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PREMIÈRE LECTURE
CHAPITRE PREMIER
Le Prêtre création de l'Amour Infini
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Dieu régnait de toute éternité dans la paisible possession de sa souveraine béatitude; mais, sentant l'Amour Infini déborder de son Etre, Il voulut créer. Après avoir tiré du néant, par la puissance de son Verbe, d'incomparables merveilles, Il forma l'homme, roi et centre de la création.
Qui dira jamais ce qui sortit alors du sein de l'Etre éternel en faveur de cette créature priviégiée; L'Amour Infini revêtit toutes les formes : il fut libéral et magnifique comme un amour de Dieu; il fut prévoyant et sage comme un amour de père; il fut tendre, délicat et profond comme un amour de mère. L'homme fut enrichi de tous les dons, de toutes les grâces, de toutes les beaués. Mais l'Amour Infini ne s'arrêta pas là. Il continua de s'écouler avec une inépuisable pro fusion sur la création tout entière, et ce fut, tour à tour ou tout à la fois, un amour qui répare, qui conserve et qui vivifie; un amour qui protège, qui pardonne et qui attend; un amour qui rachète, qui purifie et qui sauve !
Et voilà qu'après de longs siècles, le Verbe du Père, l'Amour incarné, le Rédempteur du monde, Jésus, passait sur la terre. Vivant de la vie de l'homme, Il expérimentait ses faiblesses, comprenait ses besoins, réparait l'oeuvre de la création; mais surtout Il aimait. Il aimait passionnément cette humanité déchue à laquelle ll s'était intimement uni.
Et, un jour, Il sentit l'Amour Infini déborder de son Coeur ; et, voulant créer un être qui pût continue son oeuvre, subvenir à tous les besoins de l'homme; un être qui pat aider cet homme, le soutenir, l'éclairer, le rapprocher de Dieu, Il créa le prêtre !
Au prêtre, création de l'Amour Infini de son Coeur, Jésus donna une participation à sa puissance; Il déposa dans son coeur le dévouement, le zèle, la bonté, la miséricorde qui remplissaient le sien. Il y versa l'humilité et la pureté; Il le remplit d'amour. Enfin, Il lui confia quatre fonctions sublimes, correspondant aux quatre grands besoins de la créature humaine.
L'homme est profondément ignorant. Même après la grâce du baptême, les ombres de la faute originelle obscurcissent encore son intelligence. Les péchés personnels épaississent chaque jour ces ombres, et son esprit enténébré, plongé dans l'ignorance et l'incertitude, va, sans presque y prendre garde, vers l'éternelle perdition. Et le prêtre enseigne. Il donne la vérité à l'intelligence humaine; il montre la voie qui conduit à Dieu; il découvre aux âmes les lumineux horizons de la Foi. Sa mission est de dissiper les ténèbres et de faire éclater à tous les regards ces vérités supérieures et divines qui sont, avec l'amour, la vie de l'âme humaine.
L'homme est pécheur. La déchéance primitive a laissé dans sa nature d'ineffaçables traces, un poids malheureux le tire vers le mal ; une sorte d'affaissement se fait sentir sans cesse dans ses facultés intellectuelles comme dans ses sens, et, malgré la grâce qui le soulève et l'Amour Infini qui l'attire en haut, il ne laisse pas de pécher encore. Toujours de nouveau souillé, il a besoin d'être toujours de nouveau purifié. Et le prêtre absout. Dépositaire du sang de Jésus, le prêtre applique ce divin remède sur les plaies du péché; il puise dans le trésor infini des mérites du Sauveur, et rend à l'âme purifiée des forces nouvelles et de nouveaux secours.
L'homme est malheureux. Banni du ciel, il passe ses jours sur la terre dans le travail et la douleur : la souffrance l'étreint de toutes parts. Tantôt elle brise son corps par la maladie; tantôt elle déchire son coeur par les déceptions et les deuils; tantôt elle torture son âme par la crainte, le remords ou le doute. Et le prêtre console. II fait connaître aux âmes le prix de la souffrance ; il fait espérer une éternité de bonheur pour une douleur passagère (1); il ouvre aux coeurs affligés et délaissés les abîmes de l'Amour Infini; il relève les âmes abattues en leur révélant les divines miséricordes, et, répandant sur la terre la lumière et l'amour, il console toute douleur et dissipe toute crainte.
L'homme enfin a besoin de Dieu. Sa faiblesse doit s'appuyer sur la force divine ; sa pauvreté réclame les trésors du ciel; son néant a un continuel besoin de s'approcher de la source des êtres. Et cependant son péché le repousse loin de la sainteté divine : Dieu est si grand, si pur, si élevé dans les hauteurs inaccessibles de la vérité et de la justice ! Il faut un médiateur entre Dieu et l'homme : ce médiateur est le Christ. Mais entre le Christ et lui, l'homme, tant il est misérable, a besoin d'un autre médiateur, et ce médiateur, c'est le prêtre !
Et le prêtre sacrifie. Il prend dans ses mains consacrées la divine Victime ; il l'élève vers le Ciel, et Dieu, à cette vue, s'incline vers la terre; la miséricorde descend; l'Amour Infini s'échappe plus abondant du sein de l'Etre éternel. Le Créateur et sa créature se sont rapprochés; ils se sont embrassés dans le Christ : ils se sont réunis dans l'amour.
Telles sont les augustes fonctions que le prêtre remplit en faveur de l'humanité : il enseigne, il absout, il console, il sacrifie. Jésus, le Prêtre éternel, les avait remplies avant lui, et avec quelle souveraine perfection ! Il aurait voulu, s'il eût été possible, les exercer toujours directement par Lui- même. Cependant, il convenait qu'après avoir passé par la souffrance, le Christ fût établi dans la gloire (2). Son miséricordieux amour forma donc le prêtre dans lequel Il se perpétue, et revit sans cesse sa vie d'amour pour les hommes, ses frères. C'est par le prêtre qu'Il continue à instruire, à purifier, à consoler et à rapprocher de Dieu toutes les générations qui se succèdent sur la terre.
Dans la phase douloureuse que traverse maintenant le monde, l'humanité dévoyée sent plus que jamais d'immenses besoins. Plus que jamais, elle demande à être nourrie de vérité, retirée du mal, consolée de ses tristesses, rapprochée de Dieu, réchauffée par l'amour.
Jésus-Christ devrait, semble-t-il, revenir encore sur la terre. Mais non; son Humanité ressuscitée peut rester dans la gloire. Il a pourvu à tous les besoins du monde : Il lui a laissé son Eucharistie et son Sacerdoce.
Par l'Eucharistie, l'homme peut nourrir son âme de la Vérité éternelle et de l'Amour Infini, diviniser, en quelque sorte, sa chair infirme et ses sens enclins au péché. Dans le Sacerdoce, il peut trouver ces secours qui lui sont continuellement nécessaires au cours de sa misérable vie.
Cependant, si dans l'Eucharistie Jésus est toujours le même, éternellement vivant, dans le prêtre, sa vie divine est plus ou moins intense; non qu'Il ne se donne Lui-même avec autant d'abon dance, mais parce que le prêtre prend plus ou moins de cette abondance. Pour que Jésus revive dans son prêtre, il faut que le prêtre vive de Jésus.
L'Amour Infini s'épanchant de l'Etre divin avait créé l'homme : ce même amour s'épanchant du Coeur de Jésus a créé le prêtre ; et de même que l'homme ne trouve sa véritable vie et la perfection de son être qu'en retournant à Dieu, son éternel principe, ainsi le prêtre ne peut avoir la plénitude de la vie et la perfection de son être sacerdotal qu'en allant au Coeur de Jésus. Et voilà pourquoi, à cette heure où les saintes fonctions du sacerdoce sont si nécessaires au monde, Jésus appelle les prêtres à son Coeur. C'est afin qu'ils puisent à cette source divine des grâces nouvelles, et que, se replongeant dans cet océan d'amour d'où ils sont sortis, ils y trouvent un renouvellement et un accroissement de vie sacerdotale.
Oh ! qu'il aille donc à Jésus, qu'il se serre près de Lui, le prêtre dont la mission est si grande, dont l'action peut être si féconde ! Qu'il considère les actions de ce divin Modèle, qu'il écoute ses paroles, qu'il pénètre ses pensées, qu'il le suive pas à pas dans le saint Evangile, qu'il apprenne de ce Maître adorable à remplir dignement les fonctions sacrées du Sacerdoce. Jésus les a exercées le premier : le prêtre n'a qu'à suivre ses traces divines. Se revêtir du Christ, c'est imiter le Christ, reproduire ses adorables vertus, ses actions saintes, jusqu'à ses gestes divins. Et si quelqu'un doit être revêtu du Christ, n'est-ce pas surtout le prêtre qui doit donner Jésus-Christ au monde ?
O Jésus, Pontife éternel, divin Sacrificateur, vous qui, dans un incomparable élan d'amour pour les hommes, vos frères, avez laissé jaillir de votre Sacré-Coeur le Sacerdoce chrétien, daignez continuer à verser dans vos prêtres les flots vivifiants de l'Amour Infini.
Vivez en eux, transformez-les en vous; rendez-les, par votre grâce, les instruments de vos miséricordes; agissez en eux et par eux, et faites, qu'après s'être tout revêtus de vous par la fidèle imitation de vos adorables vertus, ils opèrent, en votre nom et par la force de votre esprit, les oeuvres que vous avez accomplies vous-même pour le salut du monde.
Divin Rédempteur des âmes, voyez combien grande est la multitude de ceux qui dorment encore dans les ténèbres de l'erreur; comptez le nombre de ces brebis infidèles qui côtoient les précipices; considérez la foule des pauvres, des affamés, des ignorants et les faibles qui gémissent dans l'abandon.
Revenez vers nous par vos prêtres; revivez véritablement en eux; agissez par eux, et passez de nouveau à travers le monde, enseignant, pardon nant, consolant, sacrifiant, renouant les liens sacrés de l'Amour entre le Coeur de Dieu et le coeur de l'homme. Ainsi soit-il.
DEUXIÈME LECTURE
CHAPITRE II
Jésus enseignant
Après une longue et silencieuse préparatio n de trente années, Jésus commence à enseigner. Il possédait en Lui-même la plénitude de toutes sciences ; son intelligence humaine, dilatée et perfectionné e par son union avec la divine Intelligence, embrassait le vaste ensemble des plus sublimes connaissances, et pénétrait jusqu'au moindre détail des choses. La merveilleus et hamonie des facultés de son âme et des sentiments de son Coeur, l'équilibre parfait qui régnait dans tout son être, réglaient le mouvement de sa pensée, et, sans avoir eu besoin de travailler à s'instruire comme les autres hommes, Il possédait sans effort le savoir dans son intelligence, comme II renfermait sans obstacle l'amour dans son Coeur. Le monde attendait les leçons de sa divine bouche pour renaître à la vie et à la lumière, et cependant Jésus laisse passer trente années avant de manifester sa sublime Sagesse. Pourquoi cette longue attente ? Pourquoi priver si longtemps l'humanité des célestes lumières qui devaient dissiper la nuit de son ignorance ? N'oublions pas que Jésus est notre modèle. Il savait qu'il faut à l'homme un long travail et de pénibles efforts pour acquérir ces trésors de sagesse et de science nécessaires à l'instruction des âmes, et Il voulait donner à ses prêtres l'exemple d'une lente et sérieuse préparation.
S'il s'agit d'un enseignement profane, il suffit de savoir, et de savoir enseigner. Mais lorsqu'il faut donner Dieu aux âmes et les âmes à Dieu, la culture de l'esprit ne peut plus suffire. L'homme tout entier doit être transformé ; il doit passer lui- même par une succession d'épreuves, et commencer au moins à acquérir cette science expérimentale des douleurs, des faiblesses, des misères de l'humanité qu'il devra posséder pour instruire et éclairer ses frères.
Sans doute, avant la trentième année, le prêtre peut vaquer à cette première fonction de son ministère. Mais qu'il lui faut alors de prudence, de méfiance de lui-même, d'humble recours aux lumières d'autrui. C'est surtout auprès du Maître divin que le prêtre doit aller s'instruire ; qu'il étudie donc ce sublime Instituteur des âmes, et qu'il se forme à parler comme Lui, à enseigner comme Lui.
Lorsque Jésus, quittant sa vie cachée, commença à révéler les trésors de vérité qu'Il portait en Lui-même, le monde entier était plongé dans les ténèbres de l'erreur. Le paganisme et les crimes qu'il enfante régnait partout et, même dans le peuple choisi, la vérité commençait à se couvrir d'ombres. Les Juifs, qui jusqu'alors avaient gardé le dépôt de la vérité divine, semblaient prêts à le perdre. Des sectes nombreuses déchiraient la robe de la Synagogue ; l'amour des richesses, l'ambition des honneurs avaient fait tomber peu à peu le mur qui séparait Israël des nations idolâtres. Par les insinuations perfides d'une philosophie mensongère, sous les étreintes d'un sensualisme énervant et dans le déborde ment des passions, les fils d'Abraham sentaient leur foi chanceler et voyaient la lumière s'éteindre dans leurs mains.
A ce moment précis, Jésus parut. Il venait, Verbe incréé, Lumière de lumière, Vrai Dieu de Vrai Dieu (3), apporter la vérité à la terre, la vérité absolue, sans mélange et sans ombre, telle qu'elle est en Dieu, dans son jour éternel, dans sa limpidité divine, dans sa rectitude souveraine. Il venait rallumer ce flambeau sacré du juste et du vrai, sans lequel l'humanité ne peut qu'errer dans sa marche à travers les temps. Il venait enseigner, avec toute l'autorité de sa divine Sagesse, les droits de Dieu et les devoirs de l'homme, les miséricordes de Dieu et les misères de l'homme; remettre l'ordre enfin dans l'intelligence humaine bouleversée par les erreurs du paganisme.
La pécheresse de Samarie devait dire un jour à Jésus lui-même : « Je sais que le Messie qu'on appelle Christ doit venir; lorsqu'Il sera venu, Il nous instruira de toutes choses (4. » Ce fut, en effet, la grande mission du Sauveur : instruire les âmes ! Son enseignement fut universel. Sur tous les sujets, dans toutes les matières, Il porta la lumière de la vérité. Il combattit toutes les erreurs d'alors, et terrassa d'avance celles que l'activité déréglée de la pensée humaine devait engendrer dans la suite. Il enseigna, par les exemples de sa vie, puis par ses paroles, ce que l'homme pouvait connaître de Dieu. Il le montra Créateur puissant, infiniment saint et souverainement juste; mais surtout, Il le révéla Père, ineffablement bon et tout miséricordieux.
Le dogme, la morale, les rapports de l'homme avec son Dieu et avec ses semblables; les grands principes qui doivent régir la famille, la société, et diriger la conscience humaine au milieu des ombres de la vie terrestre; tout fut pénétré par les lumineux rayons de la vérité de Jésus. Il ne négligeait aucune occasion d'instruire le peuple; « tous étaient muets d'admiration devant son enseignement, car Il parlait comme ayant autorité 5 ».
En effet, combien de fois cet adorable Maître, si sobre pourtant et si mesuré dans ses paroles, ne répète-t-Il pas : « En vérité, en vérité, je vous le dis... » — « Ce que nous disons, nous le savons », affirme-t-il ; « ce que nous attestons, nous l'avons vu... (6) ». C'est bien le Maître, le docteur infaillible de la vérité. Aussi, élevant la voix sous les portiques du Temple, peut-Il justement s'écrier : « Je suis la voie, la Vérité et la vie. Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres (7) ! » Plus tard, au jour de sa douloureuse Passion, debout au milieu du prétoire, Il répondra à Pilate avec une incomparable majesté : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la Vérité : quiconque aime la vérité entend ma voix (8) ! »
Cette voix de Jésus, si humble et si douce, ne résonna que trois ans sur un petit coin du monde, privilégié entre tous. Peu d'hommes l'entendirent. Ce qu'elle enseignait, en opposition avec les idées jusqu'alors en cours, semblait délire et folie; et cependant... c'était la Vérité ! Et toujours la Vérité demeure ; toujours elle finit par triompher du mensonge; jamais elle ne périra, car elle est née de Dieu, et est immortelle comme Dieu.
La Vérité ! Voilà ce qu'après Jésus, ce qu'avec Jésus le prêtre doit donner au monde. Mais pour l'enseigner, pour la communiquer aux autres, il faut qu'il la possède en lui-même, et pour la posséder, il doit aller la puiser dans sa source divine; il doit aller la chercher auprès du divin Maître. En recevant la mission d'enseigner, le prêtre reçoit une abondance de lumière qu'il doit développer en lui. Il faut qu'il affermisse, qu'il garde intacte cette vérité qu'il a reçue; et tant d'erreurs l'environnent, que ce n'est point sans travail et sans lutte qu'il parvient à la défendre et à la conserver dans son intégrité.
La vérité de Dieu est immuable et ne saurait changer. La sainte Eglise la possède entière. Si, parmi les événements et la vicissitude des temps, elle semble changer, ce n'est qu'une apparence. L'intelligence humaine, selon qu'elle est plus ou moins pure, la perçoit plus ou moins lumineuse. La vérité peut s'accroître et se développer, ou au contraire s'amoindrir dans l'intelligence de l'homme : mais, en elle-même, elle est une et invariable. Elle peut se préciser, s'affirmer davantage, se définir et s'expliquer, et c'est la justification du progrès lent, mais incessant, des vérités enseignées par l'Eglise. De vérités vraiment nouvelles, surtout en contradiction avec la vérité première, la vérité ancienne, il ne saurait en exister.
Le prêtre instruisant les âmes.
Le prêtre donc, pour conserver intacte la vérité divine, versée par Jésus dans son âme au jour de sa consécration, doit s'affermir contre les attaques de l'erreur. Ces attaques lui viennent de trois côtés à la fois.
1° Satan, l'esprit mauvais, l'éternel fauteur de discorde et de haine, qui cherche à détruire la vérité partout où il la découvre, s'efforce surtout de l'arracher du coeur du prêtre, du prêtre, son ennemi, toujours en lutte contre son infernale action.
2° L'esprit du monde, ses maximes, tendent sans cesse à affaiblir la vérité; et le prêtre vit au milieu du monde; il respire son air de mensonge, et subit, sans presque s'en apercevoir, l'amollissante influence de ses fausses doctrines.
3° En lui-même enfin, dans ces profondeurs où le péché d'origine a laissé sa trace, que de ferments d'erreur vivent à l'état latent ! Le moindre souffle d'orgueil peut les réveiller, la moindre souillure peut les rendre féconds.
Pour triompher de ces multiples ennemis, le prêtre a trois armes en main, trois armes puissantes et qui toujours assurent la victoire. C'est d'abord l'union à la sainte Eglise, l'attachement inviolable au Saint-Siège, organe infaillible de la vérité. Que peuvent en effet les entreprises de Satan contre le roc inébranlable sur lequel est fondée l'Eglise ? Peut-il craindre de s'égarer celui qui marche avec Pierre, avec Pierre à qui le Maître a dit : « J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas; et toi, une fois converti, confirme tes frères (9)!»
Le prêtre triomphe de l'esprit du monde par l'union au Christ vainqueur du monde; union produite par l'esprit de prière, par l'étude du Coeur de Jésus, de ses adorables vertus; par la séparation toute intérieure, mais réelle, de tout ce que, dans le monde, Jésus réprouve et condamne.
Mais pour triompher de lui-même, pour anéantir en lui tout principe d'erreur, pour devenir inaccessible au mensonge et ferme contre toutes les attaques, pour posséder avec assurance le trésor de la vérité et le garder toujours intact, le prêtre n'a qu'à se prosterner dans l'humilité ! Une sainte et juste défiance de lui-même, de son jugement particulier, un facile recours aux lumières d'autrui, une humble soumission de foi, voilà ce qu'il lui faut pour demeurer vrai, pour se prémunir contre les illusions d'une fausse science ; pour être, en un mot, comme Jean, cette lampe toujours ardente qui éclaire les peuples; pour être, avec Jésus, la lumière du monde.
Jésus a enseigné la vérité à tous, grands et petits, pauvres et riches, enfants et vieillards. Depuis le Prince des prêtres jusqu'à la pauvre Samaritaine, tous ont été instruits par sa parole, tous ont reçu la vérité de sa divine bouche. Toujours, avec une merveilleuse souplesse d'intelligence et une incomparable humilité, Il a su se mettre à la portée de ceux qu'Il devait instruire.
Avec Nicodème, docteur en Israël, Il est profond, sublime, Il aborde les plus hauts mystères. Avec les prêtres, les scribes, son enseignement est tout appuyé sur la loi, les prophètes, la Sainte Ecriture. Avec le peuple, Il est simple, familier, Il s'exprime par des similitudes, prises des travaux des champs, et ce sont ses divines paraboles : le semeur, le grain de senevé, la vigne, etc...
Toujours I1 s'adapte à son auditoire ; mais jamais II n'est vulgaire, jamais affecté, jamais insaisissable, même dans les matières les plus relevées. Quel charme dans cet enseignement de Jésus, si lumineux et si simple, si riche de céleste doctrine, et si épuré d'ornements superflus ! Quelle majesté douce dans ses moindres paroles ! Quelle gravité affable, quelle dignité modeste, quelle force persuasive, quelle clarté d'exposition et quelle grâce ! Quelle poésie pénétrante et sublime dans ces comparaisons prises de la nature !
Oh ! si l'on pouvait étudier en détail les charmes ineffables de notre adorable Maître ! C'est le Verbe du Père, c'est le Maître divin descendu du ciel pour instruire les âmes. Par là, n'avons-nous pas tout dit ?
Le prêtre, lui aussi, est redevable à tous de l'enseignement de la vérité. S'il veut être vraiment apôtre, vraiment le prêtre de Jésus, il doit se faire, comme Jésus, tout à tous. Son seul but doit être de communiquer la vérité qu'il possède et l'amour dont il brûle.
Loin donc de viser à un genre particulier, de rechercher une méthode nouvelle ou personnelle, propre tout au plus à intéresser quelques esprits, qu'il s'efforce de se proportionner à son auditoire. Toujours clair, toujours exact, qu'il donne la vérité simplement, avec l'unique préoccupation de faire le bien. Il aura alors trouvé le secret de cette onction pénétrante qui vient du coeur, et que le double amour de Jésus et des âmes répand, comme naturellement, sur les lèvres du prêtre. En enseignant la vérité, il faut qu'il donne de lui- même tout ce qu'il a de meilleur, et, sans mépris pour personne, qu'il se donne tout entier à sa mission sublime d'instituteur des âmes.
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TROISIEME LECTURE
Difficultés de l'enseignement.
Jésus, dans son enseignement, a rencontre bien des obstacles, des difficultés, des souffrances. Il a usé d'une patience infinie. Il ne s'est laissé décourager ni par la grossièreté des esprits, ni par leur lenteur à comprendre, ni par leurs objections sans fondement. Les critiques, les injures, les duplicités de ceux qu'Il cherchait à instruire et à éclairer n'ont pu parvenir à le lasser. Il n'a jamais eu en vue sa propre gloire; Il n'a pas cherché le succès humain. Il a jeté à pleines mains et à plein coeur la semence divine dans les âmes, et I1 a laissé à l'Esprit d'amour le soin de la faire germer et de l'amener à maturité.
Il savait qu'en enseignant sa morale, douce il est vrai, mais pourtant austère, Il en rebuterait plusieurs. Il connaissait, par sa divine prescience, que beaucoup de ceux qu'Il instruisait, ou laisseraient périr en eux ces germes de vie par la négligence, ou même les arracheraient de leurs propres mains. 11 n'a pas laissé pourtant de donner toujours ses divines leçons, d'ouvrir à tous les trésors de sa sagesse.
Les contradictions, les mépris, les difficultés de toutes sortes se rencontrent aussi sous les pas du prêtre : il ne doit pas se laisser abattre. Jésus, le Maître divin, n'est-Il pas avec lui ? N'a-t-11 pas, pour se réconforter et se soutenir, les divines promesses de Jésus ? Qu'il prenne donc la croix du Maître et qu'il marche !
Mais qu'il se garde surtout, sous prétexte de conciliation entre l'esprit du monde et l'esprit du Christ, d'amoindrir l'Evangile (10); de faire, pour flatter les passions humaines, un christianisme de fantaisie. Les vérités évangéliques s'imposent d'elles-mêmes aux âmes, le prêtre n'a qu'à les montrer telles qu'elles sont, éclairées des reflets divins de la douceur et de la miséricorde du Coeur de Jésus. Oui, qu'il montre bien les droits de Dieu, ses lois justes et fortes, et aussi sa patience, sa débonnaireté, l'ineffable amour du Rédempteur des âmes; mais que jamais il ne descende aux basses compromissions, aux procédés humains, à la coupable recherche d'un succès personnel.
« Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups : soyez donc prudents comme des serpents, et simples comme des colombes ! » (11). Ce sont les paroles que Jésus adressait à ses apôtres, à ses prêtres, en les envoyant annoncer la bonne nouvelle. Et Lui-même, ce Maître adoré, comme Il a su unir la simplicité et la prudence dans son enseignement ! Quand instruisait en particulier les âmes, combien se montrait-il prudent ! Il allait par degrés, supportant les faiblesses, ne demandant à chaque âme que ce qu'elle pouvait donner, attendant, avec une patience infinie, qu'elle s'ouvrit à la grâce, et répondit à ses miséricordieuses avances. Il préparait les esprits lentement et avec douceur avant de leur découvrir la vérité; Il fortifiait les courages abattus, Il n'exigeait rien avec rudesse.
Et dans son enseignement public, quelle prudence ! Toujours Jésus se montre respectueux des autorités légitimes, ami de la paix. Il sait déconcerter, par sa sagesse, l'astuce de ses ennemis, et, après trois ans de prédications par lesquelles Il a enseigné une doctrine et donné des lois tout opposées à celles du monde, il ne se trouve aucun témoin qui puisse déposer contre Lu i quand on l'accuse devant les Juges et les Princes.
Quand 11 flétrit les vices ou les erreurs, jamais Il n e nomme les coupables. Quelle exquise discrétion dans son attitude vis-à-vis de la femmeadultère ! Quelle réserve dans ses paroles, lorsqu'Il doit instruire les foules des préceptes les plus délicats de la morale, révéler aux âmes la sainteté du lien conjugal ou les charmes divins de la virginité ! Sa prudence, sur ce point, est si grande, ses paroles si chastes, que l'âme d'enfant la plus blanche et la plus ignorante du mal peut lire et relire son Evangile, sans que rien vienne inquié ter sa pensée et y répandre des ombres.
Que le prêtre, à l'exemple du Maître, mêle donc, dans son enseignement, la prudence avec la simplicité. S'il veut faire du bien au milieu du monde corrompu où il doit vivre, il faut qu'il parle et qu'il agisse avec une divine sagesse. Qu'il soit prudent dans ses prédications publiques : bien plus apôtre que polémiste, bien plus dispensateur des dons de Dieu et ministre de miséricorde, que violent réformateur du monde,
La haine n'est vaincue que par l'amour (12), le péché n'est détruit que par le sang de Jésus, au coeur doux et humble ! Il faut être fort parfois, sans doute; mais la prudence doit régler la force, présider aux justes rigueurs, diriger l'action qui punit, aussi bien que l'action qui pardonne.
Que le prêtre soit prudent dans son enseignement particulier. Qu'il étudie bien les âmes avant de leur donner une direction; qu'il soit prudent à décider leur vocation; prudent à leur faire contracter des liens qui peuvent engager leur avenir, et peut-être troubler leur conscience.
Que le prêtre soit prudent surtout dans l'enseig nement donné aux jeunes filles et aux femmes : elles sont elles-mêmes trop souvent imprudentes ! Que de familles troublées, que d'époux désunis, que d'âmes désorientées et quelquefois rejetées hors de la voie de la piété par un conseil imprudemment donné, par des paroles, justes et saintes sans doute dans leur fond, mais qui pouvaient être mal interprétées dans leur forme !
Qu'il s'enveloppe de prudence, le prêtre de Jésus, à l'exemple de son divin Modèle. Il est maître lui aussi, maître des âmes; il est maître de sainteté et de vertu. Que ses paroles donc soient un écho des paroles de Jésus, tout imprégnées de sagesse, de mesure et de vérité.
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QUATRIÈME LECTURE
Enseignement par l'exemple.
Notre adorable Maître ne s'est pas borné à enseigner par ses paroles, par ses prédications publiques et ses instructions particulières ; Il a surtout enseigné par son exemple : « Il a fait d'abord, dit l'Ecriture, et puis H a enseigné (13) ». N'est-ce pas, en effet, la meilleure leçon que celle de l'exemple ? Ce que l'oreille ne saurait pas toujours entendre, l'oeil le voit, et l'impression donnée par les regards n'est-elle pas plus forte, plus vivante ? Le coeur ne s'enflamme-t-il pas plus facilement pour avoir vu que pour avoir entendu ? Jésus savait cela; c'est pourquoi, venant enseigner les vertus, Il a commencé par les pratiquer toutes. Il les faisait voir en Lui si belles, si désirables, si séduisantes, que les coeurs s'enflammaient du désir de les posséder.
Et maintenant encore, n'est-ce pas le souvenir des sublimes vertus qu'Il a pratiquées sur la terre qui nous meut à les imiter ? N'est-ce pas la pensée de sa divine patience qui nous rend patient, de son humilité qui nous fait accepter l'humiliation ? Bien plus que les courtes paroles qu'Il en a dites et que l'Evangile nous rapporte, n'est-ce pas l'exemple de son adorable pureté et celle de la Vierge , sa Mère, qui a fait fleurir en tous lieux la virginité ?
Notre pauvre nature avait été si profondément atteinte par le péché d'origine que les paroles de Jésus, les paroles du Verbe Incarné, toutes puis santes qu'elles soient, n'auraient pu, peut-être, transformer les âmes aussi promptement, si notre Sauveur n'y avait joint ses divins exemples.
Tout ce qu'Il a demandé de vertu, de sainteté à l'homme régénéré, Jésus l'a accompli le premier. Il a frayé la voie, Il s'y est engagé d'abord, attirant à sa suite les âmes de bonne volonté. Il s'est posé comme un modèle devant l'humanité, devant cette humanité défigurée et décolorée qui, depuis longtemps, avait perdu la ressemblance divine, et Il lui a dit : « Regarde-moi, et reproduis sur la toile de ton âme mes traits divins ». Jésus a lavé cette toile dans son sang et l'a rendue blanche. L'Eglise est venue qui, voyant l'humanité faible et inhabile, a pris maternellement sa main et a guidé le pinceau. Et voilà que bientôt des copies du divin Modèle ont paru; quelques-unes étaient si ressemblantes, si conformes à l'original, que le Père céleste y a reconnu son Fils (14) ! C'étaient les saints, formés sur les exemples de Jésus, nourris de sa parole et vivant de sa vie.
Comme Jésus, le prêtre enseigne surtout par ses exemples. Il doit être une vivante copie du Christ, présenter toujours aux yeux du monde cette divine image. Qu'il offre donc, en lui-même, un modèle achevé de vertu, modèle vivant et visible, aisé à imiter. Homme faible comme les autres hommes, mais élevé par la grâce au-dessus des misères et des bassesses de la terre, il faut qu'il aide, par son exemple, les autres hommes, ses frères, à monter jusqu'à la hauteur du Christ.
« Que votre modestie, disait l'Apôtre aux fidèles, paraisse devant tous les hommes (15). La modestie, qu'est-ce donc ? C'est un voile transparent qui tempère, sans les cacher, deux sublimes vertus ; c'est leur parfum très suave qui insensiblement se répand dans les coeurs, les attire et les transforme : c'est l'odeur très douce de l'humi lité et de la pureté. Si l'Apôtre recommandait cette modestie aux fidèles, combien plus devait-il la demander aux prêtres ?
Cette divine vertu resplendissait sur les traits et dans tout l'extérieur du Christ-: elle découlait de sa profonde humilité et de son adorable pureté. Qu'elle soit aussi l'ornement du prêtre; qu'elle l'enveloppe de toutes parts, qu'elle se mêle à tous ses actes, qu'elle se trouve dans ses paroles, qu'elle l'accompagne dans l'exercice de son dévouement, et il sera une prédication vivante de la vérité et des vertus de Jésus.
Tout, dans le prêtre, doit instruire, tout doit édifier. Posé comme un trait d'union entre Jésus et les âmes, il doit les conduire, les unir au Maitre, en sa propre personne. Il faut que, par le prêtre, les âmes montent à Jésus. Les paroles du prêtre, ses actions, la pureté, l'humilité, le dévouement de sa vie doivent être comme des leviers puissants qui soulèvent les âmes, des clartés sereines qui les conduisent à Dieu!
O Christ, ineffable lumière, foyer divin de la vérité incréée, venez illuminer les âmes ! Vous qui êtes le Verbe du Père, la splendeur de sa gloire et la lumière du monde, venez et dissipez les ombres qui s'étendent sur notre horizon. Toujours vous parlez, toujours vous enseignez dans votre Sacerdoce. Que votre lumière nous arrive par vos prêtres, et, comme c'est par leurs mains que nous recevons votre Corps adorable, que ce soit aussi par leur bouche que nous recevions votre vérité. Affermissez-les de telle sorte dans la possession du juste et du vrai, que jamais ils ne défaillent dans votre voie. Unissez-les si intimement à vous qu'ils ne pensent que votre pensée, qu'ils n'enseignent que votre sagesse. Unissez-les si étroitement entre eux, qu'ils soient faits forts contre l'esprit d'erreur, invincibles aux assauts du péché. Remplissez leur esprit de votre lumière et leur coeur de votre chaste amour, afin qu'ils illuminent à leur tour les âmes que vous leur avez confiées. Ainsi soit-il. |
CINQUEME LECTURE
CHAPITRE III
Jésus pardonnant.
Dieu est amour (16). Sa vie est l'amour : tous ses divins mouvements, soit au dedans, soit au dehors, sont des mouvements d'amour. S'il engendre en son sein, c'est son Verbe, sublime parole d'amour qu'Il se dit à lui-même. Si la beauté et l'excellence de ce Fils incréé le ravissent et provoquent un mouvement d'amour, et si le Fils, en même temps, ravi d'amour pour son Père, fait un mouvement semblable, le Saint- Esprit en procède, soupir d'amour exhalé du Père et du Fils.
Tout ce que Dieu crée en dehors de Lui-même est création d'amour, car Il ne crée que pour aimer, et tous les mouvements qu'Il fait vers ses créatures sont aussi des mouvements d'amour. Qu'Il ordonne, qu'Il défende, qu'Il punisse, qu'Il pardonne, qu'Il favorise ou qu'Il reprenne, c'est toujours l'amour.
Mais cet ineffable amour, selon qu'il s'exerce, prend des noms différents : quand l'amour commande, c'est la puissance; quand il favorise, c'est la bonté; quand il punit, c'est la justice; quand il pardonne, c'est la miséricorde. Ainsi toujours l'amour vit, l'amour agit en Dieu, et quoiqu'il revête différentes formes, c'est un amour unique, une action unique, une force unique, Dieu, dans son unité absolue, immense, profonde, sans limite, incommensurable, éternelle.
L'homme donc avait été créé par l'amour, un amour fécond, abondant, libéral, dont le besoin est de se répandre; un amour de père qui veut communiquer sa vie; un amour d'artiste qui veut enfanter des chefs-d'oeuvre. L'amour qui favorise, combla l'homme innocent de ses dons, Quand l'homme eut péché, l'amour qui châtie, la Justice, allait sévir; mais l'amour qui pardonne, la Miséricorde , était là, qui arrêta le bras levé pour frapper.
Le Verbe divin, engendré de l'amour, vivant dans le sein de l'amour, l'Amour lui-même, s'offrit pour payer la dette du coupable. Il prit la forme de l'amour qui pardonne, et, durant une longue chaîne de siècles, ce miséricordieux amour se dressa, comme un rempart, dans le sein même de Dieu, pour préserver l'homme pécheur des coup s de la Justice. irritée.
Et après que l'humanité eut longtemps souffert et pleuré; après que, par des coups successifs et une longue attente, elle eut achevé d'émouvoir la pitié de Dieu, le Verbe descendit sur la terre. Il se revêtit de notre chair, Il prit nos faiblesses et notre mortalité : ce fut notre Christ, notre Jésus !
Il vint, Amour ineffable, Miséricorde incarnée, non seulement enseigner la vérité, non seulement illuminer de divines clartés l'intelligence humaine, mais surtout, Il vint apporter à la terre le pardon de Dieu, laver dans son propre sang les iniquités du monde, briser les liens qui retenaient l'âme de l'homme captive du péché. Jésus était Lui-même ce grand pardon de Dieu, pardon substantiel et vivant, pardon efficace et sauveur ! Faudra-t-il donc s'étonner, après cela, quand nous dirons que l'inclination de Jésus fut la miséricorde ; que le mouvement surnaturel, naturel à son Coeur, fut toujours de pardonner et d'absoudre ?
Si nous entreprenons de suivre le divin Maître pendant les trois années de sa vie publique; si nous nous attachons à ses pas durant ce temps silaborieux et si fécond de son apostolat, nous le verrons sans cesse à la recherche des pécheurs, continuellement occupé à briser les liens d'iniquité qui enveloppent les âmes. « Dieu, dira Jésus, n'a pas envoyé son Fils unique dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par Lui (17). »
Oh ! comme Il remplira bien sa mission de Sauveur ! Comme I1 sera ardent à poursuivre les âmes ! Comme Il saura bien s'abaisser jusqu'à la plus profonde misère du pécheur, pour l'élever jusqu'à sa sainteté divine !
Ces pécheurs auxquels Il veut pardonner, qu'Il vient absoudre, Jésus les aime. Et cependant, que sont donc les pécheurs devant Dieu ? Ils sont ses mortels ennemis ! Ce sont des ingrats d'abord : ils avaient tout reçu de Dieu, et méprisant ses libéralités divines, ils ont oublié sa bonté et ont marché sur son Coeur. Ce sont, aussi des révoltés : obligés par leur état de créature à la dépendance et à la docilité, ils ont néanmoins secoué le joug de l'autorité de Dieu, si légitime et si douce, et se sont constitués leurs seuls maîtres. Ce sont des traîtres enfin : le gouvernement du monde leur avait été confié; ils devaient garder, pour les conduire à Dieu, toutes les créatures inférieures, et, trahissant la confiance divine, ils ont détourné ces créatures de leur fin, les forçant, en quelque sorte, d'abandonner leur Maître, leur Créateur, et leur Roi.
Et Jésus les aime, ces pécheurs ! Oui, Il les aime. C'est son amour pour eux qui l'a fait descendre du ciel, et venir sur la terre travailler, souffrir, et mourir dans la douleur et l'ignominie.
Maintenant qu'Il passe sur cette terre, bientôt arrosée de son sang, voyez comme Il fréquente volontiers les pécheurs, comme Il s'entretient avec eux, comme Il accueille avec joie tous ceux qui se présentent à Lui. Il est si souvent au milieu d'eux et leur témoigne tant de bonté que les pharisiens jaloux disent à ses disciples : « Pourquoi donc votre Maître mange-t-Il avec des publicains et des pécheurs (18) ? » Ils prennent occasion de sa miséricordieuse bonté pour nier sa divine mission : « S'Il était véritablement un prophète, disent-ils dans l'amertume de leur coeur égoïste et sans compassion, Il saurait que cette femme qui le touche est une pécheresse (19) », et I1 ne supporterait pas son contact. Qu'ils étaient loin de connaître Jésus, ceux qui croyaient que la misère dut le rebuter, et que le péché qui pleure fût indigne de sa miséricorde !
II est une parole de Jésus, adorable dans sa simplicité et sa profondeur, qui nous révèle, en peu de mots, et l'inclination toute miséricordieuse de son Coeur, et cette mission divine que lui a confiée le Père, de pardonner et d'absoudre : « Je suis venu, dit-Il un jour, chercher et sauver ce qui était perdu (20). » Ce n'est pas, en effet, seulement pour recevoir ceux qui viendraient à Lui, pour accueillir par un pardon le pécheur pénitent, qu'Il est venu parmi nous ; c'est pour aller au-devant de lui, c'est pour chercher, partout où elles se trouvent, ces pauvres âmes que le péché aveugle, que la honte retient, ou que la lâcheté domine.
Pendant ces trois années d'apostolat, Il ne fera pas autre chose que chercher les âmes : II parcourra incessamment les villes et les bourgades de la Judée, de la Galilée ; Il dirigera sa barque vers toutes les rives du lac de Génézareth; Il s'enfoncera dans les déserts; Il passera sur les terres païennes de Tyr et de Sidon; Il côtoiera les bords du Jourdain et les rivages de la mer; Il ira se mêler, au péril de sa vie, aux grandes foules attirées par les fêtes à Jérusalem; Il fréquentera les parvis du Temple où les docteurs disputent, les arcades de la piscine probatique où les malades s'entassent. Rien ne le rebutera dans ses recherches; rien ne lassera son infatigable désir de trouver des ''mes à sauver. Cette ardente passion du salut des âmes transporte Jésus; elle décuple ses forces humaines; elle lui fait entreprendre des travaux sans nombre, jusqu'à ce qu'elle le conduise au Prétoire et au Golgotha!
Celui que Jésus a choisi pour continuer sa vie sur la terre, ce privilégié qu'une participation à l'onction du Christ-Sauveur rend aussi sauveur et libérateur des âmes, le prêtre, doit avoir en son coeur cette flamme ardente, ce désir véhément, cette passion sainte du salut de ses frères. Investi par le divin Maître de cette puissance sublime de pardonner et d'absoudre, il ne doit rien tant dési rer que de pouvoir en user, et, avec une généreuse ardeur, il faut qu'il aille à la recherche des âmes par les aspirations et les élans de son coeur et, s'il le faut, par des courses lointaines ou de périlleux voyages.
Il doit tout entreprendre pour sauver une âme : s'oublier lui-même, se détourner des vues personnelles, repousser loin de lui tout désir de repos et de satisfaction propre. Jésus a-t-il ménagé ses forces et son temps ? Au contraire, ne les a-t-Il pas entièrement consumés ? Ne s'est-Il pas donné tout entier ? A-t-II rêvé de joies terres tres, de vie paisible, de tranquillité assurée ? A-t-Il cru qu'on pouvait être sauveur en se conser vant soi-même, et donner une vie abondante à plusieurs sans livrer et perdre la sienne (21) ?
Le prêtre de Jésus, héritier des sentiments de son divin Maître, a le coeur grand, l'âme ardente. Infatigable moissonneur, il veut recueillir, pour les donner à Dieu, d'innombrables gerbes d'âmes : il veut verser en abondance les pardons divins. Que lui importe si le soleil le brûle, si la sueur baigne son corps lassé ! II le sait, quand le soir de sa vie sera venu, quand l'heure du travail aura cessé, il trouvera dans le Coeur du Maître un ineffable rafraîchissement ! |
SIXIÈME LECTURE
La Magdeleine et Zachée.
Tandis qu'Il passait, ce divin Sauveur, cherchant à pardonner et à absoudre, Il rencontra, sur son chemin, diverses sortes d'âmes. Les unes, comme Magdeleine, venaient d'elles-mêmes àLui.
La lassitude du péché s'était un jour emparée de la pécheresse de Magdala. Une grâce intime avait sollicité son coeur de retourner au bien; une parole de Jésus, entendue comme par hasard, avait vaincu ses dernières résistances. Elle était venue se prosterner aux pieds du Maître. Au milieu de ses larmes, elle avait fait l'humiliant aveu de ses fautes. Remplie de douleur, mais aussi de confiance, elle était restée là, pressant sous ses lèvres les pieds divins du Sauveur, et attendant cette absolution qui devait la délier de ses chaînes, ce pardon qui la ferait pour tou jours l'heureuse conquête de l'Amour Infini.
Cet adorable Maître avait reconnu en elle une âme d'élite, une de ces âmes ardentes que le plaisir peut fasciner pour quelques instants, mais pour lesquelles les amours terrestres sont trop froides, trop instables et de trop courte durée. Leur coeur, attiré par l'Amour Infini, mais ignorant la voie qui y mène, se laisse parfois décevoir par le mirage des affections humaines; elles descendent peu à peu jusqu'à la fange, mais elles ne sauraient y demeurer. C'est ainsi qu'était Magdeleine. La soeur de Marthe et de Lazare, emportée par son coeur, avait oublié les saintes traditions de sa race et les exemples des siens; elle était tombée dans le péché, jetant sur sa famille la douleur et la honte. Mais son âme était trop élevée pour se satisfaire dans le mal; son coeur était trop grand pour se contenter de l'amour des créatures; il devait appartenir au Christ, et le Christ le conquit !
Quelle douce émotion pénétra le Coeur de Jésus, lorsqu'Il vit devant Lui cette âme tom bée il est vrai, mais qu'un seul mot de Lui allait relever; cette âme que son pardon allait refaire si belle ! Déjà Il voit en elle d'admirables vertus. La foi, elle la possède, puisque d'elle-même elle vient implorer son pardon; l'espérance, une confiance sans bornes la retiennent aux pieds du Maître; l'Amour l'a subjuguée et vaincue. Que faut-il davantage ? L'ineffable parole de Jésus : « Tes péchés te sont remis (22) », vient répondre aux larmes et à l'amoureuse confiance de Marie. Et après, le Maître ne l'abandonne pas. Il continue d'instruire cette âme. Il demande d'elle parfois des actes héroïques. Il la conduit lente ment vers l'éternelle béatitude, depuis Magdala jusqu'à Béthanie, depuis Béthanie jusqu'au Cal vaire; depuis le Calvaire jusqu'au ciel, en passant par l'abnégation du « Noli nie tangere (23) », et par les persécutions de Jérusalem. Il fait de cette pécheresse un miracle d'amour. Elle sera la sainte, l'amante, la bien-aimée de son Coeur, et ce sera l'oeuvre de son miséricordieux pardon ! Parmi les âmes que rencontrera le Maître, d'autres, comme Zachée, avaient commis le péché en suivant la voie large et facile quetrace l'esprit du siècle. Le riche publicain de Jéricho, parvenu à l'opulence par des moyens peut-être plus ou moins justes, jouissait des plaisirs de la vie, sans souci comme sans remords. Une grâce secrète avait cependant une fois répandu dans son âme comme un vague désir d'une vie meilleure.
Mais ce n'avait été qu'une pensée fugitive, à laquelle l'empressement des affaires, la gérance de ses grands biens ne lui avaient pas permis de s'arrêter. Le bruit des miracles de Jésus était pourtant arrivé jusqu'à lui, et soudain, il apprend que le grand Prophète va bientôt entrer dans la ville. Une curiosité qu'il estime toute naturelle, et qui n'est autre, en vérité, qu'une touche bienfaisante de la grâce, le pousse à désirer de voir le Christ. Il ne tient pas à lui parler il n'a rien à lui dire, ce lui semble; il veut seulement le voir, considérer cet homme extraordinaire dont le nom est sur toutes les lèvres, et que les peuples acclament. Les critiques et les mépris des Juifs n'avaient point troublé Zachée dans sa vie luxueuse et facile : le repect humain ne l'arrête pas davantage lorsqu'il prétend voir Jésus. Il monte sur un des sycomores plantés dans la longue avenue de Jéricho, et là il attend le passage du Maître, Tandis qu'il le considère, s'avançant lentement accompagné par la foule, il sent tout à coup le regard de Jésus fixé sur lui. Ce regard profond et doux, au rayonnement lumineux, qui pénètre jusqu'au fond des âmes, le remue étrangement; et voilà qu'il s'entend appeler par son nom : « Zachée, dit Jésus avec une douceur infinie, Zachée, hâte-toi de descendre, car je veux aujourd'hui loger dans ta maison (24). »
Dans sa maison ! C'est à peine s'il peut se persuader d'avoir bien entendu. Bouleversé jusqu'au plus intime de son âme par cette attention du Maître, il ne peut rien répondre. Il court à son logis; il donne des ordres, il fait tout préparer : il veut que Jésus trouve chez lui une large et magnifique hospitalité. Bientôt, le Fils de David, le grand Prophète d'Israël, toujours suivi de la foule, se présente à la porte de la somptueuse demeure. Il y entre. Que se passe-t-il alors dans l'âme de Zachée ? Une vive lumière lui montre l'injustice de sa vie. La bonté de Jésus qui a daigné le choisir pour son hôte, malgré le mépris général dont il est l'objet de la part des Juifs, lui apparaît si miséricordieuse et si douce, que son coeur en est profondément touché. A la vue du Christ pauvrement vêtu, vivant d'aumônes, passant, en faisant le bien, en répandant la lumière et la paix, le front serein, le regard tout rempli de miséricorde, et la main toujours levée pour bénir, le riche publicain comprend la vanité des faux biens dans lesquels, jusqu'alors, il avait placé son bonheur. Il comprend que son âme est faite pour quelque chose de plus grand, de plus utile et de meilleur. Debout devant le Maître, qu'il a installé comme un roi dans sa maison; avec un coeur large, une volonté entièrement déterminée au bien, Zachée se met à dire : « Voici que je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et si j'ai fait tort à quelqu'un en quoi que ce soit, je lui en rends quatre fois autant (25). » Il ne dit pas qu'il donnera: il donne; c'est déjà fait dans sa volonté et s'il a commis des injustices (et qu'il est aisé d'en commettre quand l'amour des richesses domine le coeur), s'il a commis des injustices, il les répare généreusement.
Quelle n'est pas la joie de Jésus lorsqu'Il voit Zachée répondre si fidèlement à la grâce ! Ses regards miséricordieux ne se seront donc pas en vain fixés sur cette âme; ses avances toutes pleines d'amour n'auront pas été, cette fois, repoussées ! Considérant l'oeuvre sublime opérée par sa miséricorde, le divin Maître s'écrie : « Le salut est vraiment entré aujourd'hui dans cette maison (26) ! » Et, plongeant de nouveau son clair regard dans les profondeurs intimes de cette âme régénérée par son amour : « Celui-là, dit-Il, est bien aussi un fils d'Abraham (27). » Puis II ajoute ces belles paroles, splendide et divin sommaire de sa propre vie : « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu (28). »
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SEPTIÊME LECTURE
La Samaritaine.
Cependant, Jésus ne rencontrait pas toujours sur son chemin d'aussi faciles conquêtes. Il devait parfois attendre bien longtemps à la porte des âmes, se lasser à leur poursuite, entrer en lutte avec elles. Nous en voyons un exemple dans la conversion de la Samaritaine.
Le Maître, avec sa divine prescience, avait vu, dans la ville de Sichar, beaucoup d'âmes à sauver. Au milieu d'elles, Il avait discerné une femme pécheresse et, dans sa miséricorde, Il s'était résolu, non seulement de la retirer du mal, mais encore d'en faire l'apôtre de ses concitoyens. Bien souvent, Il avait pris devant son Père l'humble forme de suppliant; bien souvent Il avait envoyé sa grâce vers cette âme coupa ble qui toujours était restée fermée aux suaves influences de son amour. Un jour pourtant, le Maître voulut livrer un suprême assaut, et II prit, avec ses disciples, le chemin de la Samarie.
Ils approchaient de Sichar. Le soleil de midi rayonnait sur la plaine, dorant à l'horizon le front élevé du Garizim. Les blés, verts encore, frissonnaient au lointain sous le souffle du vent. Sur le bord de la route, la fontaine du Patriarche se dressait toute blanche sous l'ombre des palmiers; Jésus lassé s'arrêta. Il laissa ses disciples continuer leur chemin vers la ville, et Il alla s'asseoir, pensif et attristé, auprès du puits de Jacob.
O divine faiblesse ! adorable lassitude de Jésus, que vous êtes mystérieuses ! Sans doute, ce n'était pas seulement la fatigue du chemin qui l'accablait ainsi. Victime d'amour, chargée volontairement des péchés du monde, Il se sentait parfois faiblir sous leur poids. Les longues résistances de la pécheresse de Sichar, le sentiment qu'Il avait des luttes de tant d'autres âmes contre les efforts de sa miséricorde, le jetaient dans une tristesse profonde. Son coeur, rempli d'amour, palpitait douloureusement, et son corps délicat tombait en défaillance.
Bientôt, Il vit venir vers Lui celle dont le salut lui avait coûté déjà tant de soupirs et de larmes. Qu'il y avait à faire encore dans cette âme pour l'amener à la conversion ! Les doctrines erronées, dont elle avait été nourrie dès l'enfance dans cette terre de Samarie, où quelques lambeaux de la révélation divine se mêlaient à la plus grossière idolâtrie; les influences diverses exercées sur elle par ceux auxquels elle s'était successivement donnée, avaient faussé son esprit et corrompu son jugement. Un caractère tenace, raisonneur, porté à la raillerie; une nature sensuelle, ennemie du travail et de l'effort, étaient autant d'obstacles à son retour au bien. Jésus cependant ne se laisse pas décourager. Charitable médecin des âmes, Il est v enu, non pour celles qui se portent bien, mais pour les malades (29). Il est la résurrection et la vie des corps et des âmes, et celle-ci qu'Il voit clairement morte à la vie de la grâce, Il veut la ressusciter.
Le Maître divin commence donc, avec la pécheresse, ce sublime colloque que nous a transmis le Saint Evangile. Le respect de Jésus pour les âmes, la rare prudence qui accompagne toutes ses paroles et tous ses actes, sa douceur, sa patience, son humilité n'y paraissent pas moins que sa profonde connaissance des coeurs. H demande d'abord à la Samaritaine un léger service. Il supporte, sans en rien témoigner, ses impertinentes saillies. Il entre peu à peu dans son esprit, excitant, avec une sainte habileté, sa curiosité naturelle. Il l'amène ainsi à déclarer l'irrégularité de sa position. C'est seulement lorsque, d'elle-même, elle a dit : « Je n'ai point de mari (30) », que Jésus lui fait voir qu'Il connaît l'état de péché dans lequel elle vit. Mais II le fait simplement, sans lui adresser de reproches, sachant bien qu'elle n'est pas capable de les recevoir ; sans la frapper de son mépris, sans même l'humilier par un terme dur.
Cette douceur admirable, ce regard divin qui lit dans son âme, donnent à cette pauvre femme la confiance d'interroger Jésus. Et Lui, avec une incomparable bonté, répond à ses questions, dissipe ses doutes, éclaire son intelligence. Quand Il s'est ainsi rendu maître de son esprit, Il lui déclare sa divine mission.
Elle, en proie à la plus vive agitation, retourne en hâte vers la ville. Un trouble étrange s'est e mparé de son âme; des pensées qu'elle n'a jamais eues viennent l'assaillir. Sous l'influence de la grâce, un changement, dont elle n'a pas encore conscience, s'opère en elle. Quand elle rentre à Sichar, elle se sent pressée de dire à tous ceux qu'elle rencontre : « Venez, venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait : ne serait-ce pas le Christ ? (31) » Elle ne sait encore si elle doit croire; mais elle comprend que cet homme si pur, si grave et si doux qui lui a parlé dans le chemin, n'est point une créature vulgaire. Elle veut que les autres en jugent.
Le soir de ce même jour, quand, appelé par les habitants, Jésus entra dans Sichar, Il retrouva la pécheresse : la grâce toute-puissante l'avait transformée. Elle vint alors d'elle-même à son charitable Sauveur, non pour avouer des crimes qu'Il connaissait déjà, mais pour recevoir un pardon que sa foi et sa contrition réclamaient, et que le Coeur infiniment bon de Jésus avait hâte de lui donner. La miséricorde avait encore une fois triomphé. Elle avait fait, d'une créature misérable en qui tout semblait impur et vicié, une âme enrichie par la grâce, un apôtre de la vérité, un trophée glorieux pour le Christ. Elle avait opéré un miracle nouveau.
Et lorsque, deux jours plus tard, Jésus s'éloigna de la ville, ceux qu'Il avait attirés à son amour, illuminés de sa vérité et sauvés par sa miséricorde, lui donnèrent pour la première fois, d'une voix unanime, ce nom si doux de Sauveur.
Dix-neuf siècles déjà ont répété cette parole des heureux Samaritains : « Il est vraiment le Sauveur du monde ! (32) » Bien d'autres siècles, peut-être, la répéteront encore : les échos de l'éternité la répercuteront sans fin ! Oui, Jésus est le Sauveur du monde, parce qu'Il est la Miséricorde : le monde a tant besoin de miséricordieux pardons ! |
HUITIÈME LECTURE
Le Lunatique.
Le divin Maître passait ainsi en faisant le bien, et tandis qu'Il répandait de ville en ville, de bourgade en bourgade, les trésors de son incomparable tendresse, Il se trouva souvent en présence d'une catégorie d'âmes dont le malheureux état affligeait profondément son Coeur.
Les peuples, enthousiasmés par ses prodiges, lui amenaient de toutes parts, avec une multitude de malades et d'infirmes, de pauvres possédés afin qu'Il les délivrât. Plusieurs, sans doute, parmi ceux-ci, pouvaient n'être pas en état de péché; le démon, par une permission de Dieu, posséder les corps; mais ce n'est que par la volonté dévoyée de qu'il peut posséder son âme. D'autres pourtant, en grand nombre, gémissaient sous le joug écrasant d'une double possession : celle du corps et celle de l'âme. Quelle douleur pour Jésus lorsqu'Il voyait les horribles bouleversements exercés dans l'âme humaine par la présence de l'esprit du mal ! Avec quelle douce pitié se portait-Il à leur secours ! Avec quel empressement usait-Il de sa puissance divine pour chasser dehors l'esprit de ténèbres !
Tout d'abord, quand nous lisons le Saint Evangile, Jésus ne semble faire usage que de son autorité souveraine et de sa toute-puissante parole pour délivrer les pauvres possédés. Un passage du livre sacré nous apprend cependant qu'Il avait encore recours à d'autres moyens.
Un jour, le divin Maître descendait du Thabor. Il venait de laisser paraître, aux regards ravis de ses trois disciples privilégiés, un reflet éclatant de sa divinité, et son beau visage conservait encore la radieuse empreinte de la transfiguration. Une grande multitude se trouvait rassemblée au pied de la montagne; des disciples discutaient au milieu d'elle, une vive agitation régnait. Jésus, en arrivant, s'enquit du sujet du tumulte. On lui répondit qu'un jeune homme, possédé du démon, avait été présenté aux disciples, afin qu'ils fissent sur lui les exorcismes, mais qu'ils avaient en vain travaillé à le délivrer. Le Sauveur appelle à Lui le père du malheureux. Il exige d'abord un acte de foi et de confiance; puis se faisant amener le démoniaque, Il parle avec empire à l'esprit mauvais, délivre le pauvre possédé, et le rend guéri à son père.
La foule s'étant retirée, et Jésus étant entré dans une maison voisine avec ses disciples, ceux-ci, étonnés de l'insuccès de leurs efforts, l'interrogent pour en connaître la cause. Le Maître, toujours prêt à les instruire, leur découvre l'insuffisance de leur foi. Il leur apprend à ne point s'appuyer humainement sur leur propre action; à entrer dans la divine puissance par une confiance humble, mais assurée et sans limite, dans la bonté infinie de Dieu. Puis Il ajoute : « Et de plus, il faut la prière et le jeûne pour chasser cette espèce de démon (33). »
Que d'enseignements contient cette courte parole ! Ainsi donc, Jésus priait, Jésus se livrait à la pénitence pour sauver les âmes ! Ces longues oraisons qu'Il prolongeait pendant la nuit (34), ces privations de toutes sortes auxquelles II se réduisait volontairement ; ces longues marches, ces jeûnes prolongés, ce coucher sur la terre nue : tout cela, c'était les moyens dont Il se servait pour nous délivrer du joug de Satan.
Mais en avait-Il besoin ? Verbe du Père, par qui toutes choses ont été faites, une seule parole sortie de sa bouche, un seul mouvement de sa volonté toute-puissante, n'était-ce pas plus qu'il ne fallait pour chasser les démons, les renvoyer au fond des enfers ? Sans doute; mais ne perdons jamais de vue que Jésus s'était fait notre modèle. Ce qu'Il pouvait, Lui, par sa vertu divine, nous ne le pouvons pas, nous pécheurs, si remplis des dons divins que nous puissions être.
L'humanité très pure de Jésus n'apportait aucun obstacle à l'action de sa divinité. Il pouvait toujours agir en Dieu. Il n'avait certainement pas besoin de recourir à d'autres moyens qu'à sa volonté toute-puissante pour accomplir ses plus grands ouvrages. Notre humanité à nous, maculée par la tache originelle, souillée par un grand nombre d'autres péchés, déflorée tout au moins par cette multitude innombrable d'imperfections et de faiblesses où nous tombons chaque jour, est un obstacle permanent aux opérations de la grâce en notre âme, et à la pleine effusion des dons de Dieu en nous.
Le prêtre est revêtu, par Jésus, de ses divins pouvoirs, et, quel qu'il soit en lui-même, il est toujours prêtre. Du jour où le caractère sacré du sacerdoce a été imprimé sur son âme, il a pu faire les oeuvres du sacerdoce. Il est entré en participation de la puissance divine pour consacrer, pour absoudre, pour sacrifier. Il peut pécher : il est toujours prêtre; prêtre indigne, il est vrai, objet d'horreur pour Dieu et de scandale pour le monde. Son caractère sacré, rayonnant sur son front, ne fera qu'éclairer les profondeurs de sa misère et le triste naufrage de toutes ses grandeurs : il est toujours prêtre : Tu es sacerdos in aeternum (35)!
Il peut consacrer, absoudre, sacrifier, sans doute. Mais cet écoulement divin de grâces spéciales au sacerdoce; cette puissance d'amour sur les âmes pour les amener à Dieu; cette autorité sur les esprits mauvais pour les mettre en fuite; ces lumières admirables pour discerner l'appel de chaque âme, les desseins de Dieu sur elle, la voie où il faut la conduire; ce courage pour soutenir les travaux de l'apostolat ou les rigueurs des persécutions; cette éloquence pour défendre la vérité; cette force pour demeurer chaste; ces privilèges, ces dons, ces grâces destinés par Dieu à son sacerdoce, ils ne lui sont donnés que dans la mesure de son amour et de sa pureté.
Or, pour obtenir, pour conserver, pour accroître l'amour et la pureté en lui, le prêtre doit recourir à la prière et à la pénitence. C'est pourquoi Jésus dit à ses disciples : « Pour chasser cette espèce de démon »; pour avoir une puissance, en tout semblable à la mienne ; pour faire les oeuvres que je fais, joignez, à la grande grâce du sacerdoce que je vous communiquerai et dont je vous ai déjà en partie revêtus, joignez encore la prière et la pénitence. |
NEUVIEME LECTURE
Le prêtre pardonnant avec Jésus.
Le prêtre, en passant dans le monde à la suite de Jésus, rencontre les âmes que le Maître a rencontrées Lui-même. Parfois, il trouve sur sa route de ces pauvres créatures possédées par l'esprit mauvais. Que fera-t-il pour elles ? Cherchera-t-il à convaincre leur esprit : elles sont trop éloignées de lui pour que sa voix leur parvienne. S'efforcera-t-il d'atteindre leur coeur par ses bienfaits et son dévouement ? Mais elles fuient sa présence et repoussent ses bienfaits. Que fera-t-il donc pour les arracher à Satan et les donner à Dieu ? Il se prosternera dans la prière, il demandera miséricorde, il importunera le coeur de Dieu; il joindra à ses supplications, les oeuvres de la pénitence; il renouvellera, dans sa chair, les souffrances du Christ, ou du moins il imposera à ses sens ce joug salutaire de la mortification que Jésus a constamment porté sur son corps délicat. Ainsi, unissant la prière et la pénitence à la fermeté d'une foi éclairée et à une confiance sans bornes, le prêtre deviendra puissant pour chasser le démon des pauvres coeurs qu'il possède, et pour détruire l'influence néfaste qu'il exerce dans le monde.
D'autres fois, il rencontrera des âmes, comme la Samaritaine , qu'il faudra attendre longtemps, et près desquelles il devra agir avec une extrême prudence. Pauvres âmes enveloppées dans le mal ! Le prêtre priera pour elles. Il sera patient pour les attendre; il saisira avec empressement, l'occasion de leur faire un peu de bien. Ayant à traiter avec elles, il leur imposera le respect par une gravité modeste. Il convaincra leur esprit, non par de violentes discussions ni d'ardentes controverses, mais par des paroles mesurées, bienveillantes, simples et lumineuses, toujours humbles. Il touchera leur coeur par une bonté sans faiblesse et un intérêt véritable. Comme Jésus, jamais il ne s'étonnera du mal : ces étonnements sont si durs aux pauvres pécheurs ! Jamais il ne paraîtra lassé de les entendre, ni scandalisé de leurs aveux. Il arrivera ainsi, peu à peu, à leur révéler le Christ, le miséricordieux Sauveur des âmes !
Gagnées par la mansuétude et les exemples du prêtre, elles se rendront à Jésus, le Prêtre divin. Et si le Maître met sur sa route des âmes telles que Magdeleine, qu'il les reçoive pieusement de sa main. Qu'il les purifie, qu'il les instruise, qu'il les entoure de soins vigilants. Qu'il les cultive avec amour, afin qu'elles produisent ce fruit exquis des vertus parfaites que Jésus attend d'elles. Elles sont un don divin que Jésus lui fait, et il peut les aimer ces âmes, si souples sous sa main, si obéissantes à sa voix. Il peut leur donner le meilleur de lui-même, et les chérir plus que les autres; mais que ce soit toujours avec le Coeur du Christ.
Ah ! ce Coeur du Christ, tendre comme un coeur de mère, ardent comme un coeur de vierge, pur comme un coeur d'enfant, fort, généreux et dévoué comme un coeur de père, il faut qu'il batte dans la poitrine du prêtre ! Le prêtre participe à la puissance du Christ : il doit aussi participer à son amour. Il n'est vraiment prêtre que s'il vit de la vie de Jésus, s'il agit par la vertu de Jésus, s'il aime par le Coeur de Jésus. Qu'il s'attache donc à ce Maître adoré; qu'il s'inspire de ses exemples; qu'il prenne son conseil dans ses doutes; qu'il se fasse instruire par Lui.
La mission du prêtre auprès des âmes est difficile. C'est une mission toute d'amour et de miséricorde. Elle exige de grandes lumières, beaucoup de prudence, un dévouement sans limite, une inlassable patience. Jésus-Christ seul, Dieu et Homme, pouvait la remplir dignement, ou ceux qui, transformés par Lui et vivant de Lui, n'ont, avec Lui, qu'un même coeur et un même esprit.
Jésus, avons-nous dit, est l'Amour qui pardonne. Aussi, quoiqu'Il chérisse les âmes belles et pures qui ont toujours conservé la splendeur de la ressemblance divine, a-t-il une inclination, peut-être encore plus tendre, pour celles qu'Il a purifiées. « Il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui fait pénitence, que pour quatre- vingt-dix-neuf justes qui persévèrent (36) ». Ce ciel, c'est son Coeur, son Coeur, tabernacle de l'Amour Infini, d'où la joie déborde quand il peut faire en une âme son office de Sauveur !
Jésus a souvent pleuré sur les péchés du monde. Il a versé des larmes amères et sanglantes sur les âmes dévoyées qui repoussent sa miséricorde. Combien de fois l'avons-nous vu répandre sa douleur sur Jérusalem l'infidèle ? Combien de fois, prosterné devant son Père, a-t-Il prolongé sa prière et versé des pleurs, pour obtenir à une âme la grâce précieuse de la pénitence ? A Gethsé mani, non seulement ses yeux versaient d'abondantes larmes, mais tout son corps pleurait des pleurs de sang (37). La terre était baignée de cette rosée d'amour que Jésus distillait sur elle pour la féconder. Oui, Jésus a bien souvent pleuré sur nous!
L'Evangile ne parle pas de son sourire : Il a souvent souri pourtant. Il souriait à Marie, sa Mère immaculée. Il souriait à l'innocence des enfants qu'on lui présentait en foule. Il souriait à ses disciples, au soir des rudes journées, pour les réconforter et les épanouir. Il souriait à la souffrance, comme à une épouse bien-aimée, par laquelle il engendrait des peuples de rachetés et d'élus.
Mais le plus doux sourire de Jésus, celui qu'Il réservait à son divin Père et dont nulle créature n'a surpris la radieuse expression, quand donc le faisait-Il paraître ? Lorsque, le soir, Jésus se reti rait tout seul pour prier, s'll avait, dans le jour écoulé, versé ses pardons sur les âmes, s'll avait délié les chaînes de nombreux captifs, alors la joie illuminait son âme. Et là, sous la voûte du ciel où scintillaient les étoiles, devant son Père céleste qui l'étreignait avec amour, Il souriait d'un sourire d'extase, dans un ravissement divin !
O Jésus, Amour Infini, miséricordieuse Bonté, qui êtes venu sur la terre pour chercher ce qui était perdu, purifier ce qui était souillé, relever ce qui était tombé, versez au coeur de votre Sacerdoce le zèle ardent et les divines tendresses dont votre Coeur adorable a été pénétré.
Faites qu'à votre imitation, vos Prêtres se met tent, avec un inlassable courage, à la recherche des brebis égarées, et que, remplis de pitié et d amour, après avoir pansé leurs plaies, ils les ramènent à votre divin bercail.
Donnez à vos Prêtres la grâce de toucher les coeurs. Donnez-leur l'intime consolation de gagner beaucoup d'âmes à votre amour, afin qu'ils puissent un jour, entendre de votre bouche cette divine parole : « Venez, bons et fidèles serviteurs, entrez dans la joie de votre Seigneur (38) «. Ainsi soit-il. |
DIXIÈME LECTURE
CHAPITRE IV
Jésus consolant.
La douleur n'avait point été créée pour l'homme; elle devait être le partage exclusif des anges révoltés et déchus qui, se séparant de l'Amour éternel par un acte libre et abusif de leur volonté, s'étaient pour jamais voués à une éternelle haine.
Quand l'homme eut péché, quand le plan divin, formé par l'Amour Infini pour le bonheur de sa créature aimée, eut été renversé et détruit, la douleur rompant ses digues, se précipita sur l'humanité comme un torrent dévastateur.
L'homme commença dès lors à souffrir dans toutes les parties de son être. Il souffrit dans son corps : le travail et ses fatigues, les intempéries de l'air, les troubles de la maladie, les accidents fortuits se réunirent pour lui faire expérimenter la souffrance. La merveilleuse structure de son corps, la finesse de ses organes, la perfection de ses sens, qui devaient servir à multiplier ses joies, ne servirent plus, après son péché, qu'à multiplier ses tourments. Pas un de ses membres, pas une fibre, en effet, de son être qui ne pût, tôt ou tard, devenir sensible à la douleur.
Il souffrit dans son coeur. Cet harmonieux instrument d'amour, qui ne devait résonner que sous les touches délicates de la main de Dieu, se vit tourmenté par les mains inhabiles des créatures. Ses cordes frêles et mélodieuses se brisèrent tour à tour au choc des ingratitudes, des haines et des abandons; par les séparations de la mort, par les déceptions douloureuses et les désillusions amères.
Il souffrit dans son âme. Créée à l'image de Dieu, cette âme avait été dotée d'admirables facultés, dont le plein et parfait exercice devait lui apporter de sublimes jouissances. Mais le péché, en y jetant des ombres, en paralysant ses élans, y fit entrer la douleur. L'intelligence de l'homme souffrit de son impuissance à connaître, à pénétrer les mystères entrevus. Sa mémoire souffrit par le souvenir des douleurs passées ou des joies perdues. Sa volonté souffrit de ses révoltes, de ses incertitudes, de ses variations. L'homme souffrit dans son imagination par les appréhensions de l'avenir; il souffrit enfin dans tout son être, et dans tous les temps de sa vie.
Dans son berceau, il versait des larmes, inconscientes sans doute, mais des larmes réelles, et vagissait plaintivement. Son enfance, son adolescence, sa virilité eurent leurs chagrins et leurs deuils. Sa vieillesse eut sa solitude, ses infirmités et ses regrets. Puis ce fut la mort, avec ses agonies et ses angoisses et les dernières larmes versées sur le bord de la tombe.
Pendant des siècles, cette douleur humaine monta comme un grand cri vers le ciel, appelant un Consolateur, car l'homme, quand il souffre, a besoin d'être consolé. Il est trop faible pour porter seul le poids de la douleur; il lui faut un secours, un soutien; il lui faut une main pour essuyer ses larmes et pour panser ses plaies; un bras pour le soutenir, une voix qui l'encourage et le relève, un coeur ami dans lequel il puisse s'épancher.
Du sein de l'Amour Infini, un écho répondit à cet appel suppliant : le Verbe s'incarna (39) I Jésus, l'Agneau divin, plein de douceur et de tendresse, apparut sur notre terre désolée. Il vint, non seulement apporter à l'homme ignorant la lumière de la vérité, au pécheur le pardon de ses crimes, mais encore, à l'homme souffrant et isolé, le baume céleste de la consolation.
Qui, mieux que le Verbe Incarné, pouvait remplir, ici-bas, le rôle de consolateur ? Ne connaît-il pas toutes les douleurs qu'Il vient soulager, et n'a-t-Il pas assez d'amour et de puissance pour vouloir et pouvoir les soulager ?
Il est Dieu. Il connaît, par son intelligence infinie, toutes les délicatesses de sa créature, et sait ce que le péché a apporté de trouble en elle. Avec la clairvoyance de son regard divin, Il suit ses luttes intimes et ses douleurs les plus secrètes.
Il est Homme. Toutes les souffrances de l'humanité, 11 les a expérimentées en Lui-même. Au jour de sa Passion, sa chair sacrée, baignée du sang de l'agonie, déchirée par les fouets, trans percée par les épines et les clous, a souffert le plus douloureux martyre. Son Coeur, débordant d'amour, a été brisé par les ingratitudes, les jalousies, les haines et les abandons indignes. Son âme a connu la tristesse et l'effroi, d'indicibles tortures, de mortelles angoisses.
Il connaît nos douleurs. Voudra-t-Il les adoucir ? Ecoutez plutôt cette parole du Maître : « Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai (40) ». Venez à moi, dit Jésus, à moi votre Consolateur ! Venez les souffrants de ce monde, les douloureux, les brisés; vous tous qui portez, dans votre corps, dans votre coeur ou dans votre âme, une plaie saignante à cicatriser !
Et comment fera-t-il, cet adorable Maître, pour nous consoler ? Nos souffrances sont si nombreuses, nos douleurs si profondes, et elles semblent parfois si irrémédiables ! De son Coeur, vase sacré dans lequel l'Amour Infini s'est renfermé, va s'épancher sur le monde le flot des consola tions divines.
Au cours de sa vie mortelle, nous allons voir Jésus, tendre comme une mère, s'incliner sur l'humanité souffrante, et lui verser au coeur le baume qui soulage et guérit. Et quand Il sera remonté dans la gloire; quand II ne pourra plus, sous sa forme humaine, continuer sa mission de Consolateur, Il ne laissera pas les siens dans l'abandon : l'Esprit-Saint : l'Esprit d'Amour qui procède du Père et du Fils, sera envoyé. Il exercera son action consolante dans les âmes par Lui-même, par la connaissance des vérités éternelles qu'Il répandra dans les intelligences (41). par l'onction surnaturelle de l'Amour Infini qu'Il versera dans les coeurs.
Mais cette action consolante se manifestera surtout par l'Eglise, et dans l'Eglise par le Prêtre. Voilà le grand don que Jésus consolateur fera à ses fidèles, durant le cours des siècles : l'Eglise et le Prêtre ! L'Eglise, vraiment mère, toujours prête à essuyer les larmes; toujours prête à prendre dans ses bras, à bercer sur son coeur ceux de ses enfants que la souffrance étreint. Le Prêtre, reprcioentant de Jésus, rempli de la vertu du Saint-Esprit, se penchant, comme le Maître, sur toutes les douleurs humaines, et versant la consolation sur les coeurs blessés et les âmes meurtries ! |
ONZIEÈME LECTURE
Jésus consolant le peuple.
Suivons maintenant Jésus, avec l'Evangile, dans sa mission de Consolateur, car, durant les trois années de sa vie publique, Il ne se contente pas d'enseigner sa divine doctrine et de purifier les âmes pécheresses par ses sublimes pardons (42). Il passe, très doux Consolateur, au milieu des misères humaines, guérissant les corps souffrants, pansant les plaies des coeurs ulcérés, répandant dans les âmes sa paix, cette paix qui surpasse tout sentiment et apaise toute douleur (43) !
Au début de son ministère, Il commence par transformer nos appréciations sur la douleur. Avant Lui, la souffrance était une humiliation et la douleur une honte; un corps infirme était un objet d'horreur, le gémissement des coeurs brisés ne trouvait pas d'écho. Mais lorsque sur la montagne, la voix puissante du Maître a jeté ce cri : « Bienheureux les pauvres... Bienheureux ceux qui pleurent... Bienheureux ceux qui souffrent (44)... » l'âme humaine a connu le prix de la douleur. Connaître son inestimable valeur; savoir ce qu'elle expie, ce qu'elle obtient, ce qu'elle mérite; le poids immense de gloire que vaudront, dans l'éternité (45), quelques jours de s ouffrance endurée sur la terre, n'est-ce pas une consolation ? Et combien surnaturelle et relevée ! Elle porte les coeurs en haut ; elle fortifie les volontés, naturellement faibles en face de la douleur; elle décuple les courages en leur faisant entrevoir d'immortelles récompenses.
Pour nous montrer à quel point la douleur est estimable, Jésus la prend pour son pprtage (46). Il la choisit de préférence à toutes les joies d'ici- bas. Il s'assujettit, ainsi que nous l'avons vu, à expérimenter tous les genres de souffrances qui atteignent notre pauvre humanité. Il se fait pauvre pour consoler les pauvres; Il veut être rejeté et calomnié pour encourager ceux que le monde repousse et persécute. Il souffre volontiers dans tout son être moral et physique (47), afin que nous le trouvions auprès de nous dans chacune de nos douleurs.
Sa pitié pour les malades est profonde. Il ne peut entendre leurs plaintes sans que son Coeur en soit ému, et nous le voyons s'empresser à les soulager et à les guérir. C'est en leur faveur qu'Il se plaît à user de sa divine puissance. IL n'en éloigne aucun, si humble, si misérable, si repoussant qu'il soit. « Tous ceux qui avaient des infirmes, atteints de diverses maladies, les amenaient à Jésus. Et Lui, imposant les mains sur chacun d'eux, les guérissait (48) ». Il va infatigablement, d'un lieu à un autre, vers ceux qui ont besoin de son secours. Et quelle douceur dans ses paroles ! Avec quel art délicat ne dit-Il pas le mot juste aux affligés qui se pressent autour de Lui !
D'un coeur plein de compassion, Il écoute l'humble prière de l'officier de Capharnaüm, qui ose à peine solliciter le Maître pour la guérison de son fils malade. Empressé de donner la consolation à ce père plongé dans la douleur : « Va, lui dit-II simplement, la vie est rendue à ton fils (49) ».
Au paralytique qui implore sa guérison, mais dont l'âme se replie douloureusement sur un passé coupable : « Aie confiance, mon fils, tes péchés te sont remis (50). » La guérison des membres n'eût pas suffi pour consoler celui qui souffrait aussi du souvenir de ses fautes : il fallait d'abord épanouir cette âme attristée, en lui accordant son pardon.
Un jour, dans la foule, le sens" divin du Maître perçoit une grande tristesse. Une femme s'efforce de s'approcher de Lui, car elle s'est dit : « Si seulement je touche le bord de son vêtement, je serai guérie (51). » Jésus, pénétré de compassion, laisse échapper de Lui une vertu divine, et voilà que la pauvre infirme se sent exaucée. Toute troublée de ce qu'elle a osé faire, et plus encore des regards qui l'enveloppent, elle reste là immobile et confuse. Mais Jésus trouve, dans son Coeur si bon, une consolante parole : « Aie confiance, ma fille, ta foi t'a sauvée (52). » C'est la foi qui a amené cette femme au milieu de la multitude. Le Maître qui lit dans les coeurs le sait, et par ces seuls mots : « Ta foi t'a sauvée ! » Il la console des recherches pénibles qu'elle a dû faire pour s'approcher de Lui, des longues attentes qu'elle a prolongées dans l'espérance de rencontrer son Sauveur.
Une autre fois, Jésus visite la piscine probatique. De nombreux malades sont réunis dans ce lieu, attendant le miraculeux mouvement des eaux. Parmi eux, le clair regard du divin Consolateur a discerné un pauvre infirme, au visage triste et abattu. Celui-ci ne demande rien. Il n'implore du Maître ni la g uérison, ni l'aumône : il ne sait pas que le Christ a le pouvoir de rendre la santé. Jésus est conduit par son Coeur vers cette douleur muette, et adressant le premier la parole au paralytique : « Veux-tu être guéri (53) », lui dit- Il ? C'est vers ce déshérité qu'Il s'incline; c'est à celui que nul ne venait aider et secourir qu'Il va, doux Consolateur, porter la guérison et la joie.
Et lorsque le Maître rencontre des coeurs brisés par la mort d'êtres chéris, comme il partage leur douleur, comme Il s'empresse de faire usage de sa toute-puissance pour leur rendre les objets de leur tendresse !
Jaïre est plongé dans le désespoir. Sa fille unique se meurt, elle est morte déjà. Son accablement est si profond, qu'à peine peut-il croire le Maître assez puissant pour lui rendre son enfant. Il l'appelle cependant, et Jésus accourt, car il a hâte de consoler ce père affligé. « Ne crains pas », lui dit-Il, plein de tendresse; « crois seulement, et elle sera sauvée (54) ». Et l'enfant ressuscitée est rendue à ses parents éperdus.
Mais ce n'est point assez pour le Coeur de Jésus. Il veut que ceux-ci aient la joie, non seulement de voir leur fille vivante, mais encore pleine de force et de santé. « Et Il commanda qu'on lui donnât à manger. Aussi, dit l'Evangile, étaient-ils pleins d'admiration et de joie (55).
Au cours de ses voyages, entrant dans le bourg de Naïm, le Maître aperçoit une mère en deuil, suivant le corps inanimé de son fils unique. Il est ému par cette douleur maternelle, et veut verser la consolation dans ce coeur brisé. S'approchant de la mère en larmes : « Ne pleurez plus n, lui dit-il, et le jeune homme, ressuscité par la parole toute-puissante du Maître est rendu à sa mère (56).
Lazare vient de mourir. Jésus, qui l'aimait comme un fidèle ami, s'attriste de sa mort. Il s'attriste, peut-être plus encore, pour Marthe et Magdeleine, qu'Il sait accablées sous le poids de leur douleur. Il se sent pressé d'aller les consoler, et Il s'achemine vers la Judée , malgré les prudents avertissements qui voulaient le dissuader d'y retourner.
Arrivé à Béthanie, Il rencontre Marthe, et s'efforce de relever son âme abattue en lui rappelant la vie éternelle et l'éternel revoir. Magdeleine, à son tour, reçoit de surnaturelles consolations; mais la pécheresse convertie, au coeur si aimant, est dans cette disposition d'esprit qui refuse tout soulagement.
Jésus frémit en face de si profondes douleurs (57); Il pleure Lui-même 58), avec les soeurs inconsolées de Lazare, Il vient au sépulcre, et se tournant vers son Père céleste, Il le prie de l'exaucer encore : « Mon Père ! je vous rends grâce de ce que vous m'avez exaucé. Pour moi, je savais bien que vous m'exaucez toujours. Si je parle ainsi, c'est à cause de ce peuple qui m'entoure, afin qu'il croie que c'est Vous-même qui m'avez envoyé. » Après ces paroles, Il cria d'une voix forte : « Lazare, viens dehors ! Et aussitôt, cet homme qui avait été mort, sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, et le visage enveloppé du suaire. « Déliez-le et laissez-le aller », dit le Sauveur 59).
Le prêtre, ambassadeur de Jésus (60), est sou vent appelé, comme Lui, à consoler ceux qui souffrent de l'infirmité et de la maladie, à relever les coeurs abattus par les séparations douloureuses. S'il ne peut, comme son divin Maître, guérir et ressusciter les corps, il peut, par la grâce du Christ qui parle par sa bouche, soulager bien des douleurs et sécher bien des larmes.
Quelle belle et consolante partie du ministère du prêtre que la visite des malades ! Il doit en faire son plus doux délassement, et aller vers ces vivantes images du divin Crucifié, avec toute la tendresse de son coeur. Il peut si bien diminuer l'intensité de leurs souffrances, leur en motrant le prix, portant leurs pensées vers les espérances éternelles ! Que le prêtre use donc de la plus grande prudence et de la plus délicate charité pour élever les âmes vers Dieu, pour leur faire comprendre le néant des biens de ce monde et l'illusion des amitiés vaines. Quand le corps souffre, l'âme est si facilement rapprochée de Dieu!
Mais, dans les consolations qu'il donne, qu'il soit toujours surnaturel, et que ses paroles, comme celles de Jésus soient toutes de confiance et de foi. La foi dans les divines promesses, la confiance dans l'amour infini et miséricordieux de Jésus, voilà ce que le prêtre doit donner comme la meilleure, la plus solide des consolations, à ceux que la maladie retient sur un lît de douleur, à ceux qui pleurent auprès du cercueil d'êtres chéris. |
DOUZIÈME LECTURE
Jésus consolant les siens.
C'est surtout avec ses disciples fidèles, avec ses apôtres, que jésus se montre suavement Consolateur.
Un jour, Il les voit attristés, et de leur petit nombre et de leur pauvreté; inquiets en face de l'avenir incertain qui s'ouvre devant eux. Il veut les rassurer et relever leur courage : « Petit troupeau, ne craignez point, c'est un royaume qu'il a plu au Père de vous donner (60). » Aux foules, le Maître prêche la vérité dans toute sa rigueur : Il leur annonce l'avènement du Fils de l'homme au dernier jour, et les signes effrayants qui l'accompagneront. Mais pour ses disciples, Il a des paroles réconfortantes; Il ne veut pas les laisser sous une si pénible impression : « Lorsque ces choses commenceront à se produire, levez la tête et regardez, car votre délivrance est proche (61) !
Et quand les trois années de l'apostolat de Jésus touchent à leur fin, quand Il est sur le point de quitter le monde pour retourner au Père, son Coeur est ému de compassion pour ses chers disciples, douloureusement agités par l'appréhension de son départ prochain. Il cherche à les consoler par les plus douces paroles. « Que votre coeur ne se trouble point. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi (62)... Non, je ne vous laisserai point orphelins; je viendrai à vous... (63) »
Et Jésus commence à leur annoncer un secours nouveau. Fidèle à ceux qu'Il s'est choisis, Il continuera à vivre en eux par sa grâce, à vivre avec eux par son Eucharistie; et de plus, l'Esprit- Saint surviendra en eux, les remplira de lumière et de force et achèvera de les instruire. « L'Esprit- Saint, le Consolateur, que mon Père enverra en mon nom, vous enseignera toute chose, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit (64)... ; que votre coeur ne se trouble pas, qu'il ne craigne point (65) !... Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez tout ce que vous voudrez à mon Père. et Il vous l'accordera... Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés (66)... Lorsque viendra le Consolateur que je vous enverrai du. Père, l'Esprit de Vérité qui procède du Père, Il rendra témoignage de moi (67)... En vérité, je vous le dis, il vous est avantageux que je m'en aille, car si je ne m'en vais, le Consolateur ne viendra point à vous; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai (68)... »
Durant cette dernière soirée, le Coeur si bon du Maître verse les consolations les plus surnaturelles et les plus douces dans les coeurs de ses disciples. Jamais ll ne s'est montré plus tendre, plus confiant, plus divinement familier. C'est qu'Il les voit souffrir ! Il sent leurs âmes troublées par d'effrayantes perspectives, leurs coeurs saignant déjà de cette séparation dont l'heure approche, et qui va être précédée par tant de douloureux événements. Il sait bien que la souffrance est bonne pour ceux qui lui sont chers; mais, comme une mère aimante, Il veut, par les déli catesses de son amour, adoucir la tristesse de ses disciples bien-aimés.
La douloureuse passion commence. Jésus va être abreuvé d'amertumes. Loin de se replier sur Lui-même, Il s'oublie pour consoler les siens. Ecrasé sous sa lourde croix, Il trouve encore la force de relever le courage des pieuses femmes qui se sont attachées à ses pas (69. Suspendu à l'infâme gibet, en proie aux plus atroces douleurs, Il cherche à répandre encore la consolation dans les coeurs meurtris qui l'entourent. Au larron pénitent, Il se hâte d'annoncer la joie qu'Il lui réserve : Prends courage, semble-t-Il dire, ta souffrance ne se prolongera pas. « Aujourd'hui même, tu seras avec moi en paradis (70). » C'est la Vierge , sa mère, c'est Jean, son disciple fidèle, qu'Il voudrait consoler ; Il les voit plongés dans une si profonde douleur, agonisant avec Lui, et brisés par la pensée de la séparation ! Marie demeurera-t-elle seule, comme une délaissée, sans époux et sans fils, sans défense et sans soutien ? Que cet abandon serait dur, et cette solitude amère ! Et Jean, Jean qui a sacrifié au Christ toutes les affections de la terre, qui a tout quitté pour s'attacher à Lui, va-t-il rester sans guide et sans amour ? Devra-t-il sevrer son coeur jeune et ardent de toute tendresse humaine ? Non. Jésus trouve pour chacun de ces deux êtres qu'Il aime, un moyen d'adoucir leur souffrance. Il les donne l'un à l'autre (71). Marie va retrouver un autre fils en la personne de Jean. Jean pourra reporter sur Marie cette affection filiale et toute pure qu'il avait pour Jésus. Tous deux seront unis dans l'amour du Maître; tous deux se consoleront en évoquant son radieux souvenir, en travaillant à répandre sa doctrine, à le faire connaître et aimer.
Jésus, en disparaissant à nos yeux, ne nous a pas laissés orphelins. Il a envoyé à l'Eglise l'Esprit-Saint, et Il a formé, pour continuer sur la terre sa mission de Consolateur, le prêtre, cet autre Lui-même, dans le coeur duquel Il a fait passer son Coeur.
Quelle est belle cette mission du prêtre ! Qu'elle est douce, mais qu'elle est en même temps difficile et délicate ! Pour qu'il la remplisse dignement, il faut qu'il connaisse les souffrances de ses frères; qu'il s'efforce de comprendre les douleurs intimes qui, depuis le péché, ont envahi l'humanité, et qui sont parfois d'autant plus poignantes qu'elles sont plus profondes et plus secrètes.
L'âme et le coeur de l'homme sont deux instruments pleins d'harmonie, mais délicats et fragiles. La main qui les touche doit être légère; elle doit être assurée pourtant et sans hésitation maladroite. Qu'il s'agisse des tourments du coeur ou des tortures de l'âme, il faut au prêtre consolateur un parfait discernement. Les âmes sont très diverses; la même épreuve, la même douleur ne produit pas, en chacune d'elles, le même genre de souffrance : à chaque âme, à chaque blessure, il faut une consolation différente.
La connaissance des douleurs humaines par son intelligence ne suffirait pas toutefois au prêtre pour qu'il soit un consolateur efficace. C'est au coeur souffrant que doit aller la consolation; c'est du coeur compatissant qu'elle doit découler. Que le prêtre forme donc son coeur sur celui de son divin Maître. Qu'il partage tous ses sentiments de tendre compassion et de surnaturel dévouement.
Le prêtre consolateur doit être, comme Jésus, tout rempli de bonté, de patience, de douceur. L'élévation, la pureté de ses sentiments lui font saisir, avec un tact exquis, toutes les douleurs qui lui sont confiées. Comme Jésus, il aime à se pencher vers elles. Sa mission est d'essuyer les larmes, de ramener la paix dans les âmes troublées, de verser la joie surnaturelle dans les coeurs attristés et abattus.
Nous disons la joie surnaturelle, car il faut que le prêtre se garde de donner jamais des consolations humaines. Les vérités qu'il prêche sont des vérités divines; la parole qu'il adresse aux âmes, c'est la parole même de Dieu : les consolations qu'il répand doivent être les consolations du Coeur même de Jésus, Coeur infiniment bon et compatissant, mais aussi souverainement fort et surnaturel.
C'est à cela que le prêtre doit être attentif; c'est à soulever les âmes, à les faire monter dans l'épreuve, à les empêcher de se replier sur elles-mêmes. La douleur est un bain salutaire et fortifiant qui trempe les âmes et les purifie; mais il ne faut pas que des consolations humaines, des paroles amollissantes viennent en détruire la bienfaisante action.
Jésus, dans son admirable parabole du bon Samaritain, semble nous indiquer le secours plein de charité, doux et fort à la fois, que le prêtre doit donner aux âmes blessées qu'il rencontre sur sa route. Sur le chemin qui va de Jérusalem à Jéricho, un homme est étendu, dépouillé et blessé, sans force et sans secours. Les voyageurs qui passent auprès de lui et le voient en ce pitoyable état, restent indifférents, et s'éloignent sans donner à ce malheureux un regard de pitié, une parole de consolation. Un Samaritain vient à son tour, et son coeur est ému de compassion. Aussitôt il s'approche du pauvre blessé, bande ses plaies avec soin, et y répand de l'huile et du vin. Puis, le soulevant dans ses bras, avec de délicates précautions, il le place sur sa monture et le conduit à l'hôtellerie prochaine. Là, il lui prodigue ses soins et, obligé de s'éloigner le lendemain, il le confie à des coeurs charitables, et pourvoit à ses besoins.
Le prêtre, ce digne continuateur des oeuvres de Jésus, lorsqu'il rencontre une douleur sur son chemin, ne se détourne pas. Son coeur est trop bon, trop semblable à celui du Maître, pour n'être pas touché des infortunes de ses frères. II s'approche au contraire, il s'incline sur ce coeur dépouillé d'affections, sur cette âme blessée par les combats de la vie. Il entoure des liens de la plus tendre charité ces plaies saignantes; il verse en elles l'huile et le vin : la douceur de sa compassion, la force des grandes pensées de la foi. Il soulève, par l'ardeur de son zèle, cette âme affaiblie, et, doucement, la porte vers Dieu. Il l'introduit peu à peu dans ces demeures de la Charité divine où le céleste Médecin pansera Lui-même, avec le baume de son amour infini, les blessures de sa créature aimée.
Voilà l'oeuvre du prêtre consolateur, oeuvre de miséricorde et d'amour : c'est Jésus qui continue, en lui, à passer en faisant le bien (72), à verser les trésors de son Coeur divin, la surabondance de son âme pénétrée par l'amour infini, sur tout ce qui gémit et sur tout ce qui souffre ! L'union intime au Coeur du Maître, la dépendance absolue aux mouvements de l'Esprit-Saint, feront du prêtre ce parfait consolateur que l'humanité souf frante appelle, et dont elle a besoin pour continuer sans faiblir sa course mortelle ici-bas.
Esprit-Saint, divin Consolateur, envoyé par le Christ à notre terre désolée, remplissez le coeur de votre Eglise, le Sacerdoce saint, des flammes de votre ardente charité. L'humanité gémit sous le poids de multiples souffrances : elle a besoin, pour continuer sa marche vers son but immortel, parmi les ombres de la douleur, d'être guidée, soutenue, consolée.
O Esprit, Amour substantiel du Père et du Fils, répandez dans les prêtres l'abondance de vos dons. Versez dans leurs coeurs les sentiments de suave compassion et de divine tendresse qui remplissaient le Coeur de Jésus, afin qu'illuminés par Vous, pénétrés de la charité du Christ, ils puissent donner au monde, par un renouvellement de foi et d'amour, la consolation de toute souffrance et l'apaisement de toute douleur ! Amen ! |
CHAPITRE V
Jesus sacrifiant.
Figures du Sacrifice.
Une grande tristesse s'est répandue dans la nature : l'homme, le roi de la création, qui devait guider vers Dieu toutes les autres créatures, s'est lui-même détourné de la voie droite; il a offensé son Créateur et son Dieu, il a péché !
Après les quelques instants de volupté qui ont suivi sa faute, Adam coupable a été saisi par la crainte. Il connaît la bonté de Dieu, mais il le sait aussi juste et puissant, et la pensée de cette Puissance et de cette Justice divines qui vont s'irriter contre lui, le jette dans une folle terreur. Pour la première fois, l'homme a peur de Dieu, et, entendant la voix divine résonner dans le jardin, cette voix si douce et si grave qui jusqu'alors ne lui avait adressé que de paternelles paroles, il se cache en tremblant (73).
Bientôt la terrible sentence est portée 74). Suivi de son infortunée compagne, Adam déchu quitte le Paradis de délices, pour commencer, sur la terre devenue moins fertile, et sous un ciel trop souvent assombri, cette vie de travail, de lutte, et de douleur qui sera, jusqu'à la fin des temps, le partage de sa postérité.
Par moments pourtant, le souvenir de l'homme se reporte aux jours heureux de l'Eden, aux jours de l'intimité avec son Créateur, et il regrette, il pleure; il cherche à retrouver le bonheur perdu, à se rapprocher de Dieu, à entrer, comme autrefois, en communication avec Lui.
Mais le Ciel est fermé à son regard et sourd à sa voix, et c'est en vain que l'homme pécheur cherche à renouer, avec son Créateur, ces liens d'amour que le péché a brisés. Obligé de lutter contre les éléments déchaînés, contre les forces de cette nature, maintenant rebelle, et qu'il avait vue, aux premiers jours de sa création, si soumise et si merveilleusement ordonnée, il sent plus vivement la puissance infinie de Dieu, sa grandeur, son pouvoir souverain, et, pénétré du sentiment de sa propre faiblesse et de son néant, il se prosterne dans l'adoration. Quand il a compris Dieu si grand, l'homme est plus encore touché de sa bonté. Dieu tout-puissant pouvait l'anéantir après son péché, ou, s'Il voulait le conserver pour une longue expiation, Il pouvait détruire ces beautés splendides, ces innombrables richesses de l'univers qui, bien que plus difficiles à atteindre, sont encore cependant laissées à sa portée. Ainsi, dans son malheur, l'homme reconnaît la bonté de Dieu, et son coeur est pressé d'élever vers le ciel un chant d'actions de grâces et de louange.
Mais alors reviennent à sa mémoire les dernières paroles que Dieu irrité a prononcées contre lui en le chassant de l'Eden. Il revoit l'épée flamboyante de l'Ange qui garde la porte du jardin, et le souvenir des effrayantes manifestations de la divine Justice vient arrêter sur ses lèvres son chant de reconnaissance et le glacer de terreur. Il tremble, il se confond; il voudrait réparer l'offense au prix de sa propre vie; et, au cri désespéré qu'il pousse vers le ciel, nulle réponse de pardon n'est donnée.
Peu à peu cependant, l'apaisement se fait dans cette âme torturée. Elle se rappelle la promesse, faite par Dieu, d'un Sauveur, et s'agenouill'ant sur la terre, si souvent arrosée de ses sueurs et de ses larmes, le coupable s'efforce, par ses gémissements et l'ardeur véhémente de la prière, de faire descendre jusqu'à lui la miséricorde promise.
Ainsi, presque à chaque heure, dans sa solitude angoissante et sous le poids accablant de son péché, l'âme du premier homme est combattue et déchirée par ces sentiments divers. Et un jour, pressé de réunir en un seul acte, pour le présenter à son Dieu, l'expression intime et personnelle de ses adorations, de sa reconnaissance, de ses réparations et de ses instantes prières, il offre son premier sacrifice...
Sous le grand ciel dont les profondeurs azurées sont pleines de mystère, au milieu de cette vaste étendue de la terre à peine peuplée, sur un bloc de granit qui lui sert d'autel, l'homme dépose son offrande. Elle est sans valeur, sans doute; mais il l'estime précieuse, parce qu'elle lui a coûté des soins et du travail, et qu'il sait y trouver de l'utilité. Ce sont des fruits, arrachés par l'effort de ses bras à la glèbe infertile; c'est un animal qu'il a nourri avec sollicitude et élevé avec peine, prémice de ses troupeaux. Cette offrande, il la présente à Dieu, et il la détruit. Il l'immole à la gloire de sa souveraine Majesté, espérant ainsi toucher son coeur et obtenir ses divins pardons... Et le Très-Haut daigne s'incliner vers l'homme repentant.
Nous voyons, en effet, aux premiers jours du monde, le pieux Abel offrir à Dieu ses sacrifices, « et le Seigneur regarder favorablement Abel et ses présents 75) ». Dans la suite, le Très-Haut continue à agréer ces sacrifices, et parfois même, Il envoie du ciel une flamme ardente qui consume l'holocauste (76) : réponse de miséricorde aux faibles efforts tentés par l'homme pour se rapprocher de son Créateur et de son Dieu.
Mais comment l'Etre suprême, le Dominateur des mondes, peut-Il agréer un tel sacrifice ? Comment ce sacrificateur coupable et cette victime sans intelligence peuvent-ils glorifier Dieu, apaiser sa justice, obtenir ses dons ?...
Dieu est Amour ! Il voyait le péché couvrant l'âme humaine de sa flétrissure, et bien avant que l'homme eût pensé à Lui offrir un sacrifice, dans le sein de l'Amour Infini, un sublime conseil se tenait. Le Verbe, le Fils unique du Père, s'offrait à payer la dette de l'humanité coupable. Il s'incarnerait dans le temps et, tout à la fois Prêtre et Victime, Il s'immolerait volontairement. Toute gloire serait ainsi rendue à la Majesté divine; la Justice serait satisfaite par cette réparation d'une valeur infinie; les liens sacrés, formés par l'amour entre le Créateur et la créature et brisés par le péché, se renoueraient pour toujours en ce divin sacrifice.
Le Père céleste et l'Esprit d'amour avaient acquiescé à la proposition de la Sagesse Incréée ; la Justice s'était vue désarmée par la Miséri corde; la Puissance et la Bonté s'unissaient pour préparer un chef-d'oeuvre : Jésus-Christ, le Prêtre divin, la Victime divine du seul Sacrifice digne de la suprême Majesté !
Et voilà comment les sacrifices imparfaits offerts par l'homme sur la terre agréaient à Dieu : la Trinité Très Sainte voyait en eux la figure, le symbole de cet adorable Sacrifice du Verbe Incarné qui serait offert un jour, et qui, par sa vertu divine, opérerait la réconciliation définitive du ciel avec la terre.
L'humanité, en se dispersant, allait porter partout l'idée du sacrifice. Pas un peuple en effet, pas une religion qui n'ait un sacrifice à la base de son culte. Mais, par la perversion de son intelligence et de son coeur, l'homme devait perdre peu à peu la connaissance de son Dieu, et c'est à de m isérables idoles qu'il sacrifiera presque en tous lieux. Seul le peuple choisi, la nation sainte appelée à conserver le culte du vrai Dieu, continuera de lui offrir des oblations, jusqu'au jour où ce qui est imparfait, cédant la place à ce qui est parfait, le Prêtre de la nouvelle alliance offrira à la divine Majesté la seule Victime capable de lui agréer.
Sous l'Ancien Testament, rien n'avait paru de parfait et d'accompli. Le Sacerdoce lévitique qui était comme l'âme de la Loi , était faible, et impuissant. Mais un autre Prêtre devait se lever, selon l'ordre de Melchisédech, qui, sacrifiant une Victime sainte, pure et agréable à Dieu, conduirait à une parfaite justice tous ceux qui devaient être sanctifiés. |
QUATORZIÈME LECTURE
Le Sacrifice sanglant.
Les temps étaient venus où la Loi de grâce allait abroger la Loi de crainte. La longue attente des patriarches, les soupirs ardents des prophètes, les gémissements de l'âme humaine avaient appelé la Miséricorde : le Verbe s'était incarné...Au milieu des ombres de la nuit, tandis qu e dans les hauteurs du ciel les anges chantent le Gloria, sur la terre, dans l'humidité d'une étable, le Prêtre de l'Alliance nouvelle fait son entrée. La Victime sainte qu'Il doit immoler vient de naître (77) !... Elle est là, étendue dans une pauvre crèche, entourée de vils animaux, attendant l'heure, encore éloignée, de la grande immolation. La Vierge Marie , la Mère Immaculée, prenant entre ses mains le corps frêle de son Fils, l'élève vers le ciel et l'offre au Père céleste.
Qui dira la valeur infinie de ce premier sacrifice, dans lequel Jésus naissant s'offre lui-même, dans la plénitude de sa volonté, préludant ainsi au suprême sacrifice du Calvaire; et où la Vierge- prêtre, dans le généreux élan d'un incomparable amour, malgré le déchirement de son coeur maternel, offre d'avance le fruit de ses entrailles à l'immolation de la croix ?
Pendant trente ans, dans l'intime de leur coeur aimant, le Fils et la Mère renouvelleront, à chaque instant, cette oblation sans prix. Au jour de la Circoncision , à la Présentation au Temple, le sacrifice sera plus solennel; mais durant les années de l'exil en Egypte, dans la vie calme et silencieuse de Nazareth, il se continuera : caché aux regards des hommes, il ne sera pas moins efficace et sublime aux regards de Dieu. Jésus restera, pendant ces longues années, Prêtre et Victime; — Prêtre, Médiateur puissant entre la Divinité et l'humanité; Dieu et homme à la fois, seul digne par conséquent de s'approcher de Dieu, de lui immoler une Victime sans tache, de lui offrir le sacrifice d'adoration, de louange, de re connaissance qu'Il mérite; d'intercéder pour les pécheurs ses frères; d'obtenir, par l'ardeur de sa prière, les dons de l'infinie Bonté. — Victime sainte, toujours offerte, la seule capable d'être pleinement agréée, et dont l'odeur très suave, montant jusqu'au trône de Dieu, apaise sa justice et obtient miséricorde.
Les années passeront dans cette immolation mystérieuse. Peu à peu Jésus, Prêtre et Victime, arrivera à la plénitude de l'âge, et nous le verrons, dans les synagogues et les parvis du Temple, faire pâlir, par l'éclat de sa science infinie, l'érudition et la fausse science des scribes, des docteurs et des prêtres.
Bientôt, ce temple magnifique, élevé à la gloire de Jéhovah et d'une si merveilleuse structure, sera détruit, et il n'en restera pas pierre sur pierre. Qu'importe ! Pour le Prêtre divin, l'oeuvre splendide de Salomon est un temple indigne : l'univers est son temple, et c'est en tous lieux et en tous temps qu'Il veut remplir les fonctions de son Sacerdoce et sacrifier. S'il est prêtre, Il est avant tout sacrificateur, et l'autel d'airain sur lequel les holocaustes étaient offerts, n'est pas un autel digne de la Victime auguste que le divin Prêtre doit offrir.
Cette Victime, c'est Jésus Lui-même. A peine sera-t-Il sorti de l'ombre de sa vie cachée, à peine sera-t-Il aperçu du Précurseur, que celui-ci s'écrie ra en le désignant : « Voici l'Agneau de Dieu, voici Celui qui efface les péchés du monde (78) ! » Jésus est l'Agneau divin de la Pâque nouvelle, dont le sang répandu préservera de la destruction ceux qui en seront marqués, dont les os seront consumés par le feu de l'amour, et dont la chair sera mangée dans un festin perpétuel.
Ainsi, durant les dernières années de sa vie mortelle, Jésus nous apparaîtra toujours, et tout à la fois, Prêtre et Victime. Prêtre, Il l'est lorsque nous le voyons prosterné dans la campagne, sur le sommet des monts, prolongeant sa prière, les mains élevées vers le ciel, intercédant auprès du Père céleste en faveur de l'humanité tombée. Il l'est dans ses prédications ardentes, dans ses patients enseignements, dans les consolations qu'Il verse sur les douleurs d'ici-bas. Il l'est surtout quand I1 sacrifie, quand Il immole, à la gloire du Père et pour le salut des hommes, sa chair sacrée, par de multiples douleurs, en attendant la croix.
Victime, Il l'est sans cesse : dans son jeûne et sa solitude de quarante jours, dans les fatigues de ses courses apostoliques, dans les privations qu'Il s'impose, dans les déchirements de son Coeur, dans la sueur de sang au Jardin, dans les tortures de son âme, dans l'offrande toujours renouvelée de sa vie, et dans l'acceptation de son supplice.
Mais voilà qu'est venu le jour du grand sacrifice. Le suprême Pontife, paré de la pourpre de son sang, le front ceint de la couronne que les soldats du Prétoire ont formée pour lui, s'avance dans la majesté de son royal sacerdoce, suivi de ce cortège de peuples, qui, lentement, l'accompagne sur les flancs du mont Calvaire. Arrivé au sommet, en présence de la foule attentive, la Victime sainte s'étend sur l'autel, et l'auguste Sacrifice se continue jusqu'à l'immolation complète.
Jésus, suspendu à la croix, y demeure Prêtre et Victime. Prêtre, car c'est Lui qui s'immole volontairement, dans la pleine possession de son vouloir. N'a-t-Il pas répondu à Pilate, il y a quelques heures à peine : « Vous n'auriez aucun pouvoir sur moi s'il ne vous était donné d'en haut (79). » Ne vient-Il pas de dire, au milieu des douleurs inénarrables de son agonie : « Mon Père, je remets mon âme entre tes mains (80). » Et maintenant ne s'écrie-t-Il pas, dans le suprême élan de son âme sacerdotale : « Tout est consommé (81) ! »
Victime ! Ah ! qui pourrait dire à quel point Il le fut sur ce gibet sanglant ? Qui pourrait compter les plaies qui le déchirent; les tourments qu'Il endure par la pointe acérée des clous, par l'horrible tension nerfs, par les douleurs innombrables qui le torturent dans son corps sacré par la soif qui le brûle ? Et le martyre de son Coeur aimant, devant les larmes et le déchirement des siens; en face de l'ingratitude de ceux qu'Il a comblé de biens, des mépris d'un peuple qui l'acclamait cinq jours plus tôt, de la haine de ses bourreaux acharnés à sa perte ?... Et cette âme très sainte de Jésus, oubliant en quelque sorte sa divinité, semblant abandonnée de son Père céleste, qui agonise dans la nuit sans secours et sans lumière : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné (82) ? »
Oui, « Tout est consommé ! » Jésus-Prêtre a immolé Jésus-Victime. Le ciel maintenant s'est rapproché de la terre. Dieu a pardonné l'iniquité de l'homme. Par ce sacrifice sanglant, Jésus- Christ a loué magnifiquement la Bonté infinie, lui offrant l'hommage d'adoration le plus grand qu'Elle puisse recevoir. Il a rendu grâces au Père céleste, pour tous les biens versés, par la divine libéralité, sur la création tout entière. Il a apaisé la divine Justice que le péché de l'homme avait irritée, et qui exigeait une réparation complète. Il a sollicité enfin et obtenu toutes les faveurs, tous les secours, tous les pardons dont notre misère humaine a besoin ! Tout est consommé ! |
QUINZIÈME LECTURE
Le Sacrifice non sanglant.
Jésus-Christ, la divine Victime, vient d'expirer : le monde est racheté, la grande paix s'est faite entre le Ciel et la terre. Sur l'autel de la croix, la Justice et la Miséricorde se sont embrassées, et l'Amour Infini, débordant par la Rédemption sur l'humanité tout entière, lui rend la vie surnaturelle que le péché lui avait ravie.
Mais si le Christ a voulu s'offrir une fois à Dieu son Père en holocauste d'amour pour le salut éternel de sa créature aimée, Il a voulu plus encore. Le péché doit, hélas ! malgré la grâce abondante de la Rédemption , continuer à se produire de génération en génération, tant la nature humaine est restée faible, et tant les ennemis qui l'entourent sont audacieux et provocateurs. L'homme aussi doit sentir toujours ce besoin intime de monter vers son Dieu par l'offrande d'un sacrifice. C'est pourquoi le Sacerdoce du Christ ne devant pas être éteint par sa mort, Jésus restant prêtre pour l'éternité, son sacrifice aussi va être permanent, et toujours l'homme, faible et pécheur, pourra rendre à son Dieu le culte d'honneur et de louange qu'il lui doit : toujours il pourra immoler la seule Victime que la Divinité O incompréhensibles mystères de la puissance, de la sagesse et de la bonté de Dieu !... N'était- ce point assez que le Verbe Incarné se fût une fois sacrifié ? Faudra-t-il donc que cette vie qu'Il a reprise par la résurrection soit de nouveau immolée ?...
Quittons le Calvaire où le corps du divin Supplicié, inerte et glacé par la mort, se dresse, livide au milieu des ténèbres qui l'environnent. Reportons-nous, par la pensée, à cette soirée pendant laquelle Jésus et ses apôtres, réunis au Cénacle, célébraient la Pâque ancienne, fermant ainsi la chaîne du culte antique et de l'antique alliance, à laquelle allait se rattacher l'alliance nouvelle et le culte nouveau.
C'était l'heure de la Cène. Le Christ allait être livré. Pressé de laisser à son Eglise, à cette Eglise si chère qu'Il venait de fonder, un Sacri fice visible et perpétuel, son amour inventa l'Eu charistie. Prêtre selon l'ordre de Melchisédech, dans la majesté de son sacerdoce éternel, le. Christ offre à Dieu son Père, son corps et son sang sous les apparences du pain et du vin, et Il les présente à ses disciples, qu'Il établit en même temps Prêtres du Nouveau Testament. « Faites ceci en mémoire de moi (83) », dit-Il à ses apôtres et à leurs successeurs dans le sacerdoce, leur ordonnant ainsi d'offrir sa chair sacrée et son sang divin en un sacrifice non sanglant.
Ce sacrifice, devait non seulement représenter le sacrifice de la croix, mais encore appliquer sa vertu salutaire à la rémission des péchés qui se com-m ettraient dans le cours des siècles. Le Seigneur n'avait-Il pas dit, par son prophète, « qu'une offrande toute pure serait offerte en tous lieux en son nom qui devait être grand parmi les nations ? (84) ,) Ainsi, dans le Cénacle, en un instant, l'Amour Infini a opéré deux merveilleuses créations : l'Eucharistie et le Sacerdoce.
L'Eucharistie ! Jésus vivant, dans la vérité de sa chair adorable et de son sang divin, avec son Coeur si ardent et si pur, avec son âme si merveilleusement douée, avec ses deux natures unies en une seule personne ! Jésus-Christ, tel qu'Il fut dans sa vie voyagère, tel qu'Il est dans la gloire à la droite de son Père céleste, tel qu'Il sera durant l'éternité tout entière ! J ésus-Christ , Dieu et homme, le Verbe humanisé, dans la majesté sublime de la puissance, de la sagesse, de la bonté, dans l'incomparable splendeur de sa Divinité; dans l'humilité profonde, la suave douceur, la miséricordieuse rdieuse attirance de son humanité ! Jésus- Christ
Jésus-Christ Victime... Offert en oblation volontaire, non pas une fois suspendu à la croix, mais tous les jours, à chaque instant, dans l'ombre du temple, au fond du Tabernacle, dans le ciboire où Il veut reposer... Immolé, non pas une fois sur le Calvaire par des bourreaux indignes, en Jetant un grand cri vers son Père, mais dans tout l'univers, par chacun de ses prêtres, sur l'autel du sacrifice, dans le silence des saintes espèces...Jésus-Christ : devenu la nourriture de l'homme,le viatique de son voyage, vers l'éternité, le breuvage sacré qui fait germer, dans son âme, la fleur de la virginité et les fruits des fortes vertus !... L'Eucharistie : tous les biens, le bien unique, Dieu; et toutes les grâces de rédemption, de salut, de vie éternelle !
O homme, ô créature privilégie, réjouis-toi ! Ton Dieu est avec toi, Il est à toi ! Il se fait ta nourriture pour te purifier, te fortifier, te diviniser. Il se donne à toi tout entier, Il se sacrifie pour toi ! Adore, prosterné dans la reconnaissance, les sublimes libéralités de ton Dieu.
L'Eucharistie est pour toi : pour toi aussi le Sacerdoce, par lequel l'Eucharistie t'est donnée. Réjouis-toi, ô homme. Ton Christ, ton Prêtre est éternellement vivant avec toi. Tu vas pou voir le trouver à tes côtés dans tous les besoins de ta vie. Si tu as soif de vérité, Il t'instruit, et verse la lumière dans ton intelligence; si tu as péché, Il est là pour t'absoudre et te relever; si tu souffres, si les douleurs de la terre t'étreignent Il te console; si tu veux trouver un médiateur qui s'approche, en ton nom, de la Majesté divine, qui présente tes sacrifices au Seigneur avec l'assurance d'être toujours reçu favorablement, Il monte les marches de l'autel et parle pour toi !
Le Christ-Prêtre, éternellement vivant, vit dans le Sacerdoce. Il est, Lui, le Prêtre par excellence, l'unique Prêtre du Très-Haut, sans lequel nul sacerdoce ne peut être. Le Sacerdoce ancien qui l'avait précédé tirait déjà de Lui, par la foi en sa promesse et l'espérance de sa venue, l'efficac'té de ses prières et de ses sacrifices. Le Sacerdoce n ouveau que Jésus-Prêtre vient de former, sorti de Lui, enté sur Lui, n'a d'être et de vertu que par Lui. Jésus seul est Prêtre dans les prêtres de la Loi nouvelle. Par eux, Il exerce son sacerdoce dans le temps : avec eux il le continuera éternellement dans la gloire.
Si Jésus-Christ vit dans l'Eucharistie, s'Il vit dans le Sacerdoce, quels liens étroits doivent exister entre le Prêtre et l'Eucharistie ? C'est Jésus-Christ même qui est ce lien divin. Mais quels doivent être le culte fervent, le tendre respect, l'amour du Prêtre pour ce Jésus, caché au Saint-Sacrement, qui se remet entre ses mains, et qui se fait ainsi Victime, pour tous les fidèles sans doute, mais surtout pour ses Prêtres. N'entendons-nous pas, dans l'Evangile, à l'heure de la Cène , Jésus consacrant le calice de son sang, dire à ses apôtres : « Ceci est le calice de mon sang, qui sera répandu pour vous et pour la multitude. » (85) Même à cet instant solennel, Jésus distingue d'abord ses Prêtres : les autres fidèles se présentent seulement après eux à sa pensée.
Oui, c'est pour eux d'abord qu'Il se fait sacrement afin d'être leur compagnon de route dans la recherche des âmes, leur ami fidèle, leur consolateur au jour de l'épreuve, la nourriture fortifiante de leur âme et de leur corps. C'est par eux qu'Il veut être toujours de nouveau sacrifié, par eux qu'Il veut être donné à tous.
L'Eucharistie est le divin trésor du Prêtre. Q u 'il le garde donc avec vigilance, qu'il le dispense avec libéralité, car plus il y puisera pour en enrichir ses frères, plus il s'en enrichira lui- même.
Jésus-Christ est dans l'Eucharistie, c'est pourquoi le Prêtre doit avoir, pour ce sacrement d'amour, une si ardente, une si tendre dévotion. Jésus-Christ est dans le Prêtre. Il y est vivant et agissant par son Sacerdoce éternel. Quel doit donc être le respect du Prêtre pour lui-même ? Quelle doit être aussi son attention à faire paraître Jésus en lui dans toutes ses actions ?...
Mais Jésus est, partout et toujours, Prêtre et Victime. L'âme choisie par le Christ pour continuer son sacerdoce, entre en participation de ces divins états, et est aussi, tout à la fois, prêtre et victime. Le Prêtre est prêtre à son Dieu, sacrificateur de la Victime auguste qui seule obtient miséricorde, médiateur entre la Majesté divine et les hommes ses frères. Il est prêtre ! Il faut que l'on voie reluire en lui la majesté douce, la gravité sereine, l'assiduité dans la prière, la suave bénignité du Christ-Prêtre. Il est Victime. Il faut qu'on le voie humble et doux, toujours donné et toujours donnant, offert en perpétuel sacrifice comme Jésus-Victime.
Sacrifier et se sacrifier soi-même, telle fut la vie de Jésus-Christ : telle doit être la vie du prêtre. Mais, « pour vous qui m'avez suivi », dit le Maître, qui m'avez suivi dans mes épreuves et dans mes joies, qui avez participé à mes états, qui avez continué sur la terre ma vie de Victime et de « pour vous qui m'avez suivi, lorsque, au temps de la régénération, le Fils de l'homme sera assis sur le trône de sa g loire, vous serez, vous aussi, assis sur douze trônes, et vous jugerez les douze tribus d'Israël ! » (86)
O Père éternel, Dieu tout-puissant, vous qui nous avez aimés jusqu'à livrer votre Fils unique pour être tout à la fois notre Prêtre et notre Victime, notre médiateur toujours écouté et notre surabondante rançon, jetez, nous vous en supplions, vos regards d'amour sur nos autels où s'accomplit encore le sublime Sacrifice.
Reconnaissez dans les prêtres qui vous l'offrent les vivantes images de votre adorable Fils. Comme Lui, ils passent en faisant le bien, en répandant la lumière, en versant des pardons, en consolant les coeurs; ils boivent au même calice, le suivent au Calvaire et deviennent avec Lui des holocaustes d'agréable odeur. Unis par un même sacerdoce avec votre divin Fils, ils sont avec Lui les dispensateurs de votre charité infinie et de votre miséricordieux amour.
Faites, ô Père céleste, que les prêtres de Jésus- Christ soient rendus, par votre grâce toute-puissante, si conformes à leur divin Exemplaire, que vous puissiez nous dire en les voyant : « Voici mes fils bien-aimés, en qui j'ai mis toutes mes complaisances, écoutez-les (87). » Amen. |
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