Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de 
Mgr Pierre André Fournier  et ami de
ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande.

Signez mon livre d'or. Un petit mot fait du bien et cela vous permet aussi de lire les commentaires des gens. 


DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU
MINISTÈRE PRESBYTÉRAL


AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE
DIT QUELQUE CHOSE?

Ne laissez pas de message personnel s.v.p. donnez moi votre url et @ pour que je puisse vous répondre

Titre de la série :
Jésus-Christ-Sa vie-Sa passion-Son triomphe
Titre de la page:
Livre-5-Chap-IV-  La-Transfiguration.
Livre-5-Chap-V- De Capharnaum a Jérusalem
Livre-5-Chap-VI- 
La fête des tabernacles
Livre-5-Chap-VII-L-Aveugle-ne
Nom de l'auteur:
Père Berthe de la Congrégation du Très Saint-Sacrement.

CHAPITRE IV

LA TRANSFIGURATION

Le Thabor.
Transfiguration du Sauveur
Seconde prédiction de la Passion
Les apôtres et la préséance
Sur l'avènement d'Élie
L'enfant possédé
Pardon des offenses
Correction fraternelle
Retour à Capharnaüm.
Scène de la délivrance
Le créancier et le débiteur
(Matth., xvii, 1-22; xvm. — Marc., Ix. — Luc., lx, 28-49.)

La prédiction de la Passion jeta les apôtres dans une douloureuse perplexité. Par respect pour leur Maître, ils s'abstinrent de toute réflexion, mais sans pouvoir s'expliquer comment le Messie, envoyé par Dieu pour régner sur le monde, rencontrerait en ce monde des ennemis qui lui disputeraient l'empire, et même le mettraient à mort. Le nuage qui cachait le Fils de Dieu sous le Fils de l'homme s'épaississait de plus en plus. Le Sauveur devait à leur faiblesse de lever un coin du voile.

Six jours après la révélation de Césarée, Jésus quitta les états de Philippe pour rentrer en Galilée. L'heure des grands combats allait sonner. Après avoir franchi le Jourdain, il descendit avec ses apôtres jusqu'à la partie méridionale du lac. Le second jour du voyage, il arriva, vers le soir, au pied du mont Thabor. Laissant ses autres compagnons se reposer dans la plaine, il prit avec lui ses trois privilégiés, Pierre, Jacques et Jean, et gravit avec eux les flancs escarpés de la montagne. Arrivé au sommet, il se mit, comme d'habitude, à prier son Père, pendant que les trois apôtres, brisés de fatigue, s'endormaient d'un profond sommeil.

Tout à coup, une scène du ciel éclaira ces hauteurs. Le Fils de Dieu laissa percer, à travers son humanité, un rayon de cette gloire qu'un miracle incessant empêchait d'éclater au dehors. Aussitôt il apparut complètement transfiguré: son visage brillait comme le soleil; ses vêtements, d'une blancheur inimitable, resplendissaient comme la neige. Réveillés par les clartés éblouissantes de cette divine lumière, les apôtres se crurent subitement transportés dans un monde inconnu. Bientôt deux personnages, pleins de majesté, surgirent du fond lumineux et se placèrent aux côtés de Jésus. Pierre et ses compagnons reconnurent Moïse, l'auteur de la Loi, et Élie, le restaurateur de cette même Loi. Tous deux, représentants de l'antique alliance, venaient s'incliner devant l'auteur du Testament nouveau. Ils s'entretenaient avec le Sauveur de sa sortie du monde, qui devait bientôt s'accomplir à Jérusalem.

Le regard fixé sur la triple apparition, les apôtres res­taient muets, dans une jubilation extatique. Au moment où les deux prophètes se disposèrent à quitter le Sauveur, Pierre, hors de lui, ne put s'empêcher de s'écrier: « Seigneur, qu'il nous serait bon de demeurer ici ! Si vous le voulez, nous construirons trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, une pour Élie. » Tout entier à la vision qui l'absorbait, il ne se rendait pas compte de ce qu'il disait, quand soudain une nuée lumineuse enveloppa Jésus et ses deux interlocuteurs, pendant qu'une voix, perçant la nue, fit entendre distinctement ces paroles: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis toutes mes complaisances: écoutez-le. » A ces mots, les trois apôtres, tremblants de frayeur, tombèrent la face contre terre. Mais déjà Jésus était près d'eux: « Levez-vous, dit-il en les touchant de la main, et soyez sans crainte. » Ils se levèrent alors, regardèrent tout autour d'eux, et ne virent plus que leur Maître, resté seul avec eux sur la montagne.

Bientôt, sur une autre montagne, ces trois mêmes apôtres assisteront à l'agonie douloureuse du Sauveur. La glorieuse apparition du Thabor soutiendra leur foi quand, au jardin des Oliviers, leur Maître succombera sous le poids des douleurs. Aussi, en descendant de la montagne, Jésus leur recommanda-t-il de garder le silence sur cette vision dont il les avait spécialement favorisés, « et de n'en parler à personne jusqu'à ce que le Fils de l'homme fût ressuscité d'entre les morts. » Ils obéirent, mais ils se demandaient ce qu'ils devaient entendre par la « résurrection du Fils de l'homme. » Ces mots, mort et résurrection, appliqués au Messie, leur paraissaient autant d'énigmes dont le sens res­tait caché. Plus tard, éclairés par les événements et par la lumière de l'Esprit-Saint, les trois apôtres prêcheront Jésus ressuscité aux Juifs et aux Gentils; et pour attester sa divinité, Pierre leur racontera la merveilleuse transfiguration du Thabor. « Ce n'est point en nous attachant à d'ingénieuses fictions, dira-t-il, que nous avons prêché la puissance et l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais après avoir été nous-mêmes les spectateurs de sa gloire, lorsque cette voix descendit sur lui d'une nuée lumineuse: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel « je mets mes complaisances: écoutez-le. » Et cette voix, qui venait du ciel, nous l'avons entendue, lorsque nous étions avec lui sur la montagne. »

Pour le moment, leur foi chancelait à la moindre difficulté. En voyant disparaître Élie, ils se rappelèrent que, d'après l'enseignement des docteurs, Élie doit descendre sur la terre avant le Messie. Mais, puisque le Messie est venu, comment cela se peut-il comprendre ? Interrogé là- dessus, Jésus leur répondit: « Élie reviendra en effet sur cette terre » aux derniers jours du monde, «et y opérera une transformation générale; mais, d'un autre côté, Élie est déjà venu, et ils ne l'ont pas connu, et ils lui ont fait subir toutes sortes de mauvais traitements. Ainsi traiteront-ils le Fils de l'homme ! » A ces paroles, les apôtres comprirent que, par cet Élie venu avant lui, le Sauveur désignait Jean-Baptiste, mais cette pensée les replongea dans la tristesse, car le Maître avait ajouté qu'il serait traité comme Jean-Baptiste.

Le lendemain, en descendant de la montagne, ils trouvèrent, au milieu d'une grande foule, les autres apôtres entourés de scribes qui disputaient avec eux. A l'aspect de Jésus, que personne n'attendait, le peuple recula comme saisi de frayeur, mais bientôt tous s'empressèrent autour du prophète vénéré. Il demanda sur quoi roulait la discussion, et comme les apôtres et les scribes restaient également muets, un homme du peuple prit la parole: « Maître, dit-il en se prosternant aux pieds du Sauveur, je vous ai amené mon fils unique, qui malheureusement est possédé par un démon muet: ayez pitié de lui, car il souffre cruellement. Il tombe dans l'eau, il tombe dans le feu; sous l'influence du mauvais esprit, il se roule par terre, il écume, il grince des dents, il se dessèche. Je l'ai présenté à vos disciples, en les priant de le délivrer, mais ils ne l'ont pu. »

De cet insuccès des apôtres les scribes concluaient à l'impuissance du Maître: aussi tous attendaient avec anxiété la réponse qu'allait faire Jésus. Promenant son regard triste et indigné sur la foule, sur les scribes et sur les apôtres, il s'écria: « O génération incrédule et perverse, com­bien de temps vivrai-je encore avec vous et devrai-je vous supporter ! Amenez-moi cet enfant. » Au seul aspect du Sauveur, le mauvais esprit agita sa victime, qui tomba par terre et s'y roula en écumant de rage.

« Depuis combien de temps subit-il cette torture ? de­manda Jésus.

— Depuis son enfance, répondit le père. Souvent le démon le jette dans l'eau ou dans le feu pour l'y faire périr. De grâce, Seigneur, si vous le pouvez, secourez-nous.

— Tout est possible à celui qui croit: pouvez-vous croire ?

Oui, je crois, s'écria l'homme en sanglotant, mais augmentez ma foi. »

Des multitudes de curieux accoururent de tous côtés. Soudain, d'un ton menaçant, Jésus apostropha l'esprit immonde: « Esprit sourd et muet, je te le commande, sors du corps de cet enfant, et garde-toi d'y rentrer. » Le démon poussa un grand cri, jeta l'enfant dans d'horribles convulsions, et sortit de son corps, qui prit aussitôt l'aspect d'un cadavre. « Il est mort ! » criait-on de toutes parts. Mais Jésus, l'ayant pris par la main, le releva doucement, et le conduisit sain et sauf à son père, pendant que le peuple, émerveillé, admirait la grandeur et la puissance de Dieu.

Les scribes, déconcertés, disparurent l'un après l'autre, sans attendre les réflexions du peuple à leur sujet. Quant aux apôtres, honteux de leur échec, ils suivirent leur Maître dans une maison où il se réfugia pour se dérober aux ovations de la foule. Seuls avec lui, ils lui demandèrent pourquoi, en cette circonstance, ils n'avaient pu chasser le démon. « A cause de votre incrédulité, répondit-il. Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne: Passe d'ici là-bas, et elle y passerait. Rien ne vous serait impossible. Ensuite, pour chasser ce genre de démon, il faut la prière et le jeûne » qui élèvent l'âme au-dessus de la chair et l'unissent au Tout-Puissant.

En quittant le Thabor, Jésus reprit, à travers la Galilée, la route de Capharnaüm. Bien qu'il évitât les foules, on l'accueillait partout avec des démonstrations de joie. Ce que voyant les apôtres, ils se prirent de nouveau à espérer un triomphe plus ou moins rapproché, mais il les mit en garde contre toute illusion: « Rappelez-vous bien, leur dit-il, les prédictions que je vous ai faites: le Fils de l'homme sera livré entre les mains des pécheurs: ils le mettront à mort, mais le troisième jour après sa mort il ressuscitera. » Encore une fois ils entendirent cette prophétie sans en saisir toute la signification. Un voile obscur leur cachait la poignante réalité, et ils n'osaient demander à leur Maître des éclaircissements qui les eussent découragés. Ils cheminaient ainsi, tristes et sombres, osant à peine échanger quelques mots entre eux.

Une fois seulement, la pensée, toujours renaissante, du royaume futur, dissipa un peu leur mélancolie. Le Maître, se disaient-ils, passerait sans doute quelques mauvais jours, puisqu'il nous l'affirme, mais il n'en établira pas moins ce royaume de Dieu tant de fois annoncé, et dans lequel eux, ses familiers, occuperaient sans nul doute des places distinguées. Cette certitude ranima leur courage et, tout en marchant, ils se mirent à discuter les titres de chacun à la préséance. Ils oubliaient que Jésus lisait dans leurs coeurs leurs rêves d'ambition: aussi se montrèrent-ils assez embarrassés, quand, à peine rentrés dans leur maison de Capharnaüm , il leur dit en fixant sur eux son oeil pénétrant: « De quoi parliez-vous donc en chemin ? » Aucun ne se pressait de répondre, mais enfin ils s'approchèrent de lui tout confus, lui avouèrent le sujet de leur dispute, et le prièrent de la terminer en leur révélant lequel d'entre eux serait le premier dans son royaume.

En posant cette question d'un orgueil bien naïf, ils ne s'attendaient guère à la leçon qu'ils allaient recevoir. S'étant assis au milieu d'eux, Jésus leur dit: « Si quelqu'un veut être le premier dans mon royaume, qu'il soit le dernier et le serviteur de tous. » Et afin de graver dans leur coeur cette leçon d'humilité, il appela un petit enfant, le plaça au milieu d'eux, l'embrassa tendrement, et le leur montrant: « Si vous ne vous convertissez, dit-il, et ne devenez semblables à ce petit enfant, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Celui qui se fera petit comme cet enfant, sera le plus grand dans le royaume des cieux. »

Et alors laissant parler la charité qui débordait de son coeur, il leur demanda de se consacrer tout entiers, non plus à des rêves de gloire humaine, mais au salut de ceux vers qui son Père l'avait envoyé. « Celui qui reçoit en mon nom, dit-il, un petit enfant comme celui-ci, me reçoit moi-même, et qui me reçoit, reçoit mon Père qui m'a. envoyé. » Jean s'imagina que les apôtres avaient seuls le droit d'agir au nom de Jésus. « Maître, observa-t-il, un homme chassait les démons en votre nom: nous l'en avons empêché. — Vous avez eu tort, répondit le Sauveur, si quelqu'un fait des miracles en mon nom, il n'est pas contre moi; quiconque n'est pas contre vous, est pour vous, et quiconque vous donne seulement un verre d'eau en mon nom, parce que vous êtes à moi, ne perdra pas sa récompense. »

Le Maître regarde comme fait à lui-même le bien qu'on fait au moindre des siens, mais aussi, « malheur à celui qui scandalise un des petits qui croient en lui ! Mieux vaudrait qu'on lui attachât une meule au cou, et qu'on le jetât au fond de la mer, car il sera précipité dans la géhenne du feu inextinguible, là où le ver ne meurt point, où la flamme ne s'éteint point. Donc que personne ne méprise un de ces petits, à qui Dieu donne comme gardiens un de ces anges qui contemplent sa face dans les cieux ! »

Que la paix règne entre les enfants de Dieu. « Si votre frère a péché contre vous, reprenez-le secrètement. S'il vous écoute, vous aurez gagné l'âme de votre frère. Sinon, prenez avec vous un ou deux témoins qui constateront votre droit. S'il récuse leur jugement, dénoncez-le à l'Église. S'il n'obéit pas à l'Églisé, qu'il soit rejeté de son sein comme un païen et un publicain. Dieu ratifiera votre sentence, car, je vous le dis en vérité, tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié dans le ciel. »

A propos du pardon des offenses, Jésus enseignait qu'il faut pardonner au pécheur repentant, quand bien même il nous offenserait sept fois par jour. Pierre prit ce nombre à la lettre: « Ainsi, dit-il, si l'on pèche contre moi, il faudra que je pardonne jusqu'à sept fois ? -- Non pas seulement sept fois, répondit Jésus, mais soixante-dix fois sept fois. » Pierre comprit la leçon. Du reste, une parabole du divin Maître lui démontra combien justement Dieu exige de l'homme pécheur qu'il soit indulgent et miséricordieux envers ses semblables.

« Le roi du ciel, dit-il, agit comme un roi de la terre qui demanda compte à ses serviteurs de leur gestion. En commençant son enquête, il en trouva un qui lui devait dix mille talents. Ce débiteur étant absolument insolvable, le maître ordonna qu'on le vendît, lui, sa femme, ses enfants, et tout ce qu'il possédait, pour acquitter sa dette. Mais le malheureux se jeta aux pieds du créancier, implorant sa pitié: Prenez patience, disait-il, et je vous paierai tout ce que je vous dois. Touché de compassion, le maître lui donna la liberté, et lui remit même toute sa dette.

« Or il arriva qu'au sortir du palais, l'indigne serviteur rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Lui sautant à la gorge, il l'étranglait en criant: Paie-moi ce que tu me dois. — Patience, disait l'autre en se jetant à ses pieds, ayez pitié de moi, et j'acquitterai ma dette. Mais le mauvais serviteur refusa de lui accorder le moindre délai, et le fit jeter en prison. Révoltés d'une pareille cruauté, les gens de la maison racontèrent à leur maître ce qui s'était passé. Celui-ci fit appeler le coupable: Méchant serviteur, dit-il, je t'ai remis ta dette, parce que tu m'en as prié: ne devais-tu pas avoir pitié de ton compagnon, comme j'ai eu pitié de toi ? Et, dans son indignation, il livra aux exacteurs cet homme inexorable, jusqu'à ce qu'il eût payé toute sa dette.

« Ainsi vous traitera mon Père du ciel, ajouta le divin Maître, si vous ne pardonnez du fond du coeur à ceux qui vous ont offensés. »

Depuis six mois qu'il errait avec ses apôtres loin du théâtre ordinaire de ses prédications, Jésus n'avait cessé de les préparer par ses enseignements à la sublime mission qu'ils devaient remplir. Mais l'heure marquée pour le grand sacrifice approchait. Au lieu de fuir les ennemis qui voulaient l'immoler avant le temps, l'Agneau de Dieu allait de lui-même s'offrir à leurs coups.

CHAPITRE V

DE CAPHARNAÜM A JÉRUSALEM

Le didrachme et le poisson
Les « fils du tonnerre »
Les soixante-douze disciples.
Jésus et ses parents
Trois indécis
Question d'un docteur.
Voyage à Jérusalem
Le bon Samaritain.
Marthe et Marie. (Matth., xvii, 23-26.'— Lie., ix, 51-62; x, 1-16; 25-42. — Joan., vu, 2-10.)


Jésus venait de rentrer à Capharnaüm avec les apôtres, quand des collecteurs chargés de percevoir l'impôt du didrachme (3)rencontrèrent Simon Pierre. « Votre Maître, lui dirent-ils, va sans doute payer l'impôt. — Certainement », répondit l'apôtre. Et il rejoignit ses compagnons à la maison. Il allait communiquer à Jésus la demande des collecteurs, quand celui-ci le prévint par cette question:

« Simon, réponds-moi: à qui donc les rois de la terre font-ils payer tribut, à leurs propres fils ou aux étrangers ?

— Évidemment aux étrangers.

— Les fils du roi sont donc exempts de toute taxe », reprit Jésus.

Pierre se trompait en croyant que son Maître devait l'impôt qu'on lui réclamait. Le Fils de Dieu ne paie pas l'impôt à son père, roi du ciel et de la terre. Cependant, comme les collecteurs ne voyaient en lui qu'un homme ordinaire, le Sauveur dit à l'apôtre: « Pour ne pas les scandaliser, va au lac et jette l'hameçon. Le premier poisson que tu prendras, ouvre-lui la bouche, et tu y trouveras un double didrachme, que tu donneras au fisc pour moi et pour toi. » En observant la loi, bien qu'il n'y fût pas obligé, le divin Maître donnait l'exemple et prévenait les accusations des pharisiens.

Le retour de Jésus à Capharnaüm ne fit pas grande sensation. La foule admirait toujours le docteur et le thaumaturge, mais beaucoup ne le reconnaissaient plus pour le Messie depuis qu'il avait refusé la royauté et promis de donner sa chair à manger. De plus, les scribes et les pharisiens annonçaient que le Sanhédrin allait le poursuivre comme blasphémateur et faux prophète, et chacun craignait de se compromettre vis-à-vis des rabbins en s'attachant à leur ennemi. Cependant de nombreux disciples, attristés de l'incrédulité de leurs compatriotes, restaient secrètement fidèles à leur Maître.

Tel était, six mois avant la Passion, l'état de cette Galilée, autrefois si dévouée au Sauveur. Aussi résolut-il de la quitter pour consacrer à la Judée le peu de jours qu'il lui restait à passer sur cette terre. Tout en évitant, quelque temps encore, de tomber entre les mains des Juifs, il voulait aller à Jérusalem et dans les environs prêcher le royaume de Dieu, réconforter les disciples qui déjà croyaient en lui, et traverser ensuite le Jourdain pour évangéliser les habitants de la Pérée, qu'il n'avait pas encore visités.

La fête des Tabernacles, célébrée solennellement vers la mi-octobre, était proche. Déjà les caravanes sillonnaient le pays, en marche vers la ville sainte. Jésus voulait s'y rendre aussi, mais en secret, car il savait que les membres du grand Conseil le recherchaient pour procéder contre lui et le condamner à mort. Ignorant ces dispositions, quelques-uns de ses parents le pressaient de les accompagner au temple. Leur orgueil souffrait de le voir depuis de longs mois rester volontairement dans l'ombre, loin de cette capitale où, par sa doctrine et ses miracles, il aurait pu acquérir tant de gloire.

« Pourquoi demeurer en Galilée ? lui dirent-ils. Allez donc en Judée, afin que vos disciples de là-bas soient aussi témoins des prodiges que vous opérez. Quand on veut se faire connaître, on agit au grand jour. Si vos oeuvres sont miraculeuses, faites-les donc à la face de tout le pays.

— L'heure du départ n'a pas sonné pour moi, leur répondit Jésus, tandis que pour vous toutes les heures sont également bonnes. Le monde n'a aucune raison de vous haïr, mais moi, il me hait, parce que je ne cesse de signaler ses actes mauvais. Allez donc à la fête: je n'irai point avec vous; le moment du départ n'est pas venu pour moi. »

Ils partirent sans lui, mécontents et presque aussi incrédules que les autres Galiléens. Quelques jours après, ayant convoqué ses apôtres et ses fidèles disciples, Jésus se mit lui-même en route secrètement, et sans indiquer au public le but de son voyage. Au lieu de longer le Jourdain comme les autres pèlerins, il dirigea sa caravane vers la Samarie. Arrivé à la frontière, il envoya au premier bourg samaritain deux messagers pour préparer les logements; mais les habitants, furieux de voir qu'ils se rendaient aux solennités de Jérusalem, refusèrent de les recevoir, ce qui indigna souverainement Jacques et Jean, les fils de Zébédée. Les « fils du tonnerre », comme Jésus les avait qualifiés, croyaient que ces schismatiques devaient expier l'injure suprême faite à leur Maître.

« Seigneur, s'écrièrent-ils, voulez-vous que nous fassions descendre le feu du ciel pour les détruire ?

— Vous ne savez quel esprit doit vous animer, répondit Jésus aux deux frères. Le Fils de l'homme ne vient point perdre les âmes, mais les sauver. »

Et il leur reprocha cet excès de zèle. La loi de crainte avait fait place à la loi de miséricorde et d'amour. Élie fit descendre le feu du ciel sur des coupables, mais les apôtres devaient se rappeler qu'ils étaient les disciples de Celui qui n'éteint pas la mèche qui fume encore. Les ayant ainsi calmés, il leur ordonna de se diriger vers une autre bourgade.

Arrivé à un certain endroit, il voulut envoyer en Judée et dans les pays au delà du Jourdain des disciples éprouvés pour lui préparer les voies. Plusieurs se présentèrent qui ne furent point acceptés. L'un promettait de le suivre partout où il irait: Sachez, lui dit Jésus, que « les renards ont des tanières et les oiseaux des nids, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête: » Ce dénûment le fit réfléchir. Un second, avant de se mettre à sa disposition, désirait ensevelir son père. Il lui fut répondu: « Laissez les morts ensevelir leurs morts; pour vous, vous ne devez penser qu'à prêcher le royaume de Dieu. » Un troisième l'aurait suivi volontiers, mais il désirait auparavant faire ses adieux à sa famille. « Tout homme, observa le Sauveur, qui met la main à la charrue, et puis jette un regard en arrière, n'est pas apte au royaume de Dieu. » Et il congédia ces trois indécis.

Parmi ceux qui s'étaient donnés à lui, il en choisit soixante-douze qui devaient aller deux à deux dans tous les endroits où il se proposait de porter la bonne nouvelle. Après leur avoir conféré le pouvoir de prêcher et de guérir les malades, il leur donna ses dernières instructions. Comme les apôtres, ils ne devaient emporter avec eux ni bourse, ni besace, ni chaussure de rechange; sur la route ne pas perdre le temps en saluts interminables; ne point passer de maison en maison, mais demeurer dans la première qui s'ouvrirait pour les recevoir, mangeant et buvant ce qui leur serait servi. « Guérissez les malades que vous y trouverez, ajouta le bon Maître, et dites à tous: Le royaume de Dieu approche. Si dans une ville on ne vous reçoit pas, secouez contre elle la poussière de vos pieds, en disant: Nous vous laissons, mais, sachez-le, le royaume de Dieu approche. En vérité, je vous le dis, au jour du jugement, Sodome sera traitée moins rigoureusement que cette ville. »

Cette pensée des châtiments réservés aux villes impénitentes lui rappela les riantes bourgades du lac de Galilée qu'il avait si longtemps évangélisées, prodiguant en leur faveur les prodiges et les bienfaits, sans parvenir à vaincre leur incrédulité: « Malheur à toi, Corozaïm, s'écria-t-il, malheur à toi, Bethsaïde, car si Tyr et Sidon avaient vu les miracles opérés parmi vous, elles eussent fait pénitence sous la cendre et le cilice; aussi Tyr et Sidon seront-elles traitées moins sévèrement que vous au jour du jugement. Et toi, Capharnaüm, que Dieu avait élevée jusqu'au ciel, tu descendras jusqu'aux enfers !»

A ce moment, se tournant vers ses soixante-douze disci­ples, il les institua ses représentants auprès des peuples: « Qui vous écoute, m'écoute, leur dit-il, et qui vous méprise, me méprise. Or celui qui me méprise, méprise Celui qui m'a envoyé.» Puis il leur donna rendez-vous sur la montagne des Oliviers, et chacun d'eux partit pour la région qu'il devait parcourir. Les apôtres avec leur Maître continuèrent, par la vallée du Jourdain, leur route vers Jérusalem.

Ils avaient traversé Jéricho, quand un docteur de la Loi, reconnaissant le prophète, lui posa une question qu'il croyait de nature à l'embarrasser.

« Maître, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle ?

— Que lisez-vous dans la Loi ? demanda Jésus à son tour. — Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toutes tes forces, et ton prochain comme toi-même.

— Vous avez bien répondu, lui dit Jésus: faites cela, et vous vivrez. »

Le docteur resta tout confus. Cependant, afin de justifier sa question, il essaya de montrer que la solution offrait bien quelque difficulté. Il faut aimer son prochain comme soi-même, dit-il, mais l'important est de savoir « qui je dois appeler mon prochain ». Et cette fois il pensait bien que Jésus serait pris au piège. Pour les docteurs juifs, le prochain, c'était le Juif et rien que le Juif. Aux étrangers, aux Samaritains, aux païens, ils ne devaient que la haine ou l'indifférence. Si Jésus condamnait cette doctrine, il condamnait la nation. Mais au lieu de répondre directement à l'insidieux questionneur, il le força de nouveau à confesser la vérité sur l'amour du prochain. Ils parcouraient alors l'affreux désert qui sépare Jérusalem de Jéricho, ces gorges d'Adommim bordées de cavernes et de précipices, repaires de bandits et de voleurs. Ce sinistre paysage inspira au Sauveur un apologue qui désarma complètement son interlocuteur.

« Un homme, dit-il, descendant de Jérusalem à Jéricho, tomba dans les mains des voleurs, qui le dépouillèrent et le laissèrent, criblé de blessures, à demi mort sur le chemin. Un prêtre, qui faisait la même route, le vit et passa outre. Un lévite, passant aussi par là, l'aperçut également, et continua son chemin. Mais enfin un Samaritain en voyage, arrivé près du blessé, fut touché de compassion. Il s'approcha de lui, pansa et banda ses plaies, y versa de l'huile et du vin; puis, l'ayant placé sur son cheval, il le conduisit dans une hôtellerie où il prit soin de lui. Le lendemain, il donna deux deniers à l'hôtelier: Soignez bien ce pauvre blessé, lui dit-il, tout ce que vous dépenserez en plus, je vous le rendrai à mon retour. Lequel de ces trois voyageurs a reconnu son prochain dans l'homme tombé sous les coups des voleurs ?

— Évidemment, s'écria le docteur juif, c'est celui qui eut pitié de lui. — Eh bien ! reprit Jésus, allez et faites comme lui. » Le Juif avait de nouveau confessé, en dépit des doctrines pharisaïques, que ni le prêtre, ni le lévite, ni les docteurs, ne comprenaient rien à l'amour du prochain. En traitant comme un frère un inconnu dans le malheur, le Samaritain, si méprisé des Juifs, leur enseignait à tous que tous les hommes sont des frères qu'il faut aimer comme soi-même. Ainsi Jésus rappelait aux pharisiens la grande loi de charité qu'il apportait du ciel et qu'il enseignait à la terre par ses exemples plus encore que par ses leçons. En racontant la parabole du bon Samaritain, il se dépeignait lui-même descendant parmi nous pour relever l'humanité blessée à mort par le démon, la panser, la guérir, et la remettre sur le chemin qui mène à son royaume.

La caravane arriva bientôt au petit bourg de Béthanie, près de Jérusalem. Là résidait la famille aimée de Jésus, Lazare et ses deux soeurs, Marthe et Marie: Lazare, son fervent disciple; Marthe, son hôtesse empressée; Marie, la pécheresse de Magdala, convertie et transformée. Tous les trois tressaillirent de joie en revoyant le Sauveur après sa longue absence, d'autant plus qu'on était au troisième jour de la fête, et qu'on n'espérait presque plus, vu les dispositions des autorités à son égard, qu'il se montrerait dans la cité sainte. Marthe, la maîtresse de la maison, se mit à préparer un festin digne de son hôte et de ses compagnons, tandis que Marie, invinciblement attirée aux pieds de Jésus, écoutait, silencieuse, les divines paroles qui sor­taient de sa bouche. Depuis sa conversion, étrangère aux choses de la terre, elle ne pensait qu'au Dieu de miséricorde qui lui avait pardonné ses péchés, elle ne vivait que pour contempler son infinie bonté et lui témoigner son amour.

Cependant Marthe allait et venait, occupée des préparatifs du festin. Tout à coup, s'arrêtant devant le Sauveur, elle lui dit dans sa simplicité naïve:

« Seigneur, vous voyez que ma soeur me laisse toute seule aux soins du ménage: dites-lui donc de venir m'aider.

— Marthe, Marthe, répondit Jésus, vous vous inquiétez et vous agitez pour beaucoup de choses, et cependant une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée. »

Le divin Maître chérissait également les deux soeurs, car toutes deux agissaient, chacune à sa manière, pour lui plaire; mais il voulait montrer par sa réponse à Marthe que, si le travail est nécessaire, la prière l'est encore plus. S'il faut penser aux besoins du corps, il faut avant tout songer au salut de l'âme, et commencer ici-bas cette vie contemplative, qui ne finira point comme les travaux cor­porels, puisque nous la continuerons dans le royaume de Dieu.

Le lendemain, après avoir béni et consolé ses amis de Béthanie, Jésus gravit le mont des Oliviers et s'achemina vers la cité sainte.

Références
3-. Pièce de monnaie, de la valeur d'environ deux francs, que tout Israéite donnait annuellement pour le service du temple.

CHAPITRE VI

LA FÛTE DES TABERNACLES

Jésus au temple
Discours sur son origine et sa doctrine.
Le Sanhédrin ordonne d'arrêter le prophète
La femme adultère
Les gardes reculent devant lui.
Nicodème prend la défense de Jésus
Fureur des pharisiens
D'où vient l'incrédulité des Juif
Je suis la lumière.
Leur père, ce n'est ni Dieu, ni Abraham, mais Satan
Jésus était avant Abraham
On veut le lapider. (Pan., vu, 11-53; vin.)


La fête des Tabernacles ou des Tentes, une des trois grandes solennités de l'année, rappelait aux Juifs les bienfaits dont Dieu avait comblé leurs pères, lorsqu'ils campaient, après la sortie d'Égypte, sous les tentes du désert. Pendant les huit jours que durait la fête, les Israélites se logeaient à Jérusalem sous des tentes de verdure. De là ils se rendaient au temple, des branches de palmier à la main, pour chanter l'alleluia. Toute la semaine on immolait de nombreuses victimes, et l'on déposait de riches offrandes sur l'autel des holocaustes
.

Ces grands souvenirs ne purent étouffer dans le coeur des pharisiens la haine qu'ils avaient vouée à Jésus. Résolus à profiter de la fête pour s'emparer de sa personne, dès le premier jour ils le cherchèrent dans tous les groupes, demandant aux pèlerins si personne ne l'avait aperçu. Du reste il n'était question que de lui dans cette innombrable foule. Les uns le regardaient comme un homme de Dieu, les autres comme un misérable agitateur. Ces derniers s'exprimaient bruyamment, tandis que les partisans du prophète n'en parlaient qu'avec beaucoup de discrétion pour ne pas s'exposer à la colère des autorités.

On croyait déjà que Jésus ne paraîtrait pas à Jérusalem, quand tout à coup, au milieu de la fête, on le vit monter au temple et prendre place pour enseigner publiquement. Aussitôt, amis et ennemis, prêtres et docteurs, pharisiens et sadducéens, entourèrent sa chaire, les uns pour admirer ses explications du texte sacré, les autres pour lui tendre des pièges. Comme toujours, il parla avec tant de science et de profondeur que tout l'auditoire se montrait ravi. Seulement, les docteurs juifs demandaient malicieusement où cet homme avait puisé sa science, car enfin, disaient-ils, il n'a fréquenté aucune école. Et puisqu'il n'a reçu les leçons d'aucun maître, ce sont ses propres idées qu'il nous prêche. Jésus leur montra qu'ils se trompaient volontairement à son sujet:

« Ma doctrine, dit-il, n'est pas ma doctrine, mais celle du Père qui m'a envoyé. Si votre volonté n'était en désaccord avec celle du Père, vous sentiriez aussitôt que ma doctrine vient de Dieu, et non de moi. Or celui qui parle de son propre fonds et pour sa propre gloire, peut vous tromper; mais si quelqu'un vous parle au nom et pour la gloire de Celui qui l'envoie, ses paroles méritent croyance, car il n'a aucun intérêt à prêcher le mensonge. »

Après avoir ainsi vengé sa doctrine, il prit brusquement l'offensive. « Moïse vous a donné la Loi, dit-il; cette Loi, vous la transgressez à tout propos, et maintenant vous ne vous constituez ses défenseurs que pour trouver un prétexte de me tuer. »

A ces mots, les conjurés baissèrent la tête, mais des étrangers, ignorant ce qui se tramait, réclamèrent contre une pareille supposition. « Vraiment, s'écrièrent-ils, un démon vous trouble l'esprit, car qui donc cherche à vous tuer ? » Sans prendre garde aux interrupteurs, Jésus continua de venger sa conduite en opposant les pharisiens à eux-mêmes. Ils ne cessaient de lui reprocher la guérison du paralytique, qu'il avait opérée, dix-huit mois auparavant, à la piscine probatique. « J'ai fait ce miracle le jour du sabbat, dit-il, et vous jetez les hauts cris. Or, vous ne vous faites aucun scrupule de circoncire un enfant le jour du sabbat. Mais si cela vous est permis le jour du sabbat, pourquoi vous indignez-vous de me voir guérir un homme en ce même jour ? Jugez donc les actions, non selon les apparences trompeuses, mais selon la justice et l'équité. »

Les pharisiens, confondus, gardaient le silence, ce qui faisait dire aux habitants de Jérusalem: « Ils voulaient le tuer, et maintenant ils le laissent enseigner en public sans aucune opposition. Les princes des prêtres auraient-ils reconnu qu'il est vraiment le Christ ? Et pourtant nous savons d'où vient cet homme, tandis que personne ne saura d'où vient le Christ. » De cette parole d'Isaïe: « Qui racontera sa génération ? » ils concluaient à tort que personne ne reconnaîtrait la parenté du Messie. Mais Jésus, élevant la voix, rectifia leurs idées sur sa véritable origine. « Vous savez qui je suis, dit-il, et d'où je suis, mais Celui qui m'a donné ma mission,—car je ne suis pas venu de moi-même,—vous ne le connaissez point. Moi, je le connais, car je viens de lui, et c'est lui qui m'a envoyé. »

En l'entendant affirmer ainsi sa mission céleste, ses en­nemis brûlaient de mettre la main sur lui; mais l'attitude du peuple les en empêcha. La foule en effet se montrait toute disposée à croire au prophète: « Il opère tant de prodiges, disait-on, qu'il est impossible de le surpasser en puissance. » Ces propos, rapportés par les pharisiens aux membres du grand Conseil, firent une telle impression sur eux qu'ils envoyèrent immédiatement au temple des hommes armés, avec ordre d'arrêter Jésus avant la clôture des fêtes.

En remarquant ce déploiement de forces, Jésus annonça aux Juifs qu'ils n'auraient pas longtemps à le surveiller. « Je suis encore avec vous pour peu de jours, dit-il, et après cela, je retournerai vers Celui qui m'a envoyé. Vous me chercherez alors, mais vous ne me trouverez pas, parce que vous ne pouvez me suivre où je serai. » Les malheureux Juifs cherchent en effet, depuis dix-neuf siècles, ce Messie qu'ils n'ont pas voulu recevoir, et le ciel, où il est dans sa gloire, reste toujours inaccessible pour eux. Mais ils ne comprirent pas le sens de cette terrible prophétie. « Où pense-t-il donc aller, disaient-ils en ricanant, pour échapper à toutes nos recherches ? Aurait-il l'intention de porter sa doctrine aux Juifs dispersés au milieu des Gentils, peut- être aux Gentils eux-mêmes ? » Et plus ils réfléchissaient, moins ils comprenaient ce qu'il avait voulu dire. Pauvres aveugles ! ils demandaient par dérision si Jésus allait les quitter pour prêcher aux Gentils, et ils ont pu voir de leurs yeux les nations prendre leur place dans ce royaume de Dieu dont ils se sont exclus.

Le huitième et dernier jour de la fête, après le sacrifice du matin, un prêtre alla, comme de coutume, à la fontaine de Siloé puiser dans un vase d'or trois mesures d'eau; puis, remontant au temple, il les répandit au pied de l'autel des holocaustes, en mémoire de l'eau miraculeuse que Dieu fit jaillir du rocher. Le peuple chantait, selon l'usage: « Vous puiserez avec joie de l'eau aux sources du salut. » Quand cette cérémonie figurative eut pris fin, Jésus, la vraie source du salut, s'écria, debout dans le temple: « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive, car, l'Écriture l'atteste, celui qui croit en moi, de son sein jailliront des sources d'eau vive. » Il voulait parler de l'Esprit-Saint que recevraient tous ceux qui croiraient en lui, ce qui se réalisa pleinement quand, après la glorification du Fils de l'homme, l'Esprit de Dieu fut communiqué avec toutes ses grâces aux apôtres et aux disciples.

Après avoir entendu, le développement de ce nouveau discours, la foule agitée, flottante, se mit à disputer: « C'est un prophète, disaient les uns, c'est vraiment le Christ attendu.—Le Christ ne peut sortir d'un pays comme la Galilée, répondaient les autres. N'est-il pas écrit que le Fils de David sortira de Bethléem, la cité de David ? » Pendant ce temps, les hommes d'armes envoyés par le Sanhédrin, épiaient toujours le moment favorable pour se saisir de Jésus; mais finalement ils quittèrent la place sans avoir osé mettre la main sur lui. Et comme les princes des prêtres et les pharisiens leur demandaient, à leur retour du temple, pourquoi ils n'amenaient pas le coupable qu'ils avaient ordre d'arrêter: «C'est que, répondirent-ils, jamais homme n'a parlé comme cet homme. » On ne pouvait pas mieux dire pour mettre hors d'eux-mêmes tous les membres du Sanhédrin. « Comment, s'écrièrent-ils avec colère, vous aussi, vous vous mettez à la remorque de cette populace ! En trouvez-vous un seul parmi les princes des prêtres et les pharisiens qui ait foi en cet homme ? Quant à cette tourbe ignorante de la Loi, elle est maudite de Dieu. »

Dans leur fureur, ils ne parlaient de rien moins que de lancer contre Jésus une sentence d'excommunication. Mais un des membres du Conseil, ce même Nicodème qui, deux ans auparavant, était venu secrètement conférer avec Jésus, réclama contre cette révoltante iniquité. « Notre loi, dit-il, ne vous permet pas de condamner un homme sans l'avoir entendu et sans une information préalable sur le délit dont on l'accuse. » Cette observation, sans réplique possible, les blessa au vif. Ils eurent recours à l'injure pour se donner un semblant de raison. « Vous voilà donc aussi Galiléen ! ricanèrent-ils. Eh bien, étudiez les Écritures, et vous verrez que, de votre Galilée, il ne sort pas de prophète. » Et là-dessus ils se séparèrent sans avoir pris de résolution définitive, mais bien décidés à en finir au plus vite avec leur ennemi. Quant au Sauveur, il se retira sur la montagne des Oliviers, et y passa la nuit en prière.

Le lendemain, au point du jour, Jésus se rendit de nouveau au temple. Bientôt le peuple accourut et fit cercle autour de lui. S'étant assis, il commença, comme la veille, à expliquer les Écritures, mais les scribes et les pharisiens vinrent aussitôt troubler son enseignement. Cette fois, ils lui amenaient une femme surprise en flagrant délit d'adultère. Après l'avoir placée devant lui, au milieu du peuple, ils lui posèrent cette question: « Cette femme vient d'être surprise en adultère: Moïse nous commande de lapider ces sortes de coupables; et vous, quel est là-dessus votre avis ? »

Le piège était habilement tendu. Si Jésus se prononçait contre la lapidation, on le traduisait devant le Sanhédrin pour avoir excité publiquement à la violation de la Loi mosaïque; si, au contraire, il urgeait l'application du châtiment légal, on l'accuserait de cruauté, car, depuis le relâchement des moeurs, le délit d'immoralité ne paraissait plus mériter la peine capitale.

Au lieu de donner l'avis qu'on lui demandait, Jésus s'inclina en silence, et se mit à tracer du doigt certains caractères sur la poussière des dalles. Les accusateurs purent croire qu'il écrivait leurs noms, comme font les juges, avant de recevoir la déposition des témoins. Ennuyés, ils le pressèrent de se prononcer. Se relevant alors et les regardant en face, il s'écria de manière à être entendu de tout l'auditoire : « Que celui de vous qui est sans péché, lui jette la première pierre ! » Et se baissant de nouveau, il se remit à écrire. Cette fois, ils purent croire qu'il écrivait leurs péchés. Aussi disparurent-ils les uns après les autres, depuis les anciens jusqu'aux plus jeunes.

Aux applaudissements de l'auditoire, Jésus dit à la femme restée debout devant lui: « De tes accusateurs aucun ne t'a condamnée ?—Aucun, répondit-elle.—je ne te condam­nerai pas non plus, reprit-il, va, et ne pèche plus. » Encore une fois la divine miséricorde prenait en pitié l'humaine faiblesse. Comme à la Madeleine, le Sauveur pardonnait la faute commise, et recommandait à la pécheresse de neplus retomber dans son péché. Quant aux pharisiens, ils ne pouvaient l'accuser d'avoir violé la loi de Moïse, puisque eux-mêmes, sommés par lui de jeter la première pierre à la femme coupable, s'étaient prudemment éclipsés.

Vers le soir, Jésus se retrouva au milieu de la foule. Quatre candélabres d'or, hauts de cinquante coudées, inon­daient le temple de flots de lumière. Ils figuraient la nuée lumineuse qui servit de guide aux Hébreux errants dans le désert, et la même lumière symbolisait le Messie, lequel, d'après les prophètes, illuminerait les peuples assis dans les ténèbres. Jésus ne craignit pas d'affirmer que ces figures se trouvaient réalisées dans sa personne. « C'est moi, s'écria-t-il, qui suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres, mais il possédera la lumière qui le conduira sûrement à la vie éternelle. » Il eut à peine énoncé cette proposition, que les pharisiens lui coupèrent la parole.

« Nul n'est juge dans sa propre cause, s'écrièrent-ils: nous ne sommes pas obligés de nous en rapporter au juge­ment que vous portez sur vous-même.

—Bien que je sois mon propre témoin, répondit-il, vous ne pouvez suspecter mon témoignage, car je sais, moi, d'où je viens et où je vais, tandis que vous, ne voyant que l'extérieur, vous ne connaissez ni mon origine ni ma destinée. D'ailleurs, je ne suis pas seul à témoigner sur mon compte. A mon affirmation s'ajoute celle de mon Père, lequel vous atteste, en me conférant sa puissance, la mission qu'il m'a confiée. »

Les Juifs soupçonnaient avec raison qu'en parlant de son Père, il entendait parler de Dieu, mais ils voulurent le lui faire dire explicitement, afin de l'accuser de blasphème. « Ce Père, dont vous vous réclamez, dirent-ils, où peut-on le trouver ? » Il se garda bien de donner dans le piège, mais il affirma une fois de plus le lien intime qui l'unissait à son Père: « Vous ne connaissez ni moi, ni mon Père, répondit-il. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. » Vérité manifeste, puisque le Fils est la parfaite image du Père, mais qui restait une énigme pour les Juifs incrédules. Jésus affirma ainsi la divinité de sa mission dans la salle du trésor, devant une foule immense, au milieu des prêtres et des docteurs, et personne n'osa mettre la main sur lui, parce que son heure n'était pas encore venue.

Toutefois, les Juifs se montraient de plus en plus décidés à sacrifier toute vérité à leurs haineuses passions. A un certain moment, Jésus leur prédit le terrible châtiment qui les attendait. « Je m'en vais, leur dit-il, et quand j'aurai disparu, vous me chercherez en vain, et vous mourrez dans votre péché. Là où je vais, vous ne pourrez venir. » Au lieu de trembler devant cette menace d'impénitence et de damnation, ils ricanèrent de nouveau, demandant dans quelle retraite introuvable il allait se cacher, ou bien s'il allait se donner la mort. Dans ce cas, disaient-ils, on le jetterait dans la vallée de la Géhenne avec les autres suicidés, et ils n'avaient, en effet, nulle envie d'y aller avec lui.

Indifférent à ces sarcasmes, Jésus leur mit devant les yeux la cause de leur opposition: « Vous êtes de la terre, dit-il, et moi, je suis du ciel. Vous pactisez avec le monde pervers, et moi je ne suis pas de ce monde, et c'est pourquoi je vous dis que vous mourrez dans votre péché. Quiconque ne croit pas en moi, mourra dans son péché.—Et qui donc êtes-vous pour nous parler de la sorte? demandèrent-ils avec colère.—Je vous ai dit dès le commencement (4) qui je suis, reprit Jésus, et j'aurais bien des choses à ajouter pour montrer que votre manque de foi est sans excuse, mais je me borne à vous répéter: Celui qui m'a envoyé, ne trompe point, et moi, je ne fais que répéter les paroles que j'ai entendues de lui. » Ils ne voulurent pas encore comprendre qu'il parlait de Dieu, mais il leur annonça que bientôt leurs yeux s'ouvriraient: « Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme entre ciel et terre, dit-il, vous saurez qui je suis. Vous comprendrez alors que je suis un simple écho des enseignements de mon Père, que mon Père ne se sépare jamais de moi, et que toujours je fais ce qui plaît à mon Père. »

Les coeurs des pharisiens restaient fermés; mais, en revanche, beaucoup d'esprits non prévenus ajoutaient foi aux paroles de Jésus. Voyant le travail qui se faisait dans leur âme, il les exhorta, s'ils voulaient être ses disciples, à rester fermes dans leur foi. « Par la foi, dit-il, vous arriverez à la connaissance de la vérité, et par la vérité à la vraie liberté. »

A ce mot de liberté, les pharisiens poussèrent des cris de fureur. « Nous sommes les fils d'Abraham, vociféraient- ils, nous n'avons jamais subi l'esclavage. Comment osez-vous dire: Vous recouvrerez la liberté ?

— En vérité, en vérité, je vous le dis, reprit Jésus, celui qui commet le péché, est esclave du péché. Or, si l'esclave reste pour un temps dans la famille, c'est par tolérance, tandis que fils y demeure de droit. Si donc le Fils vous délivre du péché, alors, mais alors seulement, vous serez vraiment libres. Vous êtes, je le sais, les enfants d'Abraham, mais vous n'imitez guère sa foi. Vous vous révoltez contre ma doctrine, et vous voulez me donnez la mort. Je dis, moi, ce que m'apprend mon Père, et vous faites, vous, ce que vous apprend le vôtre.

— Notre père, s'écrièrent-ils, c'est Abraham.

— Si vous étiez les fils d'Abraham, reprit Jésus, vous agiriez comme lui. Mais vous voulez me tuer, moi qui ne fais que vous transmettre la volonté de mon Père: Abraham s'est conduit tout autrement. Non, non, vous faites les oeuvres de votre père.

— De quel père voulez-vous parler ? demandèrent-ils: notre père, c'est Dieu.

— Si Dieu était vraiment votre Père, continua Jésus, vous m'aimeriez de tout votre coeur, car je suis sorti de Dieu pour venir à vous, non de ma propre volonté, mais parce qu'il m'a envoyé. Si vous ne me comprenez pas, c'est que votre esprit répugne à la vérité. Votre vrai père, c'est Satan, et ses désirs sont vos désirs. Homicide dès le commencement, c'est lui qui vous inspire; révolté contre la vérité, menteur et père du mensonge, il vous communique son esprit, et c'est pourquoi vous ne me croyez pas, moi qui vous dis la vérité. Cependant, s'écria-t-il en les regardant en face, qui d'entre vous me convaincra d'un seul péché ? »

Ce défi, qu'un Dieu seul pouvait lancer à ses ennemis, ne fut pas relevé: « Vous vous taisez, conclut Jésus, mais si vous n'osez m'accuser de mensonge, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Vous ne m'écoutez pas, moi qui viens de Dieu, parce que vous n'êtes pas des enfants de Dieu.

— Nous l'avons bien dit, s'écrièrent-ils, vous n'êtes qu'un Samaritain, un possédé du démon.

— Non, non, reprit Jésus d'une voix ferme, je ne suis nullement au pouvoir du démon, j'honore mon Père et vous me déshonorez. Du reste, peu m'importe vos outrages, je ne cherche pas ma gloire; un autre la cherchera et vous jugera. Quant à vous, dit-il à ceux qui croyaient en lui, pratiquez mes enseignements et la mort n'aura pas d'empire sur vous.

— Vous voyez bien, reprirent en choeur les énergumènes, qu'un démon parle par votre bouche. Abraham est mort, les prophètes sont morts, et vous venez, nous dire que vos disciples ne mourront pas. 'Ètes-vous plus grand qu'Abraham ? plus grand que les prophètes ? Pour qui vous prenez- vous donc ?

— Si je me glorifiais moi-même, répondit Jésus, ma gloire serait vaine. C'est mon Père qui me glorifie, mon Père que vous proclamez votre Dieu, mais que vous ne connaissez point. Je le connais, moi; et si je disais que je ne le connais pas, je serais comme vous, un menteur. Je le connais, et j'exécute ses volontés. Abraham, dont vous vous vantez d'être les fils, a désiré ardemment voir mon jour: il l'a vu, et s'en est réjoui.

— Comment s'écrièrent les Juifs, vous n'avez pas cinquante ans, et vous avez vu Abraham ?

— En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham fût, JE SUIS. »

Seul, l'Éternel pouvait dire: avant Abraham, avant tous les siècles, avant tous les êtres, Je suis. Les Juifs le comprirent, et, criant au blasphème, ils s'élancèrent hors du temple pour ramasser des pierres et lapider l'homme qui venait de se proclamer Dieu. Mais Jésus se mêla aux flots du peuple, et disparut.

Références
4. Principium, ui et loquor vobis. J

CHAPITRE VII

L'AVEUGLE-NE

Guérison d'un mendiant aveugle
Enthousiasme du peuple
Les pharisiens nient le miracle
Interrogatoire des parents
Interrogatoire du mendiant
Le mendiant confond les pharisiens
Ils l'insultent et l'excommunient Jésus et l'excommunié Le bon Pasteur. (Joan., lx, x, 1-21.)


Dans le cours des tragiques altercations que les Juifs venaient de provoquer, Jésus avait plusieurs fois confessé sa divinité. Avant de quitter Jérusalem, il voulut de nouveau confirmer son témoignage par une preuve éclatante de son pouvoir. Assis près du temple, un aveugle de naissance, bien connu des habitants, implorait la charité des pèlerins. Jésus le remarqua en passant et en eut pitié. Persuadés qu'une affliction est toujours le châtiment d'une faute, ses apôtres lui demandèrent qui avait péché, de cet homme ou de ses parents, pour qu'il naquit aveugle. « Ni lui ni ses parents n'ont péché, répondit-il, mais il est né aveugle afin que la puissance divine se manifeste à son occasion. Il faut que j'accomplisse les oeuvres de mon Père pendant que le jour luit encore pour moi. La nuit approche, et la nuit on ne travaille plus. Tant que je suis dans le monde, il faut que je sois la lumière du monde. »

Les disciples se demandaient quel prodige annonçaient ces paroles mystérieuses. S'étant approché de l'aveugle, jésus cracha dans la poussière, fit de la boue avec sa salive et en enduisit les yeux du mendiant. « Allez maintenant, lui dit-il, vous laver à la piscine de Siloé, au pied du Moriah. » L'aveugle y descendit, se lava, et revint tout joyeux: il voyait.

Aussitôt, grand émoi dans les environs. Les voisins et tous ceux qui chaque jour le voyaient mendier, n'en pouvaient croire leurs yeux. « N'est-ce pas l'aveugle qui demande l'aumône à la porte du temple ? disaient les uns.— C'est bien lui, répondait-on.--Vous vous trompez, reprenaient les incrédules, c'est quelqu'un qui lui ressemble.— Non, non, criait l'aveugle à son tour, c'est bien moi. »

Il fut bientôt entouré d'une foule énorme, qui l'accablait de questions. « Comment tes yeux se sont-ils ouverts, » lui demandait-on de toutes parts.—Cet homme qu'on appelle Jésus, répondait-il, m'a enduit les yeux avec de la boue, et m'a dit: Va-t-en à la piscine de Siloé, et lave-toi. J'y suis allé, je me suis lavé, et je vois. »

A ce nom de Jésus, un cri d'admiration allait éclater, mais il expira sur les lèvres des assistants. On connaissait les châtiments dont le Sanhédrin menaçait les partisans du prophète, et chacun garda un silence prudent. Ceux qui voulaient complaire aux pharisiens demandèrent à l'aveugle où se trouvait Jésus; mais comme il ignorait le lieu de sa retraite, ils le conduisirent lui-même devant les docteurs. Le sabbat étant commencé quand Jésus fit de la boue et ouvrit les yeux du mendiant, il y avait violation de la Loi, et les juges devaient se prononcer sur ce nouveau délit.

Au tribunal, les pharisiens demandèrent à l'aveugle comment il avait recouvré la vue. « Il m'a mis de la boue sur les yeux, dit-il, je me suis lavé, et je vois. » Le fait était indéniable, mais ce miracle avait-il Dieu pour auteur ? Les uns opinaient nettement pour la négative, attendu que Dieu ne communique pas sa puissance à un violateur de sa Loi; d'autres, moins passionnés, demandaient comment un ennemi de Dieu pourrait opérer de pareils prodiges. « Et toi, dirent-ils à l'aveugle, que penses-tu de Celui qui t'a ouvert les yeux ?—Moi, répondit-il naïvement, je crois que c'est un prophète. »

Ne voulant pas admettre cette opinion, ils remirent en question la réalité du fait. Après tout, on n'avait d'autre preuve que les dépositions de ce mendiant sans aveu, et de témoins peut-être trompés ou subornés. Ils se décidèrent donc à faire une enquête sur cette prétendue cécité, et citèrent les parents à comparaître devant le tribunal. On leur posa les trois questions suivantes: « Est-ce bien là votre fils ? Est-il né aveugle, comme il l'affirme ? Si oui, comment se fait-il qu'il voie maintenant ? » Les parents répondirent sans hésitation: « Nous reconnaissons cet homme pour notre fils, nous attestons qu'il est aveugle de naissance. Comment se fait-il qu'il voie maintenant, et qui lui a ouvert les yeux ? nous n'en savons absolument rien. Du reste, il est majeur: interrogez-le, il vous racontera lui-même ce qui lui est arrivé. » Sachant qu'il y avait sentence d'ex­communication contre tout homme qui reconnaîtrait Jésus pour le Christ, les parents craignaient de se compromettre; aussi se contentèrent-ils d'exposer les faits, laissant à leur fils le soin de les expliquer. Force fut donc aux juges de rappeler le ci-devant aveugle et de lui faire subir un nouvel interrogatoire.

« Voyons, lui dirent-ils sévèrement, rends gloire à Dieu et parle avec sincérité. Nous savons que cet homme est un pécheur, et par conséquent ne saurait être un prophète.

— Si c'est un pécheur, répondit le mendiant, je l'ignore. Tout ce que je sais , c'est que j'étais aveugle, et que maintenant je vois.

— Mais enfin, insistèrent-ils d'un ton ménaçant, que t'a-t-il fait, et comment t'a-t-il ouvert les veux ?

— J'ai déjà raconté tout cela, répartit ironiquement le mendiant, et vous m'avez parfaitement compris. Pourquoi voulez-vous que je recommence ? Seriez-vous tentés, vous aussi, de vous mettre au nombre de ses disciples ? »

A cette raillerie qu'ils prenaient pour une injure, ils éclatèrent en malédictions contre ce manant qui se permettait de les insulter, eux, les docteurs d'Israël. « Sois son disciple, toi-même, lui criaient-ils. Nous sommes, nous les disciples de Moïse. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse; mais ton prophète, nous ne savons qui l'inspire. »

Le mendiant n'était plus le même homme; les yeux de son âme voyaient la vérité comme les yeux de son corps voyaient la lumière. Devenu courageux jusqu'à l'héroïsme, il répondit aux pharisiens: « Ce que vous dites est bien étrange. Vous ne savez qui l'inspire, et cependant il m'a ouvert les yeux. Or chacun sait que Dieu n'exauce pas les pécheurs, mais il prête sa puissance à l'homme qui l'honore et fait sa volonté. Avez-vous jamais entendu dire qu'un homme ait ouvert les yeux à un aveugle-né ? Si ce Jésus ne venait point de Dieu , il n'opérerait point de pareils prodiges. »

D'autant plus violents qu'ils ne trouvaient rien à répliquer, les juges répondirent par un coup de force au raisonnement du mendiant. « Ah ! dirent-ils, vil pécheur, né tout entier dans le péché, tu oses nous donner des leçons ! » Et ils décrétèrent que ce partisan de Jésus de Nazareth avait encouru l'excommunication. Banni de la synagogue, rejeté parmi les étrangers et les impies, on ne devait entretenir avec lui aucune relation. En conséquence, les juges le firent jeter à la porte de la salle, comme un païen et un publicain.

Jésus ne pouvait laisser sans récompense l'homme intrépide qui venait d'affronter l'anathème pour confesser la vérité. Dès qu'il le sut banni de la synagogue, il se porta à sa rencontre. L'ayant trouvé, il lui dit simplement: « Crois-tu au Fils de Dieu ?—Seigneur, répondit le mendiant, dites-moi qui est le Fils de Dieu, et je croirai en lui. —Tu l'as vu, reprit le Sauveur, c'est celui-là même qui te parle. » A ces mots, l'excommunié se jeta la face contre terre, en s'écriant: « Oui, Seigneur, oui, je crois ! » Il adora le divin Maître, et dans l'excès de sa joie, le disciple du Fils de Dieu oublia qu'il était le banni du Sanhédrin.

Retournant alors au milieu du peuple, Jésus profita de l'admiration qu'avait excitée la guérison de l'aveugle pour condamner de nouveau ceux qui refusent d'ouvrir les yeux à la lumière. « Je suis venu au monde, dit-il, afin que ceux qui ne voient pas ouvrent les yeux, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » De fait, les pauvres illettrés voyaient la vérité, tandis que les docteurs étaient frappés de cécité. Certains pharisiens, froissés de cette parole du Sauveur, lui demandèrent s'il les prenait, eux aussi, pour des aveugles. « Non, répondit-il, si vous étiez aveugles vous ne pécheriez pas, mais parce que vous voyez la vérité vous êtes inexcusables de n'y pas croire. »

Avant de quitter Jérusalem, Jésus mit le peuple en garde contre ces faux docteurs qui détournaient les âmes de Celui qui venait donner sa vie pour les sauver. Une touchante allégorie lui servit à montrer la différence qui existait entre lui, le vrai pasteur d'Israël, et les pharisiens qui dévastaient le troupeau.

Afin d'empêcher les incursions des voleurs et des bêtes fauves, les Orientaux entourent d'un mur en pierre le bercail où les brebis passent la nuit. On n'y accède que par une porte étroite, que le gardien ouvre le matin aux divers conducteurs des brebis. « Je vous le dis en vérité, s'écria Jésus, celui qui n'entre point par la porte, mais pénètre dans le bercail en escaladant la muraille, n'est qu'un voleur et un larron. Le vrai berger entre par la porte. Introduit par le gardien dans la bergerie, les divers bergers appellent leurs brebis par leur nom, se mettent à leur tête, et les brebis les suivent, parce qu'elles connaissent leur voix. Si un étranger les appelle, au lieu de le suivre, elles s'enfuient, effrayées, parce qu'elles ne connaissent pas sa voix. »

Les pharisiens se demandaient ce que signifiaient et le bercail, et les brebis, et les bergers. Jésus découvrit à qui voulut comprendre les réalités cachées sous ces symboles. « Je suis, dit-il, la porte du bercail. Ceux qui s'y introduisent sans que je leur ouvre sont des voleurs et des larrons. Les brebis fidèles ne les suivront pas. Au contraire tous ceux qui passeront par cette porte, brebis ou pasteurs, seront à l'abri du danger, et trouveront, partout où ils iront, de gras pâturages. Le voleur ne pénètre dans le bercail que pour voler les brebis, les égorger, et détruire ainsi le troupeau. Moi, je suis venu pour donner aux brebis leur nourriture, une nourriture plus abondante que par le passé.

« Je suis le bon Pasteur: le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, n'étant ni le pasteur ni le maître du troupeau, aussitôt qu'il voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Il les laisse égorger et disperser sur les collines, parce que, n'étant que mercenaire, il s'inquiète peu de sauver le troupeau.

« Je suis le bon Pasteur: je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme mon Père et moi nous nous connaissons, et c'est pourquoi je donne volontiers ma vie pour mes brebis. J'ai encore d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie. Il faut aussi que je les y amène: elles entendront ma voix, et il n'y aura plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur.

« Mon Père m'aime parce que, pour sauver mes brebis, je laisse une vie que je reprendrai de nouveau. On ne me la ravira point, mais je la sacrifierai de moi-même, car j'ai tout ensemble le pouvoir de la déposer et celui de la reprendre. Telle est la volonté de mon Père. »

Beaucoup écoutaient, ravis, ces mystérieux et suaves enseignements; mais les pharisiens, prêtres et docteurs, affectaient de ne rien comprendre à cette allégorie. On reconnaissait facilement, sous ce voile transparent, tous les détails de la vie du Maître: son entrée dans la bergerie juive, ses efforts pour attirer les brebis perdues de la maison d'Israël, ses luttes contre les faux pasteurs, la mort sanglante qu'ils lui préparaient, sa résurrection plusieurs fois prédite, et cet apostolat du royaume de Dieu qui devait unir dans une même société Juifs et Gentils. Mais les pharisiens pouvaient-ils voir en Jésus le bon Pasteur sans s'avouer eux-mêmes larrons et loups ravisseurs ?

Arrivés à la fin de cette grande journée, les auditeurs disputaient entre eux avec la plus grande animosité. Les uns acclamaient le prophète, les autres l'invectivaient avec rage. « C'est un démoniaque, disaient-ils, c'est un insensé: comment pouvez-vous écouter ses ridicules discours ?­Allons donc ! répondaient les autres, est-ce là le langage d'un fou ou d'un démoniaque ? Est-ce que le démon peut rendre la vue à un aveugle-né ? »

De plus en plus s'accomplissait la prophétie du saint vieillard Siméon: « Celui-ci sera pour un grand nombre en Israël la ruine ou la résurrection. Il sera comme un signe de contradiction parmi les peuples; à son occasion les pensées ensevelies au fond des coeurs éclateront au grand jour. »