| |
I
L'ANCIEN VISAGE
C'est à ce moment que nos yeux doivent monter jusqu'à ce sommet sanglant de la croix, pour y contempler dans un mélange de stupeur, d'épouvante et d'amour le Visage du Seigneur.
« Nous l'avons vu, s'écriait douloureusement et par avance le prophète Isaïe. Non erat aspectus, ce n'était pas à voir, car ce n'était qu'horreur, et nous songions avec angoisse et regret à ce que fut autrefois ce Visage .. , Et desideravirnus eum (1) .
Cela est une chose naturelle, quand on est en face d'un visage aimé, mais défiguré, couvert de la honte des crachats, silonné de sang, cela est une chose naturelle, de songer à ce qu'on l'avait vu autrefois.
Quantum mutatus ab illo (2): n'est-ce pas le cri qui échappe alors à toutes les lèvres ; combien il est changé! ... Il se fait donc une comparaison entre ce que l'on voit et ce qu'on avait vu. Réflexion douloureuse, mêlé d'étonnement, de tristesse profonde; et à travers les pâleurs de la mort, et au milieu des effacements et des teintes livides que produit cette mort, on remonte, — bien loin peut-être — jusqu'à la beauté ancienne, jusqu'au charme pénétrant des yeux et du sourire. Quantum mutatus ab illo: ô Dieu qu'il est changé : non est species ei neque decor. Aujourd'hui ni charme, ni beauté, ni splendeur : mais la pâleur, le sang et la mort.
Cette reconstitution de l'être cher, amoindri et méprisé, est l'amère consolation de ceux qui ont aimé.
Ils étaient là, au pied de la croix, en groupe serré et lugubre, les fidèles amis, ceux qui aiment jusqu'à la défaillance, au mépris et au déshonneur apparent de celui qu'ils ont connu: et tous, dans ce grand silence, ils parlaient au fond de leur âme avec les souvenirs émus de ce beau Visage.
Marie sa mère, Madeleine la pardonnée, Jean l'ami du coeur, Marie Cléophas, et quelques autres, les fidèles jusqu'au bout. Pendant ces trois longues heures, où il a fait presque nuit, c'est à peine s'ils peuvent apercevoir dans cette obscurité le visage livide du Maître. Sa tête est parfois horriblement penchée en avant, écrasée par l'odieuse couronne, les cheveux trempés de sang et de sueur, tombent lourdement sur la poitrine, de longues stries rouges coulent sur les joues creusées, la bouche entr'ouverte écarte les lèvres amincies, violettes, déjà desséchées ; les veux sont pleins de larmes, lanquerunt oculi prce inopia (3), et aussi pleins de sang: toujours ce sang, il y en a partout, il coule de partout, il en fallait tant pour nos péchés.
Non erat aspectus. Non, ce n'est plus une f ace humaine, et chacun des spectateurs songe alors en secret à l'ancien et beau Visage.
(1) Isaïe, LIII.
(2) Enéide, Virgile, liv. II, y. 274.
(3) Ps. LXXXVII, 12.
|
II- MARIE |
Marie, sa mère, tout d'abord.
Il y a le souvenir de nos amis, et celui de notre mère: le souvenir des mères est plus vivace, plus lointain, plus aimant. Il est donné aux mères seules de retrouver dans le fils déjà homme les regards naïfs et charmants de l'enfant. Elles n'ont pas oublié avec quelle douleur et quelle joie elles ont donné cet être frêle au monde. Les mères voudraient toujours garder leur enfant tout petit, le prendre dans leurs bras, le serrer sur leur poitrine, être seules, en un mot, pour lui seul, afin que le cher enfant ait encore beoin d'elles. Et comme le temps qui marche ne le permet plus, alors elles revivent ces scènes charmantes de l'enfance du bien-aimé dans leurs souvenirs. Marie n'a pas échappé à cette douce tyrannie de l'amour maternel. Maria auteur conservabat omnia haec in corde suo ( 1 ).
Marie conservait toutes ces choses en son coeur. C'est pourquoi quand, levant ses yeux angoissés, elle apercevait au sommet de la croix la face livide et sanglante de son fils chéri, ô Dieu, comme elle revoyait à travers ces traits déshonorés la charmante figure de l'enfant de Bethléem et de Nazareth! Qui de nous n'a senti, à quelque heure de tristesse et de larmes, subitement passer devant lui les anciens tableaux de son bonheur ? C'est le contraste cruel du passé et du présent; c'est la teinte claire de l'aube qui s'émerveille à côté de la nuit brusque où l'orage éclate et obscurcit le plein jour.
Bgthléem, ses terrasses, ses oliviers étagés, les bergers qui accouraient naïfs et confiants, donnant tout, tout, ce peu de chose qui faisait leur richesse: Bethléem, la nuit qui s'éclaire, les anges qui chantent au-dessus du cher enfant emmailloté ... Mais il faut fuir, Hérode est là: partons, emportons-le vite ... Marie l'a pris; et la route de l'exil se trace péniblement dans le sable du désert. Voici le Nil, « une eau tranquille et pâle » (2) ; les longues pyramides, le sphinx moqueur et silencieux, les obélisques rigides, et les dieux accroupis dans le fond des temples. Marie a le front penché sur le cher petit visage, il lui suffit. L'enfant sourit, l'enfant grandit: cette bouche qu'encombrent aujourd'hui le sang et l'écume de la mort, elle a prononcé le nom de Marie avec quelle douceur ! la première fois. L'exil n'est plus l'exil quand on a Jésus. Marie le goûte, elle ne voudrait pas sortir du désert, surtout si c'est pour aboutir à ce sommet du Calvaire. C'est bien là le contraste douloureux entre le passé et le présent.
Et puis la Vierge mère revoit Nazareth: la petite maison cachée, l'atelier, l'enfant qui joue entre les bois et les copeaux, et toute l'obscurité des jours heureux. On n'en voit le bonheur qu'après: ils se suivaient, ces jours, sans bruit, comme les heures douces que l'on n'entend pas sonner, et se ressemblant tous. Cependant, le cher visage a changé: l'ovale si pur a pris ses premières teintes de gravité à la suite d'une parole incompréhensible: Est-ce que vous ne saviez pas que je dois être tout d'abord aux choses de mon Père (3) ? La mère n'a pas compris: n'importe, l'enfant est obéissant.
Puis le père nourricier étant mort, c'est le tête-à-tête intime entre elle et lui ... Lui, l'enfant devenu jeune homme. Elle suit avec émotion tout le travail de la pensée divine sur ce front qui s'élargit et s'éclaire. Avant, elle donnait des caresses et des baisers: il était tout petit; maintenant, elle reçoit des lumières: ces veux parlent, ces lèvres parlent, elle écoute, elle a la meilleure part. Le soir, elle se mettait aux pieds de son fils pour mieux se remplir.
Autour d'elle on ignore le grand mystère: sa famille, ses neveux, sa soeur même, paraissent ne point savoir ce qu'est cet enfant, cet adolescent, cet homme. Que lui importe, elle le sait, elle, et comme elle en jouit! Ce bonheur ineffable avait duré près de trente ans: il avait semblé court jusqu'à un soir où Jésus lui avait dit au milieu de ses larmes qu'ils allaient se quitter. Et le départ avait eu lieu le lendemain; la mère regardant partir le fils si cher, sur les grandes routes de la Galilée , seul, sans disciples encore, et elle ne pouvant le suivre: son bonheur était fini.
Pendant les trois années de la vie publique à peine elle l'avait vu seul à seul; la grande mission absorbait le Messie: son visage hâlé par la fatigue et le soleil était devenu plus grave, la mère voyait l'ombre de la croix assombrir peu à peu et par avance ce front qu'elle avait baisé. Et aujourd'hui elle était, elle aussi, à l'ombre de cette croix, elle s'y tenait debout. Et lorsqu'après ces tableaux vifs et pressés qui se hâtaient dans ses souvenirs, elle voyait par quelle affreuse réalité se terminait son ancien bonheur, une angoisse indicible l'étreignait toute, elle chancelait presque, et dans l'obscurité du Calvaire, ses mains qui cherchaient un appui et se tendaient encore vers son amour ne rencontraient toujours que la croix où mourait Jésus.
Se consoler de la croix par la croix; s'appuyer dans ses défaillances sur cette croix qui nous oppresse; se laisser baigner par le sang de Jésus auquel nous mêlons le nôtre; n'avoir nul autre confident que le Dieu qui frappe, et sous ses coups redoublés se tenir encore debout comme la mère des douleurs, stabat Mater: il est peu de sommets plus élevés dans la montée du Calvaire. Mais les âmes qui sont appelées à cette redoutable participation aux souffrances du bien-aimé doivent le gravir, s'y maintenir encore, et chanter, par leurs plaies plus que par leurs lèvres, le cantique de l'amour inlassable.
Références
(1) Lue, eh. II, y. 19 et 51
(2) Lue, eh. II. y. 19.
(3) Chateaubriand. Itinéraire,
|
III MARIE-MADELEINE, LA PARDONNÉE
|
Ce cantique, Madeleine en répète les strophes douloureuses au pied de la croix. La tradition unanime et constante place la pénitence dans cette position humiliée et amoureuse. Il semble qu'elle n'ose pas mon ter jusqu'au visage du Seigneur; et cependant, du pied de la croix elle n'aurait qu'à lever la tête, et ses yeux rencontreraient, à travers leur voile de larmes, les yeux pleins de sang qui l'avaient regardée et changée autrefois. Madeleine y revient sans cesse à cet autrefois de ses souvenirs. Où et quand a-t-elle vu le Maitre pour la première fois ? A quelle curiosité d'abord la femme légère avait-elle cherché à se trouver en face du grand thaumaturge ? avec quel intérêt ensuite ? avec quelle crainte secrète aussi, car on prétend qu'il sait lire aufond des coeurs. Comment, par ce mystérieux enchaînement de la grâce, est-elle arrivée à désirer revoir cet être si doux et si puissant qui l'attire étrangement?
Lorsqu'au retour d'une de ces entrevues qu'elle voulait banales et sans conséquences, elle se retrouvait dans son décor intime où tout ne lui parlait que de ses hontes publiques et secrètes ... de quel désenchantement ne devait-elle pas sentir se frapper, une à une, toutes les choses qu'elle avait aimées, désirées, âprement recherchées? Tout retour à Dieu commence par cette désillusion. La grande lumière d'en haut montre le vide de ce qui est en bas. Dieu ne violente rien en nous, il passe : la lumière qui sort de son visage tombe, et nous sommes changés. Le fruit si doux du plaisir prend alors une âpreté singulière : la lèvre s'y porte encore, mais la main le repousse aussitôt, et l'arrache à cette lèvre tremblante et désabusée. Inconsciente du mouvement qui s'opère en elle, l'âme s'agite, elle va d'une fleur à l'autre; il n'y a plus de miel.
Madeleine se souvient de ce vague et ancien malaise, quand, au fond de l'horizon de sa vie, elle voyait monter lentement ie soleil étrange du visage humain et divin dont l'éclat la fascinait. Un jour, encore demi-parée, femme pécheresse et publique, elle se lève, elle sort, un vase de parfum dans les mains; sa démarche est anxieuse, précipitée ... elle entre dans une salle où il y a un festin, elle n'y est pas invitée pourtant; ce sont des ri ches qui sont couchés sur des divans autour de la table. Elle se glisse à travers les serviteurs; elle est assez connue pour qu'on ne l'arrête pas .. , et la voici soudain, elle l'orgueil et la volupté, qui tombe à genoux aux pieds de la divine et rayonnante pureté! Il y a des vertus qu'on n'apprend qu'à genoux: la pureté est de celles-là.
Cependant un silence s'est fait subitement dans la salle; tout le monde s'étonne, le maître, les convives, les valets: et Madeleine mouille humblement les pieds de Jésus des premières larmes de son repentir. Puis elle brise l'ampoule de parfum et en verse le liquide précieux sur les pieds lavés de ses pleurs. Plus tard, elle osera monter plus haut: elle ira jusqu'à répandre l'huile odorante dans les cheveux et sur la tête; aujourd'hui, elle se tient aux pieds, par terre, à sa place, dans l'opprobre et la poussière. Et tout cela se fait comme un rite auguste et sacré, n'est-ce pas la consécration de l'âme repentante? ... et au milieu d'un silence où commencent pourtant à percer quelques murmures d'invités et les rires discrets des valets. Madeleine n'y prend pas garde. D'un dernier geste, comme pour compléter son humiliante attitude, elle déroule ses longs et soyeux cheveux: ainsi faisait le grand prêtre sur les épaules de la femme adultère. Elle avoue donc par ce seul geste toute sa vie criminelle, et la rougeur de la honte au front, elle se penche, semblable à une es clave, pour essuyer de ses tresses magnifiques et ondoyantes les pieds divins qu'ont mouillés si ardemment ses parfums, ses pleurs et ses baisers.
« L'histoire, dit Lacordaire, ne nous montre nulle part le repentir et le péché créant ensemble une aussi touchante image d'eux-mêmes ( 1 ) ». C'est à ce moment que dans le coeur du pharisien orgueilleux de son intégrité, s'éleva un doute, une ironique réflexion: « Si c'était un prophète, se disait-il à lui-même, il saurait ce que vaut cette femme publique qui le touche et le baise aux pieds. » Madeleine n'entendit pas cette pensée, mais elle percevait les murmures, et jusqu'au silence qui remplissait la salle. Et voici qu'au milieu des murmures et du silence elle entend tout à coup une voix qui s'élève: Jésus la défend; il fait plus, il l'excuse; il fait mieux, il la loue: et comblant tout d'un mot, il lui pardonne. « Va, ma fille, tous tes péchés te sont remis; tous, entends-tu? Va, ta foi t'a sauvée, et sois en paix. » Ceci fut dit d'un tel ton, ceci fut dit avec un tel regard, qu'à travers ses pleurs et ses cheveux épars, Madeleine ayant en un instant fixé ce divin visage, ut, à ce même instant, frappée, abattue, renversée, relevée, et si haut, que ses pieds qui s'enfonçaient dans toutes les fanges ne toucheront . plus terre et que désormais réhabilitée, lumineuse et pure, elle ne quittera plus Jésus, elle le suivra, elle s'y attachera, elle montera partout avec lui.
— « Voyez, mes frères, le vol de cette âme que l'amour de Dieu a blessée (2 ) », s'écrie Bossuet en parlant des vierges: Ma deleine est entrée par son repentir dans l'ascension des âmes pures, elle achève aujourd'hui son vol extatique par la montée du Calvaire. Elle y est en place d'honneur à côté de la Reine des Vierges et de l'apôtre chaste. 0 pécheurs, ô pécheresses, âmes perdues, chairs méprisables et méprisées, venez et voyez : dans l'amas immense de vos péchés trouvez m'en donc un seul dont la bonté de Dieu ne puisse faire un degré pour vous élever, si vous savez, pareils à Made leine, vous abaisser, vous repentir et mieux aimer. Madeleine, qui était tombée si bas parce qu'elle avait trop et mal aimé, n'est remontée si haut que parce qu'elle a su enfin beaucoup et bien aimer ; et aujourd'hui, à cette heure du Calvaire, elle donne à son repentir le dernier éclat, à son amour la suprême intensité.
Car si, dans ce grand silence, dans cette obscurité du Golgotha, elle entend surtout en ses souvenirs émus et troublés ce mot qui avait commencé sa joie nouvelle, ce mot qui fut l'aube de sa vie refaite: « Aie confiance et va en paix » ... Combien en levant les yeux elle devait comprendre à quel prix cruel et douloureux cette paix lui avait été achetée ! Il n'y fallait rien moins que cette croix dressée, l'horreur des clous enfoncés dans la chair, et la mort, qui s'avançait, dont l'ombre pâle couvrait déjà cette face adorable. Et Madeleine regardait alors comme à la dérobée, d'en bas, où elle se blotissait encore aux pieds de Jésus, Madeleine regardait le visage du Seigneur couvert de pâleur et de sang où s'écrivait impitoyablement l'histoire de ses péchés, celle de son pardon. Quels regards!
Il y a un regard des âmes pardonnées, comme il y a un regard des âmes innocentes. Dans lequel des deux se cache la plus grande suavité, dans lequel plus de joie et de reconnaissance? C'est le secret de Dieu, et c'est aussi celui de ces privilégiés. Mais il me semble, ô mon Dieu. que dans les yeux de mon âme tant de fois pardonnée, éclatera plus d'amour, parce qu'avec les débris des chaînes de mes péchés si souvent rompues par vous, je puis désormais former un lien et si fort et si doux, que rien ne sera plus capable de me séparer ici-bas de votre immense charité.
Références:
(1) Vie de sœinte Madeleine, eh. III
(2) Panégyrique de Sainte-Tliéréite. |
|
A travers les voix silencieuses de ces souvenirs montant du coeur de Marie, de celui de Madeleine, jusqu'au coeur de Jésus- Christ, suprême consolation à sa douleur, il est, hélas! d'autres voix qui montent, elles aussi, comme l'âpre et brûlante fumée de la haine; il faut les entendre. Tout est d'abord bruyant au sommet du Calvaire. C'est l'explosion de la fureur satisfaite, et comme cette dernière scène du drame cruel se déroule normalement, et que Dieu au-dessus est silencieux, nul ne se contraint. Peuple, bourreaux, soldats, prêtres et pharisiens, parlent, crient, vont et viennent agités et ... moqueurs. La moquerie, la dérision; il semble que toute cette haine accumulée depuis tant de jours vient de se fondre enfin en une note unique, acerbe et mordante: la moquerie.
C'est en fixant une dernière fois ce visage, dont les veux les avaient jadis effrayés, et dont la bouche les cinglait de vérités violentes, que les scribes et les anciens se déchaînaient dans une suprême moquerie. Elles montent donc en bouffées haineuses, ces paroles ricanantes et cruelles, au-dessus de Madeleine toujours abîmée au pied de la croix, au-dessus de Marie qui se tient debout, et comme un dernier soufflet retentissant et vainoueur, elles s'appliquent à la face pâle du Christ agonisant. Dans la Passion du Seigneur, dit Bossnet, « il se fait si étrange assemblagle de dérisions et de cruautés qu'on ne sait presnue laquelle domine, et toutefois la risée l'emporte (1)».
Quelle en est la raison? Pourquoi ce décor de confusion, cette atmosphère de monueries? Comment expliquer ces partis pris de vouloir déshonorer la victime? Bien mieux, quand il n'y a plus de supplices à lui infliger parce qu'elle est clouée immobile et sanglante et qu'on les a tous épuisés, la moquerie persiste à monter jusqu'à elle. Pourquoi, encore une fois? Il y a comme un malsain plaisir qui lui rappelle jusqu'à ses moindres paroles, on les avait donc bien retenues pour en tirer un suc amer dont on l'abreuve. Allons, toi qui te vantais de détruire le Temple de Dieu pour le rebâtir en trois jours, essaie donc de descendre de la croix!
Et l'on ne se contente pas de ces apostrophes directes: le Christ peut entendre tous les dialogues qu'on échange à son sujet. C'est une très cruelle morsure de la haine que les coups indirects: on préfère ceux qui frappent en pleine face. Voyez, disent les prêtres au peuple, il sauvait les autres, mais il ne peut se sauver lui-même. C'était montrer son imposture. Il se disait le fils de Dieu, il se confiait en lui: est-ce que Dieu a bougé pour venir le délivrer? Et sous cet orage de haine et de moquerie, toutes les têtes se remuent, et jusque dans ceux qui passent et s'en vont, Jésus Peut apercevoir ces derniers hochements de tête qui semblent lui dire brutalement: Allons, tout est fini et bien fini, tout est fait et bien fait. Cette contagion de la moquerie dominante gagne même jusqu'aux bourreaux et aux soldats de corvée gardant les trois gibets.
Qui poussait en effet ces soldats assis aux pieds de la victime, après avoir joué ses vêtements, à lui offrir encore dérisoirement à boire comme si elle pouvait se baisser pour tremper ses lèvres dans le vase qu'on lui présentait? Les soldat s, dit Saint-Luc, se moquaient à leur tour et, s'approchant de la croix, lui offraient dérisoirement un vin grossier (2). » Enfin il n'est pas jusqu'au dernier cri de son angoisse qui ne soit un objet de moquerie sinistre. Lorsque le pauvre condamné, écrasé, « fondu comme de la cire brûlante et qui coule (3)» se pr end à crier désespérément: « Eli, lamina sabactani: mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'abandonner?» Et un peu après: « J'ai soif ! »
Voilà qu'il appelle Élie maintenant, disent les giardes. Et au soldat qui se lève et court tremper une éponge dans du vinaigre, afin d'en humecter ses lèvres mourantes : « Laisse donc, attendons pour voir si Élie va venir le dépendre de la croix! » C'était quelques instants avant le dernier soupir; et il y avait encore une moquerie qui montait aux oreilles de cet agonisant. Certes, on peut l'affirmer maintenant, dans ce lugubre tableau, c'est bien la risée qui l'emporte : encore un coup, pourquoi? Du côté des hommes qui se moquent en remuant la tête, la raison est claire, cruellement claire. La moquerie est le triomphe de l'orgueil blessé, mais vainqueur. Sous la poussée violente de cet orgueil, elle perce, divise, va chercher jusqu'au fond de l'âme de sa victime les derniers restes de l'honneur pour mieux le déchirer et tirer ainsi plus définitivement cet homme aux yeux de tous. La moquerie est donc une arme tuante, mais qui va plus loin que ne va la mort.
Mourir bafoué et moqué, c'est mourir à tout espoir de survivance dans la mémoire publique: les résurrections paraissent impossibles à ceux qu'a tués la moquerie. On comprend alors pourquoi Juifs, prêtres et pharisiens aient voulu poursuivre jusque dans les dernières étreintes de la mort cet homme qui les avait tant humiliés, et qui s'était vanté en plus de ressusciter après trois jours. Il fallait qu'il n'en restât rien: on y était arrivé. Tel était le plan des hommes. Celui de Dieu est bien plus haut, quoique le même au fond. En effet, si la moquerie anéantit ainsi victime, peut-être le Christ a-t-il voulu être moqué, tourné en dérision, sinistrement joué, pour être mieux annihilé. C'était aussi tout son programme à lui. Exinanivit semetipsum (4). Exinanite risque ad fundamentem (5).
Il fallait à cet Agneau qui portait les péchés du monde non seulement le couteau qui ouvre les veines et fouille les entrailles, mais encore le dard aigu, empoisonné du rire et du sarcasme qui s'attaquera jusqu'à sa douceur, à son sublime et divin silence. Il ne pouvait mieux s'anéantir et se supprimer. Quand il ne reste plus à la victime mourante l'honneur ou la pitié des souvenirs, en vérité est-il mort plus complète et plus étendue? A ce compte l'holocauste ne pouvait être plus parfait. Cette raison est déjà suffisante à tout expliquer : mais il en est d'autres plus touchantes pour notre piété. Jésus, qui voyait loin, savait tout ce qu'auraient à souffrir plus tard ses élus, de cette moquerie tenace, c'est l'arme préférée du monde. Il a voulu leur être un modèle consolant qu'ils ne pourraient jamais atteindre, sans doute, mais que du moins ils pourraient regarder.
C'est en effet un côté de la Passion que nous n'avons que trop d'occasions d'imiter. Il n'est pas donné à tous d'avoir les cruels stigmates des clous, ni les empreintes des épines ou des fouets: les souffrances du martyre sont le partage du petit nombre. Mais à qui n'est-il pas donné de souffrir un jour ou l'autre dans le privé ou le public, aux yeux des siens, à ceux des étrangers, de souffrir, dis-je, quelques humiliantes dérisions? Deridetur justi simplicitas (6). La simple confiance du Juste est souvent le sujet des moqueries; les moindres sont d'être taxe d'exagération ou de maladresse parce qu'on veut aimer Dieu à l'encontre de quelque usage du monde. Ces dérisions sont d'autant plus douloureuses qu'elles viendront parfois de ceux qui nous sont proches et dont nous attendions un réconfort. Noti mei quasi alieni recesserunt a me, plaignait Job (7) ; et le prophète : factus sum opprobrium et vicinis meis valde, et ti mor notis (8).
C'est alors le moment de lever les yeux vers le visage anéanti du Sauveur sur la croix, et de contempler, au-dessus de sa couronne sanglante, cette autre non moins douloureuse, que formaient autour de sa tête penchée toutes les moqueries qui montaient cyniques et haineuses. Enfin, et c'est là une raison plus haute encore, si Jésus a voulu mourir ainsi sous les coups répétés et de la risée publique, c'est qu'il comptait par là triompher ouvertement de son plus grand ennemi, « le monde de vanité et d'illusions qui est le chef- d'oeuvre du diable (9) ». Ayez confiance, nous dit cette bouche que l'on déshonore et sur laquelle on crache les derniers mépris, ayez confiance, j'ai vaincu le monde. Et oui Seigneur ? Sur la croix. Et comment? Par la croix.
Manière divine qui me confond: oui, il vainc cet ennemi dangereux en prenant ce qu'il redoute le plus: l'humiliation. Or, comme il sait par nature repousser le mal et choisir le bien, il nous dit ainsi assez haut que l'ignominie, quand elle ne vient pas du péché, n'est pas un mal; que la dérision ne nous abaisse pas, et que l'ensemble éclatant des faveurs du monde n'est qu'une misérable pauvreté, la seule richesse étant de posséder celui qui est la richesse éternelle: Dieu. Le monde clame le contraire ; Jésus méprisé le démasque; un ennemi démasqué est à demi vaincu. Mais il va plus loin et ne s'arrête pas à cette première victoire, il poursuit son ennemi, et du haut de la croix il nous montre sa faiblesse de fond. Il ne pouvait, en effet, mieux montrer la vanité des forces du monde qu'en daignant consentir à être terrassé apparem ment par lui. Comme un géant se plaît parfois à se laisser retenir un instant par les faibles liens d'un enfant parce qu'il sait bien qu'il brisera quand il le voudra le fragile réseau de ces toiles d'araignées, et qu'après tout, les coups d'une main si petite et si vaine, ne sont qu'un jeu dont il se moquera à son tour quand il lui plaira.
Exurgat Dominus et dissipentur inimici ejus (10). Il me semble voir le sursaut du Maître accablé un instant de cette foule de mondains qui ont accumulé sur lui de misérables entraves: un éveil du Seigneur, ils disparaissent à tout jamais.mQue les forces superbes du monde sont donc peu de choses! la preuve en éclate au sein de son triomphe sur le Calvaire même. Il croit en avoir fini avec Jésus parce qu'il l'a tourné en dérision: il attend son dernier soupir. Or, à peine ce dernier souffle s'est-il échappé, à travers les dernières moqueries, que parce que la terre se remue un peu et qu'un rocher s'ouvre, aussitôt la foule des moqueurs s'écoule comme l'eau; les plus ardents s'en vont en se battant la poitrine, et le centurion qui se moquait peut- être lui aussi, comme les autres, tombe à genoux: « Cet homme était vraiment le fils de Dieu. »
O monde, où est donc ta puissance? Un dernier coup encore et c'en sera fait de toi. Ce dernier coup Jésus le lui donne toujours sur la croix, il n'a pas de meilleur champ de bataille. Il achève donc de triompher du monde en se servant contre lui de l'arme même dont le monde s'était servi pour l'anéantir : le mépris. Il en est méprisé, il le méprise. Il n'en tient pas compte, cet amas d'opprobre, toutes ces moqueries, ces dérisions il n'en fait aucun cas. Sustinuit crucem confusione contempla (11), nous dit Saint Paul; il a subi la croix en méprisant la honte. Voici l'arme de choix et dernière qui a finalement raison du monde. Méprisons-le; ses attaques, ses caresses, méprisons tout en lui, il est de tout point méprisable, car il est faible, car il est faut.
Faible, puisqu'il tremble lui-même devant les mépris et qu'il abandonne tout pour ne pas les subir. Faux, parce qu'il ne peut donner ni richesse solide ni paix durable: toutes ses promesses sont menteuses. « Regarde et passe », non ragioniam di lor, ma guarda e passa (12), c'était la formule du mépris antique. Allons jusque-là; passons hauts devant lui : la fierté chrétienne, c'est le mépris du monde.
Quiconque a pénétré en ce mystère a compris ce que saint Paul appelle « le trésor supérieur des ignominies du Christ (13) »; c'est là, ô mon âme, qu'il faut mettre tes espérances et tes visées. C'est un sommet bien élevé que les hauteurs du Christ méprisant et méprisé. Quand un homme a pris pied sur lui-même, il peut atteindre à ces hauteurs, mais il lui faut monter sur des ruines bien chères pour avoir cet élan.
Références
(1) Desiième sermon sur la Passion , premier peint.
(2) Lue, XXIII,
(3) Ps. XXI, 15
(4) Philip., II, 2.
(5) Ps. CXXXVI, 7.
(6) Job, XII.
(7) Job, XIX, 15.
(8) Ps. XXX, 12.
(9) Bossuet, deuxième sermon sur ta Passion..
(10) Ps. LXVII, 2.
(11) Hebr. XII, 2.
(12) Dante. L'Enfer, chap. III.
(13) Hebr. XI, 26.
|
V LES DERNIERS TRAITS DU VISAGE: MON PÈRE, PARDONNEZ-LEUR
|
C'est du sein troublé de ces moqueries que monta, douce et victorieuse comme un encens au milieu des âcres vapeurs de l'holocauste, la première parole du Christ sur la croix. L'horrible crucifixion vient d'être achevée, le gibet est debout, c'est le moment où tout le corps, suspendu à des plaies, éprouve la plus intense douleur. Le désordre règne au Calvaire : cris, menaces, sanglots, malédictions, se croisent comme des flèches autour de ce pâle visage. C'est alors que de cette bouche contractée s'échappa ce cri : « Mon père, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. » Ce sont les derniers traits du visage du Seigneur qui s'achèvent. Comme au moment de livrer son tableau, le peintre se recueille, et dans les dernières touches du pinceau fait passer le reste et le suprême de son idéal, ainsi la Bonté divine termine son ouvrage en se répandant en teintes plus profondes sur tout le visage du Christ.
« Mon père, pardonnez-leur ! » C'est une prière, c'est un acte d'humilité aussi : le Fils qui peut tout supplie le Père de pardonner; ne le pouvait-il pas lui-même en vérité ? C'est de plus une douceur qui excuse, qui atténue, qui cherche ce qu'il y a de bon et de moins mauvais dans les coupables pour justifier le pardon: car il faut que ce pardon soit justifié, tellement la délicate bonté de Dieu a peur de blesser en épargnant et d'humilier en absolvant. « Ils ne savent pas ce qu'ils font ». Comment le sauraient-ils, ces hommes habitués à cette cruelle besogne ? Était-ce leur premier crucifié? Sera-ce le dernier ? Rien ne doit plus paraire indifférent que le bourreau. Il tue indistinctement comme d'autres achètent, vendent, bâtissent et trafiquent; cela devient une fonction de son existence. Il finit donc par tuer avec insensibilité. Ainsi faisaient les bourreaux de Jésus ; tout en frappant à coups redoublés sur ces mains qui se crispent, sur ces pieds qui se retirent de douleur, ils songent au profit qu'ils vont retirer de la rude besogne, ils ont l'oeil sur le vase de vin qui paiera leur sueur et sur le tas des vêtements de la victime qu'ils vont se partager. Il faut dire toutes choses comme elles ont dû se passer. « Mon père, vous le voyez bien, ils ne savent pas ce qu'ils font. »
Les prêtres eux-mêmes, les anciens, et tout ce peuple qui ricane, eux aussi ils ignorent, ils ne savent pas. Saint Paul (1) le dira plus tard: s'ils avaient connu que c'était le Dieu de gloire, ils ne l'auraient jamais crucifié. Mais ils ne l'ont pas connu, ils le crucifient même parce qu'il s'est dit le Messie: donc c'est bien qu'il ne l'était pas. En le tuant, ils prétendent au contraire rendre hommage à la vérité, tout rétablir dans l'ordre, confondre l'imposture et sauver le peuple d'une dangereuse crédulité: « Mon Père, pardonnez-leur à tous, vraiment ils ne savent pas ce qu'ils font. » Ni ces soldats non plus, ne savent ce qu'ils font, ceux qui, assis aux pieds des trois gibets, attendent la fin, blasés qu'ils sont sur les convulsions des suppliciés et les râles de ces cruelles agonies. — « A eux aussi, mon Père, daignez pardonner, car ils sont ignorants et ne connaissent pas. » Ainsi cette voix d'en haut, comme une rosée qui se répandrait à l'entour, jette sur toutes ces âmes haineuses ou indifférentes la douceur et la fraîcheur du pardon.
Cette parole nous montre déjà les hauteurs du Christ. C'est la supériorié de la bonté. Au déclin de sa vie humaine, quand il sent tout fléchir autour de lui, sa bonté monte au sommet comme un soleil qui rayonne encore sur des ruines, et son premier rayon est un pardon universel. L'humanité qui est restée la même en a toujours besoin. Levons donc les yeux vers ce rayonnement de la bonté indulgente qui forme la dernière et sublime expression du visage du Christ. Pardonner : il y a peu de mots qui soient à la fois plus troublants et plus consolants pour le coeur de l'homme. Pardonner : il semble que peu d'actes nous soient aussi difficiles, tellement, déchus comme nous sommes, nous avons peine à être bons. Aux yeux du monde, qui pardonne aisément est sans force : l'honneur le touche peu, il n'y a donc rien de grand à attendre de lui. Par contre, qui ne pardonne pas sait se faire respecter, on le craint: c'est la formule du pouvoir païen: oderint dam metuant, qu'ils me haïssent, peu m'importe, s'ils me craignent. Jésus-Christ le savait bien, et c'est pour cela qu'il a voulu que sa première parole de crucifié fût une expression de pardon. Nous ne pardonnons pas facilement parce que, dans le fond, nous avons peine à comprendre qu'entre hommes du même sang, frères par la destinée, unis par les mêmes instincts, il puisse y avoir cette cruelle division qui s'appelle la haine: c'est au moins un hommage rendu à la fraternité du genre humain.
Et cela est si vrai que plus on se rapproche par la famille, les alliances et le sang, plus le pardon devient difficile. Quoi de plus âpre parfois dans leurs rancunes que deux frères qui ont sucé le même lait, aimé la même mère, et dont les vies s'étaient mêlées comme les rameaux d'une jeune et même vigne ? Abîme insondable du coeur humain. Nous ne pardonnons pas encore facilement, parce que nous ne motivons pas nos pardons. Il faut pourtant chercher la circonstance atténuante : croyons qu'elle y est. Jésus l'a bien découverte dans ceux qui le crucifiaient. C'est là tout le travail divin de la charité. L'homme est meilleur au fond qu'il le paraît; il y a peu d'âmes, si perverses soient-elles, qui n'aient cachées quelques fibres sensibles. C'est jusque-là que doit descendre la charité : il faut aller chercher le vrai homme très au fond pour l'y aimer.
Mais pour pouvoir accomplir cette oeuvre laborieuse, il faut d'abord s'élever, et dire: Pater, mon père! Alors seulement nous saurons nous baisser pour dire: Mon frère. Aussi bien, à mesure que nous monterons, nous verrons les obstacle à l'union s'amoindrir, et ce qui nous paraissait des montagnes se perdre peu à peu et se confondre dans la ligne de la plaine. Quels sont ceux qui, à la fin de leur vie, ne s'aperçoivent pas qu'ils ont souvent exagéré leur haine ou leur amour ?
C'est en méditant au pied de cette croix, c'est en recueillant cette suave parole, que les saints sentaient leurs âmes se fondre d'indulgence. Un coeur bon est un coeur pour qui Dieu est bon: mais il le reconnaît et donne alors de ce qu'il reçoit. Le dernier rayon de la sainteté, c'est la bonté, celle qui donne, et surtout celle qui pardonne. L'homme ne se rapproche jamais plus de Dieu, que lorsqu'il limite cette divine prérogative, et c'est pourquoi le pardon des injures opère parfois si vite la transfiguration, et adapte si bien le visage de la créature sur celui du Créateur, que la ressemblance est complète. Or, il n'y a à être sauvés que ceux qui seront trouvés ressemblants à Jésus-Christ et à Jésus-Christ crucifié.
Oh! quand il penchera sur notre lit de mort sa tête languissante et couronnée d'épines, et quand il murmurera de ses lèvres froides: Mon Père, pardonnez-lui! ... hâtons-nous de nous pencher sur notre propre vie, avant qu'elle finisse, cherchons, fouillons dans notre passé pour y découvrir quelque chose que mous ayons à pardonner. Heureux serons-nous si nous pouvons l'y rencontrer, afin que nous puissions avec assurance murmurer à notre tour : Comme j'ai pardonné, mon Dieu, daignez me pardonner. Si nous ne trouvions rien, formulons quand même ce désir de suprême indulgence, ce désir de tout atténuer, d'être bon, souverainement bon, à notre déclin, afin d'entrer de l'autre côté, dans l'aurore éternelle, avec le vrai visage du Christ, le visage qui a pardonné.
Lorsque, sur le sommet du Calvaire qui commence à s'enténébrer légèrement, cette parole sublime tombait, c'était un peu après la sixième heure. Elle frappa tous ceux qui l'entendirent d'une façon bien différente. Marie la distingua la première; n'eut- elle été qu'un souffle, son oreille de mère, qui était comme collée à a bouche de son fils, l'eût encore recueillie. Tout en comprenant cette sublime générosité ... elle était notre mère, Jésus va le proclamer tout à l'heure, elle n'en fut pas moins douloureusement émue ... en songeant à ce pardon divin jèté sur ce sommet aride, sur tant de coeurs plus arides encore, et à cet appel d'amour qui devait dans la suite des temps se répéter, et si souvent retentir inutilement et sans réponse.
Madeleine, elle aussi, dut être surprise: mais après avoir baissé les yeux sur elle-même et revu tout son passé, elle comprit, fut heureuse de comprendre ... et quel baiser de reconnaissance ne devait-elle pas appliquer aux pieds sanglants, tandis que s'élevait la sublime prière, écho de son propre pardon: Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ! Jean, les saintes femmes furent dépassés: c'en était trop. Les soldats ne comprirent pas non plus; jamais semblable parole n'avait erré sur les lèvres de leurs victimes ordinaires. Les Juifs et les pharisiens, s'ils l'entendirent, en accrurent leurs rires moqueurs et leurs sarcasmes honteux. Un seul homme, qui blasphémait aux côtés mêmes du Christ pardonnant, en fut frappé comme par un coup droit, irrésistible et vainqueur. Il se tut soudainement, regarda avec stupeur cet être étrange: c'était l'un des larrons.
Références
(1) Cor., 28.
|
VI DEUXIÈME PAROLE. — LE BON LARRON
|
Cet épisode du larron est un des plus merveilleux, des plus consolants pour nous, dans le grand drame du Calvaire. Ce qui étonne d'abord, c'est la rapidité qui emporte la scène. Quelques paroles s'échangent, un dialogue brusque entre les deux voleurs, leurs paroles qui s'entrecroisent au-dessus de la tête penchée de Jésus-Christ, une prière à ce Christ, une réponse de Jésus, tout est fini. Mais aussi tout est changé. Ce bandit, couvert de tous ses crimes plus encore que de son sang, devient, en un clin d'oeil, un saint si purifié, et un élu si authentique qu'il méritera le jour même d'être le compagnon du Christ dans le paradis. Aujourd'hui, je te le dis en vérité, moi, ce Roi bafoué mais éternel, tu seras avec moi dans le paradis. Quelle rapidité! ...
Il ne faut pas longtemps à Dieu pour entrer dans une âme, la bouleverser de fond en comble: et c'est ce qui est consolant pour nous. Mais dans cette action si rapide, quel drame profond et poignant : il faut en suivre toutes les péripéties. Ils sont donc trois sur la croix, domi nant de leurs têtes livides et déjà mourantes la foule qui ondoie à leurs pieds. Or de ces trois, un seul a le front courbé comme un convaincu, un vrai condamné qui a honte de ses crimes et qui les reconnaît: c'est le Christ. Les deux autres sont au paroxysme de la douleur et de la révolte. Un frisson de haine secoue leurs pauvres membres arrosés de sang. Ils semblent avoir oublié tout leur passé, ils ne songent pas quelle a été leur vie et quelle aussi leur juste condamnation. Ils se tournent contre Jésus qui paraît la cause de leur supplice. Auraient-ils été crucifiés ce jour-là même si le Christ n'avait pas dû l'être? Il est donc au moins la cause de leur mort avancée, et de cela, ils ragent, grincent de fureur, blasphémant le divin Pendu à la croix.
Et latrones qui crucifiai erant cum eo improperabant ei (1). Jésus, dont l'oreille divine démêle toutes les intentions secrètes, a pitié d'eux plus peut-être que de ceux d'en bas; il sent dans leurs paroles la brûlante douleur qui les aiguillonne: et c'est pour eux, tout aussi bien que pour les bourreaux, qu'il a laissé tomber sa douce et première prière: Mon Père, pardonnez-leur, car eux surtout ils ne savent pas ce qu'ils font. O mystère des élections divines! O profondeur des puissances de notre volonté! Les deux entendirent la sainte et bénie parole. L'un se tait, oppressé, étourdi par ce coup de miséricorde; l'autre, tout entier en proie à sa douleur, à son âpre désir de vivre, à sa rage d'avoir été crucifié plus tôt à cause de ce Jésus, l'autre donc, saisissant au vol tous les blasphèmes qui montent d'en bas en arrête un au passage:
— Si tu es vraiment le Christ, s'écrie-t- il, commence par te sauver et nous ensuite! ... Cette prière n'avait rien en soi de blasphématoire: le larron excédé crie à ce Messie, à ce thaumaturge, à ce fils de Dieu de se sauver lui-même, et eux par dessus le compte. Il ne demande même pas le salut pour lui tout seul: Et nos, mais nous avec toi, nous deux qui souffrons et mourons atrocement. Il est probable pourtant que cette prière dut être accompagnée et suivie de plus odieux blasphèmes. L'évangéliste l'insinue: l'un des larrons, dit-il, blasphémait contre lui en criant: Sauve-toi donc toi-même et nous deux avec toi. Mais la réponse brusque, vive, de l'autre voleur en est la preuve. Ce n'est même pas une réponse, c'est une violente riposte. Eh quoi! crie le larron qui faisait face, n'as-tu point peur de Dieu, toi nen plus? ... bien que tu meures dans le même supplice? ... Encore, pour nous, ce n'est que justice; mais lui, il n'a pas fait de mal.
Qu'est-ce à dire en vérité? Voilà donc ce voleur, ce scélérat qui crachait des blasphèmes il n'y a qu'un instant, et qui se fait subitement l'avocat de celui qu'il insultait? Il parle même d'un Dieu qui serait là ... tout proche ... Est-ce le délire de l'agonie, est-ce la folie de la souffrance qui le font ainsi déraisonner ? Il y a dans ces paroles une succession rapide de sentiments qui dénote le travail d'une grâce excessive. Le larron a entendu, et il entend encore tous les blasphèmes qui montent vers la croix : il a entedu en même temps la prière et le silence de ce Christ cloué à cette croix, ce Christ que tour à tour et par dérision on appelle le Messie, le Roi des Juifs, le Fils de Dieu. Il s'en étonne tout d'abord; il semble saisir ensuite la monstrueuse injustice qui a cloué au même gibet ce Christ bienfaisant et eux ... les scélérats.
Il sent alors par cet instinct suprême de la justice qu'un Dieu tôt ou tard vengeur plane sur ce drame du Calvaire: Ne le crains-tu pas ... ce Dieu, crie- t-il à son compagnon ... nous, nous n'avons que ce que nous méritons ... mais Lui, ce compagnon, qui est là, au milieu ... quel mal a-t-il fait? ... Et il le regarde ... et à mesure qu'il parle on dirait qu'une lumière envahit son esprit. Non, non, cet être qui meurt comme nous et qui pardonne et qui prie en mourant, ce n'est pas un être ordinaire: on l'a couronné dérisoirement ... et cruellement ... si c'était un Roi? On le tue parce qu'il est le faux Messie : et si c'était le vrai? S'il était le fils de Dieu ... Dieu même?... Il l'est, je le crois, je le sens, je le confesse et je l'implore ... Et tournant ses regards suppliants vers le Christ: « Seigneur, murmura-t-il, souvenez-vous de moi ... quand vous arriverez dans votre grand royaume! »O conversion étrange, s'écrie saint Jean Chrysostome. Il voit un crucifié ... et il confesse un Roi de gloire (2) ! — Il voit des plaies béantes et du sang qui coule, dit saint Ambroise; et bien loin de le croire un scélérat, il le reconnaît comme un Dieu! (3). Il ne crie pas comme les autres, dit Eusèbe: Si tu es Dieu, sauve-moi; mais: Parce que tu es Dieu, délivre-moi du jugement futur (4). Mon Seigneur et mon Maître ... daignez vous souvenir de moi ... Ainsi cet homme ne croit plus, il voit, la foi est absorbée. Il est déjà dans les splendeurs de la grâce, il a compris en un instant toute l'économie de la vie et de la mort divine (5).
L'homme qui est là au milieu est un Dieu, et il est condamné quoiqu'il n'ait rien fait de mal, et il meurt parce que c'est le grand misérable de l'humanité. Mais c'est aussi le Roi d'en haut : il a donc un royaume, un palais, des serviteurs: il va y monter, et peut y faire entrer tous ceux qui voudront croire en lui. Et alors, il croit, il espère, il aime, ce pauvre larron sans lettres et sans sciences, tout plein de péchés et d'ignominie; mais il sait divinement que tous ses péchés, toutes ses ignominies sont là, sur cet homme Dieu, comme la pourpre royale de ce Roi: et il dit doucement, se faisant petit sur la croix, ne pouvant pas tendre sa main clouée comme un mendiant, mais tendant son âme endolorie et rayonnante: Mon Seigneur et mon Roi, souvenez- vous de moi, un simple souvenir ! quand vous serez entré dans votre grand royaume.
Et Jésus qui ne peut remuer, immobile lui aussi, et Jésus qui ne peut ni lever la tête pour le baiser d'amour ni lever les bras pour le pardon suprême, Jésus lui dit cependant avec un rayonnement de bonté et de joie ineffable: Aujourd'hui, mon ami, c'est moi qui te le dis, tu seras près de moi dans le paradis. En paradis! avec lui ! Avez-vous entendu ô pauvre scélérat! Et entre l'immobilité douloureuse de ces deux hommes se passa en un instant la plus grande et la plus rapide action qui ait jamais été. Et maintenant le larron se tait: Jésus lui aussi ne dit plus rien; mais leurs deux visages se regardent et leurs deux coeurs se parlent: In hoc enim totius forma salutis », dit saint Ambroise (Serm. 50). Et voici tout le secret du salut éternel.
Reconnaître un Dieu là où il n'y a qu'un homme et un homme humilié; discerner, à travers les défaillances du supplicié, la gloire du Roi éternel ! Et pour nous, dans le détail de la vie chrétienne, ne pas se scandaliser de la main qui nous blesse : bien plus, baiser cette main quand elle nous déchire ou qu'elle se retire; bien mieux, ne pas murmurer du silence parfois accablant de Dieu et de la connivence qu'il semble prêter à nos ennemis: enfin, partout et toujours fermes dans la foi, et ardents dans l'amour, attendre la « révélation » et consentir à murmurer notre Credo jusqu'au bout, dans les ténèbres du Calvaire : encore une fois, c'est toute la sanctification. In hoc totius forma salutis. Désormais la nuit peut venir, il y a auprès de la grande victime un flambeau qui brûle: l'âme lumineuse du larron, qui éclaire son affreuse agonie du rayonnement de la bonté divine. Il veille, il prie, il attend. « Avec moi, en paradis aujourd'hui; » cela lui suffit et il rentre dans son obscurité et son immobilité.
Que Dieu est bon! Comment après ce que nous venons de voir ne pas croire qu'il veuille nous pardonner ? Qu'est-ce qui nous empêcherait, d'ailleurs, de recevoir cette inépuisable miséricorde?... Regarde le Calvaire, ô mon âme: serait-ce tes péchés? leur nombre, leur malice? Toute la vie passée du bon larron est comme anéantie en un instant; elle s'abîme dans cette parole: Aujourd'hui, avec moi, en paradis. Mais hier? Qu'importe hier, puisqu'aujourd'hui tu es en paradis, que te faut- il de plus? ... Est-ce le temps qui te manquerait? Quelques secondes ont suffi à ce scélérat. Est-ce la justice de Dieu qui t'effraye? Où est-elle? A la croix. En toi je ne vois plus que l'oeuvre de la bonté. Et alors? Qu'est-ce qui peut te tourmenter ? O tendresse, ô grandeur, ô souveraine pitié de Dieu! ô mes péchés, que vous m'inquiétez peu! En aurais-je cent fois davantage, que faut-il pour les faire à jamais pardonner?
Il faut être sur la croix: nous y serons au moins quand nous mourrons. Il faut reconnaître que nous souffrons justement : c'est le seul avantage que nous devons retirer de nos péchés. Il faut enfin mendier un regard du Roi Jésus. Memento mei, moins qu'un regard, un souvenir suffit. Tout le reste n'est qu'une crainte outrageuse pour un Dieu aussi bon. Non seulement il pardonne, non seulement il oublie, mais du même coup il dit: Tu seras avec moi aujourd'hui. Et le purgatoire? Avec moi, te dis-je, et en paradis. Ne puis-je tout effacer, tout enlever quand il me plaît? Ecce agnus Dei qui tollit peccata muncli. Si j'enlève les péchés du monde, les tiens ne sont-ils pas dedans? ... Et voilà le secret de la paix et de la confiance de nos derniers moments. Mais je souffre, contraint et forcé? Qu'importe si tu souffres ! « Que Jésus pardonne aisément à ceux qui souffrent avec lui et qui font un sacrifice volontaire de leurs maux quoique forcés» (Bossuet) (6). Mais ... Arrête tes objections, âme encore orgueilleuse jusqu'à la fin : le pauvre raisonne-t-il quand il tend la main? Tends la tienne, reçois, et demeure à jamais dans la reconnaissance.
Il y a des âmes saintes qui gardent toujours en réserve quelque force à faire valoir contre la justice de Dieu: une dérision ! ... des toiles d'araignée devant une flamme ardente! ... mieux vaut encore ne dépendre que de sa pitié. S'en aller à Dieu, pauvre, nu, vide et dépouillé, n'ayant plus rien après avoir eu tout; ne pouvoir lui présenter que sa misère et sa déchéance, aborder ce juge redoutable qui perce les anges, et se présenter à lui sans avocat, sans innocence et sans réparation : assurément quel malheur plus épouvantable ! ... A moins que l'on ne sente doucement éclore sur ses lèvres, avec l'esprit du bon larron, cette unique prière qui sauvera tout: In sola misericordia Domini spero salutem (7). De la seule pitié du Seigneur, j'espère mon salut. Amen.
Références
(1) Matth., 44
(2) Chrysost. homil. De Cruce et de Latrone.
(3) Ambroise, serm. 50.
(4) Eusèbe, homil. de Latrone beato.
(5) Cornelius a Lapide (Comment. in Lucam, c. 23, ,40 va jusqu'à dire que le larron en criant à son compagnon: Neque tu times Deum, videtwr Christum•de notare eumque confiteri ess Deum q. e. Times vindietam Christi quem blasphemas quia ipse non tantum est homo sed et Deus. Saint Ambroise et Eusèbe ont les mêmes sentiments.
(6) Méditation pour le temps du Jubilé, 5e considération
(7) Épiphanie d'une ancienne pierre tombale dans l'église de Saint-Rémi, à Reims.
|
VII TROISIÈME PAROLE: JEAN ET MARIE
|
Ainsi toute la vie passée de Jésus se reconstitue au pied de la croix dans les souvenirs émus et troublés des assistants. Marie, Madeleine, le larron lui-même, si l'on veut ajouter créance à la pieuse légende qui fait de ce voleur un miraculé du Christ, dans le désert sur la route de l'exil quand la sainte famille s'enfuyait vers l'Égypte: voilà autant de témoins du passé. Toutes les saintes femmes qui l'ont suivi sur les chemins de Galilée et de Judée, et qui sont là, au loin, doivent se rappeler, elles aussi, les souvenirs d'autrefois, surtout l'heure de leur première rencontre avec le Christ ; les entretiens familiers, le soir, à la fraîcheur tombante de la nuit, sous les larges figuiers, les opulents sycomores, ou à travers les lauriers roses qui bordent les rivages en chanteurs de Tibériade: le Maître aimait tant à y prêcher sa nouvelle et étrange doctrine. Tout revit donc à leurs yeux, et ces multiples images forment une auréole de gloi re, d'amour et de regrets autour du Visage alangui du Seigneur.
Elle était là, encore, avec les trois Marie, Salomé, la mère ambitieuse des enfants de Zébédée, Jacques et Jean: comment ne se rappelait-elle pas, elle aussi, l'heure où saisie d'une envie bien pardonnable aux mères, elle s'était approchée du Christ sur la route: Maître, je veux vous demander quelque chose. Eh quoi? Puisque vous êtes Roi, puisque vous le serez surtout, faites que mes deux fils Jean et Jacques soient assis dans votre royaume, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche. O femme, vous ne savez pas ce que vous demandez. Mon royaume, mais voyez-en les insignes aujourd'hui ; le trône, une croix ; la couronne, des épines : les joyaux, mon sang qui ruisselle; mon titre, il est cloué là-haut, lisez-le ; et ceux qui sont à ma droite et à ma gauche et à ma gauche, deux crucifiés comme moi. Non, en vérité, vous ne savez pas ce que vous demandez. Jean et Jacques, êtes-vous capables de boire à mon calice? Oui, Seigneur. Oui? ... mais ce calice c'est le fiel, c'est le vinaigre, ce sont les larmes qui coulent de mes yeux, c'est la colère de mon Père, c'est le mépris des hommes, c'est l'abandon des miens. Et vous boirez tout cela? Oh ! vous ne savez pas ce que vous demandez. Le bon larron ne me mendiera qu'un souvenir, bien loin de réclamer des places de choix : et il aura et le souvenir et la place.
Quiconque s'exalte sera humilié, quiconque s'abaisse sera exalté. Comme toutes ces pensées, comme tous ces lointains tableaux devaient venir flotter autour de Salomé, surtout Quand, à côté de ce Jésus mourant, déconsidéré et bafoué, elle apercevait debout son fils Jean. Il est seul. Et l'autre? Jacques? celui qui demandait aussi une place auprès du Roi, et qui affirmait qu'il pouvait boire au même calice? Il a fui, il se cache ; Jean est seul, et c'était le plus jeune. Et lui aussi, sur ce sommet ensanglanté, doit penser aux jours anciens, et ses souvenirs émus écrivent une page de la vie passée du Maître. L'heure de la première rencontre s'impose amoureusement à sa mémoire, car il faut toujours revenir à cet instinct du coeur, devant l'être aimé, amoindri, recherche avidement les premières images de son ancien amour. Jean pense donc à ces bords du Jourdain où le Précurseur baptisait au milieu des longs roseaux effilés et des bosquets de tamaris qui bordaient le fleuve. Ce jour de la première rencontre, le Baptiste était seul sur ces rives si friches contrastant violemment avec la plaine sablonneuse de Jéricho ravagée comme une lit de torrent desséché. Il était seul, avec deux disciples, André de Bethsaïda, et Jean, le fils de Salomé et de Zébédée, pêcheur comme André, au lac de Génézareth.
Il est quatre heures du soir, l'air est plus attiédi, le soleil va disparaître du côté de Jérusalem, derrière les monts de la Quarantaine. Tout à coup, un bruit de pas se fait entendre; Jean-Baptiste se retourne: c'est Jé sus. Sa silhouette blanche marque à travers les feuillages. Voici l'Agneau de Dieu, murmure le Baptise. André et Jean ont saisi ce mot échappé au Précurseur, ils le laissent et se mettent à suivre timidement Jésus qui marche devant. A un moment, le Christ se retourne. Que voulez-vous? leur demanda-t-il. Maitre, savoir où vous demeurez. Venez et voyez. Où les conduisit-il? Dans quelle retraite? A Jéricho? Plus avant du côté de la mer Morte? Ou vers la fontaine d'Élisée? Nous ne le savons pas, mais nous savons qu'ils demeurèrent avec lui tout le reste du jour; nous savons aussi qu'au lendemain de cette entrevue, André rencontrant son frère Simon, lui disait: — Nous avons trouvé le Messie. Et nous savons encore qu'à quelque temps de là, Jésus passant devant la barque de Jean et de Jacques, les deux frères qui pêchaient avec leur père Zébédée: Venez, dit le Maître, et suivez-moi.
Ce fut fait. Jean était pris. Il se souvenait de cette capture délicieuse et combien aussi il était entré depuis dans l'intimité du Seigneur. au point de reposer sa tête sur sa poitrine, presque visante contre visage. Et aujourd'hui, quel changement ! Surtout quand, en regardant cette figure souillée et déshonorée, il l arevoyait en ses souvenirs, brillant comme le soleil, au sommet du Thabor. A la place de ces deux larrons, ii y avait alors Élie et Moïse: le ciel parlait, le Christ rayonnait, sa robe avait blanchi d'une, blancheur de neige ... et maintenant, dans cette obscurité croissante du Calvaire, Jean ne voyait plus que trois agonisants qui râlaient sur trois croix. Il devait évidemment se faire un bouleversement dans son esprit: il ne comprenait pas, il ne saisissait pas le pourquoi de tant de souffrances. Et nous non plus nous ne comprenons pas dans notre vie la cause mystérieuse des épreuves qui nous accablent : il faut une lumière plus haute que celle de notre raison. Croyons pourtant que cela est juste, que cela est bon, que cela est glorieux pour Dieu. Cet acte de foi est la seule lumière qui survit à bien des ombres et qui brille à travers les débris épars de notre pauvre vie ...
Cependant le ciel se voilait de plus en plus de ténèbres inexplicables: c'est à ce moment, au milieu du désarroi que devait naturellement causer ce phénomène, que Jésus soudainement appela sa mère Femme, dit-il doucement, Mulier Ne nous arrêtons pas à la froideur apparente d'un mot qui en réalité et dans la langue du pays est un terme de respect et de vénération affectueuse. « Il appelle sa mère, dit saint Ambroise, car sa tendresse de fils devait ce dernier témoignage à une semblable mère (1). » Quel frémissement dut secouer tout le coeur de Marie! comme elle se rapprocha de la croix, collant presque ses lèvres aux membres de son cher enfant, tendant les bras en haut, et plus encore toute son âme. Femme, mère! ... c'est le dernier appel des mourants. Ceux qui assistent, témoins attristés, aux agonies des hôpitaux, aux derniers râles des blessés sur les champs de bataille, sont surpris d'entendre jaillir, dans les suprêmes délires, comme un cri déchirant, ce doux nom de mère. C'est une clameur désespérée à l'être que nous avons le plus chéri. Lorsque l'homme sent que tout va lui échapper, par un dernier instinct, il se retourne alors vers celle qui n'abandonne jamais parce qu'elle a toujour aimé, et il crie : ma mère! Dans cet esprit qui sombre il n'y a plus qu'un visage qui surnage à tout le reste : ma mère! c'est comme une invincible espérance que cette mère réclamée franchira tous les obstacles et toutes les distances pour venir une dernière fois baiser ce front qui pâlit et ces lèvres qui meurent .
« Sainte Marie, mère de Dieu et notre mère, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant, mais surtout à l'heure de la mort. » Je comprends cette prière, elle est faite pour moi, ô mon Dieu; et dans ce dernier appel au coeur si bon de ma mère d'en haut, je saurai mettre tout ce que mon âme gardera encore de tendresse et de supplication. Millier, femme, mère, disait donc Jésus, celui-ci sera désormais votre fils! ... et il montra Jean du regard. Voici votre enfant à ma place, ô femme, à ma place, ô mère! ... Et tournant vers le disciple qu'il aimait ses yeux douloureux: Voilà votre mère, murmura-t-il. Et ce disant il retomba dans un grand silence.
Références:
(1) Lettre it l'Église de Verceil.
|
|
Ce silence devait durer plus de deux heures. Pendant ce laps de temps, les ténèbres iront s'épaississant de plus en plus; tout s'épouvantera autour de l'auguste mourant, et les paroles qu'il vient de prononcer opéreront lentement, comme un germe puissant dans les âmes. Le pardon, jeté indistinctement sur tous les bourreaux et sur tous les soldats, incline déjà le coeur du centurion et celui de ses hommes ... Et tout à l'heure, en se prosternant, ils vont s'écrier les premiers: Celui-ci était vraiment le fils de Dieu! La miséricorde divine accordée au larron le remplit, l'élève, le purifie, et ce saint moribond tient son âme doucement occupée de cette souveraine et divine pitié. Cette double parole: Femme, voici votre fils; Jean, voici votre mère ... Oh! qu'elle opère à la fois suavement et douloureusement dans le coeur de Marie et de son nouvel enfant.
Tout d'abord, au premier prononcé de cette parole, Jean et Marie durent se regarder ... et dans ces réciproques regards, quelle respectueuse vénération de la part du nouveau fils ! ... quelle tendresse du côté de la nouvelle mère! Ensuite, Marie comprit, à la réflexion et par l'opération divine qui agissait en elle, toute la singulière portée de cette donation. Sans doute, et c'est le premier vrai sens, en parlant de la sorte, Jésus ne faisait que remplir les devoirs d'un bon fils. Il partait, il mourait : sa mère était là, elle restait seule, il ne veut pas qu'elle demeure ainsi sans soutien et isolée. C'était dire qu'il s'occupait encore d'elle, même pendant sa vie publique. Tout n'est pas relaté dans les évangiles: il y a un évangile du coeur qui ne s'écrit pas, on le sent. Jésus s'en va donc, et il veut que quelqu'un le remplace: ses yeux cherchent, il n'y a qu'un apôtre présent ... Ah! si Pierre eût été là! cette mère inconsolable lui revenait de droit à lui, le chef de l'Église, le vicaire, le représentant du Christ. Il n'y était pas. Et alors Jésus donne à la fidélité de Jean ce qu'il aurait peut-être donné à la primauté de Pierre, s'il avait été fidèle. Il y a des heures où Dieu cherche: heureux qui se trouve alors sous les regards du Seigneur ! Donc, Marie devient la mère de Jean, et Jean devra avoir pour elle toute la tendresse de Jésus. Mais la Vierge Mère a pénétré plus au fond de la parole de son fils: il lui donne mieux et lui demande davantage. Elle l'a compris. C'est une maternité plus étendue; et selon la tradition de la piété chrétienne, elle devait, pour répondre à son fils qui l'en priait, mourant, aimer en son nouvel enfant tous les hommes présents, tous les hommes futurs.
Et c'est précisément cette douloureuse maternité qui accomplit son oeuvre pendant ces deux heures de silence. Ah! mon Jésus, que me demandez- vous? Tous les hommes présents? ... Et Marie regarde autour d'elle. Il y a Jean, assurément son regard s'y complaît, mais il y a aussi les bourreaux, les soldats, les ricaneurs, les prêtres et les pharisiens. Faudra-t-il aller jusqu'à ceux-là? O mère douloureuse, il le faut. Quel renversement dans ses entrailles ! Encore une fois, il le faut. Et les hommes à venir? Hélas! comme son fils du haut de la croix embrassait de son regard divin toutes les générations, Marie du pied de la croix doit étendre l'amplitude de sa maternité à tous les hommes futurs. Ne reculez pas devant cette tâche, ô ma mère, venez jusqu'à moi, et embrassez-moi dans cette cruelle étreinte. Elle le fait; mais en même temps que s'opérait en ses entrailles ce nouvel et cruel enfantement, son coeur se déchirait sous la pointe du glaive promis par Siméon. Elle comprit alors la portée de la sinistre prophétie ; mais comme elle voyait son fils étendre ses mains et ses pieds aux clous, elle offrit son coeur au glaive, et nous sommes nés de cette blessure sanglante, à cette heure de silence et de ténèbres, au pied de la croix, à deux pas du larron pardonné, à côté de Madeleine pleurante, et dans le rapprochement symbolique et divin de Jean et de Marie. Et Jésus regardait tout, du haut de son trône sanglant; il put dire alors, comme après les jours de la première création, que tout avait été bien fait: et vidit Deus quod esset bonum (1).
Depuis cette heure du Calvaire, depuis cet enfantement laborieux et nouveau, Marie a par le monde deux classes bien distinctes d'enfants. Il y a la race de Jean: les âmes pures ou purifiées. A celles-là les caresses et les douceurs des regards d'une mère qui aime en eux la vie de son Jésus, la grâce. Combien s'en trouve-t-il ô mère, de ces âmes choisies? Je ne vois qu'un Jean sur le Calvaire. Et il y a la race des bourreaux. Hélas! qui peut se flatter de n'en être pas ou de n'en avoir pas été?
Quiconque commet le péché, ne crucifie- t-il pas de nouveau Jésus-Christ? Et à côté de cette croix sans cesse dressée, ne doit-il pas y avoir une mère sans cesse debout et douloureuse ? Elle y est, mais nous y som mes avec elle, et elle nous aime. Et c'est là peut-être un des plus grands miracles de Dieu, d'avoir su tellement s'atturer les pécheurs, qu'il en ait fait les en fants de sa mère, car depuis cette heure lu gubre, non seulement Marie daigne les re cevoir; mais elle les cherche, les poursuit, les retient et leur ouvre son coeur comme le meilleur et le plus assuré des refuges.
Santa Maria, refugium peccatorion, ora pro nobis.
Références:
(1) Gen. I, 12.
|
IX QUATRIÈME PAROLE: LE DÉLAISSEMENT
|
De toutes les heures douloureuses, la plus cruelle est celle où l'homme voit la solitude se faire autour de lui. Soit qu'elle vienne brusquement après un malheur, soit plutôt qu'elle nous envahisse à la suite de la vieillesse: peu , échappent à cet isolement des derniers jours, et les vies les plus heureuses sombrent finalement dans l'indifférence des hommes et des choses. Quel contraste alors entre l'agitation, l'empressement, les flatteries du commencement et les dérélictions de la fin ! T ous ceux qu'on aima sont partis, et ceux qui nous entourent ne nous ont point connus; nous ne recevons plus rien, à peine si nous avons à qui donner; d'ailleurs, il est trop tard pour nouer des relations que la mort devra rompre si tôt, et l'on achève péniblement sa course, comme un étranger sur une terre qui va nous échapper. C'est le délaissement final. C'est le dernier coup que Dieu porte à notre instinct, qui se prenait à tout ce qui respirait la vie et le mouvement, à tout ce que nous croyions le bonheur. Jésus a voulu, dans sa Passion, éprouver cette douloureuse solitude : mais là, comme partout ailleurs, il n'a pas porté sur lui-même les coups à demi et il a poussé aussi loin que possible la cruauté du délaissement : il le fallait. Il a commencé par opérer autour de lui ce délaissement d'une façon foudroyante.
En vingt-quatre heures, il se fait un désagrégement subit et imprévu, dans tout ce qui s'édifiait à ses côtés ; on peut dire qu'il y a eu, à la fin de sa vie, une vraie catastrophe: il est tombé sans transition du triomphe dans le mépris, et avec une rapidité effrayante. Le voilà sur la croix: il est au bout de ses trois heures d'agonie, les ténèbres l'enserrent déjà comme les ombres du tombeau, on le distingue à peine sur ce gibet qui est son dernier lit, son dernier gîte, son dernier bien. Il n'est plus sur la terre ; il n'est pas pas dans le ciel, il est suspendu à des clous, retenu à une vie mourante par des plates élargies. Il y a quarante-huit heures à peine, il n'aurait point paru dans les rues de Jérusalem sans être acclamé de tous; ses disciples, fiers d'un maître dont le front s'auréolait déjà de la couronne royale, marchaient la tête haute ... Aujourd'hui, où sont-ils? Qu'en reste-t-il ? Un sur douze. Le peuple l'a renié, les prêtres l'ont livré, tout s'est retourné contre lui, et lui-même, pour ajouter les 'derniers traits à ce suprême délaissement, vient de se défaire de sa mère.
Il n'a plus rien : mais il lui reste son Père d'en haut. C'est au moment précis où il n'a plus rien, que l'homme réduit à ces cruels abois comprend et sent que Dieu est tout. Sa voix prend alors, des accents qui pénètrent le ciel, et son regard mourant revêt, par le mépris qu'il fait des hommes, un éclat de dignité et de grandeur incomparables. Lorsque le pape Boniface VIII, l'une des plus hautes images du pouvoir pontifical, se vit à l'âge de quatre-vingts ans abandonné de tous les cardinaux et livré à ses ennemis, il se ressaisit subitement : dans la salle vide et désolées d'où tout le monde avait fui, il lui restait son trône; il s'y assit avec tous les dehors de la majesté pontificale, et, là, assisté d'un cardinal et d'un religieux, les seuls fidèles, tiare en tête, croix en main, Roi suprême et grand malgré tout, tandis que les portes fléchissaient sous la pression brutale et sacrilège des en voyés de Philippe de France, il s'écriait : « Au moins, je veux mourir comme un Pape ... » Almeno voglio morire corne Papa.
Il est peu d'attitude aussi fière, et tous, amis ou ennemis, s'inclinent devant cette grandeur mourant debout. Ce qui donne ce courage, c'est, avec la vue très claire de l'injustice et de la lâcheté des hommes, la conscience de notre intégrité, et la confiance aussi en un Dieu qui voit tout : et alors naturellement nos yeux montent en haut, pour en appeler à Celui qui est la justice même. Tous ces sentiments, et de plus vifs encore, Jésus les avait déjà éprouvés, au cours si agité de sa vie publique : que de fois, pour se justifier, il avait invoqué son Père du ciel, et le Père lui avait répondu! Aujourd'hui donc, à cette heure suprême et troublée de la Passion , à ce point précis où il est arrivé, abandonné de tous, livré, perdu, sans secours du dehors, mourant que rien ne saurait plus protéger : c'est le moment de se tourner éperdument vers le ciel lointain où on l'entend toujours. Et voilà pourquoi dans un dernier effort, par un dernier instinct, il soulève son front pesant, il ouvre ses yeux alourdis, pour chercher en haut, comme un appui suprême, son Père. Il lui manqua. Au moment décisif, l'appui cherché lui échappait: et le sein de ce Père qui s'ouvrait encore hier à ses moindres désirs, va se fermer impitoyablement à celui qui a daigné se faire « Péché » (1).
Les hommes n'éprouveront jamais un aussi cruel délaissement. L'heure obscure de la fin s'éclaire souvent pour eux d'un rayonnement de la bonté céleste; quand tout nous a fui, quand tout nous abandonne, quand nos pas n'ont plus ni lumière ni soutien: c'est alors que dans cette nuit suprême se lève pour nous, au fond de notre route, comme un dernier soleil, le coeur de notre Père du ciel. Il n'est pas de pécheur, si criminel soit-il, qui, en appelant le Dieu, n'entende aussitôt le père qui lui réponde. Il n'en fut pas ainsi dans la nuit du Calvaire. Il est près de trois heures. Depuis deux heures et demie, le Christ s'est enfoncé dans un silence aussi profond que les ténèbres qui l'entourent. Que faisait-il dans ce grand silence? Car même autour de lui rien qui ose le troubler.
Le larron pardonné s'est tu; le larron pécheur balbutie à peine ses anciens blasphèmes, hébété par la souffrance, l'épouvante et la nuit. Le peuple s'est peu à peu retiré. Les pharisiens se glissent bien encore au pied de la croix, au trot effrayé de leur mule, pour voir l'état de la victime : mais ils n'osent plus se moquer aussi ouvertement. Les soldats eux-mêmes parlent plus bas, et Marie appuyée sur son nouveau fils regarde avec stupeur l'ancien qui ferme les yeux et qui se tait. Quel silence, quelle lugubre pesanteur dans cet air obscurci, quelle épouvante circule autour des trois gibets! Et Jésus, comme un noyé qui perd pied et s'enfonce peu à peu dans une mer profonde, Jésus semble disparaître et s'abîmer dans ce silence solennel. Qu'y cherchait-il donc? Il cherchait Dieu, son Père : « Mon Père, je sais que vous m'écoutez toujours. » Dans son effondrement général, il veut donc se retenir à lui, car c'est de lui qu'il espère le mot de paix et d'adoucissement que les hommes lui refusent.
Et il attend, et rien ne vient, pas même un ange comme hier soir au moment de l'agonie. Et les eaux montent, il semble que le flot a passé sur Jérusalem, le déluge est revenu avec sa marche ascendante et irrésistible. Le délaissement s'avance, l'étreint ; il baigne le Calvaire, déjà il a couvert tous ceux qui s'agitaient au pied: Madeleine, Jean, sa mère, tout a disparu. Quand il ouvre ses yeux alanguis par les pleurs et le sang, il ne voit que noir, que trouble et qu'horreur; et tout cela monte toujours, monte sans cesse. Voici sa poitrine sacrée qui est atteinte; encore quelques instants et la vague pesante, encombrée des débris de toute l'humanité pécheresse, va battre son visage. O Père, ô Père, je te prie et tu ne m'entends pas, je te demande secours et tu ne m'aides pas ; mutatus es mihi in crudelem (2): que tu es devenu cruel pour moi, tes délices et tes complaisances! Et le flot monte toujours ; et lui ne peut pas fuir, il est cloué, et il sent cette mort lente qui l'assaille et qui l'étouffe.
— 0 Père! ... Si Jésus-Christ n'eût été qu'un homme, après avoir senti toute la terre le rejeter, les siens l'abandonner, et le ciel lui-même éteindre ses rayons et sa suprême espérance, il serait alors tombé dans l'abîme sans fond du désespoir. S'il n'en éprouva pas les irrémédiables blessures, parce que sa divinité retenait dans ses serres puissantes son humanité défaillante et aux abois, il en éprouva du moins toutes les sombres horreurs, et au moment où le flot noir qui avait tout envahi autour de lui, monta si haut qu'il toucha ses lèvres, sa gorge serrée par l'effroi, le dégoût et l'affre dernière, eut un sanglot, qui jeta dans la nuit de la nature et dans celle de tous les coeurs cet appel désolé et poignant: Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous donc abandonné, vous aussi? ... Cette plainte déchirante se perdit dans l'horreur du silence, comme un dernier appel de l'homme qui sombre sans espoir au fond des flots. C'était fini.
Comment fini? est-ce que Dieu ne l'entendait pas? Non. Est-ce qu'il ne voulait pas l'entendre? Non. Est-ce qu'il le rejetait? Assurément, Et plutôt que de lui tendre la main pour le retirer de cette mer affreuse, il se serait penché sur cet agonisant éperdu, et l'y aurait plongé. O Seigneur, que vous lui êtes devenu cruel! Ainsi le voulait l'heure et le poids de la justice éternelle. On n'entendit au dehors que le cri désespéré du mourant; au dedans Jésus continuait ses plaintes douloureuses: les prophètes nous les ont conservés ces cris de son angoisse, qui persistaient à monter vers le coeur fermé du Père impitoyable. « Ah! disait-il (3), je pleure, je rugis sans espoir : vous écoutiez pourtant les autres; il suffit qu'autrefois mon père Abraham vous ait prié, et vous lui livriez cinq rois. Isaac, Jacob, Joseph, Moïse, les Israélites au désert, vous les écoutiez tous, mais moi! ... est-ce parce que je suis devenu un ver méprisable, tordu par la douleur ? Hélas! je ne suis plus un homme, je suis la honte du peuple ... ils ricanent tous autour de moi : et vous vous taisez ! Dans ce jour d'horreur, vous m'abandonnez: serais-je devenu méprisable à vos yeux, parce que je suis plongé dans une incroyable épouvante?
« Autrefois vous me protégiez, dès ma naissance un ange m'ouvrait l'Égypte, un autre m'en faisait revenir ; d'autres me servaient dans le désert; hier il y en avait un pour me fortifier : et aujourd'hui qui est autour de moi? « Des taureaux, des lions, des fauves acharnés; les hommes sont comme des veneurs qui me poursuivent; eh bien, voyez : la bête est traquée, elle est acculée, elle ne peut bouger, la meute la déchire: et vous vous taisez! « Mon Dieu, mon Dieu, regardez-moi donc, suis-je assez digne de pitié? Quid dicamp Je ne sais plus que dire! ... Pater, salvifica me ex hac Nora. Mon Père, sauvez- moi, sauvez-moi de cette heure: je ne puis rien pour moi. Je coule comme l'eau, je fonds comme la cire, je suis disloqué, mes jointures ne se soutiennent plus, toute ma force est desséchée ... je ne puis même plus vous parler ... » Et cette tête retombait, écrasée par l'horreur, et ce visage épouvanté ne savait où arrêter ses regards désolés.
Est-il plus incroyable délaissement? Il le fallait. Et c'est cette redoutable nécessité qui cause le désespoir mystérieux et divin de Jésus. Le désespoir provient en effet d'une possibilité et d'une impossibilité, et c'est du conflit violent de ces deux réalités que jaillit la douleur intense du désespoir. J'aurais pu éviter cet horrible malheur, clame le désespéré, et voici que je ne puis plus en sortir : ce sera le ver éternel des damnés. J'aurais pu me soustraire à cette terrible caution des pécheurs, s'écrie Jésus en croix: le choix m'était laissé, et j'ai voulu me jeter dans cette mer sans fond: et je ne puis plus en sortir. Je pouvais ne pas boire cette coupe empoisonnée : je l'ai bue, le poison brûle mes entrailles et dessèche mon sang, et je ne puis plus le rejeter. Les péchés de l'humanité. sont cloués à ma chair, comme ma chair est clouée à la croix. Je pouvais échapper à la très juste colère de Dieu, c'est moi qui l'ai appelée: il faut la subir toute. Voilà ce que pouvait se dire le Christ, et comme dernière conséquence il devait ajouter, et c'était la plus âpre morsure du désespoir : « Non seulement je ne puis avoir aucun secours humain, mais je ne mérite même plus le secours divin. » On ne peut aller plus loin: abandonné des hommes, abandonné de Dieu!
- Eh quoi, mon Seigneur, vous me re jetez vous aussi ? Après cela que pourrais-je espérer ? Il y a cette différence entre l'agonie du jardin et celle de la croix, que dans la pre mière, le Christ n'est pas sans espérance: il y a encore une lueur dans son coeur angoissé: Mon Père, tout vous est possible, vous pouvez donc encore éloigner ce calice. Et Jésus s'attache éperduement à cet éclair. L'espérance est la dernière lumière qui s'éteint dans notre âme. Mais sur la croix, il n'y a plus cette lueur : toute possibilité est enlevée; le Père doit sévir, c'est la terrible échéance de la caution: il le fallait. Oportuit Christum pati. O pauvre Jésus, pourquoi? pourquoi? J'avais péché, et il devenait nécessaire que Jésus, « tout pénétré de mes péchés, pécheur lui-même » (Bossuet), ressentît le grand châtiment propre du péché: le délaissement. J'avais abandonné Dieu, et il fallait que, portant sur lui tous ces coupables abandons, il en subît le châtiment effroyable qui m'était dû pour une éternité: le délaissement.
Terrible peine du talion: ceil pour oeil, dent pour dent, abandon pour abandon, délaissement pour délaissement. Il l'a ressentie, il en meurt aujourd'hui. Mais c'est précisément cette mort qui me sauve, et c'est à cause de l'atroce délaissement dans lequel agonise ce divin pécheur, couvert de mes iniquités, que moi, désormais béni et pardonné, je ne serai pas délaissé. Et si c'est là le dernier coup de la justice, c'est aussi celui de la bonté: en vérité, il ne pouvait aller plus loin pour expier, et pour me rassurer.
PRIÈRE
Seigneur, je touche ici au chef-d'œuvre de votre bonté pour moi. De tous les instants sacrés de votre cruelle agonie, nul ne m'est plus précieux que celui de votre entier délaissement. Un Dieu de tous abandonné pour que je ne le sois jamais; ce dernier coup de votre amour aura raison de ma défiance. Je crois, je sens, je vois que vous voulez maintenant me sauver. O divin délaissé, c'est vous que j'invoquerai dans mes suprêmes abandons, et c'est à vous que j'offrirai en attendant tous mes délaissements. Amen.
Références
(1) II Cor., y. 21
(2) Job, XXX, 2
(3) Ps. XXI, Commentaire de Bossuet . .
|
X Les derniers cris
|
A partir de ce premier cri de sa grande angoisse intérieure, car cette prière suppliante fut, selon le témoignage de saint Matthieu, jetée au ciel avec un grand cri: Et circa horam nonam, clamavit Jesus voce magna, dicens: EU, EU, lamma sabactani (1). A partir donc de ce premier grand cri, les choses vont se précipiter. Nous touchons à la neuvième heure: les ténèbres sont au plus épais, la nature se trouble, la terre semble s'émouvoir. Marie, Jean, les saintes femmes qui ont été déchirés par le cri d'angoisse s'opprochent plus près de la croix. Tous regardent en haut. On peut dire que le visage du Seigneur n'existe plus: c'est bien maintenant que, selon le mot du prophète, il est comme supprimé et de tous points méprisable. Livide, aminci, noyé d'ombre et de sang, les yeux déjà fixes et vitreux, il n'a plus de douloureusement saillant que la bouche qui tire son souffle avec peine, une bouche desséchée et mourante : c'est la fin. Jésus le sait. Mais il tient encore sa tête droite, royalement droite : il ne la baissera que quand il voudra.
Avec une lucidité d'esprit à laquelle rien n'échappe, il parcourt au lointain du passé tout
| |