Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de 
Mgr Pierre André Fournier  et ami de
ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande.

Signez mon livre d'or. Un petit mot fait du bien et cela vous permet aussi de lire les commentaires des gens. 


DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU
MINISTÈRE PRESBYTÉRAL


AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE
DIT QUELQUE CHOSE?

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Titre de la série :
Jésus-Christ-Sa vie-Sa passion-Son triomphe
Titre de la page:
Livre-3-Chap-IV-Jesus-en-Galilee
Livre-3-Chap-V- Le lac de G
énésareth
Livre-3-Chap-VI-Seconde excursion en Galilée

Nom de l'auteur:
Père Berthe de la Congrégation  du Très Saint-Sacrement.

CHAPITRE IV

Jésus EN GALILÉE

Le Sauveur à Nazareth Son portrait Discours à la synagogue Incrédulité des Nazarétains
« Nul n'est prophète dans son pays. »
Le Mont de la Précipitation
Excursion en Galilée
Une guérison miraculeuse.
(Luc., iv, 14-30. —Jean., tv, 43-54.)

Il tardait à Jésus d'évangéliser la Galilée, ce pays cher à son coeur, et surtout le petit bourg de Nazareth, qui lui rappelait de si doux souvenirs. Ce n'est pas sans émotion qu'il revit l'humble demeure où s'écoula son heureuse jeunesse, près de sa mère Marie et de Joseph son père nourricier. Bien que ses compatriotes doutassent grandement de sa mission divine, on racontait de lui tant de merveilles qu'ils désiraient vivement le voir et l'entendre. Aussi quand, le jour du sabbat, Jésus se rendit à la synagogue, les Nazarétains encombraient la vaste enceinte.

Ils retrouvèrent le fils du charpentier, comme ils l'appelaient, tel qu'ils l'avaient connu. Vêtu d'une longue tunique, ceint d'une simple courroie, enveloppé dans un modeste manteau: rien n'était changé dans son extérieur. Tous reconnurent l'homme au visage austère, à l'oeil ardent, aux longs cheveux flottant sur les épaules, à la physionomie douce et triste, qui inspirait, même aux enfants, le respect et l'affection (3).

Le service religieux commença. Après le chant des psaumes, le ministre désigna les officiers, qui, selon la cou turne, montèrent tour à tour dans la chaire, au signal du chef de la synagogue, et donnèrent lecture des livres de la Loi. Puis il tira du Sacrarium le Livre des prophètes, et comme Jésus appartenait par sa vie passée à la congrégation de Nazareth , il lui mit en main les rouleaux sacrés. Jésus monta sur l'estrade, ouvrit le livre à l'endroit où l'on en était resté, et lut ces paroles du prophète Isaïe: « L'Esprit de Dieu est sur moi, car il m'a consacré par l'onction sainte. Il m'a envoyé prêcher l'Évangile aux pauvres, guérir les coeurs brisés, annoncer aux captifs la délivrance, aux aveugles la lumière, aux opprimés un allègement à leurs peines, à tous l'année sainte, le jubilé du Seigneur et le jour des solennelles rétributions. » Ayant ensuite roulé les feuillets du livre, Jésus le rendit au ministre, et s'assit pour expliquer les prophéties.

Tous les assistants avaient les yeux fixés sur lui; tous se demandaient avec un intérêt mêlé d'anxiété comment allait parler ce docteur sorti de l'atelier. Élevant la voix, Jésus prononça ce mot simple, mais qui répondait à toutes les préoccupations de l'assemblée au sujet de sa mission: « La prophétie que vous venez d'entendre se réalise aujourd'hui au milieu de vous. »

Et reprenant une à une les paroles du texte sacré, il montra qu'elles avaient pour objet, non le prophète Isaïe ni la délivrance des Israélites captifs à Babylone, mais le grand Libérateur qui devait délivrer le monde de la vraie captivité. Aujourd'hui les figures disparaissent devant la réalité, l'Esprit de Dieu s'est répandu sur Celui qui doit annoncer la bonne nouvelle. Aujourd'hui les pauvres qui savent s'humilier dans leur néant vont recevoir l'abondance des grâces divines; les âmes brisées par la douleur de leurs fautes, vont être purifiées ; les hommes que l'esprit mauvais tient dans ses fers, vont retrouver la liberté; les aveugles spirituels verront resplendir la lumière de la vérité. L'année sainte commence, la trompette du jubilé des peuples s'est fait entendre, le Messie est venu, et le royaume de Dieu va s'établir.

Telles furent les idées que développa Jésus, mais avec tant de charme et d'onction que tous ses auditeurs témoignaient, par leur attitude et leurs applaudissements, l'im pression profonde qu'ils éprouvaient à chaque parole de l'orateur. Cependant un grand combat se livrait dans leur âme. Cet homme qui leur parlait avec une autorité toute divine, qui venait implicitement de se donner pour le Messie, n'était après tout qu'un pauvre illettré, natif du petit bourg où tout le monde l'avait vu maniant la scie et le rabot. Et ils se disaient les uns aux autres: « N'est-ce pas le fils du charpentier Joseph? D'où aurait-il tiré cette sagesse et cette puissance qu'on lui attribue, lui qui n'a fréquenté aucune école ? D'ailleurs, que ne fait-il des prodiges, comme il en a fait à Capharnaüm, pour appuyer ses prétentions ?»

Jésus connaissait les pensées qui s'agitaient au fond de leur âme. « Je sais, dit-il, que vous m'appliquez le proverbe: Médecin, guéris-toi toi-même. Opère dans ton propre pays les guérisons miraculeuses dont tu viens, à ce que l'on dit, de favoriser Capharnaüm. En vérité, je vous le dis, nul prophète n'est bien reçu dans son pays. Quant à faire des miracles, souvenez-vous qu'il y avait beaucoup de veuves en Israël, aux jours d'Élie, alors que le ciel resta fermé pendant trois ans et demi, et qu'une horrible famine désola tout le pays: cependant le prophète ne fut envoyé à aucune d'elles, mais à la femme de Sarepta, au pays de Sidon, au milieu d'un peuple idolâtre. De même il ne manquait pas de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée; et cependant aucun d'eux ne fut guéri, si ce n'est Naaman le Syrien. »

Ainsi Jésus ne voulait pas faire un miracle en faveur de ses compatriotes, murmuraient les Nazarétains. Sans doute il leur préférait ces idolâtres, ces habitants de Sidon dont il venait de parler. Au lieu de rentrer en eux-mêmes et de se reprocher leur orgueil et leur incrédulité, ils se crurent odieusement méprisés. Bientôt leur ressentiment devint de la rage. Dans leur exaltation, s'animant les uns les autres, excités par les esprits de l'abîme, ils chassèrent Jésus de la synagogue et le traînèrent hors de la ville, au milieu des imprécations et des blasphèmes, jusqu'au sommet de la montagne au pied de laquelle sont disséminées les maisons de Nazareth (4)

A cet endroit se trouve une roche abrupte, qui domine un précipice affreux. C'est de cette cime, haute de quatre- vingts pieds, que ces forcenés voulaient lancer leur victime sur les rochers qui bordent la montagne. Mais l'heure du sacrifice n'avait pas sonné. Au moment où ils mettaient la main sur le Sauveur pour consommer leur forfait, une puissance supérieure paralysa leurs bras. Et pendant qu'immobiles et muets, ils se regardaient les uns les autres, Jésus tranquille et calme, passa au milieu d'eux et s'en alla porter la bonne nouvelle à des populations plus hospitalières.

Loin d'imiter les habitants de Nazareth, les Galiléens accueillirent Jésus avec empressement et faveur. Aux dernières fêtes de Pâques, ils avaient admiré les prodiges opérés à Jérusalem, et surtout le courage tout surnaturel de leur compatriote lors de l'expulsion des vendeurs. Ils se réjouissaient de revoir ce thaumaturge au bras vigoureux, qui parlait en maître aux marchands et aux docteurs.

Les Galiléens se distinguaient par leur bravoure et leur fidélité. Ils n'avaient pu, sans frémir, voir Jérusalem captive, et les Romains commander aux fils d'Abraham. Cependant, bien que zélés observateurs de la loi mosaïque, on les méprisait en Judée à cause de leurs rapports avec les Gentils, Grecs, Syriens, Arabes, Romains, dispersés dans leur pays. De plus, appliqués tout le jour aux travaux des champs, ces rudes laboureurs s'inquiétaient assez peu des controverses soulevées par les scribes et les pharisiens. Cette indifférence, jointe à leur accent peu distingué, leur enlevait toute considération aux yeux des lettrés. Aussi n'était-ce point de la Galilée que les Juifs attendaient le salut d'Israël.

Mais cette simplicité que dédaignaient les docteurs de Jérusalem, était précisement la qualité que Jésus exigeait des âmes pour leur prodiguer ses faveurs. Pendant plusieurs mois, comme il l'avait fait en Judée, il sema dans ce pays la divine vérité. Il allait par la ville et les villages, ras semblant le peuple dans la synagogue. « Les temps sont accomplis, disait-il, faites pénitence, et croyez à l'Évangile que je vous annonce. » La prédication de Jean-Baptiste retentissait de nouveau aux oreilles de ce peuple, mais avec plus d'empire et de douceur.

Et quand les âmes étaient préparées à recevoir les secrets divins, il leur montrait en quoi consiste le royaume de Dieu, et comment l'âme, purifiée par la pénitence, devient comme un trône où règne Dieu, son seul Maître et Seigneur.

Il prêchait ainsi aux pauvres, aux affligés, aux malades, uniquement préoccupé de les sauver tous. Privé de toute ressource comme le dernier des indigents, il s'asseyait à la table de ceux qui l'invitaient, et prenait son repos là où on lui offrait un abri. Souvent, la nuit venue, il se retirait dans un lieu solitaire, et priait son Père du ciel pour les pauvres âmes qu'il venait appeler au salut.

Bientôt toute la Galilée s'entretint avec admiration du prophète de Nazareth et de ses prédications. Ses nombreux disciples répandirent partout le bruit de son nom et des merveilles qu'il opérait, ce qui donna au Sauveur une nou velle occasion de montrer sa puissance.

Il arrivait à la petite ville de Cana, théâtre de son premier miracle, quand un officier royal de Capharnaüm, accablé de douleur, vint se jeter à ses pieds. Son fils souffrait depuis longtemps d'une fièvre violente, et l'on avait perdu tout espoir de le sauver. Le malheureux père se tourmentait et se désespérait, quand il ouït dire que Jésus, le nouveau prophète dont tout le public s'occupait, se trouvait à Cana. A cette nouvelle, il se reprit à espérer, et, laissant le malade dans les angoisses de l'agonie, il se mit à la poursuite du seul médecin qui, disait-on pouvait le guérir.

Arrivé à Cana, il se présenta aussitôt devant le Sauveur, et le supplia de vouloir bien descendre à Capharnaüm pour sauver son enfant. « Hâtons-nous, disait-il avec larmes, car il se débat avec la mort. »

Jésus apprécia d'un coup d'oeil les dispositions intérieures de cet officier. Habitué à la vie des camps, cet homme s'inquiétait assez peu du royaume du ciel que prêchait le divin Maître. On lui avait vanté la puissance du prophète de Nazareth, et il venait à tout hasard lui demander la guérison de son fils. C'était du reste la disposition générale des esprits. On admirait les actes du Sauveur, on ne le saluait pas comme le Messie. Jésus ne put s'empêcher de faire ressortir ce manque de foi: « Il faudra donc, dit-il, multiplier les signes et les prodiges pour vous décider à me croire ? »

Mais le pauvre père, tout entier à sa terrible préoccu pation, ne comprit pas même ce reproche. Il se contenta d'accentuer son désir et sa confiance, en s'écriant avec insistance: « Venez, Seigneur, venez avant que l'enfant exhale le dernier soupir. »

Compatissant à sa douleur, Jésus voulut bien exaucer sa prière; mais, afin de lui faire comprendre que le Maître de la vie et de la mort n'a pas besoin de toucher un malade pour le guérir, il se leva solennellement et dit à l'officier: « Allez, votre fils est plein de vie. »

L'heureux père s'en retournait en toute hâte à Capharnaüm quand, sur le chemin, plusieurs serviteurs de sa maison se présentèrent à lui. Ils accouraient tout joyeux à sa rencontre pour lui annoncer la parfaite guérison du malade.

« Et à quelle heure s'est-il trouvé mieux ? demanda l'officier, stupéfait.

— A la septième heure la fièvre l'a quitté, « répondirent les serviteurs.

C'était précisément à la septième heure que Jésus avait dit: « Allez, votre fils est plein de vie. » Le brave officier crut en lui, ainsi que toute sa famille.

De Cana Jésus reprit le chemin de Capharnaüm. Depuis six mois, il avait parcouru les trois provinces de la Palestine , semant partout la bonne nouvelle. Les pluies d'hiver commençaient à détremper les chemins, ce qui rendait les courses difficiles. Il rentra donc dans la cité qu'il avait choisie pour le lieu de son repos entre deux voyages.

CHAPITRE V

LE LAC DE GÉNÉSARETH

Capharnaüm. La vallée de Gennésar Le tétrarque Philippe
Le lac La Galilée des nations Prophétie d'Isaïe
Jésus à Bethsaïde La pêche miraculeuse Quatre vocations. (Matth., 13-22. — Marc., 1, 16-20. — Luc., y, 1-11.)


Capharnaüm (5), capitale de cette partie de la Galilée qu'on appelait la Galilée des nations, comptait de quinze à vingt mille habitants, auxquels il faut ajouter les nombreux étrangers qui, attirés par son doux climat et ses sites pitto resques, y passaient une partie de l'année. A ses pieds, sur six lieues en longueur et trois en largeur, le lac de Génésareth étendait ses eaux plus limpides et plus fraîches que celles des fontaines. Des multitudes de poissons se jouaient alors dans cette nappe de cristal, pendant que toutes sortes d'oiseaux au plumage varié voltigeaient à sa surface. Plus de cinq cents barques, sortant chaque jour des bourgades du littoral, répandaient partout l'animation et la vie.

Sur la rive occidentale, où s'élevait la capitale, le délicieux vallon de Gennésar, dont le nom signifie Jardin d'abondance, se développait sur une longueur de plusieurs lieues. Encaissé dans les montagnes qui entourent le lac, traversé par des ruisseaux qui le sillonnent en tous sens, il formait une oasis de merveilleuse fécondité. On y rencontrait les productions de tous les climats, le noyer des pays froids et le palmier dont les fruits ne mûrissent que sous un soleil brûlant. La vigne y projetait ses rameaux chargés de grappes jusqu'à une hauteur de trente pieds. Partout des bouquets d'oliviers et de figuiers encadraient les villas et les jardins, tandis qu'à la faveur d'un printemps presque perpétuel les fruits et les fleurs se succédaient sans interruption. Pour peindre d'un mot cette riche et magnifique vallée, les Juifs l'avaient appelée le nouvel Éden (6).

Naturellement une population considérable occupait ce beau pays. Au milieu des buissons de myrtes et de lauriers roses qui bordaient les rives du lac, florissaient alors des bourgades à jamais célèbres: Bethsaïde, Corozaïn, Magdala, Dalmanutha, et cette Tibériade, la nouvelle capitale du roi Hérode. C'était là, dans un superbe château, que le tétrarque tenait de temps en temps sa cour, au milieu des splendeurs d'une civilisation toute païenne.

Dieu avait préparé cet Éden, au nouvel Adam pour faciliter sa mission sur cette terre. De toutes les contrées que Jésus venait de parcourir, aucune ne lui offrait les mêmes avantages. Les Galiléens du lac, malgré le contact de milliers d'étrangers, avaient conservé la simplicité de leurs pères. Vivant tranquillement du produit de leur pêche, ils attendaient le royaume nouveau prêché par Jean-Baptiste. La parole de Dieu sera mieux accueillie dans les synagogues de la Galilée qu'au temple de Jérusalem. Les sectaires de Tibériade n'ont pas encore perverti les paysans de Gennésar et les bateliers du lac.

A un autre point de vue, Capharnaüm offrait à Jésus un centre incomparable d'action. Sans sortir de la cité, il trouvait à instruire, non seulement ses concitoyens, mais une foule d'étrangers de toute nation. Située à l'embouchure du Jourdain, cette ville formait le point de jonction de plusieurs routes célèbres qui conduisaient de la Syrie et de la Phénicie à Sichem et à Jérusalem. Là s'arrêtaient les marchands de l'Arménie, les caravanes de Damas et de Babylone apportant les produits de l'Orient, les garnisons romaines qui se rendaient à Samarie ou en Judée, les mul titudes de pèlerins qui, aux jours de fêtes, montaient à la Ville Sainte. Ces marchands, ces soldats, ces païens, ces pèlerins entoureront Jésus sur les bords du lac et recueilleront, en passant, ses divins enseignements.

De plus, vu la jalouse inimitié des sectaires, Jésus avait besoin d'une cité de refuge pour remplir son ministère sans s'exposer à tomber entre leurs mains avant le temps marqué par son Père. On pouvait prévoir que les pharisiens ne le toléreraient pas en Judée plus qu'ils n'avaient toléré Jean-Baptiste, et qu'Hérode ne reculerait pas devant un crime pour se défaire d'un nouveau censeur. Or, au delà du Jourdain, à quelques lieues de Capharnaüm, régnait le tétrarque de l'Iturée, Philippe, frère d'Hérode, prince ami de la paix, dont toute la politique consistait à ne mécontenter ni les Romains ni ses propres sujets. Si donc Jésus se trouvait en butte aux persécutions d'Hérode ou des pha risiens, il éviterait tout danger en se réfugiant sur les terres de Philippe.

Pour toutes ces raisons Dieu assigna Capharnaüm, ce rendez-vous des peuples, comme demeure au « Désiré des nations ». Ainsi s'accomplissaient les destinées de cette contrée bénie entre toutes, destinées prédites par Isaïe sept siècles avant la naissance du Sauveur. « La terre de Zabulon et de Nephtali, s'écriait le prophète, la voie de la mer au delà du Jourdain, la Galilée des nations, le peuple assis dans les ténèbres, a vu briller une grande lumière; le jour s'est levé sur ces régions ensevelies à l'ombre de la mort. » Et il ajoutait: « Un petit enfant nous est né qu'on appellera l'Admirable, le Dieu fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix. Il s'assoira sur le trône de David, et son empire pacifique n'aura point de fin (7)» Heureuse terre de Galilée, si elle sait rejeter ses ténèbres et marcher à la lumière qui va l'inonder de ses célestes clartés !

Quelques jours après son retour à Capharnaüm, Jésus errait le long du lac, en méditant sur cet empire pacifique qui devait embrasser tout l'univers et s'étendre jusqu'à la fin des siècles. En passant sur la terre, il ne pouvait qu'en poser les bases et promulguer les lois. Il s'agissait donc, non pas seulement de multiplier les disciples, mais de choisir des auxiliaires généreux qui, formés par lui, perpétueraient son oeuvre au milieu du monde. Dans le dessein de recruter immédiatement quelques-uns de ces futurs conquérants, il se dirigea vers le petit bourg de Bethsaïde, où vivaient des hommes selon son coeur: Simon, fils de Jonas, que, dans une première rencontre, il avait surnommé Pierre; André, son frère, et les deux fils de Zébédée, tous disciples de Jean- Baptiste, et tous sincèrement attachés à Celui que Jean désignait comme le Messie.

Après avoir suivi quelque temps ce nouveau Maître, les quatre pêcheurs étaient retournés à leurs filets, attendant les grandes choses que le Libérateur devait opérer pour le salut d'Israël. Ils travaillaient en commun, Zébédée sur sa barque, et Pierre sur la sienne. André, Jacques et Jean manoeuvraient sous leurs ordres, aidés par des mercenaires. La nuit on jetait les filets, et le jour on rattachait les mailles rompues. Occupés à cette dure besogne, ces rudes bateliers ne pensaient guère à étudier les lettres. Ils parlaient grossièrement le syrochaldéen, la langue en usage depuis la captivité, et hasardaient parfois quelques locutions d'un grec à demi barbare, puisées dans leurs rapports avec les étrangers. En revanche, ils connaissaient la loi de Jéhovah, transmise au peuple par Moïse et les prophètes, et cette loi ils l'observaient avec un religieux respect.

A peine arrivé à Bethsaïde, Jésus vit tout le peuple accourir vers lui. On brûlait de voir et d'entendre ce prophète de Nazareth, dont la renommée grandissait de jour en jour. Pierre et André, ainsi que les fils de Zébédée, accoururent aussi pour saluer leur Maître, et bientôt le rassemblement devint si considérable qu'il fut impossible au Sauveur de se mouvoir ou de parler à la foule qui le pressait de toutes parts. Avisant alors deux barques amarrées au rivage, il monta dans l'une d'elles qui appartenait à Simon Pierre, et pria celui-ci de l'éloigner un peu de la terre. Puis s'étant assis, il enseigna la multitude, sans toutefois oublier le projet qui l'avait amené à Bethsaïde.

L'instruction terminée, il dit à Pierre : « Avancez en mer, et jetez vos filets. » En donnant cet ordre, Jésus savait qu'il mettait à l'épreuve la foi de son disciple. — « Maître, répondit Pierre , nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre: néanmoins, sur votre parole, je jetterai le filet. »

Avec l'aide de son frère, il poussa la barque en pleine mer, et prit une telle quantité de poissons que les mailles des filets se rompaient. Ils firent signe à leurs compagnons de venir leur prêter assistance. Jacques et Jean accoururent, et les deux barques se remplirent de poissons à tel point qu'elles faillirent couler au fond de l'eau.

En présence d'un pareil prodige, Pierre se sentit indigne de paraître devant Jésus: « Seigneur, dit-il en tombant à ses pieds, éloignez-vous de moi car je ne suis qu'un misérable pécheur. » Comme lui, Jacques et Jean, et tous ceux qui étaient dans la barque, restaient frappés de stupeur à la vue de cette pêche miraculeuse.

Jésus tendit la main à son disciple, et lui dit avec douceur: « Ne crains rien: désormais ce sont des hommes que tu prendras dans tes filets. » Déjà le Sauveur voyait sur la mer du monde la barque de son Église. Depuis plus de quatre mille ans les patriarches et les prophètes avaient jeté leurs filets dans la nuit sombre du paganisme, et travaillé sans succès. Mais une fois sur la barque avec ses compagnons, Pierre, soutenu par la grâce divine, tirerait de l'abîme et conduirait au port l'innombrable multitude des enfants de Dieu.

Le moment était venu de dévoiler aux quatre pêcheurs le projet qu'il avait formé. S'approchant de Pierre et d'André, il leur dit simplement: « Suivez-moi, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes ». Entraînés par un charme invincible, ils laissèrent aussitôt barque et filets, et le sui virent. Jacques et Jean avaient regagné l'autre barque et commençaient, en compagnie de Zébédée, à raccommoder leurs filets. Jésus se dirigea de ce côté, et dit également aux deux jeunes gens: « Suivez-moi !» A l'instant ils laissèrent leurs filets et leur père, et se rangèrent près du Maître avec leurs compagnons. Resté dans la barque avec les mercenaires, Zébédée vit sans peine s'éloigner ses deux fils, car une voix du ciel murmurait à son oreille que tous deux seraient grands dans le royaume des cieux.

Et Jésus s'achemina vers Capharnaüm, emmenant avec lui, comme premiers fondements de son oeuvre, les quatre bateliers de Bethsaïde.

Références
3- Portrait traditionnel du Sauveur.
4. Les pèlerins ne manquent pas de visiter cette montagne qu'on appelle le Mont de la Précipitation. Bien que je me trouvasse, dit le père de Gé ramb, derrière quelques pierres qui forment une sorte de parapet, quand j'abaissai mes regards sur le précipice, son aspect me fit frissonner. Au pied du rocher est un autel sur lequel les pères franciscains vont, à un jour fixé, célébrer une messe dont l'Évangile est le texte de saint Luc rapportant le fait qui s'est passé en ce lieu. »
5. Les mots hébreux Caphar, naoum, signifient Bourg de Nahum, du nom de ce prophète ou de quelque rabbin célèbre qui l'aurait habité. On s'accorde aujourd'hui à l'identifier avec Tell-Hourn
6. Les divers éléments de cette description sont empruntés à l'historien Josèphe. (Bellum judaicitm,II,III, passim.)
7- Zr., ix, 1-2, 6-7.

CHAPITRE VI

SECONDE EXCURSION EN GALILÉE

Le démoniaque de Capharnaüm La belle-mère de Pierre Enthousiasme des Capharnaïtes Excursion.
Les synagogues Prédications de Jésus Guérison d'un lépreux.
(Matth., vitt, 14-17.
Marc. 21-45. —
Luc., ty, 31-44; ni, 12-16.)


Les jours de sabbat, Jésus se rendait à la synagogue de Capharnaüm et y donnait son enseignement au peuple. On écoutait avec avidité cette parole d'autorité qui ne ressem blait à aucune autre; on ne se lassait point d'exalter ce nouveau docteur dont le caractère, les vertus, l'attitude modeste et l'air inspiré faisaient penser aux anges du ciel. Les auditeurs se disaient bien que ce prédicateur de la pé nitence n'avait guère l'apparence du guerrier puissant annoncé par les prophètes comme libérateur d'Israël; mais, d'un autre côté, des actes prodigieux leur montraient dans cet homme doux et pacifique une force qui déroutait toutes les suppositions.

Il y avait à Capharnaüm un homme possédé de l'esprit impur, dont le démon se servait pour manifester sa puissance surhumaine et terrifier les habitants du pays. Un jour de sabbat, le possédé vint à la synagogue et se mêla au peuple qui écoutait Jésus avec une religieuse attention. Frémissant de rage, le démon reconnut aussitôt l'envoyé de Dieu et se mit à pousser des cris lamentables.

« Jésus de Nazareth, hurlait-il, laisse-nous en paix. Qu'avons-nous à démêler avec toi ? Viens-tu ici briser notre pouvoir ? Je te connais: tu es le Saint de Dieu .. .

— Tais-toi, lui répondit Jésus d'un ton menaçant, et sors de cet homme. »

L'esprit infernal obéit, mais se vengea sur le possédé. qui entra aussitôt en convulsions. Après l'avoir violemment secoué, le démon le jeta par terre au milieu de l'assemblée, et sortit de ce corps jusque-là son esclave, en poussant un cri d'épouvante qui glaça de terreur tous les assistants. Délivré de son tyran, le démoniaque se releva sain et sauf.

Les témoins de cette scène ne savaient comment exprimer leur admiration. Sans doute David avait calmé par ses chants l'esprit mauvais qui tourmentait Saul; les Juifs réus sissaient aussi par leurs exorcismes à empêcher les violences des démons; mais qui connaissait un homme assez fort pour commander souverainement aux esprits de l'abîme ? « A- t-on jamais rien vu de semblable ? s'écriaient les Capharnaïtes. D'où vient cette nouvelle doctrine, et en vertu de quelle autorité ce prophète force-t-il les démons à lui obéir ? »

La renommée de Jésus se répandit bientôt dans tout le pays, d'autant plus qu'en sortant de la synagogue il opéra un nouveau miracle. La belle-mère de Pierre gisait sur son lit, en proie à une fièvre violente. Après le service religieux, le Sauveur se rendit près d'elle avec ses disciples. Aussitôt s'approchant de la malade, il la prit par la main, la souleva doucement sur sa couche, et, d'une voix à qui rien ne résiste, il commanda à la fièvre de la quitter. La fièvre disparut à l'instant, et si complètement, que la belle-mère de Pierre, pleine de force et de vigueur, sortit aussitôt de son lit et se mit à préparer le repas. C'était l'heure où, les jours de sabbat, les parents s'assemblaient autour de la table du festin, plus somptueux que d'ordinaire en ce jour de fête. Jésus y prit part avec ses disciples.

Cette guérison émut toute la ville. Les malades et les infirmes voulurent avoir leur part des bienfaits dont le prophète se montrait si prodigue. Au coucher du soleil, quand on n'eut plus à craindre de violer le repos sabbatique, une véritable procession de suppliants lui amena sur des brancards tous les infirmes de la cité, et un grand nombre de possédés. La population entière stationnait devant la porte. Jésus imposa les mains à tous ceux qu'on lui présentait, et leur rendit la santé. Ainsi s'accomplissait cette parole d'Isaïe: « Il a pris sur lui nos infirmités, et nous a guéris de nos langueurs. »

D'un mot il chassa les démons des corps qu'ils avaient envahis. Ceux-ci fuyaient en grand nombre en criant pour se venger: « Nous savons que tu es le Fils de Dieu. » Mais Jésus leur défendit de lui donner ces titres de Christ et de Fils de Dieu, titres divins qui, proclamés prématurément, l'eussent fait arrêter comme blasphémateur avant d'avoir rempli sa mission. Divin soleil, le Sauveur voulait éclairer le monde, mais en tempérant la lumière selon la force ou la faiblesse des esprits.

Le lendemain de grand matin, Jésus gravit une colline qui dominait la ville, et se retira dans un lieu solitaire pour y prier son Père, avant d'entreprendre une nouvelle excursion à travers les contrées de la Galilée qu'il n'avait pas encore visitées. Or, pendant qu'il priait, les Capharnaïtes, toujours sous l'impression des événements de la veille, entourèrent la maison d'où il venait de sortir, réclamant à grands cris leur insigne bienfaiteur. Pierre et ses compagnons se mirent à sa recherche, et l'ayant découvert, ils lui dirent: « La foule est là qui vous attend. — Allons, répondit-il, dans les villes et bourgades voisines, car il faut que j'y prêche aussi la bonne nouvelle. C'est pour la prêcher que je suis venu en ce monde. »

Il parlait encore que les gens de Capharnaüm avaient, dans leur impatience, franchi la colline et faisaient cercle autour de lui; mais il leur répéta ce qu'il avait dit aux disciples. Depuis plusieurs mois il leur annonçait la parole de Dieu, et maintenant il devait, selon la mission qu'il avait reçue de son Père, porter l'Évangile du royaume aux autres cités de la Galilée. En vain s'efforcèrent-ils par leurs cris et par leurs larmes de le retenir au milieu d'eux, il s'arracha pour ainsi dire de leurs bras et il se mit en route avec ses disciples.

C'était le moment favorable aux courses évangéliques. Les pluies de l'hiver qui rendaient les chemins presque impraticables, avaient entièrement cessé, et l'on pouvait, sans trop de difficulté, arriver jusqu'aux moindres villages. De plus, on attendait partout l'envoyé de Dieu. Le bruit des prédications et des prodiges de Capharnaüm avaient retenti, d'échos en échos, jusque par delà les frontières du pays.

Rien de plus facile, du reste, que d'évangéliser en peu de temps de nombreuses localités. Partout où se rencontraient dix hommes zélés pour le service de Dieu, l'on bâtissait une synagogue, et la bourgade prenait le nom de cité. Quand la cité comptait une population nombreuse, on multipliait les centres de prière. Tibériade renfermait plus de trente synagogues, et Jérusalem plus de quatre cents. Les autres localités portaient le nom de villages, et leurs habitants devaient se rendre aux ville voisines les jours de sabbat. « La majesté de Jéhovah, disaient les sages, n'habite que là où se trouvent au moins dix hommes rassemblés. »

Le jour du repos, les foules se réunissaient sous les yeux de Jéhovah. On priait le Dieu tout-puissant de répandre ses bénédictions sur la cité, on chantait à sa gloire les psaumes du Prophète, puis le lecteur lisait quelques versets de la sainte Loi, qu'un prêtre ou tout autre interprète autorisé expliquait au peuple. Si quelqu'un dans l'assemblée se sentait animé du souffle prophétique, il pouvait demander la parole à ses risques et périls, mais il restait soumis au Sanhédrin qui jugeait et condamnait les faux docteurs.

Quand du toit de la synagogue retentissait la trompette sacrée qui annonçait aux habitants des villes l'office sabbatique, Jésus se rendait à l'assemblée, entouré d'une foule de Galiléens, qui se faisaient une fête d'entendre enfin ce prophète dont on racontait tant de faits merveilleux. Personne ne pensait à lui demander de quel droit, simple particulier, pauvre artisan d'une bourgade voisine, il prenait la parole au milieu du peuple.

Ses prédications avaient pour objet le royaume de Dieu qu'il venait fonder en ce monde. Comme Jean-Baptiste , il appelait tous ses auditeurs à en faire partie, Le moyen c'était de s'humilier devant Jéhovah, d'expier par la pénitence les péchés commis, d'acquérir une nouvelle vie par le baptême, vie d'amour envers Dieu notre Père, et de charité envers les hommes, qui sont nos frères. Les auditeurs courbaient la tête devant cette doctrine magistrale qui se justifiait par elle-même et s'imposait à tous. On avait entendu des scribes éloquents, des interprètes habiles de la Sainte Écriture, mais Jésus ne dissertait pas comme ses savants. Il commandait en maître qui parle à des sujets, en législateur qui dicte ses volontés.

En même temps que résonnait à leurs oreilles cette voix forte et douce, les auditeurs ne pouvaient s'empêcher de contempler la figure céleste du prophète. On y voyait rayonner une bonté plus qu'humaine, qui captivait et ravissait tous les coeurs.

Non moins que sa doctrine, le pouvoir de Jésus enthousiasmait les populations. Comme à Capharnaüm, il guérissait les infirmes et chassait les démons. Il approchait un jour des portes d'une cité, quand tout à coup on entendit une voix sauvage et rauque pousser le cri d'alarme bien connu des Juifs: « Voici l'immonde, voici l'immonde. » C'était un lépreux qui voulait écarter la foule pour demander à Jésus de le guérir. La foule s'arrêta, glacée d'effroi à la vue de ce spectre, couvert d'ulcères dégoûtants. Les lépreux, en effet, présentaient l'image d'un cadavre en dissolution. Leur contact, leur souffle même communiquait la hideuse maladie. D'après la loi de Moïse, un tribunal de prêtres, siégeant à Jérusalem, examinait soigneusement les malheureux qui en paraissaient atteints. La lèpre officiellement constatée, le lépreux, banni de la société, vivait seul dans les campagnes ou le voisinage des cités. Les vêtements déchirés, la tête rasée, la bouche couverte d'un voile afin de ne pas souiller l'air de son haleine fétide, il ne marchait qu'en agitant une cloche pour signaler sa présence, et en criant aux voyageurs: « Fuyez, voici l'im monde, voici le lépreux ! »

Tel apparut aux Galiléens éperdus l'infortuné qui se traînait vers Jésus. Chacun se demandait ce qu'allait faire le prophète, quand on le vit s'avancer, seul, vers le lépreux et s'approcher de lui sans aucune crainte. Celui-ci, se jetant à ses pieds, se prosterna dans la poussière, et s'écria d'une voix suppliante: « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir. » Jésus ne put entendre ce cri de foi vraiment sublime sans se sentir ému jusqu'au fond de l'âme. Il étendit les mains vers le lépreux, toucha ses plaies livides, et répondit à sa confiance par cette parole qu'un Dieu seul pouvait prononcer: « Je le veux, soyez guéri. »

A l'instant même la lèpre disparut. Se sentant subitement transformé, le lépreux, fou de joie, allait crier au peuple, resté à l'écart, sa miraculeuse guérison; mais Jésus lui im posa silence: « Ne parlez à personne, lui dit-il, de ce qui vous est arrivé, mais allez de ce pas vous montrer aux prêtres, et offrez en reconnaissance les victimes prescrites par la loi de Moïse. » En cela Jésus se conformait aux ordonnances légales. Les prêtres seuls avaient le droit de constater la guérison d'un lépreux et de lever l'interdit qui pesait sur lui. Des deux agneaux que le lépreux purifié offrait en action de grâces, les prêtres immolaient l'un en sacrifice de propitiation, et brûlaient l'autre sur l'autel des holocaustes. Alors seulement, le banni, déclaré pur, pouvait rentrer dans sa famille et dans la cité.

Jésus avait prescrit au lépreux de se conformer à toutes les exigences de la Loi avant de manifester sa guérison, mais celui-ci ne put résister au besoin qu'il éprouvait d'exal ter son bienfaiteur. A peine l'eut-il quitté qu'il publia partout, à la gloire du prophète, la grâce insigne qu'il en avait reçue. Il en résulta ce que le Sauveur avait prévu. Sa rénommée grandit tellement, et les foules s'amassèrent en si grand nombre autour de lui, qu'il lui devint impossible d'entrer ostensiblement dans les cités. En terminant ses courses en Galilée, il fut obligé de se tenir dans les campagnes, au milieu de vastes plaines, où de toutes parts affluaient à ses prédications les habitants des villes et villages voisins.

CHAPITRE IV

Jésus EN GALILÉE

Le Sauveur à Nazareth Son portrait Discours à la synagogue Incrédulité des Nazarétains
« Nul n'est prophète dans son pays. » Le Mont de la Précipitation Excursion en Galilée Une guérison miraculeuse. (Luc., iv, 14-30. —Jean., tv, 43-54.)

Il tardait à Jésus d'évangéliser la Galilée, ce pays cher à son coeur, et surtout le petit bourg de Nazareth, qui lui rappelait de si doux souvenirs. Ce n'est pas sans émotion qu'il revit l'humble demeure où s'écoula son heureuse jeunesse, près de sa mère Marie et de Joseph son père nourricier. Bien que ses compatriotes doutassent grandement de sa mission divine, on racontait de lui tant de merveilles qu'ils désiraient vivement le voir et l'entendre. Aussi quand, le jour du sabbat, Jésus se rendit à la synagogue, les Nazarétains encombraient la vaste enceinte.

Ils retrouvèrent le fils du charpentier, comme ils l'appelaient, tel qu'ils l'avaient connu. Vêtu d'une longue tunique, ceint d'une simple courroie, enveloppé dans un modeste manteau: rien n'était changé dans son extérieur. Tous reconnurent l'homme au visage austère, à l'oeil ardent, aux longs cheveux flottant sur les épaules, à la physionomie douce et triste, qui inspirait, même aux enfants, le respect et l'affection (3).

Le service religieux commença. Après le chant des psaumes, le ministre désigna les officiers, qui, selon la cou turne, montèrent tour à tour dans la chaire, au signal du chef de la synagogue, et donnèrent lecture des livres de la Loi. Puis il tira du Sacrarium le Livre des prophètes, et comme Jésus appartenait par sa vie passée à la congrégation de Nazareth , il lui mit en main les rouleaux sacrés. Jésus monta sur l'estrade, ouvrit le livre à l'endroit où l'on en était resté, et lut ces paroles du prophète Isaïe: « L'Esprit de Dieu est sur moi, car il m'a consacré par l'onction sainte. Il m'a envoyé prêcher l'Évangile aux pauvres, guérir les coeurs brisés, annoncer aux captifs la délivrance, aux aveugles la lumière, aux opprimés un allègement à leurs peines, à tous l'année sainte, le jubilé du Seigneur et le jour des solennelles rétributions. » Ayant ensuite roulé les feuillets du livre, Jésus le rendit au ministre, et s'assit pour expliquer les prophéties.

Tous les assistants avaient les yeux fixés sur lui; tous se demandaient avec un intérêt mêlé d'anxiété comment allait parler ce docteur sorti de l'atelier. Élevant la voix, Jésus prononça ce mot simple, mais qui répondait à toutes les préoccupations de l'assemblée au sujet de sa mission: « La prophétie que vous venez d'entendre se réalise aujourd'hui au milieu de vous. »

Et reprenant une à une les paroles du texte sacré, il montra qu'elles avaient pour objet, non le prophète Isaïe ni la délivrance des Israélites captifs à Babylone, mais le grand Libérateur qui devait délivrer le monde de la vraie captivité. Aujourd'hui les figures disparaissent devant la réalité, l'Esprit de Dieu s'est répandu sur Celui qui doit annoncer la bonne nouvelle. Aujourd'hui les pauvres qui savent s'humilier dans leur néant vont recevoir l'abondance des grâces divines; les âmes brisées par la douleur de leurs fautes, vont être purifiées ; les hommes que l'esprit mauvais tient dans ses fers, vont retrouver la liberté; les aveugles spirituels verront resplendir la lumière de la vérité. L'année sainte commence, la trompette du jubilé des peuples s'est fait entendre, le Messie est venu, et le royaume de Dieu va s'établir.

Telles furent les idées que développa Jésus, mais avec tant de charme et d'onction que tous ses auditeurs témoignaient, par leur attitude et leurs applaudissements, l'im­pression profonde qu'ils éprouvaient à chaque parole de l'orateur. Cependant un grand combat se livrait dans leur âme. Cet homme qui leur parlait avec une autorité toute divine, qui venait implicitement de se donner pour le Messie, n'était après tout qu'un pauvre illettré, natif du petit bourg où tout le monde l'avait vu maniant la scie et le rabot. Et ils se disaient les uns aux autres: « N'est-ce pas le fils du charpentier Joseph? D'où aurait-il tiré cette sagesse et cette puissance qu'on lui attribue, lui qui n'a fréquenté aucune école ? D'ailleurs, que ne fait-il des prodiges, comme il en a fait à Capharnaüm, pour appuyer ses prétentions ?»

Jésus connaissait les pensées qui s'agitaient au fond de leur âme. « Je sais, dit-il, que vous m'appliquez le proverbe: Médecin, guéris-toi toi-même. Opère dans ton propre pays les guérisons miraculeuses dont tu viens, à ce que l'on dit, de favoriser Capharnaüm. En vérité, je vous le dis, nul prophète n'est bien reçu dans son pays. Quant à faire des miracles, souvenez-vous qu'il y avait beaucoup de veuves en Israël, aux jours d'Élie, alors que le ciel resta fermé pendant trois ans et demi, et qu'une horrible famine désola tout le pays: cependant le prophète ne fut envoyé à aucune d'elles, mais à la femme de Sarepta, au pays de Sidon, au milieu d'un peuple idolâtre. De même il ne manquait pas de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée; et cependant aucun d'eux ne fut guéri, si ce n'est Naaman le Syrien. »

Ainsi Jésus ne voulait pas faire un miracle en faveur de ses compatriotes, murmuraient les Nazarétains. Sans doute il leur préférait ces idolâtres, ces habitants de Sidon dont il venait de parler. Au lieu de rentrer en eux-mêmes et de se reprocher leur orgueil et leur incrédulité, ils se crurent odieusement méprisés. Bientôt leur ressentiment devint de la rage. Dans leur exaltation, s'animant les uns les autres, excités par les esprits de l'abîme, ils chassèrent Jésus de la synagogue et le traînèrent hors de la ville, au milieu des imprécations et des blasphèmes, jusqu'au sommet de la montagne au pied de laquelle sont disséminées les maisons de Nazareth (4)

A cet endroit se trouve une roche abrupte, qui domine un précipice affreux. C'est de cette cime, haute de quatre- vingts pieds, que ces forcenés voulaient lancer leur victime sur les rochers qui bordent la montagne. Mais l'heure du sacrifice n'avait pas sonné. Au moment où ils mettaient la main sur le Sauveur pour consommer leur forfait, une puissance supérieure paralysa leurs bras. Et pendant qu'immobiles et muets, ils se regardaient les uns les autres, Jésus tranquille et calme, passa au milieu d'eux et s'en alla porter la bonne nouvelle à des populations plus hospitalières.

Loin d'imiter les habitants de Nazareth, les Galiléens accueillirent Jésus avec empressement et faveur. Aux dernières fêtes de Pâques, ils avaient admiré les prodiges opérés à Jérusalem, et surtout le courage tout surnaturel de leur compatriote lors de l'expulsion des vendeurs. Ils se réjouissaient de revoir ce thaumaturge au bras vigoureux, qui parlait en maître aux marchands et aux docteurs.

Les Galiléens se distinguaient par leur bravoure et leur fidélité. Ils n'avaient pu, sans frémir, voir Jérusalem captive, et les Romains commander aux fils d'Abraham. Cependant, bien que zélés observateurs de la loi mosaïque, on les méprisait en Judée à cause de leurs rapports avec les Gentils, Grecs, Syriens, Arabes, Romains, dispersés dans leur pays. De plus, appliqués tout le jour aux travaux des champs, ces rudes laboureurs s'inquiétaient assez peu des controverses soulevées par les scribes et les pharisiens. Cette indifférence, jointe à leur accent peu distingué, leur enlevait toute considération aux yeux des lettrés. Aussi n'était-ce point de la Galilée que les Juifs attendaient le salut d'Israël.

Mais cette simplicité que dédaignaient les docteurs de Jérusalem, était précisement la qualité que Jésus exigeait des âmes pour leur prodiguer ses faveurs. Pendant plusieurs mois, comme il l'avait fait en Judée, il sema dans ce pays la divine vérité. Il allait par la ville et les villages, ras­semblant le peuple dans la synagogue. « Les temps sont accomplis, disait-il, faites pénitence, et croyez à l'Évangile que je vous annonce. » La prédication de Jean-Baptiste retentissait de nouveau aux oreilles de ce peuple, mais avec plus d'empire et de douceur.

Et quand les âmes étaient préparées à recevoir les secrets divins, il leur montrait en quoi consiste le royaume de Dieu, et comment l'âme, purifiée par la pénitence, devient comme un trône où règne Dieu, son seul Maître et Seigneur.

Il prêchait ainsi aux pauvres, aux affligés, aux malades, uniquement préoccupé de les sauver tous. Privé de toute ressource comme le dernier des indigents, il s'asseyait à la table de ceux qui l'invitaient, et prenait son repos là où on lui offrait un abri. Souvent, la nuit venue, il se retirait dans un lieu solitaire, et priait son Père du ciel pour les pauvres âmes qu'il venait appeler au salut.

Bientôt toute la Galilée s'entretint avec admiration du prophète de Nazareth et de ses prédications. Ses nombreux disciples répandirent partout le bruit de son nom et des merveilles qu'il opérait, ce qui donna au Sauveur une nou­velle occasion de montrer sa puissance.

Il arrivait à la petite ville de Cana, théâtre de son premier miracle, quand un officier royal de Capharnaüm, accablé de douleur, vint se jeter à ses pieds. Son fils souffrait depuis longtemps d'une fièvre violente, et l'on avait perdu tout espoir de le sauver. Le malheureux père se tourmentait et se désespérait, quand il ouït dire que Jésus, le nouveau prophète dont tout le public s'occupait, se trouvait à Cana. A cette nouvelle, il se reprit à espérer, et, laissant le malade dans les angoisses de l'agonie, il se mit à la poursuite du seul médecin qui, disait-on pouvait le guérir.

Arrivé à Cana, il se présenta aussitôt devant le Sauveur, et le supplia de vouloir bien descendre à Capharnaüm pour sauver son enfant. « Hâtons-nous, disait-il avec larmes, car il se débat avec la mort. »

Jésus apprécia d'un coup d'oeil les dispositions intérieures de cet officier. Habitué à la vie des camps, cet homme s'inquiétait assez peu du royaume du ciel que prêchait le divin Maître. On lui avait vanté la puissance du prophète de Nazareth, et il venait à tout hasard lui demander la guérison de son fils. C'était du reste la disposition générale des esprits. On admirait les actes du Sauveur, on ne le saluait pas comme le Messie. Jésus ne put s'empêcher de faire ressortir ce manque de foi: « Il faudra donc, dit-il, multiplier les signes et les prodiges pour vous décider à me croire ? »

Mais le pauvre père, tout entier à sa terrible préoccu­pation, ne comprit pas même ce reproche. Il se contenta d'accentuer son désir et sa confiance, en s'écriant avec insistance: « Venez, Seigneur, venez avant que l'enfant exhale le dernier soupir. »

Compatissant à sa douleur, Jésus voulut bien exaucer sa prière; mais, afin de lui faire comprendre que le Maître de la vie et de la mort n'a pas besoin de toucher un malade pour le guérir, il se leva solennellement et dit à l'officier: « Allez, votre fils est plein de vie. »

L'heureux père s'en retournait en toute hâte à Capharnaüm quand, sur le chemin, plusieurs serviteurs de sa maison se présentèrent à lui. Ils accouraient tout joyeux à sa rencontre pour lui annoncer la parfaite guérison du malade.

« Et à quelle heure s'est-il trouvé mieux ? demanda l'officier, stupéfait.

— A la septième heure la fièvre l'a quitté, « répondirent les serviteurs.

C'était précisément à la septième heure que Jésus avait dit: « Allez, votre fils est plein de vie. » Le brave officier crut en lui, ainsi que toute sa famille.

De Cana Jésus reprit le chemin de Capharnaüm. Depuis six mois, il avait parcouru les trois provinces de la Palestine , semant partout la bonne nouvelle. Les pluies d'hiver commençaient à détremper les chemins, ce qui rendait les courses difficiles. Il rentra donc dans la cité qu'il avait choisie pour le lieu de son repos entre deux voyages.

CHAPITRE V

LE LAC DE GÉNÉSARETH

Capharnaüm. La vallée de Gennésar Le tétrarque Philippe
Le lac La Galilée des nations Prophétie d'Isaïe
Jésus à Bethsaïde La pêche miraculeuse Quatre vocations.
(Matth., 13-22. — Marc., 1, 16-20. — Luc., y, 1-11.)


Capharnaüm (5), capitale de cette partie de la Galilée qu'on appelait la Galilée des nations, comptait de quinze à vingt mille habitants, auxquels il faut ajouter les nombreux étrangers qui, attirés par son doux climat et ses sites pitto­resques, y passaient une partie de l'année. A ses pieds, sur six lieues en longueur et trois en largeur, le lac de Génésareth étendait ses eaux plus limpides et plus fraîches que celles des fontaines. Des multitudes de poissons se jouaient alors dans cette nappe de cristal, pendant que toutes sortes d'oiseaux au plumage varié voltigeaient à sa surface. Plus de cinq cents barques, sortant chaque jour des bourgades du littoral, répandaient partout l'animation et la vie.

Sur la rive occidentale, où s'élevait la capitale, le délicieux vallon de Gennésar, dont le nom signifie Jardin d'abondance, se développait sur une longueur de plusieurs lieues. Encaissé dans les montagnes qui entourent le lac, traversé par des ruisseaux qui le sillonnent en tous sens, il formait une oasis de merveilleuse fécondité. On y rencontrait les productions de tous les climats, le noyer des pays froids et le palmier dont les fruits ne mûrissent que sous un soleil brûlant. La vigne y projetait ses rameaux chargés de grappes jusqu'à une hauteur de trente pieds. Partout des bouquets d'oliviers et de figuiers encadraient les villas et les jardins, tandis qu'à la faveur d'un printemps presque perpétuel les fruits et les fleurs se succédaient sans interruption. Pour peindre d'un mot cette riche et magnifique vallée, les Juifs l'avaient appelée le nouvel Éden (6).

Naturellement une population considérable occupait ce beau pays. Au milieu des buissons de myrtes et de lauriers roses qui bordaient les rives du lac, florissaient alors des bourgades à jamais célèbres: Bethsaïde, Corozaïn, Magdala, Dalmanutha, et cette Tibériade, la nouvelle capitale du roi Hérode. C'était là, dans un superbe château, que le tétrarque tenait de temps en temps sa cour, au milieu des splendeurs d'une civilisation toute païenne.

Dieu avait préparé cet Éden, au nouvel Adam pour faciliter sa mission sur cette terre. De toutes les contrées que Jésus venait de parcourir, aucune ne lui offrait les mêmes avantages. Les Galiléens du lac, malgré le contact de milliers d'étrangers, avaient conservé la simplicité de leurs pères. Vivant tranquillement du produit de leur pêche, ils attendaient le royaume nouveau prêché par Jean-Baptiste. La parole de Dieu sera mieux accueillie dans les synagogues de la Galilée qu'au temple de Jérusalem. Les sectaires de Tibériade n'ont pas encore perverti les paysans de Gennésar et les bateliers du lac.

A un autre point de vue, Capharnaüm offrait à Jésus un centre incomparable d'action. Sans sortir de la cité, il trouvait à instruire, non seulement ses concitoyens, mais une foule d'étrangers de toute nation. Située à l'embouchure du Jourdain, cette ville formait le point de jonction de plusieurs routes célèbres qui conduisaient de la Syrie et de la Phénicie à Sichem et à Jérusalem. Là s'arrêtaient les marchands de l'Arménie, les caravanes de Damas et de Babylone apportant les produits de l'Orient, les garnisons romaines qui se rendaient à Samarie ou en Judée, les mul­titudes de pèlerins qui, aux jours de fêtes, montaient à la Ville Sainte. Ces marchands, ces soldats, ces païens, ces pèlerins entoureront Jésus sur les bords du lac et recueilleront, en passant, ses divins enseignements.

De plus, vu la jalouse inimitié des sectaires, Jésus avait besoin d'une cité de refuge pour remplir son ministère sans s'exposer à tomber entre leurs mains avant le temps marqué par son Père. On pouvait prévoir que les pharisiens ne le toléreraient pas en Judée plus qu'ils n'avaient toléré Jean-Baptiste, et qu'Hérode ne reculerait pas devant un crime pour se défaire d'un nouveau censeur. Or, au delà du Jourdain, à quelques lieues de Capharnaüm, régnait le tétrarque de l'Iturée, Philippe, frère d'Hérode, prince ami de la paix, dont toute la politique consistait à ne mécontenter ni les Romains ni ses propres sujets. Si donc Jésus se trouvait en butte aux persécutions d'Hérode ou des pha­risiens, il éviterait tout danger en se réfugiant sur les terres de Philippe.

Pour toutes ces raisons Dieu assigna Capharnaüm, ce rendez-vous des peuples, comme demeure au « Désiré des nations ». Ainsi s'accomplissaient les destinées de cette contrée bénie entre toutes, destinées prédites par Isaïe sept siècles avant la naissance du Sauveur. « La terre de Zabulon et de Nephtali, s'écriait le prophète, la voie de la mer au delà du Jourdain, la Galilée des nations, le peuple assis dans les ténèbres, a vu briller une grande lumière; le jour s'est levé sur ces régions ensevelies à l'ombre de la mort. » Et il ajoutait: « Un petit enfant nous est né qu'on appellera l'Admirable, le Dieu fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix. Il s'assoira sur le trône de David, et son empire pacifique n'aura point de fin (7)» Heureuse terre de Galilée, si elle sait rejeter ses ténèbres et marcher à la lumière qui va l'inonder de ses célestes clartés !

Quelques jours après son retour à Capharnaüm, Jésus errait le long du lac, en méditant sur cet empire pacifique qui devait embrasser tout l'univers et s'étendre jusqu'à la fin des siècles. En passant sur la terre, il ne pouvait qu'en poser les bases et promulguer les lois. Il s'agissait donc, non pas seulement de multiplier les disciples, mais de choisir des auxiliaires généreux qui, formés par lui, perpétueraient son oeuvre au milieu du monde. Dans le dessein de recruter immédiatement quelques-uns de ces futurs conquérants, il se dirigea vers le petit bourg de Bethsaïde, où vivaient des hommes selon son coeur: Simon, fils de Jonas, que, dans une première rencontre, il avait surnommé Pierre; André, son frère, et les deux fils de Zébédée, tous disciples de Jean- Baptiste, et tous sincèrement attachés à Celui que Jean désignait comme le Messie.

Après avoir suivi quelque temps ce nouveau Maître, les quatre pêcheurs étaient retournés à leurs filets, attendant les grandes choses que le Libérateur devait opérer pour le salut d'Israël. Ils travaillaient en commun, Zébédée sur sa barque, et Pierre sur la sienne. André, Jacques et Jean manoeuvraient sous leurs ordres, aidés par des mercenaires. La nuit on jetait les filets, et le jour on rattachait les mailles rompues. Occupés à cette dure besogne, ces rudes bateliers ne pensaient guère à étudier les lettres. Ils parlaient grossièrement le syrochaldéen, la langue en usage depuis la captivité, et hasardaient parfois quelques locutions d'un grec à demi barbare, puisées dans leurs rapports avec les étrangers. En revanche, ils connaissaient la loi de Jéhovah, transmise au peuple par Moïse et les prophètes, et cette loi ils l'observaient avec un religieux respect.

A peine arrivé à Bethsaïde, Jésus vit tout le peuple accourir vers lui. On brûlait de voir et d'entendre ce prophète de Nazareth, dont la renommée grandissait de jour en jour. Pierre et André, ainsi que les fils de Zébédée, accoururent aussi pour saluer leur Maître, et bientôt le rassemblement devint si considérable qu'il fut impossible au Sauveur de se mouvoir ou de parler à la foule qui le pressait de toutes parts. Avisant alors deux barques amarrées au rivage, il monta dans l'une d'elles qui appartenait à Simon Pierre, et pria celui-ci de l'éloigner un peu de la terre. Puis s'étant assis, il enseigna la multitude, sans toutefois oublier le projet qui l'avait amené à Bethsaïde.

L'instruction terminée, il dit à Pierre : « Avancez en mer, et jetez vos filets. » En donnant cet ordre, Jésus savait qu'il mettait à l'épreuve la foi de son disciple. — « Maître, répondit Pierre , nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre: néanmoins, sur votre parole, je jetterai le filet. »

Avec l'aide de son frère, il poussa la barque en pleine mer, et prit une telle quantité de poissons que les mailles des filets se rompaient. Ils firent signe à leurs compagnons de venir leur prêter assistance. Jacques et Jean accoururent, et les deux barques se remplirent de poissons à tel point qu'elles faillirent couler au fond de l'eau.

En présence d'un pareil prodige, Pierre se sentit indigne de paraître devant Jésus: « Seigneur, dit-il en tombant à ses pieds, éloignez-vous de moi car je ne suis qu'un misérable pécheur. » Comme lui, Jacques et Jean, et tous ceux qui étaient dans la barque, restaient frappés de stupeur à la vue de cette pêche miraculeuse.

Jésus tendit la main à son disciple, et lui dit avec douceur: « Ne crains rien: désormais ce sont des hommes que tu prendras dans tes filets. » Déjà le Sauveur voyait sur la mer du monde la barque de son Église. Depuis plus de quatre mille ans les patriarches et les prophètes avaient jeté leurs filets dans la nuit sombre du paganisme, et travaillé sans succès. Mais une fois sur la barque avec ses compagnons, Pierre, soutenu par la grâce divine, tirerait de l'abîme et conduirait au port l'innombrable multitude des enfants de Dieu.

Le moment était venu de dévoiler aux quatre pêcheurs le projet qu'il avait formé. S'approchant de Pierre et d'André, il leur dit simplement: « Suivez-moi, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes ». Entraînés par un charme invincible, ils laissèrent aussitôt barque et filets, et le sui­virent. Jacques et Jean avaient regagné l'autre barque et commençaient, en compagnie de Zébédée, à raccommoder leurs filets. Jésus se dirigea de ce côté, et dit également aux deux jeunes gens: « Suivez-moi !» A l'instant ils laissèrent leurs filets et leur père, et se rangèrent près du Maître avec leurs compagnons. Resté dans la barque avec les mercenaires, Zébédée vit sans peine s'éloigner ses deux fils, car une voix du ciel murmurait à son oreille que tous deux seraient grands dans le royaume des cieux.

Et Jésus s'achemina vers Capharnaüm, emmenant avec lui, comme premiers fondements de son oeuvre, les quatre bateliers de Bethsaïde.

Références
3- Portrait traditionnel du Sauveur.
4. Les pèlerins ne manquent pas de visiter cette montagne qu'on appelle le Mont de la Précipitation. Bien que je me trouvasse, dit le père de Gé­ramb, derrière quelques pierres qui forment une sorte de parapet, quand j'abaissai mes regards sur le précipice, son aspect me fit frissonner. Au pied du rocher est un autel sur lequel les pères franciscains vont, à un jour fixé, célébrer une messe dont l'Évangile est le texte de saint Luc rapportant le fait qui s'est passé en ce lieu. »
5. Les mots hébreux Caphar, naoum, signifient Bourg de Nahum, du nom de ce prophète ou de quelque rabbin célèbre qui l'aurait habité. On s'accorde aujourd'hui à l'identifier avec Tell-Hourn
6. Les divers éléments de cette description sont empruntés à l'historien Josèphe. (Bellum judaicitm,II,III, passim.)
7- Zr., ix, 1-2, 6-7.

CHAPITRE VI

SECONDE EXCURSION EN GALILÉE

Le démoniaque de Capharnaüm La belle-mère de Pierre Enthousiasme des Capharnaïtes Excursion.
Les synagogues Prédications de Jésus Guérison d'un lépreux.
(Matth., vitt, 14-17.
Marc. 21-45. —
Luc., ty, 31-44; ni, 12-16.)


Les jours de sabbat, Jésus se rendait à la synagogue de Capharnaüm et y donnait son enseignement au peuple. On écoutait avec avidité cette parole d'autorité qui ne ressem­blait à aucune autre; on ne se lassait point d'exalter ce nouveau docteur dont le caractère, les vertus, l'attitude modeste et l'air inspiré faisaient penser aux anges du ciel. Les auditeurs se disaient bien que ce prédicateur de la pé­nitence n'avait guère l'apparence du guerrier puissant annoncé par les prophètes comme libérateur d'Israël; mais, d'un autre côté, des actes prodigieux leur montraient dans cet homme doux et pacifique une force qui déroutait toutes les suppositions.

Il y avait à Capharnaüm un homme possédé de l'esprit impur, dont le démon se servait pour manifester sa puissance surhumaine et terrifier les habitants du pays. Un jour de sabbat, le possédé vint à la synagogue et se mêla au peuple qui écoutait Jésus avec une religieuse attention. Frémissant de rage, le démon reconnut aussitôt l'envoyé de Dieu et se mit à pousser des cris lamentables.

« Jésus de Nazareth, hurlait-il, laisse-nous en paix. Qu'avons-nous à démêler avec toi ? Viens-tu ici briser notre pouvoir ? Je te connais: tu es le Saint de Dieu .. .

— Tais-toi, lui répondit Jésus d'un ton menaçant, et sors de cet homme. »

L'esprit infernal obéit, mais se vengea sur le possédé. qui entra aussitôt en convulsions. Après l'avoir violemment secoué, le démon le jeta par terre au milieu de l'assemblée, et sortit de ce corps jusque-là son esclave, en poussant un cri d'épouvante qui glaça de terreur tous les assistants. Délivré de son tyran, le démoniaque se releva sain et sauf.

Les témoins de cette scène ne savaient comment exprimer leur admiration. Sans doute David avait calmé par ses chants l'esprit mauvais qui tourmentait Saul; les Juifs réus­sissaient aussi par leurs exorcismes à empêcher les violences des démons; mais qui connaissait un homme assez fort pour commander souverainement aux esprits de l'abîme ? « A- t-on jamais rien vu de semblable ? s'écriaient les Capharnaïtes. D'où vient cette nouvelle doctrine, et en vertu de quelle autorité ce prophète force-t-il les démons à lui obéir ? »

La renommée de Jésus se répandit bientôt dans tout le pays, d'autant plus qu'en sortant de la synagogue il opéra un nouveau miracle. La belle-mère de Pierre gisait sur son lit, en proie à une fièvre violente. Après le service religieux, le Sauveur se rendit près d'elle avec ses disciples. Aussitôt s'approchant de la malade, il la prit par la main, la souleva doucement sur sa couche, et, d'une voix à qui rien ne résiste, il commanda à la fièvre de la quitter. La fièvre disparut à l'instant, et si complètement, que la belle-mère de Pierre, pleine de force et de vigueur, sortit aussitôt de son lit et se mit à préparer le repas. C'était l'heure où, les jours de sabbat, les parents s'assemblaient autour de la table du festin, plus somptueux que d'ordinaire en ce jour de fête. Jésus y prit part avec ses disciples.

Cette guérison émut toute la ville. Les malades et les infirmes voulurent avoir leur part des bienfaits dont le prophète se montrait si prodigue. Au coucher du soleil, quand on n'eut plus à craindre de violer le repos sabbatique, une véritable procession de suppliants lui amena sur des brancards tous les infirmes de la cité, et un grand nombre de possédés. La population entière stationnait devant la porte. Jésus imposa les mains à tous ceux qu'on lui présentait, et leur rendit la santé. Ainsi s'accomplissait cette parole d'Isaïe: « Il a pris sur lui nos infirmités, et nous a guéris de nos langueurs. »

D'un mot il chassa les démons des corps qu'ils avaient envahis. Ceux-ci fuyaient en grand nombre en criant pour se venger: « Nous savons que tu es le Fils de Dieu. » Mais Jésus leur défendit de lui donner ces titres de Christ et de Fils de Dieu, titres divins qui, proclamés prématurément, l'eussent fait arrêter comme blasphémateur avant d'avoir rempli sa mission. Divin soleil, le Sauveur voulait éclairer le monde, mais en tempérant la lumière selon la force ou la faiblesse des esprits.

Le lendemain de grand matin, Jésus gravit une colline qui dominait la ville, et se retira dans un lieu solitaire pour y prier son Père, avant d'entreprendre une nouvelle excursion à travers les contrées de la Galilée qu'il n'avait pas encore visitées. Or, pendant qu'il priait, les Capharnaïtes, toujours sous l'impression des événements de la veille, entourèrent la maison d'où il venait de sortir, réclamant à grands cris leur insigne bienfaiteur. Pierre et ses compagnons se mirent à sa recherche, et l'ayant découvert, ils lui dirent: « La foule est là qui vous attend. — Allons, répondit-il, dans les villes et bourgades voisines, car il faut que j'y prêche aussi la bonne nouvelle. C'est pour la prêcher que je suis venu en ce monde. »

Il parlait encore que les gens de Capharnaüm avaient, dans leur impatience, franchi la colline et faisaient cercle autour de lui; mais il leur répéta ce qu'il avait dit aux disciples. Depuis plusieurs mois il leur annonçait la parole de Dieu, et maintenant il devait, selon la mission qu'il avait reçue de son Père, porter l'Évangile du royaume aux autres cités de la Galilée. En vain s'efforcèrent-ils par leurs cris et par leurs larmes de le retenir au milieu d'eux, il s'arracha pour ainsi dire de leurs bras et il se mit en route avec ses disciples.

C'était le moment favorable aux courses évangéliques. Les pluies de l'hiver qui rendaient les chemins presque impraticables, avaient entièrement cessé, et l'on pouvait, sans trop de difficulté, arriver jusqu'aux moindres villages. De plus, on attendait partout l'envoyé de Dieu. Le bruit des prédications et des prodiges de Capharnaüm avaient retenti, d'échos en échos, jusque par delà les frontières du pays.

Rien de plus facile, du reste, que d'évangéliser en peu de temps de nombreuses localités. Partout où se rencontraient dix hommes zélés pour le service de Dieu, l'on bâtissait une synagogue, et la bourgade prenait le nom de cité. Quand la cité comptait une population nombreuse, on multipliait les centres de prière. Tibériade renfermait plus de trente synagogues, et Jérusalem plus de quatre cents. Les autres localités portaient le nom de villages, et leurs habitants devaient se rendre aux ville voisines les jours de sabbat. « La majesté de Jéhovah, disaient les sages, n'habite que là où se trouvent au moins dix hommes rassemblés. »

Le jour du repos, les foules se réunissaient sous les yeux de Jéhovah. On priait le Dieu tout-puissant de répandre ses bénédictions sur la cité, on chantait à sa gloire les psaumes du Prophète, puis le lecteur lisait quelques versets de la sainte Loi, qu'un prêtre ou tout autre interprète autorisé expliquait au peuple. Si quelqu'un dans l'assemblée se sentait animé du souffle prophétique, il pouvait demander la parole à ses risques et périls, mais il restait soumis au Sanhédrin qui jugeait et condamnait les faux docteurs.

Quand du toit de la synagogue retentissait la trompette sacrée qui annonçait aux habitants des villes l'office sabbatique, Jésus se rendait à l'assemblée, entouré d'une foule de Galiléens, qui se faisaient une fête d'entendre enfin ce prophète dont on racontait tant de faits merveilleux. Personne ne pensait à lui demander de quel droit, simple particulier, pauvre artisan d'une bourgade voisine, il prenait la parole au milieu du peuple.

Ses prédications avaient pour objet le royaume de Dieu qu'il venait fonder en ce monde. Comme Jean-Baptiste , il appelait tous ses auditeurs à en faire partie, Le moyen c'était de s'humilier devant Jéhovah, d'expier par la pénitence les péchés commis, d'acquérir une nouvelle vie par le baptême, vie d'amour envers Dieu notre Père, et de charité envers les hommes, qui sont nos frères. Les auditeurs courbaient la tête devant cette doctrine magistrale qui se justifiait par elle-même et s'imposait à tous. On avait entendu des scribes éloquents, des interprètes habiles de la Sainte Écriture, mais Jésus ne dissertait pas comme ses savants. Il commandait en maître qui parle à des sujets, en législateur qui dicte ses volontés.

En même temps que résonnait à leurs oreilles cette voix forte et douce, les auditeurs ne pouvaient s'empêcher de contempler la figure céleste du prophète. On y voyait rayonner une bonté plus qu'humaine, qui captivait et ravissait tous les coeurs.

Non moins que sa doctrine, le pouvoir de Jésus enthousiasmait les populations. Comme à Capharnaüm, il guérissait les infirmes et chassait les démons. Il approchait un jour des portes d'une cité, quand tout à coup on entendit une voix sauvage et rauque pousser le cri d'alarme bien connu des Juifs: « Voici l'immonde, voici l'immonde. » C'était un lépreux qui voulait écarter la foule pour demander à Jésus de le guérir. La foule s'arrêta, glacée d'effroi à la vue de ce spectre, couvert d'ulcères dégoûtants. Les lépreux, en effet, présentaient l'image d'un cadavre en dissolution. Leur contact, leur souffle même communiquait la hideuse maladie. D'après la loi de Moïse, un tribunal de prêtres, siégeant à Jérusalem, examinait soigneusement les malheureux qui en paraissaient atteints. La lèpre officiellement constatée, le lépreux, banni de la société, vivait seul dans les campagnes ou le voisinage des cités. Les vêtements déchirés, la tête rasée, la bouche couverte d'un voile afin de ne pas souiller l'air de son haleine fétide, il ne marchait qu'en agitant une cloche pour signaler sa présence, et en criant aux voyageurs: « Fuyez, voici l'im­monde, voici le lépreux ! »

Tel apparut aux Galiléens éperdus l'infortuné qui se traînait vers Jésus. Chacun se demandait ce qu'allait faire le prophète, quand on le vit s'avancer, seul, vers le lépreux et s'approcher de lui sans aucune crainte. Celui-ci, se jetant à ses pieds, se prosterna dans la poussière, et s'écria d'une voix suppliante: « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir. » Jésus ne put entendre ce cri de foi vraiment sublime sans se sentir ému jusqu'au fond de l'âme. Il étendit les mains vers le lépreux, toucha ses plaies livides, et répondit à sa confiance par cette parole qu'un Dieu seul pouvait prononcer: « Je le veux, soyez guéri. »

A l'instant même la lèpre disparut. Se sentant subitement transformé, le lépreux, fou de joie, allait crier au peuple, resté à l'écart, sa miraculeuse guérison; mais Jésus lui im­posa silence: « Ne parlez à personne, lui dit-il, de ce qui vous est arrivé, mais allez de ce pas vous montrer aux prêtres, et offrez en reconnaissance les victimes prescrites par la loi de Moïse. » En cela Jésus se conformait aux ordonnances légales. Les prêtres seuls avaient le droit de constater la guérison d'un lépreux et de lever l'interdit qui pesait sur lui. Des deux agneaux que le lépreux purifié offrait en action de grâces, les prêtres immolaient l'un en sacrifice de propitiation, et brûlaient l'autre sur l'autel des holocaustes. Alors seulement, le banni, déclaré pur, pouvait rentrer dans sa famille et dans la cité.

Jésus avait prescrit au lépreux de se conformer à toutes les exigences de la Loi avant de manifester sa guérison, mais celui-ci ne put résister au besoin qu'il éprouvait d'exal­ter son bienfaiteur. A peine l'eut-il quitté qu'il publia partout, à la gloire du prophète, la grâce insigne qu'il en avait reçue. Il en résulta ce que le Sauveur avait prévu. Sa rénommée grandit tellement, et les foules s'amassèrent en si grand nombre autour de lui, qu'il lui devint impossible d'entrer ostensiblement dans les cités. En terminant ses courses en Galilée, il fut obligé de se tenir dans les campagnes, au milieu de vastes plaines, où de toutes parts affluaient à ses prédications les habitants des villes et villages voisins.

CHAPITRE IV

Jésus EN GALILÉE

Le Sauveur à Nazareth Son portrait Discours à la synagogue Incrédulité des Nazarétains
« Nul n'est prophète dans son pays. » Le Mont de la Précipitation Excursion en Galilée Une guérison miraculeuse. (Luc., iv, 14-30. —Jean., tv, 43-54.)
Il tardait à Jésus d'évangéliser la Galilée, ce pays cher à son coeur, et surtout le petit bourg de Nazareth, qui lui rappelait de si doux souvenirs. Ce n'est pas sans émotion qu'il revit l'humble demeure où s'écoula son heureuse jeunesse, près de sa mère Marie et de Joseph son père nourricier. Bien que ses compatriotes doutassent grandement de sa mission divine, on racontait de lui tant de merveilles qu'ils désiraient vivement le voir et l'entendre. Aussi quand, le jour du sabbat, Jésus se rendit à la synagogue, les Nazarétains encombraient la vaste enceinte.

Ils retrouvèrent le fils du charpentier, comme ils l'appelaient, tel qu'ils l'avaient connu. Vêtu d'une longue tunique, ceint d'une simple courroie, enveloppé dans un modeste manteau: rien n'était changé dans son extérieur. Tous reconnurent l'homme au visage austère, à l'oeil ardent, aux longs cheveux flottant sur les épaules, à la physionomie douce et triste, qui inspirait, même aux enfants, le respect et l'affection (3).

Le service religieux commença. Après le chant des psaumes, le ministre désigna les officiers, qui, selon la cou turne, montèrent tour à tour dans la chaire, au signal du chef de la synagogue, et donnèrent lecture des livres de la Loi. Puis il tira du Sacrarium le Livre des prophètes, et comme Jésus appartenait par sa vie passée à la congrégation de Nazareth , il lui mit en main les rouleaux sacrés. Jésus monta sur l'estrade, ouvrit le livre à l'endroit où l'on en était resté, et lut ces paroles du prophète Isaïe: « L'Esprit de Dieu est sur moi, car il m'a consacré par l'onction sainte. Il m'a envoyé prêcher l'Évangile aux pauvres, guérir les coeurs brisés, annoncer aux captifs la délivrance, aux aveugles la lumière, aux opprimés un allègement à leurs peines, à tous l'année sainte, le jubilé du Seigneur et le jour des solennelles rétributions. » Ayant ensuite roulé les feuillets du livre, Jésus le rendit au ministre, et s'assit pour expliquer les prophéties.

Tous les assistants avaient les yeux fixés sur lui; tous se demandaient avec un intérêt mêlé d'anxiété comment allait parler ce docteur sorti de l'atelier. Élevant la voix, Jésus prononça ce mot simple, mais qui répondait à toutes les préoccupations de l'assemblée au sujet de sa mission: « La prophétie que vous venez d'entendre se réalise aujourd'hui au milieu de vous. »

Et reprenant une à une les paroles du texte sacré, il montra qu'elles avaient pour objet, non le prophète Isaïe ni la délivrance des Israélites captifs à Babylone, mais le grand Libérateur qui devait délivrer le monde de la vraie captivité. Aujourd'hui les figures disparaissent devant la réalité, l'Esprit de Dieu s'est répandu sur Celui qui doit annoncer la bonne nouvelle. Aujourd'hui les pauvres qui savent s'humilier dans leur néant vont recevoir l'abondance des grâces divines; les âmes brisées par la douleur de leurs fautes, vont être purifiées ; les hommes que l'esprit mauvais tient dans ses fers, vont retrouver la liberté; les aveugles spirituels verront resplendir la lumière de la vérité. L'année sainte commence, la trompette du jubilé des peuples s'est fait entendre, le Messie est venu, et le royaume de Dieu va s'établir.

Telles furent les idées que développa Jésus, mais avec tant de charme et d'onction que tous ses auditeurs témoignaient, par leur attitude et leurs applaudissements, l'im pression profonde qu'ils éprouvaient à chaque parole de l'orateur. Cependant un grand combat se livrait dans leur âme. Cet homme qui leur parlait avec une autorité toute divine, qui venait implicitement de se donner pour le Messie, n'était après tout qu'un pauvre illettré, natif du petit bourg où tout le monde l'avait vu maniant la scie et le rabot. Et ils se disaient les uns aux autres: « N'est-ce pas le fils du charpentier Joseph? D'où aurait-il tiré cette sagesse et cette puissance qu'on lui attribue, lui qui n'a fréquenté aucune école ? D'ailleurs, que ne fait-il des prodiges, comme il en a fait à Capharnaüm, pour appuyer ses prétentions ?»

Jésus connaissait les pensées qui s'agitaient au fond de leur âme. « Je sais, dit-il, que vous m'appliquez le proverbe: Médecin, guéris-toi toi-même. Opère dans ton propre pays les guérisons miraculeuses dont tu viens, à ce que l'on dit, de favoriser Capharnaüm. En vérité, je vous le dis, nul prophète n'est bien reçu dans son pays. Quant à faire des miracles, souvenez-vous qu'il y avait beaucoup de veuves en Israël, aux jours d'Élie, alors que le ciel resta fermé pendant trois ans et demi, et qu'une horrible famine désola tout le pays: cependant le prophète ne fut envoyé à aucune d'elles, mais à la femme de Sarepta, au pays de Sidon, au milieu d'un peuple idolâtre. De même il ne manquait pas de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée; et cependant aucun d'eux ne fut guéri, si ce n'est Naaman le Syrien. »

Ainsi Jésus ne voulait pas faire un miracle en faveur de ses compatriotes, murmuraient les Nazarétains. Sans doute il leur préférait ces idolâtres, ces habitants de Sidon dont il venait de parler. Au lieu de rentrer en eux-mêmes et de se reprocher leur orgueil et leur incrédulité, ils se crurent odieusement méprisés. Bientôt leur ressentiment devint de la rage. Dans leur exaltation, s'animant les uns les autres, excités par les esprits de l'abîme, ils chassèrent Jésus de la synagogue et le traînèrent hors de la ville, au milieu des imprécations et des blasphèmes, jusqu'au sommet de la montagne au pied de laquelle sont disséminées les maisons de Nazareth (4)

A cet endroit se trouve une roche abrupte, qui domine un précipice affreux. C'est de cette cime, haute de quatre- vingts pieds, que ces forcenés voulaient lancer leur victime sur les rochers qui bordent la montagne. Mais l'heure du sacrifice n'avait pas sonné. Au moment où ils mettaient la main sur le Sauveur pour consommer leur forfait, une puissance supérieure paralysa leurs bras. Et pendant qu'immobiles et muets, ils se regardaient les uns les autres, Jésus tranquille et calme, passa au milieu d'eux et s'en alla porter la bonne nouvelle à des populations plus hospitalières.

Loin d'imiter les habitants de Nazareth, les Galiléens accueillirent Jésus avec empressement et faveur. Aux dernières fêtes de Pâques, ils avaient admiré les prodiges opérés à Jérusalem, et surtout le courage tout surnaturel de leur compatriote lors de l'expulsion des vendeurs. Ils se réjouissaient de revoir ce thaumaturge au bras vigoureux, qui parlait en maître aux marchands et aux docteurs.

Les Galiléens se distinguaient par leur bravoure et leur fidélité. Ils n'avaient pu, sans frémir, voir Jérusalem captive, et les Romains commander aux fils d'Abraham. Cependant, bien que zélés observateurs de la loi mosaïque, on les méprisait en Judée à cause de leurs rapports avec les Gentils, Grecs, Syriens, Arabes, Romains, dispersés dans leur pays. De plus, appliqués tout le jour aux travaux des champs, ces rudes laboureurs s'inquiétaient assez peu des controverses soulevées par les scribes et les pharisiens. Cette indifférence, jointe à leur accent peu distingué, leur enlevait toute considération aux yeux des lettrés. Aussi n'était-ce point de la Galilée que les Juifs attendaient le salut d'Israël.

Mais cette simplicité que dédaignaient les docteurs de Jérusalem, était précisement la qualité que Jésus exigeait des âmes pour leur prodiguer ses faveurs. Pendant plusieurs mois, comme il l'avait fait en Judée, il sema dans ce pays la divine vérité. Il allait par la ville et les villages, ras semblant le peuple dans la synagogue. « Les temps sont accomplis, disait-il, faites pénitence, et croyez à l'Évangile que je vous annonce. » La prédication de Jean-Baptiste retentissait de nouveau aux oreilles de ce peuple, mais avec plus d'empire et de douceur.

Et quand les âmes étaient préparées à recevoir les secrets divins, il leur montrait en quoi consiste le royaume de Dieu, et comment l'âme, purifiée par la pénitence, devient comme un trône où règne Dieu, son seul Maître et Seigneur.

Il prêchait ainsi aux pauvres, aux affligés, aux malades, uniquement préoccupé de les sauver tous. Privé de toute ressource comme le dernier des indigents, il s'asseyait à la table de ceux qui l'invitaient, et prenait son repos là où on lui offrait un abri. Souvent, la nuit venue, il se retirait dans un lieu solitaire, et priait son Père du ciel pour les pauvres âmes qu'il venait appeler au salut.

Bientôt toute la Galilée s'entretint avec admiration du prophète de Nazareth et de ses prédications. Ses nombreux disciples répandirent partout le bruit de son nom et des merveilles qu'il opérait, ce qui donna au Sauveur une nou velle occasion de montrer sa puissance.

Il arrivait à la petite ville de Cana, théâtre de son premier miracle, quand un officier royal de Capharnaüm, accablé de douleur, vint se jeter à ses pieds. Son fils souffrait depuis longtemps d'une fièvre violente, et l'on avait perdu tout espoir de le sauver. Le malheureux père se tourmentait et se désespérait, quand il ouït dire que Jésus, le nouveau prophète dont tout le public s'occupait, se trouvait à Cana. A cette nouvelle, il se reprit à espérer, et, laissant le malade dans les angoisses de l'agonie, il se mit à la poursuite du seul médecin qui, disait-on pouvait le guérir.

Arrivé à Cana, il se présenta aussitôt devant le Sauveur, et le supplia de vouloir bien descendre à Capharnaüm pour sauver son enfant. « Hâtons-nous, disait-il avec larmes, car il se débat avec la mort. »

Jésus apprécia d'un coup d'oeil les dispositions intérieures de cet officier. Habitué à la vie des camps, cet homme s'inquiétait assez peu du royaume du ciel que prêchait le divin Maître. On lui avait vanté la puissance du prophète de Nazareth, et il venait à tout hasard lui demander la guérison de son fils. C'était du reste la disposition générale des esprits. On admirait les actes du Sauveur, on ne le saluait pas comme le Messie. Jésus ne put s'empêcher de faire ressortir ce manque de foi: « Il faudra donc, dit-il, multiplier les signes et les prodiges pour vous décider à me croire ? »

Mais le pauvre père, tout entier à sa terrible préoccu pation, ne comprit pas même ce reproche. Il se contenta d'accentuer son désir et sa confiance, en s'écriant avec insistance: « Venez, Seigneur, venez avant que l'enfant exhale le dernier soupir. »

Compatissant à sa douleur, Jésus voulut bien exaucer sa prière; mais, afin de lui faire comprendre que le Maître de la vie et de la mort n'a pas besoin de toucher un malade pour le guérir, il se leva solennellement et dit à l'officier: « Allez, votre fils est plein de vie. »

L'heureux père s'en retournait en toute hâte à Capharnaüm quand, sur le chemin, plusieurs serviteurs de sa maison se présentèrent à lui. Ils accouraient tout joyeux à sa rencontre pour lui annoncer la parfaite guérison du malade.

« Et à quelle heure s'est-il trouvé mieux ? demanda l'officier, stupéfait.

— A la septième heure la fièvre l'a quitté, « répondirent les serviteurs.

C'était précisément à la septième heure que Jésus avait dit: « Allez, votre fils est plein de vie. » Le brave officier crut en lui, ainsi que toute sa famille.

De Cana Jésus reprit le chemin de Capharnaüm. Depuis six mois, il avait parcouru les trois provinces de la Palestine , semant partout la bonne nouvelle. Les pluies d'hiver commençaient à détremper les chemins, ce qui rendait les courses difficiles. Il rentra donc dans la cité qu'il avait choisie pour le lieu de son repos entre deux voyages.

CHAPITRE V

LE LAC DE GÉNÉSARETH

Capharnaüm. La vallée de Gennésar Le tétrarque Philippe
Le lac La Galilée des nations Prophétie d'Isaïe
Jésus à Bethsaïde La pêche miraculeuse Quatre vocations. (Matth., 13-22. — Marc., 1, 16-20. — Luc., y, 1-11.)

Capharnaüm (5), capitale de cette partie de la Galilée qu'on appelait la Galilée des nations, comptait de quinze à vingt mille habitants, auxquels il faut ajouter les nombreux étrangers qui, attirés par son doux climat et ses sites pitto resques, y passaient une partie de l'année. A ses pieds, sur six lieues en longueur et trois en largeur, le lac de Génésareth étendait ses eaux plus limpides et plus fraîches que celles des fontaines. Des multitudes de poissons se jouaient alors dans cette nappe de cristal, pendant que toutes sortes d'oiseaux au plumage varié voltigeaient à sa surface. Plus de cinq cents barques, sortant chaque jour des bourgades du littoral, répandaient partout l'animation et la vie.

Sur la rive occidentale, où s'élevait la capitale, le délicieux vallon de Gennésar, dont le nom signifie Jardin d'abondance, se développait sur une longueur de plusieurs lieues. Encaissé dans les montagnes qui entourent le lac, traversé par des ruisseaux qui le sillonnent en tous sens, il formait une oasis de merveilleuse fécondité. On y rencontrait les productions de tous les climats, le noyer des pays froids et le palmier dont les fruits ne mûrissent que sous un soleil brûlant. La vigne y projetait ses rameaux chargés de grappes jusqu'à une hauteur de trente pieds. Partout des bouquets d'oliviers et de figuiers encadraient les villas et les jardins, tandis qu'à la faveur d'un printemps presque perpétuel les fruits et les fleurs se succédaient sans interruption. Pour peindre d'un mot cette riche et magnifique vallée, les Juifs l'avaient appelée le nouvel Éden (6).

Naturellement une population considérable occupait ce beau pays. Au milieu des buissons de myrtes et de lauriers roses qui bordaient les rives du lac, florissaient alors des bourgades à jamais célèbres: Bethsaïde, Corozaïn, Magdala, Dalmanutha, et cette Tibériade, la nouvelle capitale du roi Hérode. C'était là, dans un superbe château, que le tétrarque tenait de temps en temps sa cour, au milieu des splendeurs d'une civilisation toute païenne.

Dieu avait préparé cet Éden, au nouvel Adam pour faciliter sa mission sur cette terre. De toutes les contrées que Jésus venait de parcourir, aucune ne lui offrait les mêmes avantages. Les Galiléens du lac, malgré le contact de milliers d'étrangers, avaient conservé la simplicité de leurs pères. Vivant tranquillement du produit de leur pêche, ils attendaient le royaume nouveau prêché par Jean-Baptiste. La parole de Dieu sera mieux accueillie dans les synagogues de la Galilée qu'au temple de Jérusalem. Les sectaires de Tibériade n'ont pas encore perverti les paysans de Gennésar et les bateliers du lac.

A un autre point de vue, Capharnaüm offrait à Jésus un centre incomparable d'action. Sans sortir de la cité, il trouvait à instruire, non seulement ses concitoyens, mais une foule d'étrangers de toute nation. Située à l'embouchure du Jourdain, cette ville formait le point de jonction de plusieurs routes célèbres qui conduisaient de la Syrie et de la Phénicie à Sichem et à Jérusalem. Là s'arrêtaient les marchands de l'Arménie, les caravanes de Damas et de Babylone apportant les produits de l'Orient, les garnisons romaines qui se rendaient à Samarie ou en Judée, les mul titudes de pèlerins qui, aux jours de fêtes, montaient à la Ville Sainte. Ces marchands, ces soldats, ces païens, ces pèlerins entoureront Jésus sur les bords du lac et recueilleront, en passant, ses divins enseignements.

De plus, vu la jalouse inimitié des sectaires, Jésus avait besoin d'une cité de refuge pour remplir son ministère sans s'exposer à tomber entre leurs mains avant le temps marqué par son Père. On pouvait prévoir que les pharisiens ne le toléreraient pas en Judée plus qu'ils n'avaient toléré Jean-Baptiste, et qu'Hérode ne reculerait pas devant un crime pour se défaire d'un nouveau censeur. Or, au delà du Jourdain, à quelques lieues de Capharnaüm, régnait le tétrarque de l'Iturée, Philippe, frère d'Hérode, prince ami de la paix, dont toute la politique consistait à ne mécontenter ni les Romains ni ses propres sujets. Si donc Jésus se trouvait en butte aux persécutions d'Hérode ou des pha risiens, il éviterait tout danger en se réfugiant sur les terres de Philippe.

Pour toutes ces raisons Dieu assigna Capharnaüm, ce rendez-vous des peuples, comme demeure au « Désiré des nations ». Ainsi s'accomplissaient les destinées de cette contrée bénie entre toutes, destinées prédites par Isaïe sept siècles avant la naissance du Sauveur. « La terre de Zabulon et de Nephtali, s'écriait le prophète, la voie de la mer au delà du Jourdain, la Galilée des nations, le peuple assis dans les ténèbres, a vu briller une grande lumière; le jour s'est levé sur ces régions ensevelies à l'ombre de la mort. » Et il ajoutait: « Un petit enfant nous est né qu'on appellera l'Admirable, le Dieu fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix. Il s'assoira sur le trône de David, et son empire pacifique n'aura point de fin (7)» Heureuse terre de Galilée, si elle sait rejeter ses ténèbres et marcher à la lumière qui va l'inonder de ses célestes clartés !

Quelques jours après son retour à Capharnaüm, Jésus errait le long du lac, en méditant sur cet empire pacifique qui devait embrasser tout l'univers et s'étendre jusqu'à la fin des siècles. En passant sur la terre, il ne pouvait qu'en poser les bases et promulguer les lois. Il s'agissait donc, non pas seulement de multiplier les disciples, mais de choisir des auxiliaires généreux qui, formés par lui, perpétueraient son oeuvre au milieu du monde. Dans le dessein de recruter immédiatement quelques-uns de ces futurs conquérants, il se dirigea vers le petit bourg de Bethsaïde, où vivaient des hommes selon son coeur: Simon, fils de Jonas, que, dans une première rencontre, il avait surnommé Pierre; André, son frère, et les deux fils de Zébédée, tous disciples de Jean- Baptiste, et tous sincèrement attachés à Celui que Jean désignait comme le Messie.

Après avoir suivi quelque temps ce nouveau Maître, les quatre pêcheurs étaient retournés à leurs filets, attendant les grandes choses que le Libérateur devait opérer pour le salut d'Israël. Ils travaillaient en commun, Zébédée sur sa barque, et Pierre sur la sienne. André, Jacques et Jean manoeuvraient sous leurs ordres, aidés par des mercenaires. La nuit on jetait les filets, et le jour on rattachait les mailles rompues. Occupés à cette dure besogne, ces rudes bateliers ne pensaient guère à étudier les lettres. Ils parlaient grossièrement le syrochaldéen, la langue en usage depuis la captivité, et hasardaient parfois quelques locutions d'un grec à demi barbare, puisées dans leurs rapports avec les étrangers. En revanche, ils connaissaient la loi de Jéhovah, transmise au peuple par Moïse et les prophètes, et cette loi ils l'observaient avec un religieux respect.

A peine arrivé à Bethsaïde, Jésus vit tout le peuple accourir vers lui. On brûlait de voir et d'entendre ce prophète de Nazareth, dont la renommée grandissait de jour en jour. Pierre et André, ainsi que les fils de Zébédée, accoururent aussi pour saluer leur Maître, et bientôt le rassemblement devint si considérable qu'il fut impossible au Sauveur de se mouvoir ou de parler à la foule qui le pressait de toutes parts. Avisant alors deux barques amarrées au rivage, il monta dans l'une d'elles qui appartenait à Simon Pierre, et pria celui-ci de l'éloigner un peu de la terre. Puis s'étant assis, il enseigna la multitude, sans toutefois oublier le projet qui l'avait amené à Bethsaïde.

L'instruction terminée, il dit à Pierre : « Avancez en mer, et jetez vos filets. » En donnant cet ordre, Jésus savait qu'il mettait à l'épreuve la foi de son disciple. — « Maître, répondit Pierre , nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre: néanmoins, sur votre parole, je jetterai le filet. »

Avec l'aide de son frère, il poussa la barque en pleine mer, et prit une telle quantité de poissons que les mailles des filets se rompaient. Ils firent signe à leurs compagnons de venir leur prêter assistance. Jacques et Jean accoururent, et les deux barques se remplirent de poissons à tel point qu'elles faillirent couler au fond de l'eau.

En présence d'un pareil prodige, Pierre se sentit indigne de paraître devant Jésus: « Seigneur, dit-il en tombant à ses pieds, éloignez-vous de moi car je ne suis qu'un misérable pécheur. » Comme lui, Jacques et Jean, et tous ceux qui étaient dans la barque, restaient frappés de stupeur à la vue de cette pêche miraculeuse.

Jésus tendit la main à son disciple, et lui dit avec douceur: « Ne crains rien: désormais ce sont des hommes que tu prendras dans tes filets. » Déjà le Sauveur voyait sur la mer du monde la barque de son Église. Depuis plus de quatre mille ans les patriarches et les prophètes avaient jeté leurs filets dans la nuit sombre du paganisme, et travaillé sans succès. Mais une fois sur la barque avec ses compagnons, Pierre, soutenu par la grâce divine, tirerait de l'abîme et conduirait au port l'innombrable multitude des enfants de Dieu.

Le moment était venu de dévoiler aux quatre pêcheurs le projet qu'il avait formé. S'approchant de Pierre et d'André, il leur dit simplement: « Suivez-moi, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes ». Entraînés par un charme invincible, ils laissèrent aussitôt barque et filets, et le sui virent. Jacques et Jean avaient regagné l'autre barque et commençaient, en compagnie de Zébédée, à raccommoder leurs filets. Jésus se dirigea de ce côté, et dit également aux deux jeunes gens: « Suivez-moi !» A l'instant ils laissèrent leurs filets et leur père, et se rangèrent près du Maître avec leurs compagnons. Resté dans la barque avec les mercenaires, Zébédée vit sans peine s'éloigner ses deux fils, car une voix du ciel murmurait à son oreille que tous deux seraient grands dans le royaume des cieux.

Et Jésus s'achemina vers Capharnaüm, emmenant avec lui, comme premiers fondements de son oeuvre, les quatre bateliers de Bethsaïde.

Références
3- Portrait traditionnel du Sauveur.
4. Les pèlerins ne manquent pas de visiter cette montagne qu'on appelle le Mont de la Précipitation. Bien que je me trouvasse, dit le père de Gé ramb, derrière quelques pierres qui forment une sorte de parapet, quand j'abaissai mes regards sur le précipice, son aspect me fit frissonner. Au pied du rocher est un autel sur lequel les pères franciscains vont, à un jour fixé, célébrer une messe dont l'Évangile est le texte de saint Luc rapportant le fait qui s'est passé en ce lieu. »
5. Les mots hébreux Caphar, naoum, signifient Bourg de Nahum, du nom de ce prophète ou de quelque rabbin célèbre qui l'aurait habité. On s'accorde aujourd'hui à l'identifier avec Tell-Hourn
6. Les divers éléments de cette description sont empruntés à l'historien Josèphe. (Bellum judaicitm,II,III, passim.)
7- Zr., ix, 1-2, 6-7.

CHAPITRE VI

SECONDE EXCURSION EN GALILÉE

Le démoniaque de Capharnaüm La belle-mère de Pierre Enthousiasme des Capharnaïtes Excursion.
Les synagogues Prédications de Jésus Guérison d'un lépreux. (Matth., vitt, 14-17. Marc. 21-45. — Luc., ty, 31-44; ni, 12-16.)

L es jours de sabbat, Jésus se rendait à la synagogue de Capharnaüm et y donnait son enseignement au peuple. On écoutait avec avidité cette parole d'autorité qui ne ressem blait à aucune autre; on ne se lassait point d'exalter ce nouveau docteur dont le caractère, les vertus, l'attitude modeste et l'air inspiré faisaient penser aux anges du ciel. Les auditeurs se disaient bien que ce prédicateur de la pé nitence n'avait guère l'apparence du guerrier puissant annoncé par les prophètes comme libérateur d'Israël; mais, d'un autre côté, des actes prodigieux leur montraient dans cet homme doux et pacifique une force qui déroutait toutes les suppositions.

Il y avait à Capharnaüm un homme possédé de l'esprit impur, dont le démon se servait pour manifester sa puissance surhumaine et terrifier les habitants du pays. Un jour de sabbat, le possédé vint à la synagogue et se mêla au peuple qui écoutait Jésus avec une religieuse attention. Frémissant de rage, le démon reconnut aussitôt l'envoyé de Dieu et se mit à pousser des cris lamentables.

« Jésus de Nazareth, hurlait-il, laisse-nous en paix. Qu'avons-nous à démêler avec toi ? Viens-tu ici briser notre pouvoir ? Je te connais: tu es le Saint de Dieu .. .

— Tais-toi, lui répondit Jésus d'un ton menaçant, et sors de cet homme. »

L'esprit infernal obéit, mais se vengea sur le possédé. qui entra aussitôt en convulsions. Après l'avoir violemment secoué, le démon le jeta par terre au milieu de l'assemblée, et sortit de ce corps jusque-là son esclave, en poussant un cri d'épouvante qui glaça de terreur tous les assistants. Délivré de son tyran, le démoniaque se releva sain et sauf.

Les témoins de cette scène ne savaient comment exprimer leur admiration. Sans doute David avait calmé par ses chants l'esprit mauvais qui tourmentait Saul; les Juifs réus sissaient aussi par leurs exorcismes à empêcher les violences des démons; mais qui connaissait un homme assez fort pour commander souverainement aux esprits de l'abîme ? « A- t-on jamais rien vu de semblable ? s'écriaient les Capharnaïtes. D'où vient cette nouvelle doctrine, et en vertu de quelle autorité ce prophète force-t-il les démons à lui obéir ? »

La renommée de Jésus se répandit bientôt dans tout le pays, d'autant plus qu'en sortant de la synagogue il opéra un nouveau miracle. La belle-mère de Pierre gisait sur son lit, en proie à une fièvre violente. Après le service religieux, le Sauveur se rendit près d'elle avec ses disciples. Aussitôt s'approchant de la malade, il la prit par la main, la souleva doucement sur sa couche, et, d'une voix à qui rien ne résiste, il commanda à la fièvre de la quitter. La fièvre disparut à l'instant, et si complètement, que la belle-mère de Pierre, pleine de force et de vigueur, sortit aussitôt de son lit et se mit à préparer le repas. C'était l'heure où, les jours de sabbat, les parents s'assemblaient autour de la table du festin, plus somptueux que d'ordinaire en ce jour de fête. Jésus y prit part avec ses disciples.

Cette guérison émut toute la ville. Les malades et les infirmes voulurent avoir leur part des bienfaits dont le prophète se montrait si prodigue. Au coucher du soleil, quand on n'eut plus à craindre de violer le repos sabbatique, une véritable procession de suppliants lui amena sur des brancards tous les infirmes de la cité, et un grand nombre de possédés. La population entière stationnait devant la porte. Jésus imposa les mains à tous ceux qu'on lui présentait, et leur rendit la santé. Ainsi s'accomplissait cette parole d'Isaïe: « Il a pris sur lui nos infirmités, et nous a guéris de nos langueurs. »

D'un mot il chassa les démons des corps qu'ils avaient envahis. Ceux-ci fuyaient en grand nombre en criant pour se venger: « Nous savons que tu es le Fils de Dieu. » Mais Jésus leur défendit de lui donner ces titres de Christ et de Fils de Dieu, titres divins qui, proclamés prématurément, l'eussent fait arrêter comme blasphémateur avant d'avoir rempli sa mission. Divin soleil, le Sauveur voulait éclairer le monde, mais en tempérant la lumière selon la force ou la faiblesse des esprits.

Le lendemain de grand matin, Jésus gravit une colline qui dominait la ville, et se retira dans un lieu solitaire pour y prier son Père, avant d'entreprendre une nouvelle excursion à travers les contrées de la Galilée qu'il n'avait pas encore visitées. Or, pendant qu'il priait, les Capharnaïtes, toujours sous l'impression des événements de la veille, entourèrent la maison d'où il venait de sortir, réclamant à grands cris leur insigne bienfaiteur. Pierre et ses compagnons se mirent à sa recherche, et l'ayant découvert, ils lui dirent: « La foule est là qui vous attend. — Allons, répondit-il, dans les villes et bourgades voisines, car il faut que j'y prêche aussi la bonne nouvelle. C'est pour la prêcher que je suis venu en ce monde. »

Il parlait encore que les gens de Capharnaüm avaient, dans leur impatience, franchi la colline et faisaient cercle autour de lui; mais il leur répéta ce qu'il avait dit aux disciples. Depuis plusieurs mois il leur annonçait la parole de Dieu, et maintenant il devait, selon la mission qu'il avait reçue de son Père, porter l'Évangile du royaume aux autres cités de la Galilée. En vain s'efforcèrent-ils par leurs cris et par leurs larmes de le retenir au milieu d'eux, il s'arracha pour ainsi dire de leurs bras et il se mit en route avec ses disciples.

C'était le moment favorable aux courses évangéliques. Les pluies de l'hiver qui rendaient les chemins presque impraticables, avaient entièrement cessé, et l'on pouvait, sans trop de difficulté, arriver jusqu'aux moindres villages. De plus, on attendait partout l'envoyé de Dieu. Le bruit des prédications et des prodiges de Capharnaüm avaient retenti, d'échos en échos, jusque par delà les frontières du pays.

Rien de plus facile, du reste, que d'évangéliser en peu de temps de nombreuses localités. Partout où se rencontraient dix hommes zélés pour le service de Dieu, l'on bâtissait une synagogue, et la bourgade prenait le nom de cité. Quand la cité comptait une population nombreuse, on multipliait les centres de prière. Tibériade renfermait plus de trente synagogues, et Jérusalem plus de quatre cents. Les autres localités portaient le nom de villages, et leurs habitants devaient se rendre aux ville voisines les jours de sabbat. « La majesté de Jéhovah, disaient les sages, n'habite que là où se trouvent au moins dix hommes rassemblés. »

Le jour du repos, les foules se réunissaient sous les yeux de Jéhovah. On priait le Dieu tout-puissant de répandre ses bénédictions sur la cité, on chantait à sa gloire les psaumes du Prophète, puis le lecteur lisait quelques versets de la sainte Loi, qu'un prêtre ou tout autre interprète autorisé expliquait au peuple. Si quelqu'un dans l'assemblée se sentait animé du souffle prophétique, il pouvait demander la parole à ses risques et périls, mais il restait soumis au Sanhédrin qui jugeait et condamnait les faux docteurs.

Quand du toit de la synagogue retentissait la trompette sacrée qui annonçait aux habitants des villes l'office sabbatique, Jésus se rendait à l'assemblée, entouré d'une foule de Galiléens, qui se faisaient une fête d'entendre enfin ce prophète dont on racontait tant de faits merveilleux. Personne ne pensait à lui demander de quel droit, simple particulier, pauvre artisan d'une bourgade voisine, il prenait la parole au milieu du peuple.

Ses prédications avaient pour objet le royaume de Dieu qu'il venait fonder en ce monde. Comme Jean-Baptiste , il appelait tous ses auditeurs à en faire partie, Le moyen c'était de s'humilier devant Jéhovah, d'expier par la pénitence les péchés commis, d'acquérir une nouvelle vie par le baptême, vie d'amour envers Dieu notre Père, et de charité envers les hommes, qui sont nos frères. Les auditeurs courbaient la tête devant cette doctrine magistrale qui se justifiait par elle-même et s'imposait à tous. On avait entendu des scribes éloquents, des interprètes habiles de la Sainte Écriture, mais Jésus ne dissertait pas comme ses savants. Il commandait en maître qui parle à des sujets, en législateur qui dicte ses volontés.

En même temps que résonnait à leurs oreilles cette voix forte et douce, les auditeurs ne pouvaient s'empêcher de contempler la figure céleste du prophète. On y voyait rayonner une bonté plus qu'humaine, qui captivait et ravissait tous les coeurs.

Non moins que sa doctrine, le pouvoir de Jésus enthousiasmait les populations. Comme à Capharnaüm, il guérissait les infirmes et chassait les démons. Il approchait un jour des portes d'une cité, quand tout à coup on entendit une voix sauvage et rauque pousser le cri d'alarme bien connu des Juifs: « Voici l'immonde, voici l'immonde. » C'était un lépreux qui voulait écarter la foule pour demander à Jésus de le guérir. La foule s'arrêta, glacée d'effroi à la vue de ce spectre, couvert d'ulcères dégoûtants. Les lépreux, en effet, présentaient l'image d'un cadavre en dissolution. Leur contact, leur souffle même communiquait la hideuse maladie. D'après la loi de Moïse, un tribunal de prêtres, siégeant à Jérusalem, examinait soigneusement les malheureux qui en paraissaient atteints. La lèpre officiellement constatée, le lépreux, banni de la société, vivait seul dans les campagnes ou le voisinage des cités. Les vêtements déchirés, la tête rasée, la bouche couverte d'un voile afin de ne pas souiller l'air de son haleine fétide, il ne marchait qu'en agitant une cloche pour signaler sa présence, et en criant aux voyageurs: « Fuyez, voici l'im monde, voici le lépreux ! »

Tel apparut aux Galiléens éperdus l'infortuné qui se traînait vers Jésus. Chacun se demandait ce qu'allait faire le prophète, quand on le vit s'avancer, seul, vers le lépreux et s'approcher de lui sans aucune crainte. Celui-ci, se jetant à ses pieds, se prosterna dans la poussière, et s'écria d'une voix suppliante: « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir. » Jésus ne put entendre ce cri de foi vraiment sublime sans se sentir ému jusqu'au fond de l'âme. Il étendit les mains vers le lépreux, toucha ses plaies livides, et répondit à sa confiance par cette parole qu'un Dieu seul pouvait prononcer: « Je le veux, soyez guéri. »

A l'instant même la lèpre disparut. Se sentant subitement transformé, le lépreux, fou de joie, allait crier au peuple, resté à l'écart, sa miraculeuse guérison; mais Jésus lui im posa silence: « Ne parlez à personne, lui dit-il, de ce qui vous est arrivé, mais allez de ce pas vous montrer aux prêtres, et offrez en reconnaissance les victimes prescrites par la loi de Moïse. » En cela Jésus se conformait aux ordonnances légales. Les prêtres seuls avaient le droit de constater la guérison d'un lépreux et de lever l'interdit qui pesait sur lui. Des deux agneaux que le lépreux purifié offrait en action de grâces, les prêtres immolaient l'un en sacrifice de propitiation, et brûlaient l'autre sur l'autel des holocaustes. Alors seulement, le banni, déclaré pur, pouvait rentrer dans sa famille et dans la cité.

Jésus avait prescrit au lépreux de se conformer à toutes les exigences de la Loi avant de manifester sa guérison, mais celui-ci ne put résister au besoin qu'il éprouvait d'exal ter son bienfaiteur. A peine l'eut-il quitté qu'il publia partout, à la gloire du prophète, la grâce insigne qu'il en avait reçue. Il en résulta ce que le Sauveur avait prévu. Sa rénommée grandit tellement, et les foules s'amassèrent en si grand nombre autour de lui, qu'il lui devint impossible d'entrer ostensiblement dans les cités. En terminant ses courses en Galilée, il fut obligé de se tenir dans les campagnes, au milieu de vastes plaines, où de toutes parts affluaient à ses prédications les habitants des villes et villages voisins.

CHAPITRE IV

Jésus EN GALILÉE

Le Sauveur à Nazareth
Son portrait
Discours à la synagogue
Incrédulité des Nazarétains
« Nul n'est prophète dans son pays. »
Le Mont de la Précipitation
Excursion en Galilée
Une guérison miraculeuse. (Luc., iv, 14-30. —Jean., tv, 43-54.)
Il tardait à Jésus d'évangéliser la Galilée, ce pays cher à son coeur, et surtout le petit bourg de Nazareth, qui lui rappelait de si doux souvenirs. Ce n'est pas sans émotion qu'il revit l'humble demeure où s'écoula son heureuse jeunesse, près de sa mère Marie et de Joseph son père nourricier. Bien que ses compatriotes doutassent grandement de sa mission divine, on racontait de lui tant de merveilles qu'ils désiraient vivement le voir et l'entendre. Aussi quand, le jour du sabbat, Jésus se rendit à la synagogue, les Nazarétains encombraient la vaste enceinte.

Ils retrouvèrent le fils du charpentier, comme ils l'appelaient, tel qu'ils l'avaient connu. Vêtu d'une longue tunique, ceint d'une simple courroie, enveloppé dans un modeste manteau: rien n'était changé dans son extérieur. Tous reconnurent l'homme au visage austère, à l'oeil ardent, aux longs cheveux flottant sur les épaules, à la physionomie douce et triste, qui inspirait, même aux enfants, le respect et l'affection (3).

Le service religieux commença. Après le chant des psaumes, le ministre désigna les officiers, qui, selon la cou turne, montèrent tour à tour dans la chaire, au signal du chef de la synagogue, et donnèrent lecture des livres de la Loi. Puis il tira du Sacrarium le Livre des prophètes, et comme Jésus appartenait par sa vie passée à la congrégation de Nazareth , il lui mit en main les rouleaux sacrés. Jésus monta sur l'estrade, ouvrit le livre à l'endroit où l'on en était resté, et lut ces paroles du prophète Isaïe: « L'Esprit de Dieu est sur moi, car il m'a consacré par l'onction sainte. Il m'a envoyé prêcher l'Évangile aux pauvres, guérir les coeurs brisés, annoncer aux captifs la délivrance, aux aveugles la lumière, aux opprimés un allègement à leurs peines, à tous l'année sainte, le jubilé du Seigneur et le jour des solennelles rétributions. » Ayant ensuite roulé les feuillets du livre, Jésus le rendit au ministre, et s'assit pour expliquer les prophéties.

Tous les assistants avaient les yeux fixés sur lui; tous se demandaient avec un intérêt mêlé d'anxiété comment allait parler ce docteur sorti de l'atelier. Élevant la voix, Jésus prononça ce mot simple, mais qui répondait à toutes les préoccupations de l'assemblée au sujet de sa mission: « La prophétie que vous venez d'entendre se réalise aujourd'hui au milieu de vous. »

Et reprenant une à une les paroles du texte sacré, il montra qu'elles avaient pour objet, non le prophète Isaïe ni la délivrance des Israélites captifs à Babylone, mais le grand Libérateur qui devait délivrer le monde de la vraie captivité. Aujourd'hui les figures disparaissent devant la réalité, l'Esprit de Dieu s'est répandu sur Celui qui doit annoncer la bonne nouvelle. Aujourd'hui les pauvres qui savent s'humilier dans leur néant vont recevoir l'abondance des grâces divines; les âmes brisées par la douleur de leurs fautes, vont être purifiées ; les hommes que l'esprit mauvais tient dans ses fers, vont retrouver la liberté; les aveugles spirituels verront resplendir la lumière de la vérité. L'année sainte commence, la trompette du jubilé des peuples s'est fait entendre, le Messie est venu, et le royaume de Dieu va s'établir.

Telles furent les idées que développa Jésus, mais avec tant de charme et d'onction que tous ses auditeurs témoignaient, par leur attitude et leurs applaudissements, l'im­pression profonde qu'ils éprouvaient à chaque parole de l'orateur. Cependant un grand combat se livrait dans leur âme. Cet homme qui leur parlait avec une autorité toute divine, qui venait implicitement de se donner pour le Messie, n'était après tout qu'un pauvre illettré, natif du petit bourg où tout le monde l'avait vu maniant la scie et le rabot. Et ils se disaient les uns aux autres: « N'est-ce pas le fils du charpentier Joseph? D'où aurait-il tiré cette sagesse et cette puissance qu'on lui attribue, lui qui n'a fréquenté aucune école ? D'ailleurs, que ne fait-il des prodiges, comme il en a fait à Capharnaüm, pour appuyer ses prétentions ?»

Jésus connaissait les pensées qui s'agitaient au fond de leur âme. « Je sais, dit-il, que vous m'appliquez le proverbe: Médecin, guéris-toi toi-même. Opère dans ton propre pays les guérisons miraculeuses dont tu viens, à ce que l'on dit, de favoriser Capharnaüm. En vérité, je vous le dis, nul prophète n'est bien reçu dans son pays. Quant à faire des miracles, souvenez-vous qu'il y avait beaucoup de veuves en Israël, aux jours d'Élie, alors que le ciel resta fermé pendant trois ans et demi, et qu'une horrible famine désola tout le pays: cependant le prophète ne fut envoyé à aucune d'elles, mais à la femme de Sarepta, au pays de Sidon, au milieu d'un peuple idolâtre. De même il ne manquait pas de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée; et cependant aucun d'eux ne fut guéri, si ce n'est Naaman le Syrien. »

Ainsi Jésus ne voulait pas faire un miracle en faveur de ses compatriotes, murmuraient les Nazarétains. Sans doute il leur préférait ces idolâtres, ces habitants de Sidon dont il venait de parler. Au lieu de rentrer en eux-mêmes et de se reprocher leur orgueil et leur incrédulité, ils se crurent odieusement méprisés. Bientôt leur ressentiment devint de la rage. Dans leur exaltation, s'animant les uns les autres, excités par les esprits de l'abîme, ils chassèrent Jésus de la synagogue et le traînèrent hors de la ville, au milieu des imprécations et des blasphèmes, jusqu'au sommet de la montagne au pied de laquelle sont disséminées les maisons de Nazareth (4)

A cet endroit se trouve une roche abrupte, qui domine un précipice affreux. C'est de cette cime, haute de quatre- vingts pieds, que ces forcenés voulaient lancer leur victime sur les rochers qui bordent la montagne. Mais l'heure du sacrifice n'avait pas sonné. Au moment où ils mettaient la main sur le Sauveur pour consommer leur forfait, une puissance supérieure paralysa leurs bras. Et pendant qu'immobiles et muets, ils se regardaient les uns les autres, Jésus tranquille et calme, passa au milieu d'eux et s'en alla porter la bonne nouvelle à des populations plus hospitalières.

Loin d'imiter les habitants de Nazareth, les Galiléens accueillirent Jésus avec empressement et faveur. Aux dernières fêtes de Pâques, ils avaient admiré les prodiges opérés à Jérusalem, et surtout le courage tout surnaturel de leur compatriote lors de l'expulsion des vendeurs. Ils se réjouissaient de revoir ce thaumaturge au bras vigoureux, qui parlait en maître aux marchands et aux docteurs.

Les Galiléens se distinguaient par leur bravoure et leur fidélité. Ils n'avaient pu, sans frémir, voir Jérusalem captive, et les Romains commander aux fils d'Abraham. Cependant, bien que zélés observateurs de la loi mosaïque, on les méprisait en Judée à cause de leurs rapports avec les Gentils, Grecs, Syriens, Arabes, Romains, dispersés dans leur pays. De plus, appliqués tout le jour aux travaux des champs, ces rudes laboureurs s'inquiétaient assez peu des controverses soulevées par les scribes et les pharisiens. Cette indifférence, jointe à leur accent peu distingué, leur enlevait toute considération aux yeux des lettrés. Aussi n'était-ce point de la Galilée que les Juifs attendaient le salut d'Israël.

Mais cette simplicité que dédaignaient les docteurs de Jérusalem, était précisement la qualité que Jésus exigeait des âmes pour leur prodiguer ses faveurs. Pendant plusieurs mois, comme il l'avait fait en Judée, il sema dans ce pays la divine vérité. Il allait par la ville et les villages, ras­semblant le peuple dans la synagogue. « Les temps sont accomplis, disait-il, faites pénitence, et croyez à l'Évangile que je vous annonce. » La prédication de Jean-Baptiste retentissait de nouveau aux oreilles de ce peuple, mais avec plus d'empire et de douceur.

Et quand les âmes étaient préparées à recevoir les secrets divins, il leur montrait en quoi consiste le royaume de Dieu, et comment l'âme, purifiée par la pénitence, devient comme un trône où règne Dieu, son seul Maître et Seigneur.

Il prêchait ainsi aux pauvres, aux affligés, aux malades, uniquement préoccupé de les sauver tous. Privé de toute ressource comme le dernier des indigents, il s'asseyait à la table de ceux qui l'invitaient, et prenait son repos là où on lui offrait un abri. Souvent, la nuit venue, il se retirait dans un lieu solitaire, et priait son Père du ciel pour les pauvres âmes qu'il venait appeler au salut.

Bientôt toute la Galilée s'entretint avec admiration du prophète de Nazareth et de ses prédications. Ses nombreux disciples répandirent partout le bruit de son nom et des merveilles qu'il opérait, ce qui donna au Sauveur une nou­velle occasion de montrer sa puissance.

Il arrivait à la petite ville de Cana, théâtre de son premier miracle, quand un officier royal de Capharnaüm, accablé de douleur, vint se jeter à ses pieds. Son fils souffrait depuis longtemps d'une fièvre violente, et l'on avait perdu tout espoir de le sauver. Le malheureux père se tourmentait et se désespérait, quand il ouït dire que Jésus, le nouveau prophète dont tout le public s'occupait, se trouvait à Cana. A cette nouvelle, il se reprit à espérer, et, laissant le malade dans les angoisses de l'agonie, il se mit à la poursuite du seul médecin qui, disait-on pouvait le guérir.

Arrivé à Cana, il se présenta aussitôt devant le Sauveur, et le supplia de vouloir bien descendre à Capharnaüm pour sauver son enfant. « Hâtons-nous, disait-il avec larmes, car il se débat avec la mort. »

Jésus apprécia d'un coup d'oeil les dispositions intérieures de cet officier. Habitué à la vie des camps, cet homme s'inquiétait assez peu du royaume du ciel que prêchait le divin Maître. On lui avait vanté la puissance du prophète de Nazareth, et il venait à tout hasard lui demander la guérison de son fils. C'était du reste la disposition générale des esprits. On admirait les actes du Sauveur, on ne le saluait pas comme le Messie. Jésus ne put s'empêcher de faire ressortir ce manque de foi: « Il faudra donc, dit-il, multiplier les signes et les prodiges pour vous décider à me croire ? »

Mais le pauvre père, tout entier à sa terrible préoccu­pation, ne comprit pas même ce reproche. Il se contenta d'accentuer son désir et sa confiance, en s'écriant avec insistance: « Venez, Seigneur, venez avant que l'enfant exhale le dernier soupir. »

Compatissant à sa douleur, Jésus voulut bien exaucer sa prière; mais, afin de lui faire comprendre que le Maître de la vie et de la mort n'a pas besoin de toucher un malade pour le guérir, il se leva solennellement et dit à l'officier: « Allez, votre fils est plein de vie. »

L'heureux père s'en retournait en toute hâte à Capharnaüm quand, sur le chemin, plusieurs serviteurs de sa maison se présentèrent à lui. Ils accouraient tout joyeux à sa rencontre pour lui annoncer la parfaite guérison du malade.

« Et à quelle heure s'est-il trouvé mieux ? demanda l'officier, stupéfait.

— A la septième heure la fièvre l'a quitté, « répondirent les serviteurs.

C'était précisément à la septième heure que Jésus avait dit: « Allez, votre fils est plein de vie. » Le brave officier crut en lui, ainsi que toute sa famille.

De Cana Jésus reprit le chemin de Capharnaüm. Depuis six mois, il avait parcouru les trois provinces de la Palestine , semant partout la bonne nouvelle. Les pluies d'hiver commençaient à détremper les chemins, ce qui rendait les courses difficiles. Il rentra donc dans la cité qu'il avait choisie pour le lieu de son repos entre deux voyages.

CHAPITRE V

LE LAC DE GÉNÉSARETH

Capharnaüm.
La vallée de Gennésar
Le tétrarque Philippe
Le lac
La Galilée des nations
Prophétie d'Isaïe
Jésus à Bethsaïde
La pêche miraculeuse
Quatre vocations. (Matth., 13-22. — Marc., 1, 16-20. — Luc., y, 1-11.)

Capharnaüm (5), capitale de cette partie de la Galilée qu'on appelait la Galilée des nations, comptait de quinze à vingt mille habitants, auxquels il faut ajouter les nombreux étrangers qui, attirés par son doux climat et ses sites pitto­resques, y passaient une partie de l'année. A ses pieds, sur six lieues en longueur et trois en largeur, le lac de Génésareth étendait ses eaux plus limpides et plus fraîches que celles des fontaines. Des multitudes de poissons se jouaient alors dans cette nappe de cristal, pendant que toutes sortes d'oiseaux au plumage varié voltigeaient à sa surface. Plus de cinq cents barques, sortant chaque jour des bourgades du littoral, répandaient partout l'animation et la vie.

Sur la rive occidentale, où s'élevait la capitale, le délicieux vallon de Gennésar, dont le nom signifie Jardin d'abondance, se développait sur une longueur de plusieurs lieues. Encaissé dans les montagnes qui entourent le lac, traversé par des ruisseaux qui le sillonnent en tous sens, il formait une oasis de merveilleuse fécondité. On y rencontrait les productions de tous les climats, le noyer des pays froids et le palmier dont les fruits ne mûrissent que sous un soleil brûlant. La vigne y projetait ses rameaux chargés de grappes jusqu'à une hauteur de trente pieds. Partout des bouquets d'oliviers et de figuiers encadraient les villas et les jardins, tandis qu'à la faveur d'un printemps presque perpétuel les fruits et les fleurs se succédaient sans interruption. Pour peindre d'un mot cette riche et magnifique vallée, les Juifs l'avaient appelée le nouvel Éden (6).

Naturellement une population considérable occupait ce beau pays. Au milieu des buissons de myrtes et de lauriers roses qui bordaient les rives du lac, florissaient alors des bourgades à jamais célèbres: Bethsaïde, Corozaïn, Magdala, Dalmanutha, et cette Tibériade, la nouvelle capitale du roi Hérode. C'était là, dans un superbe château, que le tétrarque tenait de temps en temps sa cour, au milieu des splendeurs d'une civilisation toute païenne.

Dieu avait préparé cet Éden, au nouvel Adam pour faciliter sa mission sur cette terre. De toutes les contrées que Jésus venait de parcourir, aucune ne lui offrait les mêmes avantages. Les Galiléens du lac, malgré le contact de milliers d'étrangers, avaient conservé la simplicité de leurs pères. Vivant tranquillement du produit de leur pêche, ils attendaient le royaume nouveau prêché par Jean-Baptiste. La parole de Dieu sera mieux accueillie dans les synagogues de la Galilée qu'au temple de Jérusalem. Les sectaires de Tibériade n'ont pas encore perverti les paysans de Gennésar et les bateliers du lac.

A un autre point de vue, Capharnaüm offrait à Jésus un centre incomparable d'action. Sans sortir de la cité, il trouvait à instruire, non seulement ses concitoyens, mais une foule d'étrangers de toute nation. Située à l'embouchure du Jourdain, cette ville formait le point de jonction de plusieurs routes célèbres qui conduisaient de la Syrie et de la Phénicie à Sichem et à Jérusalem. Là s'arrêtaient les marchands de l'Arménie, les caravanes de Damas et de Babylone apportant les produits de l'Orient, les garnisons romaines qui se rendaient à Samarie ou en Judée, les mul­titudes de pèlerins qui, aux jours de fêtes, montaient à la Ville Sainte. Ces marchands, ces soldats, ces païens, ces pèlerins entoureront Jésus sur les bords du lac et recueilleront, en passant, ses divins enseignements.

De plus, vu la jalouse inimitié des sectaires, Jésus avait besoin d'une cité de refuge pour remplir son ministère sans s'exposer à tomber entre leurs mains avant le temps marqué par son Père. On pouvait prévoir que les pharisiens ne le toléreraient pas en Judée plus qu'ils n'avaient toléré Jean-Baptiste, et qu'Hérode ne reculerait pas devant un crime pour se défaire d'un nouveau censeur. Or, au delà du Jourdain, à quelques lieues de Capharnaüm, régnait le tétrarque de l'Iturée, Philippe, frère d'Hérode, prince ami de la paix, dont toute la politique consistait à ne mécontenter ni les Romains ni ses propres sujets. Si donc Jésus se trouvait en butte aux persécutions d'Hérode ou des pha­risiens, il éviterait tout danger en se réfugiant sur les terres de Philippe.

Pour toutes ces raisons Dieu assigna Capharnaüm, ce rendez-vous des peuples, comme demeure au « Désiré des nations ». Ainsi s'accomplissaient les destinées de cette contrée bénie entre toutes, destinées prédites par Isaïe sept siècles avant la naissance du Sauveur. « La terre de Zabulon et de Nephtali, s'écriait le prophète, la voie de la mer au delà du Jourdain, la Galilée des nations, le peuple assis dans les ténèbres, a vu briller une grande lumière; le jour s'est levé sur ces régions ensevelies à l'ombre de la mort. » Et il ajoutait: « Un petit enfant nous est né qu'on appellera l'Admirable, le Dieu fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix. Il s'assoira sur le trône de David, et son empire pacifique n'aura point de fin (7)» Heureuse terre de Galilée, si elle sait rejeter ses ténèbres et marcher à la lumière qui va l'inonder de ses célestes clartés !

Quelques jours après son retour à Capharnaüm, Jésus errait le long du lac, en méditant sur cet empire pacifique qui devait embrasser tout l'univers et s'étendre jusqu'à la fin des siècles. En passant sur la terre, il ne pouvait qu'en poser les bases et promulguer les lois. Il s'agissait donc, non pas seulement de multiplier les disciples, mais de choisir des auxiliaires généreux qui, formés par lui, perpétueraient son oeuvre au milieu du monde. Dans le dessein de recruter immédiatement quelques-uns de ces futurs conquérants, il se dirigea vers le petit bourg de Bethsaïde, où vivaient des hommes selon son coeur: Simon, fils de Jonas, que, dans une première rencontre, il avait surnommé Pierre; André, son frère, et les deux fils de Zébédée, tous disciples de Jean- Baptiste, et tous sincèrement attachés à Celui que Jean désignait comme le Messie.

Après avoir suivi quelque temps ce nouveau Maître, les quatre pêcheurs étaient retournés à leurs filets, attendant les grandes choses que le Libérateur devait opérer pour le salut d'Israël. Ils travaillaient en commun, Zébédée sur sa barque, et Pierre sur la sienne. André, Jacques et Jean manoeuvraient sous leurs ordres, aidés par des mercenaires. La nuit on jetait les filets, et le jour on rattachait les mailles rompues. Occupés à cette dure besogne, ces rudes bateliers ne pensaient guère à étudier les lettres. Ils parlaient grossièrement le syrochaldéen, la langue en usage depuis la captivité, et hasardaient parfois quelques locutions d'un grec à demi barbare, puisées dans leurs rapports avec les étrangers. En revanche, ils connaissaient la loi de Jéhovah, transmise au peuple par Moïse et les prophètes, et cette loi ils l'observaient avec un religieux respect.

A peine arrivé à Bethsaïde, Jésus vit tout le peuple accourir vers lui. On brûlait de voir et d'entendre ce prophète de Nazareth, dont la renommée grandissait de jour en jour. Pierre et André, ainsi que les fils de Zébédée, accoururent aussi pour saluer leur Maître, et bientôt le rassemblement devint si considérable qu'il fut impossible au Sauveur de se mouvoir ou de parler à la foule qui le pressait de toutes parts. Avisant alors deux barques amarrées au rivage, il monta dans l'une d'elles qui appartenait à Simon Pierre, et pria celui-ci de l'éloigner un peu de la terre. Puis s'étant assis, il enseigna la multitude, sans toutefois oublier le projet qui l'avait amené à Bethsaïde.

L'instruction terminée, il dit à Pierre : « Avancez en mer, et jetez vos filets. » En donnant cet ordre, Jésus savait qu'il mettait à l'épreuve la foi de son disciple. — « Maître, répondit Pierre , nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre: néanmoins, sur votre parole, je jetterai le filet. »

Avec l'aide de son frère, il poussa la barque en pleine mer, et prit une telle quantité de poissons que les mailles des filets se rompaient. Ils firent signe à leurs compagnons de venir leur prêter assistance. Jacques et Jean accoururent, et les deux barques se remplirent de poissons à tel point qu'elles faillirent couler au fond de l'eau.

En présence d'un pareil prodige, Pierre se sentit indigne de paraître devant Jésus: « Seigneur, dit-il en tombant à ses pieds, éloignez-vous de moi car je ne suis qu'un misérable pécheur. » Comme lui, Jacques et Jean, et tous ceux qui étaient dans la barque, restaient frappés de stupeur à la vue de cette pêche miraculeuse.

Jésus tendit la main à son disciple, et lui dit avec douceur: « Ne crains rien: désormais ce sont des hommes que tu prendras dans tes filets. » Déjà le Sauveur voyait sur la mer du monde la barque de son Église. Depuis plus de quatre mille ans les patriarches et les prophètes avaient jeté leurs filets dans la nuit sombre du paganisme, et travaillé sans succès. Mais une fois sur la barque avec ses compagnons, Pierre, soutenu par la grâce divine, tirerait de l'abîme et conduirait au port l'innombrable multitude des enfants de Dieu.

Le moment était venu de dévoiler aux quatre pêcheurs le projet qu'il avait formé. S'approchant de Pierre et d'André, il leur dit simplement: « Suivez-moi, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes ». Entraînés par un charme invincible, ils laissèrent aussitôt barque et filets, et le sui­virent. Jacques et Jean avaient regagné l'autre barque et commençaient, en compagnie de Zébédée, à raccommoder leurs filets. Jésus se dirigea de ce côté, et dit également aux deux jeunes gens: « Suivez-moi !» A l'instant ils laissèrent leurs filets et leur père, et se rangèrent près du Maître avec leurs compagnons. Resté dans la barque avec les mercenaires, Zébédée vit sans peine s'éloigner ses deux fils, car une voix du ciel murmurait à son oreille que tous deux seraient grands dans le royaume des cieux.

Et Jésus s'achemina vers Capharnaüm, emmenant avec lui, comme premiers fondements de son oeuvre, les quatre bateliers de Bethsaïde.

Références
3- Portrait traditionnel du Sauveur.
4. Les pèlerins ne manquent pas de visiter cette montagne qu'on appelle le Mont de la Précipitation. Bien que je me trouvasse, dit le père de Gé­ramb, derrière quelques pierres qui forment une sorte de parapet, quand j'abaissai mes regards sur le précipice, son aspect me fit frissonner. Au pied du rocher est un autel sur lequel les pères franciscains vont, à un jour fixé, célébrer une messe dont l'Évangile est le texte de saint Luc rapportant le fait qui s'est passé en ce lieu. »
5. Les mots hébreux Caphar, naoum, signifient Bourg de Nahum, du nom de ce prophète ou de quelque rabbin célèbre qui l'aurait habité. On s'accorde aujourd'hui à l'identifier avec Tell-Hourn
6. Les divers éléments de cette description sont empruntés à l'historien Josèphe. (Bellum judaicitm,II,III, passim.)
7- Zr., ix, 1-2, 6-7.

CHAPITRE VI

SECONDE EXCURSION EN GALILÉE

Le démoniaque de Capharnaüm
La belle-mère de Pierre
Enthousiasme des Capharnaïtes
Excursion.
Les synagogues
Prédications de Jésus
Guérison d'un lépreux. (Matth., vitt, 14-17.
Marc. 21-45. — Luc., ty, 31-44; ni, 12-16.)

Les jours de sabbat, Jésus se rendait à la synagogue de Capharnaüm et y donnait son enseignement au peuple. On écoutait avec avidité cette parole d'autorité qui ne ressem­blait à aucune autre; on ne se lassait point d'exalter ce nouveau docteur dont le caractère, les vertus, l'attitude modeste et l'air inspiré faisaient penser aux anges du ciel. Les auditeurs se disaient bien que ce prédicateur de la pé­nitence n'avait guère l'apparence du guerrier puissant annoncé par les prophètes comme libérateur d'Israël; mais, d'un autre côté, des actes prodigieux leur montraient dans cet homme doux et pacifique une force qui déroutait toutes les suppositions.

Il y avait à Capharnaüm un homme possédé de l'esprit impur, dont le démon se servait pour manifester sa puissance surhumaine et terrifier les habitants du pays. Un jour de sabbat, le possédé vint à la synagogue et se mêla au peuple qui écoutait Jésus avec une religieuse attention. Frémissant de rage, le démon reconnut aussitôt l'envoyé de Dieu et se mit à pousser des cris lamentables.

« Jésus de Nazareth, hurlait-il, laisse-nous en paix. Qu'avons-nous à démêler avec toi ? Viens-tu ici briser notre pouvoir ? Je te connais: tu es le Saint de Dieu .. .

— Tais-toi, lui répondit Jésus d'un ton menaçant, et sors de cet homme. »

L'esprit infernal obéit, mais se vengea sur le possédé. qui entra aussitôt en convulsions. Après l'avoir violemment secoué, le démon le jeta par terre au milieu de l'assemblée, et sortit de ce corps jusque-là son esclave, en poussant un cri d'épouvante qui glaça de terreur tous les assistants. Délivré de son tyran, le démoniaque se releva sain et sauf.

Les témoins de cette scène ne savaient comment exprimer leur admiration. Sans doute David avait calmé par ses chants l'esprit mauvais qui tourmentait Saul; les Juifs réus­sissaient aussi par leurs exorcismes à empêcher les violences des démons; mais qui connaissait un homme assez fort pour commander souverainement aux esprits de l'abîme ? « A- t-on jamais rien vu de semblable ? s'écriaient les Capharnaïtes. D'où vient cette nouvelle doctrine, et en vertu de quelle autorité ce prophète force-t-il les démons à lui obéir ? »

La renommée de Jésus se répandit bientôt dans tout le pays, d'autant plus qu'en sortant de la synagogue il opéra un nouveau miracle. La belle-mère de Pierre gisait sur son lit, en proie à une fièvre violente. Après le service religieux, le Sauveur se rendit près d'elle avec ses disciples. Aussitôt s'approchant de la malade, il la prit par la main, la souleva doucement sur sa couche, et, d'une voix à qui rien ne résiste, il commanda à la fièvre de la quitter. La fièvre disparut à l'instant, et si complètement, que la belle-mère de Pierre, pleine de force et de vigueur, sortit aussitôt de son lit et se mit à préparer le repas. C'était l'heure où, les jours de sabbat, les parents s'assemblaient autour de la table du festin, plus somptueux que d'ordinaire en ce jour de fête. Jésus y prit part avec ses disciples.

Cette guérison émut toute la ville. Les malades et les infirmes voulurent avoir leur part des bienfaits dont le prophète se montrait si prodigue. Au coucher du soleil, quand on n'eut plus à craindre de violer le repos sabbatique, une véritable procession de suppliants lui amena sur des brancards tous les infirmes de la cité, et un grand nombre de possédés. La population entière stationnait devant la porte. Jésus imposa les mains à tous ceux qu'on lui présentait, et leur rendit la santé. Ainsi s'accomplissait cette parole d'Isaïe: « Il a pris sur lui nos infirmités, et nous a guéris de nos langueurs. »

D'un mot il chassa les démons des corps qu'ils avaient envahis. Ceux-ci fuyaient en grand nombre en criant pour se venger: « Nous savons que tu es le Fils de Dieu. » Mais Jésus leur défendit de lui donner ces titres de Christ et de Fils de Dieu, titres divins qui, proclamés prématurément, l'eussent fait arrêter comme blasphémateur avant d'avoir rempli sa mission. Divin soleil, le Sauveur voulait éclairer le monde, mais en tempérant la lumière selon la force ou la faiblesse des esprits.

Le lendemain de grand matin, Jésus gravit une colline qui dominait la ville, et se retira dans un lieu solitaire pour y prier son Père, avant d'entreprendre une nouvelle excursion à travers les contrées de la Galilée qu'il n'avait pas encore visitées. Or, pendant qu'il priait, les Capharnaïtes, toujours sous l'impression des événements de la veille, entourèrent la maison d'où il venait de sortir, réclamant à grands cris leur insigne bienfaiteur. Pierre et ses compagnons se mirent à sa recherche, et l'ayant découvert, ils lui dirent: « La foule est là qui vous attend. — Allons, répondit-il, dans les villes et bourgades voisines, car il faut que j'y prêche aussi la bonne nouvelle. C'est pour la prêcher que je suis venu en ce monde. »

Il parlait encore que les gens de Capharnaüm avaient, dans leur impatience, franchi la colline et faisaient cercle autour de lui; mais il leur répéta ce qu'il avait dit aux disciples. Depuis plusieurs mois il leur annonçait la parole de Dieu, et maintenant il devait, selon la mission qu'il avait reçue de son Père, porter l'Évangile du royaume aux autres cités de la Galilée. En vain s'efforcèrent-ils par leurs cris et par leurs larmes de le retenir au milieu d'eux, il s'arracha pour ainsi dire de leurs bras et il se mit en route avec ses disciples.

C'était le moment favorable aux courses évangéliques. Les pluies de l'hiver qui rendaient les chemins presque impraticables, avaient entièrement cessé, et l'on pouvait, sans trop de difficulté, arriver jusqu'aux moindres villages. De plus, on attendait partout l'envoyé de Dieu. Le bruit des prédications et des prodiges de Capharnaüm avaient retenti, d'échos en échos, jusque par delà les frontières du pays.

Rien de plus facile, du reste, que d'évangéliser en peu de temps de nombreuses localités. Partout où se rencontraient dix hommes zélés pour le service de Dieu, l'on bâtissait une synagogue, et la bourgade prenait le nom de cité. Quand la cité comptait une population nombreuse, on multipliait les centres de prière. Tibériade renfermait plus de trente synagogues, et Jérusalem plus de quatre cents. Les autres localités portaient le nom de villages, et leurs habitants devaient se rendre aux ville voisines les jours de sabbat. « La majesté de Jéhovah, disaient les sages, n'habite que là où se trouvent au moins dix hommes rassemblés. »

Le jour du repos, les foules se réunissaient sous les yeux de Jéhovah. On priait le Dieu tout-puissant de répandre ses bénédictions sur la cité, on chantait à sa gloire les psaumes du Prophète, puis le lecteur lisait quelques versets de la sainte Loi, qu'un prêtre ou tout autre interprète autorisé expliquait au peuple. Si quelqu'un dans l'assemblée se sentait animé du souffle prophétique, il pouvait demander la parole à ses risques et périls, mais il restait soumis au Sanhédrin qui jugeait et condamnait les faux docteurs.

Quand du toit de la synagogue retentissait la trompette sacrée qui annonçait aux habitants des villes l'office sabbatique, Jésus se rendait à l'assemblée, entouré d'une foule de Galiléens, qui se faisaient une fête d'entendre enfin ce prophète dont on racontait tant de faits merveilleux. Personne ne pensait à lui demander de quel droit, simple particulier, pauvre artisan d'une bourgade voisine, il prenait la parole au milieu du peuple.

Ses prédications avaient pour objet le royaume de Dieu qu'il venait fonder en ce monde. Comme Jean-Baptiste , il appelait tous ses auditeurs à en faire partie, Le moyen c'était de s'humilier devant Jéhovah, d'expier par la pénitence les péchés commis, d'acquérir une nouvelle vie par le baptême, vie d'amour envers Dieu notre Père, et de charité envers les hommes, qui sont nos frères. Les auditeurs courbaient la tête devant cette doctrine magistrale qui se justifiait par elle-même et s'imposait à tous. On avait entendu des scribes éloquents, des interprètes habiles de la Sainte Écriture, mais Jésus ne dissertait pas comme ses savants. Il commandait en maître qui parle à des sujets, en législateur qui dicte ses volontés.

En même temps que résonnait à leurs oreilles cette voix forte et douce, les auditeurs ne pouvaient s'empêcher de contempler la figure céleste du prophète. On y voyait rayonner une bonté plus qu'humaine, qui captivait et ravissait tous les coeurs.

Non moins que sa doctrine, le pouvoir de Jésus enthousiasmait les populations. Comme à Capharnaüm, il guérissait les infirmes et chassait les démons. Il approchait un jour des portes d'une cité, quand tout à coup on entendit une voix sauvage et rauque pousser le cri d'alarme bien connu des Juifs: « Voici l'immonde, voici l'immonde. » C'était un lépreux qui voulait écarter la foule pour demander à Jésus de le guérir. La foule s'arrêta, glacée d'effroi à la vue de ce spectre, couvert d'ulcères dégoûtants. Les lépreux, en effet, présentaient l'image d'un cadavre en dissolution. Leur contact, leur souffle même communiquait la hideuse maladie. D'après la loi de Moïse, un tribunal de prêtres, siégeant à Jérusalem, examinait soigneusement les malheureux qui en paraissaient atteints. La lèpre officiellement constatée, le lépreux, banni de la société, vivait seul dans les campagnes ou le voisinage des cités. Les vêtements déchirés, la tête rasée, la bouche couverte d'un voile afin de ne pas souiller l'air de son haleine fétide, il ne marchait qu'en agitant une cloche pour signaler sa présence, et en criant aux voyageurs: « Fuyez, voici l'im­monde, voici le lépreux ! »

Tel apparut aux Galiléens éperdus l'infortuné qui se traînait vers Jésus. Chacun se demandait ce qu'allait faire le prophète, quand on le vit s'avancer, seul, vers le lépreux et s'approcher de lui sans aucune crainte. Celui-ci, se jetant à ses pieds, se prosterna dans la poussière, et s'écria d'une voix suppliante: « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir. » Jésus ne put entendre ce cri de foi vraiment sublime sans se sentir ému jusqu'au fond de l'âme. Il étendit les mains vers le lépreux, toucha ses plaies livides, et répondit à sa confiance par cette parole qu'un Dieu seul pouvait prononcer: « Je le veux, soyez guéri. »

A l'instant même la lèpre disparut. Se sentant subitement transformé, le lépreux, fou de joie, allait crier au peuple, resté à l'écart, sa miraculeuse guérison; mais Jésus lui im­posa silence: « Ne parlez à personne, lui dit-il, de ce qui vous est arrivé, mais allez de ce pas vous montrer aux prêtres, et offrez en reconnaissance les victimes prescrites par la loi de Moïse. » En cela Jésus se conformait aux ordonnances légales. Les prêtres seuls avaient le droit de constater la guérison d'un lépreux et de lever l'interdit qui pesait sur lui. Des deux agneaux que le lépreux purifié offrait en action de grâces, les prêtres immolaient l'un en sacrifice de propitiation, et brûlaient l'autre sur l'autel des holocaustes. Alors seulement, le banni, déclaré pur, pouvait rentrer dans sa famille et dans la cité.

Jésus avait prescrit au lépreux de se conformer à toutes les exigences de la Loi avant de manifester sa guérison, mais celui-ci ne put résister au besoin qu'il éprouvait d'exal­ter son bienfaiteur. A peine l'eut-il quitté qu'il publia partout, à la gloire du prophète, la grâce insigne qu'il en avait reçue. Il en résulta ce que le Sauveur avait prévu. Sa rénommée grandit tellement, et les foules s'amassèrent en si grand nombre autour de lui, qu'il lui devint impossible d'entrer ostensiblement dans les cités. En terminant ses courses en Galilée, il fut obligé de se tenir dans les campagnes, au milieu de vastes plaines, où de toutes parts affluaient à ses prédications les habitants des villes et villages voisins.

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