La gloire de Dieu, but unique de la vie spirituelle
Où EN SUIS-JE ? |
Est-il une âme sincèrement désireuse de perfection qui ne se soit jamais posé cette question ? Non. Je le sais tant par ma propre expérience que par celle d'autrui.
Mais parmi nous qui portons l'habit religieux, combien en est-il aussi qui constatent avec angoisse : « Depuis si longtemps que je me confesse régulièrement, je ne suis pas plus avancé. Ce sont toujours les mêmes fautes que j'accuse ! » Quelle est celle d'entre vous qui ne s'est fait ce pénible aveu, les yeux en larmes, dans le recueillement d'une retraite A cette pensée, beaucoup se désespèrent et sont tentées de renoncer à tout effort :
Non, rien à faire; tout est perdu! » Grave danger !
Vous n'avancez pas... Qu'en savez-vous ? Peut-être ignorez-vous encore la façon de bien vous examiner! et de bien vous confesser. Oui, même après trente ans de vie religieuse!...
Mon intention en ce moment est de vous apprendre ce que Dieu m'a fait connaître par mon expérience personnelle et par celle des âmes, en pleine conformité d'ailleurs avec la doctrine des plus grands maîtres de la vie spirituelle.
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| 1. Le but premier et suprême de la vie spirituelle est d'honorer Dieu. |
«Pourquoi avons-nous été mises au monde ? Bien des fois déjà nous nous sommes arrêtées à cette question pendant nos retraites. L'avons-nous jamais approfondie ?
La vie, quel en est le sens ? Problème essentiel et primordial, auquel nous avons souvent songé, mais toujours superficiellement, sans en bien saisir la portée malgré sa suprême importance. Il est urgent que nous comprenions enfin l'empire absolu de Dieu sur nous.
«Pourquoi ? » Nous n'avons pas le droit de nous le demander.
«Pourquoi ma mère est-elle ma mère, et pourquoi tel homme est-il mon père ?...
«Pourquoi suis-je moins bien douée, moins habile que telle ou telle soeur ?...
«Pourquoi suis-je ainsi faite ? Pourquoi n'ai-je pas un extérieur plus agréable?...
Questions qui nous traversent sans cesse l'esprit. Sempiternelle irruption du « pourquoi » révolutionnaire dans notre vie... Il faut que nous en ayons le coeur net, sinon nous n'aurons jamais la paix intérieure.
L'argile dit-elle au potier : « Pourquoi m'as-tu façonnée d'une manière indigne ? » Non; si nous persistons à nous tourmenter ainsi, nous n'arriverons jamais à rien. Prêtres ou religieux, quel esprit séditieux chez tous ceux qui s'arrêtent à de pareilles questions!
Comprenons-le enfin : notre existence ne doit avoir pour but premier et dernier que la gloire du Sauveur. Tout le reste est indifférent.
Que nous soyons ignorées ou remarquées, qu'on nous confie un peu d'autorité ou que nous soyons modestement chargées de la lessive ou de la cuisine, notre unique but est toujours d'honorer Notre-Seigneur. C'est pour cela que nous avons reçu la vie, c'est pour cela que nous devons agir et travailler, c'est à quoi nous devons sans cesse aspirer. Et c'est pourquoi il nous faut avoir le courage de sacrifier résolument nos plaisirs et nos aises à la volonté de Dieu pour nos propres avantages spirituels.
Rappelez-vous fréquemment cette pensée, et la vie vous apparaîtra dans un jour tout nouveau. Le meilleur pour nous est ce que Dieu nous ordonne. Par suite, plus de motifs de plainte et de mécontentement. Nous voyons certaines soeurs dont l'existence nous semble plus heureuse, moins chargée de soucis que la nôtre. Que nous importe! Voici la part que Dieu a jugé bon de nous attribuer. Nous l'acceptons. Pour nous, rien de meilleur.
La vie spirituelle ne peut avoir d'autre but que la gloire de Dieu. Tout le reste est secondaire.
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| 2. Degrés de la vie spirituelle. |
Ces degrés, vous les connaissez.
Le premier consiste dans la ferme résolution d'éviter le péché mortel, en toutes circonstances et même au péril de la vie.
1- degré:
Première étape de la vie spirituelle avant laquelle personne ne peut se dire bon chrétien, ni même tout simplement chrétien.
2- degré:
La fuite du péché véniel conscient, réfléchi et délibéré, nous mène un degré plus haut. Très bel idéal déjà. Toutefois, il nous reste encore à éviter les imperfections pour atteindre le troisième degré. Au delà, c'est la perfection.
3- degré:
Parler de la sainteté!... Autant demander à un aveugle de disserter sur les couleurs.
4- degré:
Un saint est un être tellement supérieur qu'il ne peut même plus, oserait-on dire, concevoir le péché. Les imperfections qui lui échappent ne sont attribuables qu'à la faiblesse de la nature. La considération ou le mépris, la richesse ou la pauvreté, la santé ou la maladie, tout lui est indifférent. Il n'agit que pour Dieu; il s'efforce de ne vivre que pour lui seul, par l'acceptation de sa très sainte volonté.
Tel est le quatrième degré.
5- degré:
Le cinquième nous fait trembler. C'est la suprême consommation.
L'âme qui y est parvenue éprouve une soif inextinguible de sacrifices, d'humiliations et de souffrances. « Ou souffrir ou mourir », souhaite-t-elle comme sainte Thérèse. Ou, comme sainte Madeleine de Pazzis : « Non pas mourir, mais souffrir ! »
Voilà donc, en résumé, les divers degrés de la vie spirituelle.
Chacun s'accompagne d'une lumière particulière. Quiconque n'a pas dépassé le premier est incapable de comprendre le second. C'est pourquoi bien des détails de la vie des saints nous semblent souvent inconcevables. On ne comprend bien que ce à quoi on ressemble. Pour comprendre un saint, il faut devenir soi-même un saint. Tant que nous demeurons dans les régions inférieures, tout ce qui nous surpasse nous paraît exagéré. La lumière nous fait défaut.
C'est déjà une noble résolution que de vouloir éviter les fautes graves, reconnues comme telles, coûte que coûte, au prix même de la vie. Revenez-y dans vos méditations pour vous en bien pénétrer.
Vous êtes, par exemple, aux prises avec une grave tentation. L'attrait du plaisir que vous y trouvez vous permettra de constater si vous aimez beaucoup notre Sauveur. « Mon Dieu, devrait-il m'en coûter la vie, non, non, jamais !... »
Ce premier degré franchi, vous êtes encore loin de votre but. Il vous faut maintenant tâcher d'éviter tous les péchés véniels. Pensées, paroles, actions, désirs... que de défaillances aux heures de tentations ! Nous buvons l'iniquité comme de l'eau! Si nous avons le courage de dire alors : « Seigneur, oui, ceci est un péché véniel. Mes jours seraient-ils en jeu, je ne le commettrai pas ! », nous avons atteint le second degré.
Ne commettre aucune faute vénielle, quelle tâche ! Et pourquoi ?
Le péché mortel sépare la créature de Dieu. Il est la mort de l'âme, dont la mort corporelle qui nous épouvante tant est l'image. Le péché véniel brise l'intimité de nos rapports avec le Sauveur. Notre âme languit. Or, de même que l'affaiblissement de l'organisme aboutit immanquablement à la mort, de même notre âme, si nous ne la guérissons pas de son mal, finit par tomber dans le péché mortel.
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3. Troisième degré. Obligation d'y parvenir. |
Nous avons tous, vous et moi, le devoir d'éviter les imperfections.
Quelques exemples pratiques. Quiconque ignore, en effet, en quoi consiste l'imperfection ne saurait comprendre que je lui dise : « Oui, vous et moi, nous sommes tous pleins de vues naturelles et de la recherche de nous-mêmes ». Il faut pour ainsi dire se heurter aux faits pour en admettre la vérité.
Vous avez faim, je suppose. Quelque chose vous plaît; vous en prenez avec plaisir, vous mangez. Pareille satisfaction n'est-elle pas permise ? Si, sans doute, mais où est Dieu ?
Vous avez soif. Vous prenez un verre d'eau et vous l'avalez. Dans ce geste, où est Dieu ?
On vous confie un nouvel emploi; on vous envoie ailleurs. Cette nouvelle vous fait plaisir ou vous chagrine. Vous obéissez volontiers ou avec répugnance. Dieu, où est-il encore ?
Le travail commence. En classe, à la cuisine ou près des malades, de cœur et de pensée vous vous donnez entièrement à votre tâche. Dieu y est-il pour quelque chose ? Bien rarement. Heureux peut-il s'estimer si, de temps en temps, au cours des heures qui s'écoulent vous lui adressez quelques oraisons jaculatoires!
Continuons. Vous voici en présence d'une personne que vous ne connaissez pas. Un regard vous suffit pour la juger. Elle est trop grande ou trop petite, trop forte ou trop faible. Voilà bien une appréciation naturelle!
Vous lisez le journal. Vous avez votre opinion sur tout ce que vous y découvrez. Nous apprécions tout d'après notre plaisir, nos avantages et commodités personnelles, d'après nos désirs et nos pressentiments. Si quelqu'un nous plaît ou peut nous être utile, nous sommes pour lui pleines de prévenances. Nos enfants, nos malades, nos vieillards, quelle hâte à nous en débar rasser ! Et nos compagnes donc !... Le Seigneur est-il là!
Examinez-vous. Voyez quels sont vos désirs, vos pensées, vos paroles, vos jugements, vous serez stupéfaites, le soir, du nombre de vos fautes. Toujours le point de vue naturel, toujours la recherche de soi! C'est effrayant. Nous serions tentées, si la chose était possible, de fuir d'horreur et nous cacher à nous-mêmes.
Passons aux exercices de piété, même constatation.
Vous priez. Pourquoi ? Si tout va bien, pour vous acquitter de vos devoirs envers Dieu et envers vous-mêmes. « Mon Dieu, voyez donc combien je suis parfaite. Chez moi, tout est en règle ! » Parfois, c'est parce que la supérieure le demande, dans l'espoir de goûter quelques consolations, ou pour d'autres motifs.
Vous allez à confesse, et, naturellement, vous ne trouvez pas grand'chose à dire : « Que va penser mon confesseur ? Il va me croire bien parfaite! » Si pourtant vous avez beaucoup de fautes à accuser, vous vous inquiétez : « Qu'est-ce que mon confesseur va penser de moi ?... »
Lorsque vous vous rendez à la communion, vous songez à l'admiration des autres pour votre grande piété.
Ce ne sont que des imperfections, ce ne sont pas des péchés. Dieu merci, autrement il y aurait de quoi désespérer.
Lorsqu'il nous arrive de penser, de parler et d'agir ainsi, lorsque le Sauveur est absent de notre conduite, même si le mal n'existe pas, nous commettons une imperfection en nous attribuant la priorité, avant Dieu.
Cette vérité essentielle nous y avons souvent pensé pendant nos retraites, sans jamais bien la saisir. C'est pourtant le Sauveur qui nous dit : « Vous devez prier en tout temps et ne jamais cesser » (Luc, xvin, 1). D'où nous pouvons conclure que nous devons toujours penser à Dieu et nous effacer derrière lui en lui laissant la première place.
Saint Paul d'ailleurs l'affirme dans son épître aux Colossiens : « Quoi que vous fassiez, en parole ou en oeuvre, faites tout, nous dit-il, au nom du Seigneur Jésus, rendant grâces à Dieu et au Père par lui ».
Il n'est donc pas la moindre chose qu'il nous soit permis de soustraire à Dieu. « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, ou quelque autre chose que vous fassiez, ajoute-t-il ailleurs, faites tout pour la gloire de Dieu » (I Cor. x, 31).
Dans sa pensée, il ne s'agit que d'une simple maxime de la vie chrétienne. Saint Paul ne nous dit pas : c. Si cela vous plaît, si vous vous en sentez capables, quand vous voudrez... » Saint Paul ne dit pas : « A mon avis, c'est une excellente pratique et je vous la recommande vivement ». Non, ce n'est pas une question de goût ou de volonté : c'est ainsi que vous devez faire si vous voulez posséder le royaume que le Père vous a préparé.
Qu'importe celui qui vous dit cela ? Qu'importe si vous n'en avez jamais entendu parler dans vos retraites précédentes ? Il s'agit d'une vérité fondamentale, et vous en avez la preuve.
La vie des saints nous apprend comment Dieu les traitait parfois quand ils se rendaient coupables de quelques imperfections. Sainte Gertrude nous dit, par exemple, les épreuves, les ténèbres et les sécheresses que Dieu lui envoyait pour l'en punir.
Qu'est-ce donc que l'imperfection ?
Saint François de Sales l'appelle en son gracieux langage un manque de courtoisie. Disons que c'est une ingratitude, une grossièreté.
Je n'ai jamais conçu un repentir aussi intense de toutes fautes, graves ou légères, qu'au jour où j'ai compris ce qu'est une imperfection. Malgré son désir, il est beaucoup de grâces que Dieu ne peut nous accorder si nos imperfections s'interposent entre lui et nous comme les nuages. Lorsque le ciel se charge de nuages, il nous est impossible de voir le soleil; tout au plus pouvons-nous l'entrevoir. Telle est aussi la conséquence des imperfections dans notre vie ispirituelle : elles nous privent d'un grand nombre de grâces qui nous étaient destinées.
Et pourtant, si nous nous rendions compte de la multitude de nos imperfections, nous en serions stupéfaits !
Pourquoi ? C'est que les occasions de pécher grave ment sont assez rares; les tentations légères sont plus fréquentes, mais à nul instant de la journée nous ne pouvons être sans penser, sans désirer, sans parler, sans agir, sans juger. Si Dieu n'a aucune part à nos désirs, à nos pensées, à nos actes, imaginez par conséquent la multitude illimitée de nos imperfections. « Pour mes innombrables péchés, offenses et négligences... » prononce le prêtre à l'Offertoire. En comprenez-vous maintenant la raison ?
Représentez-vous une religieuse très fidèle à sa vocation, irrépréhensible en toute sa conduite. Supposé qu'elle ne commette pas une seule faute vénielle par jour, sa vie entière peut être un complet désordre, tant qu'elle ne saisit pas la nécessité de couper court, à tout prix, aux imperfections qui entachent ses actions et ses inclinations.
Oui, admettons-le enfin : il n'y a presque rien en nous que vues naturelles et recherches de soi. Sans cette conviction, et sans la persuasion qu'il nous faut sortir de cet état, nous ne pouvons pas progresser. |
4. Moyens de parvenir au troisième degré. |
Pour vivre véritablement de la vie spirituelle et atteindre la perfection, la première condition est de rechercher en tout la gloire de Dieu. La seconde est de reconnaître partout aussi la divine Providence, jusque dans les plus petites choses.
Par conséquent, que nous soyons telles que nous sommes, que nous occupions telle situation, que nous ayons plus ou moins de talent, que nous ayons peu de santé, que nous ayons affaire à telle personne, que nous ayons telles difficultés à surmonter, tels sacrifices ou telles privations à supporter, tout cela nous devons le considérer comme la volonté absolue et certaine de Dieu. C'est en quoi consiste la foi en la Providence.
Par conséquent encore nous devons accepter, avec calme et sans trouble, qu'on nous déplace, qu'on nous confie des enfants ou des malades peu intéressants, qu'on nous impose la compagnie de telle soeur plutôt que de telle autre... Tout cela, même le changement de temps, c'est la Providence.
S'il y a beaucoup de superflu dans nos actes, Dieu, lui, ne fait que ce qui est nécessaire. Tout ce qui nous arrive, tout ce qu'il nous envoie nous est nécessaire. Faute de le comprendre, nous n'aboutirons à rien. En toutes choses, voyons le Sauveur. Que notre pensée monte vers Dieu avec reconnaissance au spectacle des beautés de la nature. « C'est pour moi, c'est pour mon plaisir que Dieu les a fait croître », se disait saint François d'Assise en admirant les belles fleurs. Nous devons faire comme les saints. En tout et partout, voyons et cherchons Dieu.
Et c'est pour moi le moment de vous le redire : vous ne pouvez tendre à la perfection, mes soeurs, que dans l'emploi qui vous est assigné.
Si vous êtes employées à l'enseignement, c'est en classe que vous vous sanctifierez. Si vous êtes gardes-malades, c'est au service des pauvres et des infirmes. Vous ne pouvez faire autrement, et c'est votre charge qui vous sanctifiera si vous vous en acquittez parfaitement |
Véritable notion de l'état religieux |
DE L'ÉTAT RELIGIEUX |
Une fois de plus revenons à l'examen de notre vocation.
Je m'adresse aux plus anciennes. « Si vous étiez à même de recommencer, de refaire votre vie, que décideriez-vous ? » Quant à moi, si pareille question m'était posée, voici très sincèrement devant Dieu quelle serait ma réponse : « Si j'avais de nouveau le bonheur de grandir dans la vraie foi et si j'avais mon expérience actuelle, je voudrais encore être prêtre ». Tel serait aussi l'avis de tout homme sensé. Vocation bien austère sans doute, humainement parlant, mais sacrifice pour sacrifice !...
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1. Erreur des gens du monde et de beaucoup de fidèles. |
Un célèbre religieux s'entendit un jour adresser cette question par un homme distingué :
« Vous êtes moine ? — Oui.
Comment se fait-il qu'il y ait encore de nos jours des religieux ? Quel est leur but ?
Mais, prendre au sérieux leur foi, et vivre de l a vie chrétienne. Alors, dites-moi, pourquoi n'est-il pas question de la vie religieuse dans la Sainte Écriture ? — Parce que les écrivains sacrés étaient eux-mêmes des religieux. Les apôtres et les premiers chrétiens étaient des religieux. Ils pratiquaient la véritable vie parfaite. Par suite, ou du moins parce qu'ils tendaient à la perfection, les cloîtres leur étaient inutiles. Si actuellement tous les hommes pratiquaient sérieusement la vie chrétienne, il n'y aurait pour eux aucune raison de s'isoler; mais, étant donné que la plupart des gens se détournent de Dieu, il est nécessaire aux autres, à ceux qui prennent leur foi au sérieux, de se rassembler et de s'unir. Tant qu'il y aura dans l'Église des gens qui aspirent à la sainteté, des coeurs vraiment chrétiens fermement résolus d'appartenir à Dieu, il existera aussi des religieux, précisément à cause de l'indifférence du grand nombre ».
Mes chères soeurs, ne nous faisons pas illusion : même parmi les bons catholiques, il en est beaucoup qui n'arrivent pas à saisir le motif et le but de notre vocation. Si la persécution se déchaînait encore, nous aurions bien des surprises. Preuve que nous n'occupons pas une place suffisante dans la mentalité de beaucoup, qu'on nous considère avec trop d'indifférence. Combien en entendez-vous dire : « Ils feraient beaucoup mieux de travailler, tous ces religieux! » Preuve encore qu'on n'apprécie pas assez l'importance de notre oeuvre spirituelle, de nos prières et de nos sacrifices ! |
2. Exagération fréquente chez les religieux. |
Par contre, beaucoup de religieux estiment que nul état n'est aussi enviable que le leur, que tout l'univers devrait former un cloître. Que la vie religieuse ne soit pas exempte de luttes et de souffrances, de difficultés et de défaillances, ce serait une sorte de trahison selon eux de le reconnaître. Il faut bien que le monde s'imagine que toute faiblesse disparaît sitôt qu'on franchit le seuil des couvents, sinon que deviendrait le respect qui leur est dû ?
Erreur qui nous est, au contraire, extrêmement préjudiciable. La conséquence, si on l'admet, est qu'on nous fuit comme des êtres absolument étrangers à l'humanité. Cependant, comme rien n'échappe aux yeux du monde, nos moindres défauts lui deviennent alors sujets de scandale. Il interprète tout avec malice.
Mieux vaut donc la vérité, mes chères sœurs.
Imaginez, en effet, qu'une religieuse quitte sa communauté, qu'elle renonce à sa vocation, voilà aussitôt toute la presse en émoi, ce qui n'aurait pas lieu si les gens du monde se rendaient exactement compte de ce qu'est la vie religieuse. Les personnes sensées se contentent de dire: « Si cette religieuse est partie, c'est qu'elle n'était pas capable de soutenir la lutte! »
Vouloir donc qu'on nous prenne pour des êtres surhumains et qu'on nous demande une sainteté surhumaine, c'est une erreur, et toute falsification de la vérité, toute insincérité se paye ici-bas.
En réalité, que sommes-nous donc ? Quelle idée devons-nous nous faire de notre état ?
L'état religieux est un état de perfection. De quelle perfection ? De celle qui est réclamée de chacun. Chacun, en effet, est tenu à une certaine perfection selon son état, selon ses forces et les grâces qui lui sont accordées. Il n'y a pas de perfection spéciale pour les religieux; il n'y en a qu'une, celle que nous trouvons personnifiée dans le Sauveur. L'habit religieux en soi et par soi ne nous donne pas un liard de perfection. Croyez-le bien : parmi les gens vivant dans le monde, parmi les personnes mariées, parmi les domestiques, beaucoup valent mieux que nous. Mais alors, les religieux n'ont-ils donc aucun avantage particulier ? Si, incontestablement. Leur état est l'état de perfection. Ils ont par suite à la fois la possibilité et l'obligation de se rapprocher davantage du Sauveur. Parce qu'ils l'ont adopté, ils rencontrent moins de difficultés que les personnes du monde.
La perfection! Mot facile à prononcer; mais quand on considère la vie de combat, la lutte soutenue de tous les jours et de tous les instants qu'elle suppose, on conçoit pourquoi elle est en réalité si pénible à atteindre aux mortels que nous sommes. Dans le monde, que de difficultés ! Le travail quotidien et tout ce à quoi il expose... Le commerce continu avec les hommes... Les défaillances, la bassesse et la vulgarité qui y règnent... Les dangers de la vie opulente et facile, sans oublier ceux de la pauvreté et du besoin !...
Lorsque le Sauveur les eut envoyés dans les bourgades où il voulait passer, en leur donnant le pouvoir de guérir les malades, les disciples constatèrent avec amertume combien leur parole était mal accueillie. Dans leur indignation ne songèrent-ils pas à faire appel au feu du ciel ? « Il y en a peu qui veulent se sauver ! » dirent-ils au Maître, à leur retour. Et c'était la vérité. Faute d'une grâce spéciale, les gens ne faisaient aucun cas de l'Évangile.
On lit dans l'Imitation une phrase que je me suis bien des fois répétée : « Je n'ai jamais été parmi les hommes que je n'en sois revenu moins homme ». C'est exact. A toutes les fois que je suis allé parmi les hommes, soit par devoir d'état, soit pour répondre à une aimable invitation que je ne pouvais esquiver, soit pour des motifs de charité, j'ai pu constater le soir, en m'examinant, le grand nombre de fautes qu'il m'était arrivé de commettre, le vain bavardage auquel je m'étais laissé entraîner, et que sais-je encore!... Ce sont des inconvénients dont les voeux de religion vous protègent. Vous avez renoncé à l'argent en embrassant la sainte pauvreté. Mais, soyez-en sûres, il y a des centaines de mères de famille dans le monde qui endurent plus de privations, de jeûnes et de veilles, qui sont plus misérablement vêtues que les religieuses liées par le voeu de pauvreté. Soyez-en persuadées : beaucoup de braves jeunes filles ont à subir dans le monde des luttes plus pénibles que les vôtres. Privées de tout appui et de tout conseil, elles persévèrent pourtant. Oh ! si les confessionnaux pouvaient livrer leurs secrets, que de merveilles d'héroïque vertu ils nous apprendraient! Vous avez renoncé à votre volonté. Mais bien des gens du monde, vous ne pouvez l'ignorer, sont soumis à une servitude plus rigoureuse que la vôtre. Dans l'armée, par exemple ! Nous n'avons donc pas lieu de nous prévaloir de nos sacrifices : le monde a aussi les siens. L'état religieux, au c ontraire, élimine bien des difficultés et nous procure des grâces plus abondantes. Soyons d'autant plus généreuses. Soyons fidèles en tout et jusque dans les moindres détails, même lorsque personne ne s'en aperçoit. Sachons contrôler notre imagination et notre esprit, et Dieu multipliera pour nous ses grâces.
Que les personnes du monde se débattent tant bien que mal à travers la vie, qu'elles se contentent de ne pas avaler de chameaux et d'éviter les fautes graves, peut-on leur en faire un trop grand grief, encore que 1es simples fidèles aient aussi le devoir d'aspirer à la perfection ? Pour nous, il en va tout autrement. L'habit religieux nous oblige à ambitionner davantage. 11 ne nous est pas permis de rester à leur niveau
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3. But de la vie religieuse. |
Quel est le but de la vie religieuse ? Celui qui constitue, selon saint Paul, l'essence de la perfection : « Le Royaume de Dieu est justice, paix et joie dans l'Esprit-Saint » (Rom., xiv, 17).
La perfection chrétienne a pour éléments l'amour de Dieu, la piété, la dévotion, le zèle de la prière, le recueillement intérieur, l'exercice de la présence de Dieu, l'esprit de sacrifice, la mortification, le détachement, le renoncement à sa propre volonté, l'obéissance, la docilité, la soumission de l'esprit et de la volonté, la fidélité consciencieuse dans les détails, la pureté de coeur, l'humilité, la modestie intérieure et extérieure, l'amour du prochain, la vigilance, la délicatesse de conscience, la patience, la douceur, l'indulgence...
Quelle litanie ! Pour ne pas vous effrayer disons plus sommairement que la perfection chrétienne consiste :
1- Dans une foi robuste et inébranlable comme un roc. — Où cette foi peut-elle s'épanouir plus librement ailleurs que dans les cloîtres, foyers de la prière, de la méditation, de la lecture spirituelle, de tout ce qui en assure la protection ?
2- Dans l'union intime avec Notre-Seigneur, dans le désir ardent de le posséder et de l'adorer en son tabernacle et par la sainte communion.
3 - Dans l'amour sincère et profond du prochain. — Où encore cette charité peut-elle fleurir avec plus d'éclat que dans les communautés ? Vous vous appelez entre vous du nom de « soeurs ». Vous habitez sous le même toit. Vous portez le même habit. Vous partagez la même nourriture, les mêmes joies et les mêmes peines. Point de tracas d'argent : on vous a délivrées de ces inquiétudes. Même insouciance à l'égard de l'avenir. Inutile de s'envier les unes les autres, de se jalouser, de s'arrêter à des vétilles. C'est donc la paix et la joie. Une communauté ignore les murs froids et maussades; c'est un abri, un véritable asile de calme et de bonheur.
La perfection réclamée de nous est la même que pour tout le monde, mais à un degré supérieur. C'est pour nous rapprocher plus vite du Sauveur que nous avons adopté la vie religieuse.
Mais, me direz-vous alors, quelle sera notre situation au jour du jugement, lorsque seront révélés les magnifiques exemples de vertu des gens du monde ? Évidemment la comparaison tournera à notre profonde confusion.
Pour vous rassurer, rappelez-vous donc le passage de l'Évangile de saint Jean où le Seigneur dit à Pierre : « Quand tu étais plus jeune, tu allais où tu voulais... Quant à mon intention relativement à celui-ci, que t'importe ? »
Que ce soit notre consolation. S'il se rencontre réellement cà et là dans le monde des exemples de vertu et d'abnégation plus grande que parmi nous, il ne s'ensuit pas que nous serons perdues.
Remplissons bien notre vocation, et nous serons certaines d'être sauvées et d'avoir une belle place au ciel. La conduite de Dieu à l'égard d'autrui n'est pas notre affaire. Il nous suffit de savoir que nous trouverons en lui un maître miséricordieux si nous nous sommes donné la peine de vivre selon sa très sainte volonté. |
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