
Beauté de Notre-Seigneur,
Roi des Anges.
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Sainte Thérèse, au chapitre 28e de sa Vie, parlant de la beauté de l'humanité sainte de Jésus-Christ, dit : "Il lui plut un jour à ce divin Maître, tandis que j'étais en oraison, de me montrer stulement ses mains; beauté en était si ravissante, que je n'ai point de ternies pour le peindre. J'en fus saisie de crainte, comme je le suis toujours lorsque Notre-Seigneur commence à nie faire quelque grâce surnaturelle. Peu de jours après, je vis sa divine figure et je demeurai entièrement ravie. Je ne pouvais d'abord comprendre pourquoi cet adorable Sauveur, qui plus tard devait m'apparaître tout entier, se montrait ainsi peu à peu. Je l'ai compris depuis: c'était à cause de ma faiblesse naturelle. Une créature aussi abjecte et aussi infidèle que moi n'aurait pu supporter tant de gloire réunie. Il le savait, et, dans sa tendre compassion, il m'y disposait peu à peu. Qu'il en soit éternellement béni!
Il vous semblera peut-être, mon père, qu'il ne me fallait pas un grand effort pour contempler des mains et un visage d'une telle beauté. Mais sachez-le, les corps glorifiés ont si beaux, l'éclat surnaturel dont ils brillent est si vif, que l'âme en demeure hors d'elle-même, ainsi cette vue me jetait dans un saint effroi, j'en étais troublée et profondément émue. Mais ensuite la certitude de la vérité de la vision et les heureux effets qu'elle produisait en moi faisaient succéder à la crainte le sentiment de la plus entière confiance.
"Le jour de la fête de saint Paul, pendant la messe, Jésus-Christ daigna m'apparaître dans toute sa très sainte humanité, tel qu'on le peint ressuscité, avec une beauté et une majesté ineffables. Je vous en parlai dans une de mes lettres, pour obéir au commandement exprès que vous m'en aviez fait: mais ce ne fut pas sans peine, car on sent, quand on veut écrire de telles choses, une impuissance qui tue. Je le fis toutefois de mon mieux, et ainsi il serait inutile de le répéter en cet endroit. Je dirai seulement que quand il n'y auait dans le ciel, pour charmer la vue, que la grande beauté des corps glorieux, et celle surtout de l'humanité sainte de Jésus-Christ, le plaisir serait indicible. Si dans cet exil, où il ne nous montre de l'éclat de sa majesté que ce que notre misère en peut soutenir, cet adorable Sauveur nous jette par sa vue dans de tels transports, que serace dans le ciel, lorsque notre âme le contemplera dans toute sa beauté et toute sa gloire."
Je n'ai jamais vu des yeux du corps ni cette vision, quoique imaginaire, ni aucune autre, mais seulement des yeux de l'âme.
"Mais Notre-Seigneur, redoublant de bonté, daigna si souvent m'apparaître dans cet état de gloire, et me fit si bien voir la vérité d'une telle faveur, qu'en très peu de temps je me vis affranchie de toute'Crainte d'illusion. Je reconnus alors combien peu j'avais eu d'esprit : en effet, quand bien même je me serais efforcée durant des années entières de me figurer une beauté si ravissante, jamais je n'aurais pu en venir à bout, tant sa seule blancheur et son éclat surpassent tout ce que l'on peut s'en imaginer ici- bas. C'est un éclat qui n'éblouit point; c'est une blancheur ineffablement pure et suave tout ensemble; c'est une splendeur infuse qui cause à la vue un indicible plaisir, sans ombre de fatigue; c'est une clarté qui rend l'âme capable de voir cette beauté si divine; c'est une lumière infiniment différente de celle d'ici-bas, et auprès de ses rayons qui inondent l'oeil ravi de l'âme, ceux du soleil perdent tellement leur lustre, qu'on voudrait ne les plus regarder.
"Il y a la même différence entre ces deux lumières, qu'entre une eau très limpide qui coulerait sur le cristal et dans laquelle se réfléchissait le soleil, et une eau très trouble qui coulerait sur la face de la terre et qui serait couverte d'un épais nuage. Mais cette divine lumière ne ressemble en rien à celle du soleil ; elle seule paraît à l'âme une lumière naturelle, tandis que celle de cet astre ne lui semble en comparaison que quelque chose d'artificiel, Cette lumière est comme un jour sans nuit, toujours éclatant, toujours lumineux, sans que rien soit capable de l'obscurcir. Enfin elle est telle que l'esprit le plus pénétrant, même après les efforts d'une longue vie, ne pourrait jamais s'en former une idée. Dieu la montre si soudainement, que,. si pour le voir il fallait seulement ouvrir les yeux, on n'en auait pas le loisir. Mais il n'importe qu'ils soient ouverts ou fermés, quand Notre-Seigneur veut, malgré nous cette lumière se voit ; et il n'y a ni distraction, ni résistance, ni industrie, ni soin, qui l'empêchent d'arriver jusqu'à nous. J'en ai fait bien souvent l'expérience, comme on le verra, par mon récit.
"En certaines circonstances, ce que je voyais ne nie semblait être qu'une image ; mais en beaucoup d'autres, il m'était évident que c'était Jésus-Christ lui-même. Cela dépendait du degré de clarté dans lequel il daignait se montrer à moi. Quelquefois, quand cette clarté était moins vive, il me semblait que ce qu je voyais n'était qu'une image, niais une image très différente des portraits les plus achevés. Comme j'en ai vu plusieurs, je puis dire qu'il y a entre cette image divine et le travail du plus habile peintre, toute la différence qui existe entre une personne vivante et son portrait: l'artiste eût-il fait un chef-d'oeuvre sous le rapport de la ressemblance. On ne peut s'empêcher de voir que c'est une chose morte. Ceci explique parfaitement ma pensée, et est de la plus exacte vérité; je ne m'étends donc pas davantage sur ce sujet. Je ne donne pas ce que j'ai dit comme une simple comparaison, car jamais des comparaisons ne sont justes en tout ; c'est une vérité certaine, qu'il y a autant de différence entre cette image de l'Homme-Dieu et les portraits faits de main d'homme qu'entre une personne vivante et ses traits peints sur la toile. En effet, si ce que je voyais était une image, cette image était vivante, et non pas morte; c'était Jésus-Christ même vivant qui se faisait voir à moi, Dieu et hornine tout-ensemble, non comme il était dans le sépulcre, mas tel qu'il était après sa résurrection.
"Quelquefois il se montre avec une si grande majesté, qu'il est impossible de douter que ce ne soit lui. Le plus souvent cela arrive de la sorte après la communion, moment, où d'ailleurs la foi nous assure qu'il est présent. Il se montre tellement maître de l'âme, qu'elle en est comme anéantie, et se sent consumer tout entière en son Dieu. O mon Jésus! qui pourrait peindre cette splendeur de gloire avec laquelle vous vous faites voir en ce moment ? Comme l'âme reconnaît en vous l'arbitre absolu de la terre et du ciel ! Qu'elle comprend bien, à la vue de tant de majesté, que quand mille mondes nouveaux, quand des mondes et des cieux sans nombre sortiraient du néant à votre parole, tout ce domaine ne serait encore rien pour un Souverain tel que vous ! Là, se voit clairement, ô mon Jésus, le peu de pouvoir de tous les démons en comparaison du vôtre, et comment on peut, dès qu'on vous contente, fouler aux pieds tout l'enfer. On ne s'étonne plus de la terreur de ces esprits de ténèbres à votre descente dans les limbes, et de leur désir de trouver mille enfers nouveaux plus profonds les uns que les autrese, pour fuir loin d'une majesté si redoutable. Vous la faites éclater alors aux yeux de l'âme, et vous voulez qu'elle connaisse le souverain pouvoir de votre humanité très sainte unie à la divinité. Là, elle se forme une idée de ce que produira, au jour du jugement, la vue de votre majesté suprême et de votre courroux contre les méchants. Là, Seigneur, elle devient véritablement humble par la vue intime et forcée de sa misère. Là, elle trouve la confusion et le vrai repentir de ses péchés. O mon divin Roi, vous ne lui donnez que des témoignages d'amour, et néanmoins devant tant de grandeur elle ne sait où se mettre, et elle se consume tout entière.
"Pour moi, j'en suis convaincue, quand il paît à Notre-Seigneur de nous découvrir une grande partie de sa majesté et de sa gloire, cette vision agit avec une force telle, qu'aucune âme ne pourrait la soutenir, si Dieu ne la fortifiait par un secours très stirnaturel en la faisant entrer dans le ravissement et l'extase car alors la vision se perd dans la jouissance. Dans la suite, il est vrai, on oublie ce qu'avait d'accablant cet excès de gloire; mais cette majesté et cette beauté de Notre-Seigneur demeurent tellement empreintes dans l'âme, qu'elle ne peut en perdre le souvenir.
"L'âme, après cette vision, se voit toute changée; elle est toujours dans une douce ivresse; elle sent un nouvel amour de Dieu, qui l'embrasse à un très-haut degré. Sans doute la vision précédente où, comme je l'ai dit, Dieu se monte à nous sans image, est plus élevée; mais celle-ci me semble plus en harmonie avec notre faiblesse; car en laissant peinte et gravée dans l'imagination cette divine présence, elle nous aide admirablement à conserver le souvenir et l'utile pensée d'une si haute faveur. Au reste, ces deux visions viennent presque toujours ensemble: ainsi, par la vision imaginaire, on voit des yeux de l'âme l'excellence, la beauté et la gloire de la très-sainte humanité de NotreSeigneur ; et, par la vision intellectuelle, on voit en lui le Dieu qui peut tout, ordonne tout, gouverne tout, remplit tout de son amour.
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Beauté de la très-sainte Vierge.
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Sainte Thérèse, au Chapitre 33e de sa Vie, rapportant une apparition de la Sainte Vierge où elle a pu contempler un instant sa ravissante beauté, s'exprime ainsi:
"A quelques jours de là (I), le jour même de l'Assomption de Notre-Dame, étant dans l'église d'un monastère du glorieux saint Dominique (2), et pensant aux nombreux péchés de ma vie, que j'y avais confessés autre fois, je fus tout-à-coup saisie d'un grand ravissement. Me trouvant presque hors de moi-même, je m'assis; et il me semble que je ne pus voir élever la sainte hostie, ni être attentive à la messe; ce qui me laissa du scrupule. Durant cette extase je me vis revêtir d'une robe éblouissante de blancheur et de lumière; je ne vis pas d'abord par qui, mais bientôt j'aperçus la très Sainte Vierge à mon côté droit, et mon père Saint Joseph à mon côté gauche; ils me firent connaitre "que j'étais purifiée de mes péchés". A peine étais-je entièrement revêtue de cette robe, que, pour comble de bonheur et de gloire, la très Sainte Vierge, me prenant les mains, me dit : "que je lui causais un grand plaisir par ma dévotion au glorieux saint Joseph ; je devais croire que messein s'exécuterait ; que Notre-Seigneur ainsi qu'elle et saint- Joseph seraient très-bien servis dans ce monastère; je ne devais pas craindre de voir jamais se refroidir la première faveur, quoique je me misse sous une obéissance qui n'était pas de mon goût, parce qu'elle et son glorieux Epoux nous protégeraient. Son Fils nous avait déjà promis d'être toujours au milieu de nous ; or, pour gage de la vérité de sa divine promesse, elle me faisait don d'un joyau."
"En achevant ces paroles, elle mit à mon cou un collier d'or très-beau, d'où pendait une croix d'une valeur inestimable. Cet or et ces pierreries différaient infiniment de tout ce que l'on voit ici-bas, et l'imagination même ne saurait rien concevoir qui approche d'une telle beauté. Il était également impossible de comprendre de quel tissu était cette robe et de donner la moindre idée de son incomparable blancheur , tout ce que la nature a de plus éclatant est noir comme la suie. Je ne pus saisir rien de particulier dans les traits du visage de la sainte Vierge ; je vis seulement en général qu'il était d'une ravissante beauté. Elle était aussi vêtue de blanc, dont l'éclat, quelque extraordinaire qu'il fût, réjouissait la vue au lieu de l'éblouir. Je ne vis pas si clairement saint Joseph ; il m'était présent néanmoins, mais comme on l'est dans ces visions où nulle image ne frappe l'âme, et dont j'ai parlé plus haut. Il me sembla que la très sainte Mère de Dieu était dans toute la fleur de la jeunesse. Après qu'ils eurent passé quelques moments avec moi, versant dans mon âme un bonheur qu'elle n'avait pas encore senti, et dont elle eût voulu jouir sans fin, je les vis remonter au ciel, accompagnés d'une grande multitude d'anges. Je me trouvais par léur absence dans une extrême solitude; mais je goûtais une consolation si pure, mon âme se sentait si élevée, si recueillie en Dieu, si attendrie, que je fus quelque temps comme hors de moi, sans pouvoir faire aucun mouvement, ni proférer une parole. J'en demeurai transportée du désir de me consumer tout entière pour la gloire de Dieu..."
Si donc, le soleil, à son lever, réjouit toute la nature, quelle joie ne causera pas à chacun des Bienheureux la vue de tous ces soleils vivants, je veux dire de tous ces corps qui attireront et qui charmeront les yeux, tant par l'admirable disposition et la juste proportion de leurs membres que par leur éclat extraordinaire."
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En second lieu, le sens de louie.
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— Il est certain que dans le Ciel les corps lumineux auront les organes nécessaires pour entendre et pour parler, car tous les Apôtres, avec un grand nombre de disciples et de saintes femmes, virent le Sauveur et lui parlèrent après sa résurrection; et il répondit à plusieurs questions qu'ils lui firent. On apprend aussi par le livre de Tobie et par l'Apocalypse de saint Jean, que dans le Ciel, on chantera des cantiques à la louange du Seigneur. Ces cantiques si agréables et toujous nouveaux réjouiront merveilleusement les Saints, et ils leur plairont d'autant plus que les voix seront plus belles, que celui dont on chantera les louanges en sera plus digne, que le lieu où se feront les concerts résonnera mieux, que ceux enfin qui les entendront auront l'oreille plus délicate et seront en plus grand nombre.
Qui pourrait donc concevoir quel sera l'excès de leur bonheur, lorsque, jouissant d'une paix stable et brûlant d'amour pour Dieu, souverain bienfaiteur, ils s'exciteront les uns les autres à le louer éternellement? Au rapport de saint Bonaventure saint François, ayant entendu quelque peu de temps la douce harmonie d'un luth touché par un Ange, en fut tellement ravi qu'il croyait être dans un autre monde. Quel plaisir sera ce donc d'entendre des millions de voix, jointes à autant d'instruments, qui, séparées en deux choeurs et se répondant continuellement les unes aux autres, chanteront dans tous les siècles les louanges de Dieu!
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En troisième lieu, le sens de l'odorat.
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— Le Ciel sera une cité embaumée des plus délicieux parfums. Nous savons avec certitude que lese corps de plusieurs Saints ont rencluaprès leur mortune odeur si agréable que jamais personne n'en avait senti de pareille, c'est ce qui est arrivé à Saint Hilarion, suivant le rapport de Saint Jérome . Car, dix mois après qu'on l'eut mis en terre, son corps fut trouvé aussi entier que s'il eût été vivant, et il en sortait une odeur miraculeuse, qui fit croire à quelques-uns qu'il avait été embaumé. Il y a une infinité d'autres exemples de cette merveille. De là, on peut tirer cette conséquence que, si les corps dont les âmes jouissent de la gloire exhalent même dans le tombeau une odeur divine, ce sera bien autre chose dans le Ciel, lorsqu'ils y seront vivants et glorieux. |
En quatrième et cinquième lieu : le sens du goût et du toucher.
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— Il est vrai, dans ie Ciel on, n'usera pas de viands matérielles et corruptibles, néanmoins, le sens du goût, élevé, purifié comme tous les sens de l'homme, aura son action et ses plaisirs, convenables au lieu et à la condition des Bienheureux. Le Ciel nous est annoncé comme un festin de nous ; il y aura dese torrents de célestes veluptés !
Et quel'e jouissance pour le sens du toucher que la parfaite disposition où seront les corps des Justes ressuscités. Jugeons-en par comparaison. Quand ici-bas le corps se trouve accablé de maladies ou couvert d'ulcères, le sens qui souffre le plus, ou le seul qui souffre, c'est le toucher ; de même, quand le corps est sain et vigoureux c'est encore le sens du toucher qui en a toute la conimodi té et tout le plaisir. Il aura donc sa béatitude, et il l'aura éternellement quand les Saints, après la résurrection, étant devenus immortels et impossibles, jouiront d'une santé immuable et très parfaite....
Après être entré dans le détail des 'jouissances de chaque sens en particulier, qu'il nous suffise de remarquer qu'elles seront réelles et en harmonie avec les sens perfectionnés, mais conservant leur nature ainsi ; rien n'oblige à prendre dans un sens figuré, tout ce que dit l'Écriture, des plaisirs sensibles , réservés aux Bienheureux. "j'espère, s'écriait David, à voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants."
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Le bonheur du Ciel, toujours ancien et tairjours nouveau.
LA LÉGENDE D'OLMUTZ.
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— Avant que Luther eût préché sa triste et désastreuse Réforme, dit une vieille légende, on voyait des monastères au penchant de toutes les collines de l'Allemagne, c'étaient de grands édifices à l'aspect paisible, avec un clocher frêle qui s'élevait au milieu des bois, et autour duquel voltigeaient des colombes: Là vivaient des hommes qui n'occupaient leur esprit que des choses du ciel.
A Olmutz il y en avait un qui s'était rendu célèbre dans la contrée par sa piété et son instruction. C'était un homme simple, comme tous ceux qui savent beaucoup, car la science est semblable à la mer ; plus on n'y avance, plus l'horizon devient large, et plus on se sent petit. Frère Alfus, après avoir ridé son front et blanchi ses cheveux dans la recherche de démonstrations inutiles, avait appelé à son secours la foi des petits enfants; puis confiant sa vie à la prière, comme à une ancre de miséricorde, il l'avait laissé se balancer doucement au roulis des purs amours et des célestes espérances.
Cependant de mauvaises rafales agitaient encore par instants le saint navire. Par instants les tentations de l'intelligence revenaient, et la raison interrogeait la foi avec orgueil. Alors frère Alfus devenait triste; de grands nuages voilaient pour lui le soleil intérieur ; son coeur avait froid. Errant dans les campagnes, il s'asseyait sur la mousse des rochers, s'arrêtait sous l'écume des torrents, marchait parmi les murmures de forêt ; mais il interrogeait vainement la nature. A toutes ses demandes, les montagnes, les flots et les fleuves ne répondaient qu'un seul mot: DIEU!
Frère Alfus, était sorti victorieux de beaucoup de ces irises. Chaque fois, il s'était affermi dans ses croyances, car la tentation est la gymnastique de la conscience ; quand elle ne la brise pas, elle la fortifie. Mais, dépuis quelque temps, une inquiétude plus poignante s'était emparée du frère. Il avait remarqué souvent que tout ce qui est beau perd son charme par le long usage; que l'oeil se fatigue,: du plus merveilleux paysage, l'oreille de la plus douce: voix, il s'était demandé comment 'nous pourrions trouve mêifie dans les cieux, un aliment de joie éternelle. Oue: deviendrait la mobilité de notre âme, au milieu de magnificences sans terme? L'éternité!... Quel mot pour une créature qui ne cdnnaît d'autre loi que celle de la diversité et du changement! O mon Dieu plus de passé d'avenir, plus de souvenirs ni d'espérances ! L'éternité! .. L'éternité!.. O mot qui fais pleurer sur la terre, que peux-tu donc signifier dans le ciel?
Ainsi pensait frère Alfus, et ses incertitudes étaient grandes. Un matin, il sortit du monastère avant le lever des frères, et descendit clans la vallée. La campagne, encore moite de rosée, s'épanouissait aux premiers rayons de l'aube: Alfus suivait lentement les sentiers ombreux de la colline: les oiseaux, qui venaient de s'éveiller, couraient dans les aubépines, secouant sur sa tête les arômes de la nuit, et les papillons, engourdis encore par la fraîcheur, voltigeaient nonchalamment au soleil, pour sécher leurs ailes. Alfus s'arrêta pour admirer la campagne qui s'étendait sous ses yeux; il se rappela combien elle lui avait semblé belle, la première fois qu'il l'avait vue et avec quelle ivresse il avait pensé à y finir ses jours. C'est que, pour lui, pauvre enfant des villes, accoutumé aux ruelles sombres et aux tristes murailles des citadelles, ces fleurs, ces arbres, cet air, étaient nouveautés enivrantes. Aussi, la douce année que celle de son noviciat! 'Que de longues courses dans la vallée! Que de découvertes charmantes! Ruisseaux chantant parmi les glaïeuls, clairières habitées par le rossignol, églantineS roses, fraisiers des bois, quel bonheur de vous trouver une première fois! Quelle joie de marcher par des sentiers inconnus que voilent les ramées, de rencontrer à chaque pas une source où l'on n'a point encore bu, une mousse que l'os n'a point, encore foulée!
Mais, hélas! ces plaisirs eux-mêmes durent peu; bientôt vous avez parcouru toutes les routes de la forêt, vous avez entendu tous ses oiseaux, vous avez cueilli de toutes ses fleurs, et alors, adieu aux beautés de la campagne, à ses harmonies: l'habitule, qui descend comme un voile entre vous et la création, vous rend aveugle et sourd, Frère Alfus en était là, Semblable à ces hommes qui, après avoir abùsé des liqueurs les plus énivrantes, n'en sentent plus la puissance, il regardait avec indifférence le spectacle naguère si ravissant à ses yeux. Quelles beautés célestes pourraient donc occuper éternellement cette âme, que les oeuvres de Dieu sur la terre s'avaient pu charmer qu'un instant?
Tout en se posant à lui-même cette. question, Alfus s'était enfoncé dans la velée. La tête penchée sur la poitrine et les bras pendants, il allait toujour's, sans rien voir, franchissant les ruisseaux, les bois, les cailloux. Déjà le clocher du monastère âvait disparu: Olmutz s'était évanoui dans les brumes, avec ses églises et ses fortifications ; les montagnes elles-même ne se montraient plus à l'horizon que comme des nuages. Tout-à-coup le moine s'arrêta : il se trouvait à l'entrée d'Une grande forêt qui se déroulait à perte de vue, comme un océan de verdure; mille rumeurs charmantes bourdonnaient à l'entour, et une brise odorante soupirait dans les feuilles. Après avoir plongé son regard étonné dans la molle obscurité des bois, Alfus y entra en hésitant et comme s'il eût craint de faire quelque chose de défendu. Mais à mesure qu'il inarchait, la forêt devenait plus grande; il rencontrait des arbres chargés de fleurs, qui exhalaient un parfum inconnu. Ce parfum n'avait rien d'énervant comme ceux de la terre; on eût dit une sorte d'émanation morale, qui embaumait l'âme: c'était quelque chose de fortifiant et de délicieux à la fois, comme la vue, d'une bonne action, ou comme la présence d'un homme dévoué que l'on aime.
Bientôt Alfus entendit une harmonie, qui remplissait la forêt, il avança encore, et. il aperçut de loin, une clairière tout éblouissante d'une lumière merveilleuse. Ce qui le frappa surtout d'étonnement, c'est que le parfum, la mélodie et la lumière ne semblaient former qu'une même chose : tout se communiquait à lui par une seule percepttion, comme s'il eût cessé d'avoir des sens distincts, et comme s'il ne lui fût resté qu'une âme.
Cependant il était arrivé auprès de la clairière et s'était assis, pour mieux jour de ces nouvelles, quand tout à coup une voix se fit entendre; mais une voix telle que ni le bruit des rames sur le lac, ni la brise riant dans les saules, ni le souffle d'un enfant qui dort, n'auraient pu donner une idée de sa douceur. Ce que l'eau, la terre et le ciel ont de murmurés enchanteurs, ce que les langues et les musiques humaines ont de séductions semblait s'être fondu dans cette voix. Ce n'était point un chant, et cependant on eût dit des flots de mélodie; ce n'était point un langage, et cependant la voix parlait! Science, poésie, sagesse, tout était en elle. Pareille à un souffle céleste, elle enlevait l'âme et la faisait onduler dans je ne sais quelle région ignorée. En l'écoutant, on savait tout, on sentait tout; et, comme le monde de la pensée, qu'elle embrassait en entier, est infini dans ses secrets, la voix, toujours unique, était pourtant toujours variée, l'on eût pu l'entendre pendant des siècles, sans la trouver moins nouvelle. Plus Alfus l'écoutait, plus il sentait grandir sa joie intérieure. Il semblait qu'il y découvrît à chaque instant quelque mystère ineffable; c'était comme un horizon des Alpes, à l'heure où les brouillards se lèvent et dévoilent tour à, tour les lacs, les vals et les glaciers.
Mais enfin la lumière qui illuminait la forêt s'obscurcit, un long murmure retentit sous les arbres et la voix se tut. Alfus demeura quelque temps immobile, comme s'ii fût sorti d'un sommeil enchanté. Il regarda d'abord au tour de lui avec stupeur, puis voulut se lever pour reprendre sa route ; mais ses pieds étaient engourdis, ses membres avaient perdu leur agilité. Il parcourut avec peine le sentier par lequel il était venu, et se trouva bientôt hors du bois. Alors il chercha le chemin du monastère. Ayant eru le reconnaître, il hâta le pas, car la nuit allait venir ; mais sa surprise augmentait à mesure qu'il avançait davantage: on eût dit que tout avait été changé, dans la campagne, depuis sa sortie du couvent. Là où il avait vu des arbres naissants, s'élevaient maintenant des chênes séculaires. Il cherçha, sur la rivière, un petit pont de bois tapissé de ronces, qu'il avait coutume de traverser: il n'existait plus, et, à sa place, s'élançait une solide arche de pierre. En passait près, d'un étang, des femmes, qui faisaient sécher leurs toilessur les sureaux fleuris, s'interrompirent pour le voir et se dirent entre elles: "Voici un vieillard qui porte la robe des moines d'Œrnutz ; nous connaissons tous les frères, et cependant, nous n'avons jamais vu celui-là."
-Ces femmes sont folles," se dit Alfus, et il passa outre.
Cependant il commençait à s'inquiéter, lorsque le clocher du couvent se montra dans les feuilles. Il pressa le pas, gravit le petit sentier, tourne la prairie et s'élança vers le seuil, mais, ô surprise! la porte n'était plus à sa place accoutumée ! Alfus leva les yeux et demeura immobile de stupeur. Le monastère d'Olmutz avait changé d'aspect; l'enceinte était plus grande, les édifices plus nombreux; un platane qu'il avait planté lui-même, près de la chapelle, quelques jours auparavant, couvrait maintenant l'asile saint de son large feuillage. Le moine, hors de lui, se dirigea vers la nouvelle entrée et sonna doucement. Ce n'était plus la même cloche argentine, dont il connaissait le son. Un jeune frère vint ouvrir.
—"Que s'est-il donc passé? demanda Alfus. Antoine n'est-il plus le portier du couvent?
—je ne connais point Antoine, répondit le frère.
Alfus porta les mains à son front avec effroi.
--"Est-ce un rêve? dit-il. Mais, n'est-ce point ici le monastère d'olmutz, d'où je suis parti ce matin?
Le jeune homme le regarda. — Voilà cinq ans que plusieurs moines parcouraient les cloîtres : il les appela, mais nul ne répondit aux noms qu'il prononçait ; il courut à eux pour regarder leurs visages : il n'en connaissait aucun.
--Y a-t-il ici quelque grand miracle de Dieu ? s'écria- t-il ; au nom du ciel, mes frères regardez-moi. Aucun de vous ne m'a-t--il déjà vu? N'y a-t-il personne qui connaisse le ,frère Alfus?
Tous le regardèrent avec étonnement.
"Alfus ! dit enfin le plus vieux, oui, il y eut autrefois, à Olmutz, un moine de ce nom, je l'ai entendu dire à nos anciens. C'était un homme savant et rêveur, qui aimait la solitude. Un jour, il descendit dans la vallée ; on le vit se perdre au loin, derrière les bois, puis on l'attendit vainement : on ne sut jamais-ce que frère Alfus était devenu. Depuis ce temps, il s'est écoulé un siècle entier."
A ces mots, Alfusjeta un grand cri, car il avait tout compris. Il se laissa tomber à genoux, par terre, et, joignant les mains avec ferveur : "O mon Dieu, dit-il, vous avez voulu me prouver combien j'étais insensé, en comparant les joies de la terre à celles du ciel. Un siècle s'est écoulé pour moi, comme un seul jour, à entendre votre voix; je comprends maintenant le paradis et ses joies éternelles. Soyez béni, ô mon Eieu! et pardonnez à votre indigne serviteur
Ayant ainsi parlé, frère Alfus étendit les bras, embrassa la terre et mourut.
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