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Deux finalités complémentaires - Fin première
Procréation-Éducation Éducation - Autres fins
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Il faut du temps pour assimiler toutes les conséquences d'une révolution. En 193o, la grande presse annonça que le professeur japonais Ogino et le médecin autrichien Knaus avaient découvert, indépendamment l'un de l'autre, quoique presque simultanément, le moyen de déterminer les jours féconds et les jours stériles du cycle menstruel féminin. Après quelques hésitations des savants sur la valeur scientifique de la loi Ogino-Knaus, et des moralistes sur la légitimité morale de son application, le ralliement se fit.
Cette découverte entraîne à sa suite une cascade de conséquences. Ce qui, hier encore, était livré au hasard est confié à présent à la maîtrise des hommes. Ils disposent en quelque sorte dans la généralité des cas de la clef du royaume de vie. Alors que, hier, le choix se limitait à la fécondité aveugle ou à l'abstention totale, aujourd'hui un problème de conscience nouveau a surgi : celui de l'usage volontaire des alternances de fécondité et d'infécondité, celui de la maîtrise même par l'homme du rythme naturel. Tandis que, hier, on accomplissait trop souvent l'acte conjugal selon l'impulsion aveugle du moment, sans en peser les conséquences, en se considérant comme dégagé de toute responsabilité à cet égard, aujourd'hui la science met entre les mains de l'homme la possibilité de poser cet acte sous le contrôle de la raison, en prenant la responsabilité lucide des éventuelles conséquences.
Par le fait même, un nouveau devoir moral surgit. Ce qui jadis était laissé au seul jeu inconnu de la nature, sans intervention de la raison humaine, est aujourd'hui pour le chrétien un geste à accomplir sous le regard de Dieu, mais un geste qui requiert de lui une option réfléchie. Se connaissant mieux lui-même et connaissant mieux les lois de la nature, il lui appartient de régler délibérément le rapport entre la maîtrise de soi et la fécondité.
Ceci oblige à repenser, avec une attention accrue, les diverses finalités du mariage, pour situer exactement le devoir de fécondité et en établir les modalités.
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| Deux finalités complémentaires |
La Genèse revient à deux reprises sur les fins du mariage. Dans un premier récit (I, 26-31), la création du couple humain vient couronner l'oeuvre des six jours. Il y a un parallélisme voulu entre les différentes étapes de la création. Il est dit des arbres et des plantes qu'ils portaient « semence selon leur espèce », qu'ils produisaient « du fruit ayant en soi sa semence ». Il est dit des animaux qu'ils reçurent, avec la bénédiction divine, l'ordre de se multiplier. Lorsque, enfin, le couple humain apparaît, Dieu le bénit et lui dit : « Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre ». Ce premier passage de la Genèse est dominé par l'idée de la vie à transmettre, par le devoir de perpétuer et de développer la race humaine.
Le second récit (Gen., II, 7-25) est très différent. Adam y est créé avant la femme ; Dieu remarque qu'« il n'est pas bon que l'homme soit seul » et il décide de lui faire une compagne, « une aide semblable à lui ». En elle Adam reconnaît ce qu'il cherchait en vain dans l'univers entier : une créature qui soit « os de ses os, chair de sa chair » et pour laquelle « l'homme quittera son père et sa mère » ; lui et elle désormais « seront deux en une seule chair ».
Ici l'aide mutuelle, par l'amour et la communauté de vie, apparaît comme la cause finale du mariage.
L'Écriture montre donc deux fins essentielles de l'institution matrimoniale, deux fins qu'il faut respecter à la fois pour ne pas trahir la volonté de Dieu, procréation d'une part et d'autre part accomplissement ou achève ment mutuel des époux. Il importe à la fois de bien hiérarchiser ces fins, et de respecter leur implication mutuelle.
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| Fin première |
La fin première du mariage doit être mise en pleine lumière. Pie XII le fit dans son discours du 29 octobre 1951, adressé aux sages-femmes d'Italie :
« La vérité, dit-il, est que le mariage, comme institution naturelle, en vertu de la volonté du Créateur, a pour fin première et intime non le perfectionnement personnel des époux, mais la procréation et l'éducation de la nouvelle vie. Les autres fins, tout en étant également voulues par la nature, ne se trouvent pas au même degré que la première, et encore moins lui sont-elles supérieures, mais elles lui sont essentiellement subordonnées.
Ceci vaut pour tout mariage, même s'il est infécond ; comme de tout oeil on peut dire qu'il est destiné et formépour voir ; même si, en des cas anormaux, par suite de circonstances intérieures ou extérieures, il advienne qu'il ne soit en mesure de conduire à la perception visuelle. » |
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Procréation |
Le premier devoir du mariage, inscrit dans la nature même par la différence et la complémentarité des sexes, est donc de répondre à l'ordre de Dieu : « Croissez et multipliez-vous ».
On n'en mesurera jamais assez la grandeur.
Procréer un enfant, le mot même le dit c'est être associé à l'acte créateur de Dieu. Tandis que dans le travail humain l'homme agit simplement avec le concours ordinaire de Dieu et marque de sa propre empreinte d'homme la création matérielle qu'il façonne et achève, pour procréer, il pénètre avec Dieu dans le mystère même de la création divine. Cet enfant, c'est Dieu qui le crée, puisqu'il lui infuse l'âme, au moment même où l'amour humain l'appelle à la vie. C'est Dieu qui marque l'oeuvre humaine à son image et à sa ressemblance ; c'est Dieu qui appelle un être nouveau à partager, grâce aux hommes, sa propre vie.
Procréer c'est donner vie à un être qui aura une destinée unique, irréductible à toute autre et qui reflète en lui un rayon venu tout droit du Coeur et de la Face de Dieu. C'est introduire une créature nouvelle dans le mystère vivant de la Trinité sainte.
C'est entrer dans le mystère de la paternité divine où toute paternité humaine prend sa source et offrir au Père un fils à aimer. C'est entrer dans le mystère de la filiation divine, car cet enfant sera fils dans le Fils, cohéritier du Christ, racheté par le Fils au prix de son sang, comme s'il était seul au monde.
C'est entrer dans le mystère de la sanctification que l'Esprit-Saint, « qui fait les vivants et les saints », continue d'accomplir jusqu'à la fin des temps. C'est lui offrir matière à sainteté, c'est lui présenter la pâte qu'il modèlera à l'image même du Fils Unique de Dieu.
C'est donner au monde sa suprême raison d'être, puisque « Dieu n'a créé et ne bouleverse le monde que pour faire des saints ».
Le langage populaire, quand il veut parler d'une nais sance survenue ou imminente parle « d'un heureux événement », comme pour indiquer que la nature elle-même est heureuse d'obéir à la loi du Seigneur. Jésus n'a-t-il pas parlé de la femme qui oublie toute sa souffrance lorsqu'elle a mis un enfant au monde ? La naissance est par elle-même une joie et joie dit indice de finalité atteinte ; quand un enfant est mis au monde, quelque chose d'éternel est fait, quelque chose de sacré est accompli. Même si l'enfant mourait ce même jour, il est « né dans l'éternité », comme le prêtre est prêtre pour l'éternité à l'instant de son ordination. Une naissance est toujours une réussite. La joie qu'elle apporte vient de Dieu ; même la mort ne peut la ravir aux parents, qui ont accompli une oeuvre divine impérissable.
Procréer, ce n'est pas seulement donner à Dieu et au monde un enfant, c'est sceller l'alliance conjugale et la faire aboutir. La sceller, car l'enfant n'est pas seulement créé à l'image de Dieu, il l'est aussi à l'image de son père et de sa mère. Il est non pas seulement un enfant, sans plus, mais il est, pour chacun des époux, l'enfant que l'autre lui a donné, le fruit de leur amour. Il est une donation réciproque vivante et subsistante. Par l'enfant la dualité conjugale se dépasse et devient trinité, comme en Dieu. « Le sexuel, dit quelque part Mgr Fulton Sheen, est dualité. L'amour est toujours trinité. » Et c'est vrai. Il y a une fécondité incluse dans l'amour, même si la fécondité externe fait défaut. Cette fécondité est, en un sens, inhérente au mariage, même en cas de stérilité involontaire : l'union conjugale est de soi procréative, même si, en fait, elle n'est pas procréatrice. Outre la fécondité « au dehors », l'on peut dire qu'il y a une fécondité au dedans, toujours présente.
« L'amour est toujours fécond, a noté finement J. Guitton, quand ce ne serait que pour transformer ceux qui aiment... A côté de la fécondité externe dont on parle généralement, il existe une fécondité interne, qui fait que les premiers enfants de l'amour sont les parents eux- mêmes. L'époux est l'enfant de l'épouse ; et peut-être l'inverse est-il vrai, quoique moins visible au dehors. C'est sans doute pour distinguer la fécondité interne, essentielle à l'amour, de la fécondité externe et accidentelle, que le Créateur permet qu'il y ait parfois stérilité, c'est-à-dire amour sans fécondité apparente. Dans ce cas l'opus anions demeure à l'intérieur de l'amour ; celui-ci engendre, élève, instruit, mûrit, épanouit ceux qui s'aiment : et il suffit » (1. c., p. 95-97).
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Éducation Éducation |
Qu'on le remarque bien ; la fin première du mariage, selon l'Église, n'est pas la procréation pure et simple mais la procréation qui s'achève dans l'éducation de l'enfant.
C'est donc à la fois, indissolublement, la génération physique et la génération spirituelle. Dans cette unité prend racine le droit primordial des parents à éduquer leurs enfants selon l'âme et selon le corps 1 .
Ce que chaque couple doit rechercher, c'est le sens, devant Dieu, de sa vocation conjugale propre, compte tenu de toutes les circonstances. C'est en suivant la raison éclairée par la grâce, dans un climat de pleine docilité à cette pensée divine sur eux, que les époux tendront à avoir, autant qu'il dépend d'eux, le nombre d'enfants que Dieu paraît vouloir. Il ne faut pas que le péché ou l'égoïsme vienne détourner les époux de leur vocation familiale propre, entrevue dans la prière et dans la loyauté de la conscience. La question de l'éducation à donner aux enfants fait partie intégrante et à un titre prioritaire des circonstances dont il y a lieu de tenir compte.
Voici en quels termes s'exprime, au sujet du nombre à atteindre, le Code familial, qui est un document d'une autorité incontestée émanant de l'Union de Malines.
« Sainement comprise, la loi de la communauté exige de chaque communauté conjugale le plus grand nombre d'enfants que toutes considérations prises les époux pourront non seulement convenablement procréer, mais aussi convenablement éduquer.
Le foyer est le seul juge de la mesure suivant laquelle il doit réaliser sa fin créatrice.
S'il fallait cependant se risquer à indiquer un minimum social de procréation, on pourrait faire remarquer qu'avec moins de trois enfants en moyenne, par foyer, c'est a mort par asphyxie de la société.
Mais ceci dit, ce serait à l'inverse de croire que la loi de fécondité exige, sans autre considération, le plus grand nombre d'enfants. Les époux prendront plutôt en considération leur bien personnel sous le rapport de la santé et des forces physiques et psychologiques, le bien des enfants, de leur éducation la meilleure possible le bien de la communauté familiale, de ses lois d'unité et d'ordre dans l'amour, le bien général immédiat et futur de la communauté humaine, géographique, régionale, universelle.
Les époux n'omettront pas de se souvenir que la Pro vidence ne fait jamais défaut, là où s'unissent la générosité et la prudence chrétienne » (Code Familial, n° 57). |
Autres fins |
En parlant de fin primaire, l'Église n'entend pas considérer comme secondaires, au sens moderne du mot, les autres fins. Pour nous « secondaire » signifie de moindre importance, et ce n'est pas en ce sens-là que l'Église veut s'exprimer. Il faut comprendre qu'en qualifiant de fin pri maire la procréation, et son corollaire obligé l'éducation des enfants, l'Église veut dire que telle est la fin la plus spécifique de la communauté conjugale qui unit deux personnes de sexe différent. Les autres fins auront à respecter cette orientation objective, inhérente à toute activité génitale; d'où leur qualification de secondaires ou de subordonnées sous ce rapport précis. Fin primaire signifie donc la fin la plus spécifique; mais toutes les autres finalités spécifiques s'unissent à elle pour former un ensemble dont les éléments sont interdépendants et inséparables.
Cela ne signifie donc nullement que les autres fins ne soient pas, elles aussi, de primordiale importance. Et cela ne veut pas dire non plus que la fin primaire soit nécessairement à l'avant-plan psychologique. Sous cet aspect, la fin immédiate, c'est-à-dire atteinte la première, sera l'achèvement mutuel des conjoints. La fin plus sociale la perpétuité de la race sera alors une fin éloignée, qui résulte de cette intercommunion personnelle. En affirmant que la procréation et l'éducation des enfants est la fin primordiale du mariage, l'Église ne méconnaît nullement que le mariage soit aussi ordonné à l'épanouissement mutuel des personnes. L'Encyclique Casti Connubii le dit explicitement en ces termes : « Dans cette mutuelle adaptation intérieure des époux, et dans cette application assidue à travailler à leur perfection réciproque, on peut voir vraiment, comme l'enseigne le Catéchisme romain, la cause et la rai son première du mariage, si l'on ne considère pas strictement l'institution destinée à la procréation et à l'éducation des enfants, mais si l'on y voit, dans un sens plus large, une mise en commun de toute la vie, une intimité habituelle, une société ».
L'harmonisation des fins du mariage est quelque peu délicate. Si l'on met trop l'accent sur la première, on ne comprend plus alors pourquoi l'Église autorise, par exemple, le mariage des vieillards où toute procréation est exclue. Si l'on insiste trop sur la seconde, comme le fit un auteur allemand, le Professeur Doms, on se heurte à toute la tradition et aux exigences sociales les plus fondamentales.
Fécondité et communion interpersonnelle, fin sociale et fin personnelle du mariage sont unies par des liens très étroits. Il n'est pas nécessaire, nous l'avons dit, que, psychologiquement, la fin sociale prime, dans l'intention, la fin personnelle ; il suffit qu'elle soit inhérente à l'institution par sa nature même. Le mariage implique de soi fécondité, même si les époux n'ont en vue que la donation mutuelle des personnes. Celle-ci appelle celle-là du dedans. L'amour conjugal débouche sur la paternité et la maternité.
« La fécondité, a écrit un philosophe, n'est pas un appel du dehors, une exigence extérieure vis-à-vis de laquelle le couple aurait des devoirs et des droits (« droit » à telle jouissance quand il accomplit tel « devoir »). C'est l'appel le plus intérieur de sa communion interpersonnelle, quand celle-ci refuse de glisser vers le néant. » L'enfant apparaît donc comme l'expression plénière d'une communion de personnes. « Aimer, a dit Saint-Exupéry, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder ensemble dans la même direction. » L'enfant est cette direction commune, ce regard qui aboutit à se retrouver l'un l'autre en se dépassant.
C'est dans cette perspective d'ensemble, sur cette toile de fond, qu'il faut examiner à présent le problème de la maîtrise et de la régulation des naissances. |
Références
1. Nous avons développé ceci en détail dans notre livre consacré
à La Question scolaire: nous n'y reviendrons pas. |
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