DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
La montée au calvaire
Titre de la page:

Les tortures du coeur

Nom de l'auteur:
P.Louis Perroy

 

 
DEUXIÈME PARTIE
LES TORTURES DU CŒUR
I
DES SENTIMENTS DU CHRIST AU MOMENT D'ENTRER DANS SA PASSION SA FIERTÉ

Il semble que Jésus ait avivé en lui deux sentiments les jours qui ont précédé sa douloureuse Passion. Un grand sentiment de sa dignité personnelle d'abord, et ensuite une profonde et très vive tendresse à l'égard de ceux qu'il va quitter. Et en effet, la première chose dont il se préoccupe et depuis longtemps déjà, c'est que ses souffrances ne soient pas un objet de scandale.Il paraissait si étrange que cet envoyé de Dieu, ce Messie, fût livré aux gentils, conspué, foulé aux pieds, couvert de blessures, couronné de sang, et enfin crucifié!

Et alors, Jésus prépare ses disciples à cette terrible éventualité, et il les prépare par ses paroles, par ses allusions, quelquefois par ses remontrances. Abit, Domine, s'écrie Pierre, non, Seigneur, il ne peut en être ainsi: vous flagellé, vous crucifié! En vérité, en vérité, duras est hic serin°, quis potest audire? Cette parole dépasse les bornes, cela ne peut s'entendre et se supporter. Il en sera pourtant ainsi, Pierre ... et toi-même, plus tard, quand tu auras vieilli, quand tu auras compris, tu te laisseras conduire de force à la même croix, aux mêmes ignominies. Et cette parole était cachée pour eux, — pour Pierre comme pour les autres, ils ne comprenaient pas. Nous ne pouvons comprendre de nous- mêmes la terrible nécessité des calvaires intimes, publics ou personnels. Oportuit Christum pati. Il le fallait. Dieu emploie quelquefois toute notre vie à nous faire comprendre ce douloureuxOportet, mais nous devons y arriver si nous voulons être sauvés.

En attendant, Jésus veut ménager ses fidèles amis. Il les prévient donc, il déroule par avance les pages sanglantes du livre. Il sait qu'il va devenir l'être répugnant qui fera détourner les yeux et lever le coeur ... le ver qui se tord dans le sang et la boue ... l'homme de douleurs ... mais derrière cet homme, ce ver, cette face qui fait pitié ... il y a pourtant ... le Dieu. Ne l'oubliez pas, mes chers petits enfants ... filioli mei! Parce qu'il va se faire si misérable, sortir de son rang et de sa situation, descendre à fond perdu dans l'opprobre, il ne voudrait pas qu'on oubliât ce qu'il est, d'où il vient, avec qui il demeure toujours!

Dans un moment, vous ne me verrez plus, dit-il mélancoliquement. Mais sachez- le bien : Je viens de Dieu, je retourne à lui, je suis avec lui, vous voyez que je vous parle clairement afin que vous compreniez. A la bonne heure, reprennent les apôtres. Vous parlez en effet clairement. Nous. croyons maintenant que vous êtes de Vous le croyez! répond Jésus ... et l'heure vient, elle est venue, où tous vous allez fuir, et me laisserez seul. Ainsi c'est un mélange de sentiments divers où s'affirme sa divinité, au moment où elle va s'éclipser douloureusement. Cette affirmation de ce que nous sommes, et par le sang, et par le rang, en face de ceux qui vont nous fouler aux pieds, est naturelle à tout être supérieur. L'abdication de sa dignité personnelle est la dernière que l'on se résout à signer.

Dans cette lugubre scène historique qui se déroule à Varennes, au début de la Passion de la Royauté française, lorsque la famille royale est brutalement acculée par la foule gouailleuse dans un coin de la boutique vulgaire d'un épicier, et lorsque Louis XVI entre ridiculement accoutré sous son déguisement de domestique, Marie-Antoinette qui avait du sang a comme un sursaut d'indignation royale: le rouge lui monte au visage en voyant le décor qui l'entoure, et à ceux qui parlent trop familièrement au prince, qui le touchent même de trop près: « Mais enfin, dit-elle vivement, c'est le Roi! » Hélas! elle dira aussi plus tard : « Nous voulons bien un Calvaire pourvu qu'il monte! »


I. - PIERTE DU CHRIST

Quelquefois on n'a même pas la dérisoire consolation de monter dans la souffrance. Il faut descendre à ses yeux et aux yeux de tous. Jésus qui sait que cette spéciale humiliation lui sera réservée, tout en l'acceptant par avance, ne voudrait pas perdre toute considération aux yeux des siens, et dans ses profonds abaissements il souhaite que notre piété avertie nous répète souvent à nous-mêmes: Ecce rex vester! C'est toujours votre Roi. Ainsi, il ne nous est pas défendu de souffrir de nous voir amoindri. Ainsi, il y a une légitime revendication de sa dignité. Tout cela me console, ô mon Dieu, mais comme il est effrayant de songer que l'on pourra parfois suffrir cette déconsidération, et ce mépris des siens pour calquer davantage sa vie et sa mort sur les vôtres : Fiat. Il faut donc entrer dans la Passion en baissant la tête, après l'avoir levée un instant pour montrer qu'elle pouvait porter une couronne: Fiat. Tout à l'heure Jésus n'aura pas d'autre élan que celui-là; d'autre parole que ce mot si bref et si rempli. Il aura perdu sa fierté, et sa force sera par terre.

II TENDRESSE DU CHRIST

Le second sentiment qui occupe le coeur du Christ, c'est le souci réel de montrer aux siens sa vive et profonde tendresse. Il faut voir, entendre, goûter ses dernières et intimes conversations, dans cette soirée suprême du Cénacle. Dès longtemps il a choisi l'endroit.Sa divinité s'affirme encore dans ce choix. Allez, dit-il à Pierre et à Jean, vous rencontrerez à la porte de la ville un homme portant une cruche d'eau (c'était vraisemblablement la porte la plus proche du quartier de Sion et qui conduisait à la Fontaine de la Vierge, où coulait l'eau la plus pure de Jérusalem) ; vous suivrez cet homme, continue Jésus, il entrera dans la maison d'un père de famille qui a une salle haute à ma disposition, elle est toute meublée. C'est là ...

Ainsi, il a tout vu, la porte, l'homme, la cruche et jusqu'à la table dressée et aux lits qui l'entourent. Ainsi il avait des amis secrets, chez qui il pouvait entrer à toute heure. Il en a encore sur qui il tire quand il lui plaît. Ce sont ses banques privées où se tient en réserve la vie et la subsistance de ses pauvres et des élus souffrants. Donc, dans cette salle, ils sont tous réunis, les Douze. On fait d'abord l'essentiel, le repas spirituel: tous sont debout autour de la table, un bâton à la main, les robes retroussées, les reins ceints, les sandales aux pieds: la tenue des voyageurs. L'agneau est sur le plat au milieu. On se hâte d'accomplir la cérémonie. On mange la viande, avec les laitues amères et cela se fait en silence.

Après quoi les apôtres peuvent croire que tout est fini. On n'avait pas fait plus les autres années. On pourra donc se retirer après avoir ensemble pris le repas d'usage qui suivait la manducation pascale. Cependant Jésus semble préparer autre chose ... A peine a-t-il commencé le repas du soir, qu'il se lève, il quitte son manteauet sa robe blanche, ne gardant que sa tunique rouge, il prend un linge, fait comme un domestique, se le serre autour des reins, verse de l'eau dans un bassin et se met à vouloir laver les pieds de chacun de ses apôtres. Tout est surprenant dans cette action. Jamais le Maître n'avait donné une semblable marque de déférence. Lui se mettre à genoux et laver les pieds de ses disciples! ... On comprend le mouvement de Pierre. Cela était contre la dignité du Maître et du Dieu. Oui ... mais c'est maintenant l'heure de la tendresse. Laissez, plus tard vous comprendrez et alors vous ferez comme je fais ! Admirable dispensation de la lumière divine: encore un coup, nous ne pouvons pas tout comprendre à la fois ... Si Dieu ne faisait pas quelque chose qui nous dépasse et nous étonne, il agirait en homme et non pas en Dieu. Il lave donc les pieds, il les essuie ... au milieu de l'émotion générale. Mais voici que l'on se remet à table; il y a des lits pour s'étendre. Jésus est au milieu Jean est sur le même lit que lui, de telle façon qu'il n'a qu'à se pencher en arrière pour appuyer sa tête sur la poitrine
du Maître. Pierre est sur le lit d'à côté. Judas ne devait pas être bien loin, puisque tout à l'heure Jésus lui parlera sans que les autres entendent et qu'il pourra lui tendre un morceau de pain.

Cependant, on mange, on boit ... on garde le silence, les coeurs sont pleins d'angoisse, les regards se fixent émus sur le visage de Jésus ... Lui, baisse les yeux, il paraît plus triste que de coutume; à la fin il dit avec un soupir : — Que je désirais manger cette Pâque avec vous ... avant que de souffrir ! Et un peu après: — En vérité c'est la dernière ... Je ne mangerai plus avec vous, je ne boirai plus jusqu'à ce que le Royaume de Dieu vienne ... c'est-à-dire jusqu'à ce que je sois parvenu dans la gloire éternelle. En ce disant, il fait circuler une coupe pleine de vin, comme il était en usage de faire au commencement des repas: chacun y trempe les lèvres. Puis le silence reprend.Jésus a un poids sur le coeur : on le sent, on le voit, il regarde autour de lui, il veut parler, il se tait ... le secret douloureux l'oppresse. Enfin il se trouble visiblement, son visage change, le secret éclate: — En vérité, dit-il comme accablé, il y en a un ici qui me trahira!

Un! — Il mange avec moi, reprend le Sauveur ... il me la main au plat avec moi.

L'usage persiste encore en Orient, dans les repas, que chaque convive prenne dans le plat, resté au milieu, la portion qui lui convient; tous mettent donc la main au même plat.— L'un des douze, répète JésusLes apôtres sont consternés ... de tous côtés des voix anxieuses s'élèvent :— Seigneur ... est-ce moi?Au milieu des interrogations confuses, Judas pose aussi la même question:— Maître, serait-ce moi— Tu l'as dit, repartit Jésus à voix basse ... c'est toi! Personne n'entendit ce mot. Donc le traître est connu, mais par délicatesse, il n'est pas dévoilé. Et c'est devant lui que Jésus va accomplir son prodige d'amour ... son excès de tendresse : Cum dilexisset silos, in finern dilexit cos (1). Judas a juré de le trahir ... Les trente deniers sont déjà dans sa bourse. Le marché tient.


Jésus sait donc que dans quelques heures on va le livrer ... il y aura des bâtons, des armes, des cordes, ce sera la nuit à la lueur des flambeaux ... il y aura surtout un traître qui viendra le prendre par un baiser. Or, avant d'être livré, il veut se livrer lui-même ... il prend les devants. Et une de ses paroles va le jeter, en quelque sorte, pieds et poings liés, à l'humanité jusqu'à la consommation des temps... et c'est ainsi que sa tendresse triomphera de la malice humaine. Le repas touchait à sa fin. Il y avait devant Jésus un pain azyme non touché. Il le prit comme s'il voulait le manger, le rompit en plusieurs morceaux, en douze, vraisemblablement, et tout à coup : — Prenez, dit-il, mangez. Ceci est mon corps, qui va être brisé, rompu, mis en morceaux comme ce pain, et livré pour vous.Tenez, le voici, je vous le donne, je vous le livre. Et il fait circuler le plat où il avait déposé les douze fragments. Tous en prirent un, Judas comme les autres.
— Vous ferez ceci en mémoire de moi, ajouta Jésus. C'est ainsi qu'il se livra avant le baiser du traître.


Quand Jésus se livre, il le fait pour tout de bon. Il ne s'est jamais repris depuis, il ne se reprendra jamais. Ce caractère, cette physionomie de livré ont traversé les siècles, c'est ainsi qu'il est encore au milieu de nous et nous n'y prenons pas garde; ... n'accusons pas l'indifférence apparente des disciples pendant cette nuit où ils s'enfuiront : la nôtre est aussi grande et moins excusable. Cependant le repas se terminait. Il finissait dans la stupeur et le silence. Restait une dernière cérémonie avant l'hymne final: on passait d'ordinaire une coupe pleine de vin, comme on avait fait au commencement, et l'on buvait en rendant grâces. Jésus remplit donc la coupe, il rendit grâces, mais il ajouta en même temps: — Buvez-en tous, c'est mon sang ... Le sang de la nouvelle alliance que je contracte avec l'humanité ... Le sang qui va être répandu demain pour la rémission des péchés. Et la coupe circula tout autour de la table. Jésus semble suivre son sang qui passe ainsi de lèvres en lèvres ... Quand il arrive à celles de judas ... il ne peut se contenir ... la torture intime est trop vive: —

Voici, dit-il tout à coup, la main du traître qui est avec moi, à table. Et il ajouta après un silence: — Malheur à celui qui me trahit!... Ce douloureux anathème réveilla l'effroi engourdi des apôtres. De nouveau des voix confuses et des interrogations se mêlèrent dans la salle; c'est à ce moment que Jean pencha sa tête en arrière comme pour consoler le Seigneur, et lui demander affectueusement: — Maître, qui est-ce? ... Dieu ne refuse rien aux voeux de l'innocence. — Celui à qui je présenterai un morceau de pain trempé dans ce plat, dit-il tout bas à l'oreille du bien-aimé. Et il tendit une bouchée de pain humectée, comme signe d'amitié, à Judas. Judas la prit, et son coeur devint définitivement la proie du démon. Il se leva subitement de la table; par une dernière délicatesse, Jésus qui le voit partir lui dit à voix plus haute: — Ce que tu as à faire, fais-le vite. Il sort, c'était la nuit déjà profonde. jésus le suivit d'un dernier regard. Quel regard! Et quand la porte s'est refermée sur le traître, un soupir sortit de sa poitrine soulagée, sa figure s'illumina. — Maintenant, dit-il, la gloire de Dieu va éclater sur le fils de l'homme! Depuis Judas ... la trahison par l'être aimé a toujours été la torture la plus redoutable au coeur qui aime : Dieu ne l'épargne pas à ceux qu'il veut plus semblables à son fils.C'est là encore un des caractères réservés de la Passion: qui peut l'avoir est en possession d'un gage bien consolant de prédestination.


Références:

(1) JOAN, XIII,1
III LES DERNIERS ENTRETIENS

Le départ de Judas est donc un soulagement. Voici plus d'un an que Jésus vit à côté de celui qu'il lui arrivera, un jour de torture intime, d'appeler un démon. — Je vous ai tous choisis, dira-t-il, et pourtant l'un de vous est un démon ( 1). Certes, nul n'était plus averti que Judas . L'endurcissement du pécheur est un douloureux mystère. Jésus traverse encore le monde en côtoyant les traîtres et les pécheurs. Dans la même famille, à la même table, au même foyer, quand il passe invisible et bon, il prend l'un et laisse l'autre (2). Ces mystérieuses élections sont fondées sur la grâce,la vraie vie de nos âmes. Elles sont à la fois terribles et consolantes: terribles parce que nous ne les voyons pas et que la vie extérieure n'en est pas changée; consolantes parce que, dans l'abandon et le mépris habituels où vivent les justes, ils ont où se reposer. Le vrai lien des familles, le vrai sang d'une race, c'est la grâce de Dieu ... — Celui-là est mon frère, ma soeur, ma mère, qui accomplit la volonté de mon Père au Ciel, disait Jésus ( 3 ).

La dernière élection de Dieu séparera pour toujours des frères et des soeurs, des enfants, des époux et des épouses, parce que les uns seront trouvés avec la grâce en leur main comme une lampe vigilante, et les autres n'auront qu'une lumière éteinte. Combien sont déjà marqués du sceau de cette redoutable séparation qui semblent s'aimer éternellement ici-bas! Il faut tout voir à la lumière qui jaillit de notre fin dernière. Cependant, depuis que Judas est sorti, Jésus n'est plus le même. Lui qui se taisait, opprimé par la lourde présence du traître, il parle maintenant, il cause, il se fait familier et tendre,- il a un mot pour chacun de ses chers petits enfants: il parle à Simon-Pierre, il répond à Philippe, il interroge Jude, il questionne Thomas.


— Je ne suis plus pour longtemps avec vous. Vous a-t-il manqué quelque chose quand je vous envoyais sur les chemins annoncer la bonne nouvelle? demande-t-il à tous. — Eh non! Seigneur. — Eh bien, rassurez-vous; si je pars, si je semble vous manquer, je ne vous laisserai pas orphelins: d'ailleurs je reviendrai vous prendre plus tard quand je vous aurai préparé une place, là-haut auprès de mon Père ... encore un moment et vous ne me verrez plus. — Que dit-il? murmurent les apôtres ... Encore un moment ... qu'est-ce que cela veut dire? Où allez-vous, Seigneur ? Montrez-nous votre Père, et cela nous suffit. Et les questions se pressent, ils ne comprennent pas, ils n'entendent rien: Jésus ne se rebute pas. Sur le chapitre de la tendresse il n'a jamais fini et il reprend doucement: — C'est maintenant, que je vais vous donner un précepte tout à fait nouveau. Le voici : Aimez-vous bien les uns les autres, toujours partout ... Aimez, aimez.

Oui, cela était tout à fait nouveau ... Le péché avait apporté la haine sur la terre.Qui vit dans le péché habituellement devient mauvais, dur, cruel.Celui qui n'a pu supporter le joug de Dieu est impatient de tout autre.— « Aimez-vous », cela était un mot nouveau! Quand vous verrez le mal devant vous ... au lieu de placer en face un autre mal, posez un bien.Ainsi le propre de la charité est d'être toujours « nouvelle », c'est-à-dire quelque chose qu'on n'attendait pas en la circonstance, quelque chose d'extraordinaire, d'élevé, d'inconnu. Faire du bien à ceux qui nous font du mal, chose nouvelle, inattendue: la Charité.Prier pour ses persécuteurs, chose nouvelle: la Charité.

Saluer ses ennemis, obliger les ingrats, oublier les injures, sourire à ceux qui vous ont blessé, être patient devant les violents, soumis aux orgueilleux, vaincre partout le mal par le bien! Chose nouvelle en vérité: c'est la divine Charité. Elle est née ce soir-là, au Cénacle, entre le lavement des pieds-, l'institution de l'Eucharistie, le sacrilège de Judas, sa trahison et son baiser aussi entre la fidélité jurée de Simon-Pierre et sa négation, les serments d'amour des disciples et leur fuite au jardin des Oliviers. Son premier geste a été de guérir Mal- chus blessé et sanglant, qui venait pour enchaîner Jésus. Sa première parole a été à Judas: Ad quid venisti? Mon ami, que venez-vous faire? Sa grande action a été la Passion. Elle n'a pas d'autre geste, pas d'autre parole, pas d'autre action. Elle se répétera ainsi jusqu'à la fin des temps.


Il ne faut donc pas s'étonner que les gens du monde ne comprennent pas la charité, la vraie, celle qui, semblable à la foi, ne se pratique que sous forme de bataille et de victoire sur nous-mêmes : la vraie, celle qui est inattendue, étrangle parfois, toujours « nouvelle »; les mondains en ont la contrefaçon dans une vague philanthropie qui leur coûte peu, et leur attire la louange d'autrui; tout compte fait, ils en profitent plus qu'ils n'en font profiter. Cachons notre charité pour qu'elle soit toute pour l'ceil de Dieu qui ne laisse rien sans récompense. Le temps passait trop rapide dans ces suprêmes entretiens. Jésus se leva. — Sufficit. Allons, dit-il c'est assez. On récita l'Hallel sacré l'hymne d'action de grâces et la petite troupe sortit du Cénacle. La nuit était déjà avancée. Jésus et les siens s'engagèrent par les rues tortueuses qui aboutissent à la porte Figuline, au-dessous du mont Sion. Le Maître savait dans quel douloureux appareil ! que dans quelques heures il repasserait par ces voies étroites, raboteuses, semées de têts de pots cassés et de débris d'amphores — car à cette porte se tenaient d'ordinaire les potiers. Autour de lui c'était le silence. De loin en loin, le long des maisons, on pouvait peut-être entendre encore les derniers chant de l'Hallel, à la fin du repas pascal. Les lumières s'éteignaient une à une.

Et bientôt le groupe ému dévala par la pente abrupte de l'Ophel qui mène au fond de la vallée de Josaphat, et aboutit au pont de pierre sur le Cédron, en face du tombeau d'Absalon. Par delà, le jardin des Oliviers étageait ses pâles feuillages, silencieusement éclairés des rayons de la lune en son plein. Sur les pentes rocheuses de l'Ophel, s'étendaient, ça et là, quelques vignes. Le Maître s'arrêta, montra sans doute les rameaux taillés et émondés: — Je suis la vigne, dit-il, et, vous, vous êtes les rameaux; pour garder la sève, il faut que les rameaux restent attachés à la vigne: restez unis à moi. Cependant, vous voyez comme on les coupe, c'est pour les faire produire. Ainsi vous serez taillés, coupés, par mon Père céleste pour produire davantage ... Et il ajouta tristement, comme pour montrer l'effet de ses paroles: Cette nuit même on frappera le pasteur ; vous, les brebis, vous serez dispersées et tous vous m'abandonnerez — Pas moi, s'écrie Pierre scandalisé. — Toi, Pierre, le premier, trois fois tu me renieras quand le coq n'aura pas chanté deux fois. On sait que dans les nuits orientales, avec une précision quasi-mathématique, le coq chante une première fois vers minuit, une seconde fois entre deux et trois heures du matin. Jésus entend déjà et le coq qui chante et Pierre qui renie. Il entend plus loin encore: — il me voit, moi, qui le trahirai par mes rechutes dans le péché après mes protestations répétées et mes serments d'amour.

Cette vue ne l'arrête pas. Mais il sait déjà quelle goutte de sang il va répandre, quelle larme il va verser pour moi. Avant d'arriver au pont, le val du cédron se rétrécit subitement, se creusant presque à pic: et le fond du torrent, tragiquement enténébré par la nuit et les branches emmêlées de cèdres noirs et touffus, se devine à peine sous ce réseau serré et lugubre. Tout autour des tombeaux et dans les arbres quelques vols troublés de colombes, car elles fréquentaient volontiers ces lieux déserts, et c'était là que l'on Venait les quérir pour les sacrifices. Sur le point de franchir le torrent où coulait un mince filet d'eau, rougi par le sang du sacrifice, qui s'épanchait dans ce lit sauvage par des conduites souterraines, venant du rocher de Moriah, Jésus s'arrête.Il sait qu'il va entrer dans l'heure des ténèbres. Dès qu'il aura franchi ce torrent, c'en sera fait en quelque sorte apparemment de sa divinité radieuse et puissante.

Quleques instants lui restent, à être lui- même, beau, grand, doux, tendre pour les siens, pouvant parler en maître, pouvant lever les yeux en haut vers son Père; après quoi, il appartiendra à la justice divine. Il s'arrête donc, et ce dernier moment il le consacre à une prière pour ceux qu'il a tant aimés. Nulle prière ne paraît plus touchante, plus tragique à la fois, et plus déchirante, dans un semblable décor, au milieu de ce groupe serré anxieux, déjà épouvanté des Onze. En lui, debout, lui Jésus, levant les mains au ciel, sa grande silhouette blanche se dressant ainsi dans l'ombre de la nuit, et de ses lèvres — que va tout à l'heure baiser le traître — s'échappent, douces et frémissantes, les dernières dépréciations de son amour :


— « Mon Père, dit-il, voici donc mon heure, je vous prie pour eux: pour eux que vous m'avez donnés ...
Mon Père, gardez-les vous-même ! Quand j'étais avec eux, c'est moi qui les gardais, mais maintenant je m'en vais.
Je ne vous demande pas de les enlever du monde: non, mais gardez-les, sauvez-les.
Mon Père, je ne prie pas seulement pour eux, mais pour tous ceux qui croiront après eux, par eux.
Mon Père, je veux que tous ceux-ci soient avec moi. Mon Père, souvenez-vous qu'ils vous ont connu et qu'ils m'ont aimé.Mon Père, Père Juste, Père Saint, voici mon dernier souhait :
Aimez-les comme vous m'avez aimé, et que je demeure éternellement en eux. »
Jésus se tut. Il franchit alors le torrent de Cédron. Il entrait dans sa Passion.

Références:

(1) Joan, VI, 71.
(2) Lue, XVII, 34.
(3) Math., XII, 50. III.

IV LA TRISTESSE. - LE DÉGOUT. -L'ÉPOUVANTE

Le sentier qui monte au jardin de Gethsémani est taillé dans le rocher ; il passe d'abord devant le tombeau d'Absalon toujours encombré des pierres qu'on y jette par mépris pour le fils révolté et s'allonge ensuite entre deux murailles de roches sèches et effritées. Ce soir-là il était inondé des clartés de la lune ... et les ombres des murs, des cyprès et des oliviers s'étendaient très noires sur le sol blanchi. Jésus, après avoir traversé le torrent, avait pris les devants ... comme il le faisait quelquefois ... et s'avançait, seul, péniblement, frôlant presque les murailles sèches comme s'il éprouvait le besoin de s'appuyer. Derrière, le groupe apeuré des disciples le suivait, épiant ses mouvements incertains et sa démarche chancelante. Rien n'interrompait le lourd silence de cette montée déjà douloureuse et qu'un mot du Christ allait rendre lugubre. En effet, à un point de la route raboteuse, Jésus s'arrête : il semble oppressé et ne pouvoir plus avancer, il se retourne. Les apôtres sont consternés à la vue de sa pâleur effrayante ... tout son corps frissonne, sa voix tremble entre ses lèvres serrées et il laisse tomber ces mots désolants: Je suis triste .. , jusqu'au fond de l'âme ... et triste ... à en mourir.

Quel contraste! Tout à l'heure, quand il descendait les pentes de l'Ophel, il rassurait les siens et le courage sortait de lui, fort et vivifiant, pour aller relever l'âme fléchissante de ses disciples. Et maintenant: Je meurs ... de tristesse. Il n'y a qu'un instant, de l'autre côté du torrent, sa voix s'élevait ferme, vibrante, montant comme un dernier encens jusqu'au trône de son Père, priant sans doute, mais commandant à la fois: Pater volo . — mon Père, je veux. Et maintenant, non seulement il ne veut plus, mais il semble ne plus pouvoir prier seul puisqu'il dit à ses apôtres : — Arrêtez- vous là ... et priez ... et veillez ... avec moi. Il a peur de la solitude ... et il emmène les trois privilégiés, Pierre, Jacques et Jean, et il leur répète: — Priez avec moi, veillez avec moi. Encore une fois quel changement! Ce n'est plus le même.

Les apôtres ne comprennent rien. Ils ne l'avaient jamais connu aussi craintif, aussi flottant, aussi homme. Ils l'ont vu triste quelquefois jusqu'à pleurer ; ils l'ont vu irrité, sévère à certains moments, mais malgré tout, maître de lui- même, toujours. Maintenant le gouvernail semble lâché, Pâme flotte comme une épave à la merci deflots orageux et invisibles. C'est à ne pas y croire. — Lui, découragé, triste à en mourir, Lui, qui a peur et qui est amèrement dégoûté jusqu'à la nausée suprême! Et les trois, qui sont arrêtés sur une roche à fleur du sol, regardent le Maître qui s'en va à quelques pas plus loin ... il entre dans une grotte sombre, profonde ... ils tendent l'oreille, ils écoutent. Une voix lamentable sort de l'antre obscur : — Mon Père, sanglote-t-elle, si c'est possible, que ce calice douloureux et rempli ... passe loin de moi

Comment ? Que veut-il dire ? Ont-ils bien entendu ? — Qu'il passe, reprend la voix terrifiée et suppliante — loin — loin de moi! Quel calice ? Pourquoi le repousser ? Les apôtres se regardent — non, non,ce n'est plus le même, il est changé .Oui, il est changé ... le voilà en effet qui tombe à genoux, il ne se tient plus. —Mon Père, répète-t-il sans cesse — car il dit toujours la même chose et il ne paraîtdésirer que cette chose. — Mon Père, tout vous est possible; que ce calice passe loin de moi. Je ne puis pas le boire, qu'il passe...Et les apôtres, les trois qui l'ont vu glorieux et resplendissant comme la neige étincelante au Thabor, l'aperçoivent alors non plus à genoux, non plus les bras élevés, non plus la face droite et regardant en haut,étendu tout de son long, anéanti ... par terre ... « Quelle lamentable posture! » (Bossuet).


Est-ce bien lui en vérité ? Et les trois se souviennent, Pierre surtout. Quand un jour il l'avait pris à part pour lui dire tout bas, par amour : — Absit Domine (1), non, Seigneur, vous livré, flagellé, crucifié, Absit. Le maître l'avait alors repris ouvertement, jusqu'à lui dire : — Va-t-en, démon tenta teur la chair et le sang ne peuvent pas comprendre les choses de Dieu, toi-même tu ne les entend pas. .. Et la voilà cette chose de Dieu : un être étendu, sans mouvement, priant et stipplant, demandant grâce ... Les autres peuvent se souvenir aussi de ce qu'il disait en parlant re sa Passion: — Je souffre étrangement ... à la voir retardée ... c'est en bain où j'aspire à me plonger : Quomodo coarctor (2) .. .

Eh bien, la voilà, votre Passion, vous y êtes dans ce bain si désiré — le voici ce baptême de sang ... A quoi bon alors montrer tant d'ardeur avant, si l'on devait avoir si peu de courage au moment! Et toutes ces pensées abattent à tel point l'esprit des apôtres qu'ils s'affaissent eux aussi, anéantis, et tombent dans la torpeur . Combien de temps y restent-ils? Qui le sait? Tout à coup une voix les réveille, une main les touche: — Eh quoi? ... vous dormez ... toi, Pierre ... qui a promis de nie suivre ... tu ne peux veiller ... avec moi, près de moi ... une heure seulement!
Ils ouvrent les yeux — la figure qui les regarde est couverte d'une sueur étrange, les mains qui les touchent sont humides de sang ... est-ce un songe? Ils continuent à ne comprendre rien — ils balbutient, ils ne savent ce qu'ils répondent, ils retombent alourdis sur le sol. Et Jésus s'en va seul, découragé, sans appui humain, chancelant; et de nouveau le voilà par terre et gémissant son même refrain que lui dictent la tristesse, le dégoût et l'effroi...

R ÉFÉRENCES

(1) Matth., XVI, 22.
(2) Luc, XII, 50.

V  L'AGONIE

Il est diffiicile d'être courageux, seul et sans témoin. Le courage n'est souvent qu'une flamme qu'allume la présence de ceux qui nous regardent, et qui nous blâmeront, ou nous loueront. La force devant la mort est parfois une parade qui demande une scène et exige desspectateurs. L'homme que l'on conduit au supplice a un recul involontaire; il se domine souvent par crainte ... de la crainte: c'est une autrepeur. Mais nul n'échappe à ce combat au moins intérieur de la vie que va prendre la mort. Les mourants eux-mêmes n'en sont pas exempts: c'est l'agonie. Elle est d'ordinaire plus cruelle que la mort elle-même.

Celle-ci est la délivrance, le dernier coup : il n'y en aura plus après. L'agonie martèle l'âme, l'ébranle, la secoue. Elle attaque, donc elle prendra par tous les points : c'est la mort qui veut entrer. Le corps ruisselle de sueur dans cet âpre et suprême combat. C'est le dernier sursaut de l'instinct de vivre contre la peur de mourir. Quand, déjà mort pour ceux qui l'entourent, l'agonisant semble inerte et sans force, c'est que la vie se retire au fond de l'âme comme dans la dernière redoute; elle n'en veut pas sortir et de ce fond troublé comme de l'antre obscur de Gethsémani, il jaillit avec une force étrange une prière analogue à celle de Jésus « Que le calice, s'il est possible, passe loin de moi, mon Père! »

L'agonie, c'est donc avant tout la peur de la mort, la tristesse de quitter la vie, l'instinct qui s'accroche à ce débris qui s'appelle aujourd'hui le corps et qui demain sera le cadavre. Il est évident que la première agonie de Jésus a été celle-là. Pourquoi en vérité ne pas la compren­ dre tout d'abord ainsi ? Pourquoi, sous prétexte d'une dignité mal entendue, nous refuser à nous qui devons agoniser et mourir, cette dernière consolation de pouvoir nous dire, quand nous serons dans le suprême ténèbres de la fin: — J'ai peur, mais Jésus a eu peur avant moi. Je tremble, il a tremblé. Je ne voudrais pas mourir, lui aussi ne l'a pas voulu. Oh! qu'il te sera consolant alors, ma pauvre âme aux abois, de répéter dans les derniers balbutiements de tes lèvres pâles : Pater transeat a me calix iste. Père, que ce calice s'éloigne. Verumtanem, non sicut ego volo sed sicut tu. Cependant que ta volonté se fasse et non la mienne. Fiat. Amen.

Tout sera alors dans ces deux mots, dans le dernier surtout : Amen, ainsi soit-il, c'est la fin de tout, Dieu le veut ... Amen, ainsi soit-il! Gloire quand même à lui, au Père, au Fils, au Saint-Esprit ; je m'éteins, je suis consumé. Voici l'éternité! . Amen! Ainsi soit-il. Ainsi donc c'est bien cette peur de la fin quelle fin devait être la sienne! c'est bien cette épouvante du supplice qui a jeté à terre Jésus, le fils de l'homme, mon sang et ma chair ... Et cela me réconforte; c'est cette lutte entre la vie qui ne veut pas sortir et la mort qui veut entrer qui a couvert son corps de sueur, et la lutte a été si vive et si poignante que la sueur qui coulait était du sang. Et cela me fortifiera dans les terribles et dernières sueurs de mon agonie.

Cette première cause admise, j'admets ensuite toutes les autres, à l'agonie de mon maître aimée ... C'est d'abord : L'horreur de la justice de Dieu qui va fondre sur lui; il en est la victime promise, attendue, conservée, choyée presque, pour cette heure. Il a eu la sublime imprudence de s'en­ gager pour cette heure pour tous les pécheurs; le mot a été dit — tous -- le contrat est signé, il ne peut s'y dérober. Or voici l'échéance, la terrible échéance; il faut payer puisqu'il s'est porté caution. Nous ne voulons pas y croire, mais elle viendra pour nous, comme elle est venue pour lui, cette dernière échéance. Ce devrait être une pensée en nous ha­ bituelle, si nous connaissions l'abîme de nos chutes, de nous demander à chaque souffrance dont nous sommes témoins: — Et pour moi, quelle douleur sera réservée? ...

Surtout si la souffance est sur un innocent ... Et moi, quand viendra le terrible moment de l'échéance? ... Où prendrai-je pour solder mes dettes ... O mon Dieu! ... ce poids de votre justice divine m'écrase à mon tour : mais je suis heureux que mon jésus ait redouté cette Justice, jusqu'à en mourir de peur. Mais je suis rassuré de le voir étendu par terre, broyé déjà par cette Justice, dont j'entends la voix redoutable convoquant toutes les créatures comme ses exécuteurs de hautes- oeuvres: Venez, ac coursz, prenons - nous y savamment pour l'opprimer . Oui, je suis heureux de cette peur qui le renverse, et de cette épouvante de la Justice qui le foule, comme la grappe au pressoir. Car enfin, ce que cette Justice écrase ainsi, ce sont mes péchés, ils y sont tous, je les vois sur son pauvre corps, ô honte! ... Pas un ne manque, ô bonheur! ... Mon jésus les a donc expiés, je n'aurai plus qu'à me pencher sur lui, à prendre le sang de mon maître, à m'en couvrir par l'a­ veu et le repentir, et je pourrai ensuite, com­ me le poète, défier la justice du Père en lui criant:

"Mais dessus quel endroit tomberait ton tonerre, Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ" (1) ?

Une autre cause non moins lourde de l'agonie du Maître, c'est la honte qu'il éprouve de se voir chargé de toutes les iniquités du genre humain. Représentons-nous une âme, la nôtre, arrivée au tribunal de Dieu. Quel silence ... et quel effroi! De toutes parts, des coins les plus reculés de notre passé les moindres actions accourent: chacune veut avoir sa place, celle que lui a donnée dans notre vie notre volonté. Il faut répondre de toutes: les péchés les plus secrets et les plus oubliés reparaissent comme s'ils étaient fait d'hier. Tous les témoignagles s'accordent à nous accuser : ceux de notre mémoire, ceux de notre sensibilité, ceux de notre chair coupable et violentée, ceux de notre orgueil caressé et dominateur. Dieu se tait: il ne fait qu'écouter. Nous nous taisons aussi; nous sommes accablés! Telle est la première attitude de Jésus au jardin. Tout d'abord il est comme étonné: il entend une clameur violente s'élever contre lui : il écoute, il se tait, Hélas! il n'a pas à répondre de son âme seulement: il répond de toutes.

Ce n'est pas une vie la sienne qu se déroule à ses yeux devant la face immuable de Dieu son Père ... c'est la vie de tout le genre humain. Autant d'hommes, autant de témoins; autant de témoins, autant de consciences qui s'ouvrent et s'étalent; au­ tant de voix qui sortent des entrailles de tous les hommes! Déjà, pour un seul être, c'est un concours écrasant que cette accumulation de témoignages sortant de sa conscience: que dire alors d'un homme qui se trouverait le confluent de tout le genre humain, ayant à répondre de tout et pour tous? ... « Un homme à la chute de plusieurs torrents, s'écrie Bossuet ... ils le poussent, ils le renversent, ils l'accablent: le voilà prosterné et abattu, gémissant sous ce poids honteux, n'osant seulement regarder le ciel, tant sa tête est chargée et appesantie par la multitude de ses crimes, c'est-à-dire les nôtres, qui sont véritablement devenus les siens ( 2 ) . »

Il en arrive en effet de toutes parts: les corruptions de Sodome sur la pureté divine; les exactions de Tyr et de Sidon et les cruautés des barbares sur le doux Agneau qui tend la gorge au couteau. Rome, Athènes, Ninive et Babylone, tou­ tes les civilisations antiques, élégantes et pourries, voilà pour avant; et après lui, toute la lourde procession des crimes des chrétiens, les lâchetés, les trahisons, les in­fidélités, les rechutes, les blasphèmes. Un océan de turpitudes, appelé par Dieu comme par un coup de sifflet, de tous les bouts du monde, in illa die sibilabit Dominus ... (3), et venant fondre sur ce pauvre être déjà à terre et presque à moitié mort.

Certes, voilà bien de quoi faire éclater toutes les veines d'un corps et écraser toutes les veines d'un corps et écraser toutes les fibres d'un coeur. Quel poids y ajouter ? Un autre ncore. La vue claire, nette, précise, trop précise, que cette agonie, ces souffrances et cette mort, ne serviront pas à tous; que même il n'y aura en somme qu'un petit nom­ bre qui voudra en profiter. Il y a là une souffrance raffinée; travailler en pure perte, descendre aussi bas dans la honte et dans le sang, et n'en retirer qu'un si mince profit! Si encore le monde entier s'assurait par là de son salut, mais si peu! Ce petit nombre des élus: mystère redoutable! et parmi ces élus il y en aura tant qui ne devront leur bonheur éternel qu'à un excès de commisération et d'indulgence.

A quoi bon alors? Quce utilitas in sanguine meo (4)? Pourquoi cette profusion inutile de sang? ...

Ainsi, tout concourt à décourager le Messie. La peur naturelle de la mort, l'effroi des supplices, l'inutilité de cet effort sublime pour le salut du grand nombre. L'impuissance à payer les dettes du genre humain, autrement que par tout son sang. Le poids de la honte qui l'écrase aux yeux du ciel entier, tout, jusqu'à l'abandon des apôtres, la désaffection qui s'opère en eux, car Jésus connaît le fond de leur pensée, et il voit leur étonnement, leur scandale, presque leur mépris pour sa faiblesse apparente et son effroi naturel. Et puis, par dessus tout, la colère de son Père qui va l'écraser justement ... Car il ne peut pas dire que ces supplices sont exagérés ou injustes: non, il les fallait. Les martyrs étaient soutenus par le té­ moignage de leur innocence; Jésus est accablé par sa propre conscience qu'il a chargée amoureusement de tous nos forfaits. En vérité, il ne peut rien s'ajouter à cette mer profonde aux flots lourds et orageux qui viennent battre de tous côtés, et qui le couvre de l'écume de toutes les humiliations.

Références

(1) Des Barreaux. Sonnet.
(2) Bossuet, 1er Sermon sur la Passion , ler point.
(3) Isaïe, VII, 18. V.

(4) Ps. XXXIX, 10.

VI   L'ANGE

Hélas! Jésus ne fait qu'entrer dans cette mer douloureuse de la Passion et il doit y avoir comme un fatal progrès en ses humiliations. Son ineffable découragement aurait manqué d'une souffrance de choix et tout intime, s'il n'avait pas dû aller mendier du secours ... et s'il n'en avait pas reçu du dehors. Lui, le Fort, le Grand, le Maître, il va d'abord chercher un appui sur ses apôtres. Un roseau! ... qui veut s'appuyer sur d'autres! Dans ce jardin où passe le vent terrible de la Justice supérieure, tout est déjà couc hé à terre ... le Maître ... et les disciples.

Le Maître qui tend la main pour qu'on le relève et les disciples qui sont anéantis, sans volonté, sans pitié apparente que pour eux seuls! Le malheur rend égoïste. Lui qui reprenait jadis leur timidité et leur épouvante sur les flots agités de Tibériade, il est bien obligé de venir à son tour se blottir près d'eux, et de leur dire par toute son attitude, son visage blême et sa parole tremblante, ce mot qui fait écrouler tout homme à ses yeux et aux yeux des autres: J'ai peur! Cette vue était terrible pour la foi des apôtres qui dut chanceler, et à tout le moins s'engourdir ... comme leurs paupières et balbutier comme leurs lèvres!

C'est déjà le commencement de la fuite ... de l'abandon de ceux sur qui on avait droit de compter et qui nous laissent parce que notre présence ne les honore plus et que notre amitié leur est dangereuse. Ce trait douloureux comme tous ceux qui lui devaient être le plus sensibles avait été noté d'avance par les prophètes. « J'ai cherché autour de moi quelqu'un pour m'aider ... et je n'ai pas trouvé. » « Je suis oublié comme un mort, excepté par mes ennemis qui veillent, eux, et s'a­vancent pour me prendre, et je suis pour mes proches comme une chose gênante, humiliante. . . et qu'on repousse » (1). « Peu s'en faut qu'on ne me reprenne de ma fai­ blesse et de ma misère ... » (2), comme si j'en étais coupable !

Tant il est vrai qu'il n'est pas permis aux êtres supérieurs de devenir hommes ... sous peine de perdre tout crédit chez les autres hommes. La vraie humilité n'est comprise que de Dieu. Quand Jésus vit que cet appui humain lui était refusé ... il voulut se jeter désespérément du côté du ciel. Voici déjà plus d'une heure qu'il frappe à la porte du coeur de Dieu par ce mot qu'il avait toujours connu vainqueur de toutes les résistances: Mon Père, mon Père, tout vous est possible, si cela est possible ... Mon Père ... Abba Pater! Quelle douce humilité dans ce mot déjà si doux! Et le Père reste sourd; le fils continue à trembler, à agoniser. Et après les larmes, c'est son sang qui coule, et rien ne vient d'en haut. Nous avons des heures semblables, et c'est pour les consoler que Jésus a voulu en sentir le poids. Depuis cette agonie, que la terre nous repousse, et que Dieu nous semble rejeter, nous avons un recours. Nous pouvons nous réfugier dans la souffrance cruelle de l'abandon du Christ, et lui dire avec la certitude de trouver un écho: Vous du moins, vous pouvez, vous devez me comprendre. Non habenjus Pontificem qui non possit compati (3). Sans doute, Dieu avait toujours eu pitié des hommes, comme de son meilleur ouvrage; c'était une haute pitié. Depuis Jésus- Christ ... il a fallu trouver un nouveau mot pour désigner la pitié qui s'abaisse à toutesles plaies, parce qu'elle les à éprouvées: c'est la compassion. Et nous avons maintenant un Dieu qui ... compatit.

Pendant que ce divin Sauveur laisse ainsi entrer dans son coeur ce glaive dou­ loureux qui lui permettra désormais d'être compatissant, le ciel paraît s'entr'ouvrir. Un rayon glisse dans la nuit, et vient tomber sur ce corps qui souffre, et cette âme qui agonise. Le Père a entendu: Le Fils relève la tête, pour voir quelque chose de la face auguste du Père, il prête l'oreille pour entendre sa parole consolante. Il ne voit qu'un ange. L'Évangile ne nous a rien conservé de plus. La piété et la mystique se sont ingéniées à chercher quel était cet ange: Michel ou Gabriel? il ne fallait rien moins que le plus élevé des esprits célestes. Restons dans la simplicité du texte: Apparuit illi Angelus il descendit un ange ... cela suffit. Dieu ne parle pas le Père se tait. Le temps est passé où la voix disait d'en haut, douce comme la colombe du baptême, forte comme l'éclat du tonnerre au Thabor et dans le Temple: Celui-ci est mon fils bien- aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances. A cette heure, il n'y a plus de fils, il n'y a plus de Dieu apparemment ... il y a le pécheur ... il y a le pécheur universel ... Je lui envoie pourtant mon ange parce que je l'ai promis même au pécheur ... mais je ne lui envoie que cela ...

Apparuit i11 Angelus. C'est donc un ange ... un ange dont nous ne connaissons pas le nom ... un inconnu. Et que fait-il? Un mot l'apprend: Confortans Il fortifie il vient pour relever, pour donner du courage. Et Jésus écoute ... baissant la tête, les mains jointes ... humilié de ce secours d'en haut qui vient d'un être si inférieur ... mais reconnaissant, car il en avait besoin. Ne cherchons pas à pénétrer indiscrètement les raisons que l'ange a dû lui donner de paraître plus courageux ... c'est à genoux qu'il faut goûter cette humiliation si consolante. Il suffit que nous sachions que Jésus, lui, a reçu du réconfort de l'ange .. , et que nous aurons, nous, sans aucun doute, à l'imiter encore sur ce point.

En effet, quelle que soit sa force native ou acquise, il vient toujours une heure, quand ce ne serait que la dernière, où l'homme a besoin d'ère fortifié. Or, assez souvent, Dieu permet que le secours nécessaire nous vienne d'un être inconnu ... et même inférieur, afin que d'une part nous sentions davantage notre faiblesse et que de l'autre nous remontions mieux à la source de tout bienfait qui est Lui seul. Omne donum perfectum desurswm est (4). Nous avons beau arranger notre vie et notre mort, il y aura place à la surprise promise par Jésus-Christ. Comme le Sauveur agonisant ... nous chercherons peut-être autour de nous nos proches et nos amis. La surprise ne leur aura pas permis d'être là; ou la bienséance les éloignera ... et alors nos yeux se fermeront sur des visages qu'ils n'auront pas connus.

Comme Jésus encore nous checherons un appui ... dans cette suprême détresse. Nous ne trouverons peut-être que la main d'un étranger ... et le secours ordinaire d'un prêtre de rencontre, hâtivement demandé: nous avions pourtant souhaité et préparé mieux. Baissons la tête, joignons les mains, ac­ ceptons l'ange consolateur quel qu'il soit, laissons-nous fortifier par cette parole in­ connue: baisons ce trait de ressemblance avec notre divin Maître, et comme lui redressons-nous, courageux, pour aller où Dieu veut.

Références

(1)  Ps. XXX, 12, 13.
(2)   Eccl., XIII, 25, 27.
(3) Hébr., IV, 15.
(4) etc., I, 17.

VII. - LE BAISER ET L'ABANDON

C'est ce que fait Jésus: non seulement il reçoit humblement les avis fortifiants de l'ange, mais il les met tout de suite en oeuvre. Il se lève des bruits de pas se font entendre des cliquetis d'armes, des murmures étouffés. Des lueurs rougeâtres et indécises de flambeaux qui marchent, trou­ blent l'ombre et le silence oppressant de ces lieux. Le Maître s'approche des siens qui sont à peine éveillés de leur lourd sommeil « Vous pouvez dormir maintenant, si vous le voulez », leur dit-il, tristement; puis tout d'un coup, avec une décision et Une énergie qui contrastent avec sa faiblesse et ses angoisses de tout à l'heure : «Allons , ajoute-t-il, debout, c'est le moment. Voici qu'on vient saisir le Fils de l'homme, celui qui me trahit est tout près. » Le jardin et la route qui le traversait sont subitement envahis.

Un homme se détacha un peti en avant du groupe de soldats et de valets. C'était Judas. Quel était son état d'esprit? Quelles étaient ses impressions? Le cynisme? L'hypocrisie? La crainte? Voulut-il, comme le disent de pieux commentateurs, avoir l'air aux yeux des apôtres de venir prévenir le Maître du danger qui l'environnait et sembler lui glisser, sous le couvert d'un baiser hâtif, un avis salutaire? ... Pensait-il que Jésus s'en tirerait à bon compte, comme autrefois? On peut en douter, car il paraît au contraire avoir pré­ vu les ruses et les habiletés du faiseur de miracles. Il a recommandé de garder, de serrer de près le prisonnier : Tenete euni, et ducite sauté. En proie à la passion, ayant déjà vendu son Maître, sentant d'ailleurs que toute fuite était impssible, tout délai inutile, il est plus probable qu'il avait pris nettement son parti d'être jugé par les apôtres pour ce qu'il était. C'est donc rapidement, j'allais dire crânement, qu'il s'avance : « Maître, je vous salue. » Et il embrassa Jésus.


Jésus, lui, a deux mots; le premier est encore une délicatesse de son amour : -­ Mon ami, dit-il simplement, que venez-vous faire ici? Que voulez-vous? Pourquoi êtes-vous venu? Puis il ajoute aussitôt, avec ce ton poignant de l'ami profondément blessé: Hé quoi, Judas, toi .. , tu me livres, par un baiser! ... Car le Maître qui voit le fond des coeurs et pour qui le passé est comme le présent, le Maître a entendu sur la route les paroles échangées entre Judas et les soldats. Ceux-ci ne connaissent pas Jésus. Comment est-il? sa taille, son visage? Ce sera la nuit ses disciples sont nombreux; — on dit qu'il y en a un qui lui ressemble, c'était Jacques
( 1 ) . Quel signe pour les distinguer ? Quelle est la couleur de son vêtement? udas les rassure d'un mot : Rien de plus aisé. Je m'avancerai, celui que j'embrasserai, ce sera lui. Empoignez-le ... et gardez-le étroitement.

Judas! un baiser ! voilà donc le signal etle signalement.

L'ingratitude et la trahison étonnent, bouleversent notre âme, nous avons peine à y croire ... Est-il. possible? Lui? ... que j'avais distingué, appelé! Lui qui partageait ma vie, mes secrets; lui à qui je réservais la plus haute dignité du monde: Apôtre, fondement de l'eglise! Ah! si ç'avait été un de mes ennemis, à tout le moins un indifférent ; mais toi, Judas, mon ami, ad qu'il venisti? Pourquoi es-tu venu? Tout pécheur est un ingrat. Mais il y a des degrés dans le pécheur, parce qu'il y en avait parmi les amis. La gravité du péché se mesure sans doute sur la matière et l'intention, mais aussi sur les grâces de choix et les infinies délicatesses d'un amour déjà tant de fois trahi et vendu. Tous les crimes doivent être représentés au drame de la Passion du Christ. Chacun v doit jouer son rôle.

Quand, à la lueur des torches, au milieu du jardin, entouré de la valetaille et des soldats, Jésus sentit s'abattre sur lui les lèvres de Judas, il accepta le baiser, parce qu'il sentit dans cet embrassement toutes les trahisons secrètes ou publiques de ceux qu'il devait le plus aimer ... dans la-suite des âges, ses prêtres et ses religieux.

Judas était l'un et l'autre. La trame in­ time de la Passion est d'ailleurs le délaissement, la désaffection, la trahison qui après avoir saisi Jésus l'enveloppent peu à peu. Sur cette trame douloureuse dessineront en traits de sang toutes les souffrances physiques du Sauveur, toutes ses autres humiliations: mais il n'y en a pas eu de plus grande que celle de se voir ainsi rejeté, lui qui avait tant aimé, lui qui n'avait qu'aimé. Il le fallait, comme expiation, puisque rien ne blesse plus le cœur de Dieu que de voir sa créature l'abandonner. Comment expliquer autrement la défaillance complète et subite des apôtres, que par cette sévère intention de la Justice divine?

Car, à peine Jésus eut-il été saisi et lié, que tous, sans exception d'abord, tous le lâchent et s'enfuient, relicto eo omnes fugerunt. C'est une déroute, personne ne reste. Jésus l'avait prévue, cette désaffection; il l'avait redoutée, à tel point qu'il en prévenait ses apôtres: c'est la grande tentation qui les menace. Quand il les avertit de prier, de veiller, afin de ne point succomber à la tentation qui approche, c'est de cela qu'il parle. Grande en effet était cette tentation. Toute la foi des apôtres, laborieusement développée dans leur coeur depuis trois ans, est maintenant en jeu.

L'épreuve de cette foi consistera précisément en cette prise odieuse de Jésus, au milieu de la nuit, et de Jésus ne laissant faire, perdant apparemment toute sa puissance. N'est-ce pas encore l'épreuve quotidienne de notre foi, surtout dans ces temps de prévarication générale des hommes, et de profond silence de Dieu? Certes, cela était dur à croire, que sous cet être garotté, frappé, baisé et trahi par l'un des siens, il y avait un Dieu, le seul Dieu, le grand Dieu! Et semblablement, il est dur encore aux justes oppressés de voir l'insuccès couronner leur patience, et le suc­ cès, l'audace des pécheurs.

Jésus avait, pour préparer les siens, commencé par leur montrer sa faiblesse, sa crainte, ses angoisses flottantes, son sang coulant sous les coups de la peur ; et encore n'avait-il voulu montrer cet horrible spectacle qu'aux trois bien-aimés. Hélas! la tentation était déjà trop forte, même pour eux. Peu d'âmes acceptent Jésus humilié, peu le goûtent lié et l'adorent crucifié. Veillez donc, priez donc, répétait le Maître, afin de ne pas succomber à la vue scandalisante de ma misère et de mon apparente impuissante. Et les apôtres, loin de veiller et de prier, dormaient. Ainsi leur fuite se préparait; ainsi, après avoir esquissé un vague mouvement de résistance, ont-ils tout abandonné.

Et les voilà maintenant qui courent éperdus à travers les tombeaux de la vallée de Josaphat. La peur les talonne, et le doute les déchire: oui, le doute, car de ce doute ils font une excuse à leur fuite. Après tout, qui le sait? Les pontifes et les anciens peut-être auraient raison: un être qui s'est laissé saisir de la sorte et emmener comme un voleur, pour lequel, dans le moment opportun, Dieu est silencieux (2) ... Se seraient-ils trompés? Et ils ne trouvent pas de cavernes assez profondes pour se cacher, et ils se réfugient dans des tombeaux. Ils pouvaient bien y ensevelir leur foi et leur amour.

Comment ne pas avoir, nous, ce doute cruel à leur endroit, quand on pense qu'à part un seul qui monta au Calvaire, le plus jeune, il n'y eut personne qui osât se montrer dans les rues le lendemain, et que ceux qui devaient plus tard annoncer ce grand excès de l'amour de Jésus en croix, ceux-là, dis-je, n'en ont rien vu, sinon le nuage épais et accusateur des ténèbres qui couvrirent le inonde entier pendant les trois heures que le Christ mit à mourir sur le Golgotha! Voilà le résultat de trois ans d'amour, d'enseignements, de vie intime et familière: trois ans de coeur à coeur et de doux entretiens ! Relicto eo ornnes fugerunt. L'ayant abandonné là, tous s'enfuirent. Pourquoi nous étonner ? Ne fallait-il pas que nos abandons fussent représentés?

Qui de nous n'a éprouvé parfois, souvent peut-être, ces désarrois de la conscience, ces déroutes de la volonté? Les protestations ne nous ont pas manqué aux heures de la ferveur, et tels étaient alors nos sentiments, le feu ardent de notre amour, que rien ne paraissait devoir nous séparer du Maître tant aimé: « Seigneur, répétions-nous fréquemment, ne permettez pas que je sois jamais arraché de vos bras par le péché. » Et cette note émue de notre humilité semblait devoir être à jamais victorieuse.

Or, voici que tout à coup notre âme, comme le jardin, est envahie: les passions déchaînées sont là, armées, enveloppantes: il y a des liens, des chaînes, des dards qui percent, des lames qui tuent ... « Qui cherchez- vous? — Jésus, ce même Jésus qui est là dans ton coeur. Pierre, Jacques, Jean, André, les chéris et les privilégiés, défendez votre Maître. Ames élues, à qui Dieu a fait tant de caresses, qu'il a promenées de Thabors en Thabors, âmes de prêtres, âmes religieuses, voici le moment, défendez votre Jésus. Et c'est une déroute, la volonté s'enfuit éperdue, elle ne tient plus à Dieu, et après une première faute, en voici qui s'accumulent: cette âme descend aussi bas qu'elle était montée haut. Comme pour les apôtres, c'est la fuite à travers les tombeaux; la déroute est complète, jusqu'à ce que parmi ces mêmes pierres funèbres où elle allait s'ensevelir, elle rencontre encore, car il est partout, ce même Jésus qu'elle a trahi et qui lui tendra les bras pour la reprendre et l'aimer à nouveau.

O fons amoris perpetui, quid dicam de te? O fontaine d'amour inépuisable, que dirai-je de vous (3 ? A l'emplacement où Judas baisa Jésus et où commença la déroute des apôtres, le chemin passe poudreux, indifférent; il monte en sillonnant par la montagne: il n'y a plus que quelques oliviers espacés le long de la route, le décor reste quand même impressionnant et désolé. A droite, entre deux murailles, un sentier aboutit à une impasse: au mur du fond, une pierre est encastrée, où sont gravées, à demi effacées par le temps, deux têtes que rapproche un baiser, Voilà tout ce qui indique la trace de la honteuse et douloureuse trahison. On aimerait à voir s'élever là un sanctuaire d'expiation. Il est vrai que ce baiser a traversé les siècles, qu'il se donne encore tous les jours et que Jésus répète à chaque fois, non sans une moindre douleur : « Eh quoi, toi que j'aimais ... un baiser ! »

C'est donc à chacun de nous à porter avec lui , son expiation, en baisant quelquefois amoureusement, et dans le secret, les pieds de son crucifix, pour réparer l'autre baiser qu'il a peut-être donné à la face et en plein jour.

Références:

(1) D'après une tradition attestée par une lettre de saint Ignace, martyr, Jacques le Mineur avait une grande ressemblance avec Jésus. — Jacques était le cousin germain du Christ par sa mère, soeur de la sainte Vier­ ge. Il était à ce titre un de ceux que l'on appelait les Frères du Seigneur.
(2) Ps. IX, 21
(3) Imit., 11v. III, 10. VII.

VIII    PIERRE

Deux sentiments surtout doivent se former en nous, à mesure que sous nos yeux se développe la douloureuse Passion. L'humilité d'abord: si on traite ainsi le bois vert, que fera-t-on du bois sec? Cette comparaison ne devrait pas nous quitter. La confiance ensuite: mes péchés sont déjà lavés ; la plus lourde partie de l'expiation est faite, je n'ai qu'à m'appliquer le prix du sang; je sais où et comment. Enfin, il faut ajouter cette pensée de consolation amère sans doute, mais réelle; comme j'ai occupé l'attention de Jésus pendant ses souffrances! Que j'ai dû être présent à son agonie du coeur, à ses tortures du corps ! Et alors, par une conséquence naturelle, nous ajouterons: Comme il doit, lui, être maintenant présent à toutes mes douleurs. En effet, il n'est désormais aucune souffrance de notre vie, que nous ne puissions venir tremper dans l'océan de la Passion. Le flot de nos douleurs y rencontrera un flot semblable : le sang touchera le sang! fasciculus myrrhce inter ubera mea commo­ rabitur (1). Le souvenir de la Passion est sur mon sein, comme un bouquet âpre et sauvage: je n'ai qu'à me pencher pour en respirer l'éternelle odeur. Penchons-nous souvent, l'occasion ne saurait nous manquer.

C'est de tous ces sentiments, diversement et fréquemment mêlés, que naîtra l'amour. Tandis que Jésus s'en va abandonné et désolé, il convient que cet amour l'accompagne, fidèle et compatissant. Car il s'en va, cette fois tout est bien fini, les deux groupes s'éloignent de plus en plus l'un de l'autre: les soldats avec Jésus, garrotté, remontent les pentes de l'Ophel, et les apôtres s'enfoncent dans la vallée, du côté de Siloê et des sombres gorges de la Géhenne. Quelle solitude cruelle pour le Sauveur, dans le cortège compact et grossier qui l'entoure, quel silence dans son coeur, au milieu du tumulte des gardes! ... Il n'a plus un ami. C'est la solitude douloureuse du coeur.

Nous l'éprouvons quelquefois pendant la vie, souvent dans la vieillesse. Il en est une autre pourtant qui nous épouvantera davantage, c'est de nous trouver seul devant Dieu seul, à notre arrivée dans l'inconnu de l'au-delà Où me réfugier? Qui appeler? Quel ami ? Quel secours? Tout est évanoui, tout s'est écoulé, tout est passé; ô mon âme, fais-toi un ami de ton juge, il en est temps encore, après ce serait trop tard. Cependant, Pierre, qui a fui comme les autres, est pris de remords. Il revient sur ses pas, il n'a pas oublié ses protestations solennelles et ses multiples serments: « Quand bien même tous vous abandonneraient, moi, je ne vous quitterai pas. » Pressé par cet aiguillon, il retourne en arrière. Le cortège est déjà loin, il le suit à pas prudents, se dissimulant, tantôt avançant et tantôt reculant. Il veut voir comment tout cela finira.

C'est un mélange de curiosité et de respect humain qui l'a fait revenir. Il y a de l'amour sans doute, mais il n'est déjà plus à la première place. Or, l'amour qui ne do­ mine pas est bientôt dominé. Chez Pierre, c'est une flamme qui déjà s'affaiblit : le souffle d'une bouche de femme l'éteindra tout à fait. Voilà souvent de quoi se cornposent nos fidélités: la mêche qui fume encore! Dieu veut bien s'en contenter, pourvu que nous le laissions la rallumer ; mais nous lui disputons encore cette étincelle mourante. Cette lamentable histoire de Pierre est bien simple. La chute est au bout de la pente, comme fatale, inévitable. C'est l'histoire de toutes les occasions où notre présomption nous engage.

Pierre est arrivé avec un autre disciple jusqu'à la porte. Cet autre fait signe à la portière, qu'il connaissait, de le faire entrer ; il entre. Est-ce donc un de ses disciples? demande curieusement la femme. La question était naturelle. Pierre répond hâtivement, afin d'écarter dès l'abord tout soupçon:— Non, non. Et il passe. Il a dit ce mot sans y prêter grande attention ; d'ailleurs, à ses yeux, cela n'a pas de conséquence: une portière! ... Préoccupé de son but, il se mêle aux soldats; l'autre disciple, connu du grand prêtre, est entré plus avant dans la salle. Dans l'atrium où se sont groupés les soldats, on cause autour du feu. On raconte ce qui se passe et les péripéties de la prise de Jésus. Il y en a qui vont et qui viennent.

Pierre se chauffe, indifférent, écoutant, ne disant mot. Tous les soldats se connaissent entre eux: ils aperçoivent un étranger. — Est-ce que ce serait un de ses disciples? disent-ils; puis, directement à Pierre: — Tu es un de ses disciples?— O homo, non sum. O homme, je n'en suis pas. La conversation reprend sur ce deuxième mensonge. Pierre n'y a vu sans doute qu'un expédient pour atteindre son but: il rie s'aperçoit pas qu'il descend. .Une heure s'écoule. Cependant, on vient de souffleter Jésus; Pierre entend tout, il est au courant, les quolibets se corsent après cet outrage, on rit bruyamment du soufflet donné et reçu. La portière affairée vient, toujours curieuse, rôder autour du feu, attirée sans doute par ces éclats de voix. Elle reconnaît Pierre. — Eh! dit-elle, en voilà un qui était de ses disciples. Elle pourrait ajouter : On m'a priée de le faire entrer. — Tu étais bien avec Jésus de Nazareth? demande-t-elle directement à Pierre. — Non, femme, en vérité tu ne sais pas ce que tu dis; moi, son ciiscipie! je ne vois pas ce que tu veux dire.

C'en était déjà trop vraiment. Pierre, qui ment de plus en plus effrontément, sent qu'il ne pourra soutenir longtemps ce rôle. Il se retire, c'était sagesse, et se dirige vers la porte comme pour sortir. Le coq commençait à chanter : il pouvait être deux heures du matin. La femme aperçut le mouvement de l'apôtre: elle devine, elle perce sa faiblesse. — Si fait, dit-elle aux soldats, il en était. Les soldats hèlent alors Pierre. — Eh oui! tu en es, n'es-tu pas Galiléen? Il n'y a qu'à t'entendre parler pour reconnaître ton accent. Et d'ailleurs, ajoute victorieusement un autre, je t'ai vu clans le jardin, moi. Devant cette double preuve accablante, Pierre ne peut continuer son système de négation. Revenir en arrière, avouer qu'il a menti, il ne peut pas non plus. Alors il s'irrite, il commence à lancer quelques imprécations qui ne sont que l'explosion de sa colère, puis des imprécations il passe aux blasphèmes, et finit par ces mots: — Je ne connais pas seulement cet homme dont vous me parlez! — Oh! Pierre!

Pour la seconde fois le coq chanta. A ce moment, Jésus sortait de la salle pour aller achever douloureusement sa nuit au milieu de la valetaille et des soudards. Il passait dans un coin de la cour; il se retour.; na vers Pierre et le regarda. L'âme de l'apôtre fut bouleversée: il sort, il pleure, il ne cessera plus de pleurer. Ainsi, un mot de Jésus n'a pu percer le coeur de judas. — Mon ami, que venez-vous faire ici? — Mais un regard de Jésus fait fondre le cœur de Pierre. C'est la seule consolation bien amère du Maître au sein de cette nuit douloureuse, et qu'elle est chèrement achetée!

Arrêtons-nous un instant. Contemplons Pierre s'enfuyant dans la nuit, ne sachant où il va, l'âme fondue, coulant par ses yeux; les sanglots étreignant sa gorge, et répétant machinalement, — car c'est le cri fatal de tout remords qui retourne incessamment le trait qui a blessé à mort: Je ne connais pas seulement cet homme dont vous parlez! ... Et contemplons aussi Jésus dans la salle basse, couvert de la guenille qu'on lui a jetée au visage, les yeux clos, pleins de larmes, répétant lui aussi car c'est le cri suprême de la douleur penchée sur ses blessures : Je ne connais pas seulement cet homme dont vous parlez. Voilà de quoi les occuper l'un et l'autre: Pierre tout le reste de sa vie, jésus jusqu'à sa mort.

Pourquoi Pierre est-il tombé? Est-ce parce qu'il s'est simplement exposé à l'occasion? Non, il se devait à lui-même, il devait .à Jésus-Christ d'aller s'exposer. Il est des périls que nous devons affronter sous peine de lâcheté. Est-ce qu'il n'aimait pas Jésus-Christ? Ardemment. Les paroles ne lui manquèrent jamais pour dire son amour. Pourquoi donc les actes n'ont-ils pas suivi les paroles? L'amour de Pierre pour Dieu n'allait pas jusqu'au mépris de lui-même, parce qu'il ne se connaissait pas assez. S'il avait su ce dont il était capable, jamais il ne serait entré dans l'atrium. Nous nous croyons toujours meilleurs et plus forts que nous ne sommes : alors nous nous excusons hypocritement et nous nous exposons témérairement. Rarement le pécheur pèche par malice absolue : la preuve est qu'il s'excuse toujours à ses propres yeux et souvent aux yeux des autres.

Il y a des raisons, des circonstances atténuantes. Pierre a son but à poursuivre: il veut voir le dénouement, qui pourrait l'en blâmer? mais il oublie qu'il est faible, qu'il a eu peur tout à l'heure comme les autres. Sans doute il est revenu, et cela l'encourage à ses propres veux; il est revenu seul et cela le fait déjà peut-être se préférer secrètement aux autres, il s'ignore. Il sait bien qu'il est au milieu des ennemis de Jésus : il faudra ruser, biaiser, oui; de là à mentir il n'y a qu'un pas, peut-être; mais à trahir et à renier, jamais. Il le fait pourtant comme par un secret enchantement du mal qui le fascine, le saisit et l'entraîne, Pouvait-il supposer qu'il y avait endormis dans son coeur, à côté de tant de paroles d'amour, de si horribles blasphèmes et une négation si honteuse?

Pierre ignorait son fond. Pierre aussi se croyait plus fort et c'est pourquoi il s'exposa témérairement. Tout pécheur qui se met en face d'une tentation agit de même. Je suis libre, je sais la limite de mon devoir, je peux tirer les rênes à moi quand je voudrai, et à temps. Je ne boirai qu'une goutte du calice enchanteur ... Malheureux qui ne sait ou qui a oublié qu'on ne met pas impunément les lèvres à la coupe, et que la goutte qui enivre est bien près de celle qui désaltère. Il y a dans le mal entrevu, il y a dans les sens caressés des appels impérieux auxquels il devient aussi malaisé de résister qu'à ceux éveillés en nous par la soif et la faim. Rester sur le seuil d'une tentation, c'est déjà y entrer. Y entrer, c'est succomber. Veillez, priez, afin de ne pas entrer dans la tentation, dit le Maître. C'est donc la porte qu'il faut surveiller. Mon Père, ne nous laissez pas entrer dans la tentation, éloignez-nous même de ce seuil troublant et perfide: c'est le dernier cri de l'oraison du Seigneur.

Ainsi le pécheur s'excuse, ainsi il s'ignore. Hélas! telle est notre ignorance de nous-mêmes que non seulement l'homme s'excuse pour faire le mal, mais qu'il s'excuse encore après l'avoir fait. Sa conscience l'accuse, il reconnaît la faute, mais il dispute encore. Il dit qu'il n'a pas pu résister et ces rênes qu'il devait tirer à temps? qu'il avait bien commencé à lutter mais qu'il a été engagé dans des pentes fatales; que d'aileurs le combat s'est opiniâtré, et que contre sa volonté aux abois arrivaient toujours de nouvelles troupes ... Finalement la lutte n'était plus égale; s'il a été vaincu, c'est qu'il fut envahi; la vertu ne peut rien contre le nombre. Pauvre pécheu,r il est dans la situation tragique du malheureux jeté dans le vide, mais qu'un instinct suprême suspend un instant encore sur l'abîme aux saillies d'un toit: il voit l'appui auquel il s'accroche fléchir peu à peu et ployer lentement. Il ne peut remonter, au moment où tout va lui manquer il ferme les yeux et tombe en criant : Fatalité!

Ce dernier cri l'accuse, car s'il savait l'abîme du vice aussi fatal pourquoi se jeter dedans? Mais il ne sait pas, il ignore, il s'engage, il est entraîné. Voilà notre plus grand mal. Pierre avait cette ignorance et cette présomption. Ses belles qualités alimentaient en lui au fond un certain feu secret d'estime personnelle, et cet amour de soi devait, à un moment, étouffer l'autre amour. Pierre ignorait son fond. Qui de nous connaît le sien? C'est parce que Dieu le sait et le perce, qu'il nous envoie certaines épreuves ou qu'il permet des chutes afin de mieux ouvrir nos yeux sur nous-mêmes. Quiconque a un mépris profond de lui fera de grandes choses. Quand on ne s'aime plus, ni soi ni les autres, comme il faut que le coeur agisse et se remue, il bat forcément pour Dieu. Jésus voulait que Pierre fît de grandes choses, et qu'il n'aimât que Lui et son Église. Il a permis alors cette chute lamentable qui devait déchirer le voile tendu sur le coeur de l'apôtre, lui enlever toute estime de lui-même, lui montrer son fond car nous ne valons que par le fond, le dégoûter à jamais de tout amour de soi et des autres, afin qu'il pût dire sincèrement un jour et par trois fois:

— Seigneur, vous qui connaissez tout, vous savez bien maintenant que je vous aime.

Références:

(1) Cant., I, 2

IX JUDAS

Les plans de Dieu se poursuivent sur les âmes malgré les obstacles qu'elles y apportent elles-mêmes. Il tire le bien du mal, et c'est son plus grand triomphe, sa touche divine par excellence. L'arbre que plantent les hommes ne produit des fruits que selon sa racine : Dieu seul a le secret de faire sortir la vie de la mort, et la gloire du péché. Ainsi, la connaissance de notre fond que nous aura valu notre péché nous rendra circonspects, humbles, et craignant plus le mal. Elle nous donne, selon le mot de la liturgie, une plus prompte continence; continentice promptioris facultatem (1), une pureté en quelque sorte plus hâtive, une chasteté qui s'affirme dès le début, avant même l'éclosion du danger. C'est le propre de cette vertu de se dérober, mais elle se montre en se cachant, elle s'éclaire en fuyant, comme ces feux errants de la nuit qui s'enflamment et tracent leur courbe brillante, au moment où ils traversent, sans s'y arrêter, notre atmosphère lourde et corrompue.

Ainsi Pierre sera désormais sur ses gardes. Lui qui doit commander, il se soumet humblement aux avis des autres; les lettres qu'il nous a laissées, sont toutes détrempées d'humilité, de condescendance et d'indulgence. Peut-être, il eût été trop vigoureux; l'innocence même relative a une certaine verdeur, qui est sa gloire mais qui peut parfois blesser en les touchant trop vivement les plaies ouvertes des pécheurs. Pierre ne touchera plus les blessures qu'avec ses mains tremblantes, et ses pleurs pénitents. Quand viendra la dernière persécution, le martyre promis, il hésite, il doute, il ne sait pas s'il est assez fort, il fuit sur la voie Appienne ; il n'a pas oublié la nuit terrible, l'atrium, la femme qui le harcèle en riant, le coq qui chante, et ce douloureux blasphème: Je ne connais pas seulement cet homme dont vous parlez. Il faut que le Maître l'arrête, et lui annonce que c'est bien cette fois-ci l'heure du grand amour qui va sonner. Alors il retourne, mais telle est son habitude de mépris pour lui-même, que son dernier geste, sa dernière attitude, sa dernière parole est encore une humilité et une pénitence.

Il veut mourir la tête en bas. En bas, c'est sa position, à terre, sous les pieds, dans la poussière. O Pierre! je vous le dis en vérité, quiconque s'humiliera sera exalté: et il me paraît qu'autour de ce vieillard agonisant, les membres tirés en bas, la tête couverte de sueur et de sang et touchant la terre, il devait y avoir un murmure d'anges qui chantaient: Tu es Pierre, et sur cette pierre, qui se met si bas, je bâtirai mon Église. Pierre en souffrant croit donc qu'il expie, il ne considère tout ce qui lui arrive que comme un châtiment qui lui est dû: et c'est ainsi qu'il conserve à ses propres yeux la pureté de la souffrance. En prenant nos croix comme la pénitence de nos fautes, nous échapperons, nous aussi, au péril de la vaine gloire qui s'attacherait peut-être à ces quelques misères que nous supporterons vaillamment. En nous étendant sur la croix, la tête en bas, comme si nous n'étions pas dignes de lever un front chargé de péchés, nous souffrons humblement quoique réellement et nous ne nous apercevons pas que, dans cette posture humiliée, nous assurons mieux nos regards vers le ciel qui s'ouvre au-dessus de nous. Ainsi sauvegardée, épurée, la souffrance est la gloire de notre vie : mais nous l'ignorons. Voilà les triomphes de Dieu, ceux que le monde ne connaît pas et ne peut connaître.

C'est à quoi ne pense pas Pierre sans sa désolation profonde, pendant qu'il court éperdu au fond du val du Cédron; mais c'est à quoi pense Jésus dans cette salle basse où on l'a jeté pour le reste de la nuit. Il suit Pierre, et déjà il a fermé la blessure sai­ gnante de son apôtre, ou du moins, comme dans un sillon, il y a fait germer l'humilité. Il suit encore un autre homme qui s'en va affolé, lui aussi, dans le même val du Cédron. C'est Judas. Cet homme porte au coeur une plaie béante: il y avait de quoi en faire jaillir à foison toutes les humilités du monde. Comme Pierre de l'atrium, il est sorti bouleversé du Temple, où il a jeté les trente pièces d'argent; plus que Pierre il a confessé publiquement son crime: —J'ai livré le sang du juste, et j'ai péché. L'aveu est complet. Et il s'enfuit, il court, il rugit de douleur ... Mais a-t-il pleuré les douces larmes de l'amour et de la pénitence?

Au fond dès longtemps desséché de son âme, il n'y avait pas cette goutte d'eau qui jaillit sous la pression de la douleur profonde et humiliante. Il est désespéré: il s'en veut à lui-même, il rugit âprement de la honte qui lui reviendra dans tous les siècles futurs. Judas ! Judas! ce mot sonne déjà à ses oreilles comme la dernière et suprême injure qu'on jettera à la face des hommes. Pendant ce temps Pierre, lui aussi, sent un mot bourdonner à ses tempes: Renégat, renégat! Les deux se valaient. Lui aussi rougit de honte, il rugit de douleur, mais il accepte la honte, il ploie la tête et il pleure. Il ne sait pas si Jésus main tiendra le choix glorieux qu'il avait fait de lui : il n'y pense même plus, et ne songe qu'à une chose: il a trahi l'amour ineffable. Filioli mei, carissimi, mes chers petits enfants, dira-t-il plus tard quand il devra exposer la doctrine et l'histoire du Maître, Dieu a été baisé par un apôtre et renié par un autre : cet autre, c'était moi, moi Pierre. Oh! qui peut s'assurer de lui-même? Je vous le dis, mes frères, veillez, soyez sur vos gardes, il y a toujours quelqu'un qui rôde au­ tour de vous pour vous dévorer.

Pierre accepte cette humiliation historique. Jusqu'à la fin des temps, lui, la pierre fondamentale de l'Église, reposera sur le coeur trahi et renié de son Maître. Egressus foras flevit amare. Étant sorti il pleura amèrement. Ces larmes, c'était l'humilité qui coulait. Elle coulera ainsi mystérieuse, en flots ininterrompus, jusqu'à la fin de la vie de Pierre, comme à la suite de perturbations violentes de la nature, on voit soudain, au milieu des scories fumantes et des monts bouleversés, jaillir pure et féconde d'une roche entr'ouverte une source abondante et nouvelle. Cette source alimentera l'Église jusqu'à la consommation des siècles. L'âme qui pleure c'est la roche qui s'ouvre; toujours un peu de terre est cachée dans cette fissure: l'eau y fera germer l'amour. L'amour qui pleure aime, elle pleure parce qu'elle aime. Judas n'a pas pleuré, parce qu'il n'aimait pas un autre que lui. Or lui était devenu à jamais méprisable: il ne restait plus qu'une chose, faire disparaître ce lui méprisable, le supprimer, l'effacer s'il se pouvait de la mémoire publique.

Voilà pourquoi il court; il a franchi le torrent de Cédron, il passe à travers les tombeaux, il se heurte à ces pierres de morts; la nuit va s'achever, le jour commence, il en a honte. L'épouvante le saisit aux entrailles; il frappe sa poitrine, où le coeur n'a pas un battement de regret et d'amour. On connaît la fin. Le malheureux voulait fuir à jamais ce Jésus qu'il avait baisé et trahi; il tombe éternellement dans les bras de sa justice redoutable. Et suspensus crepuit niedius, et diffusa sont oninia viscera ejus (2). Cela est intraduisible. Cependant, s'il l'avait voulu, il aurait comme Pierre reçu son pardon, l'oubli aurait même suivi ce pardon. Il y avait encore assez de place sur la face du Christ pour qu'un autre baiser, celui de la réconciliation, effaçât celui de la négation. Jésus aurait certainement tendu la joue. Car ce qui le fait pleurer dans cette pâle matinée commençante, derrière la guenille jetée à sa tête au fond de la salle de Caïphe, c'est qu'il vient de voir, dans le lointain d'un champ perdu au pied du mont du Scandale l'arbre frissonnant, l'apôtre pendu, et qu'il sent revenir de ce coin maudit son amour douloureux et impuissant pour la première fois. Avec ces deux blessures au coeur, le Christ peut désormais monter au Calvaire; tout ce qui entrera y sera au large. La lance du centurion n'a frappé qu'un coeur mort: il avait déjà été ouvert par Pierre et surtout par Judas.

PRIÈRE AU COEUR OUVERT DE JÉSUS-CHRIST

Seigneur, s'il est ouvert, ce coeur que j'ai percé, c'est pour en faire couler un flot inépuisable d'amour et de pardon.

Dans la peur de votre justice, dans le dégoût de ma conscience, dans le mépris de moi, j'ai cherché aux flancs des montagnes le trou secret où je pourrais cacher ma honte et mon effroi.

Cœur de Jésus, coeur profond, c'est en l'abîme de vos deux blessures que je cours me cacher.

Comme le grain de sable jeté dans l'Océan, voici que je me perds en votre sang.

O Justice sévère! ne me cherchez donc plus, l'éternelle Bonté dans son sein m'a Perdu. Amen.

Références:

(1) Secrète de la messe du ter vendredi de Carême.
(2) Act., I, 18

X   DEVANT LES TRIBUNAUX

L'âme qui souffre s'isole dans sa souffrance. Quelque bruit qui se fasse autour d'elle, volontiers elle le compte pour rien, parce qu'elle est trop occupée au dedans. Au fond des coeurs blessés, s'échangent des dialogues pressés, s'agitent des scènes poignantes, tout un bourdonnement de paroles entrecroisées, variantes de ce thème douloureux : Hé quoi! Judas, toi ... par un baiser! . . . ou encore: Je ne connais pas seulement cet homme dont vous parlez . Car il y a la trahison brutale des Judas qui baisent et qui livrent.

Il y a la peur lâche des amis qui, au moment du danger, ne nous ont jamais connu. L'Église, qui est la continuation de Jésus, devra subir ces deux trahisons; le chrétien le doit aussi, et au même titre: il continue le Christ. Depuis ces deux blessures, Jésus, douloureusement occupé à l'intérieur, va surtout garder le silence. C'est désormais silencieux qu'il traversa les prétoires et paraîtra devant les tribunaux. La bouche se clôt naturellement devant la justice qui devient injuste.

Nous avons tous, gravés dans la meilleure partie de l'âme, un tel sens de la justice, une telle confiance en elle, une si vive croyance qu'elle plane dans une atmosphère libre de toutes les passions, que lorsqu'elle vient à faillir à ce grand devoir, et qu'elle se fait partiale évidemment, nous nous trouvons sans parole. Jésus autem tacebat. Il est déjà douloureux de voir un homme opprimé justement pour ses délits ou ses crimes; il est odieux de le sentir accablé par la haine, le parti pris et l'injustice, surtout quand ils viennent de ceux qui sont des juges. Jésus a ressenti cette blessure intérieure. Il l'a ressentie vive et profonde, quand il s'est vu au milieu de ce ramassis de valets, dans cette salle éclairée des lueurs encore troublées des torches et des falots qui ont été le chercher à Gethsémani ... quand il se vit surtout en face d'Hanne, l'ancien grand pontife.

A première vue on s'explique mal qu'on ait conduit le prisonnier au tribunal d'Hanne, puisqu'il n'était plus grand prêtre; cet honneur suprême était échu à Joseph Caï­ phe, son gendre. Mais, pour les juifs, Hanne restait toujours et quand même le grand prêtre traditionnel. On se souvenait qu'il avait été déposé d'autorité par les Romains, et l'on n'oubliait pas que Caïphe avait été imposé d'autorité par ces mêmes Romains. Les Juifs, comme tous ceux qui ont perdu leur ancienne splendeur, saisissaient la moindre occasion d'en rappeler le mourant éclat. Ils traînèrent d'abord jésus vers Hanne comme protestation. C'était au moins une puérilité, c'était aussi une flatterie pour le vieillard; c'était surtout une satisfaction donnée à sa jalouse ambition. Hanne prétendait bien gouverner encore sous son gendre, il ne l'avait fait choisir par les Romains que pour cela ... en tout cas, il devait voir en Jésus un rival dangereux du vieux sacerdoce qui s'écroulait. On le savait ... et on condescendait.

Et puis, aux yeux du populaire, c'était bien commencer les débats que de les mettre ainsi sous son haut patronage. Jésus, qui a saisi tous ces calculs, en ressent vivement l'odieux, et il veut, avant d'entrer dans la voie du silence, bien montrer qu'il n'est dupe de rien. Aussi, dès sa première interrogation, répond-il avec une certaine fierté, une hauteur même qui en tend prouver qu'il n'est ni conspirateur vulgaire ni obscur agitateur. On le questionne sur sa doctrine et ses disciples, comme si ce n'était que cela qui était en jeu. Je n'ai rien dit qui soit secret, répond-il : ma doctrine, tout le monde la connaît, et je n'ai rien à vous apprendre sur ce point ... tous ceux qui sont ici l'ont entendue; interrogez-les donc, ils pourront répondre!... Cela lui valut le soufflet d'un brutal. Pourquoi me frappez-vous? répond Jésus. Ai-je mal parlé, montrez-le ... mais si je n'ai pas mal parlé, encore une fois, pourquoi me frapper ?

Ce soufflet prouvait à quel degré de haine mal contenue et de violence déguisée on en était venu dans cette assemblée hâtivement convoquée. On va de suite aux voies de fait; ce n'est donc plus un accusé, c'est déjà un condamné. Jésus le comprend si bien qu'il change alors d'attitude; désormais il se taira ... A quoi bon parler, les juges sont des exécuteurs. Hanne le comprend aussi, il se hâte d'envoyer Jésus, lié, à son gendre. Joseph Caïphe demeurait en face de son beau-père. Il n'y avait que la cour large et dallée à traverser, cette cour où se chauffait la troupe et où Pierre avait déjà commencé son lamentable reniement. Jésus est entraîné, c'est un passage rapide, une course de flambeaux; on le distingue à peine au travers des soldats qui le pressent et le poussent.

Le voici devant Caïphe, la salle est remplie. Il devait y avoir, assis à un bout, au moins vingt-trois juges, c'était le nombre strictement nécessaire; à l'autre bout, au fond, se tenait un groupe sordide, les témoins à charge. La lie est toujours au fond. Jésus est au milieu. Entre ces deux masses sombres sa silhouette se détache, noble, blanche, comme éclairée. Il regarde en face les juges, et derrière, il entend sortir des murmures confus de cette foule malsaine. L'interrogatoire qu'on voudrait légal commence. Tout se fait selon les rites augustes de la justice, on a d'ailleurs prévu jusqu'au moindre détail : les secrétaires sont là, les témoins payés et ramassés on ne sait où y sont aussi ... il n'y a qu'une chose qu'on n'avait pas prévue ... et qui arrive ... Jésus ne répond pas.

Rien ne peut ouvrir sa bouche fièrement close. Le sang bat encore à sa joue frappée par le soufflet: il sait trop bien à qui il a affaire. Jesus autem tacebat, Jésus gardait donc le silence. Rien n'était plus exaspérant pour ses juges, l'effet est manqué et leur plan avorté; comment prendre cet homme par ses propres aveux, s'il ne dit rien et ne veut rien dire obstinément? Ce silence les domine, il va les écraser. Alors, pour en atténuer la portée, tous parlent à la fois, juges, prêtres et témoins. Seul Jésus, qui devait parler, se tait. Quoi de plus auguste que ce silence?Quand tout s'effondre autour de nous, gardons au moins cette dignité du silence. Dieu l'entend, il suffit. In silentio et in spe erit fortitudo vestra (1). Ta force, ô âme accablée et trahie, sera dans ce silence vis-à-vis des hommes qui ne te comprennent pas, et aussi dans l'espérance vis-à-vis de Dieu qui se souviendra en son temps de l'oppression que tu souffres pour lui.

C'est alors que, dans un mouvement suprême d'exaspération, Caïphe bondit en quelque sorte au milieu. — Tu n'as donc rien à répondre? lui clame-t-il; et sur un nouveau silence de Jésus: — Eh bien, je t'adjure, au nom du Dieu vivant, de me dire si vraiment tu es le Chrit, le fils du Dieu béni ...— Oui, je le suis, répondit Jésus. Il y eut un moment de stupeur; puis tout à coup éclata et grandit une immense clameur. On se précipite, Jésus est subitement assailli, bousculé, frappé ... et bientôt enlevé comme un fêtu de paille méprisable par cette tourbe déchaînée. Les coups pleuvent, les soufflets claquent, les bouchent crachent: — Il a blasphémé, il a blasphémé. et le voilà qui s'en va emporté, déjeté à travers la cour froide, où les soldats se chauffent encore, où Pierre achève de le renier, où le coq chante à pleine voix. C'est alors, dans cette emportée d'un instant, qu'il regarda l'apôtre, et l'apôtre se mit à pleurer. On le jeta dans une prison pour y attendre le matin. Il n'avait pas fini avec la justice. Sans doute il avait parlé, l'aveu était retenu, mais on savait que cet aveu arraché de nuit dans une séance de sa nature illégale, quel qu'en ait été l'appareil, n'aurait aucune force de loi.

Aux premières lueurs du jour, on revient donc à la charge. En grande hâte se réunit à nouveau le Conseil. le décor est sensiblement le même que pendant la nuit, seuls les témoins (qu'en avait-on besoin?) ne sont pas appelés. — On l'amène, c'est un nouvel interrogatoire: de nouveaux outrages. Il sent profondément ce qu'il y a de blessant pour sa dignité dans les courses qu'on lui fait faire par souci de la légalité devant tant de juges et tant de tribunaux. Ce souci de la légalité, au moment où on la viole le plus effrontément, sera un trait qui se reproduira dans toutes les causes des martyrs de Jésus-Christ.

Ainsi donc, traîné devant Hanne pour satisfaire les susceptibilités ambitieuses du vieillard; traîné devant Caïphe une première fois pour y fournir, à la faveur de la surprise et de la déposition de témoins gagés, un chef d'accusation contre lui; traîné devant Caïphe une seconde fois pour entendre officiellement sanctionner une condamnation qu'on avait déjà et depuis longtemps arrêtée; tous ces ignobles procédés révolteraient probablement Jésus, s'il ne savait pas qu'il devait expier ainsi toutes les injustices humaines; s'il ne voyait dans le lointain ses apôtres, ses fidèles, ses meilleurs amis, traînés eux aussi de barre en barre, de prétoire en prétoire, et si surtout, dans un ordre plus haut, il ne sentait pas qu'il nous méritait alors la sécurité et la confiance dont nous aurions besoin, quand de péchés en péchés, comme par une longue chaîne traînante, nous serions amenés au tribunal des prêtres pour en sortir, non pas condamnés comme Jésus, mais absous et délivrés par son silence et sa résignation devant l'injuste sentence que, ce matin-là, on prononçait contre lui. Car elle est définitivement prononcée.

Caïphe a rejoué la même scène avec quelques variantes insignifiantes, et lui a redemandé, en lui déférant le serment solennel, si vraiment il était le Messie. Si tu es le Christ, dis-nous-le donc, criait-il, exaspéré par le silence et l'impassibilité de sa victime. — Si je vous le dis, vous ne me croirez pas ... répondait Jésus ... Alors à quoi bon? ... Si je vous interroge moi-même pour savoir ce qui me retient en vos mains .. vous ne me répondrez pas et vous ne me relâcherez pas ... alors ... à quoi bon? Cependant je vous le déclare, répéta-t-il fièrement: un jour viendra où vous me verrez, moi, que vous souffletez et sur qui vous crachez, assis à la droite de la Majesté divine. — Alors, tu es donc le fils de Dieu? — Oui, c'est moi ... C'est ce qu'ils désiraient et nous aussi. Jésus va mourir parce qu'il affirme qu'il est Dieu.

Jamais un homme, s'il n'avait été qu'un homme, fût-il « le plus beau génie, le plus charmant docteur, l'âme la plus lyrique ou la plus idyllique » (Renan), car on a dit tout cela de lui pour ne pas l'appeler un Dieu, jamais donc un homme, s'il n'avait été qu'homme, n'aurait pu parler de la sorte sans une déplorable, une inexplicable folie. C'est au moment où il est abandonné de tous les siens, trahi, renié, sans espoir de voir son oeuvre se soutenir, c'est à ce moment précis, quand tout croule autour de nous, que par deux fois, en face de la mort qui l'attend, il a affirmé: Je suis le fils de Dieu. Ou cela était vrai, ou cela n'était pas vrai. Si cela n'était pas vrai, l'homme déjà pitoyable qu'on avait devant soi n'était qu'un fou, un de ces hallucinés de rêves de grandeur ridicule: ces gens-là, on les en­ ferme, on les couvre de sa pitié, on ne les tue pas!

Se faire passer pour un Dieu, en vérité cela ne gênait personne, si c'était faux. Mais si c'était vrai? ... Certes, la chose valait la peine d'être étudiée de près. Avec le passé tout semé de miracles et de prodiges de cet homme, étant donnée sa doctrine si pure, si élevée, devant son calme et son silence inexplicables, on avait de quoi douter et instruire un procès, qui devait durer un peu plus de quelques heures dans une demi-nuit. Voilà ce que demandait la plus simple équité, s'il n'eût été qu'un homme ... même halluciné ... Mais si c'était un Dieu? ... Alors je vous le dis en vérité, écoutez tous, les oppresseurs des temps futurs, je vous le dis en vérité, scribes, prêtres, ancien du peuple, et par delà vous, juges, tyrans, faiseurs de lois, rois couronnés ou sans couronnes, vous verrez un jour ... ce Fils de l'homme venir dans la Majesté qui rayonne, sur des nuées qui éclatent au sein des tempêtes et des éclairs. Vous le verrez, — retenez bien — et vous, qui l'avez jugé, vous serez jugés à votre tour par lui, sans appel cette fois, et pour l'Éternité.

Références:

(1) Isaïe, XXX, 15.

XI LA FOULE

Mais jusqu'à ce grand et dernier jour, il garde le silence. Entrons, nous aussi, dans ce silence du Seigneur ; il est profond, il est rempli, il est à la fois écrasant et consolant. Chaque vertu du Christ dans la Passion est comme un temple mystique dans lequel on pénètre par une porte basse, et à mesure qu'on avance, le temple s'agrandit, les nefs se prolongent, l'obscurité double l'attirance, l'âme engagée s'y perd et s'y oublie. Encore une fois, entrons dans ce grand silence. Silence sur moi, sur les miens, silence sur mon passé, mon présent, mes vertus, mes défauts; silence sur le tout et le détail de ma vie. Ce silence nous conduit à la perte de nous-même. Le rien se tait et ne fait pas de bruit, où est-il? ... On ne le cherche pas. Qu'il faut de lumière pour savoir parler ! Qu'il en faut plus pour vouloir se taire et se taire en effet! La bouche qui se clôt, les yeux qui se baissent, c'est la double porte qui se ferme sur le bien-aimé qu'on a introduit à l'intérieur, pour être seul auprès de lui seul.

L'amour sait s'isoler au milieu de la foule avec l'objet qu'il aime. Cependant il court de préférence au désert qui n'en est plus un, pourvu qu'il soit avec lui. La solitude et le silence font tomber la dernière barrière entre les deux aimés. A partir du moment où Jésus quitte le tribunal de Caïphe, il entre donc de plus en plus dans le silence. C'est pourtant le moment où pour la première fois il prend contact avec la foule. Suivons ce grand silence au milieu de cette foule changeante, haineuse. Pourquoi haineuse? En vérité, il n'a fait aucun mal à ceux qui l'enveloppent de toutes parts? Hier encore, c'étaient des cris de joie, les chemins jonchés de palmes coupées et de vêtements jetés, l'Hosannah sur tout le parcours des routes, la porte Dorée franchie comme sous un arceau vivant de bras tendus et de branches triomphales emmêlées sur sa tête ... La foule est ondoyante et diverse, sans autre âme que celle qu'on lui souffle du dehors. Il y avait bien des souffles qui agitaient cette mer et en poussaient les vagues furieuses. La haine des prêtres, l'envie des anciens, la peur des Sanhédrites; un souffle plus bas: celui de Satan; un souffle plus haut : la colère ide Dieu.

Il est étrange que les hommes perdent de leur bon sens et de leur raison, à proportion de leur nombre. Cette foule, composée d'êtres intelligents, n'est plus qu'une masse irraisonnable et insensée. La raison individuelle semble se perdre et se perd en effet dans la raison collective. Nous avions tout à l'heure des hommes, nous n'avons plus maintenant qu'un immense enfant, mobile, changeant, irritable, passant du rire aux pleurs, criant à la fois l'hosannah, et le toile, capricieux dans sa haine et sa piété. Et Jésus traverse la foule. Cette foule sera un des agents principaux et douloureux de la Passion. On l'ignore ordinairement: c'est pour tant le fond du tableau. Comme ces nuées d'orage, qui montent peu à peu sur l'horizon et le remplissent tout à fait, la foule ira grossissant, du tribunal de Caïphe au sommet du Calvaire, et Jésus passera au milieu. La première image qu'il rencontre de cet acteur au rôle progressif et cruel, c'est la tourbe des soldats, les gens de corvée qui ont été le prendre comme un voleur ; ils ont opéré pendant la nuit, avec l'hésitation d'abord d'un rôle mal appris et la brutalité ensuite d'une conscience qui n'a plus rien à redouter. Les soldats se renforcent bientôt des valets et des faux témoins ; il faut y joindre les prêtres eux-mêmes, nous les avons vus à la besogne : tout cela, c'est déjà de la foule. Mais le premier vrai contact de Jésus avec le peuple se fait le matin, à la sortie du tribunal de Caïphe.

Il faisait petit jour, les rues étaient à peine animées: on voyait cependant les matineux ordinaires, c'est-à-dire les gens de service, les valets, les marchands de denrées, et aussi un certain nombre d'étrangers, la ville en regorgeait au moment de la Pâque. A première vue, pour ces petites gens comme pour les étrangers, cet homme qu'on entraîne vivement au prétoire du côté de l'Antonia, est un malfaiteur de nuit, quelque rôdeur surpris en flagrant délit: on le regarde curieusement et on passe. Cependant, l'escorte éveille l'attention: ces soldats, ces valets, encore échauffés de vins et de gros mots, ces prêtres surtout on reconnaît Caïphe les anciens, tout le Sanhédrin ... On s'arrête, on chuchote, on questionne. C'est Jésus de Nazareth? Le fameux prophète? Lui-même! Il n'y a pas à en douter. Lui, si pâle, si sale, si défiguré, et lié étroitement!

La nouvelle est lancée, c'est elle qui ameutera la seconde foule que Jésus ren­ contrera plus dense celle-là, et moins indifférente. L'étonnement a succédé à la curiosité et une sourde rumeur annonce une secrète irritation contre cet homme. On dit qu'il a voulu livrer le peuple à la domination romaine; il est jugé déjà par les prêtres ... c'est un artisan de maléfices, un trouble-fête ... il pourrait, parait-il, par ses charmes et sortilèges, ruiner tout ce qui nous restait de liberté ... c'est un contempteur de Dieu, il a blasphémé ... Ainsi monte le flot, il grossit en montant et se couvre de l'écume du bas populaire. Oui pourra, après cela, faire fond sur les sentiments de la foule? Que ne fait-on pas cependant pour cette décevante popularité? L'applaudissement du grand nombre en a séduit beaucoup qui avaient oublié qu'il n'y a que celui de Dieu qui compte.

Jésus, lui, a d'abord été humilié de se voir obligé de travener les rues, garrotté, et entouré de soldats: c'est une confusion naturelle qui ne lui a pas manqué. Comme c'était le matin, il n'a encore que de la confusion, mais quand il se vit un peu plus tard entraîné par les rues plus éveillées et plus remplies, jusqu'au palais d'Hérode, la confusion a redoublé et il s'y est ajouté une secrète indignation contre les faux rapports qui soulevaient la foule. Mais ce fut surtout au sortir de la cour d'Hérode, quand il parut dans les mêmes rues houleuses, revêtu dérisoirement de la robe blanche, et qu'il entendit autour de lui ces fusées de rires, ces mots cinglants dont on le fouaillait au passage, comme un être dégradé et malfaisant, ce fut alors que la mesure monta à son comble: tout fut blessé en lui, l'honneur, la dignité, sa doctrine si pure et son passé resplendissant, qui semblait s'effondrer dans le rire du ruisseau.

De même que l'oeil de l'enfant, celui de la foule perçoit éminemment le ridicule: le grotesque lui plaît parce qu'il la secoue d'un rire facile et sans fin. La délicatesse des sentiments meurt dans la masse comme le son délié d'une lyre se perd dans les bruits de la rue. Or, quoi de plus ridicule que la silhouette de ce thaumaturge dans ce sac blanc, poussé à droite, ieté à gauche, tiraillé en tous sens, perdant l'équilibre, titubant, n'ayant même plus cette tenue ferme et droite si près de la fierté qui plaît à tous, surtout au peuple, sous les injures et les quolibets. Quelles paroles devait-on lui lancer ? Nous ne le savons pas, mais nous savons qu'on ne se fit pas faute de lui en jeter de cruelles au sommet de la croix. On peut donc aisément conjecturer qu'on l'accueillit au passage par des plaisanteries teintes de sang » (1), selon le mot expressif de Bossuet. — Hosannah au fils de David! devait-on crier à ses oreilles. — Voici celui qui vient au nom du Seigneur ! Ces paroles dataient de quelques jours à peine, tout le monde les avaient en mémoire. Et encore: — Voici plus que Salomon! faisant allusion à ce qu'il avait dit de lui-même. Et encore avec force contorsions de respect et d'hommages: — Le fils de Dieu ... le Messie! ... le fils du Dieu béni. Il y a un esprit de la foule qui saisit le joint et rappelle toute chose avec à-propos. Beaucoup de ceux qui composaient cette populace avaient entendu pendant la nuit les questions du grand prêtre, ils ne manquaient pas de les poser dérisoirement et à nouveau. D'ailleurs tout y invitait. On pouvait encore percevoir derrière la porte du palais d'Hérode les échos frémissants de l'immen­se éclat de rire de toute une troupe, de tout un gros de courtisans et d'un prince d'autant plus moqueur qu'il était débauché. L'ironie, le carcasme errent facilement sur les lèvres impures.

La foule pressent déjà le spectacle du Prétoire et de la cour des soldats; elle s'amasse, elle se double, elle se hâte là où elle doit trouver divertissement. Elle s'amuse de tout: elle rira tout à l'heure du flagellé se tordant sous les coups comme un ver sous les pas, et du couronné d'épines solennellement exhibé en public. Du reste, la robe blanche est l'annonce du manteau d'écarlate. Désormais rien ne sera épargné au vaincu. On vient de le jeter dans le remous de la foule comme une branche desséchée et sans sève: il n'y a plus rien à espérer quand on est une fois tombé dans le mépris de la foule: on ne remonte pas de si bas. Un autre côté encore plus humiliant peut-être de ce mépris populaire n'a pas été épargné au Christ. Ç'a été la déchéance aux yeux d'êtres connus et même aimés. Être méprisé d'une masse grouillante qui nous ignore et que nous ignorons est assurément une blessure profonde à notre honneur; mais l'être comme l'a été Jésus d'un peuple qui le connaissait, l'avait applaudi et voulait le faire Roi ! ... Passer couvert de boue, de lie de vin, et de crachats au milieu de ces miliers de Caliléens — des compatriotes — arrivés pour les fêtes pascales dans la ville, et campant tout autour ... se voir crouler non plus seulement dans l'esprit de qiielques disciples apeurés, mais dans celui de tout un peuple scandalisé ... assister soi-même à cette déchéance progressive et sans espoir de relèvement : cette humiliation était un trait aigu, choisi, affiné de la justice divine. Le Christ l'a senti se remuer dans les plaies de son cœur.

Si le même dard humiliant nous perce, regardons-le avec une amère consolation se plonger dans notre âme et savourons une blessure pareille à celle du pauvre Jésus. Il est peu d'élus, peu de témoins du Christ qui n'aient eu à souffrir de cette flèche de choix. S'ils ne l'avaient pas assez au gré de leur amour, ils se la procuraient tout pleins d'une très sainte avidité. Un saint Ignace allait s'humilier aux pieds d'un confesseur dont il était connu en répétant le douloureux aveu de ses fautes. Un Lacordaire entrait complaisamment dans des détails superflus, mais qui le couvraient de confusion, perdant ainsi volontairement sa réputation intime pour mieux imiter Jésus perdu dans celle de toute une foule en délire. Quand une âme a goûté une fois les mépris de Jésus, qui peut la retenir de courir après le bien-aimé qui va devant couvert de la robe éclatante de ses longues humiliations?

Dans ce drame de la Passion , dès que la foule entre en scène, elle y apporte sa confusion, son irrésistible pression: il faut compter avec elle. C'est bien vraiment par instants le principal personnage. Pilate dialoguera avec elle comme avec un seul et puissant interlocuteur. Bientôt ce ne seront plus des injures qui sortiront de cette bouche terrible, mais des sommations insolentes et des cris de mort. C'est elle qui décide. Son toile fait pencher la balance, et si cette balance semble malgré tout s'incliner vers l'innocence de Jésus, elle y jette d'abord Barabbas. Non Nunc sed Barabbarn. Toile, enlevez-le. Voici maintenant que c'est la croix : Crucifige, erucifige eum. Cela ne suffit pas, le plateau remonte encore. Alors elle y jette la peur de César. Si tu ne le condamnes pas, tu n'es pas l'ami de César, crie-t-elle à Pilate. Cette fois le plateau touche terre. Jésus suit toute la scène, il s'entend passer par toutes les bouches, il se voit rejeter de toutes: il monte, il descend, le voici sauvé, le voilà perdu; c'est la foule qui a le dernier mot.

Son rôle se poursuit ainsi jusqu'au Calvaire. Là, sur ce sommet lugubre, tout est mêlé et confus. La foule, c'est alors ce peuple qui passe en remuant la tête, ce sont ces prêtres qui se moquent, ces soldats qui jouent insolemment la robe du Christ: les uns boivent, les autres rient, les saintes femmes pleurent. Jean est consterné, Marie se tient debout. Jésus a murmuré: Pardonnez-leur. Les larrons insultent ou blasphèment. Les ténèbres couvrent peu à peu ces scènes diverses. Et au milieu de cette sombre trame, d'en haut. Dieu démêle tous les fils: il voit déjà le centurion à genoux, il entend le larron qui confesse et implore le Christ; il sauve leg uns et rejette les autres : en vérité le monde a-t-il changé? les justes ont-ils cessé de souffrir et d'être mêlés aux méchants, et de son côté Dieu manque-t-il de choisir et de prendre pour lui ses élus?

Références

(1) Troisième Sermon sur la Passion , 2 8 point.


XII
   LE PREMIER PILATE : PAS D'AFFAIRES

Le personnage de Judas est répugnant, le rôle de Caïphe révoltant; celui de Pierre est douloureux. Pilate est triste. Rien n'est plus complexe que la scène du Prétoire. A vrai dire, c'est le seul épisode qui présente un drame en raccourci dans le grand drame de l'ensemble. Partout ailleurs le siège est fait: Judas sait ce qu'il veut, Hanne et Caïphe encore plus; quand Jésus paraît devant eux, il est déjà condamné: tout l'appareil qu'on déploie est une sinistre parade. « La sentence était arrêtée, on ne cherchait que des prétextes » (1). Pierre, lui, est surpris; en tous cas il esquisse peu de résistance pour défendre son Maître. Au premier mot de la concierge, il commence à trahir. Pilate est le seul dans ce conflit de passions et d'intérêts mêlés, qui sincèrement cherche à sauver Jésus. Car il n'y a aucun doute sur ce point; il voudrait l'arracher au supplice qu'on vient requérir de lui: Qucerebat Pila- tus dimdittere eum (2).

Et c'est ce qui rend tristement drenatique le personnage de Pilate. Il ne sait pas vouloir; il flotte, il ne voudrait pas condamner l'innocent et il l'envoie au supplice en proclamant qu'il n'a rien fait de mal. La peur, la faiblesse, le respect humain peuvent donc, à un moment, étouffer les meilleurs sentiments de l'homme. C'est cela qui est triste. La franchise dans la haine et le crime est encore préférable : elle arrive au même résultat, mais elle sait et veut ce résultat. Jésus devant Pilate, c'est l'éternel conflit du devoir devant l'intérêt propre : rien n'est plus poignant sur la scène intime du coeur de l'homme. Pilate est le meilleur représentant de cet intérêt aux prises avec la conscience. Il passe par tous les sentiments que nous éprouvons quand il y a lutte entre le devoir et la passion.

Pilate est d'abord ennuyé de cet embarras. C'est le premier instinct de tout homme en charge qui accepterait volontiers les honneurs, pourvu qu'ils ne lui causent aucun souci. Point d'affaires. La vertu administrative de certains hommes supérieurs ne va pas souvent au delà de cette dextérité à éviter, à tourner les difficultés, ou à les faire adroitement glisser sur un autre. C'est le premier Pilate. On lui annonce dès le matin qu'on va lui amener Jésus. Il n'est pas sans avoir entendu parler de lui, tout le monde en parlait. Il savait fort bien la police romaine était habilement faite que cet homme n'avait contevrenu à aucune loi essentielle: alors que lui voulait-on? Par ailleurs, Pilate se savait impopulai­ re parmi les Juifs; il n'aimait donc pas prendre contact avec eux. Son impopularité datait de loin (3). Dès son entrée en charge, il avait voulu, comme tous ceux qui débutent, se poser en maître absolu: ainsi il avait prétendu installer à Jérusalem une garnison avec ses étendards. A la faveur de la nuit, les troupes étaient entrées. Grand émoi, le lendemain: la ville se soulève, on court jusqu'à Césarée où se trouvait le Procurateur demander le retrait de cette soldatesque blessante. Refus de Pilate, entêtement des Juifs, clameurs outrées pendant cinq jours. Excédé, Pilate ordonne de charger les récalcitrants; tous se couchent immédiatement à terre, déclarant qu'on leur passera dessus, mais qu'ils ne lâcheront pas un pouce de leurs droits. Et Pilate cède. C'est ainsi qu'il avait débuté.

Mécontent de lui-même et des autres, à quelque temps de là, il essaie de nouveau son autorité. Cette fois ce sont des boucliers d'or portant le nom des divinités païennes qu'il suspend à Jérusalem aux murs de son palais voisin du temple. Nouveaux orages: le peuple entre en fermentation, il veut faire enlever ces insignes profanes. On leur résiste; tout ce bruit finit par traverser les mers et bientôt, sur un ordre de Tibère, Pilate est contraint de céder encore. Décidément l'adresse lui manquait puisqu'il courait risque de n'être pas soutenu en hauts lieux. Comme il n'arrive aux esprits faibles et pourtant bien intentionnés, il essaie alors de faire plaisir. Jérusalem manquait d'eau: il veut l'y amener par un gigantesque aqueduc. Les travaux allaient commencer, quand un bruit se répand dans le peuple. On va employer à cette construction les revenus du temple! Les Juifs s'émeutent à nouveau et se jettent sur les ouvriers. Il faut arrêter le travail, et Pilate doit encore céder.

Tout cela nous fait comprendre la mentalité et le caractère de cet homme. Un premier mouvement dans le sens de l'autorité ou de la bonté; puis, devant l'obstacle, il y a d'abord entêtement de part et d'autre : la difficulté grandit, l'entêtement amène la violence, mais tout à coup l'image de Tibère surgit à l'horizon comme une ombre menaçante. S'il doit encore intervenir, c'en sera fait du Procurateur mal habile qui donne ce souci lointain à son maître. Et Pilate cédera. Aussi bien il a pris ce parti. Depuis ces trois affaires malheureuses, comme il ne veut plus de conflits avec ce peuple entêté de sa loi et de son Dieu, il se retire toute l'année à Césarée, dans cette belle plaine de Saron où fleurissent les orangers et où s'é tendent les longues moissons dorées. La résidence y était agréable: il la rendait royale. Tout au plus apparaissait-il à Jérusalem à l'occasion des fêtes de Pâques: mais il demeurait enfermé das l'Antonia, où était son Prétoire, et s'entourait alors de tout l'appareil de la puissance militaire comme pour montrer qu'il était prêt pour la répression. Mais dans le fait, son autorité était subie comme sa présence: elle n'était pas acceptée.

Or, par une secrète fatalité, c'est précisément pendant l'un de ces courts séjours, à la veille de cette grande fête de Pâques, que l'embarras si soigneusement évité et le conflit redouté se présentaient à lui sous la forme et la présence de jésus. On comprend l'humeur du Procurateur quand on vint le déranger ce matin-là de la veille des Pâques juives. Cette humeur est encore accrue lorsqu'on lui dit que les Juifs ne veulent pas entrer : leur loi le défendait, car ils seraient souillés par la présence d'un païen, fût-il Procurateur, et ne pourraient conséquemment accomplir le soir même leur rite sacré qui était la manducation de l'agneau pascal (4). Cette exigence était au moins impertinente; elle dut forcément doubler l'aigreur de Pilate. Mais il cède encore, il cède toujours. A quoi bon la résistance? Il se souvient de ce peuple se couchant par terre, il se souvient des boucliers enlevés par Tibère ... bref, il sort, il s'avance et presque en colère:

De quoi accusez-vous donc cet homme? Les Juifs ont senti l'aigreur secrète; ils répondent insolemment : Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne l'aurions pas amené. Gardez-le donc vous-mêmes, riposte Pilate : vous avez une loi .. et il y avait une amertume dans ce mot qui lui rappelait tout un passé, vous avez une loi, jugez- le selon votre loi. C'était dire équivalemment : Laissez-moi en repos; point d'affaires, j'en ai déjà eu trop avec vous. Voilà tout le premier Pilate. Il existe encore: nous l'avons rencontré en nous et dans les autres. Nous ne voulons pas être gênés, même par Dieu. S'il devient un embarras pour nos affaires, notre carrière et notre avancement, nous cherchons le biais, et nous engageons peut-être dans le mal, avec nous-mêmes, ceux qui nous entourent ou qui dépendent de nous. Il est difficile d'aimer Dieu par-dessus quelque chose, surtout si ce quelque chose tient à notre coeur ou à l'honneur mondain.

Cependant il faut bien recevoir tel quel ce prisonnier encombrant. Jésus est là au milieu des soldats, ressentant l'humiliation. Pilate le fait entrer. Il a eu le temps de relever au vol trois chefs d'accusation que lui crient les prêtres. C'est un agitateur, il refuse de payer l'impôt à César, il se dit Roi des Juifs. Le Romain méprise les deux premières accusations. Il sait bien, lui, qu'elles ne sont pas fondées. La province est calme et tous les impôts lui reviennent. Il garde le troisième grief, et brusquement, moitié railleur, moitié irrité: C'est vrai, demanda-t-il, que tu es le Roi des Juifs? Il y avait un tel contraste dans l'objet de la question, la royauté et l'être pitoyable debout devant le Romain tout-puissant que l'on comprend aisément l'amère ironie qui devait écarter en un sourire de pitié les lèvres du Procurateur. Jésus veut savoir si sérieusement on lui pose la question, et il demande: Dites-vous cela de vous-mêmes, ou d'autres vous l'ont-ils dit de moi?

Est - ce que je suis Juif, moi, (l'humeur reprend Pilate) pour savoir ce qui est vrai ou faux sur ce point? Voyons, on t'a remis en mes mains, tes compatriotes, qu'as-tu fait ? Jésus dédaigne de répondre à cette question, mais il reprend le fil de la première interrogation que Pilate semble négliger, et il parle de sa royauté, il l'affirme; il a des soldats, lui aussi, mais son royaume n'est pas de ce monde. Il accusait ainsi son titre, la réalité de ses droits, et la réalité aussi d'un autre monde, où étaient sa cour, son armée, sa puissance. Donc tu es bien Roi? insiste Pilate. Oui, répond Jésus. Et jG suis précisément venu de cet autre monde en terre, pour faire connaître la vérité sur toutes choses, sur celles de ma royauté, comme sur celles de mon royaume. La vérité ! reprend Pilate sceptique et rêveur, qu'est-ce que la vérité? ...

Et il sort.

L'interrogatoire lui suffit: il a devant lui un utopiste, un halluciné, un mystique, tout, excepté un criminel. Mais, dit-il aux prêtres qui attendent ameutés à la porte, il n'y a aucune matière à condamnation en cet homme. Il mettait, dans cette simple phrase, un accent de sincérité, et aussi une secrète satisfaction. Il n'était pas fâché en effet, après ranger et lui imposaient ces marches et ces contremarches, de leur montrer l'inanité de leurs accusations. Dans la pensée de Pilate, l'incident est donc absolument clos: il n'y a pas même matière à procès, comment condamnerait-il? C'est un non-lieu pur et simple. Et Pilate fait amener Jésus pour le renvoyer libre, et rentrer ensuite lui-même, heureux de s'être débarrassé à si bon compte d'une ennuyeuse affaire.

Références

(1) E. Renan, Vie de Jésus, XXI.
(2) Joan, XII, 2. XII.
(3) Fouard, Vie de Jésus - Christ, t, lei , liv. II, eh. 1er. Josèhe, Antiquités judaïques, liv. XIII, eh. IV.
(4) Fouard, Vie de Jésus - Christ, t. 1er, p. 369.


XIII LE SECOND PILATE — LES EXPÉDIENTS

La parole de Pilate, tombant dans le silence contenu de ces prêtres impatients de sang et de mort, fut suivie d'une clameur immense qui surprit et troubla le Procurateur. La vue de Jésus qui arrivait sur les pas du Romain augmenta les cris et les exclamations: ils partaient de la foule; la foule, déjà épaisse et houleuse, qui tenait le fond de la place, sombre lisière, d'où s'échappaient des murmures et de sourdes rumeurs décelant des profondeurs de haine insoupçonnées. Pilate aurait pu se croire revenu aux mauvais jours de Césarée. Il pensait n'avoir affaire qu'à un clan: les prêtres; et il se trouvait en face de la foule.

Jusqu'à lui montait un concert de fureurs et d'accusations, et penché au-dessus de toutes ces bouches hurlantes, le Procurateur avait peine à préciser la forme et les nuances de ces sauvages dépositions. De guerre lasse, il se tourna vers Jésus : Les entends-tu, demanda-t-il, déjà un peu anxieux. Et comme Jésus se taisait: N'entends-tu donc pas de combien de crimes ils t'accusent?

Et Jésus ne répondit rien. Il est probable que Pilate, démêlant au milieu des cris les principaux griefs, devait les reproduire à Jésus : car plus tard il dira au peuple : Vous avez bien vu que je l'ai interrogé devant vous Jésus s'obstinait à se taire, et cela étonnait beaucoup le juge ; il pressentait quelque chose d'anormal, de grand, de surhumain peut-être dans cet homme étrange. Le second Pilate parut alors qui veut à tout prix se délivrer de cette lourde affaire, plus encore qu'il ne veut délivrer Jésus. Car cette affaire s'est subitement élargie, et grâce au concours de la foule, elle prend presque les proportions d'un tumulte populaire. Il faut en sortir : Pilate cherche donc la porte de sortie.

Jeter cet homme qu'il dit innocent en pâture au peuple en fureur : il en a encore quelque scrupule. Il tourne et retourne le problème; tout à coup un mot monte jusles exigences des Juifs qui venaient le déqu'à lui : On a parlé de la Galilée. Est-ce qu'il serait galiléen? Et comme on lui répond affirmativement, Pilate saisit aussitôt l'occasion, il décline la compétence. L'accusé étant galiléen relève d'Hérode. Or, Hérode était précisément à Jérusalem et ne s'entendait que médiocrement avec les Romains. En se débarrassant, Pilate témoignait une certaine déférence à Hérode : tout serait pour le mieux. Ainsi, le non-lieu n'ayant pas abouti, cet expédient sera plus heureux: qu'Hérode décide!

Dans le fond Pilate cédait encore. C'é­tait de plus une première lâcheté; car enfin, s'il se sentait le devoir d'ordonner le non- lieu, de quel droit renvoyait-il Jésus à Hérode? Ou il était coupable ou il ne l'était pas. Or il vient de dire: il ne l'est pas. Donc, il n'avait qu'à maintenir sa première décision. Mais il n'ose pas, il cherche à s'en tirer ; c'est bien le supérieur faisant glisser adroitement la responsabilité sur un autre. Cependant il rentre, une fois encore il s'en est tiré; la foule s'en va elle aussi, elle court avec les prêtres et les anciens chez Hérode: la place est nette, tout est bien pour le mieux.

« Rois, gouvernez hardiment », dit Bossuet. Rien n'est plus préjudiciable à un peuple, à une famille, à une assemblée quelconque que de les gouverner par des expédients. On ne contente personne, ni soi ni les autres: cette dextérité sent le prestidigateur. La probité repousse les procédés obliques et la franchise est toujours un peu de fierté, car c'est accepter les conséquences de sa paroles et de ses actes. Cela suppose de la force et de l'honneur ; or la fierté n'est-elle pas faite de ces deux choses? Elles manquaient totalement à Pilate. De nouvelles clameurs le tirèrent bientôt de sa lâche quiétude. Hérode lui renvoyait Jésus; il s'en était amusé, mais n'avait rien jugé.

Cruellement rentré dans ses perplexités, Pilate voulut quand même profiter d'Hérode. C'était un Juif., il se garantirait de son nom; du reste, sa démarche n'avait pas dû déplaire au peuple ... Qui le sait? tout peut- être allait pouvoir se terminer raisonnablement. Cette fois il fait venir auprès de lui les princes des prêtres, les sanhédrites, et pour flatter tout le monde, la populace elle- même, il se fait abordable, semble condescendre, entrer dans leurs vues : c'est presque de la bonhomie. Vous m'avez amené cet homme, leur dit-il, et me l'avez présenté comme un agitateur pernicieux du peuple. Je l'ai interrogé devant vous, et vous avez pu voir vous- mêmes, que de tant de chefs d'accusation, je n'ai pu en retenir aucun de sérieux contre lui. Du reste, je ne m'en suis pas tenu à mon propre jugement : j'ai renvoyé ce Jésus à Hérode, et vous avec lui, afin que vous puissiez répéter toutes vos accusations. Hérode a tout entendu, et lui-même n'a rien trouvé, rien qui fût digne de mort. Toutefois, s'il y a eu quelque chose qui ait blessé vos lois, je vais le faire châtier, tout sera dit et je le renverrai.

Pilate cédait, et c'était une nouvelle lâcheté. Pourquoi ce châtiment? s'il s'agissait de la flagellation, les Juifs n'avaient pas besoin de sa permission pour ce supplice qui ne dépassait pas leur droit. Mais on ne lui avait amené Jésus que pour la mort: cela avait été déclaré très clairement et dès le début. Nous ne pouvons tuer personne, avaient dit crânement les prêtres, et alors nous venons vous demander de la faire pour nous. La flagellation était donc une rigueur inutile, incapable d'amadouer les prêtres et l'assouvir le peuple.

On le fit sentir au Procurateur. Avec son flair, la foule des prêtres et la plèbe ameutée eurent bien vite vu le fléchissement de Pilate. Le branle était donné, il n'y avait plus qu'à appuyer brutalement sur ce pauvre coeur flottant et sur cet esprit aux abois pour achever de les faire sombrer. De son côté, Pilate semblait pourtant se roidir dans sa pensée de délivrer Jésus; il paraît même que sa pitié éveillée, et je ne sais quelle crainte révérencieuse le poussaient à ce parti. En tout cas, il s'était trop avancé pour reculer. Il avait publiquement et par deux fois déclaré qu'il ne trouvait aucune cause de mort en cet homme : il ne voulait pas cependant passer par toutes les volontés de ces Juifs entêtés et envieux ,car dans le fond, il a flairé leur basse jalousie. Moitié par amour-propre, moitié par commisération naturelle, il va donc entreprendre encore le sauvetage de la victime.

Dans sa politique cauteleuse, il croit avoir trouvé le meilleur joint. Il distingue à merveille, en cette masse houleuse qui bat les marches de son tribunal, les meneurs et les menés, les prêtres et la foule. Quel maître coup s'il arrivait à diviser ces deux catégories, et à faire sauver Jésus, contre les prêtres, par la foule. L'expédient lui parut une idée géniale. C'était la coutume d'accorder au peuple la grâce d'un condamné à mort pour les fêtes de Pâques. Or il y avait, attendant le supplice, un insigne scélérat, du nom de Barabbas, la terreur du peuple, homicide et séditieux redouté de tous ... Certes, en mettant Jésus à côté, ce Jésus qui n'avait fait que du bien, qui, disait-on, avait étrangement guéri dois aveugles, des lépreux, même rssuscité des morts, Jésus bienfaiteur public à côté de Barabbas malfaiteur consommé, et le peuple chargé de choisir, le peu­ ple seul, c'est son suffrage que l'on va demander : le vote ne pouvait être douteux. Pilate semble donc abandonner son projet de flagellation; il s'assied sur son tribunal, et avec tous les dehors de la puissance qui se fait indulgente, il jette dans cette foule frémissante son habile et inattendu dilemme: Ou Jésus ou Barabbas? choisissez. Et il attend. Sans s'en rendre compte, Pilate cédait : c'était une troisième et sinistre lâcheté. De plus en plus il s'éloignait de son premier mouvement, du bon, qui avait dit : Il n'y a rien à reprendre dans cet homme. Metre Jésus à côté de Barabbas, c'était dire au contraire : il est coupable. C'était dire plus : il est déjà condamné à mort, puisqu'on ne délivrait que des condamnés au dernier supplice. Sans doute, il voulait éveil1er dans le peuple une préférence pour Jésus; mais enfin il le met sur le même pied, car toute élection à faire suppose une certaine égalité dans les sujets à élire.

Et Pilate attend, il est sûr de son expédient; aussi, lorsqu'à ce moment sa femme le fait prier de ne se mêler en rien dans l'affaire de ce juste, il la rassure: Jésus sera sauvé, c'est une question de temps. Oui, et précisément les prêtres emploient ce temps; les prêtres, qui voient la tactique du Procurateur, se répandent immédiatement dans la foule. Comme un levain secret, comme un venin subtil, ils circulent, ils travaillent, ils font monter les esprits déjà échauffés: et quand Pilate se lève et se penche sur le peuple pour avoir la réponse, il entend qu'un seul cri. Non hunc, pas celui- là ! Jésus devait donc être présent, car il semble que ce mot le désigne et le marque. Pas celui-là, donne-nous Barabbas. Non hune sed Barabbam.


XIV
LE TROISIÈME PILATE. - LA PEUR

Il ne faut pas perdre de vue, pendant ces laborieuses négociations, le coeur de Jésus-Christ. Debout, toujours lié, digne et silencieux, le Maître est là qui suit tout et qui attend tout: quelle torture intime! 11 continue à assister à sa progressive déchéance; chaque minute le fait descendre. Et à l'opposé, il voit à chaque minute monter le flot populaire qui va l'emporter. A côté de lui s'agite celui qui peut seul le sauver : il n'a qu'un mot à dire, ce mot il n'ose pas le dire. Et Jésus a pitié, il se tait; et il songe dans ce silence profond et mystérieux à tous les Pilates de l'avenir. Il en est de publics, il en est de secrets. Les publics, ce sont tous les chefs d'États qui peuvent arrêter le mal, enrayer la persécution: sous prétexte qu'ils n'ont pas fait la loi ils en rejettent la responsabilité. Lave tes mains, Pilate, elles deviendront nettes, mais la tache est au fond de ton âme, elle y restera. La loi faite sans toi ne pouvait être exécutée sans toi. Tu n'avais pas fait la loi qui condamnait Jésus à mort, et pourtant il n'est mort que par toi.

Les Pilates secrets, c'est nous en face de la tentation, lâchant pied de minute en minute devant le Barabbas honteux qui se dresse entre nous et Jésus. Non hunc, sed Barabbam. Qui potest capeye capiat. Si quelqu'un dut être cruellement déçu, ce fut le Procurateur, quand il entendit l'exclamation de tout ce peuple en ' délire. Une sorte de dépit s'empara de lui : il n'aura donc pas le moyen d'en sortir ! Ce dépit perce dans cette parole qu'il jette à la populace: Qu'est-ce que vous voulez donc que je fasse de Jésus? C'est alors qu'éclata comme spontanément et pour la première fois ce cri de mort: La croix, la croix! Pilate parut se révolter. Il cingla les Juifs qui vociféraient de cette apostrophe mordante:— Moi, crucifier votre Roi!— La croix, la croix! répondit la foule.

Le Romain fit comme s'il n'entendait pas. Il revint alors à son projet de cruelle flagellation; sans doute la vue du sang apaiserait le populaire. Je vais le faire fouetter, cria-t-il; c'est tout ce que je puis accorder, car en vérité, je vous le répète pour la troisième fois, je ne trouve rien en lui, rien qui soit digne de mort. Et il le fit fouetter ; on sait comment les bourreaux s'en acquittèrent et dans quel état reparu la victime. Au premier regard jeté sur elle, Pilate espéra qu'il arriverait en fin à tout sauver. Quelle colère et quelle haine tiendrait de­ vant cette loque sanglante! Hélas! il ne savait pas que le sang enivre ceux qui le voient couler. Il ignorait que sa lâcheté descendante l'avait mis de niveau avec ce peuple, même plus bas que lui, et que bien qu'il parlât du haut de la terrasse, c'était lui qui était maintenant dominé par la plèbe. Voici l'homme! s'écria-t-il. C'était leur dire équivalemment: Êtes-vous satisfaits maintenant ? Croyez bien qu'il ne lui prendra plus fantaisie de se proclamer Roi. Voyez: voici l'homme!

Les soldats avaient ri grossièrement dans la cour intérieure quand ils l'affublaient du manteau d'écarlate et qu'ils le couronnaient dérisoirement d'épines. Pilate espérait que le ridicule accoutrement de Jésus le sauverait, et qu'il pourrait sortir de ses mains définitivement et moralement tué par les quolibets et les rires. Mais la foule ne riait plus. Elle était arrivée, grâce aux prêtres et aux anciens, à ce degré de bestialité où elle ne s'amuse plus avec des grimaces, des loques rouges et des coups de roseaux; même le sang qui coule sous les fouets n'était plus assez pour elle: on ne la fait plus rire quand il lui faut la mort. Il y a dans ce cri redoutable : A mort! qui sort de milliers de poitrines, une supériorité sinistre qui écrase toutes les volontés contraires et annihile tous les bons desseins. A mort! hurlait la plèbe, et elle scandait ce cri nous l'avons entendu depuis dans nos révolutions multiples, bien décidée à ne pas cesser de crier qu'elle n'ait obtenu cette tête. Pilate balbutiait vainement quelques mots que n'entendait plus la populace. Le tumulte croissait.— La croix! la croix! A mort!— Mais c'est votre Roi, essaya de crier le Procurateur.— Non, notre Roi c'est César, ripostaient les prêtres qui se tenaient au premier rang.— La croix, la croix! continuait de hurler la foule, au fond, développant et élargissant de plus en plus sa sombre ligne envahissante.— Mais il n'a rien fait de mal, répétait désespérément le Romain, attestant une fois de plus l'innocence de Jésus.

— Il s'est dit le fils de Dieu, crièrent les prêtres; notre loi est formelle sur ce point, à cause de cela il doit mourir. Le fils de Dieu! Enfin le grand grief était mis en avant. Ils n'avaient pas osé jusqu'à présent le proférer ; ils demandaient la mort pour l'agitateur, la mort pour le refus d'impôt, la mort pour le fou qui se disait Roi : tout cela aux yeux d'un homme raisonnable et calme ne justifiait pas semblable peine. Ils se démasquaient à la fin: la mort pour le blasphémateur, il s'est dit le fils de Dieu. A ce mot Pilate trembla. Pourquoi, en vérité? allait-il croire à la divinité de cet être écorché, frissonnant devant lui? On ne sait, mais tout d'un coup le voici qui rentre, il se fait amener Jésus, il le presse de questions ... nous ne connaissons pas tout ce qui fut dit entre ces deux êtres seuls, face à face, l'homme pouvant sauver le Dieu, le Dieu voulant certainement sauver l'homme. Ce que nous savons, c'est qu'après cet entretien solitaire et mystérieux, Pilate sortit absolument décidé à délivrer Jésus. Exinde qucerebat Pilatus dimittere eum. Enfin il va être plus ferme et parler en maître.

Tout était donc remis en question. C'était le noeud avant le suprême dénouement. Il n'y a aucun doute que Pilate dût manifester cette intention. Qucerebat. Il cherche, il veut, il s'ingénie, il est décidé. A la fois faible et violent, il allait, ballotté d'une rive à l'autre, selon l'impulsion. Il est maintenant sur la rive du courage. Les prêtres et les anciens l'ont compris. Tout va-t-il leur échapper ? Ils jouent alors leur dernier et puissant atout: et relevant le titre de Roi dont se parait Jésus, et que leur rappelait sans cesse Pilate, ils s'avancent insolemment? Si tu ne le condamnes pas (donc Pilate était de nouveau indécis), tu n'es pas l'ami de César. Quiconque se dit Roi est opposé à César. On savait ce que voulait dire ce mot : être opposé à César ; César ne suffrait pas la contradiction, et il s'appelait Tibère. Sans doute, ce Tibère était dans la molle et voluptueuse Caprée, bien loin ... Mais les délateurs étaient partout, et un signe du maître, même de loin, comme autrefois la baguette de Tarquin, faisait tomber toutes les têtes. En une minute, Pilate revit passer tous les anciens tableaux, et la redoutable intervention de l'empereur. Il revint à la rive de la faiblesse; il s'y accrocha désespérément et lâcha tout 'le reste.

Assourdi par les clameurs, hébété par cette lutte sans issue, sentant tout effort lui faire perdre dû terrain, lassé excusé peut-être à ses yeux par ses tentatives infructueuses: Tradidit voluntati eorum, faites-en ce que vous voudrez, s'écria-t-il avec un geste apeuré et découragé. Mais, et ce fut comme l'indigne consolation donnée en dernière pâture à sa conscience, mais il est innocent, et je serai innocent, moi, de la mort de ce juste, et je m'en lave les mains, et vous répondrez de ce sang et de cette mort, vous. Pitoyable restriction, lamentables paroles, alors qu'on ne lui en demandait qu'une, la seule qu'il devait dire, et que seul il pouvait dire: je ne veux pas.

Ainsi se dénoua, après quatre heures, ce drame de violence et de lâcheté. Et maintenant le Christ s'en va, il est condamné, tout est réglé, tout doit être juste : le Procurateur a signé. Lui-même il a écrit à grands traits sur la planchette de bois: « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs. » C'est le crime, paraît-il; il aurait pu mettre Fils de Dieu, t'eût été aussi vrai. Et il achève de se laver les mains en répétant « Je suis innocent de la mort de cet homme. » Oui, il pense, peut-être, mais jusqu'à la fin des siècles et au delà on ne le croira pas et l'on redira : Passus sub Pontio Pilato, crucifix us, mortuus est ... Je crois en Jésus-Christ qui a souffert sous Ponce-Pilate, et qui est mort crucifié par lui. Et nunc, reges, intelligite, erudimini qui judicatis terram. Et maintenant, rois et juges de la terre, comprenez et profitez (1)

Références:

(1) Ps. II, 10.

XV   JÉRUSALEM

Lorsque l'on sort de ce drame du Prétoire, le coeur est oppressé: tant de bonne volonté réelle en apparence, et une aussi déplorable faiblesse! Pourquoi Pilate paraît-il si coupable, et l'est-il au point qu'il reste le douloureux synonyme de la lâcheté, comme Judas celui de la trahison, et qu'il n'est pas de plus cruelle injure que de comparer quelqu'un à ces deux êtres? C'est que l'un et l'autre sont traîtres. Le premier a trahi son Maître et son ami; le second a trahi la vérité reconnue et approuvée. C'est une grande chose que d'avoir vu la vérité; car Pilate a beau s'en défendre, il l'a vue. Il reconnaît que cet homme n'est pas coupable; sa conscience, son bon sens, le plus vulgaire honneur lui crient bon de le délivrer; il ne le fait pas C'est l'éternel remords des pouvoirs publics, en qui tout repose, d'avoir trahi au profit de leur intérêt la vérité qu'ils devaient défendre. Quand Dieu s'est montré quelque part, il n'est donné à aucune créature d'effacer aisément, et sans crime, les traces de son passage. Dieu veut être remarqué; il veut plus : la préférence. C'est la base de tout le bonheur éternel.

Nous irons finalement vers ce que nous aurons préféré. C'est la loi de notre prédestination. Oh ! mon âme, qui préfères-tu dans l'ensemble comme dans le détail ? Où va la pente de ton coeur ? en haut ou en bas? Vers le ciel ou vers la terre? L'amour est un poids, il monte ou descend : et nous suivons les mouvements de notre coeur. Jésus, qui suit aussi les pentes du sien, s'en va vers le Calvaire. Tout son être physique y répugne pourtant; mais il sait que là-haut il sauvera l'humanité et donnera à Dieu, son Père, la plus grande gloire possible. Il va donc, mêlant ainsi l'âpre joie et l'heureuse douleur. Bien que tout le cycle des tortures intimes semble avoir été parcouru, il est cependant un tourment que Jésus a encore voulu endurer, et celui-là lui a été très sensible, quoique à première vue il paraisse submergé das la mer douloureuse de la Passion.

Jésus était homme, il était Juif : à ce double titre il aimait déjà profondément son pays. Jérusalem était, pour les enfants d'Israël, le lieu cher entre tous, la cité bénie, la patrie commune qui absorbait toutes les patries particulières. Ce n'était qu'en chantant, d'étapes en étapes, qu'on se rendait vers la ville sainte. Les enfants grandissaient dans l'espoir longuement entretenu de voir enfin le Temple où Dieu daignait mettre la trace de ses pas éternels; les vieillards qui ne pouvaient plus refaire la route, vivaient et pleuraient encore de ce souvenir. Indépendamment de cette présence rayonnante de Dieu dans le Temple sacré, Jérusalem méritait, à tout point de vue, cette admiration et ce culte de race. De quelque côté qu'on l'abordât, la cité divine resplendissait de lumière et de fraîcheur. A la voir aujourd'hui si désolée, sans arbres, presque dépouillée de cette couronne de verdure, avec ses murailles grises où s'accroupissent les lépreux, on a peine à croire à cette antique splendeur. Mais il faut voir Jérusalem comme l'a vue Jésus, comme l'ont vue les Romains, comme l'ont admirée les Juifs avant les ruines de Titus.

Le coup d'oeil le plus féérique était sans contredit lorsque l'on revenait de Béthanie; il demeure encore saisissant, bien que, de la hauteur, le regard, pour arriver jusqu'à Jérusalem, doive errer à travers les muettes désolations de la vallée de Josaphat. Aujourd'hui, en effet, ce val est sombre, semé de dalles plates et blanches qui sont des tombes. A peine, çà et la, quelques oliviers; et aux flancs des montagnes, des sentiers qui s'étirent entre ces désolantes murailles de pierres sèches, sans une mousse, une feuille, un brin d'herbe ... Un peu de verdure égaie pourtant les fonds de Siloé, où l'on devine la piscine aux mûriers plus frais et aux vastes champs d'artichauts, dont les tiges serrées tapissent le sol plus humide à cet endroit ; le reste du paysage est aride, envoilé de poussière et de tristesse. Mais du temps de Jésus, les lignes de ce même paysage noyaient leurs arêtes desséchées dans les fouillis de verdure. Ce n'étaient que vergers couverts de fleurs blanches et roses, des vignes étagées, des touffes de tamaris, des dômes de mûriers, et les sycomores qui abaissaient presque partout leurs rameaux jusqu'à terre.

Quand, du sommet de la montagne des Oliviers, on descendait sous ces emmêlées de feuillages, on ne voyait d'abord que ce gracieux lacis de branches chargées de fleurs; mais tout à coup, à travers ces branches, apparaissait, dans ce décor de verdure, la haute silhouette de Jérusalem; le Temple dominait tout le val profond du Cédron où s'enchevêtraient les cèdres noirs; les murailles crénelées de la ville formaient déjà une couronne légère sur ces masses sombres, et au-dessus scintillaient les toits du sanctuaire éblouissant d'or, et renvoyant de toutes parts des rayons enflammés au milieu des marbres blancs qui plaquaient l'édifice: c'était, au dire des contemporains, comme un amas de feu sur des montagnes de neige. De l'autre côté de la ville, derrière le Temple, se dressaient encore les trois hautes tours bâties par Hérode: Phazaël qui rappelait la forme du phare d'Alexandrie; Marianne, tout en marbre si uni, qu'on l'eût dite d'une seule pièce; Hippicos qui avait quarante mètres de hauteur.

A ces trois tours « dont la beauté et la force étaient si extraordinaires, que, selon Josèphe, il n'y en avait point dans le monde qui leur fussent comparables » (1), il fallait encore ajouter la tour obtogonale de Pséphina, si élevée que du sommet on pouvait voir la Méditerranée. Tout cet ensemble de vastes constructions, sur une montagne atteignant déjà elle-même huit cents mètres, formait un fond de scène si grandiose, dans un ciel souvent teinté de bleu et de rose, avec les traînées de pourpre du soleil qui se couchait derrière, que même encore maintenant, où il n'y a plus ni Temple, ni Pséphina, ni Phasaël, ni le feu des ors, ni la neige des marbres, on murmure au seul aspect de cette ville se haussant dans le même ciel enflam­ mé: « Jérusalem, Jérusalem, si jamais t'oublie, que mon bras tombe sans force et que ma langue desséchée s'attache à mon palais. »

C'est ainsi que Jésus la vit, quand il descendait au pas lent de l'ânon, les pentes de Gethsémani, pour gravir celles de la porte Dorée où éclatait l'Hosanna. Alors, ému de cette splendeur, il s'arrêta et il pleura. Il pleura parce qu'il voyait dans un avenir très proche toutes ces merveilles s'effondrer, cette gloire s'éteindre, et une désolation suprême errer à travers ces ruines. Elle y est encore, elle y est divinement cette désolation promise: cela seul peut expliquer l'arrêt de la civilisation aux portes de cette ville la plus ancienne, la plus glorieuse de l'univers. La douleur de Jésus plane sur ces paysages arides, il semble qu'elle arrête jusqu'à l'essor irrésistible de la végétation. Il n'y a pas de culte joyeux à Jérusalem; les chrétiens n'y apportent que des pas attristés et un visage désolé; et c'est encore une désolation dernière pour eux, que de ne pouvoir pas même la manifester par des élans publics et libres de toute entrave.

Il faut souvent se hâter comme si l'on accomplissait un crime, pour aller baiser ce tombeau vide et cette roche ouverte du Calvaire; tous les rites s'y heurtent, toutes les fois s'y mêlent, n'échangeant entre elles que des regards de commisération ou d'envie, alors qu'il ne devrait y avoir qu'un immense et même amour. Des gardes salariés fument et boivent au pied du Calvaire, à dix pas du sépulcre, rançonnant tout chrétien qui entre et spéculant sur leurs divisions intestines. Et l'on sort de ce remous étrange, l'âme attristée, la foi étonnée, avec une empreinte ineffaçable de la désolation prédite par Jésus lui-même, dont la parole retentit lugubre et toujours angoissante au-dessus de cette douloureuse agitation: Jérusalem, Jérusalem, si tu avais voulu (tout est donc en notre volonté) ... , si tu avais connu le temps heureux où te visitait ton Dieu (il y a un temps, mon âme, passé ce temps il est trop tard) ! Voici qu'un jour viendra (il est venu), où tes murailles seront environnées; de ton Temple il ne restera pas pierre sur pierre (il était si beau pourtant, rien ne trouve grâce devant la colère de Dieu). Tu seras jetée à terre, foulée aux pieds par les nations, et tu demeureras déserte et désolée. Et videns civitatem f levit super illam (2). Et apercevant la ville, il pleura.

Il n'appartient qu'à l'Homme-Dieu de se désoler et de pleurer sur l'avenir, car seul il le connaît. A nous il a dit dans sa bonté: sufficit diei malitia sua (3) A chaque jour suffit sa peine. Mais lui dont le jour est éternel, il voit la malice certaine de demain, il la touche, elle le perce, il en pleure. Nous ne songeons pas assez à ce regard de Dieu sur nous, dans le passé sans doute, niais aussi dans l'avenir. C'est souvent au sein de nos ferveurs prodigues de fleurs comme un printemps, qu'il pourrait s'arrêter un instant pour pleurer sur nos lamentables défaillances du lentemain : il les voit toutes. IL savait, quand il est venu pour la première fois dans notre âme, nous offrant sa bouche à baiser et son sang à boire il savait à quels calices nous irions plus tard tremper nos lèvres: il n'a pas pour cela retiré celui qu'il nous tendait. Il voyait ce que nos mains devaient toucher et nos yeux regarder : il n'a pas pour cela fermé ses bras qui nous embrassaient; son étreinte n'a pas été plus hâtive, son regard n'a pas été moins amoureux. Mais peut-être qu'il a pleuré dans ce secret divin que les esprits célestes pénètrent, videns civitatem flevit super illam, et les anges ont pu s'étonner de voir qu'après le sang qu'il nous avait donné, il lui restait encore des pleurs à verser sur notre inqualifiable ingratitude.

Arrêtons-nous à ces pleurs. Oh! Jésus, je compte ceux que vous avez répandus sur moi. J'en remplis le calice d'actions de grâces, que j'élèverai chaque jour devant vous calicem Domini accipiam, et nomen Domini invocabo (4). Il sort de votre coeur blessé par notre ingratitude une clameur immense qui nous sauve plus qu'elle ne nous condamne. C'est le Calvaire secret qui continuera jusqu'à la fin des temps; à défaut du sang vous nous donnez vos larmes, elles sont une prière qui effacera mon iniquité. C'est ainsi que Jérusalem a été une torture intime pour le coeur de Jésus-Christ. Il n'est pas hors de propos de supposer que s'il a pleuré en y entrant solennellement pour la dernière fois quelques jours avant sa mort, il a dû, au moment où il la quittait définitivement pour monter au Calvaire, ressentir une profonde et indicible émotion. C'est au sortir de la porte Judiciaire qu'il passe pour la dernière fois les remparts de la ville. Son beau visage, ce visage que vient d'essuyer Véronique, ce visage saisi déjà par les pâleurs de la mort, s'inonde alors de larmes nouvelles. Sans doute, les soldats qui l'entourent sont des gentils, des Romains à gage, des barbares: mais il sait bien qu'il leur a été livré par les siens, et d'ailleurs il peut les voir en tête du cortège: les anciens, les scribes, le grand prêtre lui-même, ils sont là, pas un n'a voulu manquer. Et der­ rière, s'enfuit la ville aux diverses rumeurs: il n'y rentrera plus. Jérusalem, Jérusalem si cognovisses, si tu avais su, Jérusalem! supplice est doublé quand il nous vient de nos frères: dans l'âpreté dernière de la mort, il y a quelque consolation que le coup fatal nous soit donné par des mains étrangères.

« Jérusalem, Jérusalem, si encore j'étais trahi par un ennemi (5), plaint douloureusement Jésus; mais, toi, Israël mon ami avec qui je vivais et prenais mon repas!» Telles sont les pensées qui occupent à ce moment suprême l'esprit et le coeur lu Christ. Elles l'occupent encore dans les solitudes du Tabernacle, chaque fois qu'il doit sortir d'une âme, brutalement chassé par le péché. « Ame choisie, ma privilégiée, que t'avais-je donc fait ? » O silence, ô plaintes amoureuses, ô Jésus chassé, si je vous rencontre sur ma route, venez à moi, venez en moi, venez : je vous reçois pour tous ceux qui vous repoussent; que mon amour subitement élargi serve d'asile à vos amours trahies et délaissées. Il y a des âmes que Dieu a beaucoup aimées et qui seront réprouvées. Les plus ingrates ne sont-ce pas celles qui ont été les plus chéries? I l est des nations qui semblables à Jérusalem sont finalement rejetées, au lendemain peut-être des merveilles d'amour accomplies dans leur sein. Jérusalem si cognovisses et tu!

L'amour vrai se mesure à la fidélité. Ce n'est pas tout d'avoir été aimé par privilège, si soi-même, au moment où Dieu passe, on ne rend pas amour pour amour. Alors Dieu porte son coeur à d'autres; il peut faire sortir des enfants d'Abraham du sein aride des rochers, les lis peuvent pousser de la fange. Cependant Jésus s'avance, il est midi, le Temple retentit du son des trompettes sacrées, le soleil fait reluire au loin les ors des toits et la neige des marbres, l'encens fume à l'intérieur et monte si haut qu'il forme une colonne au-dessus du Saint des Saints; les agneaux bêlent dans la piscine probatique où on les plonge avant le grand sacrifice de la neuvième heure, les étrangers remplissent les rues étroites ou les parvis du Temple et la foule va sans cesse croissant A ce moment, le cortège sinistre des condamnés à mort arrive au sommet du Calvaire. Jésus est attaché à la croix. Et il tourne le dos à Jérusalem, qu'il ne veut plus voir, les deux bras tendus vers l'Occident, où ses regards mourants fixent, dans le lointain des espaces et des temps, les peuples nouveaux qui l'attendent ...

Réféerences:

(1) Histoire de la guerre des Juifs contre les Romains, t. II, liv. V, chap. XIII.
(2) Lue, XIX, 41.
(3) Math., VI, 34.
(4) Ps. CXV, 13.
(5) Ps. Liv. 13, 14, 15