31 décembre 1952.
J'ai décidé ce soir de tenir un journal en ces premiers mois de l'année de mon sacerdoce. Non que j'attache quelque importance aux journaux ; je sais par expérience comme ils sont stupides, encore que je m'amuse parfois à relire les pages que je barbouillai en mes années de philosophie. Mais je me dis que ces trois mois à venir constituent dans ma vie un temps hors série et que, dans quelques années, je serai peut-être heureux de m'y raccrocher comme à une planche de salut.
Je ne puis mépriser le sentiment par seule crainte du sentimentalisme, et je pense que tout ce qui s'amoncelle en mon coeur ces temps-ci constitue un acquis pour les jours vides à venir.
t er janvier.
Grand jour. Nous avons aujourd'hui célébré la fête de notre année. 1953. Il faut bien nous mettre en tête ce nombre.
Voici comment les choses se sont passées. Après déjeuner, inauguration du marqueur. Dans notre foyer, nous avons installé un grand tableau vert, où sont inscrits deux chiffres rouges de près d'un demi-mètre : 77. Ce sont les jours qui nous séparent de la Saint-Joseph. Chaque jour, le nombre décroîtra d'une unité et notre tremblement s'accentuera d'autant.
Après la sieste, nous avions à la chapelle une cérémonie qui a été le meilleur moment de notre journée. Nous avons voulu faire une sorte de répétition de notre ordination, et nous avons suivi le rituel, mais seulement dans ses grandes lignes.
Nous étions vingt-quatre à devoir être ordonnés en cette année 1953 (à la Saint-Joseph ou à d'autres dates) et nous nous sommes tous agenouillés devant l'autel où aura lieu la cérémonie. Le recteur, du haut des degrés, a fait office d'évêque, nous lisant l'oraison Consecrandi filii carissimi, qui est comme un prélude à l'ordination. Puis il nous a exhortés à considérer la réalité profonde du sacerdoce et la terrible dignité qu'il comporte.
Ensuite ce furent les litanies. Mais de bien curieuses litanies.
Après les premières invocations, celles du rituel, chacun de nous, en effet, formula une demande, sa demande à la veille du sacerdoce. Nul n'était dans le secret de la prière des autres, et le résultat ne laisse , pas de nous émouvoir. Chacun lut son texte et il était singulier de remarquer comme s'y reflétait tout son caractère, toute son âme ; chacun lut avec son timbre de voix particulier, mais tous en tremblant légèrement. Il régnait dans la chapelle un silence terrible, nous étions seuls et chacun avait mis son âme à nu.
Par la suite, nous devions recueillir les différents textes. Il en résulte une litanie qui a le mérite de mettre en lumière quel genre de requête peuvent présenter à Dieu vingt-quatre garçons à l'heure d'être ordonnés prêtres. Le principal intérêt de cette litanie tient naturellement à ce qu'elle révèle de chaque individu, et cela ne peut guère être sensible à d'autres que nous.
Voici cependant ce qu'elle dit :
Seigneur, ayez pitié de nous.
Christ, ayez pitié de nous.
Seigneur, ayez pitié de nous.
Christ, écoutez-nous.
Christ, exaucez-nous.
Père céleste qui êtes Dieu, ayez pitié de nous. Fils, Rédempteur du monde, qui êtes Dieu, ayez pitié de nous.
Esprit-Saint, qui êtes Dieu, ayez pitié de nous. Sainte-Trinité, qui êtes un seul Dieu, ayez pitié de nous.
Sainte Marie, priez pour nous.
Tous les saints du ciel, priez pour nous,
Pécheurs, nous vous en prions, écoutez-nous. Daignez bénir ces élus. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Daignez bénir et sanctifier ces élus. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Daignez bénir, sanctifier et consacrer ces élus. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Jusque-là, nous avions suivi le rituel. Ensuite, chacun d'entre nous lut sa prière, les autres donnant en choeur les répons.
Pour que nous accomplissions avec un esprit évangélique tous les efforts demandés par notre sacerdoce. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que notre sacerdoce soit authentiquement missionnaire et témoigne de notre catholicité romaine. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que grandisse en nous l'Esprit de foi. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que le « Notre Père » soit la référence concrète de notre conduite en la vie. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que nous soyons vingt-quatre prêtres humbles. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que le « Ad Deum qui laetificat juventutem meam » de notre dernière messe soit aussi vrai que celui de la première. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que nous ne tirions pas profit de notre ministère. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour qu'une fois prêtres nous nous intéressions aux séminaristes et les aidions. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que nous regardions la réalité en face, nous rappelant toujours que Vous êtes la Réalité première. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que nous mettions bien à profit notre temps pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que notre pensée demeure catholique et universelle. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que toujours et en tout nous éprouvions votre divine Providence. Nous vous en prions, écoutez- nous.
Pour que nous ne désirions pas d'autre joie que celle de vivre en croix avec Vous. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que nous gardions souvenance de nos misères et n'ayons jamais foi qu'en Vous. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que notre vie soit un OUI au Christ. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que nous ne vous disions jamais NON'. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que nous accomplissions à chaque moment votre sainte volonté. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que nous connaissions la joie d'un don total sans nous prendre au tragique. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que jamais nous ne fassions obstacle à votre action dans les âmes. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que jamais nous n'achoppions sur les miracles accomplis par nos mains, pour que jamais nous ne doutions de votre toute-puissance ni de notre toute-puissance. Nous vous en prions, écoutez- nous.
Pour que nous vivions toujours le dogme de la communion des saints. Nous vous en prions, écoutez- nous.
1. Je retranscris ces demandes (le OUI et le NON) telles qu'elles furent formulées, à la suite l'une de l'autre. Hasard ? Providence ? Nul ne connaissait la prière de son voisin. Nous nous étions placés selon notre arrivée, et le OUI et le NON se trouvèrent rapprochés. Hasard ? Providence ?
Pour que nous soyons corps et âme les instruments fidèles de votre volonté et de vos miracles. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que nous n'oubliions jamais que Vous nous rendez prêtres par et pour votre Eglise. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que Vous continuiez à nous prendre en pitié. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Pour que Vous daigniez nous exaucer. Nous vous en prions, écoutez-nous.
Fils de Dieu, nous vous en prions, écoutez-nous. Christ, écoutez-nous.
Christ, exaucez-nous.
Seigneur, ayez pitié de nous.
Christ, ayez pitié de nous.
Seigneur, ayez pitié de nous.
Après les litanies, nous gardâmes le silence quelques minutes, imaginant comment en cet instant nous monterions tous à l'autel, l'un derrière l'autre, et comment l'évêque nous imposerait les mains. Ce serait le moment.
Ensuite, tous debout, nous avons chanté le Veni Creator, demandant à l'Esprit-Saint de faire en nous sa demeure au cours de ces mois d'attente. Puis vint le rite de la consécration des mains et nous lûmes une prière de notre composition qui se révéla émouvante. Elle dit ceci :
0 Seigneur,
Toi qui connais par coeur l'histoire et la géogra phie de nos pauvres mains, écoute aujourd'hui la prière que nous formons pour elles.
Toi qui de toute éternité as connu le jour où elles allaient T'élever ;
Toi qui les as vues à notre naissance, tremblantes et sans défense ;
Toi qui as souri de les voir chargées de jouets, qui as pris plaisir à les voir blotties dans les mains de nos mères ;
Toi qui les as vues se tendre vers Toi lors de nos premières prières et se presser sur notre coeur au jour de notre première communion ;
Toi qui as pleuré de les voir pour la première fois désobéir, pour Te plaire ensuite à leur geste de contrition dans le confessionnal ;
Toi qui les as vues depuis ton Tabernacle s'élancer vers Toi, suer, trembler à l'heure de nos luttes juvéniles ;
Toi qui sais avec quelle émotion nous avons touché la patène et ouvert le Tabernacle au premier jour de notre diaconat ;
Toi qui vois avec quelle dévotion et quel respect nous les regardons maintenant, à quel point nous les considérons comme quelque chose de divin, quelque chose qui n'est pas nôtre ;
Toi qui bientôt vas T'y trouver comme en ta maison même ;
Toi, Seigneur,
Fais qu'en ces quelques jours qui nous séparent de Ta venue ces mains indignes se préparent à ne pas Te faire de mal, de telle manière que Tu y regrettes le moins possible les mains de ta Mère.
Tu sais comme nous sommes faibles. Tu sais comme sont inutiles nos efforts sans le secours dont Tu nous combles en ton infinie compassion.
Ainsi donc, Seigneur, bénis, consacre, sanctifie ces mains que nous élevons aujourd'hui tremblantes vers Toi, pour que tout ce qu'elles béniront soit béni, tout ce qu'elles consacreront consacré et sanctifié au nom de Ton Fils, Notre-Seigneur qui, en union avec le Saint-Esprit, vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
Pendant qu'Eugenio lisait la prière au nom de tous, l'atmosphère était si tendue dans la chapelle qu'on eût pu, je crois, distinguer la respiration de chacun. Nous avons ensuite gardé le silence un moment, tenant tous nos mains serrées, et, pour finir, nous avons chanté le Te Deum avec le sentiment d'être déjà un peu prêtres.
Le tout n'a guère duré qu'une demi-heure, niais bien remplie. Nous sommes tous sortis très contents.
La fête s'est terminée par un grand goûter, où la joie s'est donné libre cours.
Voici un instant il est dix heures du soir j'ai inscrit 76 au marqueur. (Je suis chargé de changer chaque soir les numéros.) Voici un jour de plus de passé. Ou mieux : un jour de moins à attendre.
3 janvier.
Ce matin, comme nous revenions de promenade, serrés dans l'autobus comme des sardines, une petite fille est montée avec six ballons, dont chacun était plus gros qu'elle. Elle criait : « Attention ! Attention ! », et nous attendions tous l'éclatement imminent et le déluge de larmes qui suivrait. Les gens se serraient pour parer à la catastrophe, comme devant un malade, et la petite arrondissait des yeux pleins d'angoisse. Sa grande soeur ne pouvait se retenir de rire, soulignant de petits cris le déferlement des voyageurs à chaque tournant.
Merveille de la solidarité ! Tout l'autobus n'avait d'yeux que pour les ballons. Et lorsque je suis descendu à l'angle du Corso, les six ballons ô miracle ! poursuivaient heureusement leur voyage.
6 janvier.
Midi. Ce matin, j'ai connu une vraie désillusion lorsque, sautant du lit à l'appel de la sonnerie, j'ai couru pour trouver vides mes souliers devant la porte. « Pas même des caramels !... » Rien. Cette année, les Rois ne montraient guère de générosité. Les autres années nous trouvions un calendrier, un sifflet, l'une ou l'autre de ces vies de saints que nous ne lisions jamais ; c'était toujours quelque chose... et dans le fond cela suffisait. L'important, c'était que le coup fût marqué. Toute la matinée, j'ai été de mauvaise humeur.
7 heures du soir. Les Rois ont dû se repentir ; au déjeuner, nous avons trouvé leurs cadeaux dans nos assiettes. Il y avait toute une quantité de ballons et de sifflets. Tout le monde s'est mis à siffler ; j'en ai encore mal aux oreilles. C'était chose étonnante aussi de voir Manzanares abdiquer toute dignité pour se promener avec un ballon au petit doigt. Nous autres, prêtres, nous sommes, je crois, les hommes les plus semblables à des enfants. (Je ne sais trop pourquoi cette pensée me vient maintenant. Puissé-je dire vrai ! Ce n'est pas sûr, hélas !)
10 janvier.
Le dôme de Saint-Pierre a je ne sais quoi de bizarre qui le fait paraître aujourd'hui différent de ce qu'il est les autres jours. A contre-jour, il semble translucide, comme s'il était d'albâtre. Il a aussi perdu tout relief, tout volume, au point qu'on le dirait découpé dans du carton. Peut-être a-t-on donné le vrai dôme à réparer, quitte à le remplacer un temps par du carton-pâte pour faire illusion.
11 janvier.
Aujourd'hui, fête de la Sainte Famille, nous avons rendu un solennel hommage au recteur du collège. Ce fut très émouvant. Il est vraiment étonnant de constater quelle ambiance familiale règne dans cette maison. Je ne sais ce que les gens peuvent penser de ces petites fêtes que nous organisons ici, mais je jurerais bien n'avoir jamais vu joie plus authentique. Dans les yeux de chacun brille une flamme qui ne permet pas de s'y tromper.
16 janvier.
Ce soir, avant la récitation du chapelet, M. le recteur nous a appris qu'un prêtre jésuite avait apostasié à Rome. Un grand article de lui aurait paru cet après-midi dans la presse communiste, où il proclame avoir dans le communisme trouvé la vraie foi.
M. le recteur, à nous en parler, avait comme des larmes dans la voix et l'émotion a gagné toute la chapelle. Nous avons ensuite récité le chapelet avec plus de ferveur que jamais, criant presque. Il fallait voir comme tous nous chargions d'intention le Priez pour nous, pauvres pécheurs et le Ne nous laissez pas succomber à la tentation.
En sortant, nous avons couru acheter Il Quotidiano pour y lire la nouvelle, mais il n'en est guère fait mention. Il s'agirait, dit-on, d'un professeur de la Grégorienne , ce qui ne laisse pas d'être douteux, car nul d'entre nous ne le connaît.
Toutes les conversations ont ensuite naturellement porté sur l'événement. Et, chose curieuse, nous qui avions crié notre prière tout à l'heure, nous parlions au réfectoire à voix presque basse. Comme si nous avions eu un poids sur la langue.
17 janvier.
Nous avons aujourd'hui plus de détails, encore qu'ils ne soient pas très précis. Il s'agit d'un prêtre de quarante et quelques années, jésuite sans doute depuis peu, car il se serait, paraît-il, converti à vingt-trois ans. Jusqu'à cet âge, où il avait fait sa première communion, il aurait vécu dans l'indifférence et sans formation religieuse aucune.
Il demeurait effectivement à la Grégorienne , mais n'était pas professeur titulaire à l'Université, se contentant de faire, dans le cadre de celle-ci, un cours de religion aux séculiers.
Sur les raisons de sa volte-face, les avis diffèrent.
Quoi qu'il en soit, celle-ci est douleur pour le Christ et pour l'Eglise. De toute la journée, je n'ai pu en détourner mon esprit et j'ai pris pour thème de méditation les prêtres « perdus ». Je suis étonné de voir combien de gens, qui se disent chrétiens, se plaisent à traiter de pareils sujets et considèrent de tels scandales avec légèreté, quand ils sont chose douloureuse. On ne peut prétendre aimer le Christ et son Eglise si l'on ne prend part à cette douleur, l'une des plus grandes qui puissent les affecter. Si c'est, en effet, immense souffrance que la profana tion d'une hostie, la plupart du temps le profanateur ne sait pas ce qu'il fait ; mais qu'une hostie (et le prêtre est une hostie) se profane elle-même, c'est là un acte qui dépasse l'entendement humain. Encore que, bien sûr, la chair et l'orgueil y inclinent souvent l'homme pécheur.
A l'origine de telles chutes, je vois toujours un fond d'orgueil. Je me rappelle le cas si douloureux, que nous avons étudié voici un mois, de Lamennais. Pour la première fois ou presque, l'un de nos cours fut traversé d'une véritable émotion. Nous retenions tous notre souffle d'entendre le Père Grisar évoquer les tentatives faites auprès de Lamennais mourant par son frère. Et la tension de la classe nous fut physiquement sensible lorsque le professeur nous lut ces mots prononcés par Jean-Marie de Lamennais une fois la mort du renégat intervenue : « Féli, Féli, où es-tu ? »
Je pense à l'état de déchirement où doit se trouver une âme sacerdotale en marge de l'Eglise et je me rappelle ce personnage du curé « marié » de Graham Greene qui sait que, malgré tout, il est prêtre.
18 janvier.
J'ai de nouveau ce matin médité sur mon thème d'hier, saisi d'effroi à la pensée que la même chose pouvait m'arriver. Je suis un homme, et pas précisément un saint. Demeurer sans tache au milieu de la boue ne doit pas être très facile.
Soixante jours. J'ai levé les yeux vers la Vierge de la Clémence je la voyais à demi estompée à travers mes larmes et je lui ai demandé son aide en ces journées d'attente, ces quelques journées.
Je me suis rappelé ensuite cette prière d'un personnage de Léon Bloy, qui dit à peu près : « Attache- moi, Seigneur, et je n'aurai rien à craindre. » Ah ! comme il semblerait préférable de se démettre une bonne fois de sa liberté aux mains de Dieu ! Ce joug de la liberté, il nous faut pourtant le subir, quoi qu'il nous en coûte. Allant communier, j'ai répété quinze ou vingt fois : « Ne permettez pas, Seigneur, que je me sépare jamais de Vous. »
10 heures du soir. — Revenant sur mes préoccupations du matin, j'ai songé à la devise qu'il convient de faire broder sur la ceinture dont j'aurai les mains liées au cours de mon ordination. J'ai écrit aujourd'hui à ma soeur, lui envoyant divers modèles, ainsi que la devise. La ceinture devra mesurer un mètre cinquante et porter tout au long cette phrase : « Attache-moi, Seigneur, et je serai tien pour toujours. » Le tout en latin, avec cinq grands médaillons représentant le coeur de Jésus, la Vierge , un crucifix, un diacre portant l'eucharistie et, en premier lieu, des anges sonnant de latrompette, en appel à la joie. On verra ce qu'elle en tirera.
20 janvier.
Récitant le bréviaire, je me suis soudain réjoui de cette scène où le Christ demande à ses disciples : « Qui dit-on que je suis ? » Ma lecture finie, je suis rentré dans ma chambre et j'ai écrit sur un bout de papier : « Le Christ curieux de ce qu'on pensait de Lui. »
Voilà qui est bien consolant. Souvent, je me suis demandé si d'être aussi préoccupé de ce que les laïcs pensaient de nous, les prêtres, ne révélait pas chez moi de l'orgueil. Et maintenant je me réjouis de constater chez le Christ cette même curiosité, alors même que je sais qu'il ne pouvait traduire en sa question pareille préoccupation. D'autant plus qu'avant de la poser, Il en connaissait la réponse. Mais qu'importe ! s'il me plaît d'imaginer le Christ curieux.
21 janvier.
Nous sommes allés cet après-midi réciter vêpres à Saint-Pierre. Etrange sensation que de s'agenouiller au milieu de la basilique et de sentir sous ses genoux la chaleur irradiée par les os de l'Apôtre.
Nous en étions à la moitié de notre office, lorsqu'entra dans l'église un pèlerinage allemand. Tous y chantaient (comme je voudrais bien que sachent chanter les Espagnols), et chacun bientôt de venir à nous et de regarder sans dire mot. J'avais l'impression de les connaître. Je ne sais pourquoi dans la basilique tout le monde m'était familier, comme si tous nous étions du même pays.
22 janvier.
Je reçois de Santos et de Cristobal une lettre qui m'amuse bien. J'avais écrit dans Incunable un article pour critiquer ce que Gironella raconte des séminaires dans « Les cyprès croient en Dieu », et maintenant mes deux séminaristes de soutenir que ma défense des séminaires est malvenue et que malheureusement Gironella a raison.
Santos m'écrit :
Je viens de lire dans Incunable ton article à propos de ce que Gironella dit des séminaires et je me demande qui de vous deux a raison. C'est Gironella, me semble-t-il. Il parle de l'année dix neuf cent trente. A s'en tenir aux judas qui subsistent encore sur quelques vieilles portes, aux chroniques de « Correo Josefino » et aux « bons conseils » que l'on nous donne, son histoire est loin d'être pure invention. Quant à faire scandale, éternel problème, c'est autre chose. Mais Gironella sauve la mise, n'est-il pas vrai ? A ce propos, une anecdote. L'an passé, lors de la campagne « pour le séminaire », je fus chargé d'un petit article pour la presse locale. En dépit de ce que je pouvais penser, je le rédigeai dans les normes habituelles, mettant l'accent sur le côté joyeux de notre vie, lieu commun s'il en est, lui aussi. (Entre parenthèses, tu me connais et sais par trop que je ne pourrais servir de réclame à une pâte dentifrice.) Toujours est-il que l'article s'intitulait : « Garçons en soutane. » Je me rappelle même qu'on y trouvait les expressions « bas noirs » et « crâne tondu », pour les rejeter naturellement. Il va de soi que je ne donnai pas mon opinion. Je n'aurais pu le faire valablement sans imprudence ou sans scandale. Aussi ai-je presque défendu la thèse de l' « Indien heureux ». Or, je te le demande : A quoi bon pareille comédie ? Ne serait-il pas préférable de nous faire connaître tels que nous sommes, avec précaution naturellement, mais de telle manière que tous nous aident par leurs observations ou leurs critiques ? Comme tu vois, ce n'est pas un petit problème que je soulève ici. Il est certain que les gens se lassent de notre roman rose, de tout cela qui fait toc. De là à ce qu'il y ait des déceptions...
Oui, José-Luis, j'ai porté des bas noirs, j'ai eu le crâne tondu, j'ai mangé mal et froid, j'ai joué avec des balles faites de chiffons, etc. Il n'y a pas si longtemps, les lecteurs devaient au réfectoire prendre un ton particulier. Rends-toi compte, j'avais, voici deux ans, entrepris un journal qu'il m'a fallu laisser au bout de deux mois ! Cela devenait impossible. A moins de se résigner à ne consigner que des rêves, des élans du coeur. Essaie plutôt de raconter ta vie au séminaire telle que tu l'as vécue et non telle que tu aurais aimé la vivre, tu verras...
Santos continue encore longtemps comme cela, car il est fort prolixe. Cristobal, lui, est plus économe de paroles, mais il dit la même chose. Tous deux sont d'accord avec Gironella, ils pensent même que celui-ci n'en a pas dit assez.
Sois bien assuré me dit Cristobal que si j'écrivais un roman, il serait si précis qu'il irait bien au-delà de ce que dit Gironella.
Je lus cette lettre avec plus de tristesse que de joie, mais à la relecture elle ne laisse pas de m'amuser. Je me demande si je ne suis pas d'une espèce étrange ou si je n'ai pas été quelque pauvre garçon aveugle, car assurément mon roman du séminaire ne serait pas si triste. Et je le dis en toute sincérité.
Maintenant qu'il me manque seulement deux mois pour être prêtre, je jette un regard en arrière vers mes treize années d'études, et c'est une sensation de joie qui l'emporte en moi. Peut-être la beauté de ce moment que je vis vient-elle tout transfigurer, peut-être ce bonheur permet-il de faire bon marché de toutes les souffrances endurées, peut- être tout simplement ces souffrances n'ont-elles pas existé.
Non qu'il manque de critiques à faire sur la vie qu'on mène au séminaire. J'en vois beaucoup, et l'article que j'envoyai à Incunable en mentionnait un bon nombre (qu'une main de censeur édulcora passablement). Mais je ne crois pas qu'elles puissent dépasser en quantité celles que l'on peut faire partout.
Je n'ai jamais eu le crâne tondu (bien qu'on nous laissât si peu de cheveux qu'on les voyait à peine, ce qui ne nous empêchait pas de tirer orgueil de notre petite mèche !). Je n'ai pas davantage porté des bas noirs. Quant aux balles faites de chiffons, il est vrai, nous nous en servons ; mais nous jouons au football sur la terrasse, et de vraies balles, au moindre shoot, s'en iraient dans la rue sans que nous puissions les remplacer, faute d'argent. J'ai eu froid, mais c'est sans doute au monde le lot de bien des gens. Il nous arrivait aussi d'avoir faim, et non, hélas ! par manque de nourriture, mais faute de pouvoir avaler celle qu'on nous servait.
Certes, mes premières années de séminaire n'avaient rien de celles que l'on coule en un collège pour gens huppés, mais je vous assure que je ne m'en portai pas plus mal et, aujourd'hui, il me semblerait ridicule de juger le séminaire sur des détails qui existent assurément, mais sont de peu de portée.
Les séminaires espagnols ne sont pas en général inférieurs, je crois, aux collèges secondaires de type courant. Il y aura toujours des supérieurs pour vous regarder de travers, se montrer incompréhensifs au point de vous faire quelquefois pleurer, et il ne manque pas non plus de bâtiments vieillis ou délabrés.
Oui, mon ami, oui. Si incroyable que cela te puisse paraître, j'ai été heureux au séminaire. Peut- être étais-je inconscient, mais j'ai été heureux, et je n'ai maintenant nulle raison de monter une tragédie. J'ai quelquefois pleuré, mais c'est la vie et il faut bien toujours s'en prendre à quelqu'un. Les autres garçons nous parlent de collèges funèbres, où ils ont en réalité passé des années formidables, et nous, nous ne trouvons pas assez de mots pour décrier nos séminaires. Cela aussi c'est la vie.
Je ne défends pas pour autant la thèse de l' « Indien heureux », je ne crois pas non plus que de former des prêtres à la sainteté justifie que des couloirs soient sombres ou des tables de classe incommodes, mais je suis bien convaincu que, quelles que soient nos conditions de vie, nous trouverons toujours à nous prendre pour des martyrs. C'est un beau rôle d'ailleurs. Et qui ne coûte pas cher.
Et maintenant, vous allez me permettre d'y aller de mon sermon. Eh ! quoi... Toujours parler des pauvres et des déshérités, pour ensuite faire la fine bouche sur des lentilles ! Lorsque je suis entré au séminaire, j'étais de ces enfants capricieux qui pleurnichent tous les jours aux repas. Aujourd'hui, je ne verrais nul inconvénient à partager les haricots les plus mal assaisonnés de quelque pauvre diable. Et de cela peut dépendre un jour le salut d'une âme.
Ah ! si vous saviez comme il me faut faire effort pour parler de ces bêtises, quand il me manque seulement deux mois pour être prêtre. Cette joie que j'éprouve maintenant justifierait à elle seule quinze années de prison. Mais combien plus encore si ce n'est pas d'une prison qu'il s'agit ! Si je faisais entrer en ligne de compte toutes les joies éprouvées au séminaire, les amis magnifiques que j'y ai connus, les supérieurs compréhensifs qui me furent donnés, à quel bilan positif ne devrais-je pas m'arrêter !
Laissez-moi également vous parler de la solide formation que nous avons reçue. Oui, vous craignez comme moi les lieux communs, et l'on parle beaucoup de cette sacro-sainte formation. Cependant, à l'heure de la vérité, je vous assure que je la crois plus profonde que cette formation qui est d'ordinaire le lot des laïcs, plus profonde et nécessitant moins d'efforts de notre part que de la leur. Peut- être, au fond, toute formation véritable est-elle le fait de chacun, mais l'élaboration personnelle est au séminaire facilitée, du moins l'a-t-elle été pour moi, par l'ambiance. Le malheur est qu'à peine sortis du séminaire, nous laissions là nos livres pour nous frotter les mains et nous dire : me voilà un homme. Même ainsi pourtant il n'est pas rare de trouver, ici ou là, quelque prêtre formidable qui laisse à penser. A presque tous cependant fait défaut ce vernis, ce savoir-dire que souvent confère la pratique des revues ou la lecture de quatre romans. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous brillons moins que d'autres. Sans parler de notre complexe d'infériorité qui nous fait douter que nos idées vaillent la peine d'être communiquées. Combien de sermons n'ai-je pas entendus, singulièrement plus profonds que nombre de livres qui paraissent un peu partout (encore que, c'est vrai, si mal dits !...).
Je veux aussi vous parler de la joie. Je ne connais guère ce qui se passe ailleurs, mais je crois sincèrement que mes compagnons sont les jeunes gens les plus joyeux que j'aie rencontrés. Leur joie était certes une joie sui generis, de celles qui n'élèvent pas de tapage mais laissent toujours bon goût. La tristesse des curés vient plus tard, de leur solitude, cette solitude où beaucoup tournent au vinaigre. Oui, mon cher Santos, je crois que c'est à ce niveau qu'il faut livrer le grand combat. N'est pas joyeux celui qui peut, mais celui qui veut. C'est la paix de l'esprit et non la splendeur des nourritures qui donne la joie. Et cette paix de l'esprit cette connaissance de Dieu à nos côtés il nous faut travailler à la fortifier de tout notre coeur, maintenant que la vie est facile entre les quatre murs de notre séminaire. Ensuite vient la vie, et c'est une triste épreuve que d'y rencontrer tous ces curés amers qui semblent dégoûtés de leur sacerdoce. Car à l'être vraiment, cela n'est pas, ne peut être vrai.
25 janvier.
Je récitais mon bréviaire dans la galerie du Pilier à l'heure où mes camarades revenaient du cours. Venant de dire Sexte, je fermai mon livre quelques minutes avant de commencer None. Je faisais les cent pas, mains derrière le dos, lorsque j'aperçus au centre de la cour l'enfant de Mauricio. Il était allongé dans son couffin il ne peut encore se tenir assis et agitait bras et jambes.
Au même moment entrait un groupe de mes compagnons, et je me mis à observer les réactions de chacun. Moralès, dès qu'il eut vu l'enfant, courut à lui et fut bien trois ou quatre minutes à lui faire des grâces et se laisser griffer. Pepe et Julio Manuel s'en approchèrent un instant, firent claquer leurs doigts, mais ne s'arrêtèrent pas. Esteban passa sans le regarder, mais je remarquai qu'il semblait se faire violence (il est trop bon et j'ai mis cela au compte de ses scrupules). Vint ensuite José-Marie ; il prit le bébé dans ses bras, lui mit son chapeau, voulut le faire marcher (il n'a que six mois et ne sait même pas lancer la jambe). Sebastian et Roblès passèrent outre sans lui accorder d'attention. Quant à Mendez, qui courait comme toujours , je crois qu'il ne le vit même pas.
Ce spectacle m'amusa. Quelqu'un passait-il la porte, je me disais : « Celui-ci va s'arrêter, celui-ci passera outre, celui-là lui fera simplement un clin d'oeil. » C'était une sorte de jeu, et, presque toujours, je gagnais.
J'ai observé combien nous sommes souvent, nous, jeunes prêtres, tentés de jouer en public avec des enfants petits. Moi tout au moins. Avec mes neveux, chez moi, je joue et me montre plus enfant qu'eux ; mais, dans la rue, ce m'est une torture de devoir demeurer sérieux, de ne pas prendre un enfant dans mes bras, de ne pas lui faire des grâces. J'ai beau me dire que c'est idiot, que l'on ne me comprendrait que trop, quelque chose de bizarre, d'inexplicable me retient.
Lorsque retentit la sonnerie, je n'avais pas commencé None.
28 janvier.
On ne dirait jamais que nous sommes en hiver. Il fait soleil et Rome prend cette « couleur enle sèche » dont parle Valvcrdc. Peu-être cet après- midi a-t-il été transplanté d'un jour de printemps. Dans la rue passe un détachement de soldats au rythme d'une marche militaire qui a perdu sous le soleil tout ce qu'elle pouvait avoir de belliqueux. J'ai répété le vers de Guillén : « Le monde est bien fait », et celui de Rosalès : « Tout choses éclatent de joie. »
Ensuite, pour me confirmer dans cette idée, je suis monté sur la terrasse. Hélas ! j'en dus descendre tout aussitôt, faute de pouvoir supporter le bruit des Vespas. Le monde est bien fait, mais non les moteurs.
30 janvier.
Lettre à Dieu pour lui demander un miracle : Seigneur,
La raison de cette lettre n'est pas ordinaire ; ce n'est pas tous les jours que l'on écrit pour demander un miracle.
En vérité, il s'agit d'un tout petit miracle et Tu me pardonneras, j'espère, mon audace. Je voudrais seulement Te demander de faire en sorte qu'à la Saint-Joseph au matin la ville soit couverte de neige.
Tu ris ? C'est que je suis sérieux. Je n'ai en tête ni symboles ni mystique. Sans doute serait-il beau que toute la pureté de la terre m'entoure en ce jour- là, mais ma requête n'a d'autre origine qu'un naïf romantisme. Ce serait si magnifique, ouvrant ma fenêtre. de pouvoir avec la neige évoquer toute ma vie passée
Voilà cinq ans déjà que je n'ai vu la neige, et c'est trop pour moi. Je ne sais s'il y avait de la neige à Nazareth dans Ton enfance, mais rappelle-Toi comme on tient à ces choses qui ont joué un rôle important en nos premières années. Et, pour moi, le souvenir peut-être le plus évocateur de ce temps est sans doute celui d'Astorga sous la neige fraîchement tombée.
Ah ! prendre dans le matin le chemin du sémi naire aux premières sonneries des cloches et découvrir la rue immaculée, nouvellement créée, toute neuve et à nous. Nous, ma mère et moi.
— Petit, marche sur mes pas.
Et nous allions une, deux ; une, deux ; une, deux dans les pas l'un de l'autre. Les premiers voisins mettant le nez dehors seraient bien incapables de deviner l'identité de ce singulier passant et s'interrogeraient sur la forme de ces étranges chaussures à fin talon et embout de galoches.
Je ris de ce que Tu vas penser de m'entendre conter ces choses que Tu sais par coeur. Ce sont là pourtant confidences qu'il faut faire nécessairement, sous peine d'éclater. Et puis, qui sait, peut-être vont-elles T'attendrir et finiras-Tu par m'accorder le miracle. Il n'est pas gros d'ailleurs, et Tu feras ce jour-là tant de miracles qu'il ne Te coûte guère d'en faire un de plus.
Bon, adieu. Baisers de
José - Luis .
P.S. — Je crois maintenant me rappeler que ma supplique n'est pas très originale. Et sainte Thérèse fit, il me semble, cette même demande le jour de sa profession. Ou le jour de sa première communion, je ne sais plus. Et Dieu accéda à son désir. Bien sûr, sainte Thérèse était sainte Thérèse, tandis que moi... Vrai, je crois qu'il n'y a pas de danger que Dieu fasse pour moi ce miracle. Les autorités ecclésiastiques peuvent dormir tranquilles.
1er février.
J'ai reçu ma dispense d'âge ! A vrai dire, je n'avais pas peur, bien persuadé qu'elle arriverait à temps sans aucune raison, et je me rends compte maintenant qu'elle pouvait parfaitement ne pas venir ; mais de toute façon, je suis maintenant plus tranquille.
Je me réjouis surtout pour mon oncle Paco. C'est extraordinaire comme la Providence fait bien les choses : ma première messe correspondra à ses noces d'or sacerdotales. Je me souviens de notre émotion à tous les deux, lorsque nous nous aperçûmes de cette coïncidence qui va maintenant s'accomplir. Dans sa dernière lettre, il me disait que je prenais sa relève, mais je vais lui répondre qu'il s'agit plutôt de l'alternative : torero en pleine possession de ses facultés, il initie le nouveau-venu, mais sans pour autant quitter l'arène.
Je suis ému de penser que, lors de ma première messe, il se tiendra à ma droite. Et quand je dirai : « Je m'approcherai de l'autel de Dieu », il répondra : « Du Dieu qui est la joie de ma jeunesse. »
3 février.
Angel et moi parlions l'autre jour du pessimisme et de l'optimisme du prêtre. Que de rhétorique je pouvais mettre en pareil sujet au cours de mes années de philosophie, alors que j'écrivais des vers où e miel » rimait avec « fiel », « coeur » avec « douleur », « épines » avec « divines » ! Pourtant, ce ne sont pas sujets dont on puisse plaisanter.
Où va le monde aujourd'hui ? Quelle route suit- il ? Qu'adviendra-t-il de nous ? Grâce à Dieu, nous ne pouvons connaître l'avenir. Ce serait terrible.
J'ai dit à Angel qu'en toute sincérité je ne voyais d'autre issue pour nous que dans le martyre, que notre ordination m'apparaissait comme un bon pour être fusillé dans quatre ans. Le monde va de telle façon que cela ne peut continuer longtemps. Nous marchons certainement vers des temps nouveaux, un monde neuf va surgir d'un moment à l'autre et nous ne pouvons savoir encore s'il sera marqué du signe de Dieu ou de Satan. Une seule chose est sûre : la victoire finale nous appartient.
Si les gens voulaient bien se mettre dans la tête que nous vivons des instants décisifs, tout serait plus facile et même le nouveau monde pourrait naître sans déchirements. Mais je crains que nous n'aboutissions à une grande catastrophe, à quelque nouvelle invasion barbare réduisant en cendres le monde occidental aussi vide qu'il est orgueilleux. Peut-être est-ce la volonté de Dieu et peut-être, une fois encore, comme il y a seize siècles, les vaincus s'imposeront-ils aux vainqueurs, Malenkov ou un autre devenant quelque nouveau Clovis. Oui, il se peut que naisse ainsi pour le monde un nouveau Moyen Age, un siècle chrétien sous le règne de la justice.
Mais, pour en arriver là, il faudra beaucoup de martyrs. Et, bien sûr, nous autres prêtres, nous ne serons pas les derniers à mourir. Peut-être aussi ce martyre-là est-il une trop belle issue. A côté de l'autre martyre, celui de chaque jour !
5 février.
Te me suis mis, je ne sais pourquoi, à écrire des phrases sur le thème de la première messe. Les voici :
Elever une hostie à contre-jour doit nécessairement révéler Dieu par transparence.
Les prêtres, après leur première messe, devraient rester aveugles.
Je ne comprends pas pourquoi les musiciens n'ont jamais fait jouer de la clochette en solo dans un orchestre.
Les cierges de la dernière messe qui se dira dans le monde brûleront pour l'éternité comme le buisson de Moïse.
Avant de faire les doigts d'Adam, Dieu longuement considéra que les mains devaient être belles à tenir l'hostie.
On dirait de l'eau qu'elle est toujours pressée, incapable de demeurer stagnante sans protester intérieurement. S'il ne tenait qu'à elle, elle irait sans cesse son chemin. Pourtant, si tant de gouttes vont courant, une seule arrive au calice.
Si le manteau de Dieu portait clochettes comme celui des prêtres d'Israël, nous l'entendrions trembler pendant la consécration.
Le missel se consume d'envie pour le prêtre. Connaissant toutes les paroles, il n'en peut dire aucune.
Les prêtres qui meurent en disant leur messe ne seront pas aussitôt jugés, car la messe ne peut être interrompue. Ils achèveront de la dire au ciel (l'enfer, en effet, n'est pas le lieu approprié) ; ensuite, il leur faudra nécessairement y demeurer, car du ciel on ne peut sortir.
Les larmes se désolaient, au temps de l'Ancien Testament, de se sentir vaines. La nuit du Jeudi- Saint, elles prirent conscience de leur utilité.
La nuit lutte avec l'aube désespérément, car toujours elle voudrait rester pour entendre la messe. Mais l'aube, exigeante, veut toutes les messes pour elle. C'est seulement en la fête de Noël que la nuit est à son aise, heureuse d'en entendre trois successivement.
Aux portes et fenêtres des églises un ange devrait être posté, qui défendrait à tout bruit d'entrer avant la fin des messes.
S'il n'avait pouvoir de se multiplier, le corps du Christ n'aurait jamais de repos. Toujours sonnerait le téléphone du ciel, l'appelant chaque minute à chaque autel.
La pierre d'autel connut aussi l'annonciation: « Et tu seras bénie entre toutes les pierres. »
Lorsque Adam inventa le premier système de numérotation, il ne pouvait imaginer que les nombres auraient mission si sacrée que de chiffrer toutes les messes qui se disent.
7 février.
Place du Triton, un formidable ouragan nous surprit, tel que je n'en ai guère vu de semblables à Rome. Tous coururent s'abriter sous les porches et le gardien de la circulation lui-même quitta son poste. Ce furent quelques minutes étonnantes. Les gouttes de pluie rebondissaient sur le sol en aigrettes de cristal et la place se changeait en étang. Les voitures creusaient sur leur passage deux ornières, profondes comme des fossés, que les gouttes effaçaient aussitôt.
Je me souvins de cette tristesse que ne manquait pas de m'inspirer la pluie deux ans plus tôt, alors que j'atteignais au point culminant de mon romantisme. Aujourd'hui il en allait bien différemment, et j'avais envie de rire sans pouvoir m'expliquer pourquoi.
10 février.
Chaque jour, j'éprouve davantage d'admiration pour les curés de campagne. Le roman a sans doute déformé notre manière de voir en nous portant vers les curés héroïques Je ne crois pas que le curé décrit par Bernanos dans le Journal d'un curé de campagne soit un véritable curé de campagne. Bernanos a vu juste en faisant de la tiédeur le plus grand tourment des curés de campagne, mais il s'agit moins de « cette tiédeur » qu'il distingue que d'une autre, beaucoup plus commune. Le curé d'Ambricourt est, en somme, un héros, un cas extraordinaire. Une tiédeur excessive n'est plus de la tiédeur, mais de la souffrance. Bien pire est la tiédeur, où l'on vit à son insu. Le pire de l'abrutissement est qu'il échappe à la conscience elle-même.
C'est pourquoi j'admire beaucoup ces petits curés de village qui sont toujours contents et comme nouvellement baptisés. Ils n'ont déjà plus cette fièvre de travail des premières années, qui si souvent mène au désastre ; mais ils possèdent une vision de la vie centrée sur Dieu, et telle que je la souhaiterais pour moi et tous mes compagnons. L'apostolat leur vient sans qu'ils s'y forcent et avec naturel, comme s'ils étaient déjà dans le royaume des cieux.
Je pense que nous, les jeunes prêtres d'aujourd'hui, nous n'atteignons peut-être pas à cette sérénité. On a tort sans doute de nous peindre un sacerdoce héroïque, fait pour le cinéma et le roman, car nous avons vite fait de nous apercevoir que la réalité est tout autre.
Je me console en me disant que tout cela est question d'âge et de vie.
12 février.
Antonio m'apprend qu'il ne sera pas ordonné en même temps que nous. Il n'a pas obtenu sa dispense d'âge. J'en suis triste tout l'après-midi, sachant comme il en avait nourri l'illusion. Ainsi, à son tour, il connaît ce que j'ai vécu l'an passé. Peut-être est-il nécessaire que toujours soit éprouvé l'un de nous.
15 février.
J'ai discuté plus de deux heures avec Mariano des curés de roman. Chose curieuse, les prêtres espagnols abordent toujours ce thème en prenant pour référence le .Journal d'un curé de campagne ou encore Les saints vont en enfer.
Le livre de Bernanos n'exprime qu'un point de vue fort partiel sur le prêtre, et ce point de vue ne correspond guère en Espagne à la réalité, surtout si l'on prête au romancier français des intentions qui n'ont jamais été les siennes, tendant à lui faire dire que les curés sont comme il les a peints ou comme ils devraient l'être.
Notre information serait plus complète si nous voulions bien prendre en considération les divers types de romans traitant du prêtre : romans noirs (Bernanos, Coccioli, Cesbron, Joannon), romans blancs (Marshal, Trese, Merton), romans rouges (Greene), romans roses (Morton, Robinson).
Pourquoi tant de romans sur les prêtres ? La réponse est bien claire : parce que le prêtre intéresse, ou encore parce que le problème religieux préoccupe et que le romancier voit dans le prêtre le personnage le plus apte à le poser dans sa plus grande intensité. Faut-il complètement rejeter pour autant l'opinion d'Alvarez de Miranda lorsqu'il écrit dans Revis ta (si j'ai bonne mémoire) que l'intérêt suscité par le prêtre témoigne de l'irréligiosité de l'époque ? Il est bien certain qu'aux époques les plus religieuses le prêtre apparaissait retranché du monde, admiré certes, mais soustrait à toute observation. Du curé on retenait qu'il était le représentant de Dieu, sans jamais faire de lui un objet d'analyse. Il faut que l'attrait de la religion diminue pour que s'accentue le caractère humain du prêtre.
De ces deux manières de voir, quelle est la plus exacte ? Le prêtre tient à la fois de Dieu et de l'homme. Accentuer l'une de ces appartenances au détriment de l'autre, c'est porter atteinte à sa personnalité véritable. Etudier le Christ comme homme est-il moins religieux que de Le voir et de L'admirer comme Dieu ? Autre question : les religions qui font de Dieu un être lointain, hors de portée, sont-elles en vérité plus religieuses que la chrétienne qui Le met à portée de notre main, qui en fait quelqu'un de notre race ? A vrai dire, je ne le crois pas.
17 février.
Toujours m'attristent les jours de carnaval. Mau vais jours. Et ridicules. La farce qui lève le masque, la farce découverte et à la vue de tous.
Nous avons eu une heure sainte en réparation de tous les péchés qui se commettent aujourd'hui dans Rome et, la moitié du temps, j'ai été distrait. Belle manière de réparer ! Si les jours tintaient comme des cloches, ces jours-ci sonneraient à vide, jours postiches, cloches de papier d'argent.
18 février.
Joie aujourd'hui, en dépit de la gravité du jour, le mercredi des Cendres. J'ai goûté la cérémonie de l'imposition des cendres tout autrement qu'en les années passées. Comme le recteur s'approchait de moi (« Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu redeviendras poussière »), j'ai traduit : « Souviens-toi, José-Luis, que tu es poussière et que tu deviendras Christ. » Et, regagnant ma place, j'avais peine à retenir un rire intempestif. Pendant toute la cérémonie, je me suis répété cette phrase et, chaque fois, j'avais envie de danser sur mon banc. Ensuite. je la corrigeai un peu, et cela donna ceci : « Souviens-toi que tu es poussière et que l'on te changera en Christ. » Oui, car la transformation
sera opérée du dehors et je n'aurai pour ma part qu'à me tenir tranquille. Je pensai : « Comme la farine dans le four ou la chair dans la pomme. Dieu me mûrira et me fera cuire ; je n'aurai qu'à le laisser faire, me taire et ne pas bouger. » J'avais l'impression que volaient au-dessus de ma tête quatre ou cinq baguettes magiques. Et je me dis : « Sésame, ouvre-toi. »
Je suis à jamais heureux.
Hier, nous avons inscrit 30 au marqueur. Celui-ci avait jusqu'ici sa place en notre foyer, mais on a fini par l'installer dans l'escalier ; notre ordination n'est pas seulement une fête pour nous, mais pour le collège tout entier. Chaque fois que je monte ou que je descends, je fais volte-face pour le voir deux fois. Et, lorsque je suis seul, je passe et caresse les numéros. Avec précaution, de peur qu'on ne me voie et qu'on ne rie.
20 février.
Mon rêve est de descendre, à califourchon sur la rampe, l'escalier qui mène au réfectoire. Impossible de m'y trouver seul sans en être démangé d'envie. Je ne l'ai pourtant jamais fait encore.
Je me souviens d'avoir, voilà quelques années, voulu écrire un scénario sur la vie du séminaire, scénario où l'un des personnages, on s'en doute, eût été moi. Voici comme il entrait en scène :
« La camera, placée dans l'angle supérieur de l'escalier, photographie un séminariste qui descend, courant et sifflant. Soudain, le garçon s'arrête. Il regarde en haut et, voyant qu'il ne vient personne, il escalade la rampe et... ssss... jusqu'en bas. »
Bon, on verra si demain je passe à l'action. Le malheur est que la rampe pourrait céder, peu habituée à ce genre d'exercices, encore qu'elle me paraisse solide. A plusieurs reprises, en effet, j'en ai vérifié la résistance. Dire que j'en rêve depuis bientôt cinq ans sans m'être encore décidé à... ssss...
25 février.
Je ne sais trop pourquoi il nous faut chaque matin nous rendre en classe, quand de si grands événements nous attendent. Mais, dans le fond, c'est chose excellente que cette irruption de Dieu en nous se fasse ainsi peu à peu et sans tapage, alors que nous suivons comme à l'ordinaire les cours de l'université.
Je ne puis pourtant éviter de me laisser distraire par l'évocation de ce qui m'attend, tandis que le Père Kempf nous parle de Charlemagne avec un sérieux impressionnant. Ah ! Charlemagne aurait-il donc existé ?
26 février.
Je me relis et m'étonne d'avoir pu écrire, le 15 de ce mois, que le roman, entendu largement, donnait des prêtres une vision valable ; il me semble aujourd'hui que c'est lui faire la part trop belle. J'en viens à me demander si je comprends les prêtres, et force m'est bien de convenir que non : plus je m'approche du sacerdoce et moins je les comprends.
Pendant toute une période, il m'a été impossible de voir l'un des prêtres de la maison sans me sentir aussitôt pressé de quinze ou vingt questions : En quoi diffèrent-ils de moi et du reste des hommes ? Que possèdent leurs mains que les miennes n'aient pas ? Pourquoi certains mots dans leur bouche font- ils des miracles, alors que dits par moi ils sont dépourvus d'effet ?
Et cependant, je sais tout ce qui nous distingue et tiendrais pour sacrilège de rapprocher de leurs messes mes simulacres.
Je me rappelle maintenant cette phrase du curé d'Ars : « On ne comprendra le prêtre qu'au ciel. »
Oui, peut-être. Peut-être au ciel les prêtres porteront-ils une croix rouge sur la poitrine et dans l'âme, une croix qu'ils montreront à tout le monde comme la plus glorieuse des décorations.
27 février.
Je me suis rendu aux catacombes de Saint-Calixte en compagnie de Fidel qui voulait s'inscrire pour le 20 mars à l'autel des papes. Une curieuse impression m'a saisi en prenant l'autobus : dire que la prochaine fois que je ferai ce trajet je serai déjà prêtre ! Nous nous sommes regardés Fidel et moi, et je vis qu'il pensait la même chose.
Le préposé aux inscriptions nous apprit que le 19, à ce même autel, un salésien célébrerait le soixante- quinzième anniversaire de sa première messe. Tous deux nous restâmes stupéfaits. Vite, je sortis un crayon et fis la multiplication : 27 375 messes.
Et dix-huit pour les années bissextiles, dit Fidel.
Et les trois messes des jours de Noël et des Morts.
Et tous les jours où il a pu en dire deux...
Près de 30 000 messes !...
Je vais avoir peur de célébrer ensuite ma première messe...
Nous sommes revenus au pas de promenade à travers les pins. Et de tout le chemin nous ne nous sommes guère parlé.
1er mars.
J'ai reçu de chez moi une lettre qui m'a fait rire : ils perdent tous la tête. Ils me disent tous la même chose et dans les mêmes termes. Je regrette de n'avoir pas conservé les lettres de ma mère de ces derniers mois et de ne pouvoir vérifier à quel point elles sont identiques. Ils m'écrivent beaucoup maintenant, près de deux fois par semaine, et ne font que me répéter qu'ils ne savent comment remercier Dieu.
Lolita me dit que maman passe sa journée à pleurer, qu'elle essaie de coudre mais reste les yeux perdus au loin, immobile pendant quatre ou cinq minutes. Elle et Crucita se taisent et, toutes les trois, elles finissent par fondre en larmes
. 2 mars.
Je me rends compte avec étonnement que je n'ai rien écrit dans ce journal sur la Vierge de la Clé mence, alors que nous ne cessons de penser à elle tous ces jours-ci. Jamais je n'aurais cru pouvoir tant m'attacher à une simple image. Je l'ai devant ma table et souris rien que de la regarder.
Qui sait s'il ne serait pas préférable de n'en rien dire. Je ne vais pas savoir parler d'elle. Il est toujours plus difficile d'exprimer la joie que la douleur. Lorsqu'on est triste, on a vite fait d'aller conter sa peine, ou de l'écrire si l'on est poète. Mais la joie vous pousse à crier, à sauter beaucoup plus qu'à écrire. Et il ne fait pas de doute pour moi que ma plus grande joie est, ces jours-ci, de regarder la Vierge.
3 mars.
J'ai aujourd'hui répété sérieusement la messe. Je ne l'aurais jamais crue si compliquée, si pleine d'infinis détails : inclinations de tête, baisers à l'autel, mains qui s'ouvrent et se ferment... Cependant, chaque rite a sa raison d'être et s'avère beau. Je m'étonne que l'on ne prête pas plus grande attention à ce caractère esthétique de nos messes : elles constituent le meilleur des spectacles.
4 mars.
C'est grand tourment, me dit Gonzalo, que ce murmure qui emplit la chapelle aux heures de messe. La maison compte soixante prêtres, et comme la première classe commence de bonne heure, à huit heures et demie, les messes se disent par séries de vingt. Pour ce faire, nous disposons d'une chapelle, dite la basilique, sorte de corridor muni d'alvéoles à droite et à gauche. Bien que chacun s'efforce de dire sa messe à voix basse ce qui ne laisse pas d'être assez pesant , il en résulte un bourdonnement des plus fâcheux. Encore heureux que l'on ait supprimé tous les tintements de clochettes ! Sinon, quel charivari !
J'aurai quelque peine, je crois, à dire la messe en chuchotant ; à haute voix, les paroles prennent une toute autre résonance.
Quoi qu'il en soit, c'est chose merveilleuse que d'avoir en la maison soixante messes quotidiennes. A seulement presser les murs, il en devrait jaillir un flot de sainteté.
Il est agréable aussi de penser, en se rendant au cours par les rues encore à demi désertes, que l'on a déjà vécu une heure avec Dieu. Peut-être cette heure-là est-elle la plus sainte de la ville. Passé le moment du vice, Dieu vient à Rome sur dix mille autels.
5 mars.
J'ai du fil à retordre avec mes mains. Je suis obsédé par la nécessité, après la consécration, de garder joints le pouce et l'index. A plusieurs reprises, je me suis surpris, aux heures de classe ou au réfectoire, à les presser l'un contre l'autre de toutes mes forces, quitte à me faire mal. Ces jour-ci, je ne suis pas responsable de mes mains.
6 mars.
Il faisait bon ce soir sur la terrasse. La rue semblait moins bruyante et, sur les terrasses voisines, on voyait seulement quelques filles occupées à secouer, en riant, des couvertures. A la tombée du crépuscule, les bruits se sont encore atténués ; les cloches de Saint-Augustin ont tinté d'un son clair que n'est pas venu troubler la mitraillette des voitures et des vespas qui, si souvent, me chasse de la terrasse.
Quand la nuit fut venue tout à fait, j'ai fermé mon bréviaire et me suis récité les prières de la messe, que je sais déjà toutes par coeur. Non qu'il nous eût fallu les apprendre, le missel est là pour cela, mais j'ai préféré les savoir pour éviter d'avoir toujours à recourir au missel et aux tablettes.
Ces prières de la messe possèdent un charme qui les distingue de toutes les autres. De me les répéter les yeux fermés et les mains croisées derrière le dos, je connaissais une satisfaction véritable. Elles sont courtes, précises, presque sèches. Elles disent ce qu'elles ont à dire sans phrases superflues. Si j'avais dû composer « ma messe », sans doute les aurais-je faites beaucoup plus compliquées. Je ne suis pas idiot au point de me dire que j'aurais pu les faire plus jolies ; d'ailleurs, ce terme de « joli » choque à leur propos. Oui, mieux vaut certainement qu'elles soient si simples, si élémentaires ; sans pour autant manquer de saveur, elles demeurent accessibles à tous. Et puis, à les dire, chaque prêtre, bien que prononçant les mêmes paroles, fait une prière distincte, appuyant sur tel ou tel mot et donnant à chaque phrase un tour particulier. A partir des mêmes formules, chacun, de la sorte, adresse à Dieu sa prière personnelle.
Les prières de la messe présentent encore cet avantage de couper court au sentimentalisme, tout en laissant la porte ouverte au sentiment. Pauvres de nous, si la messe était coulée dans la guimauve des ouvrages de dévotion !
7 mars.
Après que j'eus répété la messe, il m'est arrivé aujourd'hui une chose bien étrange. L'hostie dont je m'étais servi pour la répétition m'appelait, semblait-il, pour me dire : « Depuis ma naissance au coeur du grain, j'ai toujours rêvé de devenir le corps du Christ ; je l'ai rêvé au moulin, dans le sac, et je crus mes rêves enfin réalisés lorsqu'on me découpa pour le service de l'autel. Or, maintenant, tu me prends et te moques de moi ; tu agis en tout comme si devait s'opérer le miracle et, venu le moment de la consécration, je m'attends à devenir Christ pour comprendre bientôt que tu n'as pas le ton des prêtres, que tes paroles ne sont pas comme les leurs, et que tout en moi demeure comme devant. Puis tu me partages, tu m'avales et... adieu pour toujours le rêve de ma vie. Pour toi, cette répétition aura été chose heureuse ; pour moi, elle s'avère tragique. »
8 mars.
Ce matin j'ai été sensible, en servant la messe, à mon changement d'attitude. Me voici désormais en éveil, prenant garde à bien fixer dans ma mémoire tous les détails de la célébration. Peut-être le célébrant éprouve-t-il quelque gêne d'être épié de la sorte. N'importe quel détail me semble maintenant intéressant et je découvre en sa manière des défauts jamais encore remarqués. Ainsi, à l'Offertoire, il a continué de regarder le Crucifix, alors qu'il doit seulement lui donner un regard, pour ensuite baisser les yeux sur la patène.
Cela ne l'empêche pas de bien dire sa messe et avec une dévotion véritable. Peut-être pourrait-il mettre un peu plus de chaleur humaine dans le cérémonial, qui reste un peu guindé ; mais c'est là question de caractère, à laquelle on ne peut pas grand-chose.
9 mars.
Maintenant que j'apprends à dire la messe, j'éprouve davantage de peine à voir un prêtre la dire vite. Faute de se déployer dans le temps nécessaire, les cérémonies prennent un air de caricature, presque de moquerie.
J'ai plaisir à voir les attitudes les plus simples prendre allure de rites. Ainsi de ce salut du Dominus vohiscum (qui n'est pas autre chose au fond qu'un « bonjour » ou qu'un « Dieu vous garde ») qui se développe lentement, comme une sorte de salut japonais. Si nous savions bien exprimer tout le suc de ces cérémonies, nul doute que les fidèles et nous ne devenions capables de sentir Dieu plus proche, comme tangible. Je me rappellerai toujours l'expression de tristesse avec laquelle don Pablo nous rapportait ce mot d'une jeune fille anglaise écrivant à ses soeurs à Londres : « Vous me dites de prendre garde à ne pas me faire catholique sous l'influence du milieu espagnol. Il n'y a pas de danger. Si vous voyiez comme les prêtres catholiques disent la messe, vous n'auriez pas peur que je me convertisse. »
La phrase est sans doute exagérée et, de plus, la vérité d'une religion n'est pas infirmée par les défauts de ses ministres , mais il est certain que la messe est parfois dite comme par métier. (Je m'effraie de penser qu'un jour je pourrais la dire ainsi.)
10 mars. Après-midi.
Au déjeuner, Antonio nous a lu un hymne aussi bien venu que celui du jour de Noël. Nous l'avons écouté dans un silence absolu, avec dans l'air je ne sais quoi d'indéfinissable. L'hymne, annonciateur comme le précédent, disait ceci :
ANNONCE DE LA VEILLE
Frères,
nous vous annonçons la plus grande joie de l'année !
Voici que le cône tend vers le point que le firmament s'élance vers la clef de voûte que le calendrier compte seulement des nombres rouges d'un seul chiffre que les chiffres s'amenuisent en trois en deux en un et qu'au-delà des apparences l'union avec cet un va constituer la plus formidable de toutes les vérités. Frères, en dépit du Carême... en dépit du fait que le mode épique est lui-même incapable d'exprimer le sacerdoce... et qu'il s'agit moins ici d'hymnes annonciateurs que d'identification à la croix du Christ...
Malgré tout, réjouissez-vous !
Comme la Vierge se réjouit et exulta comme les saints se réjouirent et exultèrent à gravir la montagne que nul chemin ne sillonne comme toutes les créatures se tordent de joie exultante lorsque la Trinité les élève et que leur tige alors se brise en son milieu d'une cassure de tout l'être qui fournit l'essence même de leur joie.
Ainsi réjouissez-vous et exultez car voici venu le jour de la cassure totale, de l'absence à soi-même, le jour où nous cessons d'être plus pour nous où nous avons cessé de compter infimes que nous sommes pour quiconque pour ne trouver d'importance désormais qu'en la lumière du Dieu éternel.
Réjouissez-vous ! dans l'océan du néant, nous sommes des créatures
Réjouissez-vous ! dans l'océan des créatures, nous sommes des hommes
Réjouissez-vous ; dans le marais trouble de l'humanité, nous sommes des chrétiens
Réjouissez-vous ! dans le lac endormi de la chrétienté, nous sommes des prêtres.
Des prêtres ! Des prêtres ! Des prêtres ! Désiriez-vous quelque chose de plus ?
Quelqu'un peut-il, sachant ce qu'il en est, désirer autre chose?
Prêtres ! Prêtres ! Prêtres !
Christ prolongé en trois cent mille hommes consacrés
Christ miséricordieusement transféré en trois cent mille hommes paradoxaux !
L'humilité du Christ en vous, l'obéissance du Christ en vous, la charité du Christ en vous, la croix du Christ clouée sur votre dos.
Christ ! Christ ! Christ !
Car il n'y a pas autre chose
Car il n'y a qu'un Fils et nous tous, nous ne serons sauvés qu'à la condition d'être des fils ;
Car un seul s'est incarné et tous les autres, pour être sauvés, ont à se frayer un chemin par Lui vers la Divinité.
Car il n'est qu'un seul homme pour être Dieu et dire, avec la totale douceur de ses yeux bleus, à tous ceux qui souffrent de venir à Lui.
Réjouissez-vous et criez votre joie aux hommes !
Allez leur dire qu'ils regardent haut pensent profond aiment follement car nous avons été sauvés par l'Amour même. Allez vers eux, la parole trempée comme l'épée, la plume comme lance au côté, à travers les flots, les grilles de fer ou le treillis d'osier, dans les cabanes comme dans les palais, partout oà surgit le moindre animal doué de raison. Allez et dites-leur que cette affaire d' « animal rationnel » est de l'histoire ancienne que la seule définition admise par le Seigneur est celle de «Fils de Dieu ».
Allez, mais allant, par Dieu, demeurez parlant, par Dieu, écoutez prêchant, par Dieu, châtiez votre corps donnant, par Dieu, enrichissez-vous ouvrant votre coeur, par Dieu, donnez-lui sept tours de clé étant le Christ, par Dieu, soyez-Le.
Le Christ ! Le Christ ! Le Christ !
Par Lui, avec Lui, en Lui.
Rien de plus
Par Lui, avec Lui, en Lui.
Car toute autre chose est absurde folle vaine.
Car tout ce qui n'est pas le Christ lasse tourmente obscurcit attiédit affaiblit.
Le Christ ! Le Christ ! Le Christ !
À Vous dans le Christ et le Christ par vous dans les autres.
Le Christ ! Le Christ ! Le Christ !
Ainsi, lorsque viendra le Seigneur de gloire ce Seigneur qui ne veut pour l'instant vous apparaître qu'en croix lorsqu'Il viendra entre quarante paires d'yeux figés d'attention sous quarante paires de mains en imposition Il trouvera ce qu'Il vient vous donner : le Christ.
10 mars.
A la nuit. Nous sommes entrés en retraite ce soir. Huit jours d'absolu silence et de solitude avec Dieu.
J'en avais besoin. Besoin d'examiner ma vie dans le repos, de mettre mes idées au net dans la lumière du mystère qui approche. Huit jours pour prier, prier et faire abandon de soi devant le tabernacle. Je ne les vivrai pas sans qu'ils laissent trace en mon âme. Aide-moi, Seigneur, à en tirer profit.
(Ici mon journal prend de plus en plus d'extension, devient de moins en moins littéraire, se transforme en dialogue. Mais je crois bien n'avoir pas le courage de le transcrire.) |