LIVRE CINQUIÈME
CONSPIRATION DES PHARISIENS
CHAPITRE PREMIER
MULTIPLICATION DES PAINS
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Le désert de Bethsaïde. |
Le désert de Bethsaïde. |
Multiplication des pains |
Complot des patriotes |
Jésus marche sur les eaux |
Discours à Capharnaüm |
Le pain de vie |
Débats violents |
Incrédulité des disciples |
Fidélité des apôtres |
Judas. (Matt au-y, 13-36.— Marc., in, 30-56 |
Luc, ix, 10-17.— Joan., vt, 1-72.) |
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Comme la Pâque était proche, les apôtres revinrent à Capharnaüm rendre compte à leur Maître de leurs travaux évangéliques. Au lieu de les entretenir du voyage ordinaire à la cité sainte, Jésus leur dit: « Ici le monde ne vous laissera pas le temps de respirer. Venez avec moi dans une retraite solitaire, où vous pourrez vous reposer de vos fatigues. » Et montant avec eux dans une barque, il aborda, au nord du lac, près de Bethsaïde (1), dans les états de Philippe.
Ainsi commença la troisième année du ministère de Jésus. L'année précédente, l'année des ovations triomphales, avait abouti à une situation pleine de dangers. Les pharisiens poursuivaient le Sauveur avec acharnement, décidés à le livrer à Hérode ou à l'accuser devant le Sanhédrin. D'un autre côté, l'enthousiasme aveugle du peuple pouvait conduire aux excès les plus compromettants. On ne cessait de proclamer Jésus fils de David et roi d'Israël. Des milliers de patriotes attendaient le moment où on lui mettrait la couronne sur la tête. C'était pour échapper à ces exaltés autant que pour éviter les embûches de ses ennemis que Jésus fuyait au désert.
Mais les foules ne pouvaient plus se passer du grand thaumaturge. On avait deviné par la direction que prenait la barque l'endroit où Jésus s'arrêterait. Bientôt des milliers de personnes, habitants du pays, pèlerins se rendant à Jérusalem, côtoyèrent le lac et remplirent les plaines de Bethsaïde, de sorte que, en mettant pied à terre, le Sauveur et ses apôtres aperçurent devant eux une multitude innombrable qui les attendait. Le bon Maître eut pitié de ces âmes abandonnées comme des brebis sans pasteur. Il parcourut les différents groupes, guérit les malades, et parla longtemps du royaume de Dieu avec tant de charme et d'onction que les auditeurs, ravis, ne s'apercevaient pas que le soleil commençait à se cacher derrière les montagnes voisines.
Les apôtres firent observer à Jésus qu'il était plus que temps de congédier le peuple. « Nous sommes ici dans un désert, lui dirent-ils : dites-leur de regagner les bourgades et les villages d'alentour, où ils se procureront de quoi manger.
— Cela n'est pas nécessaire, répondit-il, donnez-leur vous-mêmes la nourriture dont ils ont besoin.
— Maître, observa Philippe, vous achéteriez pour deux cents deniers de pain que chacun d'eux n'en aurait qu'une bouchée.
— Et combien de pains avez-vous ?
— Maître, reprit André qui venait de parcourir les rangs, j'ai vu dans les mains d'un jeune homme cinq pains d'orge et deux poissons. Mais qu'est-ce que cela pour tant de monde ?
— N'importe, apportez-les-moi, et faites asseoir ce peuple par groupes de cinquante et de cent personnes. »
Cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, s'assirent sur le tapis de verdure. Alors, levant les yeux au ciel, Jésus bénit les cinq pains et les deux poissons, les divisa par fragments, et les remit aux disciples pour les distribuer aux différents groupes. Les pains et les poissons se multiplièrent si bien entre ses mains que tous mangèrent et furent rassasiés. Le repas terminé, il dit aux apôtres: « Maintenant ramassez les morceaux qui restent, car il ne faut pas qu'ils se perdent. » Et de ces fragments ils emplirent douze corbeilles, pendant qu'un cri, sortant de toutes les bouches, acclamait le libérateur d'Israel. « C'est bien lui, s'écriait-on de toutes parts, c'est le grand prophète que Dieu doit envoyer au monde. »
Pour un certain nombre de patriotes, c'était le cri précurseur d'une révolution. Persuadés que Jésus, en sa qualité de Messie, pouvait et devait relever Israël de ses abaissements, ils jugèrent que jamais plus magnifique occasion ne se présenterait pour lui offrir le sceptre et la couronne. A la nuit tombante, on s'emparerait du prophète et, bon gré mal gré, on le forcerait d'accepter la royauté. Il y avait là toute une armée prête à soutenir sa cause, la cause de la patrie.
Mais le divin Maître lisait les pensées qui s'agitaient au fond de leurs coeurs. Il résolut de déjouer une tentative de sédition qui n'aurait pas manqué d'armer contre lui les Romains et les tétrarques. Et comme ses apôtres, imbus des préjugés de leur nation, se seraient sans doute associés à ceux qui voulaient le faire roi, il leur enjoignit de reprendre la mer et de gagner la côte occidentale, pendant qu'il renverrait le peuple. En effet, ils remontèrent dans la barque qui les avait amenés, et prirent le large. Pour lui, ayant pris congé de la foule, il se retira sur une colline pour y prier dans le silence et la solitude. La masse des assistants s'écoula peu à peu, mais les conspirateurs restèrent au désert, bien décidés à ne pas laisser échapper le prophète.
Pendant ce temps, les apôtres voguaient paisiblement vers Capharnaüm; mais voilà que tout à coup un vent contraire soufflant avec violence, ils durent lutter à force de rames contre les vagues en furie. La barque, ballottée sur les flots, avançait si lentement qu'en six heures ils avaient fait à peine vingt-cinq à trente stades. Ils regrettaient amèrement de n'avoir pas leur Maître avec eux, quand, à l'heure de la quatrième veille, ils aperçurent comme un spectre qui s'avançait à grands pas sur les eaux, et semblait même vouloir les dépasser. C'était Jésus qui venait à leur secours au moment du danger. , Bien qu'ils le reconnussent, ils furent tellement effrayés qu'ils le prirent pour un fantôme et poussèrent des cris de frayeur. Il leur dit alors:
« Ne craignez pas, mais ayez confiance, c'est moi.
— Si c'est vous, Seigneur, s'écria Pierre tout hors de lui, commandez donc que j'aille vous rejoindre en marchant, comme vous, sur les flots.
— Viens ! » lui dit Jésus.
Pierre descendit du navire avec confiance et posa son pied sur les eaux, mais un coup de vent souleva les vagues autour de lui, et le fit frissonner. Son coeur faiblit, et à l'instant il se sentit enfoncer dans les flots. Alors, étendant les bras vers Jésus, il poussa un long cri de détresse: « Seigneur, sauvez-moi !» Jésus saisit de la main l'apôtre tremblant: « Homme de peu de foi, dit-il, pourquoi as-tu douté ? »
A la prière des disciples, le Sauveur monta dans la barque, et à l'instant le vent cessa de souffler. Pierre et ses compagnons se jetèrent à ses pieds en s'écriant: « Vous êtes vraiment le Fils de Dieu. » Nourris d'un pain miraculeux quelques heures auparavant, mais aveuglés par leurs vaines espérances, ils n'avaient vu en lui qu'un roi de la terre. Il leur fallut cette apparition céleste, au milieu d'une nuit d'angoisses, pour reconnaître le Fils de Dieu.
Voguant tranquillement sur le lac, la barque aborda bientôt sur le territoire de Gennésar, au point de la côte que Jésus avait désigné. De là il suivit le littoral jusqu'à Capharnaüm, traversant villes et villages, et guérissant, par le seul attouchement de son manteau, tous les malades qu'on lui présentait.
Cependant les conspirateurs, restés au nord du lac, attendaient que Jésus descendît de la montagne pour mettre leur complot à exécution. Le jour venu, grand fut leur désappointement en constatant que le prophète avait disparu. Debout sur le rivage, ils se demandaient comment expliquer ce mystère, puisque les apôtres s'en étaient allés sans leur Maître, et sur l'unique barque qui se trouvait à la côte. Pendant qu'ils délibéraient sur le parti à prendre pour arriver à leurs fins, des embarcations venues de Tibériade leur offrirent le moyen de regagner Capharnaüm, où ils espéraient retrouver le fugutif. Ils le rencontrèrent en effet à la synagogue, au milieu d'une nombreuse assemblée, et lui racontèrent comment ils le cherchaient depuis le matin, ne l'ayant plus trouvé au désert. « Maître, ajoutèrent-ils, comment donc vous êtes-vous transporté ici ? »
Sachant dans quel but ces hommes le poursuivaient, Jésus se décida à heurter de front leurs idées terrestres, au risque de les détacher de sa personne. Le temps était venu de révéler clairement aux enfants d'Israël que la mission du Messie consistait, non à procurer aux ,Juifs des avantages temporels, mais à donner au monde la vie éternelle. Au lieu de leur expliquer par quelle route mystérieuse il avait regagné Capharnaüm, il leur montra qu'il comprenait parfaitement pourquoi eux-mêmes y accouraient avec tant d'empressement.
« Vous me cherchez, leur dit-il, non point parce que vous croyez à une mission de salut dont je vous ai donné tant de preuves, mais à cause des pains que j'ai multipliés et dont vous avez mangé à satiété. Travaillez donc à vous procurer, non le pain qui périt, mais l'aliment incorruptible de vie éternelle que le Fils de l'homme vous donnera, comme le Père vous l'atteste en le marquant du sceau de sa puissance.
— Et que faut-il faire pour que Dieu nous dispense ce pain qui ne périt point ?
— Une seule chose: Croyez en Celui qu'il vous a envoyé. »
Frustré dans ses espérances temporelles, l'auditoire se révolta. Jésus se donnait comme le Messie envoyé de Dieu, et, contrairement à l'attente générale, il ne promettait à ses compatriotes pour prix de leur foi qu'une certaine nourriture qui ne disait rien à leurs sens. Était-ce là le Messie attendu par la nation ?
« Après tout, lui demandèrent-ils avec audace, quels prodiges extraordinaires opérez-vous pour nous forcer à croire que vous êtes le Messie ? Vous nous avez donné du pain d'orge à manger; mais, sans être le Messie, Moïse a fait plus: au désert, nos pères ont mangé la manne, un pain descendu du ciel.
— En vérité, en vérité, je vous l'affirme, répondit Jésus, Moïse ne vous pas donné le pain du ciel: le vrai pain du ciel, c'est mon Père qui vous le donne. Celui-là, c'est vraiment le pain de Dieu, le pain descendu du ciel, le pain qui donne la vie au monde.
La joie rayonna sur tous les visages. La foule s'imagina que le Sauveur parlait d'un pain matériel, mais plus excellent et plus abondant que cette manne légère dont les Hébreux s'étaient nourris au désert pendant quarante ans. Avec cet aliment d'une nature vraiment céleste, ils allaient jouir du paradis sur la terre. Seigneur, s'écria-t-on de toutes parts, donnez-nous de ce pain, donnez-nous-en toujours.
Alors, laissant toute figure, Jésus leur dit d'un ton solennel: « Le pain de vie dont je vous parle, c'est moi. Celui qui vient à moi n'aura plus faim, et celui qui croit en moi n'aura plus soif. Mais, hélas ! vous avez vu mes oeuvres, et vous ne croyez pas en moi. Ceux-là viendront à moi que le Père m'a donnés, et tous ceux qui viendront à moi je les accueillerai avec amour. Car je suis descendu du ciel pour faire la volonté du Père qui m'a envoyé. Or sa volonté c'est que je ne laisse périr aucun de ceux qu'il m'a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. Telle est donc la volonté de mon Père: tout homme qui connaît le Fils et croit en lui, aura la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. »
Cette déclaration de Jésus: « C'est moi qui suis le pain de vie », fut accueillie par de violents murmures. Trop aveugles pour faire un acte de foi, trop grossiers pour discerner le Dieu caché sous l'enveloppe de l'homme, ils se répandirent en exclamations de mépris: « Lui, le pain descendu du ciel ! disaient-ils en ricanant. Mais n'est-ce pas le fils de Joseph ? Est-ce que nous ne connaissons pas son père et sa mère ? Comment ose-t-il dire qu'il est descendu du ciel ? »
— Cessez donc vos murmures », répondit Jésus à ces insensés. Et sans leur dévoiler le mystère de son origine, il se contenta de leur reprocher leur coupable incrédulité. « Nul ne peut venir à moi, leur dit-il, si mon Père ne l'attire par sa grâce, mais les prophètes nous avertissent qu'il faut suivre avec docilité l'attrait du Père. Quiconque écoute le Père avec docilité, vient à moi. Sans doute personne n'a vu le Père, mais le Fils de Dieu l'a vu, il vous parle en son nom. En vérité, en vérité, je vous le répète: Celui qui croit en moi, a la vie éternelle. »
Jusqu'ici Jésus se présentait à ses auditeurs comme le pain descendu du ciel pour nourrir spirituellement et doter d'une vie sans fin tous ceux qui s'uniraient à lui par la foi à sa parole et la pratique de ses enseignements. Mais ce n'était là que le prélude des révélations extraordinaires qui devaient signaler cette journée. Sans tenir compte des dispositions hostiles des Capharnaïtes, il leur enseigna le mystère eucharistique, et comment ses disciples trouveraient la vraie vie, non plus seulement en s'unissant à lui par la foi, mais en ne faisant qu'un avec lui par la manducation d'un pain devenu sa chair et son sang. Oui, je suis le pain de vie, s'écria-t-il de nouveau. La manne du désert n'a pas empêché vos pères de mourir, mais le pain descendu du ciel, quiconque en mange, ne meurt pas. Je suis, moi, le pain vivant descendu du ciel, et par conséquent, qui mange de ce pain, vivra éternellement. Or, sachez-le, ce pain, c'est ma chair que je donnerai pour le salut du monde.
A ce dernier mot, les murmures se changèrent en tumulte. Les auditeurs prenaient parti pour ou contre Jésus, mais la plupart manifestaient bruyamment leurs sentiments d'incrédulité. « Comment fera-t-il, criait-on de toutes parts, pour nous donner sa chair à manger ? » Et déjà leurs imaginations grossières se le représentaient tout sanglant et mis en pièces.
Ils avaient donc parfaitement compris que Jésus voulait leur donner sa chair à manger. Afin de les confirmer dans cette croyance, il fit de la manducation de sa chair la condition de la vie et du salut éternel. « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est une nourriture et mon sang un breuvage. Qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui, et de même que je vis par mon Père, celui-là vivra par moi. Encore une fois, voici le vrai pain descendu du ciel: vos pères ont mangé la manne, et sont morts; mais celui qui mangera de ce pain vivra éternellement. »
Des cris d'indignation éclatèrent à la fin de ce discours. « C'est insupportable, disait-on. Qui peut écouter de sang-froid des propos aussi révoltants ? » Ses disciples eux-mêmes réprouvaient une doctrine qui leur paraissait absurde. Jésus le savait, aussi vint-il charitablement à leur secours. « Mes paroles vous scandalisent, leur dit-il, mais vous les comprendrez quand vous verrez le Fils de l'homme remonter au ciel d'où il est venu. Vous saurez alors que la chair, sans le Dieu qui la vivifie, ne servirait de rien. Mes paroles sont esprit et vie, mais, hélas ! il y a des incroyants parmi vous. » Il y en avait même un qui s'apprêtait à le trahir, et Jésus, qui voit le fond des coeurs, connaissait parfaitement les sentiments d'hostilité dont certains étaient animés. « Rappelez-vous, ajouta-t-il en finissant, ce que je vous ai dit: Nul ne vient à moi, s'il n'y est conduit par mon Père. » Dieu les avait conduits au Sauveur, mais en punition de leur résistance à ce même Sauveur, il les laissait s'égarer, loin de lui, dans la voie des ténèbres et de la perdition.
A partir de ce jour, la masse des disciples, déçue dans ses convoitises, cessa de le suivre. Ainsi abandonné de ceux qui l'aimaient, Jésus dit aux douze qu'il avait choisis:
« Et vous, voulez-vous aussi me quitter ?
— Seigneur, répondit Pierre , à qui donc irions-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Nous croyons et nous savons que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. »
Le Sauveur connaissait le coeur de chacun de ses apôtres. S'il avait provoqué cette profession de foi de Simon Pierre, c'était pour faire rentrer en lui-même l'un des douze, qui ne croyait plus. Judas Iscariote cessa de croire en son Maître, le jour où Jésus refusa la royauté. La foi du Juif s'évanouit avec ses rêves d'avarice et d'ambition, et il résolut de quitter à la première occasion un homme puissant, il est vrai, mais dont il n'attendait plus rien. La noble protestation de Pierre et de ses compagnons ne fit aucune impression sur lui. Il resta silencieux et impassible, mais Jésus lui fit savoir qu'il n'y avait rien de caché pour lui: « Ne vous ai-je pas choisis tous les douze ? dit-il avec tristesse, et l'un de vous est un démon. » Judas feignit de ne pas comprendre, mais depuis lors, devenu l'ennemi de son Maître, il ouvrit son coeur à toutes les suggestions de l'enfer.
Les mauvais jours approchent: à l'enthousiasme des Galiléens succède l'incrédulité; le pain matériel fait oublier les miracles et le royaume de Dieu; les disciples abandonnent le Maître, et si les apôtres restent fidèles, l'un d'eux embrasse déjà la cause des déserteurs.
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1. L 'autre Bethsaïde, patrie de Pierre et des fils de Zébédée, se trouvait sur la côte occidentale du lac. |
CHAPITRE II
CHEZ LES GENTILS
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Les ablutions pharisaïques |
La Cananéenne |
Un sourd-muet |
Seconde multiplication des pains |
La Phénicie |
Dans la Décapole |
On demande un signe céleste. |
- Le levain des pharisiens. (Matth., xv, , 1-39; xvi, 1-12. Marc., vu, 1-37; VIII, 1-21.) |
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Pendant que les Galiléens se séparaient violemment de ce prophète qu'ils acclamaient depuis deux ans comme le libérateur d'Israël, à Jérusalem on le cherchait pour le livrer aux juges. Ne l'ayant point trouvé au temple durant les fêtes pascales, les sectaires résolurent de l'attaquer sur son terrain, dans cette Galilée, où ils espéraient maintenant soulever le peuple contre lui. Des scribes et des pharisiens descendirent exprès de Jérusalem à Capharnaüm pour lui tendre des pièges et susciter un motif d'accusation.
A force d'épier sa conduite et d'observer minutieusement les actions de ses disciples, ils finirent par remarquer que ceux-ci se mettaient à table sans se laver les mains. Aux yeux des pharisiens, c'était un crime impardonnable. Jamais ils ne prenaient un repas sans faire auparavant de nombreuses ablutions. En revenant de la ville ou du forum, ils se lavaient de la tête aux pieds. Ils purifiaient les coupes, les vases de terre, les lits du festin; pendant le repas, ils affectaient de se mouiller souvent le bout des doigts; en sortant de table, ils plongeaient les mains dans l'eau jusqu'au poignet. D'après leurs traditions ridicules, mépriser ces rites, c'était encourir la peine de l'excommunication; au contraire, en mangeant son pain avec des mains toujours pures, on se rendait digne de participer au banquet du siècle futur (2). Avec de pareilles idées, les pharisiens, naturellement, s'indignèrent de la conduite des disciples et rendirent le Sauveur responsable du scandale que les siens donnaient au peuple.
« Pourquoi, lui dirent-ils, vos disciples, au mépris de nos anciennes traditions, osent-ils manger avec des mains non purifiées ?
— Et pourquoi vous-mêmes, leur demanda Jésus, au nom de prétendues traditions, vous permettez-vous de transgresser les lois de Dieu les plus formelles ? Dieu commande d'honorer son père et sa mère, il menace de mort l'homme qui manque à ce devoir, et vous ne rougissez pas d'enseigner que si un père et une mère tombent dans l'indigence, il suffit de leur dire: « J'ai voué mon bien « à Dieu, il vous aidera », pour être dispensé de leur donner même une obole. Vous invalidez les commandements de Dieu au nom de traditions dont vous recueillez le profit. Hypocrites, Isaïe parlait de vous quand il s'écriait: « Ce « peuple-là m'honore du bout des lèvres, mais son coeur est loin de moi. Ils affectent un grand zèle pour mon culte, et tout ce qu'ils enseignent, maximes et pratiques, purifications de coupes et de vases, et autres observances semblables, est de pure invention humaine. »
Déconcertés par cette virulente apostrophe, les sectaires ne trouvaient rien à répondre. Non contents de leur avoir fermé la bouche, Jésus appela le peuple qui de loin assistait à ces débats, et ruina d'un mot toute la théologie des pharisiens. « Écoutez tous, dit-il, ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme, mais ce qui en sort. Comprenez, si vous avez un peu d'intelligence. » Et il se retira sans autre explication.
D'après les pharisiens, la souillure des mains se communiquait aux aliments, et par les aliments à l'homme tout èntier. Donc prétendre que la souillure des mains ne peut souiller l'homme, L'était détruire l'autorité des docteurs, et enlever aux hypocrites leur vernis de sainteté, dû tout entier à l'observance rigide des pratiques extérieures. La parole de Jésus les mit dans une telle surexcitation que les apôtres commencèrent à craindre pour leur Maître.
« Savez-vous, lui dirent-ils, que vos paroles ont grandement scandalisé les pharisiens ?
— Ne les craignez pas, leur répondit-il, toute plante que mon Père n'a pas mise en terre, sera déracinée. Laissez- les, ce sont des aveugles qui conduisent d'autres aveugles; ils tomberont tous ensemble dans la même fosse. »
Mais les apôtres eux-mêmes n'avaient pas compris la réponse de Jésus aux pharisiens. Ils lui demandèrent de la leur expliquer. « Comment ? dit-il, vous n'avez pas assez de sens pour comprendre que ce qui entre dans le corps ne peut souiller l'homme ? La nourriture entre dans l'estomac, d'où par un travail secret elle est expulsée au dehors: elle ne pénètre pas dans l'âme. Au contraire, les paroles que la bouche profère viennent de l'âme, et c'est là ce qui souille l'homme. C'est du coeur en effet que sortent les mauvaises pensées, les mauvais désirs, les mauvaises actions, les homicides, les vols, les faux témoignages, l'avarice, la fraude, l'impureté, les blasphèmes, en un mot, toutes les extravagances et toutes les méchancetés. Voilà ce qui souille l'homme, et non point de manger sans se laver les mains. »
Ces dernières luttes contre les Galiléens et contre les Juifs de Jérusalem déterminèrent Jésus à fuir pour un temps la rencontre de ses ennemis. Les pharisiens allaient mettre à exécution leurs projets de vengeance, et il ne voulait pas tomber dans leurs mains, parce que son heure n'était pas encore venue. Il quitta donc Capharnaüm avec ses apôtres, traversa les montagnes de Zabulon et de Nephtali, et s'achemina jusqu'en Phénicie, sur les confins de Tyr et de Sidon. Comme autrefois le prophète Élie, persécuté par les tyrans d'Israël, le Sauveur dut chercher un refuge à l'étranger. Durant cet exil, qui dura presque six mois, il s'occupa moins de prêcher aux Gentils, que d'instruire ses apôtres, car sa mission consistait à porter la lumière aux enfants d'Israël, et par eux aux nations païennes. Souvent donc il vivait dans la solitude, et passait inaperçu au milieu des populations.
Toutefois les habitants de Tyr et de Sidon savaient qu'un grand prophète parcourait la Galilée et mettait en émoi tout Israel . Plusieurs même avaient entendu le sermon sur la montagne et vu de leurs yeux des guérisons miraculeuses. De temps en temps, un indice quelconque trahissait sa présence et attirait sur lui les regards.
Une femme d'origine cananéenne vint un jour implorer son assistance. « Seigneur, fils de David, disait-elle toute en larmes, ayez pitié de moi: ma fille est horriblement tourmentée par le démon. » Comme Jésus restait sourd à ses supplications et que la pauvre mère redoublait en vain ses instances, les apôtres intervinrent en sa faveur.
« Maître, lui dirent-ils, ne pouvez-vous pas exaucer sa prière ? elle ne cesse de se lamenter dernière nous.
— Je ne suis envoyé, répondit-il, qu'aux brebis perdues de la maison d'Israel.
— Seigneur, Seigneur, s'écria la Cananéenne en se jetant à ses pieds, venez à mon aide.
— Il n'est pas bon, reprit le Sauveur, de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens.
— C'est vrai, Seigneur, mais les petits chiens se nourrissent des miettes qui tombent de la table des enfants. »
A cette répartie d'une humilité si touchante et si confiante, Jésus dut s'avouer vaincu. « O femme, s'écria-t-il, que votre foi est grande ! Allez, et qu'il soit fait comme vous voulez: votre fille est délivrée. » En rentrant chez elle, la Cananéenne trouva l'enfant sur son lit, en bonne santé: le démon qui la tourmentait, avait fui au commandement du Sauveur.
Après un long séjour en Phénicie, Jésus quitta les environs de Tyr, continua son voyage le long de la mer jusqu'à Sidon ; puis, traversant la montagne du Liban , il revint par les villes de la Décapole jusqu'à la côte orientale du lac de Galilée. Peu fréquenté par les Juifs, ce pays lui offrait une retraite sûre au milieu des rares Israélites dispersés dans ces régions païennes. Tout en leur portant la bonne nouvelle du salut, il aurait voulu, pour ne pas attirer ses ennemis, éviter les rassemblements; mais le souvenir du possédé de Gérasa attira vers lui nombre de malades et d'infirmes.
On lui amena un jour, sur la. colline où il instruisait le peuple, un homme sourd et muet. Ceux qui le conduisaient, supplièrent Jésus de lui imposer les mains. Afin d'éviter les acclamations, il conduisit l'infirme hors de la foule. Là, il lui mit les doigts dans les oreilles et un peu de salive sur la langue; puis, levant les yeux au ciel, il poussa un soupir en pensant à la profonde misère de l'homme déchu, et prononça ce mot: « Ephpheta, ce qui veut dire: Ouvrez- vous. » A l'instant les oreilles du sourd s'ouvrirent, sa langue se délia, et il se mit à parler sans difficulté. Jésus imposa silence aux témoins de ce prodige, mais plus il leur défendait d'en parler, plus ils s'empressaient de le raconter à tout venant. Et tous s'écriaient, ravis d'admiration: « Il fait bien toutes choses, il fait entendre les sourds et parler les muets. »
Dès lors, les foules vinrent à lui, amenant de toutes parts des infirmes, des boiteux, des sourds, des muets, et d'autres malades qu'on étendait à ses pieds. Et il rendait la santé à tous, si bien que les païens de la Décapole eux- mêmes, témoins de ces faits miraculeux, glorifiaient à haute voix le Dieu d'Israël.
Et le nombre des pèlerins croissait toujours. Hommes, femmes et enfants s'attachaient à Jésus, sans penser que leurs provisions s'épuisaient, et que dans ces solitudes ils ne trouveraient rien pour se nourrir. Comme au désert de Bethsaïde, le Sauveur fut obligé de pourvoir à leur subsistance. « J'ai pitié de cette foule, dit-il aux apôtres, voilà trois jours qu'ils demeurent ici près de moi, et ils n'ont plus rien à manger. Si je les renvoie à jeun, ils tomberont en défaillance sur le chemin, car plusieurs sont venus de loin. » Les apôtres lui firent observer qu'on ne pourrait se procurer assez de pains dans ce désert pour nourrir une pareille multitude. « Combien de pains avez-vous ? demanda-t-il. — Sept, et quelques petits poissons. » A cette réponse, il fit asseoir le peuple sur le gazon, et prenant en main les pains et les poissons, il les bénit, les rompit, et les donna aux disciples, qui les distribuèrent aux assistants. Quatre mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, mangèrent de ce pain miraculeux, et furent rassasiés. Des fragments qui restèrent après le repas, on emplit sept corbeilles.
Alors Jésus congédia les nombreux visiteurs de la Décapole, et désirant revoir, après cette longue absence, sa chère mais infidèle Galilée, il monta dans une barque qui le transporta sur la rive opposée du lac. Pour ne pas attirer l'attention, il se retira dans la petite bourgade de Dalmanutha, située, dans les montagnes, entre Tibériade et Magdala; mais ses ennemis, qui guettaient son retour, eurent bientôt découvert l'asile où il se tenait caché. Des docteurs sadducéens s'unirent aux pharisiens pour lui tendre de nouveaux pièges. Les sadducéens, hommes de plaisir, faisaient aussi peu de cas des traditions pharisaïques que des enseignements de Jésus sur le royaume des cieux, mais ils en voulaient à ce prophète qui ne craignait pas de condamner leur vie toute païenne. Ils vinrent donc à Dalmanutha, en compagnie des pharisiens, sommer Jésus de justifier ses prétentions. Il opérait des prodiges sur terre, disaient-ils, mais tout le monde savait que des phénomènes de ce genre n'excédaient pasle pouvoir des démons.On ne croirait à sa mission que s'il l'appuyait sur des signes célestes, mais on le défiait d'imiter en cela les vrais envoyés de Dieu.
Comme il l'avait fait déjà, le Sauveur refusa de se soumettre aux exigences ridicules de ces hypocrites, qui fermaient volontairement les yeux à la lumière. « A l'heure du crépuscule, leur dit-il, en voyant la teinte rouge du ciel, vous annoncez un beau jour pour le lendemain; si le ciel est sombre ou couleur de feu, vous pronostiquez une tempête. Vous comprenez les signes du ciel, et vous ignorez les signes des temps ? » Vous avez vu le sceptre sortir de Juda, les soixante-dix semaines de Daniel s'écouler l'une après l'autre, Jean-Baptiste annoncer le Messie, les morts ressusciter, et quand ces signes du Christ, prédits par les prophètes, vous crèvent les yeux, vous demandez des signes célestes ! « Génération perverse et adultère, vous n'aurez désormais d'autre signe que celui du prophète Jonas. »
Devant cette accusation de mauvaise foi, prouvée par des faits évidents, pharisiens et sadducéens disparurent les uns après les autres. Cependant, afin de se soustraire à leurs complots, Jésus s'empressa de quitter de nouveau les états d'Hérode, et de chercher un refuge, au nord du lac, dans la tétrarchie de Philippe. Pendant la traversée, les apôtres s'aperçurent qu'ils avaient oublié des vivres. Ils regardaient avec inquiétude l'unique pain qui se trouvait sur la barque, quand tout à coup Jésus leur dit: « Défiez-vous du levain des pharisiens et des hérodiens. » Ils comprirent que le Maître, les voyant sans pain, leur défendait de s'en procurer chez des ennemis qui en voulaient à sa vie. Le Sauveur prit occasion de cette méprise pour leur reprocher leur manque de confiance: « Hommes de peu de foi, dit-il, toujours préoccupés du pain matériel, aurez-vous donc toujours des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, et une mémoire pour tout oublier ? Quand j'ai divisé cinq pains entre cinq mille hommes, combien avez-vous rempli de corbeilles avec les restes ? — Douze, répondirent-ils. — Et quand j'ai nourri quatre mille hommes avec sept pains, vous avez, avec les restes, rempli combien de corbeilles ? — Sept. — Et vous avez pu croire que je m'occupais du pain matériel quand je vous disais: Prenez garde au levain des pharisiens et des sadducéens ? »
Les apôtres comprirent alors que, par le levain des pharisiens, il fallait entendre les doctrines de ces sectaires, qui, jetées dans les esprits comme le levain dans la pâte, corrompaient la masse du peuple. Et c'est pourquoi les Galiléens, trompés par de faux docteurs, forçaient Jésus, leur ami, leur bienfaiteur, leur Sauveur, à s'exiler d'un pays qui fut pendant deux ans le théâtre habituel de ses prédications et de ses miracles. Pierre et ses compagnons apprirent aussi, par cette parole du bon Maître, que les apôtres du royaume pourraient ici-bas se voir réduits à l'indigence, niais qu'ils ne mourraient pas de faim aussi longtemps qu'ils resteraient les serviteurs fidèles de Celui qui multiplia les pains au désert.
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Références |
2. Lighfoot, Hor. hebr., p. 302. |
CHAPITRE III
PRIMAUTÉ DE PIERRE
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Bethsaïde-julias |
Césarée de Philippe |
Confession de Simon Pierre |
Réflexions téméraires de Pierre. |
Guérison d'un aveugle |
Tu es Petrus |
Jésus prédit sa mort |
Sur la croix et le renoncement. (Matth., xvi, 13-28. Marc., vin, 22-39. Luc., rx, 18-27.) |
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Jésus débarqua au nord du lac, sur la rive gauche du Jourdain. En remontant le fleuve, il arriva en quelques heures à Bethsaïde-Julias, près du désert où il avait une première fois multiplié les pains. Malgré son désir de passer inaperçu, des gens du bourg le reconnurent et lui amenèrent un homme frappé de cécité, en le priant de lui rendre la vue. Il prit la main de l'aveugle, et le conduisit dans un endroit écarté. Afin d'exciter peu à peu la foi dans le coeur de cet homme, il ne lui ouvrit les yeux que graduellement. Lui ayant imposé les mains, il lui demanda ce qu'il voyait. L'aveugle n'apercevait les objets que d'une manière confuse. « Je vois des hommes, dit-il, mais ils me font l'effet d'arbres qui se mettraient à marcher. » Et il attendait, heureux et confiant, que le prophète achevât son oeuvre. Une seconde fois Jésus lui mit la main sur les yeux, et il vit aussi distinctement qu'avant sa cécité. « Retourne dans ta maison, lui dit le Sauveur, et, si tu entres dans le bourg, ne parle à personne de celui qui t'a guéri.» Il se voyait obligé de cacher sa puissance pour ne pas attirer les foules et réveiller la haine de ses ennemis.
Suivi de ses seuls apôtres, Jésus quitta Bethsaïde, remonta le cours du Jourdain, et arriva bientôt aux sources de ce fleuve. Là s'élevait l'antique ville de Panéas, que le tétrarque Philippe venait d'agrandir considérablement pour en faire la capitale de ses États. Tibère étant alors assis sur le trône des Césars, il avait appelé cette nouvelle capitale Césarée, afin de se ménager par cette flatterie les bonnes grâces du tout-puissant empereur. Pour la même raison, la splendide cité bâtie par Hérode sur les bords du lac de Galilée, portait le nom de Tibériade. La Terre Sainte se couvrait de villes et de monuments qui constataient à chaque pas la déchéance du peuple de Dieu.
Et ce peuple rejetait obstinément Celui qui venait le sauver. Jésus passait comme un fugitif au milieu de ces cités. Les Galiléens l'abandonnaient, les Juifs le poursuivaient de leurs ressentiments implacables, Hérode se faisait leur complice, et si Philippe, son frère, se montrait plus tolérant, c'est que, plus occupé de son royaume que du royaume des cieux, il ne s'inquiétait nullement du prophète de Nazareth.
Ce spectacle était bien propre à décourager les apôtres. En s'attachant à Jésus, ils avaient compté qu'il fonderait réellement un royaume nouveau et délivrerait Israël. Et voilà qu'après avoir parcouru les provinces en vrai libérateur, rassemblé de nombreux disciples par l'éclat de sa parole et de ses miracles, confondu ses ennemis aux applaudissements des multitudes, sa gloire s'éclipse tout à coup, sa puissance semble paralysée, sa parole sans influence sur les esprits. Si parfois il guérit encore un infirme, c'est en cachette, pour ne pas attirer l'attention de ces pharisiens, qu'il bravait autrefois; et s'il continue à prêcher son royaume, ce n'est plus aux foules, sur les places publiques, mais dans l'intimité, aux apôtres qui le suivent dans ses pérégrinations à l'étranger.
La foi des douze résisterait-elle à cette rude épreuve ? Lors de l'abandon des disciples, Pierre, au nom de ses compagnons, avait protesté que jamais ils ne délaisseraient leur Maître: restaient-ils dans les mêmes dispositions ? Jésus voyait le fond de leur coeur, mais il voulut leur fournir l'occasion de manifester leurs sentiments à son égard. Arrivé dans les environs de Césarée, ils s'arrêtèrent pour prendre un peu de repos. Le Sauveur se retira pour prier son Père, comme il le faisait avant tout acte de grande importance; puis, retournant près de ses apôtres, il leur posa cette question:
« Que dit-on dans le monde du Fils de l'homme ?
— Les uns, répondirent-ils, voient en lui Jean-Baptiste, d'autres Élie, d'autres Jérémie, ou quelqu'un des prophètes.
— Et vous, qui dites-vous que je suis ?
— Qui vous êtes ! répondit Pierre sans hésiter un instant: vous ÉTES LE CHRIST, LE FILS DU DIEU VIVANT.
Pierre n'avait jamais cessé de croire en Jésus. Le jour où sur les bords du Jourdain il le prit pour Maître, il le considéra comme le Messie promis; quand les disciples, scandalisés, l'abandonnèrent, Pierre s'écria: « Vous êtes le Messie, le Fils de Dieu. » Aujourd'hui qu'Israël repousse le libérateur annoncé par les prophètes, Pierre, inébranlable dans sa foi, proclame hautement, contre tout Israël, que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu.
L'intrépide apôtre venait de justifier le nom de Pierre que le Sauveur lui avait imposé quand il le vit pour la première fois. C'était l'heure de dévoiler au pêcheur galiléen, à ses collègues et au monde entier, la raison mystérieuse de ce surnom significatif. Élevant la voix à son tour, Jésus répondit à la confession de sa divinité par cette promesse qu'un Dieu seul pouvait faire:
« Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas, car ni la chair ni le sang ne t'ont révélé ce que je suis, mais mon Père qui est dans les cieux. ET MOI, JE TE DIS QUE TU ES PIERRE, ET SUR CETTE PIERRE JE BATIRAI MON ÉGLISE, ET LES PORTES DE L'ENFER NE PRÉVAUDRONT JAMAIS CONTRE ELLE.
Je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel. »
En ce jour mémorable, pour récompenser la foi de Simon Pierre, Jésus fit de lui le fondement de l'Église, son royaume ici-bas, et le dépositaire de son autorité jusqu'à la fin des siècles. Et il promit que cette Église, bâtie sur ce roc indestructible, resterait debout malgré toutes les puissances de l'enfer conjurées contre elle. Cette assurance fut donnée par Jésus de Nazareth à Pierre , le pêcheur du lac, un jour qu'ils cheminaient ensemble aux alentours de Césarée de Philippe. Et bien des ruines se sont amoncelées depuis que ces paroles ont été dites. Philippe et sa principauté, Tibère et son empire, ne sont plus que des souvenirs. La fameuse Césarée a disparu sans laisser de trace: c'est à peine si quelques pierres , enfoncées dans le sable du désert, rappellent au passant que là s'élevait autrefois la capitale d'un royaume. De siècle en siècle, les empires se sont écroulés les uns sur les autres: seul, le royaume de Pierre subsiste avec son chef, en vertu de cette promesse: « Les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. »
Cette prédiction du Sauveur réconforta les apôtres qui, depuis plusieurs mois, gémissaient des humiliations de leur Maître. Ne venait-il pas de s'avouer le Messie, le Fils de Dieu, le fondateur d'un royaume qui subsisterait toujours ? Comment s'établirait ce royaume, il ne l'avait pas expliqué, mais ses miracles répondaient de sa puissance souveraine. A cette pensée, tous se réjouissaient, et Pierre plus que les autres, car il devait jouer un rôle prépondérant dans la fondation de ce royaume. Mais cette joie, trop humaine, ne fut pas de longue durée. De nouvelles révélations vinrent bientôt assombrir ces belles perspectives.
Jusqu'ici le mystère de la rédemption par l'effusion du sang rédempteur restait pour eux profondément caché. Si Jésus leur eût montré dès le principe sa croix sanglante, ils se seraient enfuis épouvantés. Aujourd'hui que le sacrifice se préparait, il était temps de leur faire pressentir le prochain et terrible avenir qui les attendait. Jésus commença par leur défendre de communiquer à qui que ce fût les révélations qu'il venait de leur faire sur sa personne et sur son royaume, et cela pour ne pas ameuter ses ennemis contre lui avant l'heure marquée par son Père. Mais il leur déclara que cette heure sonnerait bientôt. « Il fallait que le Fils de l'homme allât à Jérusalem, où il aurait beaucoup à souffrir. Condamné par les anciens du peuple, les princes des prêtres, les scribes, il serait mis à mort, mais il ressusciterait le troisième jour. »
Jésus parla de sa mort sans leur dépeindre les horreurs de son supplice; mais cette sinistre prophétie ne les jeta pas moins dans une véritable consternation. Bien que leur Maître se fût exprimé très clairement, ils se demandaient s'ils avaient bien compris le sens de ses paroles. Avec sa franchise ordinaire, Pierre le prit à part, et le conjura, puisque, après tout, il était le plus fort, de ne pas se livrer à ses ennemis. « Seigneur, s'écria-t-il vivement, cela ne sera pas, vous ne pouvez pas vous laisser traiter de la sorte ! »
A cette parole téméraire, Jésus se retourna vers son apôtre et lui lança cette menaçante apostrophe: « Retire-toi, Satan, tu veux m'induire en tentation: tu juges des choses, non selon Dieu, mais selon tes vues humaines. » Pierre baissa la tête; ni lui ni ses compagnons ne purent comprendre pourquoi Jésus devait souffrir et mourir. Pour les initier d'une certaine manière à la nécessité du sacrifice, il donna en ce moment à tous ceux qui voudraient le suivre une admirable leçon, et comme cette leçon convenait au peuple aussi bien qu'aux apôtres, il appela la foule des curieux, qui s'était amassée à quelque distance. Élevant alors la voix, il dit à tous:
« Si quelqu'un veut me suivre, qu'il se renonce lui-même et porte chaque jour sa croix. Quiconque voudra sauver sa vie, la perdra, et quiconque la sacrifiera pour moi et pour l'Évangile que je prêche, la sauvera. Or que sert à l'homme de gagner tout l'univers, s'il perd son âme ! Et que donnera-t-il en échange de cette âme ? Si quelqu'un rougit de moi devant cette génération infidèle et dépravée, le Fils de l'homme rougira de lui, lorsqu'il viendra dans la gloire de son Père, au milieu de ses anges, pour rendre à chacun selon ses oeuvres. »
Et pour montrer à tous que Dieu n'attendrait pas même le dernier jugement pour punir la nation juive de sa rébellion contre le Messie, il ajouta: « Je vous le dis en vérité, il y en a parmi vous qui ne descendront pas au tombeau avant d'avoir vu le Fils de l'homme visiter son royaume, armé de sa toute-puissance. » Quarante ans plus tard, les survivants de cette génération purent voir les Romains saccager la Judée, incendier Jérusalem, et répandre de tels flots de sang que l'on crut assister aux préludes de la dernière catastrophe: c'était Jésus, qui passait au milieu de ses ennemis, frayant les voies aux fondateurs de son royaume.
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