LIVRE SIXIÈME
L'EXCOMMUNICATION ET L'HOSANNA
CHAPITRE PREMIER
RÉSURRECTION DE LAZARE |
Maladie de Lazare |
Rencontre avec Marthe et Marie |
Réunion du Sanhédrin |
Jésus à Béthanie |
Résurrection de Lazare |
Le mont du Mauvais Conseil |
Lazare au tombeau |
Le peuple en émoi |
L'excommunication. (Joan., xi.) |
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Il y avait trois ans que Jésus de Nazareth, le Messie de Dieu, le vrai roi d'Israël, pressait les Juifs d'entrer dans son royaume. La cité sainte, les villes, les bourgades, avaient tour à tour acclamé le docteur, le prophète, le thaumaturge. Et cependant les chefs du peuple le poursuivaient avec un acharnement sans exemple, incriminaient ses paroles et ses actes, ramassaient jusque dans le temple des pierres pour le lapider, et n'attendaient qu'une occasion pour le condamner à mort. Depuis la fête de la Dédicace, il s'était réfugié au delà du Jourdain, attendant le jour marqué pour le grand sacrifice.
Toutefois, afin de rendre les Juifs absolument inexcusables, Jésus voulut leur prouver jusqu'à la fin que, s'il consentait à mourir de leurs mains, il le ferait, non en vertu de leurs décrets, mais pour obéir à son Père des cieux. Il irait à la mort, non comme un vaincu, mais comme un triomphateur; non comme un simple mortel mais comme le maître absolu de la vie et de la mort. Cette preuve de sa souveraineté, il la devait aux Juifs pour les faire reculer devant l'affreux déicide, et plus encore aux apôtres, aux disciples, aux élus du monde entier, pour les aider à reconnaître leur Dieu au milieu des opprobres de la Passion.
Aussi, à ce moment même où les pharisiens croyaient l'avoir réduit à la nécessité de se cacher pour éviter le supplice, un prodige, le plus saisissant de tous les prodiges, accompli aux portes de Jérusalem, vint-il exciter plus que jamais l'admiration du peuple et jeter dans la stupeur tout le Sanhédrin.
Un mois après la retraite de Jésus sur la rive du Jourdain un messager, venu de Béthanie (1), lui remit de la part de Marthe et de Marie cette simple missive: « Seigneur, celui que vous aimez est malade. » Les deux soeurs espéraient qu'en apprenant la maladie de Lazare, le Maître se mettrait immédiatement en route pour visiter son ami et lui rendre la santé; mais, au contraire, sans laisser paraître aucune émotion, Jésus répondit: « Le mal dont il souffre ne doit pas lui ôter la vie, mais procurer la gloire de Dieu en glorifiant son fils. » Le messager retourna à Béthanie, et Jésus demeura deux jours encore dans sa solitude, sans s'inquiéter du malade. Marthe et Marie l'attendirent en vain, le mal empira d'heure en heure et Lazare rendit le dernier soupir. Alors seulement, le Sauveur dit aux apôtres: « Retournons en Judée.
— Maître, répondirent-ils, récemment encore les Juifs voulaient vous lapider, et vous parlez de retourner en Judée ! »
De fait, ils tremblaient pour eux comme pour lui. Connaissant la haine des pharisiens contre les disciples du prophète, ils pouvaient craindre d'avoir à subir le sort de leur Maître. Jésus s'efforça de calmer leurs terreurs. « Ne craignez pas, leur dit-il, mon jour n'est qu'à son déclin. Quand la nuit est venue, on marche dans les ténèbres, et l'on court risque de heurter le pied contre des obstacles; mais le soleil luit encore, il n'y a aucun danger. » Comme ils ne répondaient rien, il ajouta pour motiver ce retour en Judée: « Notre ami Lazare dort, il faut que j'aille le tirer de son sommeil. »
Ils prirent ces paroles à la lettre, et s'écrièrent tout joyeux: « S'il dort, Seigneur, il guérira. » C'est un symptôme de bon augure: raison de plus pour ne pas s'exposer à la mort en retournant en Judée. Alors Jésus, laissant là les figures, leur dit clairement: « Lazare est mort, et je me réjouis de ce que je n'étais pas là pendant sa maladie. Je m'en réjouis à cause de vous, afin que vous croyiez en moi. Allons à Béthanie. »
La crainte de tomber dans les mains des Juifs les effrayait tellement qu'ils hésitaient encore à se mettre en chemin; mais Thomas, l'un des douze, les entraîna par cette parole d'énergie: « Suivons-le, et, s'il le faut, mourons avec lui. »
A l'entrée du bourg, ils apprirent que Lazare était mort depuis quatre jours. Selon la coutume, le cadavre, lavé et parfumé, couvert de bandelettes, enveloppé dans son suaire, avait été déposé dans le sépulcre. Depuis ce temps, les cérémonies du deuil s'accomplissaient chaque jour près de la grotte funéraire. Les parents, les amis, les Juifs de distinction, accourus de Jérusalem, entouraient les deux soeurs éplorées: on n'entendait que gémissements et lamentations. Comme on était au quatrième jour, on venait de constater officiellement le décès, et de ramener le linceul sur le visage du défunt. Une pierre roulée près du sépulcre en défendait l'entrée.
Pendant que les deux soeurs, assises à terre au milieu de leurs hôtes, restaient absorbées dans une profonde tristesse, on vint annoncer à Marthe l'arrivée de Jésus. Oubliant tout à cette nouvelle, elle s'élança immédiatement à sa rencontre.
« Maître, s'écria-t-elle en l'abordant, si vous vous fussiez trouvé ici, notre frère ne serait pas mort, mais maintenant encore, j'en ai la certitude, tout ce que vous demanderez à Dieu, il vous l'accordera.
— Votre frère ressuscitera, lui dit Jésus, feignant de ne pas comprendre sa pensée.
— Je le sais, reprit-elle, craignant de s'être trop avancée, il ressuscitera au dernier jour.
— Marthe, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra; et quiconque croit et vit en moi, ne mourra jamais. Croyez-vous ainsi ?
— Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu venu en ce monde. »
Après cet entretien sublime, Marthe, pleine de foi et de confiance, laissa un instant le Sauveur pour aller retrouver sa soeur et lui annoncer la bonne nouvelle. Elle lui dit à l'oreille, pour ne pas effaroucher les Juifs: « Le Maître est arrivé, et il vous demande. » Marie se leva vivement et sortit de la maison pour se rendre près de Jésus. Les Juifs qui l'entouraient et cherchaient à la consoler, crurent qu'elle allait au sépulcre pour donner un libre cours à ses larmes, et sortirent avec elle. Arrivée près du Maître, Marie tomba à ses pieds, et ne pût s'empêcher de lui dire comme sa soeur: « Que n'étiez-vous ici, Seigneur, notre frère ne serait pas mort ! » En disant ces mots, elle pleurait, et les Juifs pleuraient avec elle. En voyant des larmes couler de tous les yeux, une émotion profonde s'empara du Sauveur, un divin frémissement remua son âme.
« Où avez-vous mis Lazare ? demanda-t-il.
— Seigneur, nous allons vous conduire au sépulcre. » Jésus les suivit en versant aussi des larmes, ce qui fit dire à plusieurs: « Voyez comme il l'aimait; » d'autres, au contraire, inspirés par leur malveillance accoutumée, semaient la défiance autour d'eux. « Il a ouvert les yeux d'un aveugle-né, disaient-ils: pourquoi n'a-t-il pas empêché Lazare de mourir ? »
Arrivé à la grotte taillée dans le rocher, devant le sépulcre, fermé par une lourde pierre, Jésus frémit de nouveau et s'écria: « Enlevez cette pierre. » Instinctivement, Marthe lui fit observer que Lazare étant mort depuis quatre jours, une odeur de putréfaction allait s'exhaler de la tombe; mais, d'un mot, il lui rappela leur entretien: « Ne vous ai-je pas dit que si vous croyiez, vous verriez la gloire de Dieu ? »
On roula donc la pierre, et le cadavre, enveloppé dans le suaire qui le couvrait de la tête aux pieds, apparut à tous les yeux. En ce moment solennel, il se fit un grand silence. Les assistants, immobiles, le regard fixé sur le prophète, se demandaient avec anxiété ce qui allait advenir. Jésus, les yeux levés vers le ciel, priait: « Mon Père, disait-il, je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé. Vous m'écoutez toujours, je le sais, mais je parle ainsi pour ce peuple qui m'environne, afin qu'il croie que vous m'avez envoyé. » Alors, étendant la main vers le cadavre, il cria d'une voix forte: « Lazare, sors du tombeau !» Le mort s'agita et sortit de la tombe, les pieds et les mains entourés de bandelettes, et le visage couvert du linceul. Muets d'épouvante, tous contemplaient ce cadavre enseveli, qui subitement s'était dressé sur ses pieds et faisait effort pour rompre ses liens: « Déliez-le, reprit Jésus, et laissez-le libre. » On enleva les bandelettes qui enchaînaient les mains et les pieds, le suaire qui couvrait le visage; Lazare apparut plein de vie et se mit à marcher.
L'impression des assistants ne se peut rendre. Devant ce prophète qui prouvait sa mission en tirant les morts de la corruption du tombeau, tous restaient comme pétrifiés. La plupart des témoins déposèrent leurs préventions et crurent en Jésus. Quelques-uns, cependant, dominés par l'esprit de secte, s'en allèrent aussitôt dénoncer aux pharisiens l'évènement étrange dont le récit allait nécessairement provoquer, à Jérusalem et dans tout le pays, un immense mouvement en faveur de leur ennemi.
Et en effet, la résurrection de Lazare détermina une indicible crise dans les esprits. Impossible de nier un fait arrivé aux portes de la capitale, et dont les témoins, amis et ennemis du thaumaturge, racontaient les circonstances dramatiques; impossible également d'expliquer ce fait autrement que par l'intervention du Maître suprême de la vie et de la mort. Les pharisiens n'auraient osé attribuer au démon ce prodige des prodiges, alors surtout que Jésus l'avait accompli en priant son Père, et comme preuve de sa divine mission. Jésus était donc, comme il l'affirmait, l'envoyé de Dieu, le Messie libérateur, le Fils du Père qui est dans les cieux. Mais alors de quel nom qualifier les sectaires, les pharisiens, les docteurs, les scribes, qui tentaient de le lapider et chassaient de la synagogue ceux qui croyaient en lui ? La fête de Pâque approchait, et l'on se demandait si le peuple, accourant de toutes les provinces, n'allait pas, en dépit des personnages officiels, porter en triomphe le grand prophète et le proclamer roi d'Israël.
La situation parut si critique que le grand prêtre convoqua d'urgence les membres du Sanhédrin pour délibérer en toute hâte sur les mesures propres à écarter un pareil danger.
Le Sanhédrin, ou grand Conseil des Juifs, se composait de soixante-dix membres choisis dans les trois corps de la nation: princes des prêtres, docteurs renommés, anciens du peuple, distingués par leur prudence. Depuis la domination romaine, le Sanhédrin, asservi par les vainqueurs, ne se recrutait généralement que parmi les sectaires sans foi et les intrigants sans honneur. Le souverain pontificat lui-même se vendait au plus offrant. Un rusé vieillard, nommé Anne, avait réussi à conserver sur sa tête, pendant sept ans, la tiare des pontifes, puis à la placer successivement sur la tête de ses cinq fils, et finalement à en faire l'apanage de son gendre, Joseph Caïphe. Celui-ci la portait depuis plusieurs années comme un héritage de famille. Sadducéen, c'est-à-dire partisan de la secte qui ne croyait plus aux vieux dogmes, pas même à l'immortalité de l'âme, Caïphe ne pensait qu'à s'enrichir et à jouir de la vie présente. Le mauvais riche dépeint par Jésus, se vautrant dans les voluptés pendant que le pauvre mourait de faim à sa porte, c'était Caïphe, et tout le monde l'avait reconnu. Aussi le patriotisme du grand prêtre s'accommodait-il fort bien de la domination romaine. Remplissant à Jérusalem le rôle le plus resplendissant et le plus lucratif, le pontife se demandait ce que le Messie pourrait lui donner de plus.
Sauf quelques personnages secrètement attachés à Jésus, comme le légiste Nicodème, et un riche seigneur du collège des anciens, nommé Joseph d'Arimathie, les membres du Conseil ne valaient guère mieux que leur président. Pharisiens démasqués par Jésus, sadducéens révoltés contre sa morale sévère, scribes jaloux de sa popularité, tous avaient voué au prophète une haine implacable. La classe des grands prêtres, spécialement représentée par des sadducéens sans conscience, comme Caïphe, Anne, ses cinq fils, d'autres expontifes ou membres de leur famille, n'attendaient qu'une occasion pour assouvir leur rage contre ce prétendu Messie, qui depuis trois ans troublait leur sommeil.
De temps immémorial, les séances du Sanhédrin se tenaient dans le temple de Jéhovah. Le visage tourné vers le sanctuaire, les juges s'efforçaient d'avoir toujours devant les yeux le Dieu juste qui devait inspirer leurs résolutions. Mais à cette époque où les passions seules dictaient les jugements, on tenait conseil loin du sanctuaire, sous les portiques du temple, dans la ville, et souvent dans le palais du grand prêtre, dont l'influence, devenue prépondérante, laissait à peine à ses assesseurs un semblant de liberté. A l'occasion du miracle de Béthanie, la délibération parut si importante et le secret si nécessaire, que Caïphe réunit ses collègues loin du temple et de la ville. Au delà de la vallée de la Géhenne, en face du mont Sion, il possédait une maison de campagne (2) où nul certainement ne viendrait les surprendre. C'est dans cet endroit solitaire que se tint l'indigne conciabule, où le grand prêtre et ses complices, décrétèrent le plus grand des crimes et la ruine de la nation juive.
Il s'agissait de la conduite à tenir en présence de cette résurrection de Lazare qui mettait en émoi tout le peuple. « Cet homme multiplie les prodiges, se dirent les sanhédristes; quel parti prendre à son égard ? » Des juges sérieux auraient répondu qu'il fallait examiner si les miracles étaient authentiques, auquel cas tous devaient reconnaître Jésus de Nazareth comme le Messie attendu depuis plus de quatre mille ans. Mais l'assemblée n'avait pas pour but de constater la réalité de miracles opérés depuis trois ans devant la nation tout entière, elle se réunissait uniquement pour prononcer une sentence de mort contre le thaumaturge dont on voulait à tout prix se débarrasser. Au lieu de la question religieuse, seule en cause, les juges mirent en avant une question politique. « Si nous le laissons aller, s'écrièrent- ils, tout le peuple croira qu'il est vraiment le Messie et le proclamera roi d'Israël. » Ils avouaient donc que, sans l'opposition criminelle de ses chefs, Israël aurait reconnu le Messie, et que, si la nation juive a commis un déicide, le crime est avant tout imputable à ses docteurs et à ses pontifes. Mais pourquoi veulent-ils à toute force empêcher le peuple de proclamer Jésus fils de David et roi d'Israël ? « Parce que, dirent-ils, si les Romains entendent parler d'un Messie libérateur, d'un roi d'Israël, ils croiront à une nouvelle sédition, prendront les armes, et détruiront le temple, la ville, la nation tout entière. » Ainsi parlèrent les sadducéens qui préféraient les lois et les moeurs romaines aux lois de Dieu et de n'importe quel Messie; ainsi parlèrent les pharisiens qui, tout en attendant un Messie qui régnerait sur le monde, refusaient un roi pacifique qui se contentait de régner sur les âmes.
Les partisans de ces deux sectes ennemies s'unirent donc pour réclamer la mort de Jésus. Certains conseillers, entre autres Joseph d'Arimathie et Nicodème, secrètement disciples du Sauveur, firent observer aux sectaires qu'on ne pouvait condamner un homme sans l'entendre, et que porter un décret de mort, en cachette, sans aucune forme de procès, constituerait de la part des juges une véritable monstruosité; mais ces réflexions, si justes qu'elles fussent, ne servirent qu'à exciter la rage de ces furieux. « Vous n'y entendez rien, s'écria Caïphe avec sa brutalité ordinaire, vous ne voyez donc pas qu'il s'agit du salut public: il faut que cet homme meure pour tout le peuple, et sauve ainsi la nation d'une ruine certaine. »
IL FAUT QUE CET HOMME MEURE POUR TOUT LE PEUPLE ! Parole prophétique, formule de la rédemption, que Dieu lui-même mit dans la bouche du grand prêtre. Tout scélérat qu'il était, Caïphe représentait alors la plus haute autorité religieuse, et c'est pourquoi Dieu lui fit proclamer solennellement que Jésus devait mourir pour tout le peuple: non seulement pour sa nation, mais pour toutes les nations de l'univers, » dont il devait faire le royaume universel des enfants de Dieu.
Cette parole de Caïphe mit fin aux débats. L'assemblée lança contre Jésus la grande excommunication, qui entraînait la peine de mort contre le coupable et contre ceux qui lui donneraient asile. En exécution de cette sentence, le grand conseil intima à quiconque saurait où se trouvait Jésus l'ordre formel de le dénoncer aux autorités, afin qu'on pût s'emparer de sa personne (3). A partir de ce jour, la seule préoccupation des pharisiens fut de mettre à mort leur ennemi, sans déchaîner contre eux-mêmes une révolution populaire.
Quant à Jésus, il évita de se montrer en public. Laissant le voisinage de Jérusalem, il se retira avec ses apôtres dans la petite ville d'Ephrem. Là, près du désert, à deux pas du Jourdain, il attendit, dans le silence et la solitude, le jour où il se livrerait lui-même à ses persécuteurs. |
Références |
1. Il y avait au temps de Jésus deux Béthanie: l'une située sur les bords du Jourdain, près de la mer Morte, où le Saint Précurseur baptisait; l'autre située à 2 km .700 de Jérusalem,à l'est, était le lieu où habitaient Lazare et ses soeurs.
2-. L 'Évangile se tait sur le lieu où le Sanhédrin se réunit en cette circonstance. La tradition seule en fait mention. La colline sur laquelle s'élevait la maison de campagne de Caïphe, s'appelle encore le Mont du Mauvais Conseil.
3 L'excommunication était publiée, au son des trompettes, par les prêtres qui présidaient aux assemblées des quatre cents synagogues de Jérusalem. Le Talmud rapporte que Jésus fut ainsi déclaré solennellement exclu de la synagogue et proclamé digne de mort, comme magicien et séducteur du peuple. |
CHAPITRE II
DERNIER VOYAGE A JÉRUSALEM
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En route vers la cité sainte. |
Espérances et inquiétudes. |
Jésus annonce tous les détails de sa Passion |
Illusions des apôtres. |
Demande des fils de Zébédée. |
A Jéricho, guérison de deux aveugles |
Leçon d'humilité |
Conversion de Zachée |
Parabole des mines. (Matth.,xx, 17-34. — Marc., x, 32-52. — Lac., xvin, 31-43; xix, 1-28.) |
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Jésus demeura un mois dans son refuge. Il priait son Père et se préparait au grand sacrifice qui devait couronner sa vie sur cette terre. C'est avec une joie ineffable qu'il voyait arriver ce jour tant désiré de la rédemption, jour de gloire pour son Père, de triomphe pour lui, de défaite pour Satan, de salut pour le genre humain. Il allait donc enfin recevoir ce baptême de sang, après lequel il soupirait depuis si longtemps !
Bien différentes étaient les pensées des apôtres. Partagés entre la crainte et l'espérance, ils se demandaient ce qu'allait devenir leur Maître, et ce qui les attendait eux-mêmes. D'un côté, les pontifes et les pharisiens ne cesseraient de poursuivre l'exécution de leur sentence. Des sbires, envoyés par eux, pouvaient à chaque instant s'emparer de l'excommunié et le traîner devant ses juges. D'un autre côté, depuis le miracle de Béthanie, le peuple se prononçait de plus en plus en faveur du prophète. Malgré les ordres pressants du Sanhédrin, non seulement personne n'avait trahi le Sauveur en dénonçant le lieu de sa retraite, mais on ne craignait plus de l'appeler Fils de David et roi d'Israël. S'il avait ressuscité Lazare, disait-on, c'était pour montrer à tous sa puissance et préparer son avènement au trône. Et volontiers les apôtres se livraient, comme le peuple, à ces pressentiments, pour se distraire de leurs sombres inquiétudes.
Aussitôt que parut la lune d'avril, et que les émissaires du grand Conseil eurent fait connaître à tout le peuple que dans quatorze jours se célébrerait la Pâque, les caravanes commencèrent à se' diriger vers Jérusalem. Grand nombre de pèlerins, en effet, hâtaient leur arrivée dans la cité sainte, afin de s'y purifier avant la fête. Les apôtres, dans l'angoisse, espéraient que, vu le mandat d'arrestation lancé contre lui, Jésus ne sortirait pas de sa retraite, quand, le dixième jour avant la solennité, il leur annonça qu'ils allaient se joindre aux caravanes. Stupéfaits d'une pareille décision, ils se mirent en route, non sans frayeur. Jésus les précédait d'un pas ferme et décidé, et ils le suivaient à quelque distance, tristes et silencieux. Cependant ils se rassurèrent peu à peu en se disant que l'avenir n'avait rien de caché pour le Maître, et que certainement il n'irait pas au-devant de l'ennemi s'il n'était sûr de la victoire.
Ils rêvaient déjà du royaume temporel, quand Jésus, se retournant vers eux, les prit à part et leur annonça, non plus seulement sa mort prochaine, mais les détails de sa Passion: « Voici, leur dit-il, que nous montons à Jérusalem, où vont s'accomplir toutes les prédictions des prophètes sur le Fils de l'homme. Il sera livré aux princes des prêtres, aux scribes et aux anciens du peuple, qui le condamneront à mort. Il sera ensuite livré par eux aux Gentils: ceux-ci l'accableront d'outrages, le flagelleront, lui cracheront au visage et le crucifieront. Il mourra sur la croix, et ressuscitera le troisième jour. »
De ces détails si explicites et si affligeants, aucun ne frappa leur esprit aveuglé. Ils crurent entendre des paroles mystérieuses dont ils ne pouvaient pénétrer le sens. Ils ne retinrent qu'une chose, c'est qu'après trois jours Jésus allait ressusciter, certainement avec l'intention de proclamer son règne et de confondre ses ennemis. Que signifiaient cette mort et cette résurrection ? ils n'en savaient rien, mais à coup sûr Israël allait assister au triomphe du Messie.
Cette fausse persuation les dominait à tel point que Jacques et Jean, les fils de Zébédée, ne purent s'empêcher d'annoncer à leur mère, qui faisait partie de la caravane, le règne prochain du Sauveur. C'était le moment, selon eux, de se ménager une place de faveur dans le nouveau royaume, et peut-être Salomé, qui avait tout quitté pour suivre Jésus et le servir, pouvait-elle quelque chose pour ses fils. Salomé comprit ce que Jacques et Jean désiraient d'elle. Saisissant un moment où Jésus se trouvait seul, elle s'approcha de lui avec ses deux fils, et se prosterna à ses pieds.
« Que voulez-vous de moi ? lui demanda-t-il.
— Seigneur, répondit-elle, voici mes deux fils, j'ose vous prier de les placer dans votre royaume, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche.
— Vous ne savez ce que vous demandez, reprit Jésus en regardant les deux frères. Pouvez-vous boire le calice que je boirai et recevoir le baptême dont je vais être baptisé ?
— Nous le pouvons, répondirent-ils, sans savoir qu'il s'agissait du calice des douleurs.
— Vous le boirez en effet, répliqua le bon Maître, car il les voyait déjà tous deux affrontant le martyre pour sa gloire; mais, ajouta-t-il, de s'asseoir à ma droite ou à ma gauche, mon Père l'accorde à ceux qu'il y a prédestinés. »
Au royaume des cieux les places sont données non à la faveur, mais au mérite. On y arrive en usant bien des grâces que Dieu donne précisément pour mériter la gloire. Mais en ce moment les fils de Zébédée s'occupaient moins du royaume des cieux que de leurs rêves d'avenir sur cette terre. Les autres apôtres n'étaient guère plus sages, car en apprenant la requête ambitieuse des deux frères ils leur reprochèrent amèrement d'avoir brigué les premières places au détriment de leurs collègues. Toujours bon et patient, Jésus les mit d'accord en leur prêchant l'humilité. « Les chefs de peuple, dit-il, dominent leurs sujets et leur font sentir qu'ils ont pouvoir sur eux: il n'en sera pas ainsi parmi vous. Celui qui voudra devenir le plus grand parmi vous, devra se faire le serviteur de tous, et celui-là sera le premier, qui se fera l'esclave de tous; car le Fils de l'homme dont vous êtes les disciples, n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie pour la rédemption du monde. »
Tout en s'entretenant avec ses apôtres, Jésus se vit bientôt environné d'une foule innombrable de pèlerins, heureux d'escorter le prophète. Aux abords de Jéricho, cette multitude enthousiaste poussait de telles clameurs, qu'un aveugle, nommé Bartimée, assis sur le bord du chemin avec un compagnon aveugle comme lui, demanda d'où venait tout ce bruit et pourquoi toutes ces ovations. On lui répondit que Jésus de Nazareth allait passer près d'eux. Aussitôt une lumière intérieure pénétra l'âme de ces deux mendiants, qui se mirent à crier: « Jésus, fils de David, ayez pitié de nous ! » Plus Jésus approchait d'eux, plus leurs cris redoublaient, au point que les premiers du cortège crurent devoir leur imposer silence. Mais, au lieu de les écouter, d'une voix plus lamentable encore, ils redirent leur prière: « Jésus, fils de David, ayez pitié de nous ! » Jésus s'arrêta et se fit amener les deux aveugles. Quelques-uns de sa suite coururent à Bartimée en lui criant: « Confiance, lève-toi, le Maître t'appelle. » Bartimée jeta son manteau et s'élança vers Jésus, suivi de son compagnon.
« Que voulez-vous de moi ? leur demanda Jésus.
— Seigneur, faites que je voie, répondit Bartimée. Faites que nos yeux s'ouvrent, » s'écrièrent-ils tous deux.
Touché de compassion, Jésus leur toucha les yeux, en disant: « Votre foi vous a sauvés: levez-vous et voyez ».
A l'instant, les yeux des deux aveugles s'ouvrirent, et ils s'unirent au cortège en glorifiant Dieu. Tout le peuple se mit à acclamer le prophète, à le saluer comme Fils de David, ainsi que l'avaient fait les deux aveugles, et à bénir Jéhovah d'avoir enfin envoyé à son peuple le Messie attendu depuis tant de siècles. C'est au milieu de cette foule enthousiaste que Jésus fit son entrée à Jéricho.
La cité de Jéricho, la cité des palmiers et des roses, regorgeait en ce moment de pèlerins qui, venus des deux rives du fleuve sacré, faisaient halte dans ses murs avant de prendre la route de Jérusalem. Comme il fallait encore cheminer pendant sept heures à travers les montagnes pour arriver à la sainte cité, Jésus résolut, comme la masse des voyageurs, de passer la nuit à Jéricho. Il traversait donc la ville, entouré de ces milliers d'étrangers, avides de voir et de saluer le prophète, quand une circonstance singulière lui fournit l'occasion de sauver une âme et de donner une leçon à la multitude.
Un chef de publicains, nommé Zachée, très riche et très décrié, désirait vivement connaître ce thaumaturge de Nazareth dont tout le monde parlait avec admiration. Comme il ne pouvait percer les foules pour l'approcher, ni même jeter les yeux sur lui, parce qu'il était petit de taille, il courut en avant du cortège et monta sur un sycomore près duquel Jésus devait nécessairement passer. Caché dans le feuillage, Zachée vit arriver le divin Maître. Ses yeux ravis contemplaient ce beau visage où se peignait une bonté plus qu'humaine; son coeur, entraîné vers ce personnage qui ne lui semblait pas de la terre, battait avec force, quand tout à coup Jésus leva les yeux sur lui et l'appela par son nom : « Zachée, disait le Sauveur, hâtez-vous de descendre; il faut que je loge aujourd'hui dans votre maison. »
Transporté de joie, le publicain descendit de l'arbre, et conduisit Jésus dans sa demeure, au grand scandale des pharisiens et même des disciples, qui ne pouvaient comprendre cette prédilection du Maître pour un vil pécheur, un maudit collecteur d'impôts. Mais ils virent bientôt que le publicain valait mieux que beaucoup de pharisiens, vantés pour leur justice et leur piété. Transformé subitement par le repentir de ses fautes, et désireux de répondre par un acte de générosité à la divine condescendance de Jésus, il s'arrêta sur le seuil de sa maison, et lui dit devant toute la foule: « Seigneur, dès ce moment j'abandonne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j'ai commis une injustice envers qui que ce soit, je lui rendrai le quadruple. »
En partageant ainsi sa fortune avec les pauvres, Zachée s'élevait d'un coup à une perfection que n'atteindrait jamais l'hypocrite pharisien. Aussi Jésus voulut-il montrer à tous que, malgré leurs secrets murmures, il avait très bien choisi son hôte. « Zachée, dit-il, le salut est entré aujourd'hui dans votre maison. Celui-ci, ajouta-t-il en s'adressant au peuple, est un véritable enfant d'Abraham. Quant au Fils de l'homme, sachez-le, il est venu au monde pour chercher et sauver ce qui était perdu. »
Jésus passa la nuit chez Zachée. Le lendemain, une foule immense stationnait devant la porte du publicain. Tous désiraient escorter le Fils de David qui, sans nul doute, allait entrer en triomphateur dans la ville sainte et prendre en main, comme Messie libérateur, le sceptre des anciens rois. Avant de quitter Jéricho, il essaya encore une fois de leur enlever des illusions que la réalité des faits allait détruire dans quelques jours. Sous le voile d'une parabole, il leur annonça qu'il les quitterait bientôt pour aller prendre possession de son royaume, et comment chacun de ses sujets serait puni ou récompensé selon la conduite qu'il tiendrait pendant son absence.
« Un homme de noble race, dit-il, s'en alla dans une région lointaine, afin de recevoir de son suzerain la couronne royale et de revenir ensuite gouverner ses états. Avant de partir, il appela dix de ses serviteurs et leur remit à chacun une mine d'argent, en leur recommandant de la faire valoir jusqu'à son retour. Or ses concitoyens le haïssaient telle ment qu'ils envoyèrent une ambassade au suzerain pour lui dire: Nous ne voulons pas que cet homme règne sur nous; ce qui ne l'empêcha pas de recevoir l'investiture du royaume. Rentré chez lui, il fit venir ses serviteurs et leur demanda quel profit ils avaient tiré de l'argent mis entre leurs mains. Le premier répondit que sa mine en avait produit dix autres. — Vous êtes un bon serviteur, dit-il, et parce que vous m'avez bien servi dans cette affaire peu importante, vous aurez le gouvernement de dix cités. La pièce d'argent du second en avait produit cinq autres: cinq villes lui furent confiées. Il en vint un autre qui remit au roi la monnaie déposée entre ses mains. Il la lui présenta soigneusement enveloppée dans un linge. Seigneur, dit-il, la voici comme vous me l'avez donnée. Je ne m'en suis point occupé, pour n'avoir point de compte à vous rendre, car je sais combien vous vous montrez exigeant, cherchant où il n'y a rien, moissonnant où vous n'avez pas semé.
Mauvais serviteur, répondit le prince, tes propres paroles te condamnent. Puisque tu me savais exigeant à ce point, pourquoi n'as-tu pas fait valoir mon argent chez un banquier, afin de me le rendre avec les intérêts ? Enlevez- lui cette mine, dit-il à ses agents, et donnez-la à celui qui en a dix. — Seigneur, observèrent ces derniers, il en a déjà dix. — C'est vrai, reprit le maître, mais on donnera à celui qui a déjà, et il sera dans l'abondance, et au négligent qui n'a rien su acquérir on ôtera le peu qu'il possède. Quant à ces ennemis qui n'ont pas voulu m'avoir pour roi, qu'on les amène ici et qu'on les égorge sous mes yeux ! »
Il était facile de comprendre le sens de cette parabole. Au lieu de fonder à Jérusalem un royaume terrestre, Jésus allait partir de Jérusalem pour une région lointaine, le ciel, afin d'y recevoir de son Père l'investiture du royaume de Dieu. Les Juifs refuseraient de le reconnaître pour leur roi, mais il n'en serait pas moins le roi du ciel et de la terre. En attendant son retour au milieu d'eux, il laissait à ses disciples le don de la foi et des grâces abondantes, afin qu'ils pussent, par leurs bonnes oeuvres, travailler à sa gloire. Quand il reviendrait sur son trône glorieux, chacun serait récompensé selon ses mérites; mais malheur à celui qui aurait reçu la foi sans la faire fructifier par ses oeuvres, et trois fois malheur à ceux qui auront dit de Jésus : Nous ne voulons pas qu'il règne sur nous !
Plus tard, à la lumière des événements, les apôtres et les disciples comprendront que la parabole des mines n'était qu'une histoire anticipée de la royauté spirituelle de Jésus, et ce souvenir des prédictions du Maître soutiendra leur foi et leur courage au milieu de leurs épreuves; mais pour le moment ils y trouvèrent la confirmation de leurs espérances. Le Messie se décidait à prendre enfin possession de son royaume, et à montrer son pouvoir à ces orgueilleux pharisiens qui s'écriaient, comme dans la parabole: Nous ne voulons pas qu'il règne sur nous. C'est avec ces pensées qu'à la suite de Jésus les foules sortirent de Jéricho et s'engagèrent dans les défilés qui conduisaient à la ville sainte. Ils arrivèrent à Béthanie, au pied du mont des Oliviers, le vendredi, sixième jour avant la Pâque. Le soleil descendait à l'horizon, et le sabbat allait commencer. Jésus s'arrêta chez Lazare où il voulait passer la nuit avec ses apôtres, tandis que les pèlerins franchissaient les quelques stades qui les séparaient de Jérusalem, et annonçaient à tous que, malgré l'excommunication du Sanhédrin, le prophète de Nazareth monterait au temple à l'occasion des fêtes pascales. |
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Jésus à Béthanie. |
Critique de Judas |
L'onction de Marie-Madeleine |
Le festin d'adieu |
Réponse du Sauveur |
Préparatifs du triomphe |
L'ânesse et l'ânon |
Hosanna au fils de David. |
Jésus pleure sur Jérusalem. |
Indignation des pharisiens |
Matth., xxvi, 6-13; xxi, 1-11. |
Marc., xiv, , 3-9; xi, 1-11. -- Luc., aux, 29-44. — Joan., xtr, 1-19. |
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Jésus fut reçu à Béthanie avec des transports de joie, non seulement par ses hôtes bien-aimés, mais par toute la population du bourg, heureuse de revoir le divin thaumaturge qui avait ressuscité Lazare. Le lendemain, jour de sabbat, fut pour tous un vrai jour de fête. Les ovations des pèlerins avaient ouvert les coeurs à l'espérance. On se demandait si l'on était à la veille d'un triomphe, et cependant, après la sentence d'excommunication, l'on ne pouvait s'empêcher de prévoir que les ennemis du Sauveur tenteraient de s'emparer de lui pendant son séjour dans la capitale.
Parmi les principaux habitants de Béthanie se trouvait un fervent admirateur de Jésus, qu'on appelait Simon le lépreux, parce que le bon Maître l'avait autrefois guéri de la lèpre. Il invita son bienfaiteur à prendre chez lui le repas du soir en compagnie de ses apôtres, de son ami Lazare et de beaucoup d'autres disciples. Marthe se chargea, selon sa coutume, de présider au service de la table.
Or, pendant le repas, Marie, la soeur de Marthe, la pécheresse de Magdala, se souvint qu'un an auparavant dans une circonstance semblable, elle avait obtenu du Sauveur le pardon de ses fautes. Tout entière à son Dieu, elle comprit en même temps, qu'avant son départ pour Jérusalem, il convenait, en signe d'adieu, d'honorer le Maître par un acte mémorable d'amour et de vénération. Quand il eut pris place à la table du festin, Marie, tenant dans ses mains un vase d'albâtre rempli de parfums d'un grand prix, s'approcha de lui, brisa le vase, et répandit sur la tête de l'hôte divin son nard précieux; puis, se jetant à ses pieds, elle les oignit également et les essuya de ses longs cheveux. Toute la maison resta comme embaumée d'une pure et suave odeur.
Les convives suivaient cette scène avec attention. Les Juifs brisaient un vase au milieu du festin pour rappeler, au milieu des joies de ce monde, la fragilité de la vie humaine. Marie venait de prophétiser, comme le Maître le faisait depuis quelques jours, que la séparation approchait. Tous se joignaient de coeur à Marie dans ce, suprême hommage rendu au Sauveur, quand des paroles de mécontentement s'élevèrent d'un groupe de disciples. Morose et taciturne jusque-là, Judas, l'un des douze, exprimait tout haut son indignation à la vue d'une prodigalité qu'il taxait d'insensée. « A quoi bon, disait-il, cette dépense exagérée ? Ces parfums que vous jetez, on aurait pu les vendre trois cents deniers, et donner cette somme aux pauvres ! »
Plusieurs applaudirent à cette critique, ne devinant pas les secrètes intentions de l'apôtre infidèle. Judas s'inquiétait fort peu des pauvres, mais il tenait la bourse commune dont il s'appropriait le contenu sans trop de scrupule, et ces trois cents deniers lui faisaient envie. D'un autre côté, il n'aimait plus son Maître depuis qu'il entrevoyait pour lui des humiliations, et peut-être une catastrophe dans laquelle les disciples seraient nécessairement enveloppés. Pourquoi rendre de pareils honneurs, pensait-il, à cet homme qui parle toujours de son royaume, et se trouve toujours réduit à la mendicité ?
Jésus voyait clair dans cette âme tourmentée par le démon; aussi se chargea-t-il de lui répondre. « Laissez faire cette femme, dit-il à Judas et aux autres censeurs, pourquoi lui reprochez-vous sa conduite à mon égard ? Elle vient d'accomplir une bonne action, car elle m'a rendu par avance les devoirs de la sépulture. Des pauvres, vous en aurez toujours à secourir, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. Vous blâmez cette femme, et moi, je vous dis que, dans le monde entier, partout où cet évangile sera prêché, son nom retentira avec honneur à cause de l'action qu'elle vient de faire. »
Du reste, cette onction royale de Béthanie, blâmée par un traître et louée par un Dieu, n'était que le prélude du triomphe, royal aussi, que, le lendemain, tout un peuple allait décerner au Sauveur. Jésus avait refusé la couronne terrestre que les Galiléens, abusés, ne cessaient de lui offrir; mais il voulait, avant de mourir, que ce même peuple reconnût sa véritable royauté, et conduisît triomphalement dans sa capitale le Fils de David, le Messie libérateur, le vrai roi d'Israël. En face des pharisiens qui l'accablaient d'injures depuis trois ans, du Sanhédrin qui l'avait excommunié, du grand prêtre qui s'apprêtait à prononcer contre lui l'arrêt de mort, Jésus allait apparaître en roi pacifique, mais aussi en roi tout-puissant; comme un pasteur prêt à mourir pour ses brebis, mais aussi comme le juge de ceux qui tramaient sa perte. Et les millions d'hommes de toutes les nations, accourus à Jérusalem pour les fêtes de Pâque, assisteraient ainsi à l'exaltation du Messie par tout le peuple d'Israël, avant de voir ce même Messie attaché au gibet des criminels.
Avant l'arrivée de Jésus à Béthanie, les pèlerins qui déjà encombraient Jérusalem, s'informaient avec anxiété du prophète de Nazareth . La résurrection de Lazare occupait tous les esprits, et, par suite, chacun désirait revoir et entendre de nouveau l'homme assez puissant pour tirer vivant du sépulcre un mort enseveli depuis quatre jours. De tous côtés, on entendait poser cette question: Viendra-t-il à la fête ou reculera-t-il devant l'arrêt du Sanhédrin ? quand, tout à coup, les pèlerins, venus avec Jésus de Jéricho à Béthanie, répandirent la nouvelle que le prophète passait le jour du sabbat chez Lazare, et que le lendemain il monterait au temple.
Aussitôt il se manifesta dans tous les quartiers de la cité sainte une agitation extraordinaire. Des foules d'habitants et d'étrangers gravirent la montagne des Oliviers, impatients de voir le Maître, et son ami Lazare, sorti du tombeau. Lazare et les gens de Béthanie racontèrent toutes les particularités du grand miracle opéré par le prophète, de sorte que le nombre des partisans de Jésus, s'accroissant d'heure en heure, terrifiait les princes des prêtres. Inquiets et troublés, ces derniers pensèrent même à faire disparaître Lazare, ce témoin revenu de la tombe pour les couvrir de confusion.
Tel était l'état des esprits quand, le dimanche, Jésus quitta Béthanie pour faire son entrée à Jérusalem. Ses apôtres l'entouraient, espérant que le règne de leur Maître allait commencer. Une foule immense lui faisait cortège en poussant de joyeuses exclamations. Et non seulement ces manifestations ne semblaient pas lui déplaire, mais il manifesta bientôt sa volonté d'entrer dans la ville sainte comme un roi dans sa capitale. Arrivé au mont des Oliviers, près du hameau de Bethphagé , il fit arrêter la foule, et prenant à part deux de ses disciples: « Allez, dit-il, à ce village qui est devant vous. A l'entrée, vous trouverez liés une ânesse, et un ânon que personne n'a encore monté: déliez- les, et amenez-les-moi. Si quelqu'un vous demande de quel droit vous agissez ainsi, répondez que c'est par ordre du Maître, et on vous laissera faire. » Les deux messagers trouvèrent en effet l'ânesse et l'ânon, attachés à une porte donnant sur le chemin, et les délièrent. On leur demanda ce qu'ils prétendaient faire, mais sur leur réponse qu'ainsi l'avait commandé Jésus, on les laissa partir sans aucune observation.
L'âne avait été la monture des rois, et c'est sur cette monture que le vrai roi de Juda devait franchir les portes de sa capitale, selon cette prophétie de Zacharie: « Réjouis- toi, fille de Sion ! Voici que ton roi vient à toi plein de douceur, monté sur une ânesse et sur son ânon. » Les disciples se dépouillèrent de leurs manteaux, en parèrent l'ânon, et y firent monter Jésus. Puis, toute la foule, poussant des cris d'allégresse, s'avança vers Jérusalem.
Ce fut vraiment une marche triomphale. Des multitudes accouraient de la cité au-devant du cortège, tenant des palmes à la main, et faisant retentir l'air de leurs acclamations, de sorte que Jésus se trouva pressé entre deux flots de peuple, ceux qui le suivaient depuis Béthanie, et ceux qui arrivaient à sa rencontre. A mesure qu'il avançait, les uns étendaient leurs vêtements le long du chemin; d'autres jonchaient la route de feuillage; tous à l'envi célébraient les louanges du prophète, et le proclamaient roi d'Israël.
Quand la foule, parvenue au sommet de la montagne, découvrit les blanches murailles de la cité sainte, ses palais splendides, et son vaste temple entouré de remparts, elle jeta à tous les échos de la vallée ses cris de foi et d'amour: « Hosanna ! Hosanna au plus haut des cieux ! Gloire au Fils de David ! Béni soit celui qui nous vient au nom du Seigneur pour relever le royaume de David, notre père ! » On ne pouvait reconnaître plus formellement le Messie promis à Abraham et chanté par les prophètes. Aussi les pharisiens envieux, qui s'étaient glissés dans le cortège, reprochaient-ils à Jésus les cris séditieux de ses partisans. Cette ovation, faite à leur ennemi, ils la taxaient de provocations à la révolte contre César. « Maître, nous vous en conjurons, disaient-ils avec un dépit qu'ils ne pouvaient dissimuler, faites donc taire vos disciples ! — C'est inutile, leur répondit le Sauveur, car, en ce moment, s'ils se taisaient, les pierres elles-mêmes crieraient ! »
A cette heure, choisie par Dieu pour glorifier son Fils au nom de la nation juive, il n'était au pouvoir de personne d'empêcher cette manifestation publique de sa royauté. Malheur à ceux qui, en ce jour solennel, refusèrent d'ouvrir les yeux à la lumière, et blasphémèrent contre Jésus, au lieu de chanter avec le peuple un hymne à sa gloire ! Du sommet des Oliviers, le Sauveur arrêta un instant son regard sur cette Jérusalem qui depuis si longtemps méprisait obstinément la grâce du salut, et ses yeux se remplirent de larmes. « O Jérusalem, s'écria-t-il, si tu voulais, oui, même en ce jour qui t'est encore donné, si tu voulais ouvrir les yeux, et reconnaître Celui qui seul peut te donner la paix ! Mais non: tu es frappée d'un aveuglement qui causera ta ruine. Voici venir le jour où tes ennemis t'environneront de tranchées, t'enfermeront et te serreront de toutes parts. Ils te détruiront, et écraseront sur le sol les fils qu'ils trouveront dans ton sein, et de Jérusalem il ne restera pas pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps où le Seigneur t'a visitée. »
Quelques instants après, Jésus entrait dans la ville, suivi de la foule immense de ses disciples. Toute la population accourut au-devant de lui dans une agitation profonde. Les étrangers demandaient à ceux qu'ils rencontraient: « Quel est donc cet homme, et pourquoi ces acclamations ? — C'est le prophète de Nazareth, répondait-on, c'est celui qui a ressuscité Lazare. » Et l'hosanna au Fils de David retentissait de groupe en groupe, à travers toute la cité. Quant aux pharisiens, plus exaspérés que jamais, ils se disaient les uns aux autres: « Vous voyez que rien ne nous réussit: nous l'avons condamné, et voilà que tout le peuple court après lui. »
Les disciples conduisirent Jésus jusqu'au temple, mais il n'y resta qu'un instant, assez cependant pour voir que la maison de Dieu redevenait un marché public, comme par le passé. La nuit approchait; il sortit en se promettant de mettre ordre le lendemain à cette profanation; puis, ayant congédié la foule, il regagna le mont des Oliviers, où il passa la nuit à prier son Père. |
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