DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?

LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
Un prêtre se confesse
Titre de la page:

Un drôle d'animal

Nom de l'auteur:
Abbé José Luis Martin Descalzo

 

 
Un drôle d'animal

Je venais de quitter l'un de ces petits trains basques qui traversent une campagne que l'on dirait fraîchement peinte. Il avait plu et l'odeur si pénétrante de la terre humide se répandait par tout. Je me sentais content, sans savoir au juste pourquoi. Peut-être simplement pour m'accorder à la joie du paysage.

Ayant un quart d'heure d'attente pour la correspondance — je devais prendre à huit heures l'express de Madrid j'allai faire un tour dans la ville. Celle-ci me parut petite et ne guère compter qu'une seule rue, assez large d'ailleurs, qui menait de la gare à l'église. Je m'engageai dans cette rue. Nombre de jeunes gens y passaient à bicyclette, s'appelant à grands cris.

L'église était presque déserte et j'y vis seulement deux jeunes filles, agenouillées l'une à côté de l'autre en l'un des premiers bancs, et une vieille femme sur un prie-Dieu. Je m'assis au fond de l'église. On y était bien. La pénombre fraîche était

repos pour les yeux et pour l'âme. Il me fut facile de prier. Je ne suis pas homme de complications, et prier c'est pour moi simplement m'adresser à Celui qui est dans le tabernacle. Nous avons donc parlé un moment, avant que je ne cède insensiblement à la rêverie et ne me mette à penser que je rentrais chez moi. Je souris. Oui, j'avais quelque raison d'être content. Après deux ans passés loin de ma famille, j'y revenais pour trois mois. « Trois mois de permission », comme disent les soldats. Je me rappelai les quatre jours que je venais de vivre à Loyola près de ma soeur. L'habit lui seyait bien, tout en la faisant paraître plus grande. Elle était manifestement très heureuse, et c'était là l'essentiel. Ses yeux brillaient plus que jamais. Nul doute qu'elle fût bien dans sa voie. Nous avions passé, je m'en souviens, plus de la moitié de notre temps à nous conter des histoires drôles, histoires qu'elle notait dans un petit carnet pour ensuite les rapporter aux autres novices en la récréation. « J'ai si mauvaise mémoire, me disait-elle, que dans une demi-heure je les aurai toutes oubliées. » Non, rien de guindé en elle. Elle parlait avec autant de naturel qu'auparavant, plus même, si c'est possible, disant les choses les plus sérieuses ou les plus étonnantes d'un ton de délicieuse naïveté. Nous parlions de tout : de ce qu'on leur donnait à manger, du jardin croulant sous les pommes, de leurs heures de prières, de leurs messes. Toujours sans la moindre emphase. Et je vous assure que le nom de Dieu sonnait mieux d'être ainsi prononcé sur le même ton qu'elle employait pour dire. par exemple : des pommes. Il en semblait plus naturel, et comme à la portée de la main.

Perdu dans mes pensées, je n'avais pas remarqué qu'une des jeunes filles, tout à l'heure agenouillée, s'était levée et venait à moi :

— Mon Père, pourriez-vous nous confesser ? J'en eus comme un choc.

— Oh ! dis-je. Je ne suis pas encore prêtre. Je suis séminariste.

Elle rougit et s'éloigna, demandant mille pardons.

Cette petite anecdote me divertit fort. Il aurait fait beau garder mon sérieux et les confesser. Mais ce sont là choses dont on ne peut se jouer ni plaisanter. Je chassai la pensée comme une tentation, plein d'illusions, à dire vrai, d'avoir été pris déjà pour un prêtre. Je me disais : « Aurais-je donc déjà la tête d'un homme sérieux ? » Et, la main contre ma joue : « J'y suis, voilà deux jours que je manque à me raser !... Il me faut tout de suite trouver un coiffeur. » Je me levai du même coup et, sans prendre autrement congé du Seigneur, gagnai la porte. A prendre de l'eau au bénitier, je m'aperçus de mon défaut de courtoisie et, de ma place, riant de moi, je lui dis :

-- Pardonne-moi, je ne sais où j'ai la tête. Tu vois.

Sortant de chez le coiffeur le visage désormais plus poupin , je me dirigeai vers la gare, car l'heure du train approchait. J'avais faim et me dis : « Il me faut acheter quelque chose pour le dîner. Je n'arrive pas à destination avant deux heures du matin. J'entrai dans une de ces boutiques où il semble que l'on vende de tout et demandai, tout à fait au jugé :

•  Cent grammes de saucisson.

La marchande dut voir à ma mine ce qu'il en était et s'enquit :

•  C'est pour un sandwich ?

•  Oui.

•  Avec cinquante, cela vous suffit.

•  Bien, alors mettez-m'en cinquante. J'avais dit cent grammes comme ça.

Elle me coupa le saucisson en rondelles.

•  Vous voulez du pain ?

•  Ah vous en vendez aussi ? Tant mieux. Oui, mettez-m'en.

•  Je vous fais le sandwich ?

•  Oui, merci.

•  Vous voulez des fruits ?

•  Oui, quelques-uns.

•  Deux bananes ?

•  C'est cela.

•  Ou non. Plutôt une banane et une poire. Des gâteaux secs ?

— Oui.

•  Quatre ?

•  Très bien.

Je la laissai faire. Elle se sentait avec moi maternelle et je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il me fallait. Je n'ai jamais pris garde à ce que je mange. Sans doute la commerçante pensa-t-elle que c'était un plaisir de servir un homme si docile, car elle me paya de ma complaisance en mettant tous ses soins à préparer le paquet. Comme l'eût fait ma mère, ou presque.

Avec pour tout bagage ce paquet de mon repas j'avais fait enregistrer malle et valises à Irun je montai dans l'express. Il y avait du monde, mais je finis par découvrir une place.

Mon compartiment était de ceux que l'on trouve d'ordinaire dans l'express d'Irun. Près de la fenêtre se tenait un couple de fiancés ou de jeunes mariés italiens, qui passèrent le voyage à faire des mots croisés en collaboration. En face d'eux, un ménage de Valenciens qui deux heures durant mangea du chorizo, deux heures parla valencien et deux heures encore engloutit du fromage. En collaboration aussi.

Les cinq autres voyageurs et moi, nous liâmes conversation. J'avais en face de moi deux Anglais et une jeune fille espagnole qui, depuis l'enfance, habitait l'Angleterre ; à ma droite, un Espagnol, un cordonnier je crois, qui revenait en Espagne après dix-sept ans passés en France ; à ma gauche, enfin, un garçon d'environ vingt-cinq ans, bien habillé, et dont je sus bientôt qu'il poursuivait des études d'ingénieur. Pour moi, je me trouvais juste en face de l'Espagnole anglaise. Mise de façon quelconque, elle ne portait aucun maquillage. Le teint pâle, elle laissait retomber en arrière ses cheveux en une queue de cheval.

Nous bavardions à bâtons rompus en français (que seul parlait bien mon voisin de droite), unique manière de ne pas tenir à l'écart les deux Anglais qui en baragouinait quelques mots. Pour les cas difficiles, nous avions toujours la ressource de faire appel à la jeune fille ; celle-ci s'adressait d'abord aux Anglais dans leur langue, puis nous traduisait leur réponse en espagnol, un espagnol presque parfait, très doux et fleurant son dictionnaire.

Bientôt, cependant, nous glissâmes du français à l'espagnol, laissant à eux-mêmes les deux Anglais qui se réfugièrent dans leurs pensées. La conversation roula, comme il est d'usage lorsqu'on revient de l'étranger, sur les trains espagnols.

•  On ne peut nier qu'il y ait du progrès. Ce train où nous sommes n'est pas si mauvais.

•  Non, bien sûr. Il y a sans conteste du mieux en beaucoup de domaines. Cela fait toujours plaisir de rentrer et de trouver du nouveau.

Tout en parlant, je cherchai dans ma poche un mouchoir et rencontrai quelque chose de froid: une pièce de monnaie.

Je la pris et dis :

•  Les douros, par exemple.

Et, changeant soudain de sujet, je poursuivis :

•  A vrai dire, ils m'ont valu de faire hier une constatation curieuse. J'arrive de Loyola, où j'ai une soeur religieuse. Je ne m'attendais guère à ce que celle-ci me demandât, fort intriguée, s'il était vrai qu'il existât des douros d'argent. Elles en avaient parlé en récréation, et l'une des novices qui venait d'entrer soutenait en avoir vu, tandis que les autres prétendaient qu'il n'en circulait plus depuis la guerre.

•  Vous avez une soeur religieuse ? me demanda la fille assise en face de moi.

•  Oui, novice. Ici, à Loyola.

•  Deux de mes tantes le sont aussi en Angleterre. A dire vrai...

Elle s'arrêta, regrettant peut-être d'avoir abordé ce sujet, puis reprit :

•  Je ne voudrais pas vous choquer, mais chaque fois que je vais les voir, elles me font peine.

•  Peine ?

•  Oui, elles s'adressent à nous d'un autre monde, si différentes de ce que nous sommes... Presque des enfants quand elles entrèrent au couvent, elles n'ont pas la moindre idée de la vie. Elles ne parlent pas notre langage, ne nous comprennent absolument pas. Le monde va son train et elles, elles sont mortes.

•  Mais elles sont heureuses.

•  Heureuses, parce qu'elles sont dans l'ignorance. Toutes pareilles à des enfants qui tiennent un verre d'eau et s'imaginent posséder toute l'eau du monde, faute d'en avoir vu davantage. Elles me font peine, je vous dis. Elles ne savent rien de la vie. Et elles ne sont pas heureuses, elles s'imaginent seulement qu'elles le sont. Chaque fois que je vais les voir, je reviens toute triste. Leurs vies me semblent perdues, inutiles, d'être pour toujours enfermées là.

•  Tout dépend de ce que vous entendez par « la vie ».

•  La vie ? Mais c'est cela, la vie et d'ouvrir les bras comme si elle ne savait s'expliquer ; la vie, c'est tout ce qui est là devant vos yeux. Pourquoi se fait-on religieuse ? Je n'ai jamais pu le comprendre. J'imagine que c'est par crainte ou naïveté. De toute façon, cela donne des êtres bizarres, à l'écart de tout.

Ce sujet m'était pénible et elle le sentit. Elle se tut et je retins aussi la question sur mes lèvres : « Alors, vous ne comprenez pas non plus pourquoi je me fais prêtre ? » Il y eut un silence embarrassé. Dans le compartiment, tous maintenant nous écoutaient. J'aurais dû répondre, trouver les mots à dire. Mais je me sentais triste. Je parlai de l'autre vie, de la vraie vie. Mais je dus le faire comme celui qui cite un livre, qui parle de mémoire.

La nuit était venue. Je cherchai au travers des vitres, dans le couloir, ce paysage qui, quelques heures auparavant, m'avait rempli de joie ; il n'était plus là.

La joie n'était pas davantage dans mon coeur, et j'éprouvais un sombre découragement, une fureur secrète, un étrange désir de pleurer.

Le train avançait rapidement, laissant derrière lui les tremblantes lumières des villages enfouis dans la nuit ; à mesure que nous approchions de la Castille, les étoiles se faisaient plus nombreuses au ciel. Le menton appuyé à la barre nickelée qui coupait la fenêtre, je me répétais, ressassais avec rage, les paroles de la jeune fille. Oui, j'étais un être bizarre, un drôle d'animal tombé d'un autre monde, je n'avais rien à voir avec tous ces gens qui voyageaient dans le train. Ma soutane était comme une cloche pneumatique qui, peu à peu, me dessécherait le coeur.

Pourquoi cela, pourquoi ? Les autres savaient bien que nous n'étions pas différents d'eux, que notre chair était pareille à la leur, que nous avions des passions identiques, les mêmes manies, que nous aimions la vie ; oui, la vie, cela qui était sous nos yeux et qui était si beau. Nos vies étaient- elles donc inutiles ? Avions-nous renoncé à vivre par lâcheté ? Par lâcheté !

Je sentis mes dents se serrer dans ma bouche, mes mains se crisper sur la barre de nickel.

Le train continuait sa course à travers les champs, qui s'illuminaient quelques instants au passage des wagons. Je voyais l'ombre de mon corps projetée contre le sol, nous poursuivant, et je me disais : « En effet, je dois être un fantôme. Tout le monde le dit, tout le monde. »

Comme nous nous approchions de Valladolid, je recouvrai la sérénité. L'épine certes demeurait enfoncée dans ma chair, mais elle ne pouvait prévaloir contre ces trois mois que j'avais maintenant devant moi. Voilà deux années que je n'avais vu ma famille ! C'était beaucoup pour moi. J'avais toujours été un enfant sensible à l'atmosphère familiale, et de rentrer à la maison apportait une solution à beaucoup de problèmes.

A la gare, la moitié de la famille m'attendait. Inutile de décrire les embrassades, les baisers de l'arrivée ; je ne crois pas qu'ils diffèrent pour un prêtre de ceux de n'importe qui.

•  Et la petite, Crucita ?

•  A la maison.

•  Comment va-t-elle ?

•  Tu verras.

Avec toutes ces embrassades, j'avais failli ne pas voir Faustina, la servante qui m'avait connu tout petit et faisait depuis longtemps partie de la maison.

•  Faustina, comment vas-tu ?

Elle me regardait toute bouleversée.

•  Bien. Et vous, monsieur ?

J'éclatai de rire.

•  Oh ! On me dit vous.

•  C'est que maintenant vous êtes si... différent.

Pourquoi ? Pourquoi fallait-il que Faustina fît en cette heure écho à la jeune fille anglaise ? Tout le monde s'était-il mis d'accord pour s'écarter de moi ?

Ma déconvenue dura peu, peut-être même se borna-t-elle à un froncement de sourcils. Tous bientôt m'assurèrent que j'avais grossi, que Rome me faisait du bien et que j'étais beau comme tout avec une soutane. C'était la première fois qu'on m'en voyait porter.

En arrivant à la maison, je plantai là tout le monde pour courir à la chambre de ma soeur. Ma petite nièce dormait dans son berceau. Je ne pus y résister et la pris dans mes bras pour la couvrir de baisers. Elle se plaignit doucement, se frotta les yeux, puis, un long moment, elle resta à me regarder sans me reconnaître ; elle examina ma soutane, mon chapeau — mon chapeau surtout — pour éclater en sanglots que je ne pus apaiser.

Je me couchai tout triste, me disant que la petite elle-même me trouvait bizarre.

Le lendemain, je m'éveillai fatigué et le dos tout ankylosé ; le matelas était par trop moelleux pour moi qui étais habitué à dormir sur la dure. De mon lit, je pris le temps d'examiner ma chambre. Je repris possession un par un de tous les objets et soupirai d'aise.

De la cuisine me parvint la voix de ma mère qui jouait avec la petite : « Veux-tu ! Que je t'attrape ! » Et je sautai du lit. J'enfilai mes pantoufles, passai ma soutane sur le pyjama et courus à la cuisine.

Mais nul moyen de décider la petite à me faire bonne mine. Je lui donnai des gâteaux, des caramels, promis de lui acheter une balle, de lui payer des tours de chevaux de bois, de... Rien n'y fit. Elle me fixait longuement et ne desserrait pas les lèvres. Si je faisais mine de la prendre dans mes bras, elle disait seulement : « Non ! » et rejetait sa tête en arrière, afin que je ne pusse l'embrasser.

•  Embrasse ton oncle, Is. Ne fais pas la bête.

•  C'est ton oncle, Is. Il est venu dans le grand train, tu sais, le train...

Mais tout fut inutile.

Après avoir assisté à la messe, j'entrepris de visiter la maison. Elle avait bien changé. Je l'avais quittée deux ans auparavant vide d'enfants, et maintenant cette minuscule poupée d'un an et demi avait tout envahi.

Mes parents aussi avaient changé. Je les trouvais plus enfants, plus ingénus.

Je parcourus toutes les pièces, une à une. Je retrouvai le piano de mon enfance, saluai au passage les deux horribles bustes de la salle à manger et caressai le dos de mes livres, alignés comme toujours sur leurs rayons.

Comme je n'avais pas grande occupation, je décidai d'aller faire un tour en ville. Ouvrant la porte de la rue, je sortis sur la petite place pleine de soleil, place ronde et intime, bordée de concierges assises au seuil des maisons. Je n'avais pas fait quatre pas que la place était traversée par l'un des tramways vétustes et brimbalants de notre ville. Il était si plein de monde que l'on s'écrasait sur les marchepieds. Je le vis prendre son tournant en criant de toutes ses jointures, comme s'il allait se désarticuler et disparaître dans la rue Maria de Molina. A la suite du tramway, je m'engageai dans celle-ci, qui venait d'être arrosée et luisait. A l'angle, je faillis me heurter à des jeunes filles qui arrivaient et parlaient avec animation. Elles étaient quatre, avec un air de midinettes, entourant une petite fille vêtue d'un manteau bleu.

J'entendis parfaitement :

•  Oh ! regardez quel jeune curé !

Puis, la petite cria :

•  Curééééééé !

Et les filles, en riant :

•  Veux-tu te taire, idiote !

Fallait-il rire à mon tour ? J'éprouvais bien plutôt une sorte de malaise et crois m'être alors rendu compte pour la première fois que je portais soutane. Celle-ci se mettait entre mes jambes, m'empêchait d'avancer. Oui, force m'était d'en convenir : j'étais désormais étiqueté. Pour le monde, j'étais un « curé », plus ou moins jeune.

Sur la place Zorilla, on construisait une maison ; des ouvriers montaient et descendaient au long des échafaudages. Je restai à regarder la maison, mais contemplai moins l'édifice que ces hommes minuscules qui semblaient jouer dans les airs. Que penseraient-ils de moi maintenant ? Me haïraient- ils ! Oh ! si au moins ils me haïssaient !

Car je dois faire l'aveu de cette manie. Je ne sais si pour lors elle naquit, mais je me souviens de m'être ce jour-là demandé sérieusement pour la première fois : « Que pense-t-on de moi ? » Il ne s'est guère passé de jour depuis lors où, voyageant en train, marchant dans la rue, je ne me sois interrogé en surprenant quelqu'un à me regarder fixement : « Que pense-t-on de moi ? » Ou plutôt : « Que pense- t-on de nous, les prêtres ? » Oh ! si au moins l'on nous haïssait ! Haïr quelque chose revient au fond à l'aimer, à lui accorder de l'importance. (Se trouverait-il quelqu'un pour haïr les fourmis ?) Combien douloureuse est, au contraire, l'indifférence, ce voile de silence entre nous et les autres, cette incompréhension qui s'épaissit, quand nous vivons à nous toucher !

De ce jour-là, la tristesse m'envahit. D'entrer dans le Campo Grande, de m'y asseoir sur un banc, je sentais tout le jardin devenir plus sérieux et ne pouvais passer outre au sentiment d'être un drôle d'animal parmi tous ceux qui peuplaient le parc, les couples parlant à voix basse, les groupes de fillettes riant aux éclats et s'aspergeant d'eau, les enfants surtout.

Moi qui, pourtant, me sentais si près d'eux !... J'enrageais d'entendre quelque bonne stupide dire aux enfants : « Regarde : si tu n'es pas sage, ce monsieur va t'emmener. » Au fond mais pouvais-je alors le savoir ? je n'allais au jardin qu'à seule fin d'y voir jouer les enfants et je n'emportais de livre que pour n'avoir pas l'air, aux yeux des grandes personnes », d'y perdre mon temps.

Non, des enfants je ne puis me plaindre. Comment le pourrais-je quand, chaque jour à ma sortie du Campo Grande, quinze ou vingt d'entre eux venaient en bande me baiser la main et me la remplir de morve ? Je n'étais pas prêtre encore, mais les laissais faire : ils ne savaient distinguer les ordres majeurs des ordres mineurs, et tout ce qui portait soutane était pour eux curé. Un par un, très sérieux, ils défilaient devant moi pour s'échapper ensuite à toute vitesse et reprendre leurs jeux. J'avais presque envie de pleurer. Ainsi mes mains avaient quelque chose de spécial, quelque chose de si grand, qu'à seule fin de les baiser il valait d'interrompre les jeux et d'abandonner les rires un instant ! Mes mains n'étaient rien encore sans doute, mais ces enfants, avec une intuition prodigieuse, baisaient ce qu'elles seraient un jour.

Et je ne pus faire moins que de rire, lorsque la dernière petite fille dit à l'avant-dernière :

Nous gagnons beaucoup d'indulgences, tu sais !


Fous passerent le fleuve

Luis arriva le lendemain. C'était mon condisciple et meilleur ami. Un fort garçon, grand, avec des cheveux blonds presque toujours dépeignés et un type allemand.

Il alla dire sa messe au sanctuaire de la Grande Promesse et, en chemin, je ne cessai de me demander pourquoi je ne pouvais dire la messe comme lui, au lieu de me contenter de la lui servir. Car j'avais terminé moi aussi mes études et tous mes condisciples avaient chanté leur messe depuis trois mois déjà. Seul je n'avais pas été ordonné, parce que j'étais trop jeune.

Et, durant la messe, il me fut impossible de penser à autre chose. Je nous revis pénétrant dans la basilique vaticane les yeux rougis par le manque de sommeil avec une petite valise au bout du bras. Je me revis dans la sacristie, les aidant à s'habiller, leur tendant les ornements, les leur mettant presque, car ils étaient trop émus pour les voir, tandis que je les regardais plein d'envie et au bord des larmes.

Nous avions fait notre entrée dans la basilique qui, ce jour-là, m'avait paru plus énorme que jamais. « En sortant, ils seront tous prêtres et pas moi. » Et je devais me mordre les lèvres. Ils allaient d'un pas ferme vers l'autel, comme s'ils n'avaient pas su. Le cardinal s'habilla. Leurs noms sonnèrent dans le choeur, leurs dix-neuf noms. Ils se répercutèrent au long des murs pour se perdre dans l'immensité de la coupole. Je fus saisi d'angoisse de ne pas entendre le mien, resté en marge de la liste. Je demeurais seul en arrière, sur l'autre rive.

Ils se prosternèrent à terre et le chant des litanies commença. Les noms des saints allaient et venaient comme par vagues. Mes camarades allongés, comme morts, vêtus de blanc comme des nouveau-nés, me criaient la grande leçon : ils mourraient en cet instant pour naître différents. Moi qui les connaissais tous personnellement, qui savais leurs petites manies, leurs tics, tout, je les voyais s'éloigner de moi, entrer en nageant dans la grande mer de Dieu, s'éloigner toujours davantage de la rive.

Je n'y pus résister et, quittant le choeur, je me mis à errer dans les immenses nefs. Du fond de l'église, on entendait monter et descendre la litanie, pareille à la mer sur une plage. Voici que venaient les saints ; à l'appel de leur nom, ils se posaient un moment sur la tête de mes compagnons, puis ils se retiraient pour laisser place à d'autres et à d'autres saints.

Dans la basilique, les gens ne cessaient d'entrer, de sortir. Ils prenaient l'air de l'église, tous pourvus de guides, ils admiraient la Pietà de Michel-Ange, les mosaïques des autels, le baldaquin, la coupole.

On les voyait s'approcher du choeur, demander : « Qu'est-ce que c'est ? » Et quand on leur disait : « Une ordination », ils répondaient : « Ah ! », et se signaient dévotement avant d'aller voir les tombeaux des papes, les joyaux du trésor. Et j'avais envie de les agripper par leur vêtement, de leur crier qu'il se passait là quelque chose de terrible, que tout l'art du monde n'était rien au regard du spectacle de dix-neuf hommes qui allaient se changer en Christ. Mais non, ils tenaient à cette culture à bon marché qui leur permettrait de paraître, au récit qu'ils feraient à leurs amis, à l'importance qu'ils se donneraient une demi-heure durant. Certes, il est plus avantageux d'avoir à parler de la chapelle Sixtine que d'une ordination sacerdotale...

Les litanies finies, je revins à l'autel. Le moment crucial de la cérémonie approchait. Je voulus voir les choses de près et demandai à celui qui tenait le bougeoir de changer de place avec moi. Placé désormais à la droite même du cardinal, je vis s'agenouiller devant l'autel tous mes amis.

Je les vis monter un à un, tendre leurs mains tremblantes, les poser sur les genoux du cardinal. Je vis celui-ci les oindre avec l'huile sainte et je sentis les larmes me monter aux yeux.

Julio, Angel, Carlos, Manolo, Antonio, José- Maria... tous l'un après l'autre. Je me dis que ces mains qui si souvent avaient joué avec les miennes au ping-pong, que ces mains qui écrivaient des vers, jouaient du piano, dessinaient, étaient main­ tenant les mains du Christ.

Et je regardai les miennes, mes pauvres mains tristes, suantes, qui se serraient sur le bougeoir à me faire mal ; je sentis tomber sur elles la cire fondue, mes larmes.

Et ils étaient devant moi, si loin déjà.

Les gens continuaient à entrer dans la basilique, faisaient un moment les curieux, s'en allaient sans comprendre.

Mais eux, ils étaient déjà sur l'autre rive.

Et moi je continuais à pleurer, comme un enfant sur la plage qui regarde le bateau s'en aller.

Mais eux, ils étaient déjà sur l'autre rive.

Et je me sentais plus enfant que jamais, plus petit, plus idiot, plus inutile.

Mais eux, ils étaient déjà sur l'autre rive.

Et je sus que c'était bien là mes amis, mes compagnons, semblables à moi.

Mais qu'ils étaient déjà sur l'autre rive.

Et je regardai autour de moi, pensant qu'il s'agissait d'un rêve, que tout avait été trop rapide pour être vrai, je cherchai une réalité à quoi me raccrocher, quelque chose pour me convaincre qu'il n'y avait là rien de plus qu'une fiction émouvante.

Mais le vrai est qu'ils étaient déjà très loin, sur l'autre rive, me regardant pleurer.

Luis termina sa messe et nous sortîmes dans la ville. La rue brillait sous le soleil, à faire mal aux yeux.

•  Luis, c'est à ne pas croire.

•  Oui, à ne pas croire.

Nous nous tûmes. Un long moment, nous demeurâmes sans dire mot, comme saisis de la grande vérité.

•  Je suis heureux, tu ne peux savoir à quel point je suis heureux, dit-il enfin.

•  Oui, je comprends.

•  Sais-tu qui j'ai vu avant-hier ?... Gonzalo.

•  Gonzalo ?

•  Oui, à Barcelone.

Gonzalo ! Lui non plus n'avait pas traversé le fleuve. Il avait reculé trois mois auparavant.

Ecrivant ces lignes, il me semble que je le vois, les yeux pleins de larmes, un cigare serré rageusement entre les dents, tandis que nous attendions de voir partir le train. Je fus très frappé de son départ, car c'était un bon ami. Lorsque, la veille au soir, mordant ses lèvres, il nous fit part de sa décision et nous demanda pardon de tout le mal qu'il nous avait fait, j'éclatai : « Tais-toi, idiot ! » Nous étions demeurés quelques instants à nous regarder, sachant bien qu'il n'avait nul pardon à nous demander et que nous avions peut-être notre part de responsabilité en ce qui arrivait.

Nous allâmes tous l'aider à faire sa valise. Il régnait dans sa chambre un silence impressionnant. Nous voulions simplement prendre congé, mais ne trouvions aucun moyen d'abréger l'entrevue. Peut-être souhaitait-il rester seul et le gênions- nous, mais il nous semblait nécessaire d'être là. Je me souviens que José-Maria était assis dans un coin sans dire mot, comme un paquet noir.

Gonzalo emplissait sa valise, y entassant du linge au hasard. Du tiroir de sa table, je m'en souviens, il sortit un cilice et, serrant les dents, il nous dit :

— Qui veut de « ça » ? Pour l'usage que j'en ferai !

— Non, garde-le, Gonzalo. Ne sois pas sot, dit Manolo.

Et, lui arrachant le cilice des mains, il le mit dans un coin de la valise. Gonzalo le laissa faire.

— Idiot, grand idiot ! dit ensuite Manolo en lui passant la main sur le crâne.

Paco et moi n'avions pas récité le rosaire ce soir-là. Nous sortîmes le dire sur la terrasse. Il y avait une lune énorme et les nuages passaient à toute allure. Il était difficile de prier, difficile et facile. Je crois que je priai, mais sans user des mots que je prononçais ; récitant machinalement l es Ave Maria, je faisais au-dedans de moi d'autres prières. Pourquoi Gonzalo s'en allait-il ? Pourquoi tant d'autres étaient-ils demeurés en chemin ? J'essayai de me les rappeler et j'eus vite fait de compter plus de quarante noms. Quelques-uns avaient abandonné, dans l'enfance encore, simplement parce qu'il faisait froid au séminaire ou que l'on y mangeait plus mal que chez eux. D'autres étaient partis, adolescents, en leurs années de philosophie, enamourés de quelques yeux bleus ou d'une chevelure blonde. Un moins grand nombre mais leur renoncement nous était plus sensible en leurs années de théologie, affrontés brutalement à leurs passions ou pour d'autres raisons plus profondes. Et Gonzalo, pourquoi s'en allait-il maintenant ? Pourquoi, alors qu'il ne lui manquait plus que quatre mois et qu'il avait déjà tous les papiers nécessaires pour les ordres ? Dieu le sait. Toujours est-il qu'il n'avait pas franchi le fleuve lui non plus.

Bruno l'avait passé. Et jusqu'au bout Il l'avait traversé d'un tel élan qu'il s'en était allé pour toujours d'auprès de nous. Aujourd'hui, Bruno lit ces lignes du ciel.

Je me rappelle ses larmes au jour de son ordination. Sa maladresse à pleurer, son visage presque drôle à travers ses larmes ; il semblait qu'il eût voulu pleurer beaucoup à la fois et qu'il pleurât par les yeux, le nez et la bouche.

Nul peut-être plus que lui n'avait rêvé du sacerdoce. On l'avait vu beaucoup plus humain en ces jours-là, moins carré et mathématique, moins casuiste et minutieux. Bruno tremblait à dire sa messe, comme s'il allait tomber d'un moment à l'autre. Il n'en dit pas plus de trente. On le ramena en Espagne gravement malade d'un cancer de l'estomac et, quinze jours après, nous arriva la nouvelle : « Bruno est mort. »

Bruno célèbre ses messes au ciel. Il nous reste cette joie. Mais la brèche est faite, sa chambre est vide et désert l'autel où il célébrait. La mort s'est glissée. Le premier est parti, quelqu'un sera le second. Dire la messe ne sauve pas de la mort. Mais cette joie demeure : savoir que, de l'autre côté, Bruno continuera d'être prêtre pour l'éternité.