DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À

DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

Allez voir cette page

Dieu-t-appel-a-devenir-pretres-mais-ou-aller.html

Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
Un prêtre se confesse
Titre de la page:

Neuf lettres recues
Épilogue

Nom de l'auteur:
Abbé José Luis Martin Descalzo

 

 
Neuf lettres reçues

Aux jours de mon ordination et de ma première messe, j'ai reçu quantité de lettres. C'est à peine si alors je les ai lues. Mais de les relire maintenant, j'éprouve une émotion extraordinaire. Il m'amuse de voir la façon dont chacun considère mon sacerdoce, de combien d'angles divers il peut être vu.

I Mon très cher enfant,

Nous recevons ta lettre et sommes heureux de voir dans quelles heureuses dispositions tu te trouves à la veille de recevoir l'ordination sacerdotale. Nous mettons aujourd'hui cette lettre à la poste avec l'assurance qu'elle te parviendra juste le jour de ton ordination et dans le but de te faire part de nos sentiments devant le plus grand événement familial. Il est émouvant de voir comme la Providence a toujours fait en sorte d'acheminer les lettres à l'exact moment voulu. Rappelle-toi comme tes lettres sont arrivées juste à point pour les mariages de tes frères et pour la prise d'habit de ta soeur Angelinès. Aussi suis-je persuadé que celle-ci te parviendra bien à cette date historique du 19 mars qui maintenant s'approche.

Cher José-Luis, si tu voyais comme nous sommes ces jours-ci, ta mère et moi ! Tu ne peux avoir idée de ce que cela représente pour nous. Tu sais que nous avons toujours rêvé d'avoir un fils prêtre, mais tu ne peux pour autant imaginer dans quelle inquiétude nous avons vécu toutes ces dernières années, craignant que le Seigneur ne nous permette pas si grande joie. Douze ans... passés à nous demander s'il nous serait bien donné de voir ce jour. Maintenant, oui, notre coeur est tranquille. L'événement est proche, bientôt il sera chose vraie. Nous pouvons être satisfaits en tant que parents chrétiens. Avec résignation, nous avons offert au ciel le premier de nos fruits et, de là-haut, n'a cessé d'intercéder pour nous l'ange qui n'était pas né pour la terre. Ensuite, de nos enfants vivants nous avons donné les cinquante pour cent. Un fils et une fille pour le monde, afin que puisse se perpétuer notre esprit familial, et un fils et une fille pour Dieu. Cela n'est-il pas aussi un apostolat ? Notre vie n'a pas été du tout vaine, puisque nous attendons que nos enfants sachent compléter notre oeuvre, notre oeuvre dont nous souhaitons qu'elle se confonde, en définitive, avec la gloire de Dieu.

Et vois quelle coïncidence te rappelles-tu comme Crucita disait que Dieu nous protège à visage découvert ? : à l'heure même de ton ordination, ta mère va recevoir une distinction au titre de mère d'un prêtre. Ainsi, nous pourrons participer de façon tangible aux émotions de cette date. Ta mère a bien mérité cette récompense, elle qui sut modeler ton âme depuis ton enfance pour que tu deviennes prêtre.

Tu nous dis que Radio-Vatican doit retransmettre votre première bénédiction de nouveaux prêtres. Dieu veuille que nous puissions entendre la tienne, mais, dans le cas contraire, nous savons qu'elle arrivera jusqu'à nous comme arriveront à tes mains consacrées les baisers émus de tes parents.

VALERIANO.

Mon très cher petit,

Je n'ai jamais senti avec autant d'émotion que maintenant la grâce extraordinaire que nous accorde le Seigneur. Oui, mon enfant, j'ai reçu aujourd'hui un avis de mon centre d'Action catholique, selon lequel je dois recevoir le 19 l'insigne de mère de prêtre. C'est le hasard, la Providence. Le jour même où tu seras ordonné prêtre du Christ, ta mère arborera sur sa poitrine l'insigne le plus grand, le plus émouvant, le plus souhaité. Oui, mon enfant, grâce à Dieu tu arrives au but et, à cette heure, laisse-moi te rappeler quelques détails de ton enfance. Par pur hasard, tu fus baptisé avec de l'eau rapportée de Palestine par tes parrains et marraines arrivant de voyage ; aussi, depuis ce 30 août 1930, nous sembla-t-il à tous que tu serais l'élu. Ne va pas t'imaginer pourtant avoir eu tout d'un ange ; tu étais, bien au contraire, espiègle et révolté !

Les années passèrent. A neuf ans, on te préparait chez les Frères à entrer au collège, lorsque tu vins me dire à la maison que ton désir était d'entrer au séminaire. Je restai sans voix et, bien émue, courus dire la chose à ton père. Celui-ci était d'avis de te mettre d'abord au collège pour quelques années, quitte à voir ensuite si tu demeurais dans les mêmes dispositions. Mais tu ne voulais pas céder : « Je veux, dès à présent, entrer au séminaire. » Je te décrivis la vie sacerdotale, toute de sacrifice et d'austérité ; je te parlai du séminaire qui, au lendemain de la guerre, était en bien mauvais état, évoquai le froid, les repas... Mais toi, fort sérieux, tu me répondais (il me semble que je t'entends encore) : « Pour moi, maman, c'est le séminaire que je veux. » Et, en octobre, tu y fis ton entrée, alors que tu venais d'avoir dix ans. Cette année-là, tu étais encore externe. Je me rappelle que l'hiver fut très froid et que, chaque matin, l'heure venue de t'éveiller, je me lamentais : « Mon Dieu, comme il a neigé, et il est six heures et demie !... » Mais comment faire autrement ? Je t'habillais vite, te mettais passe-montagne et pardessus et t'accompagnais jusqu'au séminaire (pas un seul jour, je n'ai laissé ce soin aux servantes), pour ensuite assister à la messe de sept heures à l'église de la paroisse.

De ta vie au séminaire, combien j'aurais de choses à te rappeler ! L'histoire du manteau, celle du jersey, celle de la soutane de Santibaûez... Je n'en finirais plus. Que j'eus de peine à me faire à ton départ pour le séminaire de Valladolid et, plus encore, pour celui de Rome ! Mais c'est fini tout cela, encore que tout demeure en moi présent. Et maintenant, que va-t-il se passer ? Y as-tu bien pensé, mon enfant ? Vois, se faire prêtre n'est pas devenir avocat ou médecin ou autre. C'est chose bien plus sublime, supérieure à tout ce qui est de ce monde, c'est tout simplement être un autre Christ, vivre, parler, enseigner, prêcher tout comme Il le faisait Lui-même. C'est cela, et seulement cela, que tu dois être, mon petit. Tu peux me croire lorsque je t'avoue que cela me semble un rêve, oui, encore un rêve, alors que dans trois jours tu auras fait le miracle des miracles... Est-il concevable aussi que ces mains si petites, que je soignais et lavais, aient maintenant ce pouvoir divin ? Mon Dieu, qu'ai-je fait pour que Vous m'accordiez cela ?

Je ne puis songer à ce jour de ta première messe, où tu déposeras le Christ dans ma bouche. Consacrant l'Hostie, tu auras pensé, je le sais, que Jésus de la sorte pourra venir à moi par toi. Je ne comprends pas, mon enfant, que, sachant ces choses, il y ait tant de mères pour disputer leurs fils à Dieu (rappelle-toi le cas des Suarez). Non, mon fils, je puis bien t'assurer aujourd'hui et je voudrais pouvoir le dire à toutes les mères de la terre qu'il n'est pas au monde de joie comparable à celle-ci : se sentir la collaboratrice de Dieu en cette cathédrale humaine qu'est un prêtre, c'est la chose la plus grande que mère puisse rêver. C'est déjà beau d'avoir des enfants pour qu'ils aillent au ciel, mais qu'un enfant, né de nos entrailles, devienne le Christ même, c'est là chose qui distance de loin tous les rêves qu'une mère peut faire. Oui, mon enfant, cette satisfaction de te savoir prêtre paie largement tous les sacrifices de ma vie de mère. Je t'ai porté dans mon sein. Bénies soient les douleurs que tu m'as coûtées

Je ne te dis rien de plus. Prépare-toi bien pour le grand jour. Demande à Dieu que ces jours s'enfoncent profondément dans mon âme, que je les vive avec une telle intensité que j'en oublie l'humain pour voir seulement le divin qu'ils contiennent. Ta mère t'embrasse, dont tu sais bien comme elle t'aime.

PEPITA.

II Cher José-Luis,

Bénis-moi et serre-moi dans tes bras. Je suis si bête que je ne sais que te dire à présent que tu touches toi aussi au but. Tu comprendras pourquoi, depuis le 19 mai 1951 j'éprouve moins d'attrait pour la science, les livres et même la poésie. Je viens de prêcher mon troisième cycle de retraites consécutives et n'en suis pas encore à la moitié du pro­ gramme de Carême. Avec la grâce de Dieu et du « Diformil » en abondance, on y arrivera tout de même. C'est là, en définitive, cher José-Luis, le sacerdoce, ce don si beau et douloureux que va t'apporter saint Joseph.

Et maintenant quelques mots, si tu veux bien. Fais en sorte de mettre à profit le premier mois de messes pour te faire saint pour toujours. Car l'amertume et le mécontentement ont tôt fait de grandir chez celui qui se sent l'épiderme par trop endurci pour le toucher du Christ et des âmes. J'ai honte, crois-moi, de parler à quelqu'un qui est encore en situation de tout donner. Je ne sais, grâce au Seigneur, ce qu'il en est d'un sacerdoce tronqué ; mais puis te certifier que le fait de dérober à Dieu, ne fût-ce qu'une miette par jour, est infiniment amer. Une fois nous disions, tous les deux accoudés à cette fenêtre si chère à notre mémoire, que la seule peine authentique était de n'être pas des saints. Et nous le disions non comme on fait une citation, mais en vivant cette certitude. Tu verras bientôt que celle-ci est la seule chose qui nous reste. Ou plutôt non, tu ne le verras pas, car tu dois à toute force devenir saint. Je le demande à Jésus d'une façon impertinente et avide, lui donnant par ailleurs des raisons que je crois capables de le convaincre. Nombre d'âmes que Lui-même me confie vont pour toi lui demander cette même grâce : les soixante-dix garçons que j'ai hier soir confessés à la fin de leur retraite, les trois malades que l'on doit opérer à midi, la jeune fille qui m'a ce matin demandé une intention de pénitence pour la semaine, et tous ceux qui vont venir. Tu entreras aussi dans les intentions d'une petite fille de sept ans qui passe la semaine à prier pour les pécheurs. Car, en fin de compte, nous sommes tous pécheurs, et toi aussi, ô José- Luis, sinon tu ne pourrais être un bon prêtre. Un ange assis au confessionnal serait une torture pour les pauvres hommes.

Tu suscites en moi de l'émotion et du respect. Et ce, non seulement pour avoir acquis le caractère pontifical celui-ci, hélas ! d'être si répété, en vient à ne plus nous impressionner (enfin, si, il m'impressionne toujours, que diable ! je n'en suis pas là) mais bien plutôt par référence au prêtre José-Luis, à toutes ces choses qui te concernent, que je pourrais te redire et que je tais, toutes choses qui vont être ordonnées à la grande tâche de rédemption que tu entreprends. A t'évoquer revêtu de la chasuble, je pense au terrible programme que te réserve le Seigneur et suis tenté de prophétiser. Je te vois courir au milieu des hommes, pleurer énormément et chercher chaque jour en Dieu consolation. Il n'est pour toi, ô mon frère José-Luis, pas de titre, pas de valeur humaine comparable à ton sacerdoce. Tu verras combien, en dépit de notre souci d'être humains, ce même sacerdoce te fera étranger à tous, même à toi et même aussi à Dieu lorsque les hommes et lorsque toi-même vous n'aurez rien à Lui offrir. Ne crois pas, grand Dieu ! que ce soit là littérature. A chaque minute, j'en fais l'expérience et nous nous ressemblons trop pour que tu puisses, à mon avis, y échapper. Redisons-le une fois de plus : la vertu spécifique du prêtre n'est pas précisément la pureté ou la charité, c'est la foi. Note-le et souviens-t'en.

(La lettre, jusque-là écrite à la machine, continue à la main et avec une écriture du diable.)

C'est à n'y pas croire, voilà huit jours que j'ai commencé cette lettre et jusqu'à cette heure je n'ai pu trouver matériellement cinq minutes pour la continuer. Mon curé a été neuf jours absent et son départ a coïncidé avec ma première semaine d'activité à l'hôpital. Total : un enfer. Je t'écris aujourd'hui à mille à l'heure, car il me faut, à sept heures, aller confesser au Grand Collège, prêcher ensuite à l'église des Angoisses et enfin préparer mes futurs opérés de demain. C'est à la fois idiot et très doux. Dieu est formidable, malgré tout.

Vrai, je veux, demain, avec toi pleurer. Ma messe sera entièrement et exclusivement pour toi et je ferai en sorte de ne pas laisser distraire mon attention de ce qui se passera alors au collège.

Dis à tous les camarades que je les aime fort et demande à Dieu pour eux ce qu'Il juge le meilleur. Je vous écouterai avec dévotion à la radio. Je vous recommande à la Vierge.

Prie pour moi, José-Luis. Que Dieu te sache gré pour ta dernière lettre, car je n'estime guère en celle-ci avoir répondu comme je l'aurais dû ; mais je te promets d'écrire plus sérieusement quand les alleluias de Pâques (tu verras quelles douces messes, oui, tu verras) me tireront de ce tourbillon de vérités éternelles que je respire maintenant. Car, en dépit de tant de nouveautés, j'ai une envie fantastique de me laisser aller à des exubérances. Voilà trois mois que je n'ai pas raconté une blague et que l'on ne m'a pas joué de tour. Je me sens ne me méprise pas grande personne dans le pire sens du mot. Les gens ne pensent aux prêtres que s'ils ont des ennuis. Aussi dois-je dilapider tout mon stock de bonne humeur à consoler des veuves ou gens de cette sorte. Comme j'aurais plaisir à faire l'idiot, fût-ce seulement une heure !

Bon, je m'arrête. Pardonne ce flot d'une écriture vertigineuse et aie pitié de moi. Je baise tes mains. Adieu. Bien à toi.

PACO.

III Cher José-Luis,

J'ai longuement réfléchi à la façon de commencer cette lettre, et finalement je l'écris comme viennent les mots. A vrai dire, je ne sais si je devrais t'écrire peut-être en auras-tu de la tristesse , mais je te suis si reconnaissante de ton invitation que je me vois dans l'obligation d'y répondre.

Tu ne peux savoir quelle curieuse sensation j'éprouve de te savoir prêtre. Ne va pas croire surtout qu'il s'agisse d'une quelconque tristesse, c'est de la joie sans aucun doute, mais une joie très rare. J'ai souvent pensé à toi, j'ai plus d'une fois pleuré, encore que cela remonte à très longtemps, cinq ans pour le moins. L'été où nous nous sommes connus, lorsque j'y pense, me semble chose ancienne, révolue depuis des siècles. Dans le fond, vois-tu, je suis comme orgueilleuse de te savoir prêtre et je ne sais ce que je donnerais pour assister à ta messe. Je ne dois pas y aller, je le comprends, mais j'y pleurerais de joie et elle serait pour moi un souvenir inoubliable.

Il m'est très difficile de te dire ce que je ressens, je crois que tu ne le comprendras jamais. C'est un peu ce que j'éprouverais pour mon frère. Et pourtant si différent...

Non, ne crois pas que je sois triste. Je vais te dire : je suis fiancée. J'ai dit hier à mon fiancé que j'avais reçu une invitation de toi et lui ai révélé que je m'étais fait des idées à ton sujet il y a cinq ans. Il a d'abord été un peu jaloux, puis nous avons beaucoup ri tous les deux et nous avons décidé que tu nous marierais. Il voudrait te connaître. Mais jamais je n'ai pu obtenir une photo de toi. N'importe, il aura l'occasion de te voir, car j'espère que tu viendras bientôt au pays dire la messe.

Je ne sais ce que j'éprouverai de te voir à l'autel et ne me lasse pas d'imaginer ce moment où tu me donneras la communion. Je crois qu'alors nous comprendrons tout, voyant quels sont les chemins de Dieu. Oui, alors seulement nous comprendrons. Je me rappelle combien j'ai pleuré lorsque tu m'as fait part que tout était fini. Je me suis mise alors à haïr le sacerdoce, cessant presque de communier. Puis la rage me passa et je commençai à voir les choses plus calmement. Je me sentais jalouse du Christ qui avait pu plus que moi, mais au fond je me sentais heureuse d'avoir été vaincue par un ennemi tellement hors du commun. Si tu m'avais laissée pour une autre fille, je crois que je ne l'aurais pas supporté.

Bon, je n'aurais pas dû te dire ces choses qui vont éveiller en toi des souvenirs douloureux en ce jour le plus émouvant de ta vie. Pardonne-moi et prie pour moi. Je crois sincèrement que tu m'aimes encore, mais que ton amour est maintenant plus pur que jamais pour t'avoir coûté tant de sacrifices. Souviens-toi de moi en ta première messe et, lorsque tu viendras, pardonne-moi si je suis très nerveuse. Tu me comprends.

Je ne t'en dis pas plus. Sois très heureux, aussi heureux que je le suis. Prie pour moi, afin que je le sois selon la volonté de Dieu. Je ne t'oublie pas.

MARISA.

IV Inoubliable José-Luis,

Je ne sais par où commencer. L'heureuse nouvelle de ta première messe m'a atteint si loin... Hélas ! Et moi qui aurais tant voulu me trouver là pour éprouver ton émotion, être près de toi pour connaître tes pensées les plus intimes et savoir ce que tu disais à Jésus présent dans tes mains toutes neuves. Tous nous avons dû défiler dans ton imagination... Lorsque tu as élevé le calice pro totius mundi salute, étais-je bien présent ? Rappelle-toi. C'est moi, ton compagnon de jeu. Oui, nous priions côte à côte, nous étudiions ensemble et en promenade même nous marchions l'un à côté de l'autre (car nous étions les plus petits de la classe) et il n'est pas jusqu'aux glaces et tablettes de chocolat que nous ne savourions en commun.

Lorsqu'un soir, par un de ces hasards extraordinaires que l'on connaît au séminaire, j'entendis à la radio ta bénédiction, ma joie explosa. A peine tourné le bouton : quelqu'un de Madrid et toi. Je crois que je dansai de joie, incapable d'en entendre davantage. Pareille émotion, José-Luis, je n'en ai connu que quatre fois dans ma vie : la première lors d'une fête de famille, la seconde en raison de la venue en Espagne de la Vierge de Fatima, la troisième lorsque fut défini le dogme de l'Assomption, la quatrième enfin en cette occasion. Jamais je n'aurais cru pouvoir être aussi heureux. Je pourrais te répéter tout ce que tu as dit, car aussitôt après t'avoir entendu je courus l'écrire dans ma chambre : « Je suis heureux, je suis terriblement heureux, car mon âme s'est emplie de Dieu et de soleil, je suis heureux, car à vous bénir je sais qu'il ne s'agit pas d'un jeu, mais que Dieu est à mon côté, si bien que je puis vous bénir et que je vous bénis au Nom (et tu détachas bien ce mot) du Père et du Fils et du Saint-Esprit. »

Entendre ta voix à des milliers de kilomètres, ta voix archiconnue, la même avec laquelle tu me criais : « Shoot ! » en nos parties de football, alors que nous démolissions nos chaussures sur la place del Carbon ! Te souviens-tu des années de guerre, de ce dix-neuf juillet au matin, lorsque, revenant de jouer à Manjarin, nous trouvâmes la place couverte de mineurs en armes amenés par camions et que nous nous mîmes à courir, pleins d'effroi, sans comprendre ce dont il s'agissait ? Et de la fusillade du lendemain lorsque fut tué Gerardo, puis de la paix, paix bien différente de celle que nous avions connue, car désormais, en nos parties de ballon, l'avant-centre manquait, si bien que toutes nos combinaisons étaient vouées à l'échec ?

Et de ces départs pour le séminaire en ces matins de neige par des rues encore immaculées, alors que la demie de six heures sonnait et que nous devions nous réchauffer à coups de boules de neige ? Et de ces études où nous nous passions des papiers, de pupitre à pupitre, sans avoir à nous dire quoi que ce fût, mais pour le plaisir de tromper la vigilance du surveillant ? Et du chahut que nous menions lorsque la lumière s'éteignait (ou que nous la faisions éteindre, ce qui n'est pas la même chose) ? Quelle vie, mon Dieu !

Et maintenant, vois-tu, José-Luis, maintenant te voilà prêtre. Et je le suis presque. Car qu'est-ce que deux années ? Presque rien en somme... Ma mère me disait : Douze ans, douze ans... Et puis : Huit ans encore. Et maintenant plus que deux, autant dire après-demain. C'est là chose merveilleuse. Mon vieux, je connais de ces envies qui ne me tiennent pas dans le corps. Tous les jours, je me dis : « Demain, je commence à apprendre comment on dit la messe. » Bien sûr, je n'en fais rien, mais c'est là façon de tromper mon attente.

Je ne t'en dis pas plus, José-Luis, comprenant bien qu'en ces jours-ci tu n'es guère disposé à écouter des bavardages, et je ne t'ai guère écrit autre chose en face de cet étonnant mystère que tu portes en tes mains. Prie pour moi, veux-tu. J'en ai grand besoin. J'ai Dieu à ma porte, mais suis toujours aussi canaille ; j'enrage, c'est vrai, de me disputer à Lui quand Il est si près. Enfin, peut-être qu'il en sera toujours ainsi, que nous serons toujours un peu vides et que Dieu devra prendre à son compte de remplir notre malle. Demande-le- Lui pour moi. J'en ai besoin, c'est sérieux. Cependant, laisse-moi bien affectueusement t'embrasser et laisse-moi baiser tes mains consacrées. A toi dans le Christ.

MARIANO.

V Cher ami,

A dire vrai, nulle lettre ne m'a été plus difficile à écrire que celle-ci. Pourtant, j'ai des années derrière moi et j'ai vécu de mauvais moments, dont je me suis toujours plus ou moins tiré à mon honneur... Mais, aujourd'hui, il s'agit de bien autre chose. Aujourd'hui, il me faut te parler avec émotion de quelque chose en quoi je ne crois pas. Et quand je dis « avec émotion », c'est bien parce que j'éprouve cette émotion, et non parce que je fais semblant. Mon métier d'écrivain m'a bien des fois fait revêtir des costumes où je n'étais pas à l'aise, j'ai bien des fois fait parler par ma bouche des personnages que je déteste, mais toujours alors je savais que je n'étais pas personnellement en cause. Tandis qu'aujourd'hui... Aujourd'hui, je suis ému en vérité par quelque chose qui heurte toutes mes convictions, qui me parait absurde.

Et puis, il y a aussi cette peur de te faire de la peine. Je comprends que ces jours-ci ton âme doive être à vif et que n'importe quoi puisse te faire du mal ; je crois pourtant que t'infliger ma sincérité est préférable à manquer de franchise. Il me serait facile de t'écrire une lettre où je te marquerais mon accord, où je te dirais que « tu as choisi la meilleure part » et que je te souhaite « un fécond apostolat ». Mais tu saurais fort bien que c'est là mensonge. Et mentir n'est pas mon fort, tu le sais.

La nouvelle de ta première messe m'a donné beaucoup à penser et j'en suis venu à la conclusion que notre amitié est quelque chose d'inexplicable. Comment, avec des convictions aussi opposées que les nôtres, avons-nous pu nous écrire de pareilles lettres ?

Je me rappelle maintenant notre première rencontre et suis sûr de t'être alors apparu incorrect et mal élevé. A vrai dire, je ne m'étais pas montré très aimable, mais c'était, je pense, nécessaire de bien délimiter dès l'abord nos domaines respectifs ; nous ne pouvions qu'y gagner. Pour moi, à ta première visite, tu étais un « envoyé » de tes supérieurs pour « me convertir » et il me parut que la sincérité m'obligeait à te faire connaître que sur ce point tu perdais ton temps, que je me trouvais comme je me trouve bien où je suis et n'avais pas le moindre désir d'adopter des convictions qui ne sont pas les miennes.

Comme tu le vois, sur ce terrain tu n'as guère fait de progrès. Je dis guère, car tu as tout de même obtenu quelque chose : je vous trouve aujourd'hui moins fanatiques, je crois aujourd'hui possible à un curé de respecter la liberté de son voisin et de ne pas haïr car toute intransigeance a pour fond la haine ceux qu'il pense être dans l'erreur, je crois possible d'aborder avec toi, de discuter les plus profonds problèmes religieux sans sectarisme, sans que tu te mettes en tête de me confesser au premier détour de la conversation (encore que tu sois, il est vrai, le seul prêtre que je connaisse sur ce plan d'intimité).

Je crois aussi t'avoir de mon côté appris quelque chose, t'avoir prouvé que tous ceux qui ne pensent pas comme vous n'ont rien à voir avec ces abominables croquemitaines que vous inventez, que l'on peut être honorable et travailler à l'amour entre tous les hommes sans être curé. Bien souvent, je me dis que ce qui nous sépare, au fond, c'est de ne pas nous connaître, et non le fait de penser différemment.

Je lis maintenant tes lettres avec plaisir, tu m'y dis sans ambages que je suis dans l'erreur, et cela me plaît. Je vois bien que toi aussi tu veux me convertir, mais tu ne t'y prends pas comme les autres et tu as l'élégance de ne pas rompre avec moi pour n'avoir rien obtenu après deux années de discussions. Un autre curé, après quelques efforts, m'aurait étiqueté comme « mauvais » et m'aurait oublié jusqu'à l'heure de la mort. Tu n'as pas considéré mon amitié comme dangereuse pour ton « âme », et, pour ma part, je n'ai pas joué ce rôle de « tentateur » que donnent si volontiers aux méchants dans leurs drames vos bons auteurs. Je ne crois pas que mes lettres aient jamais eu ce caractère de pièges démoniaques, de filets habilement tendus. Jamais je n'ai tenté de te « convertir » à mes opinions. Je pense que le plus important est peut-être que chacun serve Dieu de son propre point de vue. Tu me diras que c'est là une effroyable erreur théologique, car il n'y a qu'une seule vraie foi, mais peut-être que dans le fond tu comprends toi aussi qu'il vaut mieux être fidèle à l'erreur que traître à la vérité, comme le sont tant des vôtres.

Je ne t'ai rien dit encore de ton sacerdoce. Tu sais que je n'y crois pas, comme je ne crois à aucun de vos ministères, mais je sais respecter l'émotion avec laquelle tu l'as reçu et pense même pouvoir dire que je la partage un peu avec toi. Tu vois l'accomplir tous tes désirs et moi, qui suis ton ami, je dois m'en réjouir, même si je crois ces désirs sans fondement. Sans fondement, c'est beaucoup dire d'ailleurs : même si je considère en effet tous ces rites comme de vains signes dans l'air, je sais qu'en ce jour il est dans ton âme beaucoup d'amour de Dieu, et que c'est là assurément quelque chose de très positif. Ne me laisse pas en marge de cet amour, je t'en prie. Demande à Dieu pour moi, non de me convertir, mais de faire en sorte que je l'aime, ce qui est, je crois, l'important. Et même, si tu veux, je te laisse en ce jour demander à Dieu de me convertir. Du moment qu'ils sont le fait de l'amour, je te permets tous les écarts.

Tu es aimé, tu le sais, de ton ami

E. MARTINEZ MARCOS.

V I José-Luis, mon frère,

Lorsque tu liras cette lettre, tu auras déjà reçu la ceinture. En ses peintures, tu pourras voir bien des choses que je suis maintenant incapable d'exprimer. Je me suis bien des fois, tout en la peignant, répété la phrase que tu as voulu que j'y inscrive, encore qu'un peu corrigée : « Cinge me, Domine, et in aeternum ero tecum. » Attache-moi, Seigneur... Attache-moi ? Non, mais attache-nous tous les deux et nous demeurerons pour toujours avec Toi. Ton ordination est un lien nouveau à nous unir. Veux-tu me laisser cette illusion de croire que j'ai, moi aussi, part à ton sacerdoce ? Que de fois ta soeur a rêvé de ce jour-là ! Et tu supposes bien qu'il s'agissait dans mes rêves de tout autre chose que de t'écrire une simple lettre. Seul Dieu est digne de ce sacrifice que je fais de n'être pas à ton côté, mais ce sont là précisément les sacrifices qu'il convient de Lui faire avec joie parce qu'ils nous coûtent. Cependant, Il ne laisse pas d'être père et fait en sorte que je me sente tout près de toi. La distance, qui si souvent me pèse. semble abolie soudain et je te sens à mon côté. Plus proche encore qu'en notre enfance lorsque nous lisions ensemble les Contes de l'Oncle Fernando ou que nous jouions aux échecs et que toujours tu gagnais. C'est un même idéal qui nous unit. Ta vie et ma vie ont une même fin, les mêmes choses nous rendent tristes et joyeux, nous vibrons aux mêmes événements. Tu vis ton sacerdoce et je le vis avec toi.

La petite sainte Thérèse désira ardemment unir sa vie à celle d'un frère prêtre et dut se contenter de l'unir à celle de missionnaires qu'elle n'avait jamais vus. Moi, sans être sainte Thérèse, je connais cette joie qu'elle n'a pas eue : tu vas être prêtre ! Et dans quelques jours tes mains, ces mains que je vois trembler à tenir ma lettre, vont pouvoir offrir au Père, unie à la grande hostie très blanche, une autre hostie toute petite, blanche aussi, que chaque jour en offrant ma journée je pose sur ta patène. Et, à le faire, je suis persuadée que les paroles de ta messe ne sont pas de simples formules, mais bien une réalité à la fois incompréhensible et grandiose. « Ceei est mon Corps, ceci est mon Sang... » Désormais tu n'es plus toi, tu ne t'appartiens plus. Si je m'unis à toi, c'est au Christ que je m'unis, et aux âmes que je me donne, à ces âmes que le Seigneur te destine pour que tu leur apprennes qu'elles ont un Père dans le ciel, qui est bon et qui les aime.

Je ne sais pourquoi me revient une phrase que l'on nous a citée lors d'une méditation : « Les prêtres sont le moteur de l'Eglise, les religieuses le carburant. » Dès aujourd'hui, je vais m'efforcer en ma prière de faire en sorte que tu ne tombes jamais en panne d'essence. C'est là mon cadeau. C'est cela que cette ceinture signifie. Je veux de cette manière vivre ton sacerdoce. Es-tu content ?

Crois bien, José-Luis, que je n'ai pas d'autre pensée que celle-ci : Quels sont les desseins de Dieu sur mon frère ? Que va-t-Il faire de nous ? Mon imagination court et je te vois avec ta première petite soutane, les premiers sacrifices de la séparation... Que de choses II est seul à connaître et qui ont forgé ce jour à la longue ! Quel bon payeur est le Seigneur ! Que peut compter tout cela devant cette joie infinie de maintenant ?

Je reçois ces jours-ci de nombreuses lettres, qui toutes me disent la même chose. Chacun pense à toi. Crucita et Antonio ne me disent rien des enfants ; il semble que, devant ce qui t'attend, leurs enfants soient passés au second plan. Papa et maman... sont comme fous de joie. Qu'il fait bon pour eux vivre cette grandeur d'avoir un fils prêtre ! En vérité, ils ne font que récolter ce qu'ils ont semé. Ce sont eux qui, de leurs mains, ont modelé nos vocations, parce qu'ils les avaient auparavant abritées dans leurs coeurs. Quel présent Dieu nous a fait en nous les donnant pour parents ! Si je ne savais que Dieu est bon et qu'Il nous aime et que, parfait, Il communique sa perfection à ses créatures, je le pressentirais rien qu'à les voir. Et dire qu'avec ton sacerdoce tu peux les remercier au centuple de ce qu'ils ont fait pour nous...

Que veux-tu que je te dise encore, faute de pouvoir te faire comprendre ce qui se passe en moi à te savoir presque prêtre ? José-Luis, sois tel que ta dignité l'exige. Etant homme, tu ne peux plus être comme les autres hommes. Prends en modèle Celui qui, étant Dieu, se fit homme sans cesser d'être Dieu. Tu es homme et, bientôt, tu vas être Christ sans laisser d'être homme, mais il te faudra faire en sorte que d'être homme n'empêche jamais les autres de voir que tu es Christ. Pour cela, l'important est d'être uni à Lui. A vivre ta messe, tu y parviendras.

Le jour de ton ordination et de ta première messe, n'aie pas de pensée pour moi qui ne soit de joie. Que notre séparation ne jette aucune ombre sur la fête. Tu sais que je suis heureuse, heureuse, heureuse au possible et que de te savoir devenu Christ me comble de telle manière que je ne puis rien désirer de plus.

Une quantité de baisers pour tes mains. Embrasse-les pour moi. Ne crains pas de les mouiller de larmes, car je le ferais si tu étais près de moi. Une bénédiction de prêtre pour ta soeur qui se sent orgueilleuse de toi et demeure plus unie à toi que jamais.

M. DE LOS ANGELES.

VII Très cher ami,

J'ai reçu ta lettre avant-hier. Je ne sais comment t'exprimer l'émotion qu'elle a fait naître en moi, une émotion extraordinaire, totalement hors de série. Je ne sais mème pas te dire si je me réjouis ou si je m'attriste ; tout ce dont je puis t'assurer, c'est de mon immense reconnaissance pour t'être souvenu de moi en une date si mémorable.

Je ne sais trop démêler en moi ce qui est tristesse et ce qui est joie, pour la raison que ta lettre m'annonçant ton accession au sacerdoce m'est un rappel de mon échec, si l'on peut dire. Combien de fois, en effet, ne me suis-je pas demandé si de quitter le séminaire n'avait pas constitué pour moi une erreur, si je n'avais pas cédé à la commodité, ou s'il fallait y voir une victoire ! Pardonne-moi si je ne puis aujourd'hui considérer avec sérénité ton arrivée au but que tu t'étais fixé sans évoquer ce fantôme de ma vie passée, que j'ai si souvent, et en vain, tenté d'oublier.

Je ne sais si ma vie actuelle vaut d'être contée. Je fais mes études de pharmacie et dois en avoir terminé l'an prochain. Avec les années j'ai beaucoup changé, et malheureusement à bien des points de vue. Je ne mérite pas sans doute que tu continues à me considérer de tes amis. Il est triste d'avoir à t'entretenir de façon si pessimiste. Je m'en garderais, si je ne te considérais comme mon meilleur ami. Non que la vie ait été précisément dure pour moi, mais j'ai vu tant de choses, tant d'injustices, que réellement il y a des jours où je me sens sceptique, dérouté.

Tu as suivi un chemin consacré à Dieu et qui mène vers Lui. Qu'Il te guide, afin que tu ne t'égares jamais ! Tu liras ma lettre et, si je demeure encore ton ami, tu pourras me répondre avec la certitude de me combler de joie.

Je te salue et baise tes mains.

Arturo ROSALES.

VIII Cher José-Luis,

Je t'ai toujours appelé mon Benjamin, mais d'écrire aujourd'hui ton nom je suis frappé par le « José ». Pourquoi, au lieu d'être mon Benjamin, ne serais-tu pas mon Joseph ? Comme Jacob, je t'ai distingué par mon affection entre tous les garçons du catéchisme, voici treize ans déjà. Si tu avais pu pénétrer dans mon coeur, tu t'y serais vu revêtu d'une tunique de belles couleurs. J'ai toujours cru en tes rêves de garçon ambitieux, d'une ambition sainte, et je ne me suis pas trompé : aujourd'hui, la lune et les étoiles adoreront mon Joseph. Et je pourrais dire avec le Patriarche : « J'irai, je le verrai et descendrai dans la tombe », mais le Seigneur me garde en vie pour que je puisse voir encore de plus grands miracles : tu n'es pas le symbole duChrist, tu es le Christ même. Dieu veuille que cette réalité soit palpable même à des yeux de chair.

Crois-moi, José-Luis, j'ai pleuré en recevant hier l'avis de ton ordination prochaine, pleuré comme s'il s'agissait d'un fils ou d'un petit-fils. Je me sens seul et âgé, mais la joie de voir à ton nom accolé le mot de prêtre va prolonger ma vie et tendre mon énergie pour des années encore. Tu vois, si vieux que je sois, il m'arrive encore de penser parfois à la paternité. C'est vrai que d'être le père des âmes est chose très douce, que de s'entendre appeler père par soixante-dix bouches console de cette poussière qui couvre mes meubles, mais il nous vient des moments où la solitude est plus profonde, où naît la tentation de considérer que nos vies sont inutiles.

C'est pourquoi j'ai un peu aujourd'hui cette impression, José-Luis, que tu es le fruit de cette mienne solitude, toi, mon fils. J'ai soixante-et-onze ans, le poil blanc et trois jambes, puisqu'il m'est impossible désormais de marcher sans canne. Et pourtant, tu vois, c'est à mon âge que j'ai le plus beau de mes fils. Laisse-moi m'enorgueillir à la pensée d'avoir éveillé ta vocation, d'avoir aux heures de catéchisme suscité en toi cette pensée d'entrer au séminaire. Je me rappelle, comme s'il s'agissait d'hier, ce jour où, après m'avoir servi la messe, tu m'as dit : « C'est beau d'être prêtre. » Je ne t'ai rien répondu, mais en disant ma messe le lendemain j'ai eu la certitude que je te verrais monter à l'autel. Cependant, je pensais : douze années, c'est bien long. Et tu vois, nous y sommes. J'ai maintenant l'impression que ton sacerdoce suffirait à donner un sens à ma vie, que j'aurais assez fait de laisser dernière moi ton sang jeune qui va combler la brèche.

Cette nuit, j'ai longuement agité toutes ces pensées dans ma tête et dressé une statistique pour vaincre la tentation du découragement. Désormais, chaque fois que l'idée me viendra que ma vie a été inutile, je la lirai et me trouverai content. Voici ce qu'elle donne :

1 prêtre.-7 religieuses.-17 000 messes.-3 000 mariages.-6 000 baptêmes.=100 000 confessions (approximativement).-1 000 000 de péchés pardonnés (sinon plus). 5 000 sermons.-17 000 heures de bréviaire.-17 000 heures de méditation.-3 000 personnes assistées à l'heure de la mort. Des milliers de lettres de direction spirituelle. Des milliers d'heures de catéchisme.

Des milliers de visites aux malades. J'ai fait cette statistique un peu à vue de nez, mais je pense la détailler. Oh ! non, pas par orgueil ! Je sais que tout est grâce et que je n'ai pas mérité de dire ne fût-ce qu'une messe, mais c'est là chose faite et nul n'y peut plus rien. Te rends-tu compte de ce qu'il en est d'avoir fait six mille chrétiens, six mille personnes qui, sans moi, n'auraient pu aller au ciel ?

José-Luis, cher José-Luis, c'est là ce qui t'attend. Des heures de tristesse (nombreuses, on ne peut le nier) et de plus nombreuses heures de joie. Ce qui compte surtout, c'est la satisfaction d'avoir tout donné, de n'avoir rien à nous ; d'avoir donné à Dieu notre arbre, même si parfois il nous en reste quelque pomme. Crois-moi, le sacerdoce est merveilleux, je te le dis, moi qui suis vieux. Imagines-tu ce que c'est que de baptiser un enfant pour le voir grandir, pour lui enseigner le nom de Dieu, pour voir ses yeux pleins d'une foi admirable en sa première communion, pour lui pardonner ses péchés (nombreux, tu verras), tout en sachant qu'il aime le Christ, ce Christ que tu lui as enseigné, et qu'il souffre de ses fautes, les commettant seulement parce que la vie est dure, puis pour le voir enfin former une famille chrétienne et recommencer ainsi le cycle, tandis que tu t'efforces, toi, de toujours l'élever au-dessus de la terre, de lui donner le ciel pour objet ? Oui, le ciel des curés doit être très grand, et qui sait, peut-être sommes-nous là-haut distribués par paroisses, nous connaissant tous pour l'éternité. Aujourd'hui, nos paroissiens ne nous comprennent pas, il nous faut presque les traîner de force au ciel, mais, là-haut, ils sauront et baigneront nos pieds de leurs larmes. Nous leur dirons, bien sûr, que nous ne sommes pas en cause, que c'est le Christ, mais, au fond, nous serons contents, tout comme les canaux s'ils se rendaient compte qu'ils nous amènent l'eau que nous buvons.

Il fait nuit alors que je t'écris. Tout mon monde dort, l'un peut-être est en train de pécher, car la chair est faible ; moi je suis toujours au bord du ravin et, plus d'une fois à ces heures-ci, on est venu frapper à ma porte : « Je passais par là, j'ai vu de la lumière et j'ai pensé que je pourrais me confesser... »

Une heure vient de sonner au clocher de l'église. Comme tous les soirs, je vais dire, mes lèvres collées au crucifix : « Tanquam jumentum factus sum apud Te (mais ne crains pas, Seigneur) sed semper ero Tecuml.» Et, cette nuit, je ne dormirai pas, pensant au sacerdoce que tu recevras dans huit jours. Et, demain, dans ma messe, je connaîtrai une émotion nouvelle, au point qu'il me semblera redire ma première messe (dix-sept mille déjà, Seigneur Jésus !) entouré de tous les miens (qui m'attendent au ciel) dans la petite église de mon village, avec les enfants de choeur qui chantent et avec l'autel tout plein de lumières. Je sais que je pleurerai grâce à toi, grâce au Christ qui continue d'avoir de nous miséricorde.

Je ne sais comment terminer. J'ai folle envie que tu viennes, de façon à pouvoir être ton servant en l'une de tes premières messes, me rappelant ce temps où tu étais le mien voilà quatorze ans. Ah ! je pourrais alors m'écrier avec Abraham : « Je te verrai et descendrai dans la tombe », ou avec Siméon : «Nunc dimitlis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum in pace, quia viderunt oculi mei salu­tare tuum quod parasti ante faciem omnium popu­ lorum, lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis tuae Israe1 2 .» (Saint Luc, 2, 29.)

Ne dis pas, mon fils, que je radote : tu es vraiment ma gloire et mon orgueil, ou peut-être n'est-ce pas toi mais le Christ, encore que toutes ces choses a Je suis près de Toi comme une bourrique, mais je resterai avec Toi toujours.»

• « Maintenant, ô Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s'en aller en paix car mes yeux ont vu ton Salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples, lumière. Pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël.» soient si mystérieuses que je n'arrive pas à distinguer ce dont il s'agit.

Je m'arrête. Demain, à six heures, il me faut déjà être assis au confessionnal et mon pauvre corps n'est plus fait pour ce genre d'exercice ; il fallait pourtant que je te dise toutes ces choses aujourd'hui. Souviens-toi de moi en ta première messe. Et sois sûr que je ne t'oublie pas. Et maintenant, je veux terminer ma lettre en t'appelant frère, car, lorsque tu la recevras, le sacerdoce nous aura situés sur le même plan.

Adieu, mon ami. Ton frère dans le Christ.

GERARD°.

IX Cher José-Luis,

Je ne désire pour toi qu'une seule chose, que tu sois toujours Prêtre, Prêtre, Prêtre, Prêtre, Prêtre. Et puis, de loin en très loin, car nous sommes si nombreux à en avoir besoin, souviens-toi de prier pour moi, car vous autres prêtres vous priez toujours de près, de très près. Dieu te bénisse toujours comme au­ jourd'hui. Bien à toi

ANTONIO.


Je te pardonne

(Au début de ce chapitre, je m'arrête un instant pour considérer combien il faut d'audace pour traiter de la confession avec aussi peu d'expérience. C'est vous qui devriez écrire ce chapitre, don Gerardo, et non moi ; vous avec vos cent mille confessions et votre million de péchés pardonnés... Le même défaut se rencontre d'ailleurs en chacune des pages de ce livre. Que puis-je, en effet, dire, moi, du sacerdoce ? Et de la messe ? Peut-être suis-je sauvé par ma naïveté. Que l'on sache bien que je n'ai pas ici pour objet de dogmatiser, de dire que le sacerdoce est ceci ou doit être cela, mais seulement de mettre sur la table ces premières impressions, ce frais battement des premières heures. Peut-être aurait-il toutefois mieux valu que j'attende vingt ans pour écrire ce livre. Mais qui pourrait, hélas ! m'assurer que je posséderais encore cette ferveur d'aujourd'hui ?) Quelques jours après ma première messe, je quit­ tai de nouveau l'Espagne et repris ma vie quotidienne d'étudiant. Je sentais cependant qu'il me manquait quelque chose pour être pleinement prêtre : avoir confessé. Et je me rappelais la sensation éprouvée lors de mon ordination quand, à la fin de la messe seulement, on nous avait libéré dans le dos la chasuble et donné pouvoir de pardonner les péchés. Une fois en Italie, et passé le temps de Pâques où les élèves du collège prêtaient d'ordinaire leur concours aux prêtres de Rome chargés de paroisse, je n'espérais pas que l'occasion me serait donnée de confesser. Elle vint cependant. Un soir, fort avant dans le mois de mai et donc en pleine préparation d'examens le recteur nous apprit qu'on lui avait demandé des confesseurs pour un bourg des environs de Rome, où avait eu lieu une Mission solennelle. Les nouveaux prêtres s'offrirent presque tous, et je fus l'un d'eux. Ce soir-là, je fermai mes livres d'histoire pour ouvrir ceux de morale où je n'avais plus mis le nez depuis trois ans.

A mesure que je tournais les pages, je sentais grandir mes craintes de ne plus rien savoir de ce que j'avais appris. Je fus sur le point d'aller dans le bureau du recteur effacer mon nom de la liste, mais le courage me manqua de renoncer à un rêve tant désiré. J'étudiai jusqu'à deux heures du matin et recommandai à Dieu le succès de mes confessions. Le lendemain, au cours, je fus incapable d'accorder une attention quelconque aux explications du professeur. Pour la première fois, je me sentais père et voyais le visage de tous ceux qui allaientns'approcher de mon confessionnal. Cette impression grandit encore l'après-midi, alors que nous voyagions tous silencieux dans l'autobus, n'osant parler de peur de nous communiquer mutuellement nos craintes. Plus que jamais je me sentais plongé parmi les hommes l'autobus était bondé , frère de ces ouvriers qui me regardaient peut-être avec des yeux pleins de préjugés, de cette femme qui portait son panier de fruits, du chauffeur qui dépliait sous mes yeux le journal communiste aussi grand qu'il le pouvait. A nouveau me vint l'idée du Sang. Je me rappelai cette phrase de je ne sais qui : « Prêtres, vous êtes les administrateurs du Sang. » Oui, j'allais maintenant le répartir avec non moins de vérité que dans la communion. J'étais ému de penser à l'acte bouleversant que j'allais accomplir, une nouvelle fois acheminé dans le bois du miracle. Lorsque je lèverais la main, quelque chose s'effacerait dans le ciel au livre d'une vie. Je n'allais pas accomplir une fonction plus ou moins esthétique, ni consoler avec de douces paroles pleines d'espérance ; j'allais opérer de mes mains des miracles qui ne seraient inférieurs en rien à la guérison d'un malade ou au fait de dire à un paralytique de marcher. Qui peut, en effet, pardonner les péchés, sinon Dieu ? Cette idée m'obsède : nous, les hommes, nous avons perdu l'idée du miracle. Le miracle, c'est pour nous ce que nous voyons être utile. Arrêter une inondation, éteindre un incendie, ressusciter les morts, multiplier les pains, voilà des miracles. Mais qu'une offense faite à Dieu, suffisante pour nous rendre malheureux toute l'éternité, soit effacée comme si elle n'avait jamais existé, il n'y a pas là, nous semble-t-il, matière à carillonner. Peut-être eût-il mieux valu je ne sais comment que Dieu nous manifestât en quelque manière l'effacement de nos péchés, faisant intervenir quelque chose comme la main du festin de Balthasar. Nous arrivâmes à destination vers six heures du soir. Le curé nous attendait. En nous voyant, il respira et dit : « Vous êtes quatre, bon. Personne ne sera de trop. Ce soir, je m'attends à du travail pour tous. » Il nous fit entrer au presbytère et prendre une tasse de lait, puis il nous précisa le programme : « Jusqu'à neuf heures, confession des enfants, gar­ çons et filles. A dix heures, nous aurons une veillée de prière pour tous les hommes et les jeunes gens, et je m'attends à ce qu'il se présente des pénitents au confessionnal jusqu'à deux heures, heure de la messe. Demain matin, au tour des femmes. »

C'était un homme sympathique qui nous considérait un peu comme ses fils. Tous les quatre, nous nous regardions avec assez d'effroi, serrant dans notre poche notre chapelet. Nous lui répondîmes : « A votre disposition, quand vous voudrez. » L'église était petite et, plus encore, pauvre, mais elle avait de splendides vitraux qui diffusaient une lumière extraordinaire et invitaient à la prière. Le curé nous les montrait avec orgueil : « C'est le cadeau d'un Américain qui eut ici son fils tué pendant la guerre. Les honoraires d'une messe. » Et il souriait. Il nous indiqua nos confessionnaux. Ceux-ci étaient étroits et le banc s'y avérait dur. Un bruit de pas précipités nous avertit que, la porte ouverte, un flot d'enfants s'avançait dans l'église. Je soupirai profondément. Ce furent deux heures de joie. Au début, je bégayai quelque peu en mon italien sommaire, mais bientôt tout marcha comme sur des roulettes. Dès la seconde confession, mes craintes avaient disparu et j'éprouvais une paix inexplicable. Les enfants venaient à moi, m'énuméraient leurs péchés en hâte, prenant soin de n'en oublier aucun et selon une liste que l'on sentait préparée. Moi, ensuite, j'essayais de m'adapter à leur âge, de leur parler un langage qu'ils connaissaient, faisant en sorte surtout qu'ils sortent contents de mon confessionnal. Ce serait triste chose que la confession, faite pour le pardon, devienne occasion d'inquiétude. En définitive, je m'en tirai avec bonheur. Une chose surtout me réjouit immensément : voir qu'ils avaient la foi, qu'ils ne venaient pas là remplir une formalité, mais étaient sûrs que leurs péchés leur seraient pardonnés et ils me parlaient tout comme on parle à Dieu. Cela suffisait à me remplir de joie. Il me fallut attendre la nuit pourtant pour me sentir véritablement confesseur. Flot d'hommes et de jeunes gens. Aujourd'hui que je vois les choses de loin, j'en garde l'impression d'avoir été une plage où, l'une après l'autre, les vagues venaient déposer leur charge de scories, toute la saleté ramenée de la basse mer. J'étais maintenant assis sur une chaise et ils s'agenouillaient sur un prie-Dieu, faute de confessionnaux en nombre suffisant ; ainsi nous trouvions-nous main à main et à visage découvert. Peut-être cela leur rendait-il l'aveu plus difficile pas beaucoup, car j'étais un inconnu pour eux , mais pour moi cela valait beaucoup mieux ; à travers la grille, j'ai l'impression de parler à un fantôme. C'était là des gens simples, tous avec les mêmes péchés, et il fallait leur parler leur propre langage. Je crois que leurs péchés étaient sans grande malice, nés seulement de cette torpeur terriblement abrutissante des villages et de ce matérialisme têtu que finit par inspirer la contemplation quotidienne des choses de la terre. Lever la main, les voir s'en aller contents et les savoir au moins pour quelques jours dans la grâce du Seigneur.

Leur expliquer que la confession est chose très simple, que le confesseur comprend puisqu'il est homme lui aussi et qu'il ne saurait se scandaliser de faiblesses dont il peut très bien connaître le poids. Les exhorter à ne pas s'endormir en état de péché, mais à venir la faute aussitôt commise, car alors tout redevient beau. Voir que les garçons surtout comprennent combien plus belle est une vie sans tache, rien qu'à noter sur leurs visages leur tristesse de vivre salement. Il était deux heures et demie du matin lorsque je me levai de ma chaise. Rendu de fatigue, mais content, imprégné d'une joie que je ne puis définir. Aimant déjà tous ces hommes et connaissant la tristesse de les voir s'éloigner, jusqu'à l'année prochaine peut-être, et de ne pouvoir les suivre ni les aider dans la vie, les aider à s'élever car la vie est dure et le démon ne dort pas. Lorsque je me couchai cette nuit-là et me remémorai ma journée, je la vis comme la plus pleine de ma vie. Cent âmes avaient fait ce jour-là un pas vers Dieu. Et cela... par mon ministère. Je n'en tirai pas d'orgueil, me sachant bien indigne de ce don immense, mais ne pus moins que de me sentir l'âme comblée et de comprendre qu'il valait la peine de vivre. A sept heures du matin, mort de sommeil, j'étais à nouveau au confessionnal, ayant affaire maintenant aux femmes. Expérience totalement différente. Confesser les hommes m'avait rapproché de Dieu, confesser les femmes me mettait au fait de la vie, du pauvre labeur quotidien, au fait de la cuisine ou de la cour de la maison. Il fallait donner un sens à leur vie, lutter pour leur montrer Dieu dans la vaisselle et les défendre d'un abrutissement qui ferait leur vie, sinon pécheresse, du moins stérile et encombrée de petits riens. Et il y avait aussi oui, il faut le dire les confessions qui vous laissaient tremblant : celles des femmes chrétiennes qui savaient souffrir et pourquoi elles souffraient ; des hommes qui ne cédaient pas un pouce à l'égoïsme ; des vieux qui passaient ce qui leur restait de vie à prier pour le monde ; des jeunes qui se gardaient purs dans un milieu de péché. Et de se tourner alors vers Dieu, lui demandant pourquoi il permettait que nous restions assis quand ils étaient à genoux, alors que peut-être il leur serait revenu, à eux, de nous absoudre. Et d'entendre la voix de Dieu qui disait en riant : « Idiot, idiot. Que serait ta main, seule, levée sur leurs têtes ? C'est moi, sache-le, qui pardonne. Quelqu'un d'autre serait-il digne de pardonner les péchés ? » A midi, lorsque je dis ma messe et me tournai pour dire le Dominus vobiscum, je parcourus du regard toute l'église et j'eus l'impression que celle-ci était un peu mienne, que tous ces gens étaient un peu mes fils temporels, mes fils pour le temps d'un éclair. Dans l'autobus, au retour, nos langues étaient bien plus déliées. Tous nous voulions conter nos impressions qui étaient toujours les mêmes : joie, sentiment de paternité spirituelle, envie de commencer à travailler sérieusement. Tous nous prenions bien soin de ne toucher mot de la matière de la confession.

Et plus d'un restait sur son envie de conter les petites confusions et les erreurs amusantes causées par notre usage défectueux de l'italien. Nous savions bien qu'il nous était loisible d'en parler, car ce sont les péchés seuls que l'on doit taire, mais en cette matière nous préférions aller trop loin et ne pas commettre la moindre indiscrétion. L'autobus maintenant nous éloignait du bourg, et tous les quatre, comme de concert, nous tournâmes nos yeux vers l'église, la gravant bien dans notre mémoire comme étant celle de la première paroisse où nous avons exercé notre apostolat. Une heure plus tard, nous pénétrions à nouveau dans le trafic de la cité, mêlés à des milliers d'hommes qui ne pourraient jamais comprendre l'exact pourquoi de notre joie. La seconde fois que je confessai, je le fis dans des conditions bien différentes de cette première. Et certes sans l'avoir voulu. L'année scolaire terminée, j'avais décidé de passer deux mois dans une petite ville française pour m'y reposer et aussi pour pratiquer une langue dont je connaissaais plus ou moins la grammaire, mais dont je n'avais jamais prononcé quatre phrases de suite. J'arrivai de la sorte en ce pays, non loin de Lyon, où j'écris maintenant ces lignes. Lorsque j'y débarquai et vis la paix du paysage, le silence campagnard de la petite ville, j'étais à cent lieues d'imaginer ce qui allait m'arriver deux jours plus tard, et de m'être entendu conter la chose je l'aurais jugée aussi invraisemblable qu'elle ne manquera pas d'apparaître à 50 pour 100 des lecteurs de ce livre. Voici exactement ce qu'il en fut. Il était environ huit heures dix et je dînais tranquillement dans la minuscule salle à manger du couvent où je faisais office d'aumônier, quand la sirène se mit à hurler. Un appel long et déchirant, qui fut répété trois fois et m'immobilisa la cuiller en l'air à mi-chemin de mon assiette et de ma bouche. Lorsqu'entra la soeur quêteuse qui me servait le repas, je lui demandai comme je pus, en un vague français, ce qui se passait. — Je ne sais, mais c'est grave, me dit-elle. Trois coups, c'est grave. Sur ces entrefaites, la Mère supérieure vint me prévenir que l'on venait de téléphoner de la cure. Il s'était produit un accident de chemin de fer et le curé demandait si je pouvais l'accompagner. Assis près de lui à l'arrière du taxi, je compris, après de laborieuses explications, qu'il s'agissait d'un très grave accident de chemin de fer survenu dans les environs de Châteaubourg, à quelque quatre kilomètres de Tournon, où nous nous trouvions. — Des morts ? •  Il paraît. Beaucoup. Comment décrire l'horrible spectacle, cette quantité de fers tordus qui s'amoncelaient dans la chaude soirée commençante ? •  Comment est-ce arrivé ? • 

La micheline arrivait à soixante-dix. Une erreur d'aiguillage a mis le train de marchandises sur la même voie. Avec la courbe, ils ne se sont pas vus. Les gardes avaient élevé un réseau de fils de fer barbelés pour empêcher les gens d'approcher du lieu de l'accident. La micheline comptait quatre voitures, sans doute pleines, ou presque, de voyageurs. La locomotive du train de marchandises avait pénétré la première voiture, dont la carcasse la revêtait comme une couverture de livre, l'intérieur étant entièrement pulvérisé. La seconde avait été compressée en accordéon. La troisième chevauchait sur les deux premières. La quatrième, intacte, était légèrement sortie de la voie. Je sentis mon front se couvrir de sueur ; on entendait des gémissements, couverts par le long sifflement de la locomotive. •  Allons, me dit le curé. Je marchai comme un automate. Au barrage, le garde nous arrêta. Je l'entendis parler précipitamment à mon compagnon sans pouvoir le comprendre. Je saisis seulement les mots plusieurs fois répétés de « chaudière » et de « danger ». Mon compagnon avait les lèvres serrées et portait le menton en avant comme pour se faire violence. Il m'expliqua : •  Il y a du danger. La chaudière de la locomotive est restée emprisonnée sous le premier wagon et pourrait exploser. On essaie d'y pratiquer une soupape d'échappement, mais cela prendra du temps. Si la chaudière éclatait, nous serions tous volatilisés. •  Que fait-on ? Il ne me répondit pas. Tous les deux, nous savions que notre réponse avait été donnée depuis bien longtemps. Le garde aussi dut le comprendre, car lorsque nous nous portâmes en avant d'un même mouvement, c'est à peine s'il fit un geste pour nous retenir. Je dis : •  Mon français... Et lui : •  Fais ce que tu pourras. Il n'y a pas besoin de savoir le français pour pardonner les péchés. Oui, j'eus peur, une peur peut-être plus forte que moi-même. Le sifflement de la locomotive était comme une épine enfoncée lentement dans la chair. « Nous pouvons être volatilisés », me répétais-je. Et aussi : « Je t'absous pour la vie éternelle... » Je dis à mon compagnon : « Voulez-vous m'absoudre pour le cas où il arriverait quelque chose ? » Je m'agenouillai et reçus le pardon de Dieu. A son tour, il s'agenouilla et ma main traça sur lui le signe de la rémission des péchés. Nous nous approchâmes du tragique convoi. Le curé de Châteaubourg respira en nous voyant. Son visage était tout sale de charbon et de sang. Il dit : « Dans la première voiture, rien à faire. Que l'un d'entre vous monte avec moi dans la seconde et que l'autre aille dans la troisième. »

Par le trou d'une vitre que l'on venait de briser à coups de marteau, nous entrâmes en cette prison de fer et de décombres qu'était la seconde voiture. « Ici, père, ici. » Je retins mon souffle en étendant la main pour faire le geste de l'absolution sur ce visage aplati comme un pain. Puis sur ces yeux qui me regardaient au-dessous d'une banquette que deux hommes essayaient de briser à coups de hache. Et sur cette femme qui se tenait l'estomac afin de contenir le flot de sang qui lui coulait entre les deux jambes, tout en me disant des mots que je crus comprendre : « Père, j'allais à Valence assister à la messe d'enterrement de ma mère... » Et sur la jeune fille, dont le visage était masqué d'un voile tragiquement rouge. Et sur cette tête blonde séparée d'un corps de huit ans... Dieu, Dieu. Je répétais sans cesse ce mot. Avec d'autres, tels que : « priez », « pardon », « péchés ». Mots isolés, phrases qui jamais ne me parurent plus inutiles à côté de ces paroles étonnantes : « Ego te absolvo... » Et je me rendais compte que ces vieux mots usés étaient les seuls utiles à l'heure de la vérité. Le sifflement de la locomotive continuait de fouailler notre chair. « Nous pouvons sauter d'un moment à l'autre. » Qu'était la mort ? Que signifiait alors ce mot de « mourir » ? Je dus grimper sur ce qui avait été une banquette et n'était plus qu'un tas de bois haché pour donner l'absolution à ce cadavre à cheveux blancs que l'on descendait par une fenêtre. Puis à cette femme qui, ensevelie sous un amoncellement géant de valises, répétait de manière obsédante : « Ma fille ! Ma fille ! L'avez- vous vue ? Elle a un an, un an. » Il était onze heures et demie du soir lorsque se tut le sifflet de la locomotive. A côté de moi, un garçon coiffé d'un casque de pompier me regarda. Nous respirâmes. •  Ils ont pu découper un volet dans la chaudière. •  Oui, dis-je, tandis que je me passais la main sur le front. Et alors seulement je me sentis faible et dus m'accrocher pour ne pas tomber à terre. Les nerfs m'avaient jusqu'alors soutenu, mais maintenant je me sentais sans forces, comme vidé. •  Sortez, mon père, prendre un peu l'air. Vous allez étouffer dans cet enfer. Dehors, je me répétai : « Cet enfer... » Une infirmière arriva. Je ne sais ce que je lui répondis, ni ce qu'elle m'avait demandé.

Elle dut comprendre que je n'étais pas français. Elle fit un geste vers mon visage. « Du sang », me dit-elle. Je fis non de la tête. Elle me prit la main et, sur la route, me montra un seau d'eau. Elle dut me croire stupide, car je ne fis pas un mouvement. Elle trempa dans l'eau quelques linges et les porta à mon front. Je sentis que peu à peu le sang me revenait à la tête et j'écartai sa main. « Gracias », dis-je, et je plongeai la tête tout entière dans le seau d'eau. Au même moment arrivaient quatre curés de Valence et deux de Saint-Péray. •  Vous n'êtes plus nécessaire à présent. Asseyez-vous ici. Reposez-vous. Il faisait un vent doux et la nuit était sombre, fermée, comme si le ciel avait tout recouvert d'une immense cape de velours noir. •  Combien de morts ? •  Dix-sept pour l'instant et environ quatre vingt-dix blessés. Mais on n'a pu encore ouvrir la première voiture. On craint de n'y trouver que des morts. Il n'y a pas moyen d'en séparer la carrosserie du corps de la locomotive. On est allé à Lyon chercher une grue pour tenter de l'ouvrir en éventail. Presque tous ceux qui, à huit heures, entouraient le convoi, étaient partis. Il restait environ une centaine d'hommes qui s'agitaient comme des fourmis autour des voitures, et deux douzaines d'infirmières qui couraient de part et d'autre. La nuit s'appesantit. Un silence impressionnant régnait. De temps à autre seulement partait une ambulance, dans un long coup de sirène, avec sa charge de sang. J'étais assis au bord de la route, aussi immobile qu'une statue, incapable même de cligner des yeux, comme si mes pupilles avaient été de marbre. Il devait être une heure lorsqu'on vit arriver de Lyon la grue et tout un jeu de projecteurs devant permettre enfin d'y voir clair pour travailler.

Tous nous craignions, je crois, le moment où l'on ouvrirait la première voiture. Nous vîmes les crochets se fixer aux deux extrémités, la roue tourner lentement, lentement, le métal commencer de s'incurver en grinçant, les vitres se briser en mille miettes et la charge tragique mains, valises, têtes, livres, gabardines, journaux et jambes tomber en vrac des deux côtés de la voie. Je serrai les dents. Il me venait des nausées. A côté de moi, une infirmière poussa un long cri. Puis la grue déposa sur la route son chargement de fer. Il était deux heures du matin lorsque je me laissai aller de nouveau au fond de la voiture. Près de moi se tenait mon compagnon tout aussi muet. En ces minutes qu'il nous fallut pour regagner Tournon je priai, je crois, comme je n'avais jamais prié. Pour tous les morts trente-sept, dirent le lendemain les journaux , comme s'ils avaient été mes frères. Je me sentais si près des hommes... Je regardai mes mains : « Ils sont maintenant au ciel... Peut- être l'un d'entre eux est-il au ciel grâce à ces mains. »

Et alors je sus ce qu'il en était de confesser, en ce moment où je pris conscience du peu de part que j'y avais en tant qu'homme, puisque je ne savais pas dire quatre mots, et où je compris que le Christ se servait seulement de mes mains pour pardonner les péchés. Qu'importait, en effet, le peu de consolation que j'apportais aux âmes, le petit sermon où je les exhortais à être meilleures, en comparaison des quelques mots et du signe que traçait ma main, qui seuls avaient pouvoir d'ouvrir les portes du bonheur pour l'éternité ?


Épilogue 117 messes

Tournon, 15 juillet 1953. Cher Antonio, Tu ne peux imaginer la joie que j'éprouve à t'écrire cette lettre. Lorsque tu la liras, tu seras devenu prêtre. Sais-tu que je tremble à t'écrire ce mot ? Cher Antonio, tu vas maintenant comprendre bien des choses ; tu vas t'expliquer mes larmes d'il y a trois mois, pourquoi j'étais si réticent à te parler du sacerdoce, arguant que tu serais toi-même ordonné bientôt. A te dire vrai, je divague un peu ; j'avais folle envie de t'écrire, pensais te dire des tas de choses et ne sais maintenant par où commencer ni comment te parler. D'ailleurs, n'est-ce pas péché ces jours-ci que de te dérober un moment ? La vraie joie ne va pas te venir de ma lettre, mais de ces minutes que tu passes à Lui parler, à penser à ce que tu Es. Vois, j'ai écrit Es avec une majuscule, je ne sais pourquoi. O grandissime philosophe que tu es, tu vas en ces jours être terriblement ému de voir soudain que l'essence n'est pas un vain terme, tout saisi de comprendre que le changement par toi subi est essentiel et non de pure apparence. J'aimerais te parler maintenant de mon expérience sacerdotale, mais suis sensible à mon ridicule. Me permets-tu cependant de faire le pédant et d'évoquer pour toi ces quelques mois de prêtrise, ces cent dix-sept messes que j'ai dites ? Je veux te dire avant tout et surtout que je suis orgueilleux de mon sacerdoce et que chaque jour j'en rends grâces au Seigneur. Je ne laisse pas d'être un pauvre type, je n'ai rien d'un saint, tant s'en faut (et je dois t'avouer n'avoir pas été comme il l'aurait fallu à la hauteur de mon sacerdoce) ; celui- ci pourtant m'a donné joies si grandes que je ne changerais cette année pour aucune des vingt-deux qui l'ont précédée. Je t'assure que je me considère comme un autre homme, que je vois le monde sous une couleur différente et parle à Dieu d'autre manière. Mes messes... Non, je n'ai plus ce tremblement des premières messes.

Mes vulgarités, mes distractions sont telles qu'elles te paraîtraient in­ compréhensibles, mais je te jure que je ne changerais pas davantage cette demi-heure de la matinée pour la demi-heure la plus douce de toute ma vie. Car, vraiment, ami Antonio, la messe est, sans rhétorique aucune, à pleurer de joie. Crois-moi, le temps aussi passera pour toi, et dans quelques mois tu sortiras de l'église mécontent de toi-même ; mais pas une seule fois, pas une, tu ne sortiras mécontent de Dieu. Car Lui, je te l'assure, ne sera pas ménager de Lui-même, Il se tiendra aussi près de toi qu'il faudra pour que tu puisses te retenir à Lui, Lui tenir la main ; et, même si tu sombres dans mille distractions, il y aura toujours un moment où Il se glissera dans ton âme comme à la dérobée, te remplissant de joie et de douceur pour le reste de la journée. Je pense, Antonio, que ma messe d'après-demain ne sera pas si marquante que la tienne, je ne tremblerai pas comme toi et n'aurai pas le coeur aussi grand que le tien, mais la vraie merveille c'est que toi, avec toute ton émotion et tes larmes, tu ne chargeras pas d'une once ta messe, car c'est Lui qui y apporte tout, et c'est vrai de la tienne comme de la mienne et comme de celle du pape. Je ne sais ce que tu penseras de tout cela, mais pour ma part je trouve terriblement consolant de savoir, avec la certitude la plus absolue, que dans la messe nous ne comptons pour rien, et que, quelle que soit notre ferveur, Il viendra et que tout se déroulera avec autant de vérité qu'aux mains du Christ au premier jeudi saint. Cela pourrait sembler peut-être une excuse à notre médiocrité, mais c'est la vérité même. Sans doute trouveras-tu imprudent que je te parle de la sorte à la veille de ta première messe ; considère seulement que je m'adresse à celui que tu seras dans trois mois ou dans quelques années. En ma petite expérience, je veux te donner ce conseil : ne te fais pas de souci, mon ami ; ne te casse pas la tête, ne t'interroge pas (Dirai-je toujours la messe de cette façon ? Serai-je toujours aussi fidèle que maintenant ?) ; ces questions, en ces moments que tu vis, seraient presque un péché.

Ce qui est véritablement important, convaincs-t'en, c'est qu'Il t'ait choisi, qu'Il ne saurait se tromper et qu'Il va venir en tes mains chaque matin. Sans doute seras-tu préoccupé de faire ces mains plus propres chaque matin, mais convaincs-toi a priori qu'elles ne seront en réalité jamais propres de ton fait, mais toujours en raison de Son étonnante bonté. Je ne veux pas couper les ailes à tes projets de sainteté, je veux seulement te mettre en garde contre un possible orgueil, une illusion d'angélisme ; ce n'est pas pour cela que nous avons été appelés. L'important c'est Lui, et Lui seul. Naguère, j'étais peiné de ce qu'on nous considérait comme différents des autres hommes ; or, il me semble que cette vue est non seulement justifiée, mais encore qu'elle traduit le meilleur de notre existence, ce caractère qui nous distingue des autres et qui est en nous la marque de ce qui n'est pas nous. Des conseils ? Je ne sais, je ne puis t'en donner beaucoup. Permets-moi celui-ci pourtant : ouvre bien ton âme en ces jours qui peuvent être décisifs pour ta vie. Ensuite, lorsque viendra l'embourgeoisement qui viendra tôt ou tard et lorsque viendra la tentation elle viendra aussi, n'en doute pas, tu auras l'âme si brûlée et la chair si à vif qu'il te suffira de lever un peu la peau des souvenirs pour qu'affleure le sang du sacerdoce qui te sauvera de tout. Et maintenant, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de te dire que je vais bien penser à toi dans trois jours. Je dirai ma messe lorsque tu seras déjà vêtu de blanc et que tu attendras ton heure, le coeur battant. Et, lorsque je lirai mon bréviaire au bord du fleuve, mon esprit bien des fois volera vers cette église où tu deviendras prêtre. Il n'est pas jusqu'à mes mains qui m'échapperont pour aller se poser sur ta tête. J'ai arrêté hier ma lettre ici et la reprends aujourd'hui. Je me rends compte que je ne t'ai pas encore expliqué pourquoi je t'écris de ce pays au nom si bizarre.

Peut-être me crois-tu déjà affecté à une paroisse. Le nom pourtant t'aura indiqué qu'il s'agit d'une ville de France. Et de fait : Tournon est une petite ville située entre le Rhône et la montagne ; quelque six mille habitants et un merveilleux paysage. Voici vingt jours que les cours sont finis, et je me sentais fatigué. Comme il ne faut pas s'attendre que dans mon diocèse les affectations se fassent tout de suite, je me suis décidé à venir ici remplacer un aumônier de religieuses, tout en pratiquant un peu le français. Je suis dans un pensionnat de jeunes filles qui doit l'hiver être plein d'animation, mais qui, en cette saison, jouit d'un admirable silence. Il n'est, en effet, habité que de quinze religieuses, qui vont et viennent sur la pointe des pieds et me saluent de profondes révérences. Le couvent est une vieille bâtisse sans grand confort, mais il possède ce que je ne changerais pas pour toutes les commodités : un jardin sur la montagne et une terrasse d'où l'on domine toute la vallée. Je passe ici je t'écris du jardin toute la journée à me promener, lire et écrire. Je crois devoir te dire que j'écris un livre. Un drôle de livre sur le sacerdoce. Il a pour titre Un prêtre se confesse, et je ne sais pas moi-même dans quel genre le ranger. D'un côté on dirait un roman, d'un autre une autobiographie, ou encore un sermon. Peut-être y a-t-il un peu des trois. Si tu me demandes pourquoi j'écris ce livre, je te répondrai que je ne le sais pas davantage. Peut-être faut-il en chercher la raison dans cette phrase de l'Ecriture : « Non possumus quae vidimus et audivimus non loqui » (Actes des Apôtres, 4, 20). Tu te rappelles le passage : les Juifs ont emprisonné Pierre et Jean, mais, craignant un soulèvement du peuple, ils les relâchent, tout en leur défendant de parler. Ce à quoi Pierre et Jean répondent qu'ils ne peuvent taire ce qu'ils ont vu et entendu. Peut-être en est-il de même pour moi. Je crois que j'ai vécu cette année de si grandes choses que je ne serais pas capable de les taire. Je pense que le sacerdoce consiste à se donner totalement aux autres. Et chacun se donne comme il sait ; pour moi, c'est aujourd'hui en écrivant. Il est pourtant sans doute à ce livre une raison plus profonde, et c'est ma tristesse de voir combien est ignoré ce qui a trait au sacerdoce. Tu l'auras constaté mille fois : il se fait dans les cathédrales espagnoles de ces ordinations sacerdotales auxquel­ les n'assistent que cent vingt personnes, uniquement les parents des ordinands.

Et cependant il n'y a pas, je crois bien, dans toute la liturgie de l'Eglise, cérémonie plus belle ni plus impression­ante. D'autre part, je ne sais si tu l'as remarqué : tous les livres écrits aujourd'hui sur le sacerdoce sont conçus d'un point de vue ascétique ou traitent du prêtre déjà en fonction, du prêtre sur le mode mineur. Tu vois ce que je veux dire ? Tous les romans sur le prêtre, si nombreux aujourd'hui, commencent par son activité sacerdotale. Et c'est absurde. On ne peut comprendre la psychologie d'un prêtre si l'on passe outre à ce tremblement de terre spirituel qu'est l'ordination. Le romancier qui s'attache au prêtre dans sa paroisse se trouve nécessairement avec son personnage en présence de terres remuées du fait de l'ordination terres dont jamais il ne pourra expliquer le bouleversement. C'est pourquoi tous ces romans nous présentent beaucoup plus l'homme que Dieu. Les plus profonds se hasardent à peindre l'homme dans ses rapports avec Dieu, mais aucun ne met Dieu Lui-même en scène à travers le prêtre. Or, je crois que le prêtre, après l'ordination, offre beaucoup plus de surnaturel que d'humain. Quant à mon livre, je suis en train d'y mettre la dernière main, mais n'arrive pas à décider s'il faut le publier. Vois-tu, on a dressé autour de nous tant de murs de silence, de respect humain, qu'un prêtre ne peut plus dire désormais ce qu'il éprouve réellement. Il est bien difficile de rendre aux mots leur signification première, de se défaire de toutes les scories du conventionnel. Et je n'ai pas été suffisamment courageux. J'ai fait une confession, mais une demi-confession seulement. En réalité, ce n'est pas moi qui me confesse, mais un prêtre en qui j'ai déposé tout ce que je sais de l'expérience de mes compagnons. La tienne aussi y trouve sa part. Il y a dans ce livre peu de littérature, peu d'invention, mais tout ne s'y rapporte pas à moi. Le José-Luis du livre, ce n'est pas moi, il résulte de l'addition de José-Luis + Ricardo Manuel + Alfredo JulioFidel + etc. C'est un livre vécu en communauté et presque aussi écrit en communauté. Tout ce qui s'y passe a été vécu par nous, mais non toujours par moi. Et les lettres reçues elles-mêmes, si elles ont toutes été écrites pour tel ou tel de notre groupe, ne l'ont pas toutes été pour moi. J'ai dû camoufler les noms, afin de donner plus grande unité au récit. (J'espère que les lecteurs de mon livre, si celui-ci paraît, sauront me pardonner cette mauvaise action.) Pour ceux qui ne me connaissent pas, cela ne présente guère d'importance. Ils se forgeront un personnage qu'ils imagineront me correspondre et n'y perdront pas grand-chose. Quant à ceux qui me connaissent, ils se casseront un peu la tête pour démêler ce qui m'appartient de ce qui est à d'autres.

Mauvaise affaire, car ils perdront leur temps et ne tireront aucun profit de ce livre. Car, à dire vrai, je ne suis pas moi : ce n'est pas une personne donnée qui se confesse, mais simplement « un prêtre ». De toute façon, je t'assure que ce n'est pas un livre commode et que, plus d'une fois, il me vient la tentation de cacher le manuscrit dans le tiroir de ma table. Mais peut-être n'avons-nous pas le droit de garder pour nous tant de joie. Je me demande pourquoi je t'écris cela ; peut-être ai-je besoin de me justifier devant quelqu'un. Par­donne-moi et laissons cela. Ce me semble un crime de te dérober aujourd'hui ton temps en te parlant de choses aussi insignifiantes. Mon ami Antonio, mon ami prêtre. Je me rappelle aujourd'hui ta lettre : « Prêtre, Prêtre, Prêtre... » N'est-il pas vrai que c'est extraordinaire ? Oui, pas de doute, les hommes sont ce qu'ils sont, mais Dieu est magnifique. C'est tristesse de voir comme tous, nous nous efforçons de donner du brillant à ce que nous nommons les valeurs humaines, valeurs qui, à ces hauteurs lumineuses, semblent comiques et ridicules. Certes, il faut prendre garde de ne pas devenir de ces « nouveaux riches de Dieu » dont me parlait un ami ; mais comment pourrions-nous éviter d'être riches, alors que nous le sommes ? Il nous faut seulement savoir être riches, ce qui n'est pas du tout facile. Savoir se donner et surtout Lui don­ ner. Voici quelques jours, Paco m'écrivait que nous autres prêtres nous avions pour mission d'amener les âmes au Christ et à sa Mère, mais que nous nous contentions de leur déverser quantité de paroles. Je lui ai répondu que c'était bien là le problème, que pour amener les hommes au Christ et à sa Mère nous disposions seulement de tous ces malheureux mots. (Bien sûr, il y a les sacrements. Mais c'est là affaire de Dieu, où nous n'avons nulle part.) Je m'arrête.

Me permets-tu de terminer en te rappelant la définition du sacerdoce que le recteur nous donnait au collège presque journellement ? «Segregatus a peccatoribus (Séparé des et pris parmi les pécheurs) et excelsior coelis foetus (et porté au plus haut des cieux). Ab hominibus assumptus (Choisi parmi les hommes) pro hominibus constitutus (et constitué pour le service des hommes) ut offerat dona et sacrificia pro peccatis (afin d'offrir dons et sacrifices pour les péchés). Qui condolere possit (Qu'il sache compatir) quoniam et ipse circumdatus est infirmitate (car il est lui-même sujet d'infirmité). » Sans commentaires. Tout cela, et bien davantage encore, tu le comprends aujourd'hui comme il n'est possible de le concevoir qu'au matin de l'ordination. Merveilleusement. Laisse-moi presser tes mains sur mes lèvres, car pour toujours et à jamais elles sont mains qui méritent d'être baisées. Je ne sais si tu t'en souviens : voici quelques mois je te disais que, lors de ton ordination, tu verrais ce qui est bon. Tu l'as vu désormais, et avec plénitude ; mais il se forge aussi maintenant dans ta vie une grande chaîne de joies, mais aussi de douleurs magnifiques. C'est seulement une fois prêtre que l'on sait ce qui est bon. Dans tous les sens du mot. Mes cent dix-sept jours de sacerdoce sont là pour te l'assurer. Et ainsi mille, et cent mille, et... jusqu'à l'éternité. Te rappelles-tu cette inscription dans l'escalier en ce matin de la Saint-Joseph , le plus grand matin de l'histoire ?

FIN