Saint François n’a d’autre principe, d’autre exercice, d’autre mobile de sanctification que l’absolue conformité à Jésus-Christ son Seigneur, la littérale imitation de ses états et de ses mystères. Il ne nous paraît pas utile de prouver ni de développer ce point d’histoire connu et admis communément ; ni non plus de justifier François d’avoir réduit à cette seule démarche toute son ascèse personnelle, et son enseignement spirituel. Nous l’avons longuement fait ailleurs.
Il suffit ici que nous rappelions que, selon la doctrine professée par François, notamment dans sa Première admonition et dans les textes que nous allions citer, c’est après l’Eucharistie que nos exerçons et nourrissons notre foi au Christ-Jésus ; or sa dévotion envers l’Eucharistie inspire à François d’aimer et vénérer le Prêtre.
Nous lisons dans le Testament qu’il écrivit peu avant de mourir : « Le Seigneur me donna et me donne encore une si grande foi aux prêtres qui vivent selon la forme de la Sainte Église Romaine, à cause de leur caractère, que s’ils me persécutaient, c’est à eux-mêmes que je voudrais recourir. Et s i j’avais autant de sagesse qu’a eut Salomon, et que je trouvasse de pauvres prêtres des mœurs séculières, je ne voudrais pas prêcher contre leur volonté dans les paroisses qu’ils régissent. Ces prêtres mondains, et tous les autres prêtres, je veux les vénérer, honorer et aimer comme nos seigneurs ; je ne veux pas considérer en eux le péché, car je discerne en eux le Fils de Dieu ; c’est pourquoi ils sont mes seigneurs.
«J’agis ainsi, parce qu’en ce monde, je ne vois rien sensiblement du très haut fils de Dieu, si ce n’est son Très Saint Corps et son Sang, qu’ils consacrent et reçoivent , et que seuls ils administrent aux autres… Et tous les théologiens et ceux qui nous dispensent les très saintes paroles divines, nous devons les honorer et vénérer comme ceux qui nous dispensent l’esprit et la vie».
On trouverait difficilement dans toute la littérature théologique, ajoute ici un commentateur, un exposé tout à la fois aussi simple et aussi profond de l’importance de l’Eucharistie et du sacerdoce et de leurs mutuels rapports. On pourrait en réalité en rapprocher les brûlantes effusions du VI livre de l’Imitation ; mais celles-ci ne nous éloigneraient pas de saint François, puisqu’elles sont attribuables à saint Bonaventure au moins par leur inspiration.
François voit ans l’hostie Jésus et Jésus dans son prêtre ; et cette lucidité de sa foi explique beaucoup de faits rapportés par ses biographes. Sans anticiper sur ce que nous relaterons plus loin, rappelons qu’aux premiers temps de son apostolat il partait avec un compagnon, un balai sous le bras, dans quelque localité voisine d’Assise, il nettoyait l’église ; puis il pressait le peuple qu’une telle action n’avait pas manqué d’attire, de purifier aussi le temps spirituel qu’est l’âme de faire pénitence. La prédication finie, ajoute Frère Léon qui participait à ces expéditions réalistes et symboliques, il groupait les prêtes de l’Église dans un lieu retiré, hors de l’écoute des séculiers. Il leur parlait de leur devoir de tenir propres les locaux, les autels, les vases sacrés et les linges destinés à la célébration des saints mystères, et aussi de leur propre salut et du zèle dont ils devaient brûler pour les âmes. Et ils les laissaient édifiés et fervents.
Son ardeur cependant ne se satisfaisait point les conquêtes individuelles. Il aurait voulu communiquer sa dévotion et la plénitude de sa foi aux prêtres du monde entier. Aussi parmi les écrits qui nous ont été conservés de lui, trouvons-nous une lettre, la Ve, adressés : « Aux Clercs, sur le respect du Corps du Seigneur et sur la propreté de l’autel ». Elle redit la grandeur du sacrement divin et du sacerdoce auquel le sacrement est confié, ainsi que l’obligation pour le prêtre d’être digne de ses fonctions dans son âme et son corps, et jusque dans le soin des objets utiles à son ministère.
Bien entendu, son zèle commençait auprès des clercs et prêtres de sa propre famille. Il nous en reste un sûr indice dans une lettre qu’il écrivit au Chapitre Général, n’ayant pu se rendre à cette assemblée ; c’était vers la fin de sa vie, et la maladie le retenait au logis. Voici le passage :
«Je vous conjure tous, mes Frères, en vous baisant les pieds et avec toute l’affection donc je suis capable, de témoigner de votre mieux toutes sortes de respects et d’honneurs au très Saint Corps et au Sang de Notre Seigneur Jésus- Christ, par qui tout ce qui est dans le ciel et sur la terre a tété pacifié et réconcilié avec le Père tout puissant.»
«Je prie également dans le Seigneur tous mes frères qui sont ou qui désirent être prêtres du Très Haut, quand ils voudront célébrer la Messe, qu’ils célèbrent dignement, saintement, respectueusement le vrai sacrifice du très saint Corps et du Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec une intention sainte et pure, non pour un motif terrestre, par crainte ou pour plaire à quelqu’un comme s’ils voulaient être agréables aux hommes.»
«Que leur intention tout entière, autant que le permet la grâce du tout Puissant, n’aille qu'au seul souverain Seigneur, ne cherche qu'à lui plaire : car il agit là, lui seul, selon son bon plaisir. Il l'a dit : Faite ceci en mémoire de moi. Si quelqu'un agit autrement, il devient un autre traître Judas ; il est responsable du corps et du Sang du Seigneur».
Dans le savant et pieux opuscule qu’il a écrit sur la préparation à la messe, saint Bonaventure s’est visiblement inspiré des pensées de son Séraphique Père ; il les expose méthodiquement , mais il n’y a ajoute aucune élément essentiel.
Saint François continue par le rappel des faits et des sentences d’abord de l’Ancien Testament, puis du Nouveau, citant les sentiments de la Vierge Marie et de saint Jean-Baptiste envers le Seigneur Jésus Christ. L’Imitation nous a rendue ces considérations familières ; mais, répétons-le, il n’est pas improbable qu’elles s’y soient déposées par la franciscaines influence de saint Bonaventure.
Enfin, le Séraphin conclut par une brûlante exhortation, par les Exclamations (1) d’admiration, d’amour, d’humilité et de total abandon à la charité de Dieu.
«Considérez, ô Frère qui êtes prêtres, votre dignité, et soyez saints parce qu’Il est saint ».
A lire dans un texte refroidi ces ardents paroles, à en induite les sentiments dignes de l’Apôtre Jean qui consumaient François, on ose comprendre pourquoi François d’Assisse ne s’est pas cru capable du sacerdoce !…
On rapporte à ce sujet une vision que François aurait eue d’un vase de cristal parfaitement pur, et une parole qui lui aurait été dite sur la pureté exigible du prêtres, qui l’auraient détourné d’aspirer au sacerdoce. Le fait n’est pas invraisemblable ; mais il est plus probable que François n’a jamais désiré devenir prêtre ; les circonstances historiques au milieu desquelles il a vécu et exercé son apostolat expliquent à elles seules, et mieux qu’une vision, son abstention. Son attitude et la sympathie sacerdotale dont vivant ici-bas, et vivant au ciel il a joui. Et de plus, leur considération nous sera à nous-mêmes une très utile leçon dont pourra profiter notre activité sacerdotale.
À l’époque où parut saint François, le charisme sacerdotal n’avait pas encore été exalté comme il le sera plus tard, d’abord par les théologiens scolastiques, ensuite et surtout par les réformateurs de la vie cléricale post–Tridentins ; car cette exaltation précisément réagira contre les attaques des hérétiques, Vaudois d’abord pour protestants ; les premiers contestant la valeur des actes sacramentels accomplis par les prêtres pécheurs ; c’est en face d’eux que se trouve François ; les autres, plus radicalement, niant l’existence même du pouvoir d’ordre.
Les chrétiens de cet âge croient au sacerdoce, Saint François est lui-même un bel exemple de la foi traditionnelle ; il en vit plus explicitement et profondément que le commun du peuple ; il n’innove pas. Aussi, les discours que nous avons cités, les exemples que toute à l’heure nous apporterons, rencontrent-ils une efficace docilité parmi les fidèles.
Mais la conscience populaire n’avait pas identifié Église et clergé.
Le clergé n’avait pas échappé à la contagieuse corruption des mœurs qui partout sévissait ; néanmoins les âmes droites restaient fidèles à l’Église. Elles aimaient l’Église, elles ne voulaient pas la laisser périr. Et comme la détresse de l’Église provenait en majeure partie, de l’insuffisance doctrinale et morale du clergé, les chrétiens essayaient de remédier à cette détresse sans lui. De là, toutes les tentatives qu’aujourd’hui nous appellerions des mouvements laïques, de retour à la vie évangélique, et que l’histoire de cette période attribue aux Humiliés, aux Pauvres catholiques, aux Vaudois. On y rencontre des clercs et des prêtres au milieu des laïques ; mais ils n’y comptent, si l’on peut dire que pour leur valeur d’hommes, même parmi les groupements qui demeurent catholiques et qui continuent de recourir au prêtre pour la réception des sacrements.
François, propagateur d’un mouvement semblable, n’a donc personnellement pas plus besoin d’être revêtu du caractère sacerdotal, que n’en avait en soit Benoît pour acclimater en pays latin l’institution monastique déjà florissante en pays grec et celtique. Mais l’amour du Christ Jésus est pour lui synonyme de dévouement à l’Église. Il soumet à la hiérarchie ecclésiastique sa personne, ses désirs, son œuvre. Son humilité couvre son orthodoxie. Tandis que les autres mouvements de réforme ou s’éteignent da leur soumissions au Pape, comme ce fut le cas des Pauvres catholiques, ou comme celui des Vaudois tournent dans le schisme et l’hérésie, le mouvement franciscain adopté par l’Église réussit pleinement son entreprise de réforme des mœurs.
François devint cher au Pape, aux Évêques, aux prêtres, car jamais il ne se départir envers eux du respect, de la déférence, de l’obéissance et du dévouement que leur mérite aux yeux de sa foi, leur fonction sacramentelle.
Avant de citer les plus typiques de ses actes, qui sont aussi les plus connus, il ne sera pas inutiles de nous arrêter à considérer la différence de notre époque à celle de François au point de vue de l’influence du clergé.
Notre société n’est pas moins corrompue que celle où se développe le mouvement franciscain ; mais il serait vain sans doute d’espérer qu’un semblable mouvement de rénovations de l’Église par le peuple fidèle y réussit, et la raison en est que la conscience populaire faire identifie Église et clergé, la religion est l’affaire a des prêtres ; elle n’intéresse par les laïques, D’où procède cette désaffection ?
Nous dirons modestement ce qu’il nous semble. Sans l’organisation ecclésiastique qui résulte de la systématisation de la croyance selon la philosophie grecque, le sacerdoce est tout, le laïcat presque rien. La forme principale possédant éminemment toutes les énergies des formes subordonnées, le simple fidèle n’a plus qu’a recevoir du prêtre leçon et motion. La conséquence est que le laïque se désintéresse de l’activité sacerdotale. La société se déchristianisé. Si de nos jours on oppose à cette massive déchristianisation de la société un « Apostolat laïque », qu’on note bien que cette initiative émane de la hiérarchie : le clergé convie les fidèles à seconder son action reconnue insuffisante ; mais ce ne sont pas les fidèles qui, les premiers, comme au temps de saint François prenne conscience de la détresse de l’Église, et tente d’y remédier par les mêmes moyens.
C’est ici que s’actualisent l’exemple et l’œuvre de saint françois. Le Saint a éveillé ou réveillé dans les âmes le besoin de Dieu ; il a dirigé vers l’Église, par la dévotion à l’Eucharistie et l’obéissance filiale au sacerdoce, les énergies chrétiennes ainsi renouvelés, il a corrélativement rendu au prête le sens et la fierté de sa mission, sa réforme est partie d’en–bas, du peuple redevenue fidèle ; il l’a ait agréer par le Pape Innocent III, tout prêt d’ailleurs a le comprendre et là l’encourager, pour par Honorius III et surtout Grégoire IX, approbateur du Tiers-Ordre ; on se rend compte qu’il eut plus de difficultés à obtenir l’agrément des évêques et des curés, mis en défiance sans doute par l’agitation manichéenne. Mai enfin il triomphe ; et son succès nous ouvres la voie par laquelle à notre tour nous devons passer si nous voulons réussir comme lui, ce sera tout à l’heure notre résolution.
Concluons à présent cette digression par le rappel de quelques traits, significatifs de la méthode ainsi écrite.
Le Dominicain Étienne de Bourbon, mort vers 1261, rapporte un fait qui met dans une vive lumière l’amour et le respect du Saint pour le sacerdoce.
Dans un village de Lombardie qu’il traversait, les habitants sortirent pour le saluer ; clergé et laïques, catholiques et hérétiques, tous se pressaient sur ses pas. Un Cathare s’avança vers lui, et désignant le curé du lieu : « Dites-moi, lui demanda-t-il, vous qui êtes un homme de Dieu, comment ce pasteur peut-il réclamer la foi et le respect, alors qu’il entretient une concubine et mène une vie scandaleuse ? » François, sans répondre, s’approcha du prêtre, s’agenouilla devant lui dans le chemin et lui baisant les mains, dit : « J’ignore si ces mains sont réellement souillées, mais le seraient-elles , la vertu des sacrements qu’elles administrent n’en souffre aucun dommage, ces mains ont touchée le Corps de mon Seigneur, et par respect pour mon Seigneur, je veux honorer son représentant. Pour lui, il peut être mauvais ; mais, pour moi, il est bon».
Tant qu’il vécut, François exhorta ses frères à honorer les prêtres ; riche ou pauvre, bon ou mauvais, il n’importe ; qu’ils s’inclinent humblement devant lui !… Et c’est trop peu que s’incliner devant ceux qui dispensent les sacrements de vie ! Il faudrait se mettre à genoux, baiser leurs mains, baiser la trace de pleurs pas ! …
Dieu une Admonition, il disait : même si un prêtre est pécheur, une personne ne doit le mériter : Le Seigneur se réserve le droit de le juger ; car plus est grand la fonction de ceux qui sont les consécrateurs et les dispensateurs du corps et du Sang de Jésus-Christ Notre-Seigneur, plus grand est le péché commis contre eux par le mépris.
Thomas de Célano remarque expressément que le respect qu’il professa à l’égard du sacerdoce, qu’il enseigna à ses disciples et qu’il exigea d’eux, avait sa source dans la conscience que lui avait donnée le Seigneur de sa mission apostolique. Appelé par Dieu à la prédication de l’Évangile il savait qu’il ne ferait de fruit que dans la dépendance de la hiérarchie.
Dès les jours de sa conversion, l ’Évêque d’Assise était devenue son conseiller et son père, et c’est par son entreprise que François fut introduit en présence du Pape Innocent. Il voulait en agir avec tous les prélats selon les mêmes sentiments de déférence et de soumission. Il se présentait à l’Évêque du lieu où il arrivait pour lui demander l’autorisation de prêcher au peuple ; à défaut de l’évêque, il faisait cet acte d’obédience au prêtres de la paroisse, généralement, il était bien accueillit ; mais il lui arriva de subir des rebuffades. Les réponses de l’Évêque d’Imola est connue comme aussi l’humble insistance de François, à la fin victorieuse du mortifiant refus.
Il faudrait pour être complet parler aussi de sa dévotion au Pape ; mais ce que nous en avons insinué plus haut suffit, le sujet étant connu.
Nous avons proposé au début de cette étude comme première explication de l’instinctive dévotion du prêtre envers saint François, la personnelle attitude du Saint à l’égard du clergé ; il nous semble que les faits justifient cette proposition. D’autant que sur ce point la triple famille religieuse née de saint François a soigneusement gardé et cultivé la tradition paternelle. Qu’il se soit trouvé, au cours de sept siècles d'une existence très active et dans une quelque contrée, des Franciscains du Premier et du troisième Ordre, oublieux de leur vocation et des enseignements de leur Père, qui aient manqué de déférence et de soumission aux prêtres paroissiaux dont saint François le a voulus les auxiliaires, c’est humaine ; il serait miraculeux que ce ne soit par arrivé…Néanmoins il est plus certain que ce n’est point parmi, les Fils du Pauvre d’Assise que le Clergé a rencontré des compétiteurs, obstinés à se soutenir contre lui ou sans lui, ou par-dessus sa tête et son influence…
Cependant, cette raison de la dévotion du prêtre à saint François, historiquement fondée, reste extérieure : nous en avons annoncé une seconde, qui est la réalisation par saint François d’un idéal spécifiquement sacerdotal.