CHAPITRE IV
LA LOI D'AMOUR
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Intention pure et gloriole.
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Ecouter et pratiquer |
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Fin du sermon sur la Montagne. (Matth., v1-34; vii, 1-29. — Luc., vi, 37-49.) |
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Dieu avait donné à son peuple les dix préceptes de la Loi au milieu des foudres et des éclairs, le menaçant des plus terribles châtiments s'il osait les transgresser. Cependant il l'avertit qu'un motif plus noble que la crainte devait l'empêcher de violer les commandements. Israël, comblé des bienfaits de Jéhovah, devait aimer son Dieu et lui témoigner son amour par sa fidélité. « Écoute, ô Israël, dit-il à son peuple, tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toutes tes forces. Ce coin- mandement, tu le graveras dans ton coeur, tu le méditeras jour et nuit, dans ta maison et sur les routes; tu l'inscriras sur ton bras et sur ton front, sur le seuil et sur la porte de ta demeure, afin que tu ne l'oublies jamais (2) Et il ajouta, ce dieu de bonté, Père de la grande famille humaine: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même(3).»
Mais, sauf les âmes que l'Esprit animait, Israël méditait peu sur l'amour qu'il devait à Dieu. Il obéissait à Jéhovah dans l'espoir d'obtenir certaines récompenses temporelles ou par la crainte des malédictions suspendues sur la tête des pécheurs; et trop souvent, vaincu par les passions, il foulait aux pieds des lois que l'amour seul aurait pu faire observer. Sans coeur et sans pitié, les pharisiens en étaient venus à tronquer et à défigurer tous les préceptes. Livrés à tous les vices, ils se couvraient du masque de la piété, de la liberté, du rigorisme le plus outré dans les observances extérieures, uniquement par amour-propre, pour obtenir les louanges et les applaudissements d'un peuple qu'ils entraînaient avec eux à la perdition.
Après avoir rétabli et perfectionné la Loi mosaïque, jésus ne pouvait terminer son discours sans rappeler que les oeuvres de la Loi ne sont d'aucun prix aux yeux de Dieu si l'on oublie les commandements d'où dérivent tous les autres: « Vous aimerez le Seigneur, votre Dieu, et votre prochain comme vous-même. L'enfant de Dieu doit aimer son Père, se dévouer à son service, s'abstenir de toute faute et pratiquer les oeuvres commandées par la Loi non pour se faire valoir, mais pour plaire au Dieu de toute bonté et de toute pureté. Jésus ne craignit pas, pour détromper le peuple, de flétrir les vicieux qui se couvraient des apparences de la vertu.
Prenez garde, dit-il à ses auditeurs, à ne pas faire vos bonnes oeuvres devant les hommes, afin d'être vus d'eux : autrement vous ne recevrez aucune récompense de votre Père qui est dans les cieux. Quand vous faites l'aumône, ne sonnez pas de la trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les rues et les synagogues, afin d'être honorés des hommes. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, quand vous faites l'aumône, que votre main gauche ignore ce que fait la droite, afin que votre aumône reste secrète, et votre Père, qui voit dans le secret, vous en tiendra compte.
Et lorsque vous priez, vous ne ferez point comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans la synagogue et aux angles des places publiques, afin d'être vus des hommes. Je vous le dis en vérité, ceux-là ont reçu leur récompense. Pour vous, quand vous priez, entrez dans votre chambre, fermez-en la porte, et priez votre Pètre dans le secret. Votre Père, qui voit dans le secret, vous en tiendra compte. De même ne multipliez pas les paroles en priant, comme font les païens: ils s'imaginent qu'avec des flots de paroles, ils forceront leurs dieux à les exaucer. Ne les imitez pas: votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. Vous prierez donc de la sorte:
Notre Père qui êtes dans les cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel. Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Remettez-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs. Ne nous induisez point en tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.
Car si vous remettez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous remettra les vôtres; mais si vous ne pardonnez pas aux autres, votre Père céleste ne vous pardonnera point. Lorsque vous jeûnez, ne soyez point tristes, comme les hypocrites qui s'exténuent le visage afin de paraître avoir jeûné. Je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, quand vous jeûnez, parfumez votre tête et lavez- vous le visage, afin que votre jeûne reste secret pour tous, excepté pour votre Père. Et votre Père, qui voit dans le secret, saura bien vous récompenser.
Jésus cherchait ainsi à susciter de vrais enfants de Dieu, qui, dans toutes leurs actions, n'auraient d'autre intention que de lui prouver leur amour, ni d'autre aspiration dans leurs prières que de glorifier son saint nom, de propager son règne, et d'accomplir sa volonté sur la terre comme on l'accomplit dans le ciel. Mais pour s'élever à cette hauteur, il faut des âmes qui n'aient dans le coeur d'autre Dieu que le vrai Dieu, et c'est pourquoi les Juifs ne pouvaient comprendre cette doctrine. Jésus voyait sa nation, surtout les chefs et les docteurs du peuple, possédés par l'idole de la cupidité, piller les étrangers, pressurer les malheureux, amasser des monceaux d'or et les enfouir pour les dérober aux regards des Romains. Il leur reprocha de préférer ainsi des biens d'un jour à leurs intérêts éternels.
N'amassez donc pas, dit-il au peuple, des trésors que la rouille et les vers rongeront, et que les voleurs, en fouillant dans la terre, peuvent vous enlever. Thésaurisez dans le ciel des biens que ni la rouille ni les vers ne rongeront, et que les voleurs ne vous déroberont pas. Là où est votre trésor, ajouta-t-il, là est aussi votre coeur. » Si votre trésor est sur terre, votre âme sera terrestre; si votre trésor est au ciel, votre âme deviendra toute céleste. « Notre oeil, comme une lampe, éclaire tout notre corps. Si l'oeil est pur, sa lumière se répand sur tous nos membres; s'il est vicié, tout le corps est ténébreux. » De même, si l'oeil de l'âme est obscurci, qu'attendre d'elle sinon des oeuvres de ténèbres ?
« Nul ne peut servir deux maîtres. On ne peut aimer l'un sans haïr l'autre; s'attacher à l'un sans mépriser l'autre. Vous ne pouvez donc servir en même temps Dieu et Mammon. » A ces exhortations contre l'amour immodéré des richesses, le Juif insatiable opposait les nécessités de la vie; mais Jésus prit occasion de ces préoccupations temporelles pour donner à tous une admirable leçon sur la Providence du Père qui est dans les cieux.
« Ne vous inquiétez pas, dit-il, au sujet de votre corps, comment vous le nourrirez et comment vous le vêtirez.
« La vie » que vous tenez de Dieu « n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ?
« Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas plus que l'oiseau? D'ailleurs, qui d'entre vous pourrait en y mettant tout son savoir, ajouter une ligne à sa taille ?
« Et du vêtement, pourquoi vous en inquiéter ? Voyez les lis des champs, comme ils croissent: ils ne travaillent ni ne filent. Or, je vous le dis, Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Que si à l'herbe des champs, qui est aujourd'hui et sera jetée demain dans la fournaise, Dieu donne sa belle parure, oubliera-t-il de vous vêtir, hommes de peu de foi ?
« Ne vous tourmentez donc pas, disant: Que mangerons-nous, que boirons-nous, et comment nous vêtiront-nous ? Laissez ces inquiétudes aux païens: quant à vous, votre Père céleste sait que vous en avez besoin.
« Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. N'ayez point souci du lendemain; demain aura soin de lui-même; à chaque jour suffit son mal. »
Telle est la grande loi du royaume des cieux: Aimer Dieu de tout son coeur, faire le bien par amour pour lui, et quant à tout le reste, se confier dans la Providence qui ne fera jamais défaut aux vrais enfants de Dieu. Mais quiconque aime le Père aime aussi ses fils, comme nous membres de la famille céleste. A l'amour de Dieu il faut donc joindre l'amour du prochain, c'est-à-dire de tous les hommes, ce que ne comprenaient pas les Juifs. Plusieurs fois dans ce discours, Jésus avait reproché aux pharisiens leur manque de charité, leur dureté, et les mauvais traitements, tant en actes qu'en paroles, dont ils se rendaient coupables envers leurs frères. Il y revient encore pour flétrir ces censeurs inexorables qui, le coeur rongé de vices, ne toléraient pas dans les autres le moindre défaut.
« Ne jugez point, dit-il, et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. On vous jugera comme vous aurez jugé les autres, et vous serez mesurés comme vous aurez mesuré les autres.
« Pourquoi voyez-vous un fétu dans l'oeil de votre frère, et n'apercevez-vous point une poutre dans votre oeil ? Comment osez-vous dire: Laissez-moi ôter le fétu de votre oeil, pendant que vous avez une poutre dans le vôtre ! Hypocrites, ôtez d'abord la poutre de votre oeil, et vous songerez ensuite à enlever la paille de l'oeil de votre frère. »
Toutefois, s'il faut juger les autres avec charité, la discrétion commande de ne pas agir avec les méchants comme avec les bons. « Ne jetez pas aux chiens les choses saintes, dit Jésus, et ne répandez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, et ne se tournent ensuite contre vous pour vous mettre en pièces. »
Et après cet avertissement, donné surtout aux prédicateurs de l'Évangile, le divin Maître résume ses enseignements sur la charité fraternelle par ce grand principe: « Tout ce que vous voulez qu'on fasse à vous-mêmes, faites-le aux autres. Cette parole renferme la Loi et les prophètes. »
En montrant aux hommes la route qui conduit au royaume des cieux, Jésus savait l'impuissance de la nature humaine à marcher vers le Père si le Père lui-même ne la conduit. Il enseigna donc au peuple à demander toujours à Celui qui ne refuse jamais de nous aider, la force nécessaire pour marcher sans faiblir. Sa voix, toujours si douce, trouva des accents d'une tendresse infinie.
« Demandez, dit-il, et vous recevrez; cherchez, et vous trouverez; frappez, et l'on vous ouvrira. Car celui qui demande reçoit; et qui cherche, trouve; et l'on ouvre à celui qui frappe. Si votre fils vous demande du pain, lui donnerez-vous une pierre ? et s'il vous demande un poisson, lui donnerez-vous un serpent ? Or si vous, qui êtes mauvais, savez donner à vos enfants des choses bonnes, combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il les vrais biens à ceux qui les lui demanderont. »
Ainsi rassurés sur le secours d'en haut, il les engagea à entrer résolument dans la voie sainte, mais difficile, qui mène au royaume des cieux. « Entrez par la porte étroite, dit-il, car la porte large et la voie spacieuse mènent à la perdition, et nombreux sont ceux qui la suivent. Au contraire, qu'étroite est la porte et resserrée la voie qui conduit à la vie, et combien peu savent les trouver ! »
Aux difficultés d'observer les préceptes, joignez les séductions des docteurs de mensonge. « Défiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, et ne sont au fond que des loups rapaces. Vous les connaîtrez à leurs fruits: cueille-t-on du raisin sur des épines, ou des figues sur des ronces ? L'arbre bon porte de bons fruits, et l'arbre mauvais de mauvais fruits. Jamais un bon arbre n'a produit de mauvais fruits, ni un mauvais n'en a produit de bons. Le mauvais n'est bon qu'à être coupé et jeté au feu.
« Donc vous distinguerez les vrais d'avec les faux docteurs par leurs fruits », c'est-à-dire par leurs actes. « Tous ceux qui crient: Seigneur, Seigneur, n'entreront pas pour cela dans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père entrera dans le royaume des cieux. Plusieurs me diront au jour du jugement: Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en votre nom, chassé les démons en votre nom, et opéré en votre nom beaucoup de prodiges ? Et je leur répondrai: Je ne vous connais pas, artisans d'iniquité, retirez-vous de moi. »
La foule avait écouté dans un religieux silence ces divins enseignements; mais, en finissant, Jésus avertit les auditeurs que, pour se sauver, il ne suffit pas de connaître les lois qui conduisent au royaume des cieux: il faut en faire la règle de sa conduite, avec la volonté bien déterminée de braver, pour rester fidèle à Dieu, les tempêtes du monde et les orages des passions.
« Quiconque, dit-il, entend mes paroles et les met en pratique, ressemble à l'homme sage qui a bâti sa maison sur le roc. Et la pluie est tombée, et les fleuves ont débordé, et les vents ont soufflé et sont venus fondre sur sa maison, et elle n'a point été ébranlée, parce qu'elle était fondée sur le roc.
« Mais quiconque entend ces paroles sans les mettre en pratique ressemble à l'insensé qui bâtit sa maison sur le sable. Et la pluie est tombée, et les fleuves ont débordé, et les vents ont soufflé et sont venus fondre sur sa maison, et elle s'est écroulée, et grande a été la ruine. »
Telle fut la conclusion du discours sur la Montagne. De la bouche divine de Jésus, comme d'une source pure, avaient coulé des paroles de vie. Tous ceux qui venaient de les entendre restaient muets d'admiration, car on sentait qu'il parlait en vertu de son autorité souveraine, et non comme les scribes et les pharisiens.
Et tous ces peuples de la Judée, de la Galilée, de la Décapole et de la Phénicie, s'en retournèrent dans leur pays, racontant à leurs compatriotes les oracles sortis de la bouche du Prophète. Et les docteurs eux-mêmes s'accordaient à reconnaître que, des maîtres les plus renommés pour leur science, aucun n'avait trouvé de paroles aussi sublimes. Ni les prêtres de l'Orient, ni les sages de la Grèce, ni les philosophes de Rome, n'avaient dévoilé, comme Jésus, les lois mystérieuses qui relient l'homme à Dieu et la terre au ciel.
Seuls, les pontifes de Jérusalem, les scribes et les pharisiens, frémissaient de colère en constatant l'enthousiasme du peuple et le triomphe de leur ennemi. Quand arrivaient à leurs oreilles les échos du sermon sur la Montagne, ils y reconnaissaient une lumière plus brillante que celle du Sinaï, et ils se demandaient comment ils parviendraient à l'éteindre.
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Références |
2- Deuter.,
3- Levit., xix, 18.
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Fureur des Juifs |
Le centurion romain |
Délivrance d'un possédé |
Réponse de Jésus |
Le signe de Jonas |
Péché contre le Saint-Esprit |
Les Ninivites |
La reine de Saba |
Les ruses du démon. |
| Le dieu Béelzébud |
Accusation des pharisiens |
Les vrais amis de Jésus. Matth., viii, 5-13; vin, 5-13; xli, 22-70.Marc., in, 20-35. — Luc.,1-10; xi, 14-36.) |
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Les discours du prophète, applaudis par le peuple, excitèrent dans le coeur des pharisiens une véritable rage. Jésus n'avait pas craint de traiter publiquement ces hypocrites de faux prophètes et de prévaricateurs. Pour se venger, ils l'accusèrent d'avoir attaqué dans son discours l'autorité de Moïse, le divin législateur de la nation juive. Non seulement il s'arrogeait le droit d'interpréter le code mosaïque contrairement à l'enseignement officiel, mais il s'attribuait le pouvoir de le réformer à sa manière. Il poussait même l'audace sacrilège jusqu'à prétendre amender et perfectionner les lois saintes, dictées par Jéhovah sur le Sinaï. Or, sous ce fallacieux prétexte de réforme, il commençait par détruire le dogme fondamental de la nation, c'est-à-dire par renverser le mur qui sépàrait Israël des nations étrangères. Pour lui il n'y avait ni Juif ni Gentil; il enseignait qu'il faut aimer tous les hommes sans distinction, étrangers ou compatriotes, amis ou ennemis, fidèles ou infidèles. Les descendants d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ne constituaient point à ses yeux un peuple privilégié, le vrai peuple de Dieu, à l'exclusion de tous les autres. Comment donc les vrais patriotes pourraient-ils voir, dans cet ami de l'étranger, le Messie libérateur envoyé par Dieu pour délivrer la nation du joug de l'étranger ?
Ce commentaire perfide du discours de Jésus fut précisément suivi d'un incident qui mit en relief cet amour des étrangers que les Juifs reprochaient au Sauveur.
En descendant de la montagne, Jésus revint à Capharnaüm avec ses apôtres. Or, parmi les officiers de la garnison, se trouvait un centurion romain, très aimé des habitants, parce qu'il n'oubliait pas le respect dû aux vaincus. Il s'intéressait même aux espérances religieuses du peuple et partageait son enthousiasme pour le prophète de Nazareth . Un de ses plus fidèles serviteurs ayant été frappé de paralysie et réduit en quelques jours à l'agonie, le noble soldat, mu par un instinct secret, se dit que Jésus viendrait à son secours. Seulement, en sa qualité d'étranger, il crut prudent de recourir à des intercesseurs pour le décider à user de sa puissance en faveur du mourant. A sa prière, des anciens de la cité conjurèrent le Sauveur d'avoir pitié du centurion: « Il est digne d'intérêt, lui dirent-ils, car il aime notre nation; il nous a même bâti à ses frais une nouvelle synagogue. »
Cédant à leurs instances, Jésus se dirigeait avec eux vers la demeure du centurion, quand des envoyés lui apportèrent un message de cet officier. « Seigneur, disait-il, ne vous donnez pas la peine de venir jusque chez moi. Je ne suis vraiment pas digne que vous entriez sous mon toit ni de paraître en votre présence, et c'est pourquoi je ne suis pas allé vous trouver moi-même. Dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. Simple officier subalterne, je n'ai qu'à dire à mes soldats: Allez là, et ils y vont; faites ceci, et ils le font. Vous êtes tout-puissant, commandez à la maladie, et elle obéira. »
En comparant l'humble foi de cet étranger avec l'incrédulité orgueilleuse et haineuse de ses compatriotes, Jésus ne put retenir un cri d'admiration. « En vérité, je vous le dis, s'écria-t-il, je n'ai pas trouvé pareille foi en Israël. Aussi je vous déclare que beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident, et s'assoiront avec Abraham, Isaac et Jacob au festin du royaume des cieux, tandis que les héritiers naturels du royaume seront jetés dehors, là où il y a des pleurs et des grincements de dents. » Et déjà la foi du centurion avait reçu sa récompense: quand les messagers rentrèrent à la maison, ils trouvèrent le moribond parfaitement guéri.
Insensibles à la bonté compatissante du Sauveur autant qu'à sa divine puissance, les pharisiens ne virent dans cette guérison qu'une nouvelle preuve de sa partialité envers les étrangers. Non contents de mettre sur un pied d'égalité les Juifs et les Gentils, il affichait ses préférences pour les nations idolâtres, même pour ces Romains exécrés qui tenaient Israël dans les fers. Qu'ils viennent de l'Orient ou de l'Occident, il leur donnait une place dans son prétendu royaume, mais il en excluait le peuple chéri de Jéhovah. Dans leur haine,contre Jésus, ces sectaires essayèrent bien de faire goûter au peuplele poison que distillaient leurs lèvres; mais, au lieu de les écouter, le peuple battit des mains en apprenant le nouveau miracle de Jésus.
C'était à désespérer les pharisiens: les calomnies les mieux imaginées pour tromper les simples et ruiner l'influence du prophète échouaient contre le miracle. Quand on croyait l'avoir perdu dans l'opinion, un prodige plus éclatant que tous les autres ravivait l'enthousiasme, et les foules saluaient dans l'incomparable thaumaturge un envoyé de Dieu. Il ne restait donc aux faux docteurs qu'un moyen d'isoler et d'abattre leur ennemi, c'était de pervertir le bon sens populaire en insinuant que le miracle ne prouvait nullement la mission divine du prophète. Les pharisiens ne reculèrent pas devant cet artifice satanique. Comme les prodiges de Jésus dépassaient évidemment les forces de l'homme, ils convinrent de les atribuer aux esprits mauvais, lesquels sont intéressés à perdre la nation en lui faisant accepter un faux Messie. Ils ruinaient ainsi du même coup l'autorité et la sainteté du Christ, car celui-là est mauvais qui opère par la puissance du Mauvais.
Quelques jours après, Jésus leur fournit une magnifique occasion d'employer contre lui leur infernale tactique. Il se trouvait dans une maison amie, entouré d'une foule immense qui ne lui laissait, ni à lui ni à ses apôtres, le temps de prendre un peu de nourriture. Ses proches, craignant qu'il ne tombât en défaillance, s'efforcaient en vain de fendre la presse pour arriver jusqu'à lui et l'emmener, quand tout à coup on lui présenta un possédé, que le démon avait rendu sourd et muet. A l'instant, le Sauveur chassa l'esprit mauvais. Les yeux du possédé s'ouvrirent, sa langue se délia, ses mouvements redevinrent libres et réguliers. Voyant cet homme radicalement guéri, le peuple se mit à pousser des acclamations en l'honneur du prophète: « N'est- ce point vraiment le fils de David ? » s'écriait-on de toutes parts.
A ce nom de fils de David, qui désignait le Messie, les scribes et les pharisiens s'empressèrent de réaliser le pernicieux dessein qu'ils avaient conçu. Les Juifs avaient en horreur les idoles des païens, vains simulacres sous lesquels les démons se faisaient adorer. Or, parmi ces idoles, ils exécraient celle que les Philistins, leurs ennemis jurés, adoraient sous le nom de Béelzébud. Jéhovah punissait rigoureusement tout Juif qui donnait à cette idole, dont on faisait sa rivale, une marque quelconque de vénération. Pour l'avoir consultée dans un cas de maladie, Ochozias fut condamné à rester sur sa couche jusqu'à son dernier soupir. Aussi Béelzébud passait-il pour le chef des mauvais esprits, et l'on n'en parlait en Judée que dans les termes les plus méprisants. Connaissant les sentiments de leurs compatriotes, les pharisiens ne trouvèrent rien de mieux, pour rendre odieux les miracles de Jésus, que de les attribuer aux prestiges de cette idole immonde. S'insinuant dans les groupes qui applaudissaient hautement le grand thaumaturge, ils disaient mystérieusement et d'un air entendu: « Vous savez qu'un esprit mauvais le possède. C'est par la puissance de Béelzébud, le prince des démons, et non par une autre, qu'il chasse les démons. » Ils espéraient, en semant silencieusement dans le peuple cette noire calomnie, tourner les cœurs contre Jésus, sans entrer en discussion avec lui; mais quel ne fut pas leur étonnement d'entendre le Sauveur dévoiler leur trame et les confondre honteusement. Sans se départir de son calme divin, il posa une simple question de bon sens à ces pervertisseurs du peuple:
« Tout royaume divisé par la guerre civile, dit-il, court à sa ruine; toute cité, toute maison livrée à des dissensions intestines doit nécessairement périr. Si donc, comme vous le prétendez, un démon chasse un autre démon, Satan se fait la guerre à lui-même, et, dans ce cas, comment son royaume pourra-t-il subsister ? »
Et son regard interrogateur demandait une réponse, mais les pharisiens gardèrent un profond silence. Il leur posa alors une seconde question, qui mit en relief leur mauvaise foi. Faisant allusion aux exorcistes juifs qui délivraient les possédés au nom de Jéhovah:
« Si c'est par Béelzébud que je chasse les démons, demanda Jésus, par qui vos enfants les chassent-ils ? » Et comme les pharisiens restaient muets, il ajouta d'un ton sévère: « Vos enfants seront eux-mêmes vos juges au tribunal de Dieu. »
Alors profitant de leur déconvenue, il les terrassa par cet argument: « Si ce n'est point par Béelzébud que je chasse les démons », et vous en convenez par votre silence, « c'est donc par l'Esprit de Dieu. Mais si c'est par l'Esprit de Dieu, le royaume de Dieu est donc au milieu de vous. En d'autres termes: le Messie est devant vos yeux, et c'est lui qui commence à établir le règne de Dieu sur les ruines de l'empire satanique. « Lorsqu'un homme fort et bien armé, continua Jésus, garde l'entrée de sa maison, ses possessions sont en sûreté; mais s'il survient un plus fort que lui, celui-ci le renverse à ses pieds, lui enlève les armes dans lesquelles il se confiait, et s'empare de ses dépouilles. Or, pour entrer dans la maison de ce fort armé et le dépouiller de ses biens ne faut-il pas commencer par l'enchaîner lui-même ? » Ainsi fait le libérateur promis: il chasse d'abord le prince du monde et l'enchaîne au font des enfers, puis il établira son règne sur le monde affranchi de la servitude des démons.
Jésus avait non seulement réfuté la calomnie des pharisiens, mais établi clairement son empire sur les démons et sa mission de Sauveur du monde. Et les pharisiens, convaincus de perfidie, n'en persistaient pas moins dans le dessein d'entraver son action, bien qu'ils fussent obligés de voir en lui l'envoyé de Dieu. L'obstination dans le mal de ces grands criminels força le Sauveur à les condamner devant le peuple, afin de les empêcher de nuire. « Quiconque n'est pas avec moi, dit-il, est contre moi, et celui qui ne moissonne pas avec moi disperse le bon grain. » Le peuple doit donc se séparer de ces pervertisseurs. Quant au crime qu'ils viennent de commettre en attribuant à l'esprit du mal les miracles de l'Esprit divin, il dépasse toute mesure. « Tout blasphème contre le Fils de l'homme pourra être remis aux coupables; mais le blasphème contre l'Esprit- Saint ne sera remis ni en ce monde ni en l'autre. » Un miracle seul pourrait ouvrir les yeux de ces hardis contempteurs de l'Esprit-Saint, mais l'impiété satanique ne doit pas compter sur un miracle.
Et s'adressant directement à ces hommes de péché, il leur reprocha leur malice opiniâtre et toute gratitude: « Si les fruits, dit-il, c'est-à-dire mes actes, sont bons, dites que l'arbre est bon; si les fruits sont mauvais, dites que l'arbre est mauvais, car aux fruits on reconnaît l'arbre. Mais non, race de vipères, race au coeur mauvais, vous ne pouvez proférer que de mauvais propos, car la bouche parle de l'abondance du coeur. L'homme vraiment bon tire le bien du trésor de sa bonté; l'homme mauvais tire le mal de son amas d'iniquité. Mais rappelez-vous qu'au jour du jugement les hommes rendront compte même d'une parole oiseuse. Si les paroles servent à justifier, elles servent aussi à condamner. »
Ne voulant pas rester sous le coup de cette humiliante défaite et de ces reproches de mauvaise foi, les scribes et les pharisiens lui demandèrent de prouver sa mission par quelque prodige dans le ciel, alléguant pour prétexte que les prodiges opérés sur un objet terrestre n'étaient pas au-dessus des forces diaboliques; mais il ne répondit pas même à ces hypocrites. « Cette race incrédule et adultère, dit-il à la foule, demande un signe céleste. Il ne lui sera donné d'autre signe que celui du prophète Jonas. De même que le prophète Jonas demeura trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, le Fils de l'homme restera trois jours et trois nuits enseveli dans le sein de la terre. » Sa résurrection leur dira ce qu'est le Fils de l'homme « Les Ninivites se lèveront au jour du jugement pour condamner cette génération, car ils ont fait pénitence à la voix de Jonas, et il y a ici plus que Jonas. La reine du Midi se lèvera au dernier jour pour condamner cette génération, car des confins de la terre elle vint écouter la sagesse de Salomon: or, il y a ici plus que Salomon. »
Montrant alors le possédé qu'il venait de délivrer, il traça d'un mot l'histoire de la nation juive, qui échappa un instant au démon de l'idolâtrie, et se courba ensuite sous le joug d'un autre démon, l'incrédulité pharisaïque. « Quand l'esprit immonde, dit-il, est sorti d'un homme, il rôde dans les lieux arides, cherchant du repos; mais, n'en trouvant pas, il dit: Je retournerai dans la maison dont je suis sorti, et il la trouve libre, purifiée et ornée. Alors il va prendre sept autres démons plus méchants que lui, et ils entrent dans la maison. Ils y fixent leur demeure, et l'état de cet homme devient pire que le premier. Ainsi en sera-t-il de cette génération criminelle. » Et en effet, le démon de l'incrédulité règne toujours sur la race déicide.
Cette discussion tourna une fois encore à la gloire de Jésus et à la confusion de ses ennemis. La foule applaudit aux réponses victorieuses du prophète. Une femme s'écria dans un saint transport: « Bienheureuses les entrailles qui vous ont porté, et les mamelles qui vous ont allaité ! — Heureux plutôt, répondit le Sauveur ceux qui entendent la parole de Dieu et la mettent en pratique. »
En ce moment, sa Mère et ses proches qui, pendant toute cette scène, avaient dû rester au dernier rang des auditeurs, firent effort pour arriver jusqu'à lui. « Voici votre Mère et vos proches qui vous cherchent », lui fit observer un des assistants. Mais Jésus, embrassant d'un regard la foule de ses disciples et les désignant de la main, lui répondit: « Ma mère, mes frères, les voilà ! Celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère ! »
Venu sur la terre pour remplir sa mission de Sauveur, Jésus n'avait qu'une pensée dans l'esprit, un désir dans le coeur: glorifier son Père en étendant son règne sur les hommes et sauver les hommes en les attachant à la volonté de son Père. S'il combattait les pharisiens, c'est parce qu'ils mettaient obstacles à sa mission, en détournant de lui ceux qui ne pouvaient se sauver que par lui.
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CHAPITRE VI
LE RESSUSCITÉ DE NAIM
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Naïm. |
Résurrection d'un mort. |
Les disciples de Jean |
Singulière question |
Réponse inattendue |
Prophétie accomplie |
Éloge de Jean-Baptiste |
loge de Jean-BaptisteLuc., vii, 11-50. Matth., xi, 2-19 |
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La renommée de Jésus grandissait de jour en jour. En dépit des préjugés et des calomnies, le peuple commençait à croire que le prophète réaliserait les espérances de la nation. Après avoir fait régner Dieu dans les coeurs, il ferait régner Israël sur le monde. Ses miracles prouvaient la divinité de sa mission, et les pharisiens le comprenaient si bien qu'ils avaient tenté d'anéantir cette preuve en attribuant au démon les guérisons miraculeuses, et même l'expulsion des démons, ce qui est le comble de l'absurdité.
Un événement plus extraordinaire que tous les autres vint alors attirer sur le prophète l'attention de tout le pays et forcer pour ainsi dire la population à reconnaître le Messie. Vers le temps de la Pentecôte, Jésus, suivi de ses apôtres, quitta Capharnaüm pour évangéliser la basse Galilée. De nombreux pèlerins qui se rendaient à Jérusalem lui faisaient cortège. Ceux-ci accompagnaient volontiers le Maître dans ses excursions, afin de recueillir les paroles de salut qu'il semait le long des routes, comme le laboureur jette le blé dans ses sillons.
Après avoir côtoyé le lac, traversé Bethsaïde et Magdala, longé les contours verdoyants du Thabor, ils découvrirent sur les versants de l'Hermon la belle cité de Naïm. Et déjà ils montaient l'étroit sentier qui conduit à la ville, quand un convoi funèbre, se dirigeant vers le cimetière, les força de s'arrêter. Devant le cadavre porté sur une litière, un choeur de musiciens jouait des airs lugubres. Des femmes en pleurs les accompagnaient de leurs funèbres lamentations. A la suite de ce cortège venait une pauvre veuve, dont les larmes et les sanglots accusaient l'inconsolable douleur. Celui qu'on portait en terre était son unique enfant. Toute la ville, touchée de compassion, entourait cette malheureuse mère, maintenant seule au monde.
Jésus arrêta un instant son regard sur le jeune homme étendu sur le brancard, la tête découverte, le visage aussi pâle que le linceul jeté sur son corps, puis ses yeux se portèrent sur la femme éplorée qui suivait le cadavre. Son coeur s'émut de pitié: « Femme, dit-il à la pauvre mère, cessez de pleurer. » Et s'approchant du mort, il posa la main sur la litière. A ce geste, les porteurs s'arrêtèrent, le convoi suspendit sa marche, et tous les assistants, silencieux, les yeux fixés sur le prophète, se demandaient ce qui allait arriver, quand tout à coup, étendant la main vers le cadavre, Jésus s'écria d'une voix forte: « Jeune homme, je te le commande, lève-toi ! »
A l'instant, le mort se leva et se mit à parler. Jésus le prit par la main et le rendit à sa mère, devant toute la foule muette de stupeur. Chacun restait comme pétrifié à la vue d'un pareil prodige, mais bientôt à cette espèce d'épouvante succéda l'admiration poussée jusqu'au délire. Des acclamations sans fin retentirent jusqu'aux montagnes voisines en l'honneur du grand Dieu qui donne la mort et ressuscite: « Un grand prophète a surgi parmi nous, s'écriait-on de toutes parts, et Dieu enfin a visité son peuple. »
En ce jour il ne se rencontra ni scribes ni pharisiens pour attribuer à Satan la gloire de cette résurrection. Le malheureux qui l'eût osé se serait fait lapider sur place comme, un affreux blasphémateur. Celui que la multitude qualifiait de « grand prophète » éclipsait en effet par sa puissance tous les prophètes d'Israël.
Pendant le séjour du Sauveur dans la basse Galilée, Naïm devint tout naturellement son centre d'action. De toutes parts on accourait à ses prédications, car le bruit de l'incomparable prodige se répandit dans toute la Judée et les régions circonvoisines. Il parvint méme jusqu'à Jean- Baptiste dans la prison de Machéronte, où il languissait depuis plus d'une année.
Selon sa devise, Jean n'avait plus qu'à décroître pour laisser grandir le Messie d'Israël. Ses disciples, au contraire, toujours envieux, lui racontèrent d'un ton d'aigreur les merveilleux succès de Jésus, et particulièrement comment le peuple saluait en lui le Messie depuis la résurrection de Naïm. Pour eux, ajoutèrent-ils, jamais ils ne le reconnaîtraient pour le libérateur promis à leurs pères, car jamais il n'avait pris en main la cause de la nation opprimée.
Désespérant de vaincre leurs préjugés, Jean compta, pour les convertir, sur la divine influence du Sauveur. « Allez, dit-il à deux d'entre eux, trouver de nia part le prophète de Nazareth, et posez-lui cette question: Êtes-vous Celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »
Les deux envoyés arrivèrent à Naïm, où ils rencontrèrent Jésus au milieu de nombreux auditeurs. « Jean-Baptiste, répétèrent-ils naïvement, nous envoie vers vous pour vous demander si vous êtes Celui qui doit venir, ou si nous devons en attendre un autre ? » Et ils attendirent la réponse.
Il y avait en ce moment autour du Sauveur de nombreux malades implorant sa pitié, des infirmes, des paralytiques, des personnes couvertes de plaies, des sourds, des aveugles, des boiteux, des possédés. Jésus les guérit tous; puis, s'adressant aux deux disciples de Jean: « Allez dire à votre maître, s'écria-t-il, ce que vous avez vu et entendu. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés. »
Or ces faits miraculeux qu'énumérait le Sauveur, sont précisément, d'après Isaïe, les signes caractéristiques du Messie promis à Israël. « Il va venir, s'écrie le prophète, le Dieu qui doit vous sauver. Alors les yeux des aveugles s'ouvriront à la lumière, et les oreilles des sourds au son de sa voix. Alors le boiteux bondira comme le cerf, et la langue des muets se déliera. Les pauvres et les affligés tressailleront d'allégresse à la parole du Saint d'Israël '. » Une illumination subite transforma l'esprit des deux disciples, et ils virent clairement, en se rappelant la célèbre prophétie, que Jésus venait de la réaliser sous leurs yeux et de leur donner par cet acte la preuve authentique de sa mission. Leur cœur se remplit d'une joie toute divine, et ils s'empressèrent de retourner à Machéronte pour raconter à leur maître comment le prophète de Nazareth les avait convertis.
La question des deux disciples aurait pu faire croire aux malintentionnés que la foi du prisonnier d'Hérode commençait à faiblir, ce qui provoqua de la part de Jésus un admirable éloge de son saint précurseur. S'adressant aux Galiléens, il leur rappela l'enthousiasme qu'excitait dans tous les coeurs l'intrépidité et l'austérité de Jean-Baptiste. « Qu'alliez-vous donc voir au désert ? s'écria-t-il. Un roseau qui plie au moindre souffle des vents ? Un courtisan aux vêtements efféminés ? Les courtisans, on les rencontre, non au désert, mais dans le palais des rois. Qu'alliez-vous donc voir ? Un prophète, sans doute ? Oui, je vous le dis, et plus qu'un prophète, car c'est de Jean qu'il est écrit: Voici que j'envoie mon ange devant ta face pour te préparer les voies. En vérité, je vous l'affirme, de tous les enfants des hommes, il n'en est point de plus grand que Jean-Baptiste et cependant le plus petit dans le royaume des cieux le surpassse en dignité. » Si grand qu'il soit, Jean appartient à l'ancienne alliance. Il n'a pu qu'annoncer le royaume nouveau des enfants de Dieu, « mais depuis qu'il a parlé, la foule se presse pour y entrer, et les courageux le prennent d'assaut » .
En rappelant aux Juifs le rôle du précurseur, Jésus se donnait clairement comme le Messie attendu. « La Loi et les prophètes, ajouta-t-il, l'ont annoncé et préfiguré: Jean lui a ouvert la voie, marchant devant lui, comme Élie marchera devant le Seigneur à la fin des temps. Entendez et comprenez, vous qui avez des oreilles pour entendre. »
Les gens du peuple et les publicains, baptisés par Jean- Baptiste, comprirent la leçon du Sauveur et glorifièrent le Dieu de miséricorde, tandis que les pharisiens et les docteurs méprisèrent les appels de Jésus comme ils avaient méprisé le baptême du précurseur. Satisfaits d'eux-mêmes, ces orgueilleux censeurs ne trouvaient chez les autres que des vices à flétrir, des scandales à condamner. Jésus les démasqua devant toute l'assemblée.
« Savez-vous, dit-il, à qui ressemblent certains hommes de cette génération ? A des enfants assis sur la place, et jouant, comme ils disent, aux noces ou aux funérailles. « Nous avons joué de la flûte, crient-ils à leurs compagnons, « et vous n'avez pas dansé; nous avons chanté des chants « lugubres, et vous n'avez pas pleuré. » Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils disent; C'est un possédé du démon. Le Fils de l'homme mange et boit comme les autres, et ils disent: C'est un homme de bonne chère, un buveur de vin, un ami des publicains et des pécheurs. »
Ainsi jugent les fous et les pervers; mais, conclut le Sauveur, les fils de la sagesse la comprennent et la glorifient: vérité d'expérience qu'une scène de sublime simplicité vint aussitôt justifier.
Parmi les pharisiens, on en rencontrait qui, moins passionnés que les autres, suspendaient leur jugement au sujet de Jésus de Nazareth. Sa doctrine contrariait leurs idées et leurs sentiments, mais ils ne pouvaient s'empêcher de reconnaître que, dans toutes les discussions, cet étrange docteur fermait la bouche à ses ennemis. D'ailleurs, ses nombreux miracles leur paraissaient mériter une certaine attention: il est difficile de passer indifférent à côté d'un homme qui ressuscite les morts. C'était l'opinion d'un riche pharisien, nommé Simon. Désireux de connaître à fond ce Jésus, acclamé par le peuple comme un prophète, vilipendé par les docteurs comme un détracteur de Moïse , il l'engagea un jour à dîner chez lui.
Toujours à la recherche des pécheurs, Jésus saisissait volontiers l'occasion de les éclairer et de les convertir. Il accepta de bonne grâce l'invitation du pharisien Simon, comme il avait accepté celle du publicain Matthieu.
Simon l'accueillit poliment, mais froidement, en homme qui connaît son importance, et ne pourrait sans rougir se familiariser avec un inférieur, un compagnon des bateliers du lac, un ami des publicains et autres gens de rien. Aucun serviteur ne se présenta pour laver les pieds de l'invité, ou parfumer ses cheveux. Simon omit même de lui donner le baiser traditionnel avec lequel on saluait les hôtes de distinction. Ce manque d'égard n'échappa point au Sauveur, mais, toujours calme et digne, il se mit à table avec les autres convives.
Pendant le repas, les conversations commençaient à s'animer, quand lin incident inattendu attira l'attention des invités et des curieux qui, selon la coutume de l'Orient, circulaient dans la salle du banquet.
En ce temps-là vivait, aux environs de Naïm, une femme juive que ses désordres rendaient tristement célèbre. On l'appelait Marie, mais elle portait généralement le surnom de Madeleine, du nom de Magdala, la riante bourgade qu'elle habitait sur les bords du lac. Originaire de Béthanie en Judée, elle y demeurait d'abord avec son frère Lazare et sa soeur Marthe; mais, cédant à l'entraînement des passions elle les avait quittés pour se mettre à l'abri de leurs re proches. Jésus connaissait la conduite de la pécheresse, car, lors de ses pèlerinages au temple, il recevait l'hospitalité à Béthanie, dans la maison de Lazare et de Marthe. Souvent il avait gémi avec eux sur les égarements de leur pauvre soeur, et néanmoins il leur disait d'espérer. Un jour, la malheureuse, tourmentée par de mauvais esprits, se mêla aux foules qui entouraient Jésus. A peine l'eût-elle aperçu que son âme subit une transformation complète. Sept démons qui la possédaient s'enfuirent loin d'elle, et de tous les sentiments qui l'agitaient depuis longtemps, il ne resta dans son coeur qu'un vif et profond repentir.
Depuis ce moment, Marie brûlait du désir de se jeter aux pieds du divin Maître, de lui témoigner sa reconnaissance et d'implorer le pardon de ses fautes. Apprenant qu'il dînait chez le pharisien Simon, elle ne craignit pas de pénétrer dans la salle du festin. Tout à coup les convives, stupéfaits, virent apparaître la pécheresse de Magdala, non plus la fière et orgueilleuse Marie, mais une humble pénitente, les yeux pleins de larmes. Elle s'avançait, tenant en main un vase d'albâtre, rempli de parfums précieux.
Tous les yeux se fixèrent sur elle, et chacun se demandait ce que venait faire cette courtisane dans la maison de l'austère pharisien. Marie se dirigea vers Jésus, et se jeta, en sanglotant, aux pieds de son libérateur. Longtemps elle les tint embrassés et les arrosa de ses larmes; puis, les ayant essuyés de ses cheveux, elle les oignit des parfums odoriférants qu'elle avait apportés. Tout entière à son acte d'amour, elle ne pensait nullement aux personnes qui l'entouraient, ni aux pensées que pouvait suggérer l'étrangeté de sa conduite.
Cependant les convives contemplaient cette scène avec un étonnement qui ne cherchait point à se dissimuler. Quant à Simon, un sourire de mépris errait sur ses lèvres « Si cet homme était un prophète, disait-il, il saurait que la femme qui le touche n'est qu'une indigne pécheresse; et, s'il le sait, ignore-t-il que nos Livres sacrés comparent à la boue ces créatures souillées ?
A peine le rigide pharisien eut-il conçu ces pensées dans son esprit que jésus l'interpella:
« Simon, j'ai quelque chose à vous dire.
-- Maître, parlez.
— Un créancier avait deux débiteurs: l'un lui devait cinq cents deniers, l'autre cinquante. Comme ils n'avaient pas de quoi payer, il remit à chacun sa dette. A votre avis, lequel des deux l'aimera davantage ?
— Celui-là, je pense, répondit Simon, à qui l'on a remis la plus forte somme.
— Vous avez bien jugé. Maintenant, Simon, reprit Jésus, voyez cette femme, — et de la main il désignait la pécheresse. Quand je suis entré dans votre maison, vous ne m'avez point lavé les pieds; elle, au contraire, les a lavés de ses larmes, et essuyés avec ses cheveux. Vous ne m'avez pas donné le baiser de paix; elle, depuis son entrée dans cette salle, n'a cessé d'embrasser mes pieds. Vous ne m'avez point parfumé la tête: elle a répandu sur mes pieds des parfums précieux.
Simon, un peu vexé de ce parallèle peu flatteur pour lui, se demandait où le prophète voulait en venir. Jésus lui appliqua l'apologue des deux débiteurs et du créancier. Marie a beaucoup péché sans doute, mais elle a tant pleuré ses fautes que ses larmes de repentir et d'amour lui ont obtenu la remise de sa dette. « Ses péchés, dit-il, lui ont été remis, parce qu'elle a beaucoup aimés celui qu'elle avait offensé. Le pharisien ne doit donc pas se scandaliser de la/ voir aux pieds de Jésus: c'est la débitrice qui vient remercier son créancier. Il n'est pas étonnant, d'ailleurs, que la pécheresse Marie manifeste à celui-ci des sentiments d'affection que n'éprouve pas le juste Simon, car celui qui se croit sans péché n'a point à remercier d'un pardon dont il pense n'avoir nullement besoin Jésus forçait ainsi l'orgueilleux pharisien à reconnaître qu'il avait moins d'amour pour Dieu que la pauvre pécheresse de Magdala. Celle-ci, bien que purifiée par ses larmes, implorait toujours son pardon. Se tournant vers elle, il lui dit avec bonté: « Vos péchés vous sont remis. »
Les convives, muets d'étonnements, se regardaient les uns les autres. « Quel est donc cet homme, se disaient-ils en eux-mêmes, qui s'arroge même le pouvoir de remettre les péchés ? » Ils savaient bien que Dieu seul peut remettre les péchés, mais aucun d'eux n'eut le courage ou d'accuser Jésus de blasphème, ou de confesser sa divinité.
Quant à l'humble pénitente, il la congédia par ces paroles qui la firent tressaillir d'une sainte joie: « Allez en paix, votre foi vous a sauvée. » La foi avait allumé l'amour dans son coeur; l'amour lui inspira la résolution de se consacrer entièrement au service du bon Maître. Des femmes généreuses, Jeanne, femme de Chusa, intendant d'Hérode, Suzanna et plusieurs autres qui devaient à Jésus leur guérison ou la délivrance du mauvais esprit, le suivaient dans ses voyages et pourvoyaient à tous ses besoins. Marie s'unit à ces servantes dévouées, trop heureuse de s'attacher aux pas de Celui qu'elle suivra désormais jusqu'au Calvaire. Et de siècle en siècle, entraînées par l'exemple de Marie de Magdala, des millions d'âmes déchues iront, comme elle, implorer aux pieds de Jésus le pardon de leurs fautes. La pénitence, comme l'innocence, peuplera le royaume des cieux.
Après les incidents de Naïm, le Sauveur reprit sa course évangélique à travers la Galilée. Pendant plusieurs mois il parcourut les villes et les villages, prêchant partout le royaume de Dieu, jusqu'au moment où les chaleurs de l'été l'obligèrent de rentrer à Capharnaüm.
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Références |
4 Lr., xxxv, 4-6. - xxix, 19.
5. Cui minus dimittitur, minus diligit. (Luc., vu, 47.) |
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