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J'ai été frappé comme l'herbe des champs, et mon coeur s'est desséché en moi.
PSALM., CI, 5
Percussus sum ut fenum et aruit cor meum.
I |
Saint Bernard, écrivant au Pape Eugène, lui disait : Je crains, Eugène, que la multiplicité des affaires ne vous fasse abandonner l'oraison, et qu'ainsi vous ne contractiez la dureté de coeur. »
Le saint Docteur parlait ainsi à un grand Pape, occupé des affaires les plus saintes du monde, celles de l'Église : à plus forte raison devons-nous les appliquer à nous-mâmes, que des affaires bien moins importantes éloignent cependant de l'oraison. Le monde nous environne ; il faut peu de chose pour. nous distraire et nous détourner de la prière. Nos petites occupations extérieures y suffisent et peuvent nous faire tomber dans l'insensibilité spirituelle, le plus grand de tous les malheurs.
Craignez beaucoup l'insensibilité, la dureté du coeur ; car il est nécessaire d'avoir un coeur sensible, maniable, service de Dieu. Celui qui ne sent rien n'aura lui s'il vient à pécher. Il ne sentira pas ses blessures, quelque profondes qu'elles soient.
Quand je parle de sensibilité, je me sers de ce mot parce que je n'en connais pas de plus apte à rendre ma pensée. Mais cette sensibilité n'est autre chose qu'une affection à tout ce qu'on a à faire, et une répulsion au mal le plus léger. Je ne parle pas de la sensibilité nerveuse des faux dévots, comprenez-le bien.
Afin de ne rien exagérer, je ne parlerai pas non plus de l'insensibilité involontaire. Le roi David avouait se trouver quelquefois devant Dieu comme une bête de somme : aussi lourd, aussi insensible qu'elle. Mais il ajoutait : Ego autem semper tecum. Malgré cette insensibilité, je demeurerais toujours à vos pieds, avec vous. » Cet état de stupidité d'esprit n'est pas toujours une punition : nous passons par là pour arriver à une plus grande soumission et humilité envers Dieu. Que faut-il faire dans ces occasions ? — Rien : y rester patiemment, s'exercer à ce qu'on peut, et attendre. Cet état n'étant pas ordinairement coupable, ne nous rend pas responsables de nos sécheresses et de nos mauvaises prières : c'est une miséricorde de Dieu qui nous réduit là pour empêcher notre esprit de s'amuser à des riens, pour enflammer notre cœur d'un amour plus ardent, et rendre notre volonté plus persévérante et plus ferme.
L'insensibilité involontaire du coeur est aussi très pénible, plus pénible même que la stupidité de l'esprit, parce que c'est par le coeur que nous aimons Dieu ; de plus, la volonté ne se dirigeant que par l'amour, elle semble alors comme paralysée. Dieu envoie ordinairement cette épreuve au coeur trop sensuel qui veut toujours jouir de Dieu : Notre-Seigneur le mène un peu avec lui à Gethsémani, pour lui faire goûter des jouissances plus amères.
Mais le plus souvent la dureté du coeur est une punition. Elle est une suite de nos péchés, et il faut l'éviter à tout prix. Les états d'épreuve ne durent pas longtemps : ils passent, nous préparent à de plus grandes grâces, payent quelques petites dettes, puis le soleil reparaît radieux. Le coeur ne peut pas demeurer de lui-même insensible à Dieu : il faut qu'un péché l'y force, ou un état de péché. Notre-Seigneur n'a pu supporter que trois heures l'épreuve de Gethsémani : et la tristesse de son coeur, l'abandon de son Père le mit aux portes de la mort !
Quand ces états durent, il faut voir s'il n'y aurait pas de notre faute ; car c'est un signe ordinaire que nous les avons attirés sur nous. Voilà en effet que, depuis longtemps, un an ou plus, vous êtes insensible aux grâces de Dieu, à son inspiration, à la prière. N'allez pas en rechercher la cause bien loin : la cause est en vous, c'est vous ; déterminez-le, et faites tout pour sortir de cet état. Il est clair que l'âme qui a commencé par goûter Dieu et qui en vient là, n'y arrive que par sa faute. Dieu n'est pas si dur : c'est un bon Père, qui ne saurait se cacher longtemps. Ii nous ferait mourir s'il détournait trop longtemps sa face de nous. L'Écriture atteste que Dieu est bon, plein de tendresse et d'amour ; qu'il est un père, une mère pour ses élus : nous devons sentir, il le faut, sa douceur, sa bonté ; sinon nous sommes coupables. Il nous manque un sens, nous sommes paralysés, c'est notre faute ; cherchons-en les causes pour y remédier.
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| II |
Une cause se trouve dans la légèreté de l'esprit, sa dissipation dans les choses extérieures. L'esprit léger n'est jamais chez lui, il ne sait pas réfléchir, agit par impression et par entraînement. Il demande à manger quand il a faim, et ne prend pas le temps ni la peine de chercher sa nourriture : ne la trouvant pas en Dieu, il se tourne vers les créatures. L'insensibilité, la dureté du coeur commence donc ordinairement par la légèreté de l'esprit. S'il méditait, il se nourrirait. Mais le temps de l'oraison il le passe à des riens ; est-il étonnant que le coeur en souffre ?
Prenez donc bien garde à la dissipation de l'esprit : portez toute votre attention sur votre réchauffez, où vous formez votre plan de combat spirituel. Une méditation qui ne vous arme pas pour le combat ne vaut rien : elle ne vous nourrit pas ; vous tomberez de faiblesse.
Mais, direz-vous, je fais tout ce que je peux à l'oraison, et mon oraison ne me nourrit pas. En ce cas, changez de sujet : cherchez-en un qui vous conviendra mieux. Si cette arme ne vous convient pas, prenez-en une autre : il faut être armé. Rappelez-vous qu'il y a dans la vie spirituelle des pratiques de simple dévotion, et des pratiques nécessaires, telles que la méditation, l'esprit de foi et de prière. Rien ne remplace ces dernières : si on les abandone, la vie spirituelle s'éteint, parce qu'elles la soutenaient. Il est certain que le coeur vit de l'esprit ; et que l'amour, l'affection ne se nourrissent que de l'oraison.
Uné autre cause de la dureté du coeur vient de ce que nous sommes infidèles à la grâce. La grâce, l'illumination, l'inspiration de Dieu, ne nous font jamais défaut : Dieu nous fait sans cesse entendre sa voix. Nous l'étouffons, et nous paralysons par là notre coeur. Car il ne vit que de la grâce, notre coeur ; ne la recevant plus, il meurt d'inanition.
Nous avons, outre les grâces de salut, les grâces de sainteté et de vocation : il faut être fidèle à ces dernières aussi. Ce sont elles qui nous font vraiment ce que nous devons être : car, qu'est-ce qu'un homme qui n'est pas dans sa grâce d'état ? La grâce d'état d'un adorateur se trouve dans la prière, dans le sacrifice de lui-même sur le prie-Dieu, aux pieds du très saint Sacrement. Vous négligez cette grâce ? — Vous dépérirez ! Il n'y a pas de chaleur où il n'y a pas de feu. Examinez- vous bien là-dessus. — Priez-vous ? — Tout va bien ! — Vous négligez-vous dans la prière ? — Vous courez à votre perte ! La grâce de Dieu, vous ne l'aurez que par la prière, le sacrifice et la méditation. Vous ne voulez pas poser la cause, vous n'obtiendrez pas les effets. Vous avez droit à des grâces : vous ne faites pas valoir ce droit, cela vous regarde ; mais il vous sera demandé compte du talent mue vous gardez inutilement. Tant que le corps suit son régime, tout va bien. Votre âme a un régime à suivre aussi, faites-vous autant de prières qu'il vous en est prescrit ?
Vous n'avez peut-être abandonné la prière que pour quelque temps : vous la reprendrez ensuite, dites-vous. C'est de la présomption. Vous voulez vivre sans Dieu et sans aliments, vous tomberez sur le chemin !
Mais je n'abondonne que des prières de dévotion. — Prenez-y garde ! vous les avez faites pendant longtemps, pourquoi les quitter aujourd'hui ? C'est de l'ingratitude, de la paresse ; et vous vous penchez vers le péché. Vous ne devez jamais changer votre régime de vous-même. Si vous voulez faire plus, passe encore ; moins, jamais ! Sans cela, votre dévotion deviendra languissante. Ne dites pas : Il n'y a pas de loi qui m'oblige à garder tel régime de dévotion. » Dans l'amour de Dieu on ne regarde pas ce que demande la loi, mais le cœur.
Une troisième cause vient de la sensualité de la vie. Dieu nous aime tant et veut tellement nous élever à lui, que toutes les fois que nous allons chercher notre satisfaction en nous ou dans les créatures, il nous punit ; ou du moins nous nous punissons nous-mêmes, en perdant la vigueur, la joie dans son service. Ce châtiment ne se fait pas attendre ; il suit la faute de près : c'est une loi de la sainteté. Les autres péchés ne sont pas tous suivis de leur punition comme celui de la jouissance des créatures ou de soi-même : le péché mortel est à lui-même sa punition, en attendant que l'enfer venge la justice de Dieu. Mais la personne qui cherche sa consolation en elle ou dans les créatures gâte la grâce de Dieu ; elle amoindrit Dieu et le déshonore en elle-même. Elle en est aussitôt punie par la privation de la paix, du contentement que procure le service de Dieu : elle est punie par où elle a péché.
Cette classe d'âmes est très nombreuse. On veut toujours jouir. Dans tous les états on commence par chercher le côté sensible : on croit aimer davantage parce qu'on a plus de sensiblerie. Mais on est alors comme l'enfant auquel on donne une récompense qu'il n'a pas méritée, pour le calmer, lui faire plaisir : on n'aime pas : on est aimé bien plutôt. On jouit, et on devient ingrat envers Celui qui est seul la source de cette joie toute gratuite : on l'attribue à son mérite, à sa vertu, et c'est un don du Sauveur. Si Dieu était obligé de nous traiter ainsi, malheur à nous ! Il nous flatterait comme on flatte les malades à l'extrémité, en leur cachant leur mal.
Donc, quand nous nous trouvons insensibles, cherchons si nous n'avons pas été trop sensuels dans notre vie. Je ne parle pas de la sensualité abominable, mais de la sensualité dans le bien, du plaisir que trouve l'amour-propre dans les bonnes oeuvres ; sensualité qui fait le bien pour en jouir, s'en honorer, s'en glorifier, au lieu de le rapporter à Dieu son auteur. Sortez de cet état, et bénissez Dieu de vous traiter durement pour vous découvrir votre mal.
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Il est donc nécessaire d'avoir un coeur sensible, maniable, impressionnable à la grâce, docile à la moindre touche de la grâce, capable de sentir l'opération de Dieu en soi.
Mais on dit : « Qui travaille, prie ; et, bien que je ne sente pas Dieu, mon travail me sanctifie. » — Oh ! si vous priez en travaillant, c'est très bien ! Mais le travail, si vous ne l'animez de bons désirs, d'aspirations et d'union à Dieu, n'est pas une prière. Les païens et les impies travaillent aussi. Si vous travaillez par amour de Dieu, vous priez ; autrement non.
Mais je fais la volonté de Dieu en travaillant, ce doit être suffisant. — Y pensez-vous à cette volonté divine ? est-ce bien pour vous y conformer que vous travaillez ?
Mais je fais mon devoir. — Ne vous abusez pas : les soldats et les galériens le font aussi. La vie extérieure n'est pas par elle-même une prière : il faut l'animer de l'esprit de prière et d'amour de Dieu pour qu'elle le devienne.
Il est de nécessité, je le répète, d'avoir un coeur sensible à Dieu. Pourquoi le Créateur nous aurait-il doués de sensibilité, sinon pour que nous la tournions à son service ? C'est la vie de l'esprit de foi. Le Seigneur disait aux Juifs : « Je vous enlèverai votre coeur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. » Les Juifs avaient un cœur de pierre, parce qu'ils étaient tout extérieurs et trouvaient leur récompense dans le bonheur présent. Mais le Seigneur a donné aux chrétiens un coeur de chair capable de sentir la vie divine et de s'unir à Dieu, de s'unir au Verbe. Or le Verbe ne travaille que sur un coeur semblable au sien. Il est esprit, et ne parle que spirituellement et par la foi : il faut donc que notre âme, que notre coeur soit toujours dans nos mains, élevé vers Dieu, afin que ce divin artisan puisse le façonner sur le modèle du sien, lui en donner l'empreinte, la vie, le mouvement. Quand on veut faire un vase, on façonne de la terre molle et détrempée, et on l'expose ensuite au soleil. Il faut que notre coeur soit une terre molle.
Le Seigneur repousse et maudit la terre dans l'Écriture, en disant : « Tu seras aride, la pluie ne t'arrosera pas ; rien ne sortira de ton sein ; tu ne seras plus accessible au soc de la charrue. » Quand il la bénit, au contraire, il dit : La pluie et la rosée te féconderont. » Ainsi Dieu arrose notre coeur, le féconde de la rosée de sa grâce, et par la chaleur de son amour le dilate : il le rend ainsi capable de toutes les impressions de son amour.
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IV |
Le premier effet de la sensibilité du coeur est de nous faire mieux distinguer l'approche de Dieu, de nous faire entendre de plus loin et avec plus de bonheur sa voix, de nous tenir sous l'impression de sa présence amoureuse. Elle fait que le coeur se dirige plus facilement vers Dieu, plutôt par impression, par instinct, que par raisonnement. Plus on se donne à Dieu, plus on devient sensible et délicat. Il ne s'agit pas de verser des larmes avec plus ou moins d'abondance. La sensibilité et la délicatesse du coeur sont quelque chose de mystérieux ; on ne les définit pas, on les sent. Elles sont le signe même de la grâce.
Mais à mesure que l'on s'éloigne de Dieu la délicatesse diminue. On quitte la compagnie du Roi pour rentrer dans la plèbe. Au lieu du regard sur Dieu, on regarde sans cesse les créatures. Malheur à celui qui tombe ainsi !
Le second effet de la sensibilité est de nous pousser à la prière intérieure. Les prières vocales ne suffisent plus ; quelque saintes qu'elles soient, elles ne satisfont pas entièrement. Le cœur a besoin alors de se nourrir sans cesse de sentiments nouveaux. Il veut se dégager toujours davantage et monter plus haut : il sent le besoin de vivre avec Dieu par la méditation.
Il faut donc un coeur sensible au service de Dieu. Nous sommes faibles, nous en avons besoin. C'est une doctrine présomptueuse que celle qui rejette la sensibilité du cœur et enseigne à marcher sans jouir de Dieu. Sans doute nous ne devons pas rechercher la jouissance de Dieu comme notre fin ; du reste, si vous vous y arrêtez trop, Notre-Seigneur saura bien vous en retirer. Mais si vous vous voyez attiré ; s'il était vrai que vous montiez, que vous sentiez le coeur de JÉSUS sur le vôtre, oh ! que vous êtes heureux ! Demandez cette grâce, c'est un bâton solide et sûr pour vous aider à marcher.
Je n'aime pas ceux qui disent : Ma tente est plantée sur le Calvaire ! » — Si vous y pleurez, c'est bien ; mais si vous y demeurez froid, c'est l'orgueil qui vous y retient !
Vous voulez vous passer des moyens doux et faciles que le bon Dieu emploie dans sa miséricorde : Qui êtes-vous donc ? Maintenant, hélas ! qu'on instruit les enfants de telle sorte qu'à sept ans ils soient des philosophes, ils deviennent pédants et arrogants, parce que l'esprit finit par l'emporter sur leur coeur.
Au contraire, voyez dans l'Évangile : quand Madeleine et les femmes pleurent, JÉSUS, loin de les repousser, les console.
Dieu vous a donné un coeur sensible : sentez donc, goûtez donc Dieu !
Mais la tendresse du cœur est le plus souvent le fruit du sacrifice. Si le Seigneur vous fait passer par là, soumettez-vous : mais laissez-le faire comme il voudra.
Dieu veut notre coeur tout entier. On a peur de se donner tout entier ; on dit : « J'aime mieux souffrir ! »
Au fond de ce sentiment il y a de la paresse. On ne veut pas faire un abandon complet de soi ; on veut choisir sa souffrance ; on a peur de laisser choisir le bon Dieu !
Ayons donc toujours pour Dieu un coeur sensible et affectueux, surtout dans nos prières. Nous ne sommes pas assez heureux au service de Notre- Seigneur ! Dieu voudrait nous communiquer plus abondamment les douceurs de sa grâce : acceptez- les avec confiance pour votre plus grand bonheur dans le temps et dans l'éternité.
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La pureté de la vie d'amour
Cor mundum crea in me, Deus.
O mon Dieu, créez en moi un cceur pur. PSALM. L, 12. |
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Entre toutes les vertus, il en est une sans laquelle toutes les autres ne sont rien : c'est la charité habituelle, l'habitude de l'état de grâce. Pour plaire à Dieu, pour vivre en lui, nous en avons absolument besoin. Pour avoir la puissance de la vie apostolique, comme de la vie contemplative, l'état de grâce est nécessaire, et sans lui, toutes les grâces sont des diamants perdus dans la boue. La nourriture prise par un estomac malade étouffe au lieu de vivifier ; et celui qui présente à Dieu un cadavre infect, croit-il lui offrir une hostie d'agréable odeur ? Et cependant, que sommes-nous autre chose sans l'état de grâce ?
Il nous faut l'état de grâce pour que Dieu puisse nous aimer et nous faire des grâces. Dieu, certes, ne nous aime pas parce que nous le méritons ; et il n'a pas lieu d'aimer nos oeuvres autant qu'elles viennent de nous. Que sommes-nous à ses yeux, et que peut-il sortir de bon d'un corps et d'une âme souillés par le péché ? Un petit bien naturel tout au plus, mais rien de surnaturel. Ce que Dieu aime en nous, c'est sa grâce, sa sainteté qui se reflète dans un coeur pur. Il n'est besoin de rien autre pour satisfaire le regard de Dieu. L'enfant, après son baptême, n'est-il pas aimé de Dieu ? Il n'a pas de vertus acquises cependant ; mais il est pur, il est en état de grâce : Dieu se mire dans la grâce qui orne son coeur ; il savoure le parfum de cette fleur délicate, en attendant ses fruits.
Chez l'adulte, c'est encore l'état de grâce que Dieu aime par-dessus tout, cet état de pureté acquis dans le bain du sang de Jésus : l'état de grâce fait notre beauté. Il est le reflet de Jésus- CHRIST dans les saints. Jésus se voit dans leur âme comme le Père dans son Verbe. Mais si l'âme est pécheresse, il est impossible que Dieu s'y mire. Voulez-vous qu'il ait des regards de complaisance pour le bourreau de son divin Fils ? Le mal n'est jamais aimable. Et quand nous sommes pécheurs, Dieu ne peut aimer notre état : sa miséricordieuse bonté commence par nous purifier, et alors seulement il nous témoigne son amour, et nous pouvons soutenir son regard. La première raison de conserver l'état de grâce, c'est donc qu'il nous fait aimer de Dieu et nous rend agréables à ses yeux. |
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Qu'en sera-t-il alors pour des adorateurs qui viennent si souvent aux pieds de Jésus et sous ses yeux ? Voulez-vous que Jésus voie en vous ses ennemis ? Mettez donc en votre âme son image vivante, si vous voulez qu'il vous reçoive avec plaisir. Quand vous venez à l'adoration, la première chose à faire est de chasser le démon en prenant de l'eau bénite et en faisant un acte de contrition. Ce n'est là que le devoir de la propreté qui oblige le pauvre comme le riche. Quoi ! Si nous avions la foi, du moment que nous aurions un péché sur la conscience, nous n'oserions pas entrer dans l'église, ou bien nous nous tiendrions dans le bas du temple comme le publicain. Mais alors nous n'y viendrions jamais ? Purifiez-vous, et entrez ! Je trouve que le pécheur qui dit : Je n'ose pas aller à l'église me présenter à Dieu, a le sentiment juste des convenances. Il a tort, sans doute, de ne pas recourir à la pénitence ; mais le fond de ce sentiment de crainte est vrai.
La charité habituelle devrait être notre vertu la plus chère. Voyez quel est à ce sujet l'esprit de l'Église. Son prêtre est censé un saint puisqu'il represente Jésus-Christ et va renouveler les merveilles que le Sauveur accomplit une fois. L'Église l'arrête cependant au bas de l'autel, l'oblige à se prosterner, à s'humilier et à confesser ses péchés ; à en recevoir, pour ainsi dire, le pardon
de son servant, la plupart du temps un pauvre petit enfant, qui lui dit : « Que le Seigneur tout-puissant ait pitié de toi ! Misereatur tui ! >>
Vous venez à l'adoration faire la fonction des Anges. Soyez donc purs comme eux. Il insulte, celui qui vient avec une conscience souillée à l'adoration. N'est-il pas dit dans l'Écriture : « Peccatori auteur dixit Deus Quare tu enarras justifias meas et assurais testamentum meum per os tuum ? Le Seigneur dit au pécheur : Comment oses-tu raconter mes louanges et redire mes promesses avec une bouche souillée ? » Soyez donc pur, si vous voulez adorer. L'âme qui exhale une odeur de cadavre osera se présenter à Jésus si pur ! Ah ! je vous supplie, ne soyez pas si méprisant pour Notre-Seigneur, que de venir l'adorer avec une conscience peccamineuse !
L'état de grâce ! — Oh ! le démon nous amuse ! nous courons à de petits actes de vertu et nous négligeons la pureté de notre conscience. Mais qu'est-ce qu'un acte de vertu ? C'est un fruit. Mais la racine fait l'arbre qui produit le fruit : veillez donc à ce que la racine soit saine. Le Seigneur aime la louange qui sort de la bouche des petits enfants, parce qu'elle vient d'un coeur pur.
Entrons dans ces idées-là. Maintenons bien l'état de grâce. Dites-vous souvent : « Je suis à l'adoration le représentant de l'Église, de toute la famille de JÉSUS-CHRIST ; l'avocat des pauvres et des pécheurs. Je suis là leur intercesseur : comment oserai-je demander leur pardon, si je suis pécheur moi-même ? » Après tout, le Seigneur n'exauce qu'une chose : la pureté, l'état de grâce. Vous connaissez la belle réponse de l'aveugle-né aux Pharisiens, qui s'efforçaient de lui démontrer que JÉSUS-CHRIST était un pécheur : « Je ne sais s'il est pécheur ; mais ce que je sais , c'est qu'il m'a guéri, et Dieu n'exauce pas les pécheurs ! »
Comment les saints apaisent-ils sa colère, sinon parce qu'ils sont à ses yeux de pures victimes, embellies de la pureté de son Fils, le pontife pur, innocent et sans tache ? |
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Cela étant posé, que nous reste-t-il à faire ? Nous devons aimer l'état de grâce par-dessus tout, et ne rien craindre tant que les occasions de pécher. Nous portons notre trésor dans des vases si fragiles ! Nous devons être sans cesse en défiance et sur nos gardes. Marie tremble devant un Ange ! Nous devons employer tous les moyens pour conserver la pureté de notre âme : nous devons être une sentinelle perpétuellement éveillée. Veillons bien sur nos sens. Quand nous nous trouvons au milieu des villes, si mauvaises aujourd'hui, nous devrions mettre nos deux mains sur nos yeux, de peur que la mort ne monte par nos fenêtres. Nous devrions dire sans cesse : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains. » — L'air des villes est empesté : le péché y règne en maître, on s'y fait gloire de le servir ; on y respire un air asphyxiant ; nous sommes plus tentés ; il y a des brouillards de péché que l'on respire malgré soi. Soyons donc plus vigilants sur nous-mêmes.
Et que celui qui a reçu de plus grandes grâces veille davantage. Que celui qui a reçu quelque don d'oraison craigne plus que les autres. Personne n'est aussi impressionnable au froid que celui qui sort des pays chauds. De même celui qui vit de Dieu, en la compagnie des Anges et des Saints, a besoin d'une plus active vigilance quand il se trouve dans le monde. Aussi voit-on des âmes pieuses faire de si lourdes chutes. Elles ont communié, bien prié, et cependant elles sont tombées. — Eh! oui. Elles ne veillaient pas assez. Elles étaient des enfants chéris au sein de la famille, et ne pensaient pas qu'autour d'elles rôdaient des lions rugissants. Les saints étaient plus vigilants que qui que ce soit, parce qu'ils se sentaient plus riches, connaissaient mieux leur faiblesse. Oui, plus on a de grâces, plus on est exposé ; plus on est aimé, plus il faut craindre.
Vous portez un grand trésor : il vaut la peine d'être enlevé par le démon, qui en connaît le prix ; c'est l'affaire d'un instant bien souvent.
Comment cela peut-il se faire ? L'homme qui était si saint a eu trop de confiance en lui-même : il s'est enorgueilli de ses grâces ; il a trop présumé de l'élévation de son état, il est tombé.
Vous vous imaginez que parce que Dieu vous aime d'un amour privilégié et vous comble de ses grâces, vous l'aimez autant et méritez son amour : vous croyez y avoir droit ? Non, non ; et souvent les enfants les plus aimés sont ceux qui aiment le moins. Ne vous confiez donc pas dans la sainteté de vos habitudes, de votre état. Les Anges sont tombés dans le ciel !
Nous sommes portés à ne regarder que l'honneur du service de Dieu, l'éclat qui nous en revient, et ceux qui sont au-dessous de nous. Regardons un peu notre misère ; de grandes grâces supposent une grande faiblesse : puisque Dieu vous entoure de tant de soins, de tant de barrières, il faut que vous soyez bien fragile : voilà la pensée qui vous tiendra en garde contre vous-même.
Veillons donc, ne nous fions pas à notre sainteté : faites donc attention que le blanc est la plus salissante des couleurs : la moindre tache y paraît et le ternit. Le blanc n'est pour nous qu'une couleur d'emprunt ; nous l'empruntons à JésusChrist : veillons à ne pas le laisser ternir.
Vous êtes plus favorisé de Dieu, craignez donc davantage. Croyez-vous que Satan vous aime, parce que Dieu vous aime ? Il vous voit travailler à reprendre la place des Chérubins et des Séraphins : il en est jaloux.
De plus, il vous attaque pour faire pièce à Notre-Seigneur. — Je ne puis pas vous renverser, semble-t-il dire à JÉSUS ; je briserai au moins ces ciboires vivants ! Il se venge sur nous de son impuissance contre le Sauveur qui l'a terrassé. Ne savez-vous pas que celui qui veut arriver à la sainteté se prépare des tentations et des tempêtes horribles ? Et vous dites au milieu de ces fureurs déchaînées contre vous : Mais, auparavant, je n'étais pas tenté comme cela ! » — C'est vrai. Le démon dans ce temps-là n'avait pas peur de vous. Ne vous effrayez donc pas de voir vos tentations redoubler quand vous êtes plus fervent au service de Dieu ; si nous pouvions nous glorifier de quelque chose, ce serait de cela ; puisque le démon vous attaque, vous en valez la peine.
Soyons donc purs : JÉSUS-CHRIST le. veut. Travaillons à blanchir toujours davantage notre robe céleste. Oh ! ayons la foi : sachons qui nous , servons ! Une preuve que nous manquons de foi, c'est que nous sommes indélicats vis-à-vis de Notre-Seigneur. Reprochons-le-nous souvent. Devenons purs, et que la délicatesse, cette fine fleur de la foi et de l'amour, s'épanouisse en notre coeur et nous guide en souveraine dans tous nos rapports avec JÉSUS-CHRIST : il aime les coeurs purs ; il ne se plaît que parmi les lis ; et le secret de sa royale amitié est la pureté de cœur fidèlement gardée : Qui diligit munditiam cordis, habebit regern amicum. |
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La virginité du coeur
Sicut lilium inter spinal, sic arnica mea inter filias.
L'âme que j'aime entre toutes, doit être comme un lis parmi les épines. CANT., II, 2.
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Le règne de l'amour est dans la virginité du coeur : il est figuré par le lis qui s'élève au milieu des fleurs de la vallée comme leur reine. L'amour est un : divisé, partagé, il est infidèle.
Les vraies unions sont l'échange des coeurs : c'est au coeur que l'on s'unit, et pour symboliser la pureté de cette union, l'épouse est parée de blanc. Jésus-Christ aussi nous demande notre coeur d'une manière absolue : il veut y régner seul ; il ne peut souffrir que nous le partagions entre Lui et les créatures.
Il est le Dieu de toute pureté ; il aime les vierges par-dessus tout ; aux vierges ses faveurs, le cantique de l'Agneau ; les vierges forment sa cour privilégiée et le suivent partout où il va.
Jésus ne s'unit qu'à un coeur pur : le propre de son union est d'engendrer, de conserver et de perfectionner la pureté ; car l'amour, de sa nature, produit entre les amants l'identité de vie, la sympathie des affections.
L'amour évite de déplaire et s'étudie à plaire : or, ce qui déplaît à JÉSUS-CHRIST, c'est le péché; l'amour évite avec horreur le péché, le combat avec force, meurt avec joie plutôt que de commettre le péché.
C'est l'histoire de tous les saints, des martyrs, des vierges. C'est le sentiment requis de tout chrétien : nous devons tous être dans la disposition de mourir plutôt que d'offenser Dieu:
Rien n'est délicat comme la blancheur du lis : la moindre poussière, un petit souffle ternit son éclat ; il en est de même de la pureté de l'amour. L'amour est jaloux de sa nature.
Le titre que Dieu aime par-dessus tous les autres, et celui qui nous est le plus cher à dire, est : Deus tordis mei : Le Dieu du coeur. Ah ! le coeur, c'est le roi en nous ; il dirige la vie, il est la clef de la position. Aussi toutes les tentations du monde sont contre le coeur, tendent à le gagner ; le coeur étant gagné, tout est gagné ; aussi la sagesse divine nous dit-elle : Mon fils, gardez avec toutes les précautions imaginables votre coeur ; car de lui dépend toute la vie : Fili, omni custodia custodi cor tuum, ab ipso enim vita procedit. »
JÉSUS ne règne en maître dans une âme que par la pureté de l'amour.
Mais il y a deux sortes de pureté en l'amour de JÉSUS-CHRIST.
La première est la, pureté virginale, qui germe comme le fruit naturel de l'amour de JÉsus.
L'âme éprise de cet amour, prévenue de cet attrait, veut consacrer son coeur à son époux, tout est pour lui : Ut sit sancta corpore et spiritu. Elle est un lis, et Jésus se plaît au milieu des lis.
Il règne dans son esprit calme et pur, où brille sa vérité seule.
Il règne dans son coeur, où il est comme un roi sur son trône.
Il règne dans son corps, dont tous les membres lui sont consacrés et offerts comme une hostie vivante, sainte et d'agréable odeur : Ut exhibeatis corpora vestra hostiam viventem, sanctam, Deo placentem.
Cette pureté fait la force d'une âme. Le démon tremble devant une vierge, et le monde a été vaincu par une Vierge !
Y a-t-il beaucoup de coeurs vierges qui n'aient jamais aimé que Notre-Seigneur ?
Il devrait y en avoir beaucoup, si l'on considère ce qu'est JÉSUS-CHRIST.
Quel homme, quel roi peut lui être comparé ? Qui est plus grand, plus saint, plus aimant ? Certes, la royauté de ce monde ne vaut pas la royauté virginale de JésusChrist !
Il y en avait beaucoup 'aux siècles de persécution, beaucoup aux siècles de foi : on savait apprécier l'honneur de ne donner son coeur, de n'appartenir qu'au Roi des cieux. Il y en a encore beaucoup aujourd'hui, malgré la guerre que leur font le monde et le sang. Ce sont des anges au milieu du monde, et des martyrs de leur fidélité les combats que leur livrent le monde et les parents sont terribles et perfides ; il n'est pas de trait qu'on ne leur lance pour leur arracher cette royale couronne qu'elles ont reçue des mains de Jésus leur Époux !
Notre-Seigneur récompense leur fidélité en s'unissant à ces âmes d'une manière toujours plus intime : étant la pureté par essence, il les purifie sans cesse et en fait un or très pur.
Elles auront une récompense unique au ciel. « Et j'ai vu, dit saint Jean, l'apôtre vierge, j'ai vu l'Agneau sur la montagne de Sion, et avec lui les cent quarante-mille vierges qui avaient son nom et le nom de son Père écrits sur le front ; et elles chantaient comme un cantique nouveau devant le trône de l'Agneau, et personne ne pouvait chanter ce cantique que les vierges. » Elles sont vierges, et suivent l'Agneau partout où il va ; car elles sont sans tache devant le trône de Dieu.
A ceux qui n'ont pas cette couronne de la pureté virginale, il reste la pureté de pénitence. Elle est noble, belle et forte cette pureté reconquise et gardée par les combats les plus violents et les sacrifices les plus durs à la nature. Elle rend l'âme forte, maîtresse d'elle-même. Elle est aussi le fruit de l'amour de JÉSUS.
Le premier effet de l'amour divin qui prend possession d'un coeur repentant est de le réhabiliter, de le purifier, de l'ennoblir : de le rendre honorable. Ensuite, l'amour le soutient dans les combats qu'il lui faut livrer contre ses anciens maîtres, ses habitudes vicieuses. L'amour pénitent donne un exemple magnifique : c'est une vertu publique par ses combats, par les liens qu'il brise.
Ses victoires sont sublimes : son triomphe complet est de rendre l'homme modeste.
Achetons donc, fût-ce au prix des plus grands sacrifices, cet or éprouvé au feu de la pureté, afin de nous enrichir et de nous revêtir des vêtements blancs sans lesquels on n'entre pas au ciel. C'est l'avertissement de saint Jean à l'évêque de Laodicée : Suadeo tibi emere a me aurum ignitum probatum, ut locupler fias et vestimentis albir induaris.
Qui montera jusqu'à la montagne du Seigneur ? Celui qui est innocent dans ses oeuvres et qui a le coeur pur.
Nous purifier, voilà donc la grande tâche de la vie présente. Rien de souillé n'entrera dans le royaume de la sainteté de Dieu : et pour le voir, contempler la splendeur de sa gloire, il faut que l'oeil de notre coeur soit entièrement pur. N'eussions-nous sur notre tunique qu'un atome de poussière, nous n'entrerons au ciel qu'après l'avoir purifiée dans le Sang de l'Agneau. La parole que le Seigneur en a donnée ne passera pas : « Je vous dis, en vérité, que toute parole oiseuse qu'auront dite les hommes, ils en rendront compte au jour du Jugement. »
Il faut donc se purifier sans cesse. Plutôt que de perdre le trésor de la pureté, il vaudrait mieux fuir dans un désert, se condamner à une vie de sacrifices ; il vaudrait mieux laisser là toutes les oeuvres, quelque belles et bonnes qu'elles fussent. Toutes les âmes à sauver ne valent pas le salut de votre propre âme. Ce que Dieu veut de vous avant tout, par-dessus tout, ce sans quoi tout n'est rien, c'est vous !
Ah ! si nous n'avons pas toutes les vertus héroïques et sublimes des saints, soyons au moins purs ; et si nous avons eu le malheur de perdre notre innocence baptismale, revêtons-nous de l'innocence laborieuse de la pénitence !
Il n'y a pas de vie d'amour sans pureté. |
L'esprit de JÉSUS-CHRIST
Qui adhceret Domino, unus spiritus est.
Celui qui est uni au Seigneur, n'a qu'un même esprit avec lui. I COR., VI, 17.
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En s'examinant attentivement, on reconnaît que le naturel revient et essaye de nous dominer à la moindre occasion : que l'esprit cherche sans cesse à se livrer à sa légèreté, à son activité, à sa curiosité naturelles ; le coeur, à ses préférences, à ses applications au prochain ; la volonté, si tenace à ce qu'elle fait par goût, par liberté, est faible à suivre l'inspiration de Dieu ; l'âme tout entière, naguère calme et recueillie en l'oraison, perd en un instant son recueillement et ne pense plus à Dieu. Dans les rapports avec le prochain on oublie Dieu ; voilà ce naturel qui n'est pas mort, ni même dompté, ni assez bien lié, et qui s'échappe à tout instant.
Pauvre arbre spirituel qui n'a pas de racines ! Nous sommes, hélas ! comme ces plantes de serre chaude qu'on ne peut mettre au grand air de peur qu'elles ne se fanent ou ne gèlent. Cela prouve que nous n'avons qu'une vie intérieure factice, artificielle ; vivante devant le feu de la prière, glacée dès que nous sommes laissés à nous-mêmes ou que nous vaquons à nos occupations extérieures.
D'où cela vient-il ? |
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De deux causes. La première est que, hors de l'oraison, nous ne nous nourrissons pas spirituellement de ce que nous faisons. Si nous étudions, nous ne le faisons pas avec dévotion, mais par zèle, par activité naturelle ; avec le prochain, nous nous dissipons au lieu de trouver là une occasion de travailler pour Dieu. Nos diverses occupations sont dès lors comme une fièvre qui nous affaiblit et nous consume.
II faut sans doute travailler, mais en se nourrissant de la vertu qui est en notre travail ; le faire par esprit de recueillement en Dieu, y voir l'accomplissement de l'ordre de Dieu, se posséder dans sa sainte volonté et dire avant chaque action : Je vais honorer Dieu en ceci. »
La deuxième cause est que nous n'avons pas de centre où nous nous retirions pour réparer nos forces, où nous les renouvelions au fur et à mesure que nous les dépensons. Nous nous écoulons comme un torrent ; notre vie n'est que le mouvement et le bruit de la poudre.
II nous faudrait le sentiment habituel de la présence de Dieu ou de sa volonté, ou de sa gloire, ou d'un mystère, ou d'une vertu ; en un mot, il nous faudrait le sentiment de JÉSUSCHRIST ; vivre sous ses yeux, sous son inspiration, comme il vivait de l'union à son Père : Hoc sentite in vobis quod et in Christo Jesu.
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Or cette union de. Jésus à son Père se manifeste dans ses paroles et dans ses actes.
Dans ses paroles. Je ne parle pas de moi-même : A meipso non loquor. Tout ce que j'ai appris de mon Père je vous l'ai fait connaître : Queecumque audivi a Patre meo, nota feci vobis. Ainsi Notre-Seigneur ne dit aucune parole de lui-même : il écoute le Père, il le consulte, puis il répète sa divine réponse avec fidélité, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. Il n'est que la Parole du Père, V erbum Patris : il la répète avec respect, parce qu'elle est sainte ; avec amour, parce qu'elle est une grâce de sa bonté ; avec puissance, parce qu'elle doit sanctifier le monde, le recréer en la lumière de la vérité, le réchauffer dans le feu de l'amour, et un jour le juger. La parole de Jésus, à cause de cela, était esprit de vie. Elle échauffait d'un feu mystérieux : Nonne cor nostrum ardens erat in nobis dum loqueretur ? Elle était toute-puissante : Si verba mea in vobis manserint, quidquid volueritis peletis, et fiet vobis : Si mes paroles demeurent en vous, vous demanderez tout ce que vous voudrez, et il vous sera accordé. » Les paroles de Jésus sortaient de lui comme les rayons sortent du soleil, pour éclairer les ténèbres intérieures : Erat lux mundi.
Or voilà ce que nous devons être pour le prochain, verbum Christi, la parole de JÉSUS-CHRIST. Les Apôtres le furent, les premiers chrétiens aussi : le Saint-Esprit parlait par leur bouche devant les païens, saint Paul le recommandait aux fidèles : Que la parole de JÉSUS-CHRIST habite en vos coeurs : Verbum Christi habitare in cordibus vestris. »
Il faut donc écouter JÉsus nous parlant au dedans de nous ; comprendre, répéter la parole intérieure de JÉSUS-CHRIST ; il faut l'écouter avec foi, la recevoir avec respect et amour, la transmettre avec fidélité et confiance, avec douceur et force. Hélas! que nous sommes, jusqu'ici, peu souvent inspirés de la parole de JÉSUS-CHRIST, mais bien de notre amour-propre ou de l'affection naturelle du prochain ! Ainsi nos paroles sont stériles, inconsidérées et souvent coupables.
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Le Père inspirait à Notre-Seigneur toutes ses actions et en réglait jusqu'aux moindres détails : « A meipso non facto quidquam : De moi-même, dit le Sauveur, je ne fais quoi que ce soit. »
Notre-Seigneur accomplissait jusqu'à l'iota, jusqu'au plus petit point, la volonté de son Père, Eh bien ! voilà le devoir d'un vrai serviteur de JÉSUS-CHRIST, d'une âme qui se nourrit de lui et le reçoit si souvent. N'est-ce pas déjà un bien grand honneur que d'avoir Jésus pour maître, de le voir s'assujettir à me diriger en tout, à m'inspirer les moindres détails de mes actions ? Pourquoi ne pas faire ce qu'il fait et comme il le fait, dans l'intention où il le fait, moi qui suis son apprenti ? Ah ! si nous agissions ainsi, nous aurions la liberté, la paix, l'union à Dieu ; nous ne nous concentrerions pas en ce que nous faisons, mais nous resterions en Jésus, tout en travaillant au dehors ; nous ne tendrions à rien qu'à ce que veut Notre-Seigneur, et aussi longtemps qu'il le veut, comme le serviteur à qui l'on dit : Va, » et il va ; Viens, » et il vient.
Mais cela demande un changement de gouvernement, de chef, de principe. Il faut une révolution dans notre vie, révolution complète qui enchaîne et crucifie le vieil homme ; il faut, en un mot, que nous laissions la direction de notre vie à Notre-Seigneur, et que nous nous contentions de lui obéir.
Il vient en nous pour cela. Sans cet abandon de nos facultés, de notre volonté, de notre activité, Jésus ne vit pas en nous d'une vie actuelle. Nos actions restent nôtres, avec un petit mérite ; nous lui sommes unis par la grâce habituelle, et non par l'amour actuel, vivant et efficace ; nous ne pouvons pas dire en vérité, et dans tout ce qu'elle a de profond, cette parole : Je ne vis plus, c'est Jésus qui vit en moi : Vivo jam non ego, vivit vero in me Christus. » |
Les signes de l'esprit de Jésus
Fili, diligenter adverse motus nature et gratie, quia valde contrarie et subtiliter moventur ;
et vix, nisi a spirituali et intimo illuminato homine, discernuntur.
Mon fils, étudiez avec soin les différents mouvements de la nature et de la grâce, car ils sont très opposés et très subtils; aussi à peine peuvent-ils être discernés, si ce n'est par un homme spirituel et éclairé intérieurement. IMIT. 1. III, C. LIV.
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I |
| Il y a deux vies en nous : la vie naturelle et la vie surnaturelle. L'une des deux doit nous dominer nécessairement. Si c'est la première, nous sommes coupables ; si c'est la seconde, tout est réglé, sanctifié par elle : elle corrige tout, arrange tout selon l'ordre, rend tout pur. Notre vertu consiste à l'entretenir vivante et forte. Il faut savoir par quel esprit on agit : si c'est par l'esprit de la grâce, ou par celui de la nature. Il est des moments où ce discernement est très difficile à faire. C'est la lutte alors en nous : l'issue dira par quel esprit nous agissons, quelle vie règne en nous.
Dans le monde, tout sert la vie naturelle, tout la nourrit, l'exalte, la glorifie ; quand on veut vivre de Dieu, il faut entretenir et augmenter par toutes ses actions, par tous ses moyens, la vie surnaturelle.
Je vous conseillerais bien, si vous voulez distinguer les mouvements différents de ces deux vies, de recourir au chapitre cinquante-quatrième de l'Imitation : seulement l'humilité et la délicatesse nous font prendre pour nous tous les défauts qui y sont énumérés. Mais il faut être sage en tout. Nous avons en germe toutes les mauvaises inclinations, c'est vrai ; mais en pratique nous n'avons pas tous les défauts. Demandons à Dieu de connaître les nôtres et de les corriger, travaillons-y sans empressement et sans trouble : la grâce de Dieu nous conduira et fera triompher, si nous lui sommes fidèles, la vie de JÉSUS en nous.
Voici quelques signes que l'on a la vie surnaturelle, qu'elle est établie solidement et dirige notre conduite :
1° — La vie de JÉSUS-CHRIST domine d'abord la conscience, la purifie, la sépare du péché. Elle ne s'unit pas aux consciences douteuses ou coupables. Examinons si Jésus vit en nous par la délicatesse de la conscience. Si nous n'avons pas de haine pour le péché, l'esprit de JÉSUS n'est pas en nous. Il faut que la conscience soit libre et nette ; que l'ennemi soit tellement enchaîné, qu'il ne puisse même pas troubler la limpidité de la conscience. Pour cela, il faut employer la force, d'abord la force, contre soi et contre le péché ; la douceur viendra après. Nous indiquerons tout à l'heure les caractères de cette force. Voyons donc si nous sommes peinés du péché. Si non, nous ne sommes que des étrangers, et non des enfants de la famille. Si nous ne sommes pas affligés d'avoir péché, d'avoir causé de la tristesse à Notre-Seigneur, d'avoir mis entre lui et nous une barrière qui l'empêche de nous parler, notre cœur est mort.
2° — Notre-Seigneur vit en nous quand notre volonté est en lui non pas seulement pour éviter le péché, ce qui suffit au salut mais pour accomplir tout ce qu'il nous demandera.
Cependant, dans ce second état même, il est des cas où le combat est dans la volonté contre le péché, des cas où la volonté est douteuse et inclinée au mal par la tentation : elle est obscurcie, bouleversée. Il ne s'agit plus alors de ressentir de bons sentiments, mais d'affermir la volonté contre le péché, et les plus graves péchés. Dieu veut cet état : les saints sont quelquefois avec les chérubins, d'autres fois avec les démons. Le bon Dieu veut que nous n'oubliions pas tout à fait la conscience ; et les douceurs du service de Dieu portent à perdre de vue la conscience : le coeur fait oublier le combat. C'est pourquoi Dieu envoie ces tentations qui attaquent la volonté elle-même. Plus d'orgueil alors : l'âme doute de tout ce qu'elle a fait jusqu'ici ; elle se sent si faible, qu'elle tomberait si Dieu ne la tenait comme par la main. Cela humilie, et c'est bon : il faut qu'on voie sa poussière, et un peu de crainte est nécessaire pour éviter la familiarité de la paresse. — Ces états sont plus pénibles que l'appréhension positive de l'enfer. L'âme pleure Dieu, et elle souffre d'autant plus qu'elle a plus aimé jusqu'ici et qu'elle a été plus aimée. Le bon Dieu nous y laisse jusqu'à ce que nous soyons revenus à notre pauvreté. Hélas ! dit l'âme, où, suis-je allée ? Si Dieu m'avait abandonnée ! Et jusqu'où ne serais-je pas descendue s'il ne m'avait pas retenue ! » Ce bon acte d'humilité nous remet sur pied : Dieu est content, tout est dans l'ordre.
Il faut vous attendre à ces états ; vous y passerez. Est-ce que vous montez toujours ? — Alors vous avez besoin d'être purifié. Cela viendra à l'heure de Dieu. Dans ces moments, que faire ? Saisissez la croix, recourez à la prière : il n'est plus temps de fuir. Il y a des âmes qui y passent souvent, dès qu'un péché de cœur, d'affection, leur arrive : Dieu les purifie ainsi.
Vous direz peut-être : Mais alors elles sont coupables, et c'est leur faute si elles passent par ces épreuves. » — Eh ! mon Dieu, nous ne sommes pas encore en paradis ! Il peut y avoir de leur faute ; mais, d'un autre côté, Dieu en profite et les pique pour les faire aller plus vite, pour faire sortir du sang et des larmes, pour faire de la place.
Revenons à ce que nous cherchions plus haut : à savoir quel est le second signe que Notre-Seigneur vit en nous. A part ces états de tentation dont nous venons de parler, c'est quand notre volonté est attachée à la sienne sans partage. Dans nos adorations et dans nos prières fortifions sans cesse cette volonté d'être à Dieu, en la lui redonnant continuellement. — A quoi ? — A tout ce qu'il voudra ; à tout pour maintenant et pour plus tard.
Car c'est un grand défaut de la piété de s'attacher à vouloir un détail : le détail manque ; un autre se présente, on n'est pas prêt. Donnez-vous donc à tout. Dieu ne dit rien maintenant : peu importe ! vous êtes à lui, attendant qu'il parle. Voilà le vrai signe de la vie de JÉSUS- CHRIST dans la volonté. Si vous en êtes là, vous vivez de sa vie : la vie surnaturelle, la vie en Dieu est une vie de volonté. Ce que l'homme accepte dans sa volonté est fait devant Dieu : il a le mérite de tout ce qu'il a voulu. Être à la disposition de Dieu, c'est agir.
Le jour où le Seigneur manifeste sa volonté particulière on est prêt, on l'accomplit. La nature s'y prête ou y répugne, n'importe ! l'on voit l'ordre divin, et l'on part. L'homme spirituel sera toujours content, quelque chose que lui demande le bon Dieu. Le naturel on le dompte sous l'éperon. Il faut qu'il aille ; s'il refuse, enfoncez-lui l'éperon dans les flancs. S'il vous sent faible, il vous jettera par terre ; s'il vous sent fort, il ira malgré lui. Évitons donc ce défaut de vouloir toujours savoir ce que l'on aura à faire à telle heure ou à telle autre. — Non, non ! Soyez toujours et pour toujours à Dieu. Pas de temps libre : il n'y en a pas au ciel ! Les règlements, sans doute, vous prescrivent différents exercices à heures fixes ; mais dans l'intervalle, soyez à la disposition de Dieu.
Il est même imprudent de vouloir, à l'avance, prévoir des sacrifices que le bon Dieu n'exige pas pour le moment : c'est vouloir combattre sans armes. Attendez que Dieu vous les demande, il vous en donnera alors la grâce. Laissez-lui vous fixer ce que vous avez à faire : tenez-vous dans le centre de sa divine volonté, et toutes les bonnes oeuvres qui se présenteraient en dehors de ce divin vouloir, laissez-les. Si le bon Dieu ne vous demande rien, ne faites rien ; il veut que vous vous reposiez, dormez à ses pieds.
3° — Quand est-ce que Notre-Seigneur vit dans notre coeur ? Quand notre coeur ne trouve de bonheur et de jouissance qu'en Dieu. Cette jouissance n'est pas toujours sentie ; elle est souvent crucifiée : c'est la jouissance d'aimer Dieu par-dessus tout, car le coeur, dans la vie divine, en vient à vivre plus de souffrance que de joie. On finit par aimer sa souffrance et sa croix pour Dieu. Le bonheur du coeur c'est, même dans la souffrance, d'être à Dieu ; il ne vit pas en lui, mais en Dieu.
Le signe que le coeur vit de Dieu n'est pas toujours facile à reconnaître. Afin qu'il aime toujours davantage, Dieu permet que le coeur soit souvent nébuleux, qu'il ne croie pas aimer assez. II se porte alors et s'excite à aimer encore plus ; il ne se croit pas arrivé, et il s'efforce de redoubler d'amour.
4° — Mais pour l'esprit, c'est plus facile : on peut même être certain quand l'esprit vit en Dieu. La certitude de sa vie surnaturelle est même la preuve que la volonté et le coeur vivent de Notre-Seigneur. Car c'est l'esprit qui leur fournit les motifs et les pensées qui les entretiennent dans la vie divine, il est le bois du foyer.
Or avoir l'esprit en Dieu c'est avoir la pensée de Notre-Seigneur fixe, dominante, nourrissante et fécondante. — Pensez-vous à lui habituellement ? Si oui, Notre-Seigneur est en votre esprit et y vit ; il y vit, puisqu'il y est comme législateur et maître.
Si l'esprit ne vit pas en Dieu et ne nourrit pas la vie surnaturelle, le coeur n'aura que des bonds, la volonté que des élans ; s'il les soutient, la vie est solide et suivie. Aussi les âmes pieuses doivent lire, méditer, faire provision de lumière et de force. Et plus on est intérieur, plus on doit être instruit, ou par les livres, ou par la méditation, ou par Dieu lui-même. De là vient qu'une foule de gens qui sont chrétiens, et qui ne pensent jamais, sont honnêtes ; mais, aimants, oh ! non. Il y a une piété puérile qui ne pense jamais à Notre-Seigneur, si ce n'est par des imaginations passagères : ces âmes-là, il les faut occuper par une foule d'exercices et de petits sacrifices personnels. Elles ne savent pas réfléchir, mais ne pensent qu'à demander des grâces de détail et de passage. Jamais elles ne pensent à Notre- Seigneur lui-même, ne savent pas demander son amour, ni la grâce de la vie intérieure : elles ne pensent qu'aux bonnes oeuvres ; à Dieu en lui-même, au principe de son amour, à ses perfections, jamais ! Elles ne volent pas bien haut ; elles sont en dehors de la vie surnaturelle de l'esprit. De là, des jeunes filles qui étaient des anges de piété dans leur famille, une fois mariées sont tout juste chrétiennes. D'où cela vient-il ? — Leur piété était toute dans les pratiques extérieures de dévotion : ces pratiques sont devenues impossibles dans leur nouvel état, leur piété est tombée.
Pour changer tout cela, il faut aimer et connaître Notre-Seigneur en lui-même. Alors, qu'on fasse ceci ou cela, on l'aime toujours : on change l'extérieur, la couleur de sa vie : on garde le fond de sa vie intime et vraie.
Pourquoi n'entre-t-on pas dans cet amour sérieux de Notre-Seigneur, en lui-même ? — Ah ! c'est que Notre-Seigneur est sévère ! Il demande toujours davantage ; il est un feu qui veut toujours un aliment pour se nourrir. On a peur de Notre-Seigneur, et c'est pourquoi il y a si peu de vocations adoratrices. Quand la piété ne consiste que dans les pratiques, une fois ces devoirs remplis, on est en règle et parfait ; avec Notre- Seigneur, on n'a jamais fait assez : il demande toujours davantage, et l'on n'a pas le droit de s'arrêter. On le voit si parfait, et on se sent si loin de lui ressembler !
Donc, la balance de la vie surnaturelle se fait ainsi : Où en est la vie de Notre-Seigneur en vous ? Notre-Seigneur se retire-t-il de vous, ou bien y entre-t-il davantage ? Vous le sentirez à la chaleur ou à la glace de votre âme. Arrivons donc à la vie d'anéantissement, qui doit être la nôtre, parce qu'elle est celle de JÉSUS-CHRIST au Très Saint-Sacrement, qui s'y donne, s'y dépouille, s'y anéantit sans cesse. Que Notre-Seigneur vive seul en nous ! |
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En analysant le premier signe de la vie surnaturelle, j'ai dit qu'il fallait être fort contre le péché, fort contre soi-même. La piété n'est que du lait : il nous faut de la force, c'est ce qui assure la victoire. Le repos prolongé énerve, l'exercice aguerrit et rend fort. Toute piété qui ne veut pas employer la force, qui n'arrive pas à la force, est une piété fausse.
1° — Il y a une force brutale à employer contre les passions. Ce n'est pas la force raisonnée ; celui qui raisonne avec son séducteur est déjà perdu : il a pour lui quelque estime, puisqu'il consent à discuter avec lui. Cette force brutale, il faut l'employer contre soi et contre le monde : elle doit être cruelle, intolérante comme la vie religieuse elle-même, qui brise tout rapport avec la chair et le sang. Loin de nous la tolérance, pas de tolérance avec l'ennemi ! Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive, dit le Sauveur ; glaive de séparation qui séparera le fils de son père, la fille de sa mère, l'homme d'avec lui-même. » JÉSUS-CHRIST a tiré l'épée le premier contre les Pharisiens, les sensuels, les hypocrites : il l'a lancée dans le monde, les chrétiens doivent la saisir ; un tronçon suffit, saisissez-le. C'est une épée bien trempée, trempée dans le sang de JÉSUS-CHRIST et dans le feu d'en haut.
Le royaume des cieux souffre violence ; les violents seuls l'emportent : Rapiunt illud. JÉSUS- CHRIST veut pour le ciel des hommes violents, sans miséricorde, escaladeurs, capables de tout ; qui engagent et soutiennent pour son nom une guerre à mort ; qui haïssent leur père, leur mère, tous leurs proches. J'entends le péché, non les personnes. Guerre contre soi, contre les sept péchés capitaux en soi ; ou contre les trois concupiscences, ce qui est tout un. Il faut couper jusqu'au coeur, jusqu'à la racine, et ce n'est jamais fini.
Oh ! c'est violent ce combat ! Il faut toujours recommencer, et la victoire de la veille n'assure pas celle du lendemain. Un jour vainqueur, le lendemain sous la chaîne. On s'est reposé, c'est assez pour se préparer une défaite : ceux-là sont vainqueurs qui ne cessent jamais de combattre. Il faut escalader le ciel, le prendre d'assaut. C'est parce que beaucoup voient le bien, mais n'ont pas le courage d'accepter ce combat, qu'ils sont dans leur vie en continuelle contradiction avec leurs paroles : leurs passions les dominent. Voyez Hérode écoutant saint Jean avec plaisir tant qu'il lui parle du royaume de Dieu en général : dès que le Précurseur attaque sa passion impure, Hérode agit en furieux, oublie tout, et va jusqu'à faire mourir saint Jean. Il y a bien des vocations religieuses dans le monde, mais il y a un grand coup à donner ; on n'en a pas le courage : c'est que ce premier coup est plus pénible que celui même qui remportera la victoire. Le fond de notre nature est lâcheté ; tous les vices ne sont que lâcheté. L'orgueilleux lui-même, qui va tout pourfendre, est plus lâche que qui que ce soit : il est sous des chaînes ; et il veut paraître libre sans les secouer ! Il s'enorgueillit de son esclavage même !
La piété, dans le monde, a ce combat à soutenir : il est si rude, les occasions de mérite et de victoire sont si nombreuses, que si on avait le courage de combattre généreusement et sans faiblir, le monde serait peuplé de saints. Mais le courage !
Dans la vie religieuse, le combat est contre les passions. Le monde mauvais y pénètre plus qu'on ne croit : l'air vous l'apporte ; vos yeux, vos sens vous le font sentir. Les mauvais sentent d'instinct les mauvais, dit-on ; les bons aussi sentent les mauvais, mais selon leur faible. Le courant est vite établi.
2° — Outre cette force brutale, il nous faut une force de patience. Soit que vous vous soyez donné à une vie pieuse dans le monde, soit que vous ayez embrassé la vie religieuse, vous avez donné le grand coup : vous avez tranché le noeud gordien avec l'épée de JÉSUS-CHRIST. La mer Rouge est passée, chantez un cantique de victoire : mais il faut de la patience pour traverser le désert. Les juifs manquèrent de cette force de patience ; ils se révoltèrent contre Dieu lui-même.
Eh bien, souvenez-vous que la vraie force n'est pas celle qui donne un grand coup et se repose ensuite, mais celle qui continue à combattre et à se défendre chaque jour. Cette force est l'humilité même, qui ne se décourage pas, qui ne se rend pas. Elle est faible, elle tombe ; elle regarde le ciel, demande à Dieu son secours : elle devient forte alors de la puissance de Dieu lui-même. La tortue de la fable arriva avant le lièvre. L'homme généreux qui travaille chaque jour, sans repos, arrive plus vite, même accablé de plus de passions et de défauts, que celui qui a plus de vertus et moins de vices à vaincre, mais qui veut se reposer en travaillant. Ainsi ces gens qui dorment tranquilles, méprisant les petits combats de chaque jour et attendant, pour entrer en lice, les grandes occasions, seront défaits. De même encore, une jeune vocation qui ne se met pas dans la patience s'épuise dès les premiers jours. On voudrait en finir au plus tôt : c'est de l'impatience, et l'impatience gâte tout ce qu'elle entreprend. Elle veut se débarrasser avant tout ; elle ne l'avoue pas, mais ce beau zèle n'est que cela au fond. C'est de la paresse : on veut en finir, pour se reposer. C'est la tentation ordinaire de ceux qui commandent : elle a sa source dans l'orgueil et dans la paresse. On veut se débarrasser d'une chose qu'on a déjà traitée et résolue dans son esprit : on vous consulte, on vous interroge ; vous répondez avec impatience : vous savez déjà ce que l'on veut vous dire. Celui qui vous consulte a besoin de lumière : peu vous importe ! c'est vous que vous voyez, et non pas son besoin. C'est de l'impatience. L'homme patient, au contraire, écoute, voit l'ennemi, le considère, et répond avec précision. Il ne témoigne pas qu'il est pressé. Il sait où il doit frapper : il attend la grâce, et lui laisse le temps d'entrer.
Il nous faut à tous cette force de patience pour batailler toute notre vie. Sans elle, que deviennent l'espérance et la douceur du service de Dieu ? Vous avez reçu beaucoup de grâces ; mais elles ne donneront beaucoup de fruit que par votre patience. Un acte de patience, c'est encore assez facile ; mais être toujours fort et patient dans un combat incessant et qui doit durer autant que la vie, oh ! c'est difficile !
Ce que Notre-Seigneur nous demande. c'est notre fidélité et nos sacrifices, pas autre chose. Le bon Dieu nous remet toujours au commencement, défait toujours notre travail : il faut chaque jour recommencer ; ce n'est jamais assez parfait pour lui ! L'important, c'est que la patience nous reste ; elle nous conduira au terme. Le saint homme Job se voit tout enlever ; sa patience lui demeure, et c'est le gage de sa couronne, au témoignage du Seigneur qui l'admire :
Il ne s'est pas impatienté. » In omnibus bis non peccavit Job labiis suis, neque stultum quid contra Deum locutus est.
Dans ce combat de chaque instant, dans ces défaites, l'âme dit : Cela ne vas pas, cela n'ira jamais ! » On s'impatiente et on se décourage. Le démon ne veut que nos impatiences, elles lui suffisent. Examinez-vous : presque tous vos péchés ne viennent que de là ; j'entends les péchés intérieurs. On trouve dur de ne pas réussir : on laisserait tout là si on pouvait. La patience, c'est l'humilité de l'amour de Dieu. Je ne puis rien, mais je puis tout en Celui qui me fortifie : moi rien, ma grâce tout ! Il faut savoir prendre le temps et s'enfoncer sous terre pour grandir. Prenez donc bien garde au découragement, source de presque toutes vos fautes.
Il faut envers Dieu être patient aussi, et plus patient envers lui qu'envers soi. Dans l'Évangile, on lit que l'arbre qui porte du fruit sera taillé pour qu'il en donne encore plus : on le dépare, on l'abîme en apparence lorsqu'on le taille ainsi. Le religieux, le saint, Dieu le taille par les tentations. Si l'on trouve que l'on va bien, on s'arrête : et c'est logique. Mais le bon Dieu veut que nous disions sans cesse : Encore, en avant, toujours ! » On aime tant s'entendre dire que l'on aime le bon Dieu ! On aime surtout que Dieu nous le dise et nous le fasse sentir : il ne veut pas !
Quand on est satisfait, quand on croit avoir l'approbation du bon Dieu, on ne craint plus rien ; mais quand il se cache, quand on croit qu'il ne nous aime plus, qu'il nous abandonne et nous est contraire, oh ! alors on laisse tout ! Il n'y a plus de dévotion : on se croit damné, on s'effraie. Dieu agit ainsi parce que nous gâtons tout ce que nous touchons. S'il nous donne une bonne parole, nous croyons aussitôt l'avoir méritée, nous nous en couronnons : ce n'était qu'un encouragement à notre faiblesse, nous avons cru que c'était la juste expression de notre mérite : nous nous regardons alors nous-mêmes ; nous nous perdons en nous faisant notre propre fin. Dieu, qui nous aime d'un amour éclairé, ne peut pas nous aider à nous perdre : il nous ôte la paix, nous met dans la guerre pour nous faire travailler. C'est le moment de la force et de la patience ; car les épreuves que le bon Dieu fait subir directement sont plus douloureuses que celles qui nous viennent des créatures. Il faut s'armer de patience contre Dieu : Je ne puis rien, ô mon Dieu ! mais j'espérerai en vous, quand même vous me tueriez ! » Etiamsi occiderit me, in ipsorperabo ! Et il faut bien que Dieu nous tue quant au vieil homme, pour que l'homme spirituel puisse vivre et communiquer librement avec Dieu.
Allons, prenons ceci en considération, car les épreuves nous arriveront. Sachez attendre le moment de Dieu ; laissez mûrir les grâces, ayez de la patience : c'est elle qui fait les saints. |
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