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Clarification d'une équivoque de base
Le sens des mots
Un mot désacralisé
L'amour, selon ses dimensions divines
L'amour, selon ses dimensions humaines
Contraste d'origine
Contraste de durée
Contraste d'altruisme
Cardinal Léon Joseph Suenens
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Le sens des mots
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Un sage chinois, interrogé sur ce qu'il ferait, s'il était maître du monde, répondit : « Je rétablirais le sens des mots. » Immense service, en effet, à rendre à l'humanité.
C'est un fait, classique et courant, que les mots ont leur histoire et qu'ils se chargent au fil du temps, comme des accumulateurs d'électricité, d'une philosophie latente plus ou moins avouée. Le mot amour est de ceux-là. Il est employé dans le monde contemporain en un sens tout imprégné de l'érotisme ambiant. L'accueillir sans plus, avec sa philosophie immanente, c'est accepter d'avance une vision tronquée des choses. Nous, catholiques, nous avons bien de la peine à rester levain dans la pâte, sans nous laisser entamer par cette pâte. Il en va de même pour notre vocabulaire. Il faudrait que, de temps en temps, nous en fassions la révision et au besoin le nettoyage. Nous parlons d' « orthodoxie », d' « union des églises », de « mariage civil », pour ne citer que ces exemples, parce que nous adoptons le langage courant. Il nous faudrait être très aux aguets pour rectifier la terminologie et ne pas en être dupes. L'orthodoxie n'est pas l'orthodoxie, l'union des églises est proprement le retour à l'unité de l'Église, et le mariage civil, pour un baptisé, ne vise que la formalité civile du mariage religieux, seul valable pour lui. Ce redressement des mots, il importe de l'opérer, tout particulièrement lorsqu'il s'agit du mot amour, qui nous arrive chargé d'une telle résonance affective et d'une telle noblesse. A nos éducateurs de veiller sur ce vocabulaire, et aussi à nos dirigeants d'Action Catholique et à nos écrivains ! « Aujourd'hui, me disait un journaliste, nous appelons, comme tout le monde, « crimes d'amour », ce que hier encore nous étiquetions « drames de l'inconduite ». Le glissement est visible. Il indique un gauchissement de la pensée. Principiis obsta, dit la sagesse antique : il faut résister dès le début. On pourrait transposer et dire : il faut mener la lutte à partir du vocabulaire inclusivement.
Les adversaires de la morale prétendent que l'Église est ennemie de l'amour. Certes, l'Église rejette l'amour tel qu'ils le conçoivent. Mais il faut que le chrétien ne soit pas dupe de leur vocabulaire et qu'il voie nettement l'équivoque initiale : de quoi parle-t-on, de part et d'autre, lorsqu'on se réclame des « exigences de l'amour » ? Le mot a-t-il le même sens pour eux et pour nous? N'y a-t-il pas, dès le point de départ, un brouillage qui égare, une erreur d'aiguillage? Ce n'est pas par une vaine querelle, mais c'est par une indispensable clarification qu'il faut ouvrir le débat. Une concession verbale est déjà une compromission. Il ne faut pas se battre sous le drapeau ennemi : le mot amour a un sens humain et chrétien, qu'il ne faut pas laisser galvauder. Le mot amour a dévié de son sens originel, au point qu'il couvre de son pavillon les marchandises les plus frelatées. |
Un mot désacralisé
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« Les mots, dit un jour un général célèbre, sont aujourd'hui des batailles ; les mots justes sont des batailles gagnées, les mots faux sont des batailles perdues. » Le mot amour est pour le chrétien d'aujourd'hui une bataille perdue à regagner.
Nul mot, en effet, n'est plus galvaudé dans la littérature courante et dans le langage du cinéma, de la radio, de la T.V ., de la publicité. Les journaux et les magazines en sont pleins : on nous décrit avec force détails ses coups de foudre et ses crimes. La radio chante « l'amour » à toute heure du jour et sur toutes les ondes. Le cinéma livre des scènes « d'amour » à longueur de pellicule. Le théâtre y consacre une bonne part de ses représentations et la publicité se charge de renouveler son image. L' « amour » est présenté comme l'excuse majeure qui innocente tout, qui porte en soi sa justification. Lorsqu'un homme s'éprend de passion pour une femme qui n'est pas la sienne, il revendique sa liberté au nom de « l'amour ». C'est comme un voile jeté sur les pires turpitudes. En réalité, ce n'est pas l'amour qui le fait agir, mais la passion physique qui l'aveugle. L'amour est un alibi qui masque l'égoïsme le plus cynique, l'inconduite, l'adultère, la luxure. Il serait bon que le publiciste catholique ait le courage de mettre entre guillemets le mot amour chaque fois que la réalité qu'il couvre en est la négation. Et qu'il appelle, autant que possible, avec Boileau « un chat un chat et Rolet un fripon » ! Ce serait, du coup, une sorte de décantation, la magie d'un mot ramené à la brutalité du réel. « Amour, que de crimes n'a-t-on pas commis en ton nom ! » En réalité, on tente ainsi de présenter l'adultère ou la fornication comme un instinct incontrôlable, comme une force supérieure que l'on subit. En fait, cet « amour »- là est lâcheté et trahison, rupture de serment et déni de justice envers les siens. La noblesse du mot ne doit pas cacher la laideur de la chose. On n'appelle pas une grimace sourire, on n'appelle pas amour sa contrefaçon. Mais même lorsque le mot amour ne camoufle pas sa négation pratique, il a pris dans le monde contemporain un sens qui le réduit à une de ses composantes ou du moins qui met l'accent abusivement sur un aspect. Lorsqu'on parle d'amour, il s'agit le plus souvent de la jouissance sexuelle. On la confond perpétuellement avec l'amour tout court. La substitution est à ce point générale que trop souvent les chrétiens eux-mêmes ne la remarque plus. Ce glissement de sens nous aurons à y revenir fait toucher du doigt la laïcisation de l'amour dans notre monde contemporain. L'amour paraît à ce point profane, qu'on suscite une gêne auprès de certains chrétiens en leur parlant de la pensée de l'Église sur l'amour. Il leur semble que l'Église n'a rien à y voir et que la spontanéité même de l'amour s'oppose à toute loi et à toute intrusion du dehors. On a pris l'amour à son niveau inférieur et on l'y cantonne de propos délibéré. Il nous faut, au contraire, pour situer chaque chose à sa place et hiérarchiser les valeurs en présence, partir d'en haut et refaire un pèlerinage aux sources. Comme l'écrivait très justement Charles Moeller : « Le mal de l'impureté est d'être une des formes majeures du refus de l'amour vrai ». On reconnaît là l'oeuvre sournoise de celui que l'Écriture nomme le Père du mensonge. Il faut exorciser ce mensonge initial que les enfants des Ténèbres imposent trop souvent aux enfants de la Lumière , et restaurer le sens sacré de l'amour véritable.
C'est pourquoi ce chapitre veut clarifier l'équivoque de base, concentrée dans l'emploi même du mot. |
L'amour, selon ses dimensions divines
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L'amour est le plus pur reflet de Dieu : il est l'insertion même de Dieu dans un coeur d'homme.
« Dieu, nous dit saint Jean, est amour. » C'est le fond de son être, sa définition, sa respiration.
Tout part de l'Amour comme de sa source, et tout y tend comme à son terme final. En nous créant « hors » de Lui, Dieu a imprimé en nous, simultanément, une impulsion qui nous porte à retourner vers Lui. Les enfants connaissent le jeu qui consiste à lancer un cerceau au loin en lui donnant l'élan qui le ramène à son point de départ. Ainsi en va-t-il de l'homme entre les mains de Dieu.
En nous créant, Dieu nous a faits à son image et à sa ressemblance ; il a modélé notre coeur sur le sien. L'expérience humaine confirme étonnamment cette vérité de foi, et montre à quel point l'homme tend vers l'Amour.
Il suffit d'interroger les hommes sur leur aspiration pro fonde. Que veulent-ils vraiment ici-bas, que cherchent-ils ? En surface, les objets qu'ils poursuivent sont multiples et apparemment disparates : ils s'occupent d'affaires ou de politique, d'art ou de littérature, de labourer le sol ou de franchir les mers ou l'espace aérien. En réalité, ce qu'ils cherchent tous, en commun, sous la variété de ces activités professionnelles, c'est une chose infiniment simple et émouvante : aimer et être aimé. Chez tous les hommes on trouve cette faim et cette soif d'amour vrai, d'un amour hors de l'emprise du temps, de l'usure, des limites. Ils cherchent une raison de vivre à la dimension de leur coeur. Les chansons des hommes sont pleines de la nostalgie de l'amour infini, éternel. En quête d'amour, ils le cherchent parfois au sein de la pire déchéance, mais ils le requièrent inlassablement. Sans le savoir, ils poursui-. vent l'Amour dans l'amour, le seul Amour infini et éter ! nel ; ils réclament Dieu de la créature humaine. N'est-il pas normal qu'un fleuve se souvienne de sa source ? L'homme n'est-il pas né de cet Amour, qu'est Dieu, avant d'être né de son père et de sa mère ? La paternité créatrice de Dieu n'est-elle pas première dans l'oeuvre de la génération humaine ?
Et cette paternité est plus riche encore que nous ne le soupçonnons, puisqu'elle est source d'un Amour trinitaire. Du coup, l'horizon des dimensions divines de l'amour créé s'élargit encore à perte de vue.
Dieu n'est pas un Dieu solitaire : cette révélation ouvre un monde de joie. Un Dieu unipersonnel serait difficile à comprendre. La foi, qui nous révèle la Trinité , nous plonge dans un mystère infiniment éclairant, si paradoxal que cela paraisse. Dieu est société de personnes. Dieu est connu infiniment comme il mérite de l'être, dans son Fils. Il est aussi infiniment aimé, à la mesure de sa Bonté, dans l'Esprit-Saint. En Dieu, il est un triple élan mutuel, qui porte le Père vers le Fils, le Fils vers le Père, le Père et le Fils vers leur commun Esprit. Ce triple élan, personnel et subsistant, les unit dans le don de soi le plus pur, l'oblation extatique la plus transparente. Rien n'entrave cet élan : un poète a dit, en parlant des trois personnes divines toutes relatives les unes aux autres, qu'elles sont chacune « comme l'oiseau qui ne serait que vol ». Dieu est communion totale et vivante, ouverture réciproque. Il est élan et accueil à la fois Père et Fils , et il est l'Amour réciproque, vécu et goûté dans sa réciprocité même, Il est Esprit.
Il arrive que les simples comprennent mieux que les doctes : « L'amour est tellement quelque chose dans notre vie, disait un brave chrétien, que je comprends qu'en Dieu il puisse être quelqu'un ». Pareille réflexion aide à comprendre que c'est à la ressemblance de la Trinité même que le coeur humain est créé : il en porte les vestiges, il y puise ses lettres de noblesse.
Faut-il s'étonner dès lors que l'Église se présente au monde comme la gardienne incorruptible de l'amour, et qu'elle veille jalousement sur son caractère sacré ? Elle est là, de plein droit, dans son domaine propre ; le chrétien, moins que personne, ne peut oublier que l'Église a découvert le secret de l'amour véritable dans le coeur même de Dieu.
Mais quels assauts ne doit-elle pas subir « pour garder le dépôt » !
De toutes parts elle est entourée d'un déluge de publications, qui profanent l'amour à longueur de journée, qui légitiment le divorce, qui tentent de submerger de leurs flots boueux sa pureté originelle. Pareille au peuple juif, suscité par Dieu pour garder intacte au milieu des nations idolâtres la notion du Dieu unique, l'Église apparaît comme le suprême refuge de l'amour authentique, un et 1 indissoluble. En un monde qui renie l'amour comme il blasphème Dieu, elle s'avance telle l'arche du salut domi nant les flots, qui déferlent en vagues rageuses. On a parlé à bon droit de la mission prophétique des foyers chrétiens dans le monde : il leur appartient d'être les témoins de l'Amour parmi les hommes et de leur apprendre comment aimer.
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L'amour, selon ses dimensions humaines
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L'amour doit être compris selon sa dimension divine, en partant d'en-Haut. Il doit l'être aussi selon toutes ses dimensions humaines. Car, là aussi, il y a tendance à en rétrécir la portée et l'ampleur. L'amour est une réalité complexe, et il faut que le vocabulaire couvre et respecte cette complexité. Les éducateurs n'insisteront jamais assez sur l'équilibre qu'est l'amour, sur l'harmonie qui en unifie les aspects multiples et sans laquelle l'amour est tronqué, mutilé, trahi.
L'amour vrai entre époux implique une communion d'âme, d'esprit, de coeur et de corps. Communion d'âme, c'est-à-dire mise en commun et partage de la vie profonde, de ce que chacun se dit tout bas quand il est seul. Communion d'esprit, c'est-à-dire orientation de pensée identique sur les problèmes fondamentaux de la vie, optique commune, dans laquelle on regarde l'ensemble. Communion de coeur, c'est-à-dire affection réciproque, oblation mutuelle, « pure attention à l'existence de l'autre ».Communion de corps, c'est-à-dire union physique, traduction corporelle de cette transparence d'âme et de cette fusion affective. Le monde moderne ne respecte pas assez cette harmonie nécessaire. On minimise les deux premiers aspects, on majore les deux derniers. On met l'accent à ce point sur la communion corporelle et physique que l'on parle d'« amour» même quand les trois autres dimensions sont absentes. C'est un abus de mot, une tricherie verbale. Mais il y a plus grave encore : cette communion physique ne vise le plus souvent qu'un secteur déterminé le secteur génital. Si bien que, en fin de compte, l'amour n'est plus que la jouissance sexuelle, la recherche directe ou indirecte de l'orgasme. Le terme amour atteint ainsi la limite de la désacralisation. Remarquons que sexuel et génital ne sont pas synonymes. Le sexuel est ce qui caractérise l'homme et la femme dans leur spécificité, au physique comme au moral. En ce sens, le sexuel fait corps avec l'être tout entier et l'imprègne intégralement : l'analyse d'une seule goutte de sang suffit pour en déceler l'origine masculine ou féminine. Le génital, au contraire, ne se rapporte qu'à une partie de cet ensemble ; il désigne exclusivement ce qui a trait à la reproduction sexuée. En disant que la communion physique ne vise le plus souvent que le secteur génital, nous ne prétendons nullement que l'intention porte toujours, en visée directe, sur cet acte ultime, fruit d'un cheminement plus ou moins long et enrobé d'affectivité, mais que la recherche de ce plaisir obsède au point qu'on lui donne en fait la prépondérance. L'homme moderne canonise trop souvent le besoin d'aimer de la sorte, et lui attribue une souveraineté qu'il revendique comme un droit absolu, à l'abri des « intrusions » de la morale de l'Église. De cet « amour » là, il voit l'expression suprême dans la jouissance génitale.
Cette confusion est grave. Elle mérite de retenir l'attention de tous ceux qui ont à jouer un rôle dans l'éducation de l'amour vrai. Il est urgent de clarifier cette ambiguïté, et de dissocier l'amour et la jouissance génitale, laquelle, dans des circonstances déterminées, peut, mais ne doit pas nécessairement en être le corollaire légitime. Il importe de présenter correctement la position catholigue en tenant compte de ces précisions. Tout énoncé n'est pas toujours heureux. Récemment un hebdomadaire catholique résumait maladroitement, comme suit, la doctrine attribuée à l'Église : « Tandis que ses adversaires veulent l'assouvissement sans risque des instincts, l'Église exige que les instincts restent dominés par la volonté, la conscience, l'intelligence. Elle ne peut en aucun cas admet tre qu'on dissocie l'amour de la procréation. Sur ce point il est vain d'attendre d'elle un changement quelconque d'attitude. Elle ne le peut pas, pas plus qu'elle ne peut admettre le divorce ou l'avortement ».
Ce texte est malencontreux. L'auteur veut dire qu'on ne peut dissocier la jouissance génitale de la procréation, ce qui est fondamentalement vrai, mais il a le tort d'employer le mot « amour » pour désigner cette jouissance. Pris dans son sens plein, l'amour est une chose, la procréation en est une autre. Il est capital que les éducateurs et les publicistes chrétiens réagissent contre les confusions qui trompent et leurrent les consciences, et qu'ils fassent clairement comprendre que la jouissance dont il s'agit, n'est pas, contrairement à l'idée si répandue, l'expression suprême de l'amour, ni sa seule manifestation, ni sa manifestation essentielle et nécessaire. C'est méconnaître, en effet, l'amour humain que de l'enfermer trop étroitement dans le cadre des gestes physiques du rapport conjugal final. Par réaction contre le Manichéisme et le Jansénisme, qui méconnaissaient le rôle du charnel, une littérature récente cherche à présenter cette union comme le sommet de la vie conjugale, comme le dernier mot de l'amour. C'est là une simplification inadmissible de la réalité complexe de l'amour conjugal : cette erreur de perspective fausse la vue d'ensemble.
Marquons donc, par une série de contrastes, la distintion très nette à établir entre l'amour d'une part et la jouissance génitale de l'autre. Cela nous aidera à dégager d'autant mieux leur dépendance et leur indépendance relatives. La prise de conscience de cette diversité aidera les éducateurs à garder au terme amour tout son caractère sacré et humain.
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Contraste d'origine
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Prenons, à leur origine, les premières apparitions de l'amour et de l'instinct sexuel chez l'adolescent. Chez le jeune homme, il est de règle que cet instinct s'éveille avant le sentiment de l'amour. Toutes les enquêtes faites à ce sujet montrent que l'adolescent a souvent de la peine à se délivrer de lui-même, à sortir de ses tentations d'auto-érotisme et de narcissisme, c'est-à-dire à briser le cercle où l'enferme son égoïsme inconscient, pour s'ouvrir à l'altruisme de l'amour authentique. Souvent c'est la ren contre de l'amour vrai, qui l'arrache définitivement à lui-même et parfois à ses fautes.
Par contre, chez la jeune fille l'instinct sexuel reste, normalement, plus longtemps endormi : le sentiment de l'amour apparaît avant le plein éveil du « désir ». C'est ce qui explique pourquoi la jeune fille non avertie méconnaît facilement et interprète souvent erronément la psychologie des jeunes gens. Les psychologues nous disent que chez elle, normalement, ce ne sera que la vie conjugale qui fera éclore progressivement un désir sexuel, jusque-là plus diffus et latent, et qui lui donnera peu à peu sa pleine résonance. Ce double rythme est un premier indice qui indique déjà la disjonction que nous voulons souligner.
Le contraste s'accentue, si l'on analyse les caractères propres de l'amour et de l'impulsion sexuelle. En voici quelques traits |
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L'amour est un sentiment continu et durable, qui lie les conjoints l'un à l'autre pour la vie. Ils ont à s'aimer à longueur d'années et sans interruption. L'amour doit croître et mûrir avec eux. Le geste terminal de l'union physique répond à une tout autre perspective. Sa durée est courte ; il ne peut avoir lieu pour diverses raisons pendant des périodes assez longues. L'instinct sexuel, une fois satisfait, perd de son acuité, et la vie même finit par l'atténuer et par l'éteindre. Il est esclave du temps. Un foyer qui ne s'appuierait que sur lui est menacé du seul fait que le temps passe et que chacun des conjoints évolue. Ce qui le nourrissait hier, disparaîtra demain ; au nom de quoi l'instinct obligerait-il à la fidélité ?
L'amour, au contraire, triomphe du temps et s'approfondit avec lui. « Il est vrai que le mariage est effet d'amour, écrit J. Guitton, mais il est plus vrai encore que l'amour est le fruit du mariage. Et l'art d'aimer n'est point du tout, comme l'ont pensé Ovide, Catulle et la tradition libertine, l'ensemble des recettes de la volupté, mais la science de faire durer et grandir au cours d'une longue vie humaine l'amour si rapide de la jeunesse. C'est que l'amour, malgré cette identité profonde, qu'exprime le voeu de fidélité, est, comme tout sentiment normal, en transformation continue » (L'amour humain, p. roi). C'est bien cela : l'amour est une victoire remportée sur le temps et même sur la mort ; à sa manière il anticipe l'éternité. Permanence et fidélité font partie de son essence vitale. « La fidélité, a écrit Zundel avec une rare profondeur, est le choix toujours plus libre d'un amour toujours plus fort. »
Qui ne voit la différence ? |
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Sans doute, on ne peut dissocier l'instinct sexuel et l'amour, au point de fonder l'instinct sur l'animalité de l'homme et l'amour sur sa spiritualité. Ce serait oublier que l'homme est un et que son animalité même est tout imprégnée de spiritualité humaine. Mais il reste que l'instinct sexuel, par lui-même, plonge ses racines dans la partie inférieure de l'homme et en subit l'attraction.
En soi, l'instinct sexuel se replie sur lui-même, se recherche et tend à asservir les autres sans les respecter dans leur altérité comme personnes propres. Il fait d'eux des instruments, vise à la possession, à la captation L'amour, au contraire, est à base de respect enyers la personne d'autrui : le respect lui est aussi essentiel que l'air aux poumons. « Je ne pourrais t'aimer autant, écrivait un poète à sa femme, si je ne te révérais plus que je ne t'aime. »
L'amour n'est jamais égoïsme à deux ni recherche de soi à travers l'autre. Il n'est jamais « cet égoïsme capable de tous les désintéressements », dont on a parlé. L'amour est offrant, non possessif, ou du moins introduit-il dans la possession même une donation. L'amour est un engagement à se donner dans la mesure même de sa réussite, de sa maturité. Le « désir », au contraire, cache sous un déguisement psychologique de type affectif, une très faible dose de donation, que l'amour aura à dégager si l'acte veut être pleinement humain et se situer au niveau de l'âme. C'est parce qu'il y a tant d'égoïsme caché sous l'étiquette de « l'amour » qu'il y a si peu d'amour au sein de tant de foyers. C'est atrophier l'amour que de le réduire à une recherche de jouissance sexuelle. Ce n'est pas d'abord au nom des exigences de sa doctrine, mais au nom des exigences de l'amour même, que l'Église lui impose comme première norme la fidélité à lui-même, le respect de son essence. Ce que l'Église reproche à la littérature de nos jours, c'est non pas de prôner l'amour, mais d'ignorer le véritable amour, de ne pas même franchir le seuil de ce royaume, de rester lamentablement en deçà de la noblesse et de la condition humaines.
Amour et jouissance génitale sont à ce point distincts, qu'on les trouve dissociés dans un certain nombre de cas. Au niveau inférieur, un type de dissociation se trouve dans la débauche elle-même. La prostitution, cette contrefaçon de l'amour, montre à elle seule que la satisfaction organique est une chose et que l'amour en est une autre. Dans un rapport sur « le rôle des hommes dans la prostitution », le Dr René Biot écrivait très justement : « Tout le problème est de savoir si la sexualité est, chez l'homme, une force identique à celle qui pousse les animaux à s'accoupler ou si elle est essentiellement chargée d'un coeffitient spirituel qui en modifie radicalement la nature. Si la première hypothèse est vraie, rien ne s'oppose à ce que le mâle recherche une partenaire, tantôt ici, tantôt là, et puisse en trouver aux carrefours ou dans les maisons spécialisées. Mais si, comme nous le croyons de toute notre conscience, la sexualité humaine est nécessairement incorporée à un ensemble beaucoup plus complexe, si elle est requise, par la nature même de l'être humain, de « se spiritualiser en amour », alors un acte sexuel accompli par un homme en dehors de l'amour unique et définitif, con sacré dans le mariage, est non seulement une faiblesse qui diminue l'homme dans sa dignité morale, mais une cari cature de la sexualité humaine intégrale. Et c'est là la malfaisance intrinsèque de la prostitution ; c'est qu'elle convie l'homme à perdre de vue que ses puissances sexuelles ne doivent jamais être dissociées du sentiment d'amour ; ne disons pas seulement de l'attrait, nous resterions sur le plan sensoriel, mais marquons fortement le sens total et sans repentance du mot amour. La maison de prostitu tion concrétise et propose incessamment la dissociation entre sexualité et amour ».
Voilà le contraste éclairé du dessous. Il est encore plus frappant si on l'éclaire du dessus.
Au niveau supérieur, la dissociation entre amour et jouissance génitale apparaîtra dans tout son éclat au ciel. On connaît le passage de l'évangile où le Maître nous dit que là-haut il n'y aura plus d'union conjugale : neque nubent, neque nubentur. L'amour conjugal de ceux qui s'aimaient ici-bas aura-t-il disparu? Non. Cet amour, pour être dégénitalisé, restera au ciel ce qu'il fut ici-bas ; bien plus il y trouvera sa plénitude. Tout comme il y aura des cieux nouveaux et une terre nouvelle, il se manifestera une sensibilité neuve et affinée. La vision béatifique, joie fondamentale du ciel, aura une résonance corporelle, un resplendissement dans la chair. A la résurrection, le corps épousera l'âme avec autant de souplesse que de puissance. Les propriétés nouvelles du corps glorifié ne seront rien d'autre que le reflet de l'acceptation sensible des exigences spirituelles, de l'obéissance de la matière enfin affranchie mais non supprimée. Si l'acte conjugal est sans raison d'être au ciel, les manifestations sensibles de l'amour conjugal auront leur place dans l'au-delà.
Arrêtons-nous, pour terminer, à l'exemple le plus haut qui illustre tout ceci : le mariage de la très sainte Vierge et de saint Joseph.
Cette disjonction apparaît, en effet, dans tout son éclat, dans le plus pur et le plus noble mariage humain que la terre ait connu : l'union de la très sainte Vierge et de saint Joseph. Le temps n'est plus, heureusement, où par une pudeur mal conçue on représentait saint Joseph comme un vieillard effacé, l'ombre d'une ombre. On reconnaît, de plus en plus, dans cette union l'image la plus relevée de l'amour, malgré l'abstention totale des rapports charnels proprement dits. La théologie catho lique insiste à bon droit sur le caractère véritable de ce mariage, qui exprime, dans une synthèse unique, la tendresse virginale au sein de l'amour. L'abstention, qui en est la base, ne diminue en rien l'amour qui unit Marie et Joseph, mais porte leur puissance conjugale d'aimer à sa plus haute potentialité.
Lorsqu'ils abordent ce sujet, certains auteurs spirituels ont coutume de dire que l'absence de rapports charnels rendait leur union plus « pure ». Cette expression implique une idée inadmissible et dans son fond hérétique, car elle laisse entendre que l'acte conjugal est quelque chose d'imparfait, voire de peccamineux. Pour des époux qui aiment Dieu et qui s'aiment d'un amour légitime, cet acte est en lui-même aussi pur que n'importe quelle autre manifestation d'amour. Ce n'est pas dans une pureté plus haute qu'il faut chercher la grandeur de cette abstention mais dans l'accomplissement d'une vocation supérieure. Cet exemple souligne à sa manière que ce n'est pas le célibat comme tel, mais le célibat consacré à Dieu, qui l'emporte sur l'état de mariage, parce que cette consécration suppose une donation plus universelle aux autres, parce que la liberté, qu'elle implique, permet d'être au service de toutes les familles. Non pas mépris, mais préférence. Non repliement sur soi, mais ouverture au monde. L'abstention est l'envers d'un amour à la dimension du monde. Le mariage de Marie et de Joseph à lui seul oblige à repenser l'authentique amour conjugal en une perspective chrétienne.
Ces considérations rapides suffisent pour clarifier l'équivoque de base, qui compromet constamment, dans le monde d'aujourd'hui, la vraie grandeur de l'amour. Le terrain ainsi déblayé, on comprendra plus aisément pourquoi la maîtrise sexuelle s'impose au nom même de l'amour authentique, et on dégagera, plus commodément, les lois de l'éducation indispensable pour conquérir cette maîtrise. |
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