-Lesage.o.m.i.-Mgr.Ovide-Charlebois-CHAP-XV-Le-coeur.html

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