CHAPITRE VII
DISCUSSIONS AVEC LES PHARISIENS |
Les espions pharisiens |
Un discours interrompu |
Guérison d'un paralytique. |
Vocation du publicain Matthieu |
Scandale pharisaïque |
Réponse de Jésus aux censeurs. (Matth., lx, 1-17. — Marc., n, 1-22. — Luc., y, 17-39.) |
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La popularité toujours croissante de Jésus commençait à inquiéter les pharisiens. Ses enseignements sur le royaume de Dieu contrariaient leurs idées et leurs espérances. Ils attendaient un Messie, niais un Messie qui établirait, au lieu du règne de Dieu, leur propre règne. Le prophète de Nazareth leur apparaissait donc comme un ennemi dangereux dont il fallait se débarrasser au plus vite. Depuis un an on le rencontrait partout, en Judée, en Galilée, dans les villages comme dans les cités, sur les montagnes et dans les vallées, et partout il fanatisait le peuple, trompé par sa séduisante parole et ses prétendus miracles. Il était plus que temps de l'arrêter dans cette voie, et de le livrer, sous un prétexte quelconque, à la justice du Sanhédrin. A cet effet, des émissaires zélés reçurent l'ordre de le suivre et de contrôler ses paroles et ses actes.
Après sa seconde course en Galilée, Jésus, de retour à Capharnaüm, reprit ses prédications aux habitants de la cité. Heureux de le revoir après cette absence de plusieurs mois, ceux-ci ne cessaient d'assiéger sa demeure. Un jour, la foule s'y pressait tellement qu'elle débordait sur les places voisines. Aux premiers rangs on remarquait, non sans étonnement, certains personnages étrangers, des scribes, des docteurs de la Loi, des pharisiens de haut rang, venus de Jérusalem et d'autres cités juives, avec l'intention bien évidente de surveiller le prédicateur.
Une circonstance imprévue leur fournit bientôt un motif de critique. Pendant que Jésus, assis devant son auditoire, enseignait comme de coutume, quatre hommes arrivèrent devant la maison, portant sur une litière un pauvre paralytique. En vain cherchèrent-ils à percer la foule qui encombrait tous les abords, il leur fut impossible de pénétrer jusqu'à la porte; sans se décourager, ils montèrent par l'escalier du dehors sur le toit (8) de la maison, agrandirent l'ouverture qui menait à l'intérieur, et descendant le paralytique sur sa litière, ils le déposèrent aux pieds de Jésus.
L'audace de ces hommes choqua les pharisiens. Ils s'étonnaient qu'un sage permit à ces rustres d'interrompre son discours et de troubler des savants venus de loin pour l'écouter. Le Sauveur, au contraire, doux et compatissant, admirait la foi du paralytique et l'intrépide dévouement des amis qui l'avaient amené. De son oeil pénétrant, il fixait le pauvre infirme, et voyait que son âme n'était pas moins malade que son corps. Il résolut aussitôt de le délivrer de sa misère spirituelle, principe trop souvent d'où proviennent les infirmités corporelles. Un regard d'amour fit naître dans le coeur de ce malheureux le repentir de ses fautes, puis Jésus lui dit avec douceur: « Confiance, mon fils, tes péchés te sont remis. »
A ces mots un grand murmure éclata dans la salle. Scribes et pharisiens, scandalisés, se regardaient en fronçant le sourcil : « Oh ! blasphémateur ! pensaient-ils, remettre les péchés ! Mais il n'y a que Dieu qui puisse remettre les péchés ! » Évidemment il ne restait plus qu'à dénoncer au grand Conseil ce sacrilège usurpateur des attributs de Jéhovah.
D'un mot, Jésus rompit la trame qu'ils ourdissaient dans leur coeur. Sans proclamer ouvertement sa divinité, ce qui l'eût fait condamner à la lapidation, il les mit dans l'impossibilité de nier son pouvoir divin. « Pourquoi donc, leur dit-il, roulez-vous en vous-mêmes de coupables pensées ? Répondez-moi: lequel des deux est le plus facile, de dire au paralytique: Tes péchés te sont remis, ou de lui dire: Lève-toi, prends ton grabat, et marche ? » L'un n'était pas plus facile que l'autre, car ces deux actes dépassaient également les forces de l'homme. Aussi les pharisiens, confus et décontenancés, attendirent-ils en silence qu'il plût à Jésus d'expliquer sa pensée. « Vous vous taisez, reprit-il, eh bien! afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés, écoutez et voyez. » Et, s'adressant au paralytique, il s'écria d'une voix forte: « Je te le commande, lève-toi, prends ton lit, et va-t'en dans ta maison» A l'instant, une commotion violente secoua tous les membres de l'infirme; il se leva, prit son lit et s'en alla chez lui glorifiant le Seigneur.
Frappés d'étonnement, les assistants glorifiaient aussi le Dieu qui investit l'homme d'une puissance aussi prodigieuse. « Jamais nous n'avons vu merveille semblable, » s'écriaient-ils. Quant aux pharisiens, humiliés mais non convertis, ils continuèrent à espionner Jésus, et trouvèrent quelques jours après l'occasion de lui susciter une nouvelle querelle.
Il y avait près du port de Capharnaüm des bureaux ou comptoirs, occupés par des collecteurs d'impôts et d'autres préposés du fisc, qu'on désignait généralement sous le nom de publicains. Odieux à tous à cause de leurs exactions, et plus encore comme agents des Romains, on les traitait en pécheurs publics avec lesquels il n'est permis d'entretenir aucune relation.
Or, parmi ces publicains méprisés, plusieurs écoutaient avec attention la parole du Maître. De même qu'on en avait vu sur les bords du Jourdain recevoir avec piété le baptême de Jean, on en rencontrait le long du lac qui désiraient avec ardeur faire partie du royaume de Dieu. Un certain Matthieu, fils d'Alphée, se faisait surtout remarquer par son assiduité aux prédications. Un jour, en passant sur le quai, Jésus l'aperçut au bureau de péage, et, le fixant avec bonté, lui dit ces trois mots: « Matthieu, suis-moi ! »
Le publicain admirait le prophète, sa doctrine, sa puissance, son affabilité surtout avec les pauvres et les pécheurs, mais il n'avait jamais pensé qu'il pourrait devenir, lui qu'on regardait à peine, un de ses disciples privilégiés. Cependant, à cet appel aussi subit qu'inattendu, il se sentit entraîné vers le bon Maître, se leva de son siège sans mot dire, et quitta tout pour le suivre.
Naturellement, cette étrange vocation fit grand bruit et choqua fortement les pharisiens. Ceux qui passaient et repassaient devant le comptoir de ce publicain sans daigner lui adresser même un regard, exprimaient leur profond mépris pour le docteur de bas étage qui ne se trouvait bien que dans la société des bateliers et d'hommes plus vils encore. Mais Jésus leur ménageait d'autres surprises.
Avant de quitter définitivement son office, Matthieu voulut célébrer par un festin solennel la grâce qu'il venait de recevoir. Il invita à sa table le Maître et ses disciples, ainsi qu'un certain nombre de publicains, ses collègues et amis. Jésus se rendit à l'invitation de Matthieu, et prit place au milieu de ces convives, que les pharisiens qualifiaient ouvertement de pécheurs et de voleurs.
Ce fut un vrai scandale. La salle étant, selon l'usage, ouverte à tout venant, les censeurs ne manquèrent pas de s'y faire voir pour témoigner publiquement leur indignation. Cependant, afin de ne pas s'attirer une de ces répliques qui les couvraient de confusion, ils se contentèrent de murmurer à l'oreille des disciples leurs reproches envenimés. « Expliquez-nous donc, disaient-ils, comment vous et votre Maître,vous vous permettez de manger et de boire avec ces publicains et ces pécheurs ? »
Informé de leurs propos malveillants, Jésus leur fit cette admirable réponse: « Ce ne sont pas les biens portants, mais les malades qui ont besoin de médecin. Je ne suis pas venu appeler les justes à la pénitence, mais les pécheurs. » Il y avait dans ces paroles une ironie qui dut faire rougir les pharisiens. Eux qui se prétendaient justes, Jésus n'avait rien à faire avec eux; mais pourquoi lui reprochaient-ils de se mettre en rapport 'avec les pécheurs, qu'il avait précisément mission de convertir ? Et pour confondre leur hypocrite orgueil, il ajouta: « Allez, et tâchez de comprendre cette parole de Dieu: La miséricorde l'emporte à mes yeux sur le sacrifice. » La leçon frappait au coeur ces rigoristes qui se croyaient justifiés par l'offrande de quelques victimes, et n'avaient pas même l'ombre de cette miséricordieuse charité, sans laquelle on ne peut plaire à Dieu.
Cette apostrophe bien méritée mit les pharisiens en déroute; mais afin d'embarrasser Jésus, ils avisèrent, en quittant la salle, certains disciples de Jean-Baptiste, et leur firent remarquer que la conduite du nouveau prophète contrastait singulièrement avec celle de leur maître. « Jean vous a ordonné de jeûner fréquemment, disaient-ils, et celui ci n'impose aucun jeûne à ses disciples. » Toujours un peu piqués de voir la foule suivre Jésus, les mécontents se joignirent à certains scribes, et vinrent lui poser cette question: « Les disciples de Jean et ceux des pharisiens se soumettent à des jeûnes fréquents: pourquoi, vous et les vôtres, ne jeûnez-vous pas comme eux ? »
Il s'agissait, non des jeûnes légaux, que tous les Juifs fidèles observaient, mais des jeûnes multipliés que les pharisiens surajoutaient aux préceptes, et dans lesquels ils. faisaient consister la justice et la sainteté. jésus répondit aux disciples de Jean par la comparaison dont s'était servi leur maître dans une autre circonstance: « Les amis de l'époux, dit-il, peuvent jeûner et porter le deuil pendant que l'époux est avec eux ? » Puis, faisant allusion à sa mort prochaine, il ajouta : « Viendra bientôt le jour où l'époux leur sera ravi, et alors ce sera pour eux le temps du jeûne et des larmes. »
Une autre raison pour laquelle Jésus ne formait pas ses disciples à la loi de crainte, c'est qu'il voulait lui substituer la loi d'amour. Les rites figuratifs du culte mosaïque devaient disparaître devant les réalités de l'Évangile, comme les ombres devant la lumière. Cette vérité, que les Juifs, attachés aux anciennes observances, ne pouvaient encore supporter, Jésus l'annonça, mais en la voilant sous des images qui la laissaient à peine entrevoir. « On ne coud pas, dit-il, une pièce de drap neuf à un vieil habit: le neuf emporte le vieux et le déchire. De même on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres: le vin nouveau romprait les outres, et l'on perdrait ainsi et le vin et les outres. Mettez le vin nouveau dans des outres neuves, et le tout se conservera. » Les disciples de Jean, encore pénétrés de l'esprit ancien, ne pouvaient guère goûter les maximes de l'Évangile: aussi le divin Maître, continuant la comparaison, termina- t-il l'entretien par cette réflexion: « L'homme qui boit du vin vieux ne s'habitue pas vite au nouveau, car il trouve que le vieux est plus agréable au palais. »
Ainsi Jésus avait à lutter, non seulement contre les sectaires pharisiens, mais aussi contre les fidèles les plus attachés au culte mosaïque. Signe de contradiction parmi les. hommes, il ne peut faire un pas sans rencontrer une erreur, un préjugé, une passion, qui prétendent lui barrer le chemin. Il avance néammoins, parce que nul n'est assez fort pour barrer le chemin au Fils de Dieu. |
Références |
| 8. En Orient, une plate-forme en terre battue sert de toit aux maisons. |
CHAPITRE VIII
GRAVES ACCUSATIONS
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La piscine probatique |
Incrédulité des Juifs |
Indignation des pharisiens |
Jésus accusé de blasphème |
Il prouve sa divinité |
Guérison d'un paralytique le jour du sabbat |
Les épis rompus. |
La main desséchée |
Complot des pharisiens. (Allah., an, 1-14. — Marc.,23-28; ni, 1-6. — Luc., vs, 1-11. — Jean., v, 1-47.) |
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Une fois la lutte engagée entre le pharisaïsme et l'Évangile, Jésus savait que les docteurs juifs, blessés dans leur orgueil, la pousseraient avec la plus vive animosité. Cependant, à l'occasion de la fête de Pâques, il n'en résolut pas moins de se rendre à Jérusalem, au risque de provoquer par sa présence de sérieuses hostilités. Si ses ennemis l'attaquaient, ce serait une excellente occasion de les confondre devant ces flots d'étrangers dont la ville sainte regorgeait pendant les solennités.
Dès sa première visite au temple, un incident singulier provoqua la colère des pharisiens. Près de la muraille septentrionale de l'édifice sacré, se trouvait une vaste piscine, appelée la piscine probatique, ou des brebis, parce qu'on y purifiait les troupeaux destinés aux sacrifices. On la nommait aussi Béthesda, maison de grâce, parce que Dieu avait qualifié ses eaux d'une vertu miraculeuse. A certains jours, un ange descendait dans la piscine, en remuait les eaux, et le premier malade qui s'y plongeait après le passage de l'ange, en sortait guéri, quelle que fût son infirmité. Aussi des multitudes d'incurables, aveugles, boiteux, paralytiques, remplissaient-ils les cinq portiques de la piscine, attendant le passage de l'ange.
Or, parmi ces infirmes, gisait sur son grabat un pauvre paralysé qui, depuis trente-huit ans, n'avait fait usage de ses membres. Comme il restait là immobile, et que personne ne compatissait à sa misère, Jésus s'approcha de lui, et l'interpellant avec douceur:
« Veux-tu être guéri ? dit-il.
— Oui, Seigneur, répondit l'infirme, mais je n'ai personne qui veuille me descendre dans la piscine au moment propice; quand je fais effort pour m'y traîner, un autre y descend avant moi.
— Lève-toi, reprit Jésus avec autorité, prends ton grabat, et marche . »
A l'instant même, le paralytique se sentit guéri. Obéissant au commandement qu'il venait de recevoir il chargea son grabat sur ses épaules et se mit à marcher, à la grande stupéfaction des assistants.
C'était un jour de sabbat, jour de repos que les Juifs, selon les préceptes du Seigneur, gardaient religieusement. Mais les pharisiens avaient ajouté à la loi sabbatique des prohibitions sans nombre, plus absurdes les unes que les autres. D'après eux, on ne pouvait sans crime porter en ce jour le plus léger fardeau, écrire de suite deux lettres de l'alphabet, ou poursuivre une route le vendredi soir, fût-on exposé aux intempéries de la saison ou aux attaques des brigands.
If arriva donc que certains pharisiens rencontrèrent le paralytique qui s'en retournait joyeusement chez lui, son grabat sur les épaules. Ils l'arrêtèrent et lui reprochèrent sévèrement sa scandaleuse conduite:
« C'est aujourd'hui le jour du sabbat, lui dirent-ils, il ne t'est pas permis d'emporter ton lit.
— Celui qui m'a guéri, répondit-il, me l'a commandé, et j'obéis. Intrigués de cette réponse, ils le questionnèrent au sujet du téméraire qui lui avait donné pareil ordre, mais il ne put les renseigner, car Jésus avait disparu de la foule, aussitôt le miracle accompli. Un peu plus tard, le Sauveur ayant rencontré cet homme dans le temple, lui dit à l'oreille: « Te voilà guéri, maintenant ne pèche plus, de peur qu'il ne t'arrive quelque chose de pire. » Aussitôt, celui-ci, joyeux et reconnaissant, publia partout qu'il devait sa guérison au prophète de Nazareth.
Il n'en fallut pas davantage pour ameuter les pharisiens contre Jésus. Ils se rendirent au temple, et l'ayant trouvé au milieu du peuple, ils lui demandèrent d'un ton menaçant de quel droit il se permettait de guérir les malades et de faire porter des fardeaux un jour de sabbat, alors que tout homme doit imiter le repos de Jéhovah après la création.
« Mon Père ne se repose pas, répondit Jésus: comme lui je ne cesse d'agir. » En effet, Dieu donne et conserve la vie les jours de sabbat comme les autres jours. Condamner Jésus pour avoir agi comme Dieu, n'était-ce pas condamner Dieu lui-même ?
Au lieu d'apaiser les Juifs, ces trois mots les mirent en fureur. « Il appelle Dieu son Père, s'écrièrent-ils, il se proclame l'égal de Dieu, il s'arroge le droit souverain de violer le sabbat. Ce n'est pas seulement un contempteur de la loi de Moïse, c'est un insigne blasphémateur. » Et déjà ils pensaient à ramasser des pierres pour le lapider.
Jésus restait calme au milieu de ces forcenés. Au lieu d'atténuer une déclaration qui contenait, ainsi que les Juifs l'avaient très bien compris, une affirmation de sa divinité, il prit à tâche de la justifier. Jamais débat plus grave ne fut soulevé devant un auditoire plus passionné; mais le discours s'éleva à une telle hauteur que tous l'écoutèrent sans oser l'interrompre.
« En vérité, en vérité, je vous le dis, s'écria Jésus, le Fils ne fait rien de lui-même, il agit toujours conjointement avec le Père. Celui-ci l'aime d'un tel amour qu'il l'associe à tous ses actes, de sorte que les oeuvres du Fils sont vraiment les oeuvres du Père. Ces oeuvres du Fils vous étonnent, mais il en opérera d'autres, plus prodigieuses encore, qui vous jetteront dans la stupéfaction. »
L'assemblée redoubla d'attention: après les miracles semés sur sa route, qu'allait donc faire le puissant thaumaturge ?
« De même, reprit Jésus, que le Père tire les morts du tombeau, le Fils donne, quand il le veut, la vie aux âmes. Ce pouvoir de juger et de vivifier les âmes, le Père l'a remis entre les mains du Fils, afin que tous l'honorent comme ils l'honorent lui-même. Refuser d'honorer le Fils, c'est refuser d'honorer le Père qui l'a envoyé. C'est pourquoi, je vous le dis en vérité, celui-là passera de la mort à la vie, celui-là possédera la vie éternelle, qui recevra ma parole et croira que ma mission procède du Père.
« Oui, je vous l'affirme de nouveau, l'heure vient, ou plutôt elle est déjà venue, où les âmes mortes entendront la voix du Fils de Dieu, et celles qui l'accepteront vivront. Le Père, principe et source de vie, a donné au Fils d'avoir également la vie en lui-même, et de la communiquer ou de la refuser à tous ceux qu'en sa qualité de Fils de l'homme il a mission de juger. Et ce jugement, sachez-le bien, n'est qu'un prélude: bientôt sonnera l'heure où tous ceux qui dorment au fond des tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu. Tous alors ressusciteront, ceux qui ont fait le bien, pour la gloire éternelle; ceux qui ont fait le mal, pour l'éternelle damnation. »
Tel était l'ascendant de Jésus, même sur ses ennemis, qu'il put ainsi s'approprier tous les attibuts divins, sans que personne lui demandât la preuve de ses affirmations. Mais comme nul n'est juge dans sa propre cause, il souleva lui-même l'objection:
« En vous parlant de moi, dit-il, je ne suis que l'écho du Père, je ne cherche qu'à faire sa volonté. Cependant si j'étais seul à me rendre témoignage, vous pourriez me récuser, mais vous en connaissez un autre qui témoigne en ma faveur, et nul ne conteste la véracité de Jean-Baptiste. Vous l'avez consulté à mon sujet, et il vous a répondu en témoin fidèle de la vérité. Jean vous paraissait alors un flambeau d'un éclat sans pareil; vous vous réjouissiez de marcher à sa lumière. Si je vous le rappelle, c'est pour votre salut, car je n'ai nullement besoin du témoignage de l'homme J'ai des témoins plus autorisés que le Baptiste: ce sont les oeuvres que mon Père m'a donné d'accomplir, et par lesquelles il vous a prouvé que ma mission vient de lui; mais vous ne voulez ni entendre cette voix puissante, ni écouter la parole intérieure qui sollicite votre foi. Les Écritures que vous scrutez avec raison pour y trouver les paroles de la vie éternelle, me rendent aussi témoignage, et vous ne voulez pas venir à moi pour recevoir cette vie qui vous manque »
En terminant, Jésus déclara aux Juifs que leur incrédulité, fruit de l'orgueil, serait la cause de leur réprobation. « Je vous parle ainsi, non pour ma gloire, mais parce que, je le sais, l'amour de Dieu ne réside point en vous. Je viens à vous au nom du Père, et vous me rejetez; qu'un autre vienne en son propre nom » flatter vos passions, « vous le recevrez. Vous cherchez la gloire qui vient des hommes, et non celle que Dieu seul peut donner: voilà pourquoi vous ne pouvez croire en moi. Toutefois, soyez-en sûrs, votre grand accusateur auprès du Père, ce ne sera pas moi, ce sera Moïse, en qui vous placez vos espérances. Si, en effet, vous ajoutiez foi aux paroles de Moïse, vous croiriez en moi, car c'est de moi qu'il a prophétisé. Que si vous ne croyez pas à Moïse, comment croiriez-vous en moi ? »
Moïse avait en effet consigné dans ses écrits cette promesse de Jéhovah: « Je susciterai au milieu du peuple un prophète semblable à toi, et je mettrai mes paroles sur ses lèvres. Si quelqu'un refuse de croire aux oracles qui sortiront de sa bouche, c'est moi qui le vengerai. » Toujours on appliquait cette parole au Messie, mais les Juifs aveuglés par Satan, ne comprenaient plus rien aux Écritures. Sourds à toutes les voix du ciel comme aux cris de leur conscience, ils se retirèrent silencieux, d'autant plus résolus à perdre Jésus qu'ils ne trouvaient rien à lui répondre.
Dès lors, les pharisiens l'accusèrent à tout propos de violer la loi sabbatique. Après les fêtes pascales, il retournait à Capharnaüm avec ses disciples, quand ceux-ci, traversant un champ de blé, cueillirent quelques épis le jour du sabbat et les froissèrent dans leurs mains pour s'en faire une nourriture. Des espions pharisiens ne manquèrent pas de crier au scandale, car, d'après le code pharisaïque, ramasser des grains de blé de la valeur d'une figue, c'était en quelque sorte moissonner. « Voyez, dirent-ils à Jésus, comme vos disciples violent ouvertement la loi du sabbat ! » Et leurs regards haineux s'arrêtaient sur lui comme sur un criminel pris en flagrant délit.
« Vous n'avez donc pas lu, leur répondit-il, que David, pressé par la faim, entra dans la maison de Dieu sous le pontificat d'Abiathar, et que lui et les siens mangèrent les pains de Proposition, bien que, d'après la loi, les prêtres seuls eussent le droit d'en manger ? N'avez-vous point lu que, dans le temple, les sacrificateurs violent la loi du repos sans commettre aucune faute ? Or il y a ici quelqu'un de plus sacré que le temple, et ceux qui le servent sont dispensés des lois sabbatiques à meilleur titre que les prêtres sacrificateurs. D'ailleurs, ajouta-t-il, si vous compreniez le sens de cette parole: La miséricorde l'emporte sur le sacrifice, vous n'eussiez pas condamné des innocents. Sachez que le sabbat est fait pour l'homme, et non pas l'homme pour le sabbat. Sachez aussi que le Fils de l'homme » maître de toutes choses, « l'est aussi du sabbat. »
Les espions s'en allèrent couverts de confusion, mais pleins d'aigreur et de colère contre ce docteur dont la supériorité écrasait leur orgueil. Huit jours après, ils revinrent à la charge. Dans une synagogue où Jésus venait d'entrer, survint un malheureux dont la main droite, complètement desséchée, restait inerte et sans mouvement. Les pharisiens se demandèrent s'il leur fournirait, en le guérissant, un nouveau sujet d'accusation. Croyant l'embarrasser, ils lui posèrent cette question: « Maître, est-il permis d'opérer une guérison le jour du sabbat ? »
Au lieu de leur répondre, Jésus dit à l'infirme: « Lève-toi, et tiens-toi debout au milieu de la synagogue. » L'homme se leva et se tint debout au milieu des assistants. « Je vous demande à mon tour, s'écria Jésus, s'il est permis de faire du bien ou du mal, de sauver la vie à quelqu'un ou de le laisser périr, un jour de sabbat ? » En répondant négativement, ils condamnaient leurs propres docteurs qui permettaient de violer le sabbat pour sauver la vie au prochain. Si, au contraire, ils se prononçaient pour l'affirmative, ils légitimaient à l'avance l'acte de charité que le Sauveur allait accomplir. Pour ne pas se compromettre, ils gardèrent le silence.
Alors, jetant sur ces endurcis un regard où la pitié se mêlait à l'indignation: « Qui de vous, demanda Jésus, si l'une de vos brebis tombe dans une fosse, un jour de sabbat, ne va la prendre et la retirer de l'eau ? Est-ce qu'un homme vaut moins qu'une brebis ? Ne craignez donc pas d'avouer qu'il est permis de faire du bien le jour du sabbat ? » Et sans plus s'occuper de ces hypocrites: « Étends la main, » dit-il à l'infirme. L'infirme étendit la main, qui se trouva parfaitement guérie, aussi saine et aussi ferme que l'autre main.
Cette scène mit le comble à l'exaspération des pharisiens. Fous de colère, ils tinrent conseil au sortir de la synagogue sur les moyens à prendre pour se défaire de leur ennemi. Sachant que le Sanhédrin ne pouvait le saisir sur le territoire galiléen sans l'agrément du roi Hérode, ils s'abouchèrent avec les hérodiens pour les décider à favoriser leurs complots. Ils espéraient qu'à l'instigation de ses courtisans, Hérode s'emparerait de Jésus et l'enverrait gémir avec Jean-Baptiste dans les cachots de Machéronte.
Comme son heure n'était pas encore venue, le Sauveur regagna les rives du lac, pour continuer, au milieu de ses chers Galiléens, le cours de ses prédications, sauf à se retirer momentanément sur les terres du tétrarque Philippe si les conspirateurs mettaient en danger sa vie ou sa liberté. |
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