LIVRE SEPTIÈME
PASSION ET MORT DE JÉSUS
CHAPITRE PREMIER
L'AGONIE ET L'ARRESTATION |
Le baiser de Judas |
L'ange consolateur |
Le jardin et la grotte de Gethsémani |
Les trois Fiat |
La sueur de sang |
L'arrestation. (Matth., xxvi, 35-36.— Marc., xxv, 32-52.— Luc, xxii, 39-53.-- Pan, xvm, 1-11.) |
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L'enclos dans lequel Jésus venait de pénérer s'appelait Gethsémani, nom qui signifie pressoir de l'huile C'était en ce lieu qu'on écrasait, pour en exprimer le jus, les olives recueillies en abondance sur la montagne. C'était là aussi que Dieu attendait le nouvel Adam pour le broyer sous le pressoir de l'éternelle justice. En le voyant entrer dans le jardin de Gethsémani, le Père ne considéra plus en lui que le représentant de l'humanité déchue, dégradée par tous les vices et souillée de tous les crimes.
Et Jésus, le lépreux volontaire, consentit à n'être plus que l'homme des douleurs. Il laissa sa divinité s'éclipser, et l'humanité, avec ses infirmités, ses faiblesses et ses désolations, lutter seule contre la souffrance. Pour ne pas soumettre ses apôtres à une trop forte épreuve, il leur commanda de l'attendre dans la grotte qui, d'ordinaire, leur servait d'abri dans cet enclos et que Judas connaissait bien: « Asseyez-vous ici, dit-il, pendant que je m'avancerai un peu plus loin pour prier. » Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, ces trois témoins de sa glorieuse transfiguration sur le Thabor. Eux seuls, fortifiés par ce grand souvenir, étaient capables d'assister au spectacle de sa détresse sans oublier qu'il était le Fils de Dieu.
A peine fut-il seul avec eux qu'il tomba dans un profond abattement. La divinité suspendant son influence, l'homme se trouva aux prises avec l'effrayante vision du martyre qu'il allait endurer. Un profond dégoût, un immense effroi, joint à une tristesse que rien ne saurait rendre, s'empara de son âme, au point qu'il poussa ce cri d'angoisse: « Mon âme est triste jusqu'à la mort ! » Sans un miracle d'en-haut, l'humanité succombait sous le poids de la douleur. Les trois disciples, émus et atterrés, le regardaient avec attendrissement, sans oser prononcer une parole. Il leur dit d'une voix tremblante: « Restez ici, et veillez, pendant que moi-même je vais prier. »
Il s'éloigna, se traînant avec peine, à la distance d'un jet de pierre, et s'enfonça dans le jardin sous les oliviers séculaires, mais la terrible vision l'y suivit. A peine fut-il là, assez éloigné pour être seul, assez près pour être entendu des témoins qui devaient nous raconter ce drame poignant, qu'il vit passer devant ses yeux toutes sortes d'instruments de supplices, des cordes, des fouets, des clous, des épines, un gibet; des bourreaux, la raillerie et le blasphème à la bouche; un peuple en délire, l'accablant d'avanies sans nom. Un instant il recula d'horreur, mais enfin, tombant sur ses genoux, la face contre terre, il s'écria: « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi; cependant que votre volonté s'accomplisse et non la mienne.
Dieu voulait qu'il bût jusqu'à la lie le calice d'amertume: aucune voix du ciel ne répondit à sa plainte. Effrayé, tremblant, couvert de sueur, il se leva et se traîna vers les trois apôtres pour chercher près d'eux quelque consolation; mais la tristesse les avait abattus et engourdis. Plongés dans une espèce de léthargie, c'est à peine s'ils reconnurent leur Maître. Il se plaignit de cet abandon, et, s'adressant plus spécialement à Pierre qui tout à l'heure faisait de si belles promesses: « Tu dors, Simon, lui dit-il. Comment ! vous n'avez même pas pu veiller une heure avec moi. Ah ! veillez et priez, afin que vous ne succombiez pas au moment de l'épreuve. L'esprit est prompt à promettre, mais la chair est faible. »
Ayant ainsi stimulé les apôtres, il s'éloigna une seconde fois. La vision reparut plus effrayante encore. Lui, le saint des saints, se vit couvert d'une montagne de péchés. Toutes les abominations et tous les crimes, depuis la prévarication d'Adam jusqu'au dernier forfait commis par le dernier des hommes, se dressèrent devant lui et s'attachèrent à lui comme s'il en était coupable. Et une voix lui criait: Regarde toutes ces monstruosités; à toi de les expier par des souffrances proportionnées au nombre et à l'énormité des attentats commis contre Dieu. Prosterné dans la poussière, le coeur brisé, mourant de douleur à l'aspect du péché, il trouva néanmoins assez de force pour redire avec une sublime résignation: « Mon Père, s'il faut que je boive ce calice, que votre sainte volonté soit faite ! » Ayant dit ces mots, il retourna de nouveau près de ses apôtres, espérant trouver près d'eux quelque réconfort pour son âme épuisée; mais leurs yeux étaient appesantis, et tout leur être tellement anéanti par une accablante tristesse, qu'ils ne trouvèrent pas un mot à lui répondre.
Une troisième fois il se sépara d'eux pour souffrir une mortelle agonie. Couvert de tous les péchés des hommes, souffrant des tourments inouïs dans son corps et dans son âme, il vit des millions et des millions de pécheurs rachetés par lui, qui le poursuivaient de leurs mépris et de leurs haines féroces pendant toute la durée des siècles. Ils persécutaient son Église, foulaient aux pieds l'Hostie sainte, brisaient sa croix, blasphémaient sa divinité, égorgeaient ses enfants et travaillaient de toutes leurs forces à plonger dans l'enfer les âmes pour lesquelles il donnait son sang ! A la vue de cette monstrueuse ingratitude, il tomba comme anéanti. Son corps était trempé de sueur, d'une sueur sanglante. Des gouttes de sang sortaient de tous lespores, ruisselaient le long de ses joues et tombaient dans la poussière. Cependant, il ne cessait point de prier, et, de sa voix mourante, il répétait à son Père qu'il était prêt à vider jusqu'au fond le calice des douleurs.
La mort allait suivre inévitablement cette inexprimable angoisse, quand un ange descendit du ciel pour le consoler et le fortifier. A l'instant même, il retrouva son calme et sa sérénité, et, se rapprochant de ses apôtres, il leur dit avec son indulgence ordinaire: « Maintenant, dormez et reposez- vous avec tranquillité, vous n'avez plus besoin de veiller avec moi. » Mais à peine avaient-ils fermé les yeux qu'il s'écria: « Levez-vous et marchons: voici l'heure où le Fils de l'homme va être livré entre les mains des pécheurs. Celui qui doit me trahir est près d'ici. » Et à la lueur des torches qui éclairaient là vallée, ils purent voir une troupe de gens armés qui se dirigeaient vers le jardin de Gethsémani: c'était Judas à la tête des soldats qui devaient s'emparer de Jésus.
Le malheureux ,Judas n'avait point perdu son temps depuis la sortie du cénacle. Dans une entrevue avec les principaux membres du grand Conseil, il leur apprit que Jésus se dirigeait avec ses apôtres vers la montagne des Oliviers, qu'il passerait la nuit dans un endroit solitaire, parfaitement connu du traître, et que, par conséquent, il sera très facile de le saisir, pendant la nuit, sans exciter aucune rumeur dans le peuple. Les princes des prêtres adoptèrent ce plan avec joie, et formèrent une troupe de gens armés pour le mettre immédiatement à exécution. Elle se composait d'un détachement de soldats préposés à la garde du temple, des satellites ou serviteurs du grand prêtre, et d'une bande de gens du peuple, munis de piques et de bâtons, de torches et de lanternes. Des membres du Sanhédrin accompagnaient cette nocturne expédition, pour prendre les mesures que nécessiteraient les circonstances.
Placé en tête de la colonne, Judas lui servait de guide. Comme les soldats ne connaissaient point Jésus, ils recurrent l'ordre de s'arrêter à la porte du jardin de Gethsémani, pendant que Judas s'avancerait seul vers son Maître et le désignerait à tous par un signe qui ne pouvait pas les tromper: « Celui que je baiserai, leur avait dit le traître, c'est celui-là. Saisissez-vous de lui, et emmenez-le avec toutes sortes de précautions, car il pourrait fort bien vous échapper. » Le signal donné, Judas devait se mêler aux apôtres, comme s'il n'était pour rien dans le crime qui allait s'accomplir. Il évitait ainsi l'odieux d'avoir trahi son Maître, et les princes des prêtres n'encouraient pas la honte d'avoir eu recours à un vil expédient pour satisfaire leur vengeance. Mais ils avaient tous compté sans la sagesse et la puissance de Dieu.
Il était minuit quand ils arrivèrent près du jardin. Tout était sombre et silencieux dans la vallée. La troupe elle- même évitait la tumulte, afin de ne pas donner l'éveil au peuple. Selon les conventions, Judas s'avança seul à la rencontre de Jésus qui était retourné à la grotte avec Pierre , Jacques et Jean retrouver les huit autres disciples. Il s'approcha de son Maître sans aucune gêne, comme s'il venait rendre compte d'une mission: « Maître, dit-il, je vous salue. » Et, en même temps, il lui donna le baiser usité chez les Juifs entre amis et parents. Au lieu de repousser le criminel apôtre, Jésus se contenta de lui dire avec une angélique douceur: Mon ami, que venez-vous faire ici ? Quoi ! Judas, vous trahissez le Fils de l'homme par un baiser ? »
Au lieu de tomber à genoux pour demander pardon de sa faute, Judas, croyant entendre les paroles d'indignation des apôtres, se déconcerta et se replia vers ses troupes. Les soldats s'imaginèrent qu'il avait une explication à leur fournir, et il s'ensuivit un moment d'hésitation qui donna lieu à une scène d'une majesté sans égale. Jésus n'attendit pas qu'on vînt mettre la main sur lui, mais s'avançant vers les soldats, il leur demanda d'une voix ferme:
« Qui cherchez-vous ?
— Jésus de Nazareth, répondirent-ils.
— C'est moi ! » dit Jésus.
A cette simple parole, soldats, valets, sanhédrites, saisis d'une frayeur soudaine et comme foudroyés par une main invisible, reculèrent d'un pas et tombèrent à la renverse. Quand ils se furent relevés, Jésus, toujours debout devant eux, répéta sa question:
« Qui cherchez-vous ?
— Jésus de Nazareth, redirent-ils tout tremblants.
— Je suis Jésus de Nazareth, reprit le Sauveur, je viens de vous le déclarer. Si c'est à moi que vous en voulez, laissez aller ceux-ci. »
Et d'un geste impératif, il désignait les apôtres qui l'entouraient, et qu'il voulait sauver, selon la parole prononcée par lui quelques heures auparavant: O Père, de tous ceux que vous m'avez donnés, je n'en ai pas perdu un seul. Mais réussirait-il ? Cela paraissait d'autant moins probable que les apôtres, l'ayant vu terrasser les soldats, s'imaginèrent qu'il allait se défendre et se préparaient à la résistance. Quand la troupe, excitée par les princes des prêtres, s'approcha de Jésus pour le faire prisonnier, les Onze, frémissants de colère, l'entourèrent en criant: « Maître, permettez-nous de nous servir du glaive ? » Pierre ne laissa pas même à Jésus le temps de répondre. Brandissant son épée, il l'abattit sur la tête d'un serviteur du grand prêtre, nommé Malchus, et lui coupa l'oreille droite.
Une lutte allait s'engager, mais Jésus intervint aussitôt. « Arrêtez, » dit-il à Pierre et à ses compagnons. Alors, manifestant de nouveau sa divine puissance, il s'approcha de Malchus, lui toucha l'oreille, et la blessure fut à l'instant guérie. Puis, s'adressant à Pierre et à tous les assistants, il déclara qu'il n'avait nullement besoin d'être défendu contre ses ennemis, mais que, si ceux-ci mettaient maintenant la main sur lui, c'est qu'il se livrait volontairement à eux. « Pierre, dit-il, remets ton épée dans le fourreau. Ceux qui tirent l'épée, périront par l'épée. Et ne me faut-il pas boire le calice que mon Père me présente ? Crois-tu donc que si je voulais prier mon Père de me défendre, il ne m'enverrait pas à l'instant plus de douze légions d'anges ? Non, non, ce qui se fait maintenant a été prédit: il faut que les Écritures s'accomplissent. »
Ce fait de son oblation volontaire, il le fit remarquer aux membres du Sanhédrin qui accompagnaient les soldats. Se tournant vers les prêtres, les docteurs et les anciens du peuple: « Vous êtes venus à moi avec des épées et des bâtons, comme si vous aviez affaire à un voleur, » mais, sachez-le bien, les armes ne peuvent rien contre moi. « Tous les jours j'étais assis dans le temple, au milieu de vous, enseignant ma doctrine: pourquoi n'avez- vous pas pu m'arrêter ? » C'est que le moment fixé par mon Père n'était pas venu. « Maintenant c'est votre heure, c'est l'heure des puissances infernales, » dont vous êtes les instruments. « Encore une fois, il faut que les prédictions des Écritures s'accomplissent. »
Mais la haine aveuglait et endurcissait ces hommes. Plus Jésus faisait éclairer sa divinité, plus leur rage allait croissant. Sur leur ordre, les soldats, s'étant emparés de jésus, le garrottèrent comme un malfaiteur. Le divin Maître tendit les mains à ses bourreaux, ce qui déconcerta les apôtres et leur fit perdre courage. Voyant qu'il ne brisait point ses chaînes, que les soldats l'outrageaient impunément, que les prêtres et les scribes blasphémaient contre lui, que la populace commençait à vociférer des menaces et des imprécations contre eux, ils oublièrent toutes leurs protestations et s'enfuirent chacun de leur côté. Seul, un jeune disciple de Jésus, accouru précipitamment au bruit que faisaient les soldats, voulut suivre son Maître. Ceux-ci reçurent l'ordre de l'arrêter, et déjà ils le tenaient par son vêtement, mais il le leur laissa dans les mains et prit aussi la fuite.
Comme il l'avait annoncé, Jésus resta seul au milieu de ses ennemis. |
| CHAPITRE II JÉSUS DEVANT CAIPHE |
Le torrent du Cédron |
Anne et son valet. |
Es-tu le Fils de Dieu ? |
De Gethsémani au palais du grand prêtre |
Illégalité de la séance |
Jésus devant Caïphe |
Ego sun |
Motté. xxvi, 57-66.— Marc, xiv, 53-64. |
Les faux témoins |
Mutisme de Jésus. |
L'arrêt de mort |
Luc., xxii, 54.— Jean, xvin, 12-14; 19-24 |
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Maîtres enfin de Jésus, les pharisiens purent satisfaire l'ardente haine qu'ils lui avaient vouée depuis si longtemps. Pour humilier ce prophète, ce soi-disant Messie, ils voulurent qu'on le traitât en criminel vulgaire. Sur leur ordre, les soldats de la cohorte lui attachèrent les bras sur la poitrine; puis, au moyen de cordes fixées à une chaîne qu'on lui passa autour du corps, les valets le firent marcher devant eux, comme s'il se fût agi d'un voleur et d'un assassin. De la villa de Gethsémani le cortège se mit en marche vers les palais des pontifes, celui d'Anne et celui de Caïphe qui se trouvaient à peu de distance l'un de l'autre, au Sud-Ouest de la Ville Sainte. C'est là que Jésus devait être jugé.
En traversant le pont jeté sur le Cédron, les bourreaux, à l'instigation des pharisiens, précipitèrent l'innocente victime dans le lit du torrent. N'ayant pour tout vêtement que sa robe et son manteau, Jésus tomba lourdement sur les pierres amassées au fond du ruisseau fangeux, ce qui occasionna un redoublement de sarcasmes et d'insultes. Quel spectacle divertissant pour ces chefs d'Israël, de voir abattu dans la fange, au fond d'un cloaque, ce thaumaturge qui tirait les morts du tombeau ! Ils ne savaient pas, ces docteurs et ces prêtres avilis, qu'en ce moment-là même se vérifiaient en Jésus ces paroles prophétiques: « Sur la route il boira de l'eau du torrent, et c'est pourquoi il lèvera la tête. »
Après cette chute, le prisonnier, traîné par les soldats, s'avança péniblement, par la vallée, vers le palais du grand prêtre. Les habitants de Jérusalem ignoraient absolument le crime que leurs chefs venaient de commettre; cependant une certaine agitation régnait déjà dans la ville endormie. Décidés à en finir cette nuit-là même, les chefs du Sanhédrin avaient fait prévenir leurs collègues de se rendre au palais de Caïphe. Des émissaires couraient partout à la recherche de faux témoins, afin de couvrir leur infamie d'une apparence de légalité. Enfin, comme il fallait donner au jugement une certaine publicité, les pharisiens les plus opposés au prophète et à ses doctrines se dirigeaient vers le tribunal pour assister à l'interrogatoire et acclamer les juges. Du reste, la populace, toujours prête, sur un mot des meneurs, à s'ameuter contre l'innocent, s'agitait déjà dans l'ombre.
Le cortège arriva au palais du pontife vers une heure du matin. Les soldats conduisirent Jésus dans une des salles où siégeait le magistrat chargé de formuler l'accusation. Ce juge instructeur, nommé Anne, n'était autre que le beau-père de Caïphe, lequel, en sa qualité de grand prêtre, devait prononcer le jugement. Après avoir occupé le souverain pontificat pendant de longues années, Anne l'avait fait passer successivement aux divers membres de sa famille, tout en restant de fait la première autorité du Sanhédrin. Caïphe n'agissait que d'après les inspirations et la direction du rusé vieillard.
Introduit devant l'ex-pontife, Jésus, chargé de chaînes, conserva un maintien ferme, un visage calme et serein. Anne avait préparé avec soin son interrogatoire. Il posa au prisonnier beaucoup de questions sur ses disciples et sur ses doctrines, espérant recueillir quelque indice de machinations ténébreuses contre la Loi mosaïque; mais son espoir fut bien vite anéanti. De ses disciples, Jésus ne dit pas un mot: il s'agissait de lui personnellement, et non de ceux qui l'avaient suivi. Quant à sa doctrine, il se contenta de répondre: « j'ai enseigné dans les synagogues et dans le temple, devant le peuple assemblé; je n'ai rien dit en secret. Pourquoi m'interroger sur ma doctrine ? Interrogez ceux qui m'ont entendu: ils savent ce que j'ai enseigné, ils rendront témoignage à la vérité. »
Rien de plus sage que cette réponse; aussi le vieux pontife parut-il tout déconcerté. Un de ses valets vint à son secours: s'approchant de Jésus, il lui appliqua un vigoureux soufflet. « Est-ce ainsi, lui dit-il d'un ton furieux, est-ce ainsi qu'on parle au pontife ? » Sans laisser paraître aucune émotion, Jésus répondit à ce misérable: « Si j'ai mal parlé, prouvez-le; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? »
L'indigne valet garda le silence aussi bien que son maître. Confus et consterné, ce dernier leva subitement la séance pour ne pas s'exposer à de nouvelles humiliations, et ordonna aux soldats de conduire le prisonnier au tribunal de Caïphe, où les membres du Sanhédrin se trouvaient réunis.
Cette assemblée, composée de pharisiens et de sadducéens, ennemis déclarés de Jésus, de pontifes, envieux de sa gloire, de scribes, qu'il avait vingt fois confondus devant tout le peuple, ne pensait nullement à rendre un arrêt de justice, mais à exécuter un projet de vengeance. Il suffit de rappeler que, trois fois déjà, dans des conciliabules secrets, ces mêmes juges avaient condamné Jésus, excommunié ses partisans, et finalement décrété sa mort. Dans une des ces réunions, Caïphe, n'avait-il pas prétendu que le triomphe de Jésus entraînerait la destruction de la nation, et que par conséquent sa mort devenait une nécessité de salut public ? Jésus était donc condamné d'avance par le président du tribunal et par ses conseillers, qui tous s'étaient rangés à son avis.
Aussi ces hommes iniques se firent-ils un jeu, dans cette procédure, de violer toutes les lois. Il était interdit aux juges de siéger la veille ou le jour du sabbat, parce que l'exécution du criminel devant suivre immédiatement la sentence, les apprêts du supplice auraient nécessité la violation du repos sacré. La loi défendait également, sous peine de nullité, de juger une affaire capitale pendant la nuit, parce que les séances devaient être publiques; aussi le tribunal ne siégeait-il qu'entre le sacrifice du matin et celui du soir. Mais le Sanhédrin se met résolument au- dessus de toutes les formalités légales. Il arrête Jésus pendant la fête de Pâque, la veille du sabbat, à minuit, et procède au jugement une heure après l'arrestation. La haine n'avait pas le temps d'attendre le lever du soleil. De plus, il faut que le peuple, à son réveil, apprenne que Jésus est condamné. L'enthousiasme des foules tombera, quand la haute cour de justice aura déclaré le faux prophète coupable de lèse-divinité et de lèsenation.
Le Sauveur comparut donc, dans la salle du prétoire, devant tout le Sanhédrin. Pour motiver une sentence de condamnation, les juges avaient imaginé un complot contre la Loi mosaïque, et suborné de faux témoins, lesquels, à prix d'argent, devaient soutenir l'accusation; mais ceux-ci, se contredisant les uns les autres, furent pris en flagrant délit de mensonge et d'imposture, ce qui les exposait à de graves châtiments. Les juges paraissaient fort embarrassés, quand deux misérables formulèrent une accusation de nature à impressionner vivement l'assemblée entière.
« Nous lui avons entendu dire, s'écria l'un d'eux, je puis détruire le temple de Dieu et le rebâtir en trois jours. » La déposition du second fut un peu différente. Selon lui, Jésus se serait exprimé de la manière suivante: « Je détruirai ce temple fait de main d'homme, et dans trois jours, j'en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d'homme. »
Cette accusation était aux yeux des Juifs d'une extrême gravité, car le temple personnifiait en quelque sorte la nation, la Loi, tout le mosaïsme; mais comment transformer les paroles prononcées par Jésus en attentat contre le temple de Dieu ? Il n'avait pas dit: « Je puis détruire » ou « je détruirai ce temple. en trois jours; » mais, au contraire: « Détruisez ce temple, » c'est-à-dire, dans l'hypothèse de la destruction du temple, je le rebâtirai en trois jours. La menace contre le temple, qui constituait le délit, était donc une invention des témoins. Ensuite on donnait aux paroles de Jésus un sens matériel absolument étranger à sa pensée. Les expressions dont il s'était servi prouvaient clairement qu'il parlait du temple de son corps, de ce corps que les Juifs allaient détruire et que lui, en preuve de sa divine puissance, ressusciterait après trois jours.
Quand les accusateurs eurent cessé de parler, Caïphe lança au divin Maître un regard interrogateur, et le somma de répondre. Jésus garda le silence. Se levant alors avec colère, comme un homme qui se croit méprisé, Caïphe prit la parole: « Eh bien ! tu n'as donc rien à répondre à l'accusation que ceux-ci font peser sur toi ? » Jésus resta silencieux. On ne répond pas à de faux témoins, dont les témoignages ne concordent même pas, ni aux juges qui ont suborné ces calomniateurs. On ne répond pas à l'accusation d'avoir comploté contre le temple, quand on a, comme Jésus, chassé les vendeurs du temple pour empêcher la profanation de la maison de Dieu. En se taisant devant ces misérables, Jésus constatait leur indignité, et réalisait en même temps la prophétie de David: « Ceux qui cherchaient un prétexte pour m'ôter la vie, disaient contre moi des choses fausses et vaines; mais j'étais à leur égard comme un sourd qui n'entend pas, et comme un muet qui n'ouvre point la bouche. »
Ce mutisme ne laissait pas que d'inquiéter les conseillers. Ils se disaient que si Jésus, ce docteur qui les avait si souvent confondus par sa science et son éloquence, dédaignait de répondre à leurs accusations, c'est qu'il les jugeait indignes d'un corps respectable comme le Sanhédrin. Caïphe le comprenait aussi, et cette humiliation le faisait écumer de rage. Laissant de côté des griefs qui n'aboutissaient à rien, il marcha droit au but en posant des questions qui forceraient Jésus à s'accuser lui-même. « Je t'adjure, lui cria-t-il d'un ton menaçant, je t'adjure par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu ? »
Jésus n'était pas obligé d'obéir à cette sommation, car la Loi mosaïque interdisait le déférer le serment à un accusé, pour ne point le mettre dans l'alternative ou de se parjurer ou de s'incriminer lui-même. Mais Caïphe comptait que Jésus n'hésiterait pas à affirmer sa divinité dans cette circonstance solennelle. En tout cas, se disait-il, qu'il affirme ou qu'il nie, il est également perdu. S'il nie, nous le condamnerons comme imposteur et faux prophète, car il a maintes fois affirmé devant le peuple qu'il était le Christ et l'égal du Père qui est dans les cieux. S'il affirme, nous lui infligerons la peine édictée par la loi contre les blasphémateurs et usurpateurs des titres divins.
Caïphe ne se trompait pas. A cette interpellation du pontife sur sa personnalité divine et sur sa qualité de Messie, Jésus rompit le silence qu'il avait gardé depuis le commencement de la séance. Sachant bien que les juges n'attendaient qu'une affirmation de sa bouche pour décréter sa mort, il répondit au grand prêtre avec une souveraine dignité: « Tu viens de dire qui je suis. Oui, je suis le Christ, le Fils du Dieu vivant. Et maintenant écoutez tous: Un jour vous verrez le Fils de l'homme, assis à la droite de Dieu, descendre sur les nuées du ciel, pour juger tous les hommes. »
A peine avait-il formulé cette saisissante déclaration, que Caïphe, sans prendre un instant pour l'examiner, s'écria comme un furieux: « Il a blasphémé ! vous venez de l'entendre. Inutile d'interroger de nouveaux témoins. » Et il déchira ses vêtements avec indignation, pour protester, comme le voulait la loi, contre l'injure faite à Dieu. Le criminel contre Dieu, c'était lui, l'injuste et indigne pontife. De quel droit prononçait-il que Jésus avait blasphémé ? D'après la loi, il devait prendre l'avis de ses collègues, et non leur imposer brutalement son opinion. Ensuite, l'équité la plus vulgaire exigeait qu'on discutât sérieusement les affirmations de l'accusé, avant de les réprouver comme blasphématoires. Pourquoi Jésus ne serait-il pas le Messie et le Fils de Dieu, selon le texte de sa déclaration ? Les caractères du Messie, indiqués dans les Écritures, ne convenaient-ils pas merveilleusement à Jésus de Nazareth ? N'avait-il point paru à l'époque prédite par Daniel, au moment où le sceptre sortait de Juda, selon l'oracle de Jacob; dans la ville de Bethléem, comme l'avait annoncé Michée ? Sa doctrine divine, sa vie plus divine encore, ses miracles opérés depuis trois ans devant tout le peuple, les malades guéris, les morts ressuscités, n'établissaient-ils pas sa divinité de la manière la plus évidente ? et alors pourquoi le condamner parce qu'il se proclamait Messie et Fils de Dieu ?
Mais Caïphe, livré aux plus ignobles passions, se montra moins soucieux d'éclairer sa conscience que de satisfaire sa haine. S'adressant à ses collègues, vraiment dignes de lui, il s'écria de nouveau: « Il a blasphémé ! Que vous en semble ? Quelle peine mérite-t-il ? — La mort ! » répondirent-ils en choeur.
Jésus écouta, calme et impassible, ce jugement monstrueux. Il regardait avec pitié les scélérats qui, froidement et sans examen, condamnaient à mort le Fils de Dieu, car il voyait déjà le jour où il descendrait du ciel pour casser l'exécrable arrêt, et traiter ses auteurs selon les règles de l'inexorable justice.
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| CHAPITRE III LE RENIEMENT DE PIERRE |
Fuite des apôtres. |
Le chant du coq. |
Larmes de Pierre |
Pierre et Jean au palais des pontifes |
Le triple reniement. |
Regard de Jésus |
La gratte du Repentir |
Match., xxvt,69-75./ Marc., xiv, 66-72./ Luc., XXII, 55-62./ Joan., xvnt, 15-27 |
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Pendant que les soldats traînaient le Sauveur au palais des pontifes, que devenaient ses apôtres bien-aimés ? Comme il l'avait prédit, tous furent plus ou moins scandalisés en voyant qu'il se laissait prendre par ses ennemis. Après avoir protesté qu'ils n'abandonneraient jamais leur Maître, aucun n'eut le courage de l'accompagner à Jérusalem. Du jardin de Gethsémani d'où ils s'étaient enfuis à la faveur des ténèbres, ils gagnèrent la sombre vallée de la Géhenne. Des cavernes, creusées dans le flanc des rochers, leur offrirent peut-être un abri jusqu'au lendemain.
Cependant, le premier moment de terreur passé, deux d'entre eux, Pierre et Jean, se décidèrent à suivre de loin la troupe qui emmenait Jésus. Ils voulaient savoir ce que deviendrait leur Maître, sans toutefois s'exposer à être saisis et traités comme lui. Lorsqu'ils arrivèrent au palais du Grand Prêtre, Jésus allait comparaître devant les juges. Moins compromis que Pierre, et d'ailleurs connu au palais des pontifes, Jean s'y introduisit d'abord, pendant que son compagnon restait prudemment à la porte. Il jeta un coup d'oeil sur les groupes qui stationnaient à, l'intérieur, et, n'ayant cru remarquer aucun indice menaçant pour eux, il revint trouver Pierre et le fit entrer dans la cour.
Dans cette vaste enceinte quadrangulaire, formée par les différents corps de bâtiments du palais, veillaient un grand nombre de soldats et de valets. Comme la nuit était froide, ils formaient cercle autour d'un brasier allumé au milieu de la cour, et s'entretenaient de leur expédition nocturne. Jean se dirigea vers la salle où se trouvaient rassemblés les membres du Sanhédrin, mais Pierre attendit près du feu, l'issue du jugement.
L'apôtre ne voyait autour de lui que des ennemis de son Maître. Tout en se chauffant, il entendait les railleries de ces hommes grossiers sur le prophète de Nazareth; il recueillait les bruits sinistres qui couraient déjà relativement à la sentence que prononceraient les juges; son âme était navrée, et sur son visage, malgré ses efforts, se peignaient l'inquiétude et la tristesse. La portière du palais, qui l'avait introduit, le voyant ainsi sombre et silencieux, ne put s'empêcher de dire à ceux qui l'entouraient: « Celui- ci, j'en suis sûre, est un des compagnons de l'homme qu'on vient de saisir. » Et comme tous les regards se portaient sur Pierre, elle lui dit en face: « Certainement tu étais avec le Galiléen. » A cette interpellation inattendue, Pierre se crut perdu. Il se vit déjà saisi, garotté, traîné au tribunal comme son Maître. « Femme, s'écria-t-il dans sa terreur, vous ne savez ce que vous dites: je ne connais pas l'homme dont vous parlez. »
Cette dénégation formelle ferma la bouche à la portière; toutefois Pierre, se voyant suspecté, s'esquiva de son mieux et gagna précipitamment la porte du palais. Il était environ deux heures: le coq chanta pour la première fois, mais l'apôtre, hors de lui, ne se rappela point en ce moment la prédiction de Jésus. Il allait sortir, quand une autre servante dit aux personnes assemblées dans le vestibule : « Celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth. » Pierre nia de nouveau; mais pour n'avoir pas l'air de fuir, il retourna sur ses pas et se rapprocha des soldats et des valets. Bientôt il fut entouré de curieux qui l'apostrophèrent de tous côtés avec une grande animation: « Vous étiez de ces gens-là, lui criait-on; avouez que vous étiez de ses disciples. »
Cette fois l'apôtre, effrayé, ne se contenta plus de nier, mais il protesta de toutes ses forces qu'il ne connaissait pas Jésus et ne faisait nullement partie de ses disciples.
On le laissa tranquille pendant une heure; toute l'attention se concentrait sur le jugement du prisonnier. De temps en temps, des émissaires sortaient du tribunal et racontaient les scènes sinistres auxquelles ils venaient d'assister. Pierre écoutait attentivement, posait des questions pour se renseigner, quand un de ses voisins, remarquant son accent particulier, revint à la charge et lui dit nettement: « Tu as beau le nier, tu es Galiléen et disciple de cet homme: ton langage te trahit. » Les Galiléens parlaient, en effet, une langue assez grossière, qu'ils gâtaient encore par une prononciation tout à fait défectueuse. A cette remarque, tous les yeux se tournèrent encore vers l'apôtre, et l'un des serviteurs du grand prêtre, parent de ce Malchus à qui Pierre avait coupé l'oreille, lui dit à son tour: « Oui, c'est la vérité: je t'ai vu au jardin de Gethsémani. »
A ce mot, Pierre se rappelant le coup d'épée qu'il avait donné, se vit déjà dans les mains des bourreaux. Sa tête s'exalta, et il commença à jurer, avec toutes sortes d'exécrations et d'anathèmes, qu'il ne connaissait pas l'homme dont on lui parlait, et qu'il ne lui appartenait à aucun titre.
Il était trois heures. A peine avait-il cessé de parler, que le second chant du coq se fit entendre. Aussitôt l'apôtre se rappela la parole du Maître: « Avant que le coq ait chanté deux fois, tu m'auras renié trois fois. » Bouleversé jusqu'au fond de l'âme, il comprit toute la gravité de sa faute. Lui, le pauvre pêcheur du lac de Génésareth, élevé à l'auguste dignité d'apôtre et d'ami de Jésus; lui, la pierre fondamentale sur laquelle le Maître pensait bâtir son Église; lui, le témoin et l'objet de tant de miracles, qui naguère proclamait hautement la divinité de Jésus, il venait de le renier lâchement, de jurer qu'il ne le connaissait pas, après lui avoir juré, quelques heures auparavant, d'aller en prison et de mourir avec lui, plutôt que de l'abandonner ! Et son Maître bien-aimé savait sans doute ce crime, car rien n'échappait à sa divine clairvoyance.
Cette pensée acheva de l'abattre. Concentré en lui-même, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien de ce qui se passait ou se disait autour de lui. Du fond de son coeur déchiré par le remords s'élevait un cri de détresse: « Seigneur, ayez pitié de moi, pauvre pécheur ! » Comme autrefois sur les flots, Pierre se sentait descendu dans l'abîme et réclamait du secours.
Tout à coup d'affreuses vociférations, parties de la salle où l'on jugeait son Maître, le tirèrent de sa sombre rêverie. On entendit des cris tumultueux: « La mort ! la mort ! Il mérite la mort ! » Tous les yeux se tournèrent vers la porte du prétoire. Bientôt elle s'ouvrit avec fracas, et l'on vit un groupe de soldats descendre dans la cour. Jésus, toujours enchaîné, apparut au milieu d'eux, les yeux voilés par la tristesse, mais le visage aussi calme qu'au moment où il s'était livré à ses ennemis. Le jugement rendu, on le conduisait à la prison, où il devait passer le reste de la nuit.
A cette vue, Pierre se sentit chanceler. Ses yeux ne quittaient point son Maître et suivaient avec attention tous ses mouvements. Soudain, voilà que le sinistre cortège se dirige vers l'endroit où il se trouvait. Jésus se rapproche de lui, Jésus va passer près de lui. Pierre avait des larmes dans les yeux, son âme brisée demandait grâce. Jésus en eut pitié: au lieu de détourner la tête, il arrêta son regard sur l'apôtre infidèle, mais avec tant de bonté, tant d'amour, tant de doux reproches, que Pierre sentit son coeur se fondre dans sa poitrine. Il éclata en sanglots, et sortit précipitamment pour donner un libre cours à. ses larmes.
A quelques centaines de pas du palais de Caïphe, dans la sombre vallée de la Géhenne, se trouve une caverne solitaire: c'est là que Pierre, selon une tradition qui ne remonte qu'au XIIe siècle, se serait retiré pour pleurer son péché et méditer une parole de Jésus que sa présomption l'avait empêché de comprendre, mais dont une douloureuse expérience lui montrait maintenant la divine sagesse: « Veillez et priez, afin que vous ne succombiez point à la tentation: l'esprit est prompt, mais la chair est faible. (1)» |
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1. L'Église de Saint-Pierre en Gallicante (au chant du coq) a été bâtie sur l'emplacement même du palais de Caïphe pour commémorer tout à la fois le reniement de saint Pierre et son repentir qui s'est manifesté tout aussitôt dans la cour même du palais. Appelée d'abord jusqu'au xii siècle basilique du Reniement ou du Repentir, cette église reçut ensuite le nom de Saint-Pierre en Gallicant quand des pèlerins prétendirent qu'elle avait été élevée à l'endroit même où se trouvait la grotte dans laquelle Pierre aurait, selon une légende, pleuré son péché. Ces trois dénominations différentes ne désignent qu'un seul et même édifice. |
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Jésus en prison.- |
Es-tu le Messie ? |
Réponse de Jésus |
Second jugement du Sanhédrin |
Arrêt de mort |
Désespoir de Judas |
Les trente deniers |
Suicide du traître |
Le champ d'Haceldama |
Matth., xxvi, 67-68; xxvii, 1-10 |
Marc., xiv, 65; xv, 1 |
Luc., xxii, 63-71.— Joan., xvm, 28 |
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Après avoir condamné Jésus à la peine de mort, les membres du grand Conseil se séparèrent; mais ce jugement nocturne constituant une illégalité d'un caractère très grave, ils se donnèrent rendez-vous à cinq heures, afin de rendre leur arrêt dans toutes les formes. Ce n'est pas que leur conscience se récriât contre leur monstrueuse procédure, mais il fallait dissimuler les iniquités trop révoltantes pour mieux tromper le peuple, et surtout ne pas fournir au gouverneur romain l'occasion de casser leur sentence.
De trois heures à cinq heures, Jésus fut enfermé par les gardes dans un sombre réduit qui servait de prison aux condamnés. Une bande de soldats et de valets s'y enferma avec lui. Là, pendant deux mortelles heures, ces misérables se crurent tout permis contre un homme que Caïphe avait traité de blasphémateur en pleine séance du Sanhédrin, et qu'un valet avait impunément souffleté devant les juges. Ils lui prodiguèrent l'insulte et le mépris, lui donnèrent les noms les plus odieux, et ne rougirent pas de couvrir sa sainte face de leurs immondes crachats. Puis, exaspérés
par son invincible patience, poussés par le démon qui les animait de sa rage, ils se jetèrent sur l'innocent agneau, comme une bande de forcenés, et l'accablèrent de coups de pied et de coups de poing, se le renvoyant l'un à l'autre comme une balle entre les mains des joueurs. Enfin, pour varier leurs plaisirs et tourner en dérision ses titres de Messie et de Fils de Dieu, ils inventèrent un nouveau genre de cruauté. Lui ayant bandé les yeux, ils le souffletaient tour à tour; puis, le bandeau enlevé, ils lui criaient en ricanant: « Devine, ô Christ, qui t'a frappé ». Et alors ils vomissaient des blasphèmes à faire frémir les démons qui les inspiraient.
En acceptant ces outrages, Jésus accomplissait cette prophétie d'Isaïe: « Je ne détournerai point ma face de ceux qui veulent me frapper et me couvrir de crachats. » Ses yeux ensanglantés s'arrêtaient sur ses bourreaux sans exprimer aucun sentiment d'indignation, et de ses lèvres meurtries ne sortaient ni plaintes ni murmures. Il attendait, avec son calme divin, l'heure où s'ouvrirait cette caverne de bêtes féroces.
Vers les cinq heures, on vint avertir les gardes que les. juges attendaient de nouveau leur victime. Jésus, les cheveux en désordre, la face couverte de sang et de crachats, les mains chargées de chaînes, fut reconduit au tribunal. Sauf Nicodème et Joseph d'Arimathie, qui avaient refusé de siéger dans ce procès, les membres du Sanhédrin, prêtres, docteurs, anciens du peuple, se trouvaient au complet. On voulait par cet apparat solennel couvrir les énormités du jugement nocturne, faire oublier les faux témoins et les fureurs du président. Et cependant, aveuglés par le désir d'en finir, ils passaient encore par-dessus la loi qui interdisait aux juges de siéger un jour de fête, la veille du sabbat, et avant le sacrifice du matin.
Du reste, il ne s'agit plus, dans cette séance, d'accusations mal définies, de paroles équivoques, de témoignages plus ou moins sûrs: le grand Conseil voulait condamner Jésus. uniquement parce qu'il se disait le Messie promis à Israël. Jésus n'acceptait point les traditions pharisaïques ajoutées à la Loi de Moïse; il n'avait point étudié dans les écoles des docteurs; il n'était point de taille à fonder un royaume juif sur les ruines de l'empire romain: c'était donc un faux Messie, un imposteur qui méritait la mort. Quand il parut devant l'assemblée, le président ne lui demanda qu'une simple déclaration: « Si tu es le Christ, ose l'affirmer ici. »
Jésus lui répondit: «Pourquoi m'interrogez-vous ? Si je dis que je suis le Christ, vous ne me croirez pas; si je vous questionne à mon tour pour vous faire toucher du doigt la vérité, vous ne me répondrez pas, et cependant vous ne me relâcherez pas. » C'était dire clairement aux membres du Conseil: Je ne vois pas en vous des juges qui cherchent la vérité, mais des bourreaux décidés à prononcer le verdict de mort. Ayant ainsi mis à nu leur criminelle déloyauté, Jésus les regarda en face, et ajouta d'un ton plein de majesté: « Lorsque vous lui aurez donné la mort, sachez que le Fils de l'homme ira s'asseoir à la droite du Dieu tout-puissant. »
Toutes les têtes se relevèrent à ce mot. Une simple créature ne s'assied point à la droite du Dieu tout-puissant.
« Tu es donc le Fils de Dieu ? lui cria-t-on de toutes parts.
— Vous dites bien, répondit Jésus, je suis le Fils de Dieu. ))
Ils attendaient cette affirmation solennelle pour laisser éclater leurs fureurs. A peine l'eurent-ils entendue, qu'ils s'écrièrent tous ensemble: « Il vient de s'accuser lui-même, nous n'avons pas besoin d'autre témoignage: il mérite la mort. » Ils le condamnèrent au dernier supplice, comme coupable de lèsenation pour avoir usurpé le titre de Messie, et de lèsemajesté divine pour avoir osé se dire le Fils de Dieu. Aussitôt ils se mirent en devoir de traîner le condamné au prétoire du gouverneur romain, afin que leur sentence pût être ratifiée et exécutée ce jour-là même. Pendant cette nuit lugubre, un homme sombre et silencieux errait autour du palais du pontife, cherchant à connaître les diverses péripéties de l'épouvantable drame qui se jouait dans le prétoire de Caïphe. Cet homme, c'était Judas, le traître qui avait vendu et livré son Maître pour trente pièces d'argent. Après l'arrestation de Jésus au jardin des Olives, la honte et les remords envahirent sa conscience et ne cessèrent plus de le tourmenter. Le démon lui dissimula, jusqu'à l'exécution, l'énormité de son crime; mais, une fois la trahison commise, il lui mit sous les yeux toute la monstruosité de sa conduite. Pour avoir tué son frère, Caïn fut maudit de Dieu. Le sang d'Abel crie et criera éternellement vengeance contre le meurtrier. Mais l'innocent Abel n'était qu'un homme: Jésus était le Fils de Dieu. Judas ! Judas ! le sang du Fils de Dieu que les Juifs vont répandre, criera éternellement vengeance contre toi ! Ainsi parlait le démon, et l'âme de Judas se fermait insensiblement à l'amour et au repentir, pour donner accès, comme l'âme de Caïn, à toutes les terreurs et à toutes les fureurs d'un maudit de Dieu.
Le traître, mêlé à la foule, se trouvait à la porte du palais, quand cette porte s'ouvrit pour donner passage aux soldats qui conduisaient Jésus au prétoire du gouverneur romain. Il apprit ainsi que sa victime était perdue sans ressource. Alors le désespoir le plus affreux pénétra jusqu'au fond de son cœur. Des prêtres, sortant du Conseil, se dirigeaient vers le temple pour le sacrifice du matin. Il les suivit, tenant en main les pièces d'argent dont ils avaient payé sa trahison. A peine furent-ils arrivés dans le lieu saint, qu'il se présenta devant eux, et leur dit d'une voix que l'horreur faisait trembler: « J'ai péché en vous livrant le sang du Juste. » Et il leur tendit la bourse contenant les trente deniers qui lui brûlaient les doigts.
Peut-être, en proclamant lui-même l'innocence de son Maître et en restituant le prix du crime, espérait-il encore attendrir ces hommes, les décider à intervenir en faveur du condamné, et ainsi l'arracher à la mort; mais il avait affaire à des coeurs plus durs que le sien et plus insensibles aux remords. Ils lui répondirent par des haussements d'épaules et d'indignes ricanements: « Si tu as livré le sang innocent, c'est ton affaire, ce n'est pas la nôtre. Toi seul en répondras.» Judas a du regret et des remords; le Sanhédrin n'en a pas. C'est Judas qui le juge et le condamne. Il jeta aux pieds des prêtres les trente pièces d'argent et sortit du temple, comme un furieux, sans savoir où diriger ses pas.
Du Moriah , il descendit dans la vallée de Josaphat. Là, il erra au milieu des tombeaux, passa près du sépulcre d'Absalon, le fils maudit qui tourna ses armes contre son père, jeta les yeux sur ce mont des Oliviers au pied duquel Jésus venait de lui dire: « Mon ami, tu trahis le Fils de l'homme par un baiser ! » Une voix intérieure, la voix de Satan, lui criait toujours : Maudit, maudit ! Il entra bientôt dans la vallée de la Géhenne, vraie image de l'enfer dont elle porte le nom. Alors Judas ralentit sa course et gravit le versant escarpé qui regarde le mont Sion: il était seul dans le champ d'un potier. Une dernière fois, l'apôtre réprouvé fixa son regard sur la ville déicide, et, dénouant sa ceinture, il se pendit à un arbre et mourut dans le désespoir.
On trouva au pied de l'arbre le cadavre du traître. Le lien s'était rompu; le corps, précipité lourdement sur la sol, s'était ouvert; les entrailles gisaient répandues sur la terre. On enterra ces restes ignominieux dans le champ du potier. Ne voulant pas déposer les trente pièces d'argent dans le trésor du temple, parce que c'était le prix du sang, les prêtres achetèrent avec cette somme le champ où s'était pendu Judas, y ensevelirent leur complice, et le consacrèrent à la sépulture des prosélytes étrangers. Ce champ s'appelle encore aujourd'hui Haceldama, c'est-à- dire le prix du sang. Ainsi s'accomplit la prophétie de Jérémie: « Ils ont reçu trente deniers d'argent, estimation de celui qu'ils ont mis à prix, et ils les ont donnés pour le champ d'un potier, comme l'a ordonné le Seigneur. »
Telle fut la mort du nouveau Caïn. Ainsi périssent ceux qui, à l'imitation de Judas, vendent Jésus et son Église pour quelques pièces d'argent. Leur esprit éteint ne croit plus à la miséricorde du Dieu qu'ils ont trahi, leur coeur endurci reste insensible à l'amour, leur âme désespérée tombe dans l'abîme, où retentit tout à coup cette parole de Jésus à Judas: « Malheur à celui par qui le scandale arrive ! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne fût pas né. » |
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