Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de 
Mgr Pierre André Fournier  et ami de
ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande.

Signez mon livre d'or. Un petit mot fait du bien et cela vous permet aussi de lire les commentaires des gens. 


DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU
MINISTÈRE PRESBYTÉRAL


AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE
DIT QUELQUE CHOSE?

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Titre de la série :
Jésus-Christ-Sa vie-Sa passion-Son triomphe
Titre de la page:
Livre-5-Chap-VIII- Hypocrites et Impénitents
Livre-5-Chap-
IX-   Miséricorde et Justice
Livre-5-Chap-
X-    Les trois conseils
Livre-5-Chap-
XI-   La fête de la dédicace
Nom de l'auteur:
Père Berthe de la Congrégation du Très Saint-Sacrement.

CHAPITRE VIII

HYPOCRITES ET IMPÉNITENTS

Rencontre des soixante-douze disciples.
Suprême appel du Sauveur
Le Pater
Malheur à vous, hypocrites !
Vigilance et pénitence
L'avare et la mort
Le figuier stérile
La femme courbée
Réprobation des Juifs. (Matth., xt, 25-30.—Luc., x, 17-24; 1-30.)

Après la fête des Tabernacles, Jésus s'éloigna de l'ingrate Jérusalem. Sur la montagne des Oliviers, il rencontra les soixante-douze disciples qui venaient lui rendre compte de leur mission. Ils lui racontèrent les dispositions bienveil­lantes des populations visitées par eux, et comment, au seul nom de Jésus, ils avaient guéri les malades et chassé les démons. Cet empire sur les puissances infernales les rem­plissait de joie. Le Sauveur leur expliqua ce mystère. « J'ai vu, dit-il, au commencement, Satan tomber du ciel avec la rapidité de l'éclair. » Devenu maître du monde, il devait tomber de nouveau sous les coups du Rédempteur. « Je vous ai donné, ajouta-t-il, le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, et de renverser tout ennemi qui voudrait vous nuire. Cependant réjouissez-vous moins de vos triomphes sur les esprits de l'abîme que de voir vos noms écrits dans les cieux. »

En ce moment, l'Esprit-Saint remplit son coeur d'allégresse. Il admirait la Providence qui dispensait aux humbles la bonne nouvelle et la refusait aux orgueilleux. « O mon Père, s'écria-t-il, ô Seigneur du ciel et de la terre, gloire soit à vous, qui avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux petits. O mon Père, je vous rends grâces de ce qu'il vous a plu d'agir ainsi. » Puis, s'adressant à ses disciples, plus spécialement favorisés des lumières divines, il leur fit apprécier leur bonheur, car « nul ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler. Heureux donc, dit-il, heureux les yeux qui voient ce que vous voyez. Beaucoup de rois et de prophètes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont point vu, entendre ce que vous entendez, et ne l'ont point entendu. »

Alors il laissa parler la divine charité qui débordait de son coeur. Brûlant de communiquer ses grâces, non plus à quelques privilégiés, mais à tous les enfants d'Adam, il jeta ce cri d'ineffable tendresse: « Venez à moi, vous tous qui souffrez et portez de pesants fardeaux, et moi je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous, et sachez que je suis doux et humble de coeur. Vous trouverez en moi le repos de vos âmes, car mon joug est doux et mon fardeau léger. » Il disait encore sous l'impulsion du même amour: « Je suis venu allumer le feu sur la terre, et qu'est-ce que je veux, sinon que la terre en soit embrasée ? Pour cela je dois être baptisé d'un baptême de sang; aussi mon âme désire-t-elle avec ardeur le recevoir au plus tôt. »

Avant de descendre de la montagne, il laissa un instant ses disciples pour s'entretenir avec son Père. Debout, les bras étendus, les yeux fixés vers le ciel, il semblait ravi dans un autre monde. Dès qu'il revint à lui, ses compagnons l'entourèrent et lui demandèrent de leur apprendre à prier. Un ancien disciple de Jean le supplia de leur donner une formule de prière, comme le faisait autrefois le saint précurseur. « Quand vous prierez, dit Jésus, voici les demandes que vous adresserez à Dieu: Notre Père (5) qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme dans les cieux. Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour, pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. »

Cette prière, qu'il avait déjà enseignée au peuple, il la recommanda plus particulièrement à ses ministres, parce que leur office sur cette terre a pour fin spéciale de procurer la gloire de Dieu, d'étendre son règne, d'unir les volontés des enfants à celle du Père. Pour eux et pour tous, ils doivent demander le pain de l'âme et du corps, obtenir le pardon des offenses, éloigner les tentations, délivrer du péché. Aussi l'oraison du Seigneur doit-elle être sans cesse dans leur coeur et sur leurs lèvres. « Ne cessez pas de prier, dit-il, et vous serez exaucés. Un ami se rend, de nuit, près de son ami pour lui réclamer un service. Prête-moi trois pains, lui dit-il: un voyageur qui m'est cher vient de m'arriver, et je n'ai rien à lui offrir. On lui répondra peut-être: Il est trop tard, ma porte est barricadée, mes enfants sont au lit comme moi, je ne puis vous satisfaire; mais s'il continue à frapper, l'ami se lèvera, je vous l'assure, sinon par bienveillance pour le solliciteur, du moins pour se délivrer de ses importunités. Frappez de même à la porte du Seigneur, et il vous ouvrira. »

Ayant alors congédié les disciples, Jésus, suivi des apôtres, se dirigea vers les villes et les villages que les soixante- douze messagers venaient de parcourir. Les trois mois d'automne séparaient la fête des Tabernacles de la fête de la Dédicace, qui se célébrait à Jérusalem à la fin de décembre. Il se proposait, dans cet intervalle, de faire un suprême appel aux populations de la Judée, de remonter jusqu'à la basse Galilée, puis de traverser le Jourdain pour annoncer la bonne nouvelle aux habitants de la Pérée. De là il reviendrait à Jérusalem à l'occasion de la fête pour tenter une fois encore d'y faire pénétrer la lumière.

Dans cette dernière course évangélique, la parole de Jésus, plus douce, mais aussi plus ferme que jamais, tantôt arrachait des larmes, tantôt inspirait la terreur. Il conjurait les peuples de travailler à leur salut, tonnait contre les vices, et démasquait sans pitié les docteurs de perdition, dont la haine le poursuivait sans cesse. A. leur première attaque, il s'exprima de manière à leur faire voir que le temps était venu de déchirer tous les voiles.

Un jour qu'il venait d'évangéliser une foule nombreuse, un pharisien l'invita gracieusement à prendre chez lui le repas du matin. Le Sauveur accepta l'invitation. Avant d'occuper leur siège, les convives firent avec ostentation les ablutions que la secte imposait comme rites obligatoires. Jésus, au contraire, peu soucieux du scandale qu'il allait occasionner, entra dans la salle du festin sans se laver les mains, et prit à table la place qui lui était assignée. Aussitôt, grande agitation dans l'assistance. L'hôte fronçait le sourcil, indigné de ce que, dans sa propre maison, on affectait de violer une loi sacrée. On allait éclater en invectives, quand Jésus prit les devants et mit à nu l'hypocrisie de ces faux justes.

« Vous autres, pharisiens, s'écria-t-il avec une énergie toute divine, vous nettoyez les coupes et les plats, tandis que votre âme est remplie de rapines et d'iniquités. Insensés ! celui qui a fait le dehors, n'a-t-il pas fait aussi le de­dans ? De votre superflu, faites l'aumône aux pauvres: ce sera pour vous la meilleure des ablutions. »

Alors, laissant libre cours à son indignation contre ces fourbes vicieux et rapaces qui affectaient l'austérité pour tromper le peuple, il leur reprocha dans les termes les plus véhéments l'hypocrisie de leur conduite: « Malheur à vous, pharisiens, qui faites les généreux en payant des dîmes non obligatoires, et foulez aux pieds les préceptes sacrés de la justice et de la charité. Malheur à vous, pharisiens qui recherchez les premiers sièges dans les synagogues et les salutations sur la place publique. Malheur à vous, sépulcres blanchis (6), dont le contact impur souille les passants, sans que ceux-ci puissent l'éviter. »

Les convives tremblaient et frémissaient en même temps. Un docteur de la loi essaya d'interrompre le cours de ces malédictions. « Maître, dit-il, en vous exprimant de la sorte, c'est nous, interprètes de la loi, que vous injuriez. » Il ne réussit qu'à attirer la foudre sur sa propre tête. « Malheur à vous aussi, docteurs de la loi, continua Jésus, vous imposez au peuple d'écrasants fardeaux, que vous ne touchez pas même du bout du doigt. Malheur à vous, qui bâtissez des tombeaux aux prophètes immolés par vos pères, tandis qu'au fond de vos coeurs vous nourrissez les mêmes desseins homicides. Ils ont été les meurtriers, et vous êtes, vous, les fossoyeurs. En vous se vérifient les paroles de la divine sagesse: Je leur enverrai des prophètes et des apôtres; ils tueront les uns et persécuteront les autres, de sorte que cette race devra rendre compte de tout le sang des prophètes, versé à toutes les époques du monde, depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie, qui fut massacré entre le temple et l'autel. Oui, je vous l'affirme, il sera demandé compte à cette génération des flots de sang répandus. Malheur à vous, docteurs de la loi, qui avez en main la clef de la science; vous ne vous en servez pas et vous ne permettez pas aux autres de s'en servir. »

Pendant que le Sauveur lançait contre eux ces terribles anathèmes, les convives, exaspérés, essayaient de lui couper la parole et l'accablaient d'interruptions et de questions insidieuses. Ils le pressaient de répondre, espérant toujours saisir quelques propos imprudents qui permissent de le traduire devant les Juges. Peut-être se fussent-ils portés aux plus grands excès, si le peuple, apprenant ce qui se passait, n'eût entouré la maison des pharisiens. Les habitants arrivaient en rangs si pressés qu'ils s'écrasaient les uns les autres. Jésus laissa ses ennemis pour porter à ces petits et à ces humbles les paroles du salut.

Doux et tendre envers le pécheur repentant, il se montrait inexorable à l'égard de ces orgueilleux séducteurs qui, non contents de céder à leurs passions criminelles, poussaient le peuple dans la voie de l'iniquité. Il les démasquait afin de les empêcher de nuire. « Défiez-vous, dit-il à ses disciples et à la foule, défiez-vous de l'hypocrisie des pharisiens. Gardez-vous de les imiter, car toutes les iniquités seront un jour dévoilées. Ne craignez pas ce monde pervers, ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps, mais ceux qui tuent le corps et jettent l'âme dans l'enfer. Quiconque me rendra témoignage devant les hommes, je le glorifierai devant les anges de Dieu, mais aussi quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai devant les anges de Dieu. »

On écoutait avec un vif intérêt ces exhortations du Sau­veur, quand un Juif, plus soucieux des affaires que de son salut, lui parla d'une question d'héritage: « Maître, dit-il, ne pourriez-vous pas déterminer mon frère aîné à me donner une part dans la succession de nos parents ?—Mon ami, lui répondit Jésus, je ne suis pas venu au monde pour juger vos différends et partager des héritages. » Et prenant texte de cette demande intéressée du Juif , il dit à la foule: « Gardez-vous de l'avarice: le nombre de vos jours ne dépendra pas de l'abondance de vos biens. Un riche possédait un champ très fertile. Il se demandait un jour où il mettrait toute sa récolte. ,J'abattrai mes greniers, disait-il, pour en construire de plus vastes, dans lesquels j'entasserai tous mes produits. Et maintenant, ô mon âme, pourrai-je m'écrier, tu as des provisions pour plusieurs années, repose-toi, bois, mange, et fais liesse. Or, Dieu lui répondit: Insensé ! cette nuit même on te redemandera ton âme. A qui maintenant les biens que tu as amassés ? Ainsi périra le trésor de l'avare, s'il n'a thésaurisé pour le ciel. »

A ces instructions contre les vices, Jésus en ajoutait d'autres sur la nécessité pour le pécheur de se convertir sans délai. « Ceignez vos reins, disait-il, et tenez vos lampes allumées, comme des serviteurs qui attendent leur maître, afin de lui ouvrir la porte aussitôt qu'il aura frappé. Heureux les serviteurs que le maître trouve prêts à le recevoir ! Il les fera mettre à table et prendra plaisir à les servir de ses propres mains. Et s'il arrive tard dans la soirée, à la seconde, à la troisième veille, heureux les serviteurs, s'il les trouve sur pied pour l'attendre ! » Il ajoutait une autre parabole pour les exhorter à la vigilance: « Si un père de famille, disait-il, savait à quelle heure on viendra le voler, il veillerait et empêcherait le voleur de pénétrer dans sa maison. Et vous aussi, soyez prêts, car le Fils de l'homme viendra au moment où vous y penserez le moins. »

A propos de serviteurs vigilants, Pierre demanda au Sauveur si ces recommandations s'adressaient aux apôtres ou à tout le peuple ? Jésus lui répondit par une nouvelle parabole: « Un maître cherche un intendant prudent et fidèle pour distribuer les vivres à ses serviteurs: qui choisira- t-il ? Évidemment, le plus dévoué à son service. Mais si cet heureux intendant, comptant sur une absence prolongée du maître, se mettait à maltraiter serviteurs et servantes, à manger et à s'énivrer, le maître, arrivant à l'improviste, lui ôterait sa charge, et le reléguerait avec les serviteurs infidèles. Quant au châtiment, celui qui transgresse les ordres du maître parce qu'il a négligé de s'en instruire, sera puni; mais celui qui les foule aux pieds en pleine connaissance de cause, sera puni bien plus sévèrement. En outre, on exigera beaucoup de celui qui a beaucoup reçu. Plus sublime sera la mission, plus terrible sera le compte qu'il en faudra rendre. » Pierre comprit que la parabole s'adressait à tous, mais plus spécialement à ceux que le Sauveur avait choisis comme les intendants de son royaume, et ses lieutenants près de ses serviteurs. A ceux- là Dieu demandera beaucoup, parce qu'il leur a beaucoup donné.

Plusieurs s'imaginaient n'avoir besoin ni de pénitence, ni de conversion. Un jour qu'il s'efforçait de les détromper, on vint lui annoncer que des Galiléens, révoltés contre les autorités romaines, étaient tombés au pouvoir de Pilate, au moment même où ils offraient un sacrifice. Massacrés sur place, leur sang s'était mêlé au sang des victimes immolées sur l'autel. D'après l'opinion, commune en ce temps, que la gravité du péché se mesure à la gravité de la peine, les Juifs regardaient ces Galiléens comme d'insignes malfaiteurs. Jésus rectifia leur jugement sur ce point. « Vous les croyez plus coupables que leurs compatriotes, dit-il, mais moi je vous déclare que, si vous ne faites pénitence, vous périrez tous également. De même, ces dix-huit hommes écrasés dernièrement sous les décombres de la tour de Siloé, vous les croyez plus coupables envers Dieu que les autres habitants de Jérusalem. Détrompez-vous encore, et soyez certains que, si vous ne faites pénitence, vous périrez tous également. » Trente ans plus tard, les Romains saccageaient la Judée et la Galilée, puis brûlaient Jérusalem. Les Juifs impénitents tombaient sous le glaive des soldats ou sous les décombres de leurs maisons incendiées.

A ceux qui comptaient sur l'avenir pour faire de dignes fruits de pénitence, Jésus rappela que Dieu finit par se lasser d'attendre. « Un homme, dit-il, avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint y chercher des fruits, et n'en trouva point.—Voilà trois ans, observa-t-il au vigneron, que cet arbre stérile occupe inutilement la terre: coupez-le.—Maître, répondit le vigneron, prenez patience encore une année, je vais remuer la terre autour de ses racines et y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit; sinon, vous le couperez. »

Ainsi Jésus travaillait à la conversion de cette Judée ingrate et infidèle. Les jours de sabbat, il prêchait dans les synagogues. Le peuple l'écoutait avec admiration, et certainement aurait profité d'un tel enseignement si ses maîtres n'eussent constamment opposé leurs erreurs à la vérité. Aux assemblées sabbatiques, si Jésus confirmait ses prédications par un prodige, tandis que le peuple applaudissait le thaumaturge, les pharisiens l'accusaient de prevarication contre les lois de Moïse. Dans une synagogue où il enseignait, Jésus aperçut une pauvre femme que le démon tourmentait depuis dix-huit ans. Il l'avait tellement affaiblie et courbée qu'elle ne pouvait plus lever les yeux vers le ciel. Ému de pitié, le Sauveur l'appela et lui dit: « Votre infirmité va cesser. » Il lui imposa les mains, et aussitôt l'infirme se redressa et se mit à louer Dieu.

Au lieu de glorifier Dieu avec elle, le chef de la synagogue la gourmanda devant tout le peuple, déclamant aussi contre ce prophète qui guérissait les gens un jour de sabbat: « Il y a six jours pour travailler, criait-il, venez ces jours-là demander votre guérison, mais non un jour de sabbat. » La foule se taisait, et la femme également, mais Jésus répondit à leur place: « Hypocrites, le jour du sabbat vous déliez de la crèche votre boeuf ou votre âne pour les mener boire à la fontaine; et cette fille d'Abraham, enchaînée par Satan depuis dix-huit ans, vous trouvez mauvais qu'on rompe ses liens un jour de sabbat ? » L'àpropos de cette réponse accabla les adversaires et les fit rougir de honte, tandis que le peuple s'émerveillait des prodiges opérés sous ses yeux.

Le Sauveur achevait son excursion en Judée, quand un docteur lui posa cette question: « Maître, y en aura-t-il peu de sauvés ? » Il reçut la réponse que méritaient ces Juifs vicieux et incrédules: « Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite, lui dit Jésus. Beaucoup chercheront à entrer, et ne réussiront pas. Et quand le père de famille aura fermé la porte, vous heurterez et vous crierez: Seigneur, ouvrez nous. je ne vous connais pas, répondra-t-il, je ne sais d'où vous venez.—Vous insisterez alors: Seigneur, nous avons bu et mangé devant vous, vous nous avez instruits sur les places publiques. Je ne vous connais pas, répliquera-t-il, retirez-vous, artisans d'iniquités.—Vous pleurerez et vous grincerez des dents, quand vous verrez Isaac, Jacob et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, tandis que vous serez jetés dehors. De l'orient et de l'occident, du midi et du septentrion, on prendra place dans ce royaume d'où vous serez exclus, et ainsi les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers. »

C'était la réprobation des Juifs que, dans cette dernière course en Judée, Jésus laissait pour adieu aux pharisiens

Références
5 C 'est sur le versant occidental de la montagne des Oliviers, non loin du sommet, que, d'après la tradition, Jésus aurait appris à ses disciples l'Oraison dominicale. Les croisés bâtirent en cet endroit une église destinée à perpétuer ce souvenir. Sur les ruines de ce sanctuaire, une Française, la princesse de la Tour d'Auvergne, en fit construire un nouveau, plus magnifique que l'ancien. Dans le cloître qui entoure l'édifice, trente-deux tableaux redisent le Pater en trente-deux langues différentes
. 6-. A l'approche des Fêtes, il était prescrit de blanchir les sépulcres qui se trouvaient dans la campagne afin que les pèlerins les voyant de loin puissent éviter de contracter une souillure en s'en approchant de trop près.

CHAPITRE IX

MISÉRICORDE ET JUSTICE

Jésus en Galilée
Menaces d'Hérode
Hydropique guéri
Les invités au festin de noces.
Prenez la dernière place.
Le vrai disciple
L'enfant prodigue
La brebis et la drachme perdue
L'économe infidèle
Le mauvais riche
Les dix lépreux
(Luc., xttl, 31-33; mir; xv; xvi; xvn, 11-19.)

De la Judée Jésus passa bientôt dans la basse Galilée. A peine y était-il arrivé que les pharisiens, voyant que ses miracles attiraient le peuple autour de lui, tentèrent de l'éloigner du pays. Feignant de craindre pour lui la colère d'Hérode, ils vinrent lui dire: « Fuyez au plus vite, car le tétrarque en veut à votre vie. » La ruse ne réussit pas. « Allez dire à ce renard, répondit le Sauveur, que je suis occupé à chasser les démons et à guérir les malades. Je prendrai le temps de remplir ma mission avant de consommer mon sacrifice. Quand l'heure sera venue, je me dirigerai vers Jérusalem, car n'est-ce point à Jérusalem qu'un prophète doit mourir ? » Et il continua ses prédications sans s'inquiéter d'Hérode.

N'ayant pu l'écarter par la menace, ils s'efforcèrent de le prendre en défaut, afin de l'accuser et de le déshonorer. Un pharisien de grande influence l'invita à dîner un jour de sabbat où il traitait ses collègues. Ceux-ci devaient épier, pendant tout le repas, les paroles et les actes de Jésus. Tout à coup, un hydropique se glissa dans la salle du festin, et s'approcha de Jésus pour attirer son attention. Les convives se demandaient ce qu'allait faire le prophète, mais il les mit lui-même dans le plus grand embarras. « Est-il permis, leur demanda-t-il, de guérir un homme le jour du sabbat ? » Aucun n'osa répondre, avouant ainsi l'inanité de leurs doctrines. Jésus prit l'hydropique par la main, le guérit et le renvoya chez lui. Puis il résolut lui-même le cas de conscience qu'il avait posé: « Si votre boeuf ou votre âne, dit-il, tombait dans un puits le jour du sabbat, qui d'entre vous se ferait scrupule de l'en retirer sur-le-champ ? » Et de nouveau tous restèrent muets devant cet argument sans réplique.

Ce ne fut pas la seule leçon qu'ils reçurent pendant le repas. Scribes et pharisiens, bouffis d'orgueil, se montraient très susceptibles sur les préséances. Jésus avait remarqué avec quelle ardeur ils se disputaient les premières places. « Lorsque vous serez invités à des noces, leur dit-il, ne prenez point les places d'honneur, de peur qu'à l'arrivée d'un personnage d'un rang plus élevé que vous, votre hôte ne vous demande de céder votre siège, car alors vous seriez obligé, à votre grande confusion, d'occuper la dernière place. Prenez plutôt le siège le plus infime, car alors votre hôte viendra vous dire: Mon ami, montez plus haut, et ce sera pour vous un grand honneur devant tous les convives. Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. »

Aux festins des pharisiens, on ne voyait que des grands et des riches. Ils méprisaient trop les petits et les pauvres pour manger avec eux. S'adressant à son hôte, Jésus lui donna un conseil qui dut médiocrement lui plaire: « Quand vous donnerez à dîner ou à souper, dit-il, n'invitez ni vos amis, ni vos frères, ni vos parents, ni vos opulents voisins, car ils vous inviteraient à leur tour pour vous rendre ce qu'ils ont reçu. Rassemblez au contraire à votre table les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles. Heureux serez-vous alors, car ceux-ci n'ayant pas de quoi vous rendre, Dieu lui-même vous récompensera de votre charité au jour de la résurrection des justes. »

Un convive essaya de faire une diversion à ces leçons vraiment choquantes pour des pharisiens. « Maître, dit-il, heureux celui qui participera au banquet du royaume de Dieu ! » Et certes, il estimait que pas un de ses collègues, tous justes et saints, ne manquerait au festin du grand roi. Mais Jésus répondit à son exclamation par une parabole peu rassurante pour tous ces égoïstes. « Un homme, dit-il, fit un grand festin, auquel il convia beaucoup de monde. A l'heure du souper, il envoya dire aux invités que tout était prêt, mais ils commencèrent à s'excuser. L'un avait acquis une ferme, et devait la visiter; un autre cinq paires de bœufs qu'il devait essayer; un troisième venait de se marier, et ne pouvait s'absenter. Indigné d'une pareille conduite, le père de famille dit à son serviteur: Parcours les rues et les places de la ville, et amène-moi les pauvres, les boiteux, les aveugles, les estropiés. Le serviteur obéit, et vint dire à son maître: Il y a encore des places libres.—Va par les chemins et le long des haies, reprit celui-ci, et remplis ma maison des passants que tu rencontreras, car, je te l'assure, aucun de ceux que j'avais invités ne goûtera de mon souper.»

La parabole était transparente. Aucun de ces pharisiens que Jésus conviait au royaume de Dieu n'y serait admis, puisqu'ils refusaient opiniâtrement une invitation tant de fois renouvelée. Dieu mettrait à leur place les pauvres et les infirmes, c'est-à-dire les publicains et les pécheurs. Les passants, c'est-à-dire les Gentils, rempliraient les vides. Encore une fois, Jésus annonçait à ces princes d'Israël la réprobation des Juifs et la vocation des Gentils.

Dans les villes et villages qu'il traversait, Jésus se voyait souvent entouré de grandes multitudes disposées à faire partie du royaume, mais non à tout sacrifier pour plaire à Dieu. A ces inconséquents il rappelait qu'il faut aimer Dieu plus que son père et sa mère, plus que ses frères et ses soeurs, plus même que la vie. On ne peut être son disciple qu'en portant la croix à sa suite, et celui qui le prendrait pour maître sans faire provision de courage, ne resterait pas longtemps à son service. « Celui qui veut bâtir une tour pour défendre sa vigne, se demande avant tout s'il a les ressources nécessaires. S'il posait les fondations sans achever les constructions, on dirait en poussant des éclats de rire: Voilà un fou qui commence un édifice, et le laisse inachevé. De même, avant de déclarer la guerre au roi, son voisin, un prince se demande s'il peut, avec dix mille hommes, vaincre les vingt mille soldats de son adversaire. S'il se croit trop faible, il charge un ambassadeur de négocier la paix. Sachez donc qu'on ne peut rester mon disciple sans un complet détachement de tous les biens que l'on possède. » Faute de ce détachement, l'édifice de la sainteté reste ina­chevé, et trop souvent l'enfant de Dieu fait la paix avec le démon.

Autant Jésus se montrait sévère avec les pécheurs endurcis, autant il était plein de condescendance pour ceux qui pleuraient leurs péchés. Les scribes et les pharisiens ne lui pardonnaient pas de traiter avec bonté des gens qu'ils jugeaient dignes de mépris. « Cet homme, disaient-ils, accueille les pécheurs et mange avec eux: ce ne peut être un homme de Dieu. » Maintes fois, le Sauveur leur avait expliqué qu'il était venu au monde pour sauver les pécheurs; mais l'orgueil et le préjugé l'emportaient sur tous les raisonnements. Pour confondre ces Juifs sans pitié, ,Jésus eut recours à son procédé ordinaire: la parabole qui met l'adversaire, sans qu'il s'en aperçoive, en contradiction avec lui-même.

« Quel est celui d'entre vous, dit-il, qui, possédant cent brebis, s'il vient à en perdre une, ne laisse immédiatement les quatre-vingt-dix-neuf autres, pour courir après celle qu'il a perdue ? Il court jusqu'à ce qu'il la retrouve, et quand il l'a retrouvée il la met avec joie sur ses épaules et la reporte au bercail. Tout heureux alors, il convoque ses amis et ses voisins: Réjouissez-vous avec moi, leur dit-il, car j'ai retrouvé la brebis que j'avais perdue. De même, je vous l'assure, il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui fait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence.

« Quelle est la femme, continua jésus, qui ayant perdu une drachme sur dix qu'elle possède, n'allume aussitôt sa lampe, et ne balaie soigneusement sa maison, cherchant dans tous les coins sa pièce de monnaie, jusqu'à ce qu'elle l'ait retrouvée ? Et quand elle la tient, son coeur déborde de joie, elle appelle ses amies et ses voisines: Félicitez-moi, dit-elle, j'ai retrouvé la drachme que j'avais perdue. De même, je vous le répète, il y a grande allégresse au ciel quand un pécheur fait pénitence. »

De l'ordre matériel s'élevant à l'ordre des esprits, le Sauveur raconta aux pharisiens le fait suivant, qu'un Dieu seul a pu concevoir, et qu'aucun homme, à moins d'avoir un coeur de pierre, ne lira jamais sans émotion.

« Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père: Mon père, donnez-moi la part de biens qui doit me revenir. Le père lui donna sa part, et le malheureux jeune homme, peu de jours après, partit pour un pays lointain, où il vécut dans la débauche avec ses compagnons et dépensa tout son avoir.

Il se voyait absolument sans ressource, quand une grande famine désola cette contrée, de sorte qu'il n'avait pas de quoi manger. Ne sachant que faire pour vivre, il entra au service d'un habitant du pays, qui l'envoya à sa ferme garder les pourceaux. Et encore lui refusait-on un morceau de pain, si bien que, dans sa détresse, il jetait un oeil d'envie sur les fèves grossières qu'on jetait aux pour­ceaux, et personne ne lui en donnait.

« Alors rentrant en lui-même, il s'écria: Combien de mercenaires, dans la maison de mon père, ont du pain en abondance, et moi je meurs ici de faim ! Eh bien ! je me lèverai, je retournerai à mon père, et je lui dirai: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous, je ne suis plus digne d'être appelé votre fils, mettez-moi au nombre de vos serviteurs. Et à l'instant même, il reprit le chemin de la maison paternelle.

« Il était encore bien loin quand son père l'aperçut et le reconnut sous ses haillons. Emu de compassion, il courut vers son fils, se jeta à son cou, et le tint embrassé. Mon père, disait le jeune homme en sanglotant, j'ai péché contre le ciel et contre vous, je ne suis plus digne d'être appelé votre fils.

« Mais le père avait tout oublié. Vite, criait-il à ses serviteurs, apportez la plus belle robe et qu'on l'en revête; mettez-lui l'anneau au doigt et des sandales aux pieds; tuez le veau gras, et faisons fête, car mon fils était mort et le voilà ressuscité ! »

Cette fois, les pharisiens ne trouvèrent rien à objecter contre la miséricorde envers les pécheurs, car les assistants leur eussent répondu par leurs larmes. Cependant, pour faire mieux ressortir encore la dureté de ces égoïstes, Jésus les mit en scène en terminant cette histoire.

« Tous étaient donc assis dans la salle du festin, continua le Sauveur, et grande était la joie parmi les convives, quand le fils aîné revint des champs, ne sachant rien de ce qui s'était passé. Surpris d'entendre le bruit des instruments de musique et des danses joyeuses, il demanda aux serviteurs ce que signifiaient ces réjouissances. Votre frère est revenu, lui dit-on, et votre père a fait tuer le veau gras pour fêter son retour.

« A cette nouvelle, le jeune homme indigné ne voulut pas entrer dans la maison. Le père sortit pour le calmer et le conjurer de prendre part à la fête, mais il lui répondit avec colère: Voilà tant d'années que je vous sers sans transgresser le moindre de vos ordres, et jamais vous ne m'avez donné un chevreau pour que je le mange avec mes amis. Au contraire, votre fils vous revient après avoir dissipé tout son bien avec des courtisanes, et vous tuez le veau gras à son arrivée.—Mon fils, répondit le bon vieillard, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi. Aujourd'hui il faut faire fête et se réjouir, parce que ton frère était mort, et le voilà ressuscité; il était perdu, et le voilà retrouvé. »

Jésus avait dépeint sa divine bonté dans ce père qui pardonne au prodigue, et le dur égoïsme des pharisiens dans ce frère qui ne pense qu'à lui-même et s'indigne de l'accueil fait au pauvre pécheur. Mais le Juif sans coeur n'en continue pas moins à détourner la tête en passant près de ceux qu'il appelle des pécheurs. Jusqu'à la fin des siècles, il se croira le droit de mépriser comme des êtres inférieurs les petits, les pauvres, les Gentils, et de les dépouiller, quand il trouve l'occasion, pour satisfaire son insatiable cupidité, son luxe insolent et ses vices effrénés. Le Sauveur avait plusieurs fois stigmatisé cette cupidité rapace de l'orgueilleux pharisien. Il y revint en cette circonstance pour montrer le compte terrible que rendront à Dieu ces indignes contempteurs des pauvres et des pécheurs.

« Un grand seigneur, dit-il, avait un intendant, lequel fut accusé de dilapider les biens confiés à sa garde. Il l'appela et lui dit: j'apprends des choses bien graves à votre sujet: rendez-moi compte de votre gestion, car désormais je vous retirerai l'intendance de ma maison. Le malheureux, atterré, se dit à lui-même: Que ferais-je, si mon maître m'enlève l'administration de ses domaines ? Labourer la terre ? je n'en suis pas capable. Mendier mon pain ? j'en mourrai de honte. Il faut m'arranger de manière à trouver, quand je serai sur la rue, des gens qui me reçoivent dans leurs maisons.

« Sans perdre de temps, il convoqua les débiteurs de son maître, et dit au premier: Combien devez-vous ? — Cent barils d'huile. — Tenez, voilà votre obligation, écrivez cinquante. — Et vous, dit l'intendant au second: combien devez-vous ? — Cent mesures de froment. — Écrivez quatre-vingts. Et le maître loua cet économe infidèle, non de son injustice, mais de sa prudence. Les enfants du siècle, ajouta Jésus, se montrent plus sages que les enfants de lumière. Avec votre argent d'iniquité, faites-vous des amis par vos aumônes, afin qu'au sortir de ce monde, on vous reçoive dans les tabernacles éternels. »

De cette parabole le Sauveur déduisit la règle suivie par la Providence dans la dispensation des biens spirituels. « Dieu, dit-il, tient compte de ce principe: Celui qui est fidèle dans les petites choses, le sera aussi dans les grandes. De même l'infidélité dans les petites choses conduit à l'infidélité dans les grandes. Si donc vous faites mauvais usage des petites choses, c'est-à-dire des biens matériels qui vous sont octroyés, Dieu vous confiera-t-il les biens véritables, c'est-à-dire les grâces et les dons spirituels ? Non, car il sait que vous abuserez de ses grâces comme vous abusez des biens extérieurs. Vous voudriez servir deux maîtres à la fois, Dieu et Mammon, mais vous ne pouvez vous attacher à l'un sans vous détacher de l'autre. »

Les pharisiens regardaient Jésus d'un air railleur pendant qu'il flétrissait leur sordide avarice, mais d'un mot il leur fit baisser les yeux. « Vous avez beau, leur dit-il, vous déguiser en justes devant les hommes. Dieu voit le fond des coeurs, et ce qui semble perfection aux yeux des hommes, n'est souvent qu'une abomination aux yeux de Dieu. » En même temps, il raconta comment sont traités dans l'éternité ces favoris de la fortune, si pleins d'eux-mêmes ici-bas, et si durs pour les humbles et les pauvres.

« Il y avait, dit-il, un homme fort riche, vêtu de pourpre et de lin, qui tous les jours se livrait à la bonne chère. Devant sa porte gisait un mendiant couvert d'ulcères, nommé Lazare. Ce malheureux désirait se repaître des miettes qui tombaient de la table du riche, mais on les lui refusait. Seuls, les chiens compatissaient à ses douleurs et venaient lécher ses plaies.

« Or il arriva que le pauvre mendiant mourut et fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et fut enseveli dans les enfers. De ce lieu de tour ments, il leva les yeux et aperçut au loin Abraham, et Lazare dans son sein. Père Abraham, cria-t-il, envoie-moi par pitié le pauvre Lazare, afin qu'il trempe le bout du doigt dans l'eau pour rafraîchir ma langue, car je souffre horriblement dans ces flammes.—Mon fils, répondit Abraham, souviens-toi que tu as joui de tous les biens pendant ta vie, et que Lazare n'a connu que des maux: maintenant à lui les délices, à toi les tourments. Un gouffre infranchissable s'est creusé entre vous et nous; de sorte que nul ne peut d'ici aller jusqu'à vous, ni de là où vous êtes venir jusqu'à nous. Au moins, père Abraham, envoie Lazare dans la maison de mon père pour avertir mes frères des souffrances que j'endure, afin qu'ils ne tombent pas eux-mêmes dans ce lieu de tourments.—Ils ont Moïse et les prophètes: qu'ils les écoutent.—Ils ne les écouteront pas, père Abraham, mais si un mort leur apparaît, ils feront pénitence.—S'ils n'écoutent ni Moïse ni les prophètes, un mort ressusciterait qu'ils ne croiraient pas davantage. »

On ne pouvait peindre plus fidèlement le crime des pha­risiens, le châtiment qui les attendait, et leur incrédulité sans remède. Jésus avait ressuscité des morts sous leurs yeux; ils n'en persistaient pas moins à le persécuter. Abraham sortirait de l'éternité pour les menacer des flammes vengeresses, qu'ils continueraient leur guerre déicide.

Jésus achevait alors ses courses en Galilée. Il entrait dans un village, quand des lépreux, l'ayant aperçu de loin, se mirent à crier: « Jésus, ayez pitié de nous. » Il leva les yeux sur eux et se contenta de dire: « Allez vous montrer aux prêtres. » Ils obéirent, et sur la route, ils se trouvèrent guéris. L'un d'eux revint sur ses pas en glorifiant Dieu à haute voix. Il se prosterna la face contre terre devant son bienfaiteur et lui témoigna toute sa gratitude. Or ce lépreux reconnaissant était un Samaritain. « Les dix n'ont-ils pas été guéris ? s'écria Jésus avec tristesse, où sont les neuf autres ? Il n'y a donc que cet étranger qui soit revénu rendre grâces à Dieu. » Et s'adressant au Samaritain: « Lève-toi, lui dit-il, ta foi t'a sauvé. »

Le schismatique de Samarie entrait dans le royaume, tandis que les neuf Juifs s'en excluaient par leur ingratitude. Il devenait de plus en plus manifeste que les étrangers précéderaient les fils de la famille dans le royaume des cieux. Après ce miracle, Jésus passa le Jourdain pour évangéliser la Pérée.

CHAPITRE X

LES TROIS CONSEILS

Jésus en Pérée
Justice de Dieu
Mariage et virginité
Le juge et la veuve
Question du divorce
Laissez venir à moi les petits enfants
Le pharisien et le publicain
Le maître et le serviteur
Le jeune homme riche et la pauvreté volontaire
Mattb., xxx. — Marc., x,1-31.
Luc., xvll, 20-37; xvIii.
Comment Dieu récompense ceux qui laissent tout pour lui

La province de Pérée, qui s'étendait, à l'orient du Jour­dain, du lac de Galilée à la mer Morte, était en ce temps très florissante. Hérode y habitait souvent son palais de Machéronte, où il avait si longtemps détenu le saint précurseur. Les habitants se rappelaient avec amour le prophète du désert, ses prédications sur le royaume de Dieu et sur l'avènement prochain de Celui qui devait l'établir. Aussi accueillirent-ils avec une grande joie le thaumaturge dont la renommée publiait les prodiges, mais qu'ils voyaient pour la première fois. Ils lui amenèrent leurs malades, et il les guérit; il leur parla dans les synagogues, et les enthousiasma tellement que, ravis de sa bonté plus encore que de sa puissance, les foules le suivaient partout où il portait ses pas. Beaucoup se déclarèrent ses disciples, et toute la contrée aurait reconnu en lui le Messie dont Jean-Baptiste signalait la venue, si les pharisiens, là comme ailleurs, n'eussent paralysé, par leurs intrigues, l'influence du Sauveur.

Au royaume spirituel que prêchait Jésus, ces faux docteurs opposèrent l'empire d'Israël que, d'après les préjugés de la nation, le Messie devait étendre sur le monde entier. Cet espoir fanatique avait perdu la Galilée, aussi bien que la Judée. Les pharisiens s'efforcèrent de l'exploiter contre le Sauveur pour détourner de lui les populations de la Pérée. Un jour qu'il parlait du royaume de Dieu, un de ces semeurs de zizanie lui demanda « à quelle époque s'établirait ce royaume de Dieu, » c'est-à-dire la prépondérance juive sur tout l'univers. Jésus lui répondit: « Le royaume de Dieu ne se manifestera pas d'une manière visible. On dira pas: Il est ici, ou il est là. Le royaume de Dieu est au dedans de vos coeurs. » Il opposa ainsi clairement au règne terrestre du Messie son règne spirituel sur les âmes, et recommanda instamment à ses disciples de n'en pas attendre un autre. « Le Fils de l'homme, dit-il, sera d'abord persécuté et rejeté par cette génération. Puis vous aurez à souffrir vous-mêmes, vous espèrerez alors me revoir, mais en vain. On vous dira: Il est ici, il est là; mais ne vous laissez pas séduire par les imposteurs. » Le Fils de l'homme ne reviendra qu'au dernier jour. Il apparaîtra d'une manière subite, comme l'éclair qui en un instant illumine tout le ciel. Alors aura lieu la dernière catastrophe, plus terrible que le déluge, plus effroyable que l'incendie de Sodome. »

Et afin de les encourager au combat, il leur annonça que l'heure de la justice sonnerait pour eux. En attendant, ils devaient prier et ne point se lasser de prier, afin d'obtenir du ciel la grâce de souffrir patiemment, laissant à Dieu le soin de les venger. Dieu ne résiste pas à la prière persévérante de l'homme persécuté. « Il y avait dans une certaine ville, dit le Sauveur, un juge qui ne craignait ni Dieu ni les hommes. Une pauvre femme alla le trouver pour lui demander justice contre un puissant adversaire. Longtemps il refusa de faitrès vrai, mais cette femme m'importune tellement de ses plaintes, que je vais m'occuper de sa cause. Si je la repousse encore, après les plaintes viendront les coups.—Et si ce juge inique raisonna de la sorte, vous croyez que Dieu ne rendra pas justice à ses élus qui, nuit et jour, font monter vers lui leurs supplications ? Dieu prend son temps, mais il finit par venger l'innocence. Seulement, rares seront les hommes de foi quand le Fils de l'homme reviendra sur la terre. » La prière n'appellera plus la miséricorde, et celle-ci fera place à la justice de Dieu.

En ce temps-là, les maîtres en Israël disputaient avec acharnement sur la question du divorce. La Loi de Moïse l'autorisait en cas d'adultère: pouvait-on étendre cette autorisation à d'autres cas ? Les rigides soutenaient qu'il fallait s'en tenir strictement au texte de la Loi; les relâchés prétendaient au contraire que le divorce devait être autorisé pour n'importe quelle raison. Afin de rendre le Sauveur odieux à l'un ou à l'autre parti, les pharisiens vinrent lui demander son avis sur ce litige: « Est-il permis, lui dirent-ils, de renvoyer sa femme pour n'importe quelle raison ? » S'il répondait affirmativement, la secte pharisaïque l'accuserait de favoriser la dissolution des moeurs et de conspirer contre la Loi de Moïse; s'il répondait négativement, le parti nombreux des sadducéens et des hérodiens lui vouerait une haine mortelle. Hérode lui-même, le prince adultère qui avait emprisonné et décapité Jean-Baptiste parce que l'homme de Dieu lui reprochait son scandaleux divorce, se déciderait peut-être à poursuivre le prophète, et, qui sait ? à lui faire subir le sort du saint précurseur. Mais la sagesse divine déjoua de nouveau leurs pernicieux calculs, et leur donna une leçon à laquelle ils ne s'attendaient pas.

Au lieu de traiter la question d'après la Loi mosaïque, Jésus mit les pharisiens en face de la loi primitive, imposée par Dieu lui-même. « N'avez-vous donc pas lu, leur dit-il qu'à l'origine du monde, Dieu créa un seul homme et une seule femme, et qu'ensuite il formula ce précepte: En vue de l'union de l'homme et de la femme, l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à son épouse, et ils seront deux dans une même chair ? L'homme ne peut séparer ce que Dieu a uni. »

Les sectaires ne savaient que dire. Ils interrogent sur les raisons qui autorisent le divorce, et on leur répond que le mariage est indissoluble, et cela en alléguant les propres paroles de Dieu. Leur question paraissait donc ridicule et presque impie. Toutefois une objection se présentait à l'esprit: ils la formulèrent en ces termes: « Si le mariage est indissoluble, comment se fait-il que Moïse permet de donner à la femme adultère un acte de répudiation et de la renvoyer ?—C'est à cause des vices de votre coeur, répondit Jésus, que Moïse a toléré le divorce en certains cas, mais vous voyez vous-même que cette tolérance n'existait pas à l'origine. Il est permis à l'homme de se séparer de sa femme en cas d'adultère, mais non d'en épouser une autre. S'il en épouse une autre, il devient adultère, et quiconque épouse la femme séparée de son mari, devient également adultère. »

Par ces paroles Jésus rétablissait l'institution divine du mariage dans toute sa pureté. A la loi imparfaite de Moïse il substituait la loi nouvelle, la Loi sainte et immaculée des enfants de Dieu, sans que les pharisiens, sadducéens, hérodiens, pussent soulever une réclamation, car Jésus ne faisait que citer la première page de leur livre sacré. Ils se retirèrent donc, assez honteux de leur déconvenue. Cependant, la décision du Sauveur renversait tellement les idées reçues que les apôtres eux-mêmes s'en montrèrent vivement impressionnés: « Si l'homme, dirent-ils, ne peut en aucun cas répudier sa femme, mieux vaut ne pas se marier.—Il n'est pas donné à tout le monde, répondit Jésus, de vivre dans le célibat, mais à ceux que Dieu appelle à un état plus parfait. Ceux-là se vouent volontairement à la virginité en vue du royaume de Dieu. C'est à l'homme de mesurer ses forces et d'agir en conséquence. »

En ce jour, le Sauveur avait du même coup délivré la famille des turpitudes qui la souillaient dans le monde ancien, et créé cette légion de vierges chrétiennes qui devaient transformer l'humanité en vivant dans un corps mortel comme vivent les anges des cieux.

A cet éloge de la virginité, Jésus joignit bientôt celui d'une autre vertu qui, comme la première, n'avait pas même de nom dans la langue des hommes: l'humilité. L'amour-propre régnait en maître dans tous les coeurs: Jésus s'anéantit devant son Père pour enseigner à tous que l'homme, néant et misérable pécheur, doit s'anéantir devant Dieu et ne vivre que pour Dieu. En ces derniers jours de sa vie, il saisissait toutes les occasions de revenir sur cet enseignement capital. Ses apôtres n'étaient que trop portés à se faire valoir. Investis d'un pouvoir divin, n'allaient-ils pas s'enorgueillir de leurs oeuvres et s'imaginer qu'ils rendaient grand service à Dieu ? Pour les tenir dans la vérité, il leur dit un jour: « Un serviteur, occupé au labour ou au pâturage, revient des champs le soir. Au lieu de l'inviter à se mettre de suite à table, son maître lui commande au contraire de préparer son propre souper, de lui servir à manger et à boire, et seulement alors il lui permet de prendre sa réfection. Si ce serviteur obéit docilement, croyez-vous que le maître lui doive des remerciements, parce qu'il a fait ce qu'on lui a commandé ? Non, n'est-ce pas ? Eh bien ! de même, quand vous aurez accompli les oeuvres de votre ministère selon les ordres que vous avez reçus, dites simplement: Nous sommes des serviteurs inutiles, nous n'avons fait que notre devoir. »

A chaque instant, il avait devant les yeux l'orgueil et l'arrogance personnifiés dans ces pharisiens qui se drapaient dans leur prétendue justice et méprisaient ceux qui n'affectaient pas comme eux une hypocrite austérité. Il les mit un jour en scène dans une parabole d'une vérité saisissante. « Deux hommes, dit-il, montaient au temple pour prier: l'un était un pharisien et l'autre publicain. Debout devant l'autel, le pharisien prônait à Dieu ses hautes vertus: Seigneur, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, voleurs, injustes, adultères, et surtout de ce que je ne ressemble nullement à ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine, et je donne la dîme de tout ce que je possède. Le publicain, au contraire, se tenait loin du sanctuaire. N'osant lever les yeux vers le ciel, il se frappait la poitrine, en disant: Seigneur, ayez pitié d'un pauvre pécheur. En vérité, je vous le dis, ajouta le Sauveur, celui-ci s'en retourna justifié dans sa maison, et non pas l'autre, car celui qui s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé. »

Autant la morgue insolente l'indignait, autant il chéris­sait l'humble et naïve simplicité. Des femmes, tenant leurs enfants sur les bras, lui demandèrent de les bénir. Ennuyés de leurs importunités, les disciples les repoussaient assez durement, mais Jésus intervint avec bonté. « Laissez venir à moi ces petits enfants, dit-il, et ne les repoussez pas, car le royaume du ciel est à ceux qui leur ressemblent. Quiconque n'accepte pas le royaume de Dieu avec la candeur d'un enfant, n'y sera point admis. » Le royaume de Dieu est à l'intérieur: quand Dieu, vivant dans le coeur, y manifeste sa volonté, l'homme doit y acquiescer avec la foi et l'humilité d'un enfant. Et pour montrer combien Dieu aime cette âme de bonne volonté, Jésus embrassa les petits enfants, leur imposa les mains, et les bénit avec tendresse.

Et depuis ce temps, nombreux sont les fils et les filles d'Adam qui, épris de cette divine simplicité, travaillent à se dépouiller de tout orgueil, de tout amour-propre et de toute volonté propre, afin de redevenir enfants devant Dieu, et de conformer à chaque instant leur volonté à celle du Père qui est dans les cieux. A la suite de Jésus, ils font voeu d'obéir jusqu'à la mort, et la mort de la croix. Le monde les hait, parce que leur vie condamne la sienne, mais Jésus, doux et humble de coeur, les aime et les bénit, comme il aimait et bénissait les enfants d'Israël.

Après cette scène si simple et si touchante, le Sauveur s'acheminait vers une autre bourgade, quand un jeune prince de la synagogue courut après lui, et se prosternant à ses pieds, l'interrogea sur un point qui troublait sa conscience: « Mon bon Maître, lui dit-il, que dois-je faire pour mériter la vie éternelle ?—Pourquoi m'appelez-vous bon ? répondit Jésus, Dieu seul est bon. Si vous voulez posséder la vie éternelle, observez les commandements.—Quels commandements ?—Ceux que prescrit la Loi: Vous ne tuerez pas, vous ne commettrez pas d'adultère, vous ne déroberez pas, vous ne porterez pas de faux témoignage. Honorez votre père et votre mère; aimez votre prochain comme vous-même. »

Le jeune homme réfléchissait. « Maître, reprit-il, ces commandements, je les observe depuis mon enfance: me reste-t-il quelque chose à faire ? » Jésus arrêta son regard sur le jeune prince, regard plein de tendresse, car il avait devant lui une âme travaillée par le désir de s'élever à la perfection des vertus. Il lui découvrit le sentier qui mène à la vraie sainteté. « Si vous voulez être parfait, lui dit-il, allez, vendez tout ce que vous possédez, donnez tout aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel. Cela fait, revenez et suivez-moi. »

A ces mots, le front du Juif se rembrunit. La tristesse envahit son âme, et il se retira tout décontenancé. La perspective de mener une vie pauvre à la suite du Sauveur, l'effraya et tua en lui le désir de la perfection. En le voyant s'éloigner, Jésus s'attrista à la pensée du grand nombre de ceux que l'attachement aux richesses conduirait à la perdition. « Je vous le dis en vérité, déclara-t-il à ses apôtres, il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. Un chameau passerait plus facilement par le trou d'une aiguille qu'un riche par la porte qui conduit aux cieux.—S'il en est ainsi, observèrent les apôtres, qui pourra se sauver ?—Cela est impossible aux hommes, reprit le divin Maître, mais tout est possible à Dieu. » Avec la grâce de Dieu, des milliers d'hommes, plus sages que le jeune prince de la synagogue, abandonnent les biens de la terre, et se vouent, selon le conseil de Jésus, à la pauvreté volontaire. D'autres, tout en possédant la richesse, n'y attachent point leur coeur, et savent en user, comme les économes de Dieu, au profit des déshérités de ce monde. Mais qu'ils sont rares, ceux qui n'en font point l'aliment de leurs honteuses et insatiables passions !

Puisque le détachement est si difficile, Pierre en conclut que les apôtres méritaient bien quelque récompense. « Seigneur, dit-il, nous avons tout quitté pour vous, que nous sera-t-il donné en retour ?—En vérité, je vous l'assure, déclara le bon Maître, au jour de la régénération, alors que le Fils de l'homme, assis sur le trône de sa gloire, viendra juger tous les hommes, vous tous qui m'avez suivi, vous serez assis sur douze trônes, et jugerez avec moi les douze tribus d'Israël. Et quiconque aura, pour moi et pour l'Évangile, quitté sa maison, son père, sa mère, son épouse, ses fils, ses champs, et bravé la persécution des méchants, recevra le centuple en cette vie, et la gloire éternelle dans l'autre.

« Et ainsi, conclut le Sauveur, beaucoup qui sont au­jourd'hui les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers. » La foule mondaine, les heureux du siècle, les hommes d'orgueil, d'avarice et de luxure, qui occupent ici-bas les places d'honneur, seront alors les disgraciés et les maudits, tandis que les méprisés du monde, les disciples du Dieu pauvre, obéissant et mortifié, jugeront ceux qui les ont foulés aux pieds, et régneront avec Jésus dans les Cieux

CHAPITRE XI

LA ItTE DE LA DÉDICACE

Petit nombre des disciples
La parabole des vignerons
Jésus au temple.
Orgueil du Juif
Beaucoup d'appelés, peu d'élus
Violente discussion
Son mépris des Gentils.
La fête de la Dédicace
Jésus à Béthanie. (Matth., xx, 1-16. —Joan., x, 22-42).

La fête de la Dédicace approchait. Jésus repassa le Jourdain et se dirigea vers Jérusalem avec les pèlerins qui montaient vers la ville sainte. Pendant cette dernière course de trois mois à travers les provinces d'Israël , il avait constaté combien petit était le nombre de ceux qui cherchaient vraiment le royaume de Dieu. Des pauvres, des publicains, des pécheurs, des infirmes guéris par lui, le suivaient avec amour, tandis que les lettrés, les docteurs, les pharisiens, les favoris de la fortune, non seulement le poursuivaient de leurs mépris, mais s'efforçaient par tous les moyens de lui arracher un peuple qui, sans leur détestable influence, aurait écouté la voix de la vérité. Des Samaritains, des soldats romains, des païens de la Phénicie et de la Décapole, s'étaient montrés plus croyants que les enfants d'Abraham. Aussi les Juifs entraient-ils en fureur quand Jésus leur annonçait que les Gentils les précéderaient dans le royaume des cieux.

Et c'était précisément cet orgueil de la nation privilégiée qui empêchait sa conversion. Le peuple de Dieu se croyait à jamais le seul peuple aimé de Jéhovah. Méprisant profondément les autres nations, il s'imaginait que Dieu les considérait avec le même mépris. Imbus de ce préjugé, les docteurs n'avaient rien compris aux Écritures qui annonçaient la conversion des Gentils, ni à la mission du Messie, roi spirituel de tous les peuples. D'après leurs idées, le Messie, fils de David, apparaîtrait comme un grand roi, non pour convertir Juifs et Gentils, mais pour écraser les Gentils sous le joug des Juifs. Et de là leur rage contre ce prétendu Messie qui prenait parti pour les faibles contre les forts, et pour les païens contre les fils d'Abraham.

En retournant à Jérusalem où il allait donner son sang pour le salut de tous les hommes sans exception, il expliqua aux foules qui l'entouraient la vocation des peuples, Juifs et Gentils, au royaume de Dieu. Le Père céleste y convoque tous ses enfants de la terre: à ceux-ci de répondre à son appel Dans une parabole mémorable, il enseigna cette vérité de manière à mettre en relief les injustes prétentions de la nation juive.

« Un père de famille, dit-il, sortit de grand matin afin de louer des ouvriers pour travailler à sa vigne. Il convint avec eux qu'il leur donnerait un denier par jour. Étant sorti vers la troisième heure, il en vit d'autres, assis sur la place publique, attendant qu'on leur offrît de la besogne. Allez travailler à ma vigne, leur dit-il, et je vous donnerai un juste salaire. Vers la sixième et la neuvième heure, il enrôla de la même manière d'autres ouvriers. Enfin vers la onzième heure, rencontrant encore des désoeuvrés, il leur dit: Pourquoi restez-vous là tout le jour sans rien faire ? — Parce que, répondirent-ils, personne ne nous a embauchés. — Allez aussi, reprit-il, travailler à ma vigne.

« Le soir venu, le maître de la vigne chargea son intendant d'appeler les ouvriers et de donner le salaire à chacun d'eux en commençant par les derniers. Ceux de la onzième heure s'approchèrent donc les premiers, et reçurent chacun un denier. Les autres vinrent -à leur tour, s'imaginant qu'ils recevraient davantage, mais on leur donnna également un denier. Trompés dans leur attente, ils se plaignirent au père de famille. Ceux-ci n'ont travaillé qu'une heure, disaient-ils, et vous les traitez comme nous, qui avons supporté le poids du jour et de la chaleur. — Mon ami, répondit le maître à l'un d'eux, je ne commets aucune injustice envers vous: ne sommes-nous pas convenus que je vous donnerai un denier par jour ? Prenez donc votre salaire, et allez-vous-en. Je veux donner à ce dernier engagé autant qu'à vous: ne suis-je pas libre de mes dons ? Et pourquoi regardez-vous d'un oeil d'envie l'acte de bonté que je viens de faire ? »

Jésus conclut comme il l'avait fait après la défection du jeune prince de la synagogue: « Les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers. » Et il ajouta: « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. » Dieu, le Père de la grande famille, appelle tous les hommes à entrer dans son royaume, l'Église fondée par son divin Fils, pour y travailler à sa gloire et opérer leur salut. A tous ceux qui répondent à son appel il donne un denier à faire valoir, c'est-à-dire la grâce avec laquelle, si on y correspond fidèlement, on mérite la gloire. Cette grâce est un pur don de Dieu, dont il ne doit compte à personne. Les Juifs ont été appelés les premiers par les patriarches, les prophètes, et finalement par le Sauveur lui-même, mais la plupart ont fait la sourde oreille et refusé le denier qui leur était offert. De quoi se plaignent donc les enfants d'Israël ? Ceux qui ont consenti à travailler à la vigne chérie de Dieu, ont reçu le denier de la grâce et recevront la récompense de leur travail. S'il y a peu d'élus parmi eux, ils doivent s'en prendre, non au Sauveur qui les a appelés tous, mais au démon de l'orgueil dont ils ont obstinément suivi les inspirations. Si les Gentils, appelés les derniers, sont devenus les premiers dans le royaume de Dieu, c'est que les enfants d'Abraham, appelés les premiers, au lieu de travailler à la vigne, ont tout fait pour la détruire.

Les chefs du peuple montrèrent, à la fête de la Dédicace, qu'ils voulaient absolument mériter cette sentence de ré­probation. Cette fête, qui se célébrait le 25 décembre, avait été instituée par Judas Machabée, après sa victoire sur le roi Antiochus. Le fidèle et vaillant héros purifia le temple de ses souillures, releva l'autel du vrai Dieu et en fit une consécration solennelle au milieu de tout le peuple. La fête dura huit jours, pendant lesquels l'édifice sacré resta brillamment illuminé. Des lampes allumées brûlèrent nuit et jour aux façades de toutes les maisons, de sorte que la fête de la Dédicace porta aussi le nom de Fête des lumières. C'était l'anniversaire de cette fête que Jésus venait célébrer à Jérusalem.

Arrivé le jour même de la solennité, il se rendit au temple, déjà encombré de pèlerins. Sous le portique de Salomon, dans de magnifiques galeries exposées au soleil, se formaient, de préférence pendant l'hiver, les grands rassemblements. Jésus s'y promenait, entouré de ses disciples, quand les scribes et les docteurs pharisiens, qui épiaient sa venue, firent cercle autour de lui, comme autour d'une proie qu'ils étaient bien décidés cette fois à ne pas laisser échapper. Prenant aussitôt l'offensive, ils lui crièrent d'un ton menaçant:

« Jusques à quand tiendrez-vous nos esprits en suspens ? Si vous êtes le Christ, dites-le-nous ouvertement. » Ils n'attendaient que cette déclaration explicite pour l'accuser de blasphème devant le Sanhédrin, et de sédition devant les Romains. Mais connaissant leur perfide dessein, Jésus se contenta de répondre :

« Pourquoi m'interrogez-vous ? Je vous ai souvent parlé, .et vous ne me croyez pas. Les prodiges que j'ai opérés au nom de mon Père me rendent suffisamment témoignage, et cependant vous ne croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis. Mes brebis écoutent ma voix: je les connais, et elles me suivent avec docilité. Je leur donnerai la vie éternelle: elles ne périront pas, et nul ne les arrachera de ma main. Mon Père, qui me les a données, possède une puissance souveraine. Or, mon Père et moi, nous ne faisons qu'un. »

A ces mots, la tempête éclata. Les Juifs comprirent que Jésus se disait l'égal du Père qui est dans les cieux, et s'attr­buait ainsi la nature divine. Ils ramassèrent en toute hâte des pierres pour le lapider. Toujours calme, Jésus regarda en face cette horde de forcenés, et, d'un mot, rappelant ses nombreuses et prodigieuses guérisons:

« J'ai opéré sous vos yeux, dit-il, beaucoup de bonnes oeuvres: pour lequel de ces bienfaits voulez-vous me lapider ?

— Ce n'est pas à cause de vos bonnes oeuvres que nous vous lapidons, s'écrièrent-ils, mais parce que vous blasphémez; parce que, n'étant qu'un homme, vous vous faites Dieu.

— N'est-il pas écrit dans votre Loi: « Vous êtes des « dieux et les fils du Très-Haut ? » Or « si le Seigneur lui-même appelle dieux les magistrats d'Israël, et vous ne pouvez récuser le témoignage de l'Écriture, comment osez- vous m'accuser de blasphème, moi que le Père a glorifié et envoyé dans le monde, parce que j'ai dit: Je suis le Fils de Dieu ? Du reste, si les oeuvres que je fais ne sont pas oeuvres du Père, ne me croyez pas; mais, si ce sont évidemment des oeuvres divines, lors même que vous douteriez de mes affirmations, vous devez croire à mes oeuvres. Elles vous prouvent et vous forcent d'avouer que le Père est en moi, et moi dans le Père. »

Jamais Jésus n'avait affirmé plus clairement sa divinité, sans prononcer cependant le mot qu'attendaient les Juifs pour le traîner devant le Sanhédrin. Ne sachant comment lui répliquer, ils entrèrent en fureur et cherchèrent à l'entraîner hors du temple pour se livrer contre lui à leur rage insensée. Mais l'heure du sacrifice n'était pas venue. Une frayeur subite s'empara de ces meurtriers, et Jésus, mêlé à la foule, s'échappa de leurs mains.

Quelques mois lui restaient encore pour se manifester au peuple avant de mourir. Il laissa Jérusalem, où il lui était désormais impossible de résider, et se retira de nouveau au delà du Jourdain près de l'endroit où Jean, au début de son ministère, donnait le baptême. Là, pendant la saison pluvieuse, des groupes nombreux de pèlerins vinrent le visiter. Ils s'en retournaient saisis d'admiration. « Jean n'a fait aucun miracle, disaient-ils, et celui-ci sème les prodiges sur ses pas. Tout ce que Jean a prédit du Messie se réalise sous nos yeux. » Et beaucoup crurent en lui.

De plus en plus se vérifiait la sentence du Sauveur: « Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers. » Pendant que les lettrés de Jérusalem s'excluaient eux-mêmes du royaume de Dieu, les paysans et les pâtres du Jourdain s'y ménageaient les places d'honneur.