LIVRE TROISIÈME
LE MESSIE EN ISRAEL
CHAPITRE I
JÉSUS A JÉRUSALEM
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Le Messie et les Juifs |
La fête de Pâques |
Les vendeurs chassés du temple |
Le pharisien Nicodème |
Son entretien nocturne avec Jésus |
Le baptême et la rédemption. (Joan., u, 13-25; In, 1-21.) |
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En inaugurant sa mission de salut au milieu des hommes, Jésus savait parfaitement qu'il allait au-devant de la contradiction, et que la plupart de ses compatriotes refuseraient de le recevoir.
Il devait se présenter à eux comme le Fils de Dieu, le Verbe fait chair, la Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, et les Juifs ne voyaient en lui qu'un ouvrier de Nazareth, fils du charpentier Joseph.
Jean-Baptiste avait frayé les voies au Messie et annoncé son avènement, mais à part les quelques Galiléens éclairés par le prédicateur du Jourdain, personne ne soupçonnait que Jésus de Nazareth pût être ce Messie si hautement glorifié.
D'ailleurs la doctrine du nouveau prophète allait contrarier toutes les idées et les espérances des Juifs. Ils attendaient le libérateur d'Israël, et Jésus venait à eux comme le Sauveur du monde entier. Sa mission ne consistait pas à restaurer le royaume de David, mais à fonder un empire nouveau dans lequel entreraient tous les peuples. Et cet empire universel s'appellerait le royaume de Dieu, parce que le Dieu de justice et d'amour y régnerait sur toutes les âmes, sur cette terre d'abord, et plus tard dans les cieux.
Ce secret divin, Jésus voulait le révéler à tous, avec assez de clarté pour attirer à lui les hommes de bonne foi, assez d'ombre et de mystère pour éloigner ceux qui ferment volontairement les yeux à la lumière. Vu les préjugés d'Israël et les passions des sectaires, il devait naturellement s'attendre aux mépris, aux contradictions, aux violences, à la mort même, mais tout cela entrait dans le plan qu'il avait conçu pour opérer le salut du monde.
Pressé de réaliser ce plan d'amour, il ne demeura que peu de jours à Carpharnaüm, assez de temps cependant pour s'assurer par des prodiges le respect et la vénération des habitants. Alors, pour entrer en communication avec tout le peuple, il résolut de visiter, dans une campagne rapide, la capitale et les provinces.
La fête de Pâques approchait: de tous côtés les pèlerins se rendaient à la ville sainte pour y offrir les sacrifices accoutumés. Jésus se joignit aux caravanes avec ses disciples. En arrivant à Jérusalem, il la trouva encombrée d'un million d'étrangers qui se préparaient aux solennités pascales. Les uns se livraient aux purifications légales; les autres établissaient leurs tentes sur les hauteurs; les chefs de famille se procuraient les agneaux qu'on devait immoler et manger en mémoire de la sortie d'Égypte. Nul ne se doutait que le véritable Agneau, dont le sang les délivrerait d'une captivité plus terrible que celle de l'Égypte, vivait au milieu d'eux et participerait à la fête.
Cependant un acte étrange de Jésus attira bientôt sur lui l'attention des foules. Il y avait dans le temple une première enceinte, qu'on appelait le parvis des Gentils. Là se réunissaient, à l'heure des sacrifices, les païens et les prosélytes venus à Jérusalem pour adorer le Dieu des Juifs. Or, des coutumes abusives et vraiment sacrilèges avaient, grâce à la complicité des prêtres, transformé ce parvis en véritable marché. On y vendait le vin, l'huile, le sel, les colombes , les agneaux, et tous les objets requis pour les sacrifices. Installés à leurs comptoirs, des changeurs procuraient aux étrangers la monnaie juive, seule en usage dans le temple. On conversait et discutait dans ce lieu saint comme sur une place publique.
Indigné de voir ainsi profaner la maison de Dieu, Jésus s'approcha des marchands et leur reprocha vivement ce scandaleux trafic, qui outrageait la majesté de Jéhovah en même temps qu'il troublait le recueillement des pèlerins. Il les somma sans retard de se retirer hors du parvis sacré; mais ceux-ci, s'autorisant de la coutume, refusèrent d'obéir à ses injonctions. Alors, enflammé d'une sainte colère, il se fit un fouet avec des cordes, chassa devant lui les boeufs et les brebis avec leurs maîtres, renversa les tables et les comptoirs sur lesquels s'étalaient les marchandises et l'argent des changeurs, puis, s'adressant à ceux qui vendaient des colombes, il leur cria d'un ton qui ne souffrait point de réplique: « Enlevez tout cela d'ici, et ne faites pas de la maison de mon Père un marché où l'on trafique. »
Un feu divin brillait dans son regard; la majesté d'un Dieu resplendissait sur sa face; sa parole avait l'accent de l'autorité suprême, et l'on sentait que dans ce temple, qu'il appelait la maison de son Père, il était vraiment chez lui (1). Aussi les marchands, épouvantés, disparurent-ils à l'instant sans faire aucune opposition. Les disciples eux-mêmes, fascinés et stupéfaits, se rappelaient la parole de David:
« Le zèle de votre maison me dévore », et instinctivement l'appliquaient à leur Maître.
Le peuple applaudit à cet acte d'énergie et de justice, mais les pharisiens, prêtres et docteurs, se demandèrent de quel droit cet audacieux Galiléen commandait dans le temple et se permettait de condamner des usages autorisés par le Sanhédrin. N'osant blâmer devant la foule la répression d'un abus qui indignait les vrais Israélites, ils reprochèrent à Jésus d'usurper un mandat dont personne ne l'avait officiellement investi.
« Si vous vous croyez chargé d'une mission extraordinaire, lui dirent-ils, par quel signe authentique prouvez- vous cette mission d'en haut ? »
C'étaient ces orgueilleux pharisiens qui grinçaient des dents aux prédications de Jean-Baptiste. Jésus connaissait leur mauvais vouloir et leurs desseins homicides. Ils lui demandaient de prouver sa mission par un prodige; il leur répondit par une allusion au déicide qu'ils allaient commettre et au miracle de la résurrection:
« Détruisez ce temple, dit-il en parlant du temple de son corps, et je le rebâtirai en trois jours.
— Comment ! s'écrièrent-ils, on a mis quarante-six ans à reconstruire cet édifice, et vous parlez de le rebâtir en trois jours »
Ils se méprenaient sur la pensée du Maître, mais ils la comprendront plus tard à la lumière des événements. Pour le moment, ils le quittèrent en jetant sur lui des regards de haine et de vengeance. Le défi jeté aux Juifs par le Sauveur resta également une énigme pour les disciples, mais quand Jésus crucifié ressuscita d'entre les morts ils se rappelèrent cette prédiction, et crurent d'autant plus au grand miracle que leur Maître l'avait prophétisé.
Jésus demeura dans la ville sainte durant les huit jours des fêtes pascales, et il y opéra devant tout le peuple des prodiges si éclatants que beaucoup reconnurent en lui le Messie promis à Israël. Mais il appréciait trop bien les passions et les préjugés des Juifs pour croire que ces premières impressions seraient durables.
Toutefois certains chefs de la synagogue, captivés par ce puissant thaumaturge, désiraient vivement se renseigner sur sa personne et sa doctrine. L'un d'eux, nommé Nicodème, pharisien, docteur, membre du grand Conseil, personnage très considéré à Jérusalem à cause de sa position autant que de son savoir, cherchait l'occasion de s'entretenir avec l'homme de Dieu; mais n'osant, par crainte de ses collègues, se rendre ostensiblement près de lui, il alla le trouver pendant la nuit. Ayant entendu parler du royaume de Dieu que le Messie devait rétablir, il pria le nouveau prophète de le renseigner sur la nature de ce royaume et sur les conditions requises pour y être admis.
« Maître, dit-il, veuillez m'éclairer, car nous savons que vous venez de la part de Dieu: nul en effet ne peut opérer les prodiges que vous opérez si Dieu ne lui communique sa puissance.
-- En vérité, en vérité, je vous le dis, nul ne peut entrer dans le royaume de Dieu, s'il ne naît une seconde fois.
— Naître une seconde fois ! dit le docteur en souriant, est-ce qu'un vieillard doit rentrer dans le sein de sa mère pour en sortir de nouveau ?
-- En vérité, en vérité, répéta Jésus, nul ne peut entrer dans le royaume de Dieu, s'il ne renaît de l'eau et de l'Esprit. »
Et il expliqua au Juif qu'il s'agissait d'une naissance spirituelle. Dépouillée de la vie divine par le péché d'origine, l'âme renaît à la vie par la grâce de l'Esprit-Saint et la vertu de l'eau baptismale. « L'homme né de l'homme ne possède que la vie naturelle: l'âme, pénétrée de l'Esprit de Dieu, possède une vie spirituelle et divine. Donc, ajouta-t-il, ne vous étonnez pas de m'entendre dire qu'il faut naître une seconde fois. »
Écrasé par cette sublime révélation, Nicodème aurait voulu comprendre comment l'Esprit-Saint agit sur les âmes.
« Comme le vent souffle où bon lui plaît et signale sa présence par ses bruissements, sans que vous sachiez ni d'où il vient ni où il va; de même l'Esprit transforme l'âme, sans que vous perceviez sa mystérieuse influence.
— Mais enfin, demanda Nicodème, cette régénération de l'âme par l'Esprit, est-elle possible ?
— Comment ! répliqua Jésus, vous êtes maître en Israël, et 'vous ignorez cette merveille, tant de fois prédite par les prophètes ? Vous n'avez pas lu dans Ézéchiel cette prédiction formelle: « Je répandrai sur vous une eau purifiante qui vous lavera de toutes vos souillures; je vous « donnerai un coeur nouveau et je répandrai mon Esprit « en vous. — En vérité, en vérité, je vous l'affirme, ajouta le Sauveur, nous vous disons ce que nous savons de science certaine, nous attestons ce que nous avons vu de nos yeux. Si vous n'ajoutez pas foi à mon témoignage quand je vous parle du mystère des âmes, comment pourrez-vous me croire quand je vous révélerai les mystères de Dieu ? »
Subjugué par l'autorité du Maître, Nicodème cessa de discuter, prêt à recevoir docilement les oracles qui allaient sortir de sa bouche. Avant de commencer, le Sauveur lui fit observer que seul le Fils de l'homme, descendu du ciel, peut connaître et communiquer à l'homme les secrets de Dieu; puis il lui découvrit tout le plan de la rédemption.
« Quand les Israélites erraient au désert, dit-il, pour guérir les morsures des serpents, Moïse éleva dans les airs le serpent d'airain: ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé entre ciel et terre pour guérir la blessure du péché. Tous ceux qui jetteront sur lui un regard de foi ne périront pas mais posséderont la vie éternelle. Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, précisément afin que ceux qui croiront en lui ne périssent pas, mais jouissent de la vie éternelle. Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour le sauver. Celui qui croit au Fils unique de Dieu, n'a donc pas à craindre son jugement, mais celui qui refuse de croire en lui se condamne lui-même, car s'il rejette la lumière et lui préfère les ténèbres, c'est parce que ses oeuvres sont mauvaises. Le malfaiteur liait la lumière et fuit l'éclat de ses rayons, parce que la lumière met au jour ses iniquités. L'homme de bien, au contraire, aime la lumière, parce que la lumière fait resplendir des oeuvres dont il n'a point à rougir devant Dieu. »
Nicodème écoutait dans un saint ravissement le prophète de Nazareth lui révélant la vérité sur sa personne divine, sur son oeuvre rédemptrice, sur le salut du monde. Sans comprendre encore toute la portée de ces célestes communications, il voyait déjà comme l'ombre de la croix se dessiner dans le lointain, et le Fils de l'homme, qui lui parlait, guérir du haut de cette croix les victimes du serpent infernal. Dès ce moment il considéra Jésus comme le Maître suprême, et il lui resta fidèle. Il était de ceux qui font le bien, et n'ont aucun intérêt à fuir la lumière. Quand les hommes de ténèbres conspireront contre le Sauveur, Nicodème se souviendra de la nuit mémorable passée près du Fils de l'homme, et ne craindra pas de se proclamer ouvertement son disciple et son défenseur.
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Références |
-1- Igneum quiddam asque sidereum radiabat ex oculis ejus, et divinitatis majestas lucebat in facie Jérôme). Origène considère cette expulsion des vendeurs comme un des plus grands miracles du Christ.
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CHAPITRE II
EMPRISONNEMENT DE JEAN-BAPTISTE
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Jésus en Judée |
Les disciples de Jean |
Son dernier témoignage |
Hérode et Hérodiade |
Non licct |
Le cachot de Machéronte. (Joan., ni, 22-36.) |
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Après les fêtes de Pâques, Jésus sortit de Jérusalem et se dirigea vers le Jourdain. Durant plusieurs mois il parcourut avec ses disciples les campagnes de l'ancienne tribu de Juda. Attirées par les éloges dont Jean-Paptiste avait comblé le nouveau prophète, les foules accouraient pour l'entendre et recevoir son baptême. Et il administrait ce sacrement de l'eau et de l'Esprit à tous ceux qui voulaient entrer dans le royaume de Dieu.
Jean continuait néanmoins son rôle de précurseur. Ayant quitté la station de Béthanie , il baptisait sur l'autre rive du Jourdain, dans un endroit appelé /Enon. Fidèle à sa mission, il ne cessait de pousser ses disciples et ses nombreux auditeurs vers Jésus, le vrai Messie d'Israël, dont il n'était, lui, que l'humble serviteur. Naturellement les multitudes suivirent ses recommandations et s'attachèrent au nouveau Maître.
Certains amis passionnés du saint précurseur ne purent supporter qu'on l'abandonnât pour suivre le prophète de Nazareth. Ils se prirent un jour de querelle avec les disciples de Jésus au sujet de l'excellence respective des deux baptêmes. Pour trancher le différend, ils s'adressèrent à Jean lui-même, et lui dénoncèrent le Sauveur comme un rival, un usurpateur de sa gloire et de ses droits.
« Maître, dirent-ils, cet homme qui se trouvait avec vous au delà du Jourdain, et à qui vous rendiez de si beaux témoignages, voilà qu'il baptise maintenant comme vous et entraîne tout le peuple à sa suite. »
Mais l'homme sanctifié dès avant sa naissance ne connaissait ni l'envie ni la vaine gloire. Il fit à ses disciples cette admirable réponse:
« La créature n'a en propre et ne doit réclamer pour elle que ce que Dieu lui a donné. Or ne vous ai-je pas dit que je ne suis pas le Christ, mais simplement le précurseur chargé de lui préparer les voies ? »
Et comme les disciples paraissaient étonnés de le voir se réjouir en apprenant les succès de Jésus, il leur ouvrit son noble coeur:
« Le Christ, c'est l'époux, dit-il; cette foule qui s'empresse autour de lui, c'est son épouse. Or, au jour des noces, l'ami de l'époux se tient à ses côtés, exécute ses ordres, et se réjouit en le voyant heureux. Voilà pourquoi ma joie est aujourd'hui complète. Du reste, ajouta-t-il, mon rôle est fini. Il faut qu'il grandisse et que je diminue. Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous. Le témoin de la terre répète dans un langage terrestre ce qu'on lui a communiqué; le témoin venu du ciel atteste avec une autorité sans égale ce qu'il a vu et entendu. »
Jean ne pouvait mieux dire pour décider ses obstinés disciples à le quitter pour s'attacher à Jésus, le Maître descendu du ciel pour enseigner des vérités puisées dans le sein de Dieu. « On ne croit pas en lui ! s'écria-t-il, et cependant croire en lui c'est rendre hommage à la véracité divine, car, venant de Dieu, il ne peut parler que le langage de Dieu. Dieu ne lui a pas communiqué son Esprit avec mesure, mais dans toute sa plénitude. » En terminant son discours, Jean appela Jésus le Fils bien-aimé du Père et déclara qu'il avait reçu du Père un pouvoir absolu. Par conséquent, dit-il « celui qui croit au Fils, a la vie éternelle; l'incrédule, au contraire, non seulement n'aura pas la vie, mais la colère de Dieu planera éternellement sur lui ».
Tels furent les derniers accents de cette grande voix qui, depuis un an, retentissait sur les bords du Jourdain, annonçant le Sauveur. Sa mission remplie, Jean disparut tout à coup par suite d'un crime. Dieu voulut qu'après avoir introduit son Fils dans le monde, le saint précurseur lui montrât le chemin par lequel il devait en sortir.
En ce temps-là, le tétrarque de la Galilée et de la Pérée, Hérode Antipas, révoltait tous ses sujets par les scandales de sa conduite. Fils d'Hérode le Grand, il avait hérité de sa politique astucieuse et de ses ignobles passions. L'année précédente, dans un voyage à Rome, entrepris pour capter les bonnes grâces de l'empereur Tibère, il s'était arrêté quelque temps chez Philippe, un de ses frères qui, exclu de l'héritage paternel, vivait dans la retraite avec sa femme Hérodiade. Bien que celle-ci fût sa nièce, Hérode se laissa captiver par les charmes de son esprit et de sa beauté, et lui promit de l'épouser après avoir répudié sa femme légitime. Hérodiade, ne trouvant pas dans son obscurité de quoi satisfaire son ambition, consentit à ce pacte infâme.
A Rome, le tétrarque courtisan n'eut pas de peine à conquérir les faveurs impériales. Il fit hommage à Tibère d'une ville magnifique qu'il construisait sur les bords du lac de Galilée, et que le vil flatteur proposa d'appeler Tibériade. Sûr de la protection de l'empereur, il revint alors dans sa capitale et se disposait à renvoyer son épouse pour faire place à la criminelle Hérodiade, quand l'épouse sacrifiée, mise au courant de l'intrigue, s'enfuit chez son père, le roi Arétas, dont la principauté touchait à celle d'Hérode.
Débarrassée de sa victime, le roi de Galilée fit venir Hérodiade à la cour et l'épousa publiquement, au mépris de toutes les lois et au grand scandale des Juifs. On vit les époux adultères affronter les regards du public à la dédicace solennelle de Tibériade, puis traverser la Pérée pour célébrer, au château de Machéronte, de nouvelles fêtes à l'occasion de leur mariage.
Jean-Baptiste se trouvait alors à ./Enon. Il ne put voir la loi de Dieu outrageusement violée devant tout le peuple sans frémir d'indignation. En vrai prophète du Seigneur, sans s'inquiéter des colères d'Hérode il se présenta comme Élie devant le prince adultère et lui reprocha en face son crime et ses scandales: « Roi, lui dit-il, il ne vous est point permis de prendre la femme de votre frère. »
Incapable de maîtriser ses passions, Hérode chercha le moyen d'imposer silence à cet audacieux censeur, dont il craignait l'ascendant sur le peuple. Comme les pharisiens de Jérusalem détestaient Jean-Baptiste, méprisaient son baptême et le qualifiaient même de démoniaque, le prince débauché s'entendit avec certains d'entre eux pour faire disparaître leur ennemi commun. On l'accusa de troubler tout le pays, de soulever le peuple contre les princes et les docteurs; puis des hommes apostés par Hérode et ses complices pharisiens, se saisirent du prophète sur le territoire juif où il s'était réfugié, le transportèrent au de-là du Jourdain et le livrèrent au roi, qui le fit incarcérer dans son château de Machéronte.
Ainsi disparut le fidèle précurseur de Jésus; après avoir précédé dans sa mission de salut, il le précéda en prison, et bientôt au martyre.
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CHAPITRE III
LA SAMARITAINE
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Jésus en Samarie |
Le puits de Jacob |
Une femme de Sichem |
Son entretien avec Jésus |
Sa conversion |
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Semeurs et moissonneurs |
Les gens de Sichem. (ban., iv, 1-45.) |
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Depuis plusieurs mois, Jésus évangélisait avec succès les campagnes de la Judée, de sorte que les pharisiens apprirent, non sans irritation, que le prophète de Nazareth remplaçait sur les bords du Jourdain le prisonnier d'Hérode, et comptait plus de disciples que Jean lui-même. Cédant à leur basse jalousie, les scribes de Jérusalem complotaient déjà en secret contre le Sauveur, mais comme son heure n'était point venue, Jésus résolut d'éviter leurs embûches en regagnant la Galilée.
Deux routes s'ouvraient devant lui: l'une suivait la rive gauche du Jourdain, l'autre traversait la Samarie. Pour éviter tout contact avec les Samaritains, les Juifs prenaient ordinairement la première; Jésus, au contraire, se dirigea vers la Samarie, car l'Esprit lui montrait dans cette province des âmes préparées à recevoir la bonne nouvelle.
Le territoire de la Samarie s'étendait de la Méditerranée au Jourdain et séparait ainsi la Judée de la Galilée: contrée magnifique où l'oeil n'apercevait que des montagnes couvertes de forêts, des coteaux plantés de vignes et d'oliviers, des vallons pleins d'ombrages, des champs et des prairies d'une merveilleuse fertilité. Malheureusement ce beau pays était depuis mille ans le théâtre du schisme et de l'idolâtrie. Quand Jéroboam sépara de Juda les dix tribus rebelles, la Samarie devint le centre du royaume schismatique d'Israël. Le peuple cessa d'aller à Jérusalem offrir des sacrifices à Jéhovah; les rois élevèrent même des autels aux plus abominables idoles, jusqu'au jour où les Assyriens, conduits par un Dieu vengeur, dévastèrent le pays et en transportèrent les habitants sur les rives de l'Euphrate. Les colons étrangers qui vinrent repeupler la Samarie mêlèrent leurs superstitions aux rites mosaïques et rejetèrent, avec les traditions nationales des Juifs, tous les écrits des prophètes sauf le livre de Moïse.
Depuis ce temps, le Juif fidèle évitait toute relation avec les Samaritains. La race d'Abraham ne pouvait pactiser avec les restes de l'idolâtrie étrangère. Quand un homme de Juda devait se rendre en Galilée, il suivait la route beaucoup plus longue du Jourdain, pour n'avoir point à traverser les villes et villages des Samaritains. S'il se voyait forcé de mettre le pied sur le territoire maudit, jamais il ne réclamait l'hospitalité ni le plus léger service de ces faux frères, qu'il fuyait à l'égal des lépreux ou des pestiférés.
Étrangers aux préjugés de ses compatriotes, Jésus rejoignit avec quelques-uns de ses disciples la grande route de Jérusalem à Nazareth par la Samarie. Bientôt il arriva à Béthel, là où Jéhovah promit à Jacob de multiplier sa race comme le sable de la mer. Quelques heures plus tard, il passa près de Silo, où l'arche d'alliance, figure du Messie, demeura pendant trois siècles Enfin, après une nouvelle étape de quatre lieues, il s'arrêta dans une vallée que l'Écriture appelle la Vallée illustre. C'est dans cette vallée des grands souvenirs que le patriarche Abraham, venant de Mésopotamie, planta sa tente et dressa le premier autel à Jéhovah; c'est là que lui et ses fils conduisaient leurs troupeaux. Le champ que foulait le Sauveur s'appelait encore le champ de Jacob.
Or sur cette terre des patriarches, d'où Jésus pouvait voir la ville de Sichem et le temple schismatique du mont Garizim, se trouvait un puits creusé par Jacob pour les besoins de sa famille et de ses troupeaux. Le divin Maître, fatigué par une longue marche sous les rayons d'un soleil brûlant, s'assit sur la margelle de ce puits, pour prendre un peu de repos pendant que ses disciples allaient à Sichem acheter des vivres. Il était alors midi, et il attendait, en priant son Père, le retour de ses compagnons, quand une femme sortit d'une habitation voisine et vint puiser de l'eau à la fontaine.
Or c'était pour cette femme étrangère que Jésus, conduit par le divin Esprit, traversait, contrairement aux usages de sa nation, les terres des Samaritains. L'inconnue arrêta un instant son regard sur l'étranger, et le reconnaissant aussitôt pour un habitant de la Judée, elle se mit en devoir de remplir son vase sans prononcer une seule parole. Mais Jésus lui parla le premier:
« Femme, dit-il, donnez-moi à boire.
— Comment ! répondit-elle avec surprise, vous êtes Juif, et vous me demandez à boire, à moi qui suis Samaritaine ! Vous avez donc oublié que les Juifs ne veulent avoir aucune relation avec les Samaritains ? »
Au lieu de la suivre sur ce terrain épineux, d'une voix douce et véritablement inspirée, Jésus la transporta dans la région surnaturelle dont il désirait lui faire connaître les merveilles.
« O femme, si vous connaissiez le don que Dieu veut faire aux hommes, et quel est celui qui vous demande à boire, sans nul doute vous lui feriez la même demande, et il vous donnerait, lui, de l'eau vive.
— Seigneur, vous n'avez point de vase pour puiser de l'eau, et vous voyez que ce puits est profond: d'où tirerez- vous, je vous prie, cette eau vive dont vous parlez ? Seriez- vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits après s'y être désaltéré avec ses fils et ses troupeaux ?
— Femme, continua Jésus, planant toujours au-dessus des idées matérielles, celui qui boit de l'eau de ce puits aura encore soif; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai sera désaltéré pour toujours. Cette eau sera en lui comme une source éternellement jaillissante. »
La Samaritaine écoutait, sans en comprendre la portée, les paroles étranges qui frappaient son oreille; cependant l'attitude, la dignité, l'autorité surhumaine de l'étranger, faisaient sur elle une impression dont elle ne pouvait se rendre compte. Cédant au désir de posséder cette eau que Jésus avait appelée un don de Dieu, elle s'écria: « Seigneur, donnez-moi donc de cette eau afin que je n'aie plus soif, et que je ne vienne plus puiser à cette fontaine. »
Le moment était venu de frapper un grand coup. Feignant de vouloir communiquer ses dons à tous ceux qu'elle aimait, Jésus lui dit:
« Allez chercher votre mari, et ramenez-le-moi.
— Seigneur, répondit-elle, je n'ai point de mari.
— Vous dites bien, répliqua Jésus d'un ton grave, vous n'avez point de mari; vous en avez eu cinq, et l'homme avec qui vous vivez maintenant n'est point votre mari.
— Seigneur, s'écria la Samaritaine éperdue, je vois clairement que vous êtes un prophète ! »
Au lieu de s'irriter contre l'étranger qui lisait ainsi dans son âme des secrets qui la faisaient rougir, la pauvre pécheresse s'éprit pour lui d'un vif sentiment d'admiration. Ses yeux s'ouvraient à la lumière; aussi, devinant dans son mystérieux interlocuteur un homme inspiré de Dieu, s'empressa-t-elle de le consulter sur la question capitale qui divisait depuis des siècles les Juifs et les Samaritains:
« Nos pères, dit-elle, en étendant les mains vers le Garizim, ont toujours adoré Jéhovah sur cette montagne, et vous dites, vous autres Juifs, que Jérusalem est la ville sainte de l'adoration et du sacrifice.
— Femme, répondit Jésus, croyez-moi, voici que l'heure va sonner où vous n'adorerez le Père ni sur cette montagne ni dans le temple de Jérusalem. Jusqu'ici vous adoriez un Dieu que vous ne connaissiez pas; nous, nous connaissons Jéhovah et le culte qu'il faut lui rendre. Il est très vrai que des Juifs viendra le salut; mais, je vous le répète, bientôt aussi viendra le jour, ou plutôt il est déjà venu, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. C'est là ce que veut le Père, car Dieu est Esprit, et il veut qu'on l'adore en esprit et en vérité. »
Cette parole, dite par le Christ à une pauvre femme de Sichem, contenait toute la révolution religieuse qu'il allait opérer dans le monde. Jusque-là, juifs et Samaritains n'avaient guère connu que le culte extérieur, l'immolation des brebis et des boeufs. Au culte extérieur Jésus allait ajouter le culte intérieur, le culte de l'amour, la vraie religion des enfants de Dieu. Désormais ce ne sera ni sur le Moriah, ni sur le Garizim, ni à Héliopolis, ni à Delphes, que se trouvera l'autel du sacrifice. Dieu est le Père de tous les hommes, et sur toute la surface de la terre il aura des temples et des autels. Il n'y aura plus ni Juifs ni Gentils, mais un seul peuple, le peuple de l'alliance nouvelle; un seul royaume, le royaume du Christ, que ne limiteront ni les fleuves, ni les montagnes, ni les siècles.
En présence de l'avenir que le prophète déroulait à ses yeux, la Samaritaine se reporta tout naturellement vers le Rédempteur, dont ses compatriotes, aussi bien que les Juifs, attendaient le prochain avènement.
« Je sais, dit-elle, que le Messie, celui qu'on appelle le Christ, doit paraître bientôt. Lorsqu'il sera venu, il nous enseignera toutes choses.
— Femme, lui répondit Jésus, le Messie que vous attendez, c'est celui qui vous parle. »
A ce mot, la pauvre pécheresse se sentit toute tremblante. La grâce illumina son âme: elle crut en Jésus et comprit qu'il avait droit à son amour et à son adoration.
A ce moment les disciples revenaient de la ville, apportant des provisions. Ils furent tout étonnés de voir Jésus converser avec une femme, car les sages d'Israël prétendaient qu'il vaut mieux brûler la loi que de l'expliquer à une femme. D'après les traditions pharisaïques, on ne doit ni saluer la femme, ni lui adresser la parole, ni s'entretenir publiquement avec elle. Cependant le respect qu'ils portaient à leur Maître les empêcha de lui poser une question à ce sujet. Ils apprendront plus tard que Jésus, en élevant sa Mère au-dessus de toute créature, a ennobli la femme, jusque-là si méprisée, et que, du reste, il communique plus volontiers ses dons à l'humble pécheresse qu'à l'orgueilleux pharisien.
Quant à la Samaritaine, ravie à la pensée qu'elle avait trouvé le Messie, elle laissa son urne près du puits, et courut bien vite à la ville pour porter la bonne nouvelle à ses compatriotes. « Venez voir, leur dit-elle, un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait en ma vie. Ne pensez-vous pas que c'est le Christ, le Messie que nous attendons ? » Les Samaritains connaissaient cette femme à la conduite plus que légère. La voyant si vivement émue, ils sortirent en foule de Sichem pour se rendre auprès de Jésus.
Pendant ce temps les disciples prenaient leur repas, tandis que Jésus paraissait absorbé dans une profonde méditation. Et comme on le pressait de manger, il répondit: « Je me nourris d'un mets que vous ne connaissez pas. » Là-dessus ils se demandaient les uns aux autres si quelqu'un lui avait apporté à manger pendant leur absence. Jésus leur dit alors: « Ma nourriture, c'est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé, c'est d'accomplir son oeuvre. Vous connaissez le proverbe: Il y a quatre mois des semailles à la moisson; eh bien, moi je vous dis: Levez les yeux, et voyez dans les champs les moissons déjà jaunissantes. » Et les disciples levèrent les yeux du côté de Sichem, et ils aperçurent une foule d'hommes, de femmes et d'enfants qui accouraient en toute hâte. La semence, déposée dans le coeur d'une pauvre femme, avait déjà fait mûrir une riche moisson.
Jésus expliqua aux disciples le phénomène de cette maturité hâtive, et l'heureuse destinée qui leur était réservée. Sur cette terre avaient passé avant eux ces semeurs qu'on appelle les patriarches et les prophètes. Ils avaient ensemencé le champ du père de famille en déposant dans tous les coeurs l'attente du Libérateur. A son tour, le Christ allait traverser l'héritage de ses pères, semant partout son Évangile et préparant la récolte: « Pour vous, ajouta le divin Maître, va se réaliser le proverbe: Autre est le semeur, autre le moissonneur. Je vais vous envoyer moissonner là où vous n'avez pas travaillé. D'autres ont eu la peine: vous n'aurez qu'à recueillir le fruit de leurs labeurs. Et le moissonneur recevra sa récompense, et la moisson dans l'éternité réjouira son coeur et le coeur de ceux qui ont déposé dans la terre la semence bénie. »
Pendant que Jésus parlait, les Samaritains se pressaient en foule autour de lui. Ils croyaient vraiment à sa mission divine, depuis que la femme leur avait attesté que, sans le connaître en aucune manière, il lui avait fait toute l'histoire de sa vie. Ils venaient maintenant le prier de demeurer avec eux. Le Sauveur reçut avec bonté ces hommes à la foi candide, et, se rendant à leurs désirs, il les suivit dans leur cité, où il séjourna deux jours entiers. Il leur parla du royaume de Dieu qu'il venait fonder en ce monde, et les confirma dans l'opinion qu'ils avaient de lui. « Maintenant, disaient-ils à la Samaritaine, ce n'est plus sur votre témoignage que nous croyons en lui: nous l'avons entendu de nos propres oreilles, et nous savons qu'il est vraiment le Sauveur du monde (2) ! »Ainsi parlaient ces Samaritains. Plus heureux que les Juifs, ils n'avaient point de lettrés jaloux et superbes pour corrompre la simplicité de leur coeur et mettre obstacle au travail de la grâce divine. C'est comme avec regret que Jésus les quitta pour reprendre le chemin de la Galilée.
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Références |
2- Le Martyrologe romain fixe au 20 mars la fête de sainte Photine, la Samaritaine de l'Évangile. D'après diverses traditions, elle se serait retirée à Carthage avec l'un de ses fils, y aurait prêché Jésus-Christ et serait morte en prison pour la foi sous le règne de Néron. Comme l'avait annoncé le Sauveur, les apôtres firent une belle moisson en Samarie. Cette province devint le centre de chrétientés florissantes.Le célèbre philosophe Justin, natif de Sichem, se convertit au christianisme, le défendit dans d'éloquentes apologies, et fut martyrisé sous Marc-Aurèle.
Le puits de Jacob, près duquel Notre-Seigneur se reposa en attendant la Samaritaine, devint bientôt un lieu de pèlerinage. On bâtit près de ce puits une magnifique église dont saint Jérôme fait mention. Parlant de l'illustre Romaine, sainte Paule, il dit: « Elle traversa Sichem et entra dans une église bâtie près du puits où Notre-Seigneur, ayant faim et soif, se donna pour nourriture la foi de la Samaritaine, Samaritanae fide satiatus est. »
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