DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?

LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
Un prêtre se confesse
Titre de la page:

L'heure des larmes

Nom de l'auteur:
Abbé José Luis Martin Descalzo

 

 
L'heure des larmes

Puis vint le soir du dix-huit mars. Comment exprimer pour vous tout cela ? Pourrai-je vous faire entendre toute l'émotion, la joie de ces moments-là ? L'heure des larmes avait sonné pour moi. Combien y avait-il de temps que je ne pleurais plus ? Je ne saurais dire. Peut-être n'avais-je vraiment pleuré depuis mon enfance qu'en l'ordination de mes compagnons, un an plus tôt. Toutefois, au cours de ces derniers mois, ma sérénité avait été mise à mal : il me suffisait de penser au 19 mars pour avoir les larmes aux yeux. Et voici que j'en étais au seuil de ce fameux jour, ce jour des larmes.

Je pleurai pour la première fois en mettant le numéro 0 au marqueur. Je me souviens d'avoir hésité. J'avais tant rêvé de cet instant que d'y être enfin, il m'en imposait. Les autres jours, je préférais changer les numéros aux yeux de tous, à l'heure où l'escalier présentait le plus d'affluence. Mais, ce soir-là, le courage me fit défaut. J'attendis que tous fussent montés dans leurs cellules et descendis opérer le changement en secret, comme s'il s'agissait d'un crime. Mes mains tremblaient d'ôter le 1, et lorsque je plaçai le 0 je sentis mes yeux se voiler de larmes.

Les supérieurs nous avaient dit de nous coucher tôt, craignant que l'un ou l'autre d'entre nous, passant la nuit à la chapelle, ne se voie sans forces le matin venu. Il y eut pourtant de la lumière fort tard dans nos chambres.

De fermer ma porte, il me parut que j'accomplissais un geste définitif. Je ne l'ouvrirais, le lendemain, que pour être ordonné. Je songeai aussi qu'à cirer les chaussures le lendemain soir, je serais prêtre. Et qu'à l'heure à nouveau venue de me coucher, ma condition serait changée.

Je ne sais pourquoi je me rappelle maintenant tout cela dans les moindres détails. Je pourrais décrire chacun de mes pas, les endroits où je me suis tenu. J'étais comme vide, j'allais de côté et d'autre dans ma chambre sans raison aucune, marionnette dont on tirait du ciel les ficelles. Je me penchai à la fenêtre et restai à regarder les étoiles en récitant des Ave Maria, sans la moindre notion du temps.

Je m'assis à ma table et me mis à écrire dans ce journal commencé trois mois plus tôt, et qui maintenant touchait à son terme. Je souris aujourd'hui, mais non sans émotion, de cette page que j'écrivis alors, toute pleine de répétitions, d'«enfin» et de «désormais», toute décousue et où les idées se bousculent en désordre. La voici :

Enfin. Dans quelques instants, lorsque j'aurai écrit ces lignes, je me coucherai, mettrai du temps à m'endormir, mais m'endormirai. Ensuite je m'éveillerai et désormais serai sur cette autre rive, la rive du Christ. Demain, la première musique de l'aube préludera à mon sacerdoce ; après-demain, au réveil ce sera fait, je serai désormais consacré.

Je suis maintenant fatigué, mais heureux, infiniment heureux. Je sais qu'il est inutile d'essayer d'exprimer mes sentiments. Ma tête est lourde de joie et je ne saurais que répéter sans fin : je suis heureux, heureux, terriblement heureux.

J'ai maintenant l'impression d'être un condamné à mort laissant un dernier message. En vérité, quelque chose va mourir en moi. Demain, le petit José-Luis, enfant et naïf, aura cessé d'être. Le José-Luis des années d'enfance s'ouvrira à une réalité plus grande qui bouleversera tout en lui. Quelque chose de très grand va naître en moi.

Comme j'écris ces lignes, on parle à ma porte. J'entends l'agrafeuse, qui sert à fixer les annonces, résonner contre le mur. Demain le corridor apparaîtra tout transformé, plein de dessins et de guirlandes.. Et nous, comme nous serons désormais aussi différents, Grand Dieu ! Voilà bien en effet l'idée qui m'obsède tous ces jours-ci : tout sera pareil et tout sera changé.

Tout sera pareil, nous garderons les mêmes manies, accomplirons les mêmes gestes, connaîtrons les mêmes tentations et les mêmes chutes. Tout sera pareil... Les gens dans la rue nous verront semblables à ce que nous étions hier, à ce que nous serons demain.

Et tout sera changé. Voilà la grande vérité, la vérité qui, ce soir, me fait trembler de joie ! En dépit des apparences, je ne serai plus le même, toute cette identité sera à la fois vraie et trompeuse, car désormais le Christ sera dans mes paroles, dans mes mains, dans tout ce que j'ai.

C'est là question de foi. Croire que tout sera vrai, et non une fable de plus ( ou alors, qu'il s'agira d'une fable véridique, telle qu'il convient d'en sauvegarder dans un monde de mensonges). Les mystères se voient, demain je connaîtrai ce mystère d'avoir Dieu près de moi, physiquement visible. Tout me dira que c'est vrai. Et, si émerveillé que je sois, je ne pourrai douter que mes mains seront devenues capables de miracles. Rien désormais ne me sera impossible, car le Christ sera à mon côté et mes paroles prendront un sens nouveau. Je sais que désormais je bénirai vraiment, que ma bénédiction sera celle du Seigneur, qu'en vérité je bénirai au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. En leur nom.

Comment faire entendre aujourd'hui à tous les hommes cette vérité, si clairement visible ? Combien peu la comprennent et combien nous-mêmes nous sommes de cœur peu généreux, peu empressé ! Donne-moi, Seigneur, davantage de foi. Accorde- moi en Toi une foi aveugle, mais rends-Toi pourtant sensible à mon coeur, pour plus de sûreté, afin qu'il ne puisse T'oublier.

En ce moment, il se commet dans le monde péché sur péché. Dans Rome même. Et j'attends la venue de Dieu dans mon âme. Je voudrais que de venir en moi Te fasse oublier tout cela, toute cette saleté qui infecte notre vie.

Aujourd'hui s'accomplissent tous mes désirs. Après tant d'années d'attente, voici enfin venu le moment. Ce soir, j'ai mis un 0 au marqueur. Que de rêves il aura fallu ! Il en va toujours ainsi avec le temps. Voilà maintenant treize ans, je commençais d'aller au séminaire par les matins de décembre, le manteau relevé jusqu'aux oreilles, mes pas dans ceux de ma mère jusqu'à la place du Dispensaire. Ma mère m'embrassait avant de se rendre à Santa Marta entendre la messe. Je traversais la place del Carbon et me hâtais vers le séminaire, non sans pourtant me retourner maintes fois vers ma mère, qui finalement disparaissait en l'un des innombrables tournants de la rue de la Culebra. Tout cela maintenant remonte et, dans le matin lumineux de la Saint-Joseph , va prendre corps, trouver sa raison d'être.

Demain, l'Alleluia de Hœndel va éclater en mon âme comme la voix de Dieu et la bouleverser dans son tréfonds. Je sauterai du lit en récitant le Te Deum ; j'y veux mettre pour Toi toute mon âme d'enfant, je veux imprégner mon regard de toute ma tendresse, T'adresser de ces paroles naïves que je voudrais aujourd'hui trouver.

Oui, je vis une enfance mi-réelle, mi-poétique., Qu'il serait beau d'accéder à ton autel avec l'âme pure que j'imagine !... Je n'ai guère d'histoire encore, mais cette histoire n'est évidemment pas celle que je voudrais Te présenter. De toutes manières, se faire semblable à un enfant en ces jours-ci est la seule façon de comprendre quelque chose à ce qui m'arrive. Tant nous sommes loin de la logique...

Mes mains m'obsèdent.

J'ai aujourd'hui reçu de ma soeur religieuse une lettre qui m'a fait beaucoup pleurer. Unis-la, mon Dieu, à tous mes travaux ; mon sacerdoce lui devra de porter du fruit.

Si je ne retirais qu'un seul fruit de cette retraite, ce serait assez ; je songe à cette tendresse authentique à l'égard de ma précieuse Vierge de la Clémence. Elle va illuminer ma vie sacerdotale. Que celle-ci soit claire comme son sourire !

Je me sens très fatigué. Je vais me coucher (il est minuit et demi). Protège, Seigneur, ce sommeil qui est aujourd'hui terriblement sacré. Je songe maintenant que je pourrais mourir cette nuit. Ce serait affreux, ô mon Dieu ! Oh ! non, non, il n'est pas possible que je meure ainsi !... Non, veille-moi, mets-toi si près de mon coeur que pas un de ses battements ne se perde, puis ouvre mes yeux sur le matin plein de soleil, de ion Soleil.

Ayant écrit, je m'approchai du lit. J'enlevai du calendrier la feuille du 18, découvrant le rouge 19 mars 1953. Me penchant, je l'embrassai, pour aussitôt m'amuser de ce que ce geste avait d'enfantin. Je me couchai et, de mon lit, la lampe allumée, je contemplai encore un bon moment cette date ; puis mon regard fit le tour des quatre murs de ma chambre et je me sentis heureux. Je portai mes mains à mes lèvres et les baisai presque voracement. Je me sentais content, et j'éteignis.

A trois heures et demie du matin, je n'avais déjà plus sommeil. Il faisait encore nuit et je restai couché. Je me tournai dans tous les sens sans parvenir à me rendormir. Je regardai le calendrier.

Le 19 déjà. Pourtant, il me sembla que le jour commencerait seulement avec l'Alleluia dans le haut-parleur. La veille, en effet, on avait installé par toute la maison des haut-parleurs reliés au tourne-disque du cloître, et c'était l'Alleluia de Hœndel qui devait fournir l'indicatif : « Voilà, le jour est venu ! Vous pouvez maintenant vous réjouir. »

J'attendis donc au lit que le chant retentisse. Quelques minutes avant six heures et demie, le haut-parleur fit entendre quelques crépitements. Je me dis : « Ils doivent le mettre en marche. » Et mon coeur alors se mit à battre avec violence. Je l'entendais sauter dans ma poitrine, il me faisait mal. Je sentis comme j'étais oppressé, et lorsque la musique éclata, les premières larmes m'étaient déjà montées aux yeux. Terriblement ému, je m'assis sur mon lit, en proie à un sentiment indéfinissable, mélange de reconnaissance et de joie, sensation de sécurité, certitude d'être arrivé, d'avoir trouvé le port, d'avoir tout accompli. Je vis mes larmes couler sur les draps, et j'étais tout secoué de sanglots, mais déjà apaisé. Je laissai aller ma tête sur l'oreiller et m'abandonnai aux larmes tout au long de l'Alleluia, sans penser à rien, pleurant simplement.

Puis d'un bond je me levai, je fis ma toilette, me rasai. Devant la glace, le rire l'emporta sur les pleurs quand je me vis si drôle d'être ainsi barbouillé de larmes et de savon. Je saluai joyeusement mon double dans le miroir, trouvant même à me moquer : « Non, mais regardez-moi ce type !... »

Cependant, la musique résonnait toujours dans les couloirs. Après l'Alleluia vinrent l'Hymne du Pape sonné par des trompettes d'argent, un choralet fugue de Bach, et enfin l'Ave Maria de Somma. Chaque morceau m'inspirait des émotions différentes, si bien que je passai de la joie éclatante de Haendel à l'hymne du triomphe et de me rappeler en cet instant tant de cérémonies vues au Vatican puis à la pieuse musique du choral et au jeu léger de la fugue pour finir par la prière très douce que je chantai en écoutant le disque.

Lorsque j'ouvris la porte de ma chambre, mes yeux se posèrent sur un grand chrisme et sur cette inscription en lettres rouges : Tu ES SACERDOS IN AETERNUM (Tu es prêtre pour l'éternité). Le chambranle de ma porte était marqué d'une grande croix rouge deux longs traits de sang et l'on pouvait y lire :

JOSÉ-LUIS, L'ANGE DU SEIGNEUR A MARQUÉ TA PORTE DE SON SIGNE. DE CE JOUR, TU SERAS PRÊTRE POUR L'ÉTERNITÉ.

Je me rappelai cette scène de la Bible où les Juifs avaient signé leurs portes avec le sang d'un agneau, pour que l'ange exterminateur au matin les préservât du massacre de leurs premiers-nés. Nos portes aussi avaient maintenant reçu le signe de l'Agneau, de cette vie nouvelle qui allait commencer.

Et je parcours le couloir, m'arrêtant à chacune des portes signées de sang. Celle de Cipriano, de Mateo, de Fidel, de José-Maria, d'Alfredo... Quel bouleversement au-dedans de nous ! Et quelle certitude maintenant d'être appelés ! Ce signe nous défend de l'épée de la mort. A ma porte, il s'effacera peut-être dans quatre jours, mais dans mon âme il durera des siècles et des siècles. Il durera éternellement, car c'est du sang de Dieu que nous sommes marqués, du sang de l'Agneau sauveur.

On avait décoré toute la maison. L'escalier était tendu de banderoles avec des citations de la Bible ayant trait au sacerdoce, plein de dessins de cloches, d'églises, de calices. Je parcourus tout le bâtiment avec un plaisir aussi neuf que si je le voyais pour la première fois. J'avais besoin d'aller, de marcher, de remuer, de me calmer.

Puis j'entrai dans la chapelle des Prêtres et m'assis dans un coin pour lire le cérémonial de l'ordination, tandis que pour la seconde fois les larmes m'inondaient. Angel disait sa messe. De penser que, dans deux heures, je ferais de même, une main me serrait la gorge. Lorsqu'il éleva les mains et que l'hostie apparut tremblante audessus de sa tête, je sentis mes ongles s'enfoncer dans mes paumes. Cela était vrai, vrai, vrai.

Je me souviens d'avoir regardé souvent ma montre pendant toute cette heure que je passai là ; lorsqu'il fut sept heures et demie, je sortis en courant comme si j'avais craint d'arriver en retard et je dus faire ensuite les cent pas dans le cloître un bon quart d'heure en attendant. Je portais, roulée dans ma poche, la ceinture peinte par ma soeur ; je l'avais reçue la veille et elle allait m'attacher les mains pendant l'onction. Je la serrais contre ma paume et ma main se trempait de sueur.

Il était huit heures moins le quart lorsque nous entrâmes tous pour nous habiller. Nous étions dix- huit, dix-huit pauvres garçons tremblants, pâles et bégayants, les yeux illuminés de larmes, le coeur chargé de joie. Il fallut nous aider à nous vêtir, car seuls nous n'y serions pas parvenus. Je revois avec précision le lieu où je me tenais, je ne l'oublierai jamais. Nous étions là tous les dix-huit, vêtus de blanc, nous regardant sans nous voir, sans nous reconnaître, sachant que l'heure était venue, que dans quelques instants tout serait accompli.

Lorsque nous sortîmes dans le cloître, il s'en fallait de six minutes qu'il ne fût huit heures. C'était un matin clair, et le soleil sous les arcades blanchissait encore nos aubes. Pour l'arrivée de l'évêque, on hissa dans la cour le drapeau de l'Espagne à côté de celui du pape.

Nous gagnâmes l'église en procession, et j'avais conscience que chacun de nos pas était chose sérieuse maintenant, car il nous menait vers le Christ, nous portait à mourir pour naître à nouveau.

Dans le choeur un chant s'éleva et l'émotion de nouveau me serra la gorge. Filioli mei, chantait-on. Mes petits enfants, voici que je suis avec vous.

Je ne pus en entendre davantage. Oui, c'était bien l'heure des larmes. Je m'avançai en répétant : « Petits enfants, mes petits enfants. » Et je me rappelai la phrase que j'avais choisie pour devise en mon ordination : « Et tu, puer, propheta Altissimi vocaberis. » («Et toi, enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut. ») Je crus L'entendre me la commenter Lui-même : « Toi, mon enfant, mon petit, tu vas être aujourd'hui appelé prophète du Très-Haut. Mais ne crains point, car voici que je suis près de toi et pour toujours. Je suis au milieu de vous. MOI.

Jamais je ne me suis senti si seul en face de Dieu. Celui-ci était visible, sensible au milieu de nous. Je ne me souvins de rien en cet instant, de rien ni de personne. Dieu était là dans l'église, emplissait tout, jusqu'aux derniers recoins de la vie.

Nous nous plaçâmes dans le choeur et je me trouvai dans un coin d'où l'on apercevait juste l'autel où la Vierge de la Clémence souriait, cette Vierge qui tenait déjà une place si essentielle en ma vie. Que ne savait-elle de moi ? De mes craintes, de mes tentations, de mes chutes, de mes froideurs, de mes ferveurs ? J'en étais arrivé avec elle à la prière essentielle : au sourire, et il m'était maintenant facile de lui parler. Ainsi, ce matin-là, j'avais les yeux fixés sur les siens, attendant qu'elle me parlât. Et elle me parla. Elle me fit savoir avec ses yeux que l'heure était venue de me réjouir et que je pourrais bientôt m'asseoir sur ses genoux face à face avec le Christ.

L'évêque passa ses ornements et la cérémonie commença comme une messe ordinaire. On ordonnait d'abord les tonsurés, les sous-diacres, et avec eux nous nous prosternâmes.

La chapelle était étroite et nous étions serrés les uns contre les autres, formant tapis. Tandis que montait et descendait le flot des litanies, j'appelai Dieu, criai vers Lui. Ce fut une prière dramatique : je Lui demandais de venir, d'avoir pitié de nous, de daigner nous écouter. Mes yeux brûlaient, mes mains griffaient le sol. A ma gauche, Luis était plus calme et je pouvais l'entendre parfaitement chanter. Pour moi, j'en étais incapable, haletant ma prière d'une voix rauque et suppliante.

L'évêque se leva et sa voix soudain m'apporta le calme. « Daignez bénir ces élus », chanta-t-il. Et tandis que le choeur répondait : « Nous vous en prions, écoutez-nous », je sentis la joie m'inonder et me répétai avec allégresse : « Elus, élus, élus... »

Et pour la seconde fois : « Daignez bénir et sanc­tifier ces élus. Et comme un écho : « Elus, élus... »

Et pour la troisième fois : « Daignez bénirtifier et consacrer ces élus. » Et mes yeux s'ouvraient devant la joie et l'énormité de ce mot : Elu !

La litanie continua et je me sentis tranquille : c'était Lui, Lui, qui nous choisissait, et non les hommes. Effrayante certitude de nous savoir à Lui parce qu'Il le voulait ! Lui qui nous connaissait bien, Il nous appelait, et Il nous appelait tels que nous étions, avec nos défauts. Il aviserait ensuite à nous utiliser.

Nous nous mimes debout et, comme on conférait sous-diaconat et diaconat, je regardai ma montre pour bien graver l'heure en ma mémoire, la grande heure.

Maintenant. Maintenant. Maintenant. Mon coeur se mit à battre comme ce matin au chant de l'Aileluia. Follement.

A ma montre : neuf heures et demie.

Un par un, on nous appela. Nous répondions : « Adsum.» Et j'entendis mon nom, mon nom impossible à confondre avec mes deux prénoms. Je répondis simplement : « Me voici. » Je m'étais jeté dans les bras de Dieu.

Lorsque nous fûmes tous placés en demi-cercle devant l'évêque, don Jaime s'avança et lui demanda au nom de l'Eglise de nous ordonner prêtres. Et l'évêque alors de lui poser cette étonnante question : « Savez-vous s'ils en sont dignes ? »

Et le recteur : « Autant que l'humaine fragilité permette de le savoir, j'atteste qu'ils le sont. »

L'évêque alors se tourna vers tout le peuple : « Vous savez, mes très chers frères, qu'il en va de l'intérêt commun que la nef de l'Eglise soit aux mains de bons pilotes. Aussi, s'il se trouve quelqu'un pour avoir quelque chose à dire contre l'un de ceux-ci, qu'il s'approche sans crainte et le dise. » Il y eut quelques secondes de silence, puis l'évêque s'adressa de nouveau à nous en ces termes :

Mes fils bien-aimés, vous allez recevoir la charge sacerdotale. Appliquez-vous à la recevoir dignement et à vous en acquitter comme il convient. C'est au prêtre à offrir l'auguste sacrifice, à bénir, présider, prêcher, baptiser. C'est donc avec une sainte frayeur qu'il faut monter à un si haut degré, vous souvenant que ceux qui y sont appelés doivent se distinguer par une sagesse toute céleste, des moeurs pures et une longue pratique de la vertu. Les ministres de l'Eglise doivent être parfaits en foi et en oeuvre, c'est-à-dire enracinés dans le double amour de Dieu et du prochain.

Sachez bien ce que vous faites, imitez ce que vous opérez par vos mains, en sorte que, célébrant le mystère de la mort du Sauveur, vous arriviez à faire mourir dans votre chair les vices et les concupiscences. Que votre doctrine soit pour le peuple de Dieu le remède des âmes ; que la bonne odeur de vos vertus réjouisse l'Eglise du Christ ; que votre parole et votre exemple édifient la maison de Dieu, si bien que votre sacerdoce attire, non point la condamnation, mais la récompense sur nous, pour vous l'avoir conféré, et sur vous, pour en avoir reçu la charge redoutable. Ce que je prie Dieu de vous accorder par sa grâce. Amen.

Toute cette prière, l'évêque la lut lentement, donnant à chaque phrase son sens plein. C'est tout juste pourtant si j'y pris garde. Je la connaissais, bien sûr, pour l'avoir lue cent mille fois ; il me fut toutefois impossible dans le moment d'y prêter attention et de dominer la voix qui en moi criait : « Maintenant, c'est maintenant... »

Et le moment vint. Nous nous levâmes pour nous mettre en file par deux. Non, jamais je ne me suis senti plus près de Dieu, plus seul devant Lui, plus plein de Lui. Une terrible assurance que toute ma vie était en train de changer, que je devenais le Christ. Et lorsque Mariano et moi nous nous agenouillâmes devant l'évêque, puis lorsque celui-ci nous imposa les mains sur la tête, il me sembla que les portes de mon âme s'ouvraient devant le flot de Dieu qui emportait tout.

Et de nouveau les larmes profondes du matin, des larmes de joie, sortirent du plus profond de mon être. Et les prêtres commencèrent à défiler l'un après l'autre et nous imposèrent à leur tour les mains. Une, deux, trois, quatre, dix, vingt, trente, soixante, quatre-vingts... Une pluie de mains. Je ne savais que faire, je pleurais simplement, je me sentais intensément heureux... Sur la chasuble à mon bras se voyait la trace humide de mes larmes ; je remontai le vêtement et laissai mes pleurs tomber dans mes mains comme une anticipation de l'huile sainte. Maintenant, oui, maintenant, c'est vrai. Je suis, je suis prêtre 1. Pour les siècles des siècles.

1. Tout lecteur doué de quelques connaissances en théologie aura compris que des deux parties essentielles de l'ordination : la matière et la forme, la matière seule était chose faite. Je me trompais donc en pensant que tout était accompli. Erreur psychologique et non intellectuelle, car je savais parfaitement que la forme n'avait pas encore été prononcée ; j'avais l'impression que l'ordination était complete le rite impressionnant de l'imposition des mains me semblait plus que suffisant pour avoir opéré le plus mystérieux des changements. Je comprends que cette impression n'était pas fondée, mais telle je l'éprouvai, telle je la rapporte.

Il y a bien loin de la prêtrise à une charge, à une fonction ; elle est une marque rouge au coeur de l'être. Je me dis : ÉTERNELLEMENT. Même si je vais en enfer j'en eus le frisson , je demeurerai prêtre. Un raté de Dieu, éternellement.

Ce fut et je dois le dire et sans cesse le répéter le moment le plus plein de ma vie, le moment où je compris tout, la raison des choses, la moelle de l'existence même. Tout prenait soudain un sens autour de moi. Je serrai mes mains avec affection. Pas un moment je ne doutai qu'elles fussent les mains du Christ.

Leur défilé achevé, les prêtres firent cercle autour de nous, mains étendues au-dessus de nos têtes comme un toit et, dans le silence le plus absolu, l'évêque fit cette prière :

Prions, mes très chers frères, Dieu le Père tout- puissant, qu'il répande l'abondance des dons célestes sur ces serviteurs qu'il a choisis pour les élever au sacerdoce, afin qu'ils remplissent par sa grâce le ministère qu'il leur confie dans sa bonté. Par le Christ Notre-Seigneur. Amen.

Ecoutez-nous, nous Vous en prions, Seigneur notre Dieu, et répandez sur vos serviteurs ici présents la bénédiction du Saint-Esprit et la vertu de la grâce sacerdotale.

Nous vous supplions humblement, d Père tout- puissant ! d'accorder à vos serviteurs ici présents la dignité du sacerdoce ; renouvelez dans leurs coeurs l'esprit de sainteté, afin qu'ils soutiennent avec honneur ce ministère que vous leur confiez. Qu'ils deviennent de dignes coopérateurs de notre ordre épiscopal ; qu'en eux reluise toute justice et que, le jour où ils rendront un compte exact de leur administration, ils reçoivent en récompense l'éternelle béatitude.

Au long de ces prières, mon âme commença de se calmer. C'était le retrait de la vague. Une paix infinie courait dans mes veines. C'était la fraîcheur de la plage au matin, du Seigneur maintenant assuré et possédé. Et l'explosion d'une joie folle, une envie de rire intempestive. Je levai les yeux vers la Vierge souriant au milieu de l'autel... Quelle sérénité à la regarder ! J'étais maintenant le pauvre enfant qui pouvait dormir sur son sein sans qu'elle s'étonne beaucoup du poids de son Fils.

Les prières dites, nous reformâmes les rangs, afin de nous approcher du prélat, l'un derrière l'autre. L'évêque me croisa l'étole sur la poitrine en disant : Recevez le joug du Seigneur. Son joug est doux et son fardeau léger. » Puis il me revêtit de la chasuble, dont la partie postérieure demeura cependant relevée dans le dos par des agrafes : « Recevez l'habit sacerdotal, symbole de la charité, et souvenez- vous que Dieu peut augmenter en vous cette charité et la perfection de vos oeuvres. »

Revêtus désormais des ornements sacerdotaux, nous revînmes à nos places pour, à genoux, écouter l'évêque lire cette belle prière :

O Dieu, auteur de toute sanctification — je me rappelle que cette phrase était écrite sur une frise tout autour de la chapelle de mon séminaire — qui seul donnez la vraie consécration et la bénédiction parfaite, bénissez vous-même vos serviteurs ici présents que nous élevons à l'éminente dignité de prêtres. Que la gravité de leurs moeurs et la censure qu'imprimera au vice la régularité de leur vie annoncent qu'ils sont des vieillards formés à cette discipline, dont saint Paul a tracé les règles à Tite et à Timothée. Que nuit et jour, méditant votre loi, ils croient ce qu'ils lisent, enseignent ce qu'ils croient et pratiquent ce qu'ils enseignent. Que la justice, la constance, la miséricorde, la force et toutes les vertus brillent en eux et se manifestent dans leurs exemples et leurs paroles. Qu'ils gardent pur el sans tache leur caractère sacerdotal. Qu'ils opèrent pour le salut de votre peuple et par leur sainte bénédiction la transsubstantiation du pain et du vin au Corps et au Sang de notre divin Fils et qu'au jour de votre juste et éternel jugement, après être parvenus par une charité inviolable à l'état de l'homme parfait selon la plénitude d'âge du Christ, ils méritent de paraître à votre tribunal avec une conscience pure, une foi véritable et un coeur rempli de l'Esprit-Saint. Par les mérites de Notre- Seigneur Jésus-Christ, votre Fils, qui vit et règne avec Vous en l'unité du Saint-Esprit pour tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Tout ce temps, je continuais à ne me rendre compte de rien, comme fou de joie. Je me répétais mille et mille fois : « Je suis prêtre, je suis prêtre. » Et cela me suffisait.

L'évêque alors, à genoux, entonna le Veni Creator. C'était l'Eglise qui priait l'Esprit-Saint de descendre sur mes mains qui, dans un instant, allaient être ointes. Et ce fut alors que je me souvins de ma famille, de mes amis. Pendant la première partie de mon ordination, j'étais demeuré seul avec Dieu, absolument seul ; mais comment maintenant regarder mes mains sans me souvenir de mes parents ? Comment toucher la ceinture sans me rappeler ma soeur qui l'avait peinte ? Je me sentis entouré de tous ceux qui pleuraient à plus de mille kilomètres, attachés par cette même ceinture qui allait unir mes mains dans quelques secondes.

Et à cette heure, oui, je priai pour mes mains, je me rappelai leur histoire, je demandai à Dieu de les remplir, car pour ce qui était de moi... Je lui demandai une fois de plus de m'attacher, de ne pas me laisser me perdre en mes rêves ; je lui dis que je faisais cette prière par égoïsme, par commodité, que je ne faisais aucun sacrifice à lui remettre ma liberté.

Nous approchions. Je pensai que j'allais éclater en sanglots, car toujours les mains ont été mon obsession. Mais il n'en fut pas ainsi. Je tremblais certes, mais une félicité si grande m'avait envahi que je ne pouvais même plus pleurer. Peut-être aussi avais-je épuisé toutes mes larmes lors de l'imposition des mains.

Je m'agenouillai devant l'évêque en lui présentant mes deux paumes unies. Il plongea son pouce dans l'huile sainte et traça sur elles une croix en forme de grand X qui allait de la pointe de l'index de ma main gauche jusqu'au monticule de ma main droite et de la pointe de mon index droit à ma paume gauche. Je regardai fixement ce chemin d'huile qui les traversait et les transformait pour toute l'éternité.

Daignez, Seigneur, consacrer et sanctifier ces mains par cette onction et notre bénédiction, afin que tout ce qu'elles béniront soit béni et que tout ce qu'elles consacreront soit consacré et sanctifié au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Je joignis les paumes, éprouvant la douceur de l'huile, et don Jaime me lia les mains avec la ceinture de ma soeur. Dans les plis du noeud, je pouvais voir le sourire de la Vierge que ma soeur avait reproduit sur la ceinture.

Et, de nouveau, j'étais à genoux devant l'évêque:

Recevez le pouvoir d'offrir à Dieu le Saint-Sacrifice et célébrer la Sainte Messe, tant pour les vivants que pour les morts.

Ensuite ça y était, ça y était nous nous rendîmes en procession à la sacristie nous laver les mains. Je me les lavai au citron, puis au savon. Pour finir, on m'y versa un flot d'eau de Cologne.

Nous revînmes vers l'autel. Déjà nous respirions dans la joie d'une vie pleine, hommes nouveaux. Mes mains ! Je les regardais avec étonnement, incapable de comprendre ce qui venait de leur arriver. Oui, c'était là mes mains de toujours, mes mains qui jouaient aux billes, qui prenaient des notes, écrivaient à la maison, mes mains lasses de jouer du piano... et maintenant, grand Dieu ! Je les approchai lentement de mes lèvres pour en baiser l'extrémité. Nul ne me vit. Sauf peut-être la Vierge.

L'ordination proprement dite était terminée. Nous devions maintenant tous dire la messe avec l'évêque. En même temps que lui, nous récitions à haute voix les prières. Nous les criions, voulant bien marquer le sens de chaque mot. De la main,Le maître de cérémonie nous faisait signe : plus bas, plus bas. Et nous baissions bien le ton un moment, pour nous remettre bientôt à crier. Oui, il nous fallait engager toute notre âme en chaque mot, dire les prières, aujourd'hui pour le moins, en sachant ce que nous faisions.

Au Memento, j'offris la messe pour les intentions de l'évêque qui venait de nous ordonner et puis pour moi, pour mon tout nouveau sacerdoce. Je priai ensuite pour nous tous, les dix-huit, suppliant Dieu de faire de nous seulement des prêtres, sans autres pensées ni désirs. Je priai pour mes parents, pour mes frères et soeurs, pour toute ma famille, tous ceux qui avaient et auraient quelque rapport avec mon sacerdoce.

La consécration approchait, la première consécration de notre vie. Chacun d'entre nous, de sa place, unissant sa voix à celle de l'évêque, allait consacrer le pain et le vin posés sur l'autel. Mon émotion grandit. Un moment, je craignis d'être empêché par les larmes de prononcer les paroles, mais il n'en fut rien. Ce fut une émotion sereine, une paix et une joie comme je n'en connaîtrai plus dans ma vie. Et surtout une certitude, une foi inébranlable en ce que j'allais faire. La transsubstantiation, le fait de changer au Corps et au Sang du Seigneur le pain et le vin n'était plus un difficile mystère énoncé par les traités de théologie, mais une chose toute simple, à notre main...

Nous dîmes, nous criâmes les mots : HOC EST ENIM CORPUS MEUM.

Et je n'eus aucun doute que je venais d'accomplir le miracle, changeant au Corps du Christ cette forme que l'évêque levait entre ses mains. Puis, lorsqu'il éleva le calice, tous ensemble, tremblants, nous adorâmes ce Dieu miraculeusement venu à l'appel de nos propres lèvres.

Je levai les yeux vers la Vierge et lui dis : « Vois quel terrible miracle je viens d'accomplir. » Oui, il n'y avait pas de doute : nous avions accompli le miracle le plus extraordinaire qu'un homme eût jamais rêvé de faire.

Oui, les mystères se voient, il suffit de garder la vue claire pour savoir que tout est vrai ; il suffit d'ouvrir les yeux pour comprendre que toutes choses crient dans leur présence muette : « Oui, oui, oui, c'est bien Dieu, Dieu, et tu L'as fait venir avec tes paroles. »

Et la messe se poursuivit jusqu'à la communion, où nous réalisâmes l'expression la plus plastique qui puisse exister du corps mystique. L'évêque nous donna la communion et chacun de nous reçut une hostie qui avait été consacrée par les dix-huit.

Le choeur chanta : « Désormais je ne vous appellerai plus mes serviteurs, mais mes amis, car vous connaissez tous mes secrets. Recevez l'Esprit- Saint. »

Et tous debout, nous récitâmes d'une seule voix le Credo. Jamais il ne m'a été plus facile de le dire qu'en ce matin-là, les mains ruisselantes encore de mystères.

Et pour finir nous passâmes tous devant l'évêque, qui nous imposa de nouveau les mains sur la tête et nous conféra le terrible privilège de pardonner les péchés. Nous laissâmes retomber dans le dos notre chasuble, demeurée relevée jusqu'alors, pour bien marquer que tout était accompli ; nous promîmes à l'évêque obéissance et reçûmes le baiser de paix. Maintenant, oui, c'était chose faite. Notre vie passée s'estompait, tandis que s'ouvraient pour notre âme des chemins nouveaux.

Dans mon coin, je me remis à pleurer. Pleurs de joie, de qui se sent chez lui, pleurs de douceur et de paix.

Il était midi moins vingt lorsque nous sortîmes. Tremblants. Il n'y avait que quatre heures que nous avions fait notre entrée, et déjà pour nous le monde était changé. Ah ! combien était vrai maintenant ce chant du début : « Mes petits enfants, voici que je suis avec vous, au coeur même de votre être. »

Dans le cloître, faisant un demi-cercle autour de l'évêque, nous prîmes bon nombre de photographies j'avais encore les yeux rouges. Et ce fut l'explosion de la joie. Mille bras qui s'emparent de vous, vous tirent, vous entraînent de côté et d'autre ; et chacun, sans rien éprouver, de reposer sa tête un instant sur chaque épaule, de se laisser aimer, sans trop savoir s'il faut rire ou pleurer. Et de se tromper en donnant les premières bénédictions, et de trouver tout à fait logique de se faire embrasser les mains, ces mains de Dieu qui sont désormais les nôtres, et d'entendre toute la maison résonner à nouveau de la musique des Alleluia, et de monter l'escalier et de voir au marqueur, non plus même le 0, mais le « + 1, 2, 3, 4... et éternellement ».

Lorsque je pus échapper à ces débordements de la joie, je me réfugiai de nouveau dans la chapelle et demeurai dans un coin sans rien dire ni penser, regardant seulement l'endroit où je m'étais tenu à genoux. La tète me faisait mal et je montai prier sur la terrasse. Ce jour-là, les psaumes de l'office me parurent plus savoureux que jamais, remplis de symboles. Il faisait un temps splendide et le soleil dorait les façades, les vernissait d'allégresse. En bas, dans la rue, allait le monde : voitures, autobus, hommes marchant d'un pas pressé, couples bras dessus bras dessous, enfants jouant avec des balles de chiffons. Moi, de là-haut, je les voyais s'agiter comme des fourmis inlassables, s'affairer, courir, vaquer à leurs affaires, et je sentais ma joie se teinter de légère tristesse. C'était pour cela que je m'étais fait prêtre, pour leur apprendre à regarder le ciel, pour leur expliquer que le monde est très beau et qu'il n'est pas nécessaire de se casser la tête à poursuivre le bonheur en ce monde quand nous avons en nous le paradis, pour peu que nous sachions l'y voir.

Pendant tout le repas, je ne pris garde qu'à peine à ce que je mangeais et fus tout l'après-midi plein d'une joie élémentaire et gratuite. Ensuite, j'allai chercher mon billet pour gagner l'Espagne en train le lendemain et trouvai les rues toutes différentes et comme inconnues. J'avais peur de la circulation. Je me dis : « Si une voiture aujourd'hui m'écrasait... » Et puis : « Au fond, peu m'importe maintenant, ma vie est désormais remplie. » (Mais je demandai tout de même à Dieu de m'accorder au moins quelques jours pour pouvoir dire ma messe entouré de toute ma famille.)

Je fis ma valise en hâte, empilant mes affaires les unes sur les autres en total désordre. Et la journée passa. Il faisait nuit lorsque je montai sur la terrasse réciter le rosaire : mon action de grâces à la Vierge pour ce qui s'était passé le matin.

Il devait être minuit quand j'allai me coucher.

Sur ma table étaient éparpillés tous les numéros des deux marqueurs.

Je pris une chaise et composai un nombre qui couvrait trois des quatre murs de ma chambre. Dans 47 613 925 804 187 209 années, je serais toujours prêtre.

Une fois au lit, je me rappelai que ce jour-là je n'avais pas tenu mon journal, pas écrit une ligne sur mes impressions. En pyjama, je m'assis à ma table.

Je me sentais rendu et sans envie d'écrire, je savais de plus que ce 19 mars ne pouvait se résumer d'aucune manière.

Je pris néanmoins la plume et j'écrivis une page que j'ai maintenant sous les yeux.

La voici:

19 mars 1953.

Minuit et quart.

Que tous les hommes louent le Seigneur et que l'acclament tous les peuples, car Il nous a témoigné sa miséricorde et car éternelle est sa vérité.

Gloire soit au Père, au Fils et au Saint-Esprit comme il était au commencement, maintenant et toujours et durant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

De nouveau dans mon lit, je contemplai les murs de ma chambre et le nombre glorieux. Et lorsque j'eus éteint la lumière, je me mis à prier :

O Seigneur, Dieu tout-puissant, que nous confesssions ton Nom.

Que toute la terre te vénère, Père Eternel.

Que tous les anges, les cieux et les puissances céles­ tes,

que les chérubins et les séraphins te proclament à l'unisson :

Saint, Saint, Saint, Seigneur Dieu des...

 

Ceci est mon corps

Je dus me diriger fort pâle vers l'autel. Je me souviens fort bien d'avoir voulu jeter un coup d'oeil dans l'église et d'avoir alors tout vu trouble, comme brouillé de larmes. Je pensai : « Je vais me trouver mal. » Mais je demeurai debout ; je serais resté debout des heures et des heures tant je me sentais de forces sous les pieds. Je me rappelle avoir éprouvé une sensation de chaleur, avoir senti peser l'aube et la chasuble, avoir eu l'impression de ne plus savoir marcher. Lorsque j'arrivai à l'autel, je crois que mon oncle releva le bas de mon aube pour m'aider à gravir les degrés.

Tous les quatre — Facundo, don Victoriano, mon oncle et moi — nous nous arrêtâmes devant l'autel. Ils me dirent ensuite que le choeur brillait de mille feux, que la musique éclata dans la tribune ; mais je ne vis, n'entendis rien.

Je dis : Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, prononçant lentement les mots et sachant que ce que je disais était vrai ; que tout ce qui allait se passer se passerait au très saint nom de Dieu et non au mien. J'aurais voulu répéter : Au nom du Père..., mais je poursuivis : Je m'approcherai de l'autel de Dieu, et j'entendis qu'à ma droite mon oncle répondait : De Dieu qui est la joie de ma jeunesse. J'entendis sa voix ferme, mais déjà un peu cassée, et compris le terrible mystère qui nous unissait là. Je remarquai qu'il tremblait : du haut de ses dix-huit mille messes, il se rappelait sans doute sa première messe, inondée de larmes comme la mienne maintenant, et pensait peut-être qu'un jour je pourrais avoir la même grâce que lui. Oui, nous ne comptons pas, nous ne pesons rien, la seule chose qui dure et qui importe c'est le sacerdoce, ce don que depuis vingt siècles se transmettent les hommes et qui est aujourd'hui frais comme au premier jour. Je songeai : « Tous maintenant pensent à la même chose, à cette coïncidence entre nous. » Et je me souvins de son embrassement à ma descente du train, je sentis à nouveau sa main sur ma tête, j'entendis sa voix : « Mon fils... »

Je continuai : Rendez-moi justice, 6 Dieu, et séparez ma cause de celle des impies, délivrez-moi des méchants. Car vous êtes ma force. Je vous louerai sur la harpe, Dieu, mon Dieu I Et à nouveau : Je m'approcherai de l'autel de Dieu, de Dieu qui est la joie de ma jeunesse.

Puis : Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, comme il était au commencement, maintenant et toujours, durant tous les siècles des siècles. Je dis ces mots en élevant la voix ; je voulais qu'on m'entendît, que m'entendissent tous ceux qui étaient dans l'église ; j'aurais voulu sortir, arrêter ceux qui passaient dans la rue, immobiliser les voitures, entrer dans les boutiques, grimper dans les autobus, frapper à la porte des cafés, réveiller tous ceux qui dormaient, pénétrer dans tous les bureaux, retenir un moment tous les hommes de la terre et les forcer à rendre grâces avec moi, à unir leur voix à la mienne, à crier à pleins poumons le nom de Dieu, car Il est grand, car Il avait été bon avec les hom­ mes, avec moi surtout. Gloria, dis-je, goûtant le mot, me sentant minuscule et gauche pour m'adresser à Dieu, mais comprenant tout à la fois qu'Il était à portée de ma main.

Ensuite, je m'inclinai. « Oui, José-Luis, toi aussi tu es pécheur ; si tu ne l'étais pas, tu ne serais pas un bon prêtre », m'avait écrit Paco. « Pécheur », dis-je. J'aurais voulu que mon âme fût alors transparente, que tous pussent voir comme elle était rachitique, combien sale était mon histoire, combien j'étais un homme du commun. Il ne m'importait guère ce que l'on pourrait penser. Oui, ils me regardent maintenant comme un saint. Je ne le suis pas. Et tous devraient le savoir pour mieux comprendre combien ce qui m'arrive est inexplicable : Dieu qui ne se laisse pas abuser, devant qui bonne ou mauvaise réputation ne sert de rien, Dieu qui connaît la vérité nue, me choisit pour son prêtre, tout en sachant fort bien que ma vie n'est pas celle d'un saint, tant s'en faut. Et je me souvins de cette phrase de Léon Bloy, je crois, de cette phrase que l'on prononce mille fois par jour, mais dont je comprenais maintenant qu'elle n'était pas seulement un lieu commun : « En vérité, la seule peine en cette vie est de n'être pas saint. » Oui je me mordis les lèvres , Dieu à cette heure ne va pas se trouver précisément bien entre mes mains.

Je pensais tout cela en récitant lentement le Confiteor. Lorsque j'eus fini, les trois acolytes me répondirent : « Que le Dieu tout-puissant vous fasse miséricorde, et qu'après vous avoir pardonné vos péchés Il vous conduise à la vie éternelle. » — « Ainsi soit- il », répondis-je, et pendant qu'ils récitaient à leur tour le Confiteor, je levai les yeux vers le Sacré- Coeur au-dessus de l'autel. Je vis ses bras ouverts et je souris. Oui, sans doute la seule chose importante n'est-elle pas que nous soyons bons, mais qu'Il soit toujours prêt à nous pardonner...

Emplis de cette confiance, nous abordâmes le dialogue :

•  Tournez-Vous vers nous et Vous nous rendrez la vie.

-- Et Votre peuple en Vous se réjouira.

•  Montrez-nous, Seigneur, votre miséricorde.

•  Et donnez-nous votre salut.

•  Seigneur, écoutez ma prière.

•  Et que mon cri s'élève jusqu'à Vous.

Je montai à l'autel, et mes amis me dirent ensuite qu'ils s'étaient demandé en me voyant si j'étais joyeux ou triste. Je mesurai lentement ces quatre pas, sachant qu'ils me portaient sans retour vers le grand mystère. Maintenant, oui, toutes choses étaient bien révolues. La porte était passée, le voile déchiré. Je m'inclinai, baisai la pierre d'au­tel où sont placées les reliques des martyrs et, une fois de plus, je demandai pardon à Dieu de mes péchés, afin de célébrer avec pureté le Saint-Sacrifice.

Don Victoriano, qui faisait office de diacre, s'approcha avec l'encensoir et mon oncle me présenta la navette avec l'encens. Par trois fois, j'en répandis sur les braises avec la cuiller et une large colonne de fumée s'éleva jusqu'au toit. Et tandis que j'encensais l'autel, il me sembla que je répétais les paroles : « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit », et, dans la fumée et le cliquetis des chaînettes, je dis : « O Dieu, ô Dieu, ô Dieu ! »

A la droite de l'autel, je récitai l'Introït : « Je me réjouirai dans le Seigneur ; en Dieu, mon Sauveur, je tressaillirai de joie. Dieu est ma forteresse. Acclamez tous Dieu qui est notre protecteur, célébrez le Dieu de Jacob.»

Au milieu de l'autel, je dis le Kyrie. Il me semblait être à nouveau prosterné comme lors de mon ordination. Seigneur, ayez pitié de nous. Christ, ayez pitié de nous. Oui, il nous fallait une fois de plus demander à Dieu de nous purifier, car c'était une grande chose que nous allions faire et il convenait d'avoir l'âme plus blanche que les vêtements qui nous tombaient aux pieds.

Le choeur entonna le Gloria. Nous nous assîmes. Les anges aujourd'hui, comme à Bethléem, étaient descendus organiser la fête. Une joie de nativité coulait sur tous les bancs et dans mon coeur. Et je voyais cette crèche vivante avec ces nombreux bergers venus voir la naissance de Dieu sous le porche de mes mains ; et par un des minuscules chemins de farine descendait ma mère avec un petit garçon à ses côtés, un petit garçon qui aurait pu être mon frère cadet, tant il me ressemblait, à moins qu'il n'eût été moi, car ma mère l'appelait de mon nom et je le voyais porter ce même manteau qui m'abritait du froid lorsque j'allais aux cours de latin ; et peut-être aussi cette cité qui resplendissait tout au fond n'était-elle pas Jérusalem, mais Astorga, et ces enfants jouant au ballon mes amis et moi-même, de même que le château d'Hérode n'était pas le château d'Hérode, mais la cathédrale ou l'évêché ou encore la mairie, tout comme ces soldats moustachus préposés à la garde des portes se révélaient être les mêmes qui descendirent ce 18 juillet et défilèrent dans la rue devant mes yeux extasiés.

Et cette grande bâtisse avait toute l'apparence du collège des Frères avec la maison de Julio en face et le belvédère d'où sa mère nous jetait de temps en temps du chocolat, et cette petite place était celle du Dispensaire où nous jouions si souvent au ballon et dont il fallait parfois nous enfuir en courant, car nous avions cassé un carreau et attiré dehors un don Paco vociférant ; don Paco, ce bonhomme à moustaches, qui nous menaçait d'un bâton et blasphémait si hien que nous nous réjouissions de lui avoir cassé son carreau, tant il est vrai qu'il n'est malheur trop grand pour homme qui blasphème ; et au coin de la rue se dressait la maison de Moncho, et c'est dans cette rue que nous passions si souvent en courant pour arriver avant que le Frère Rogelio ne fermât la porte et ne nous donnât une punition, quitte ensuite à tuer le temps dans la classe du Frère Sébastian en couvrant toutes les marges de nos livres de singes et de dessins ; et, lorsque venait Noël, il fallait faire la crèche, une crèche où les maisons devaient être semblables aux nôtres, car nous n'imaginions pas qu'il pût y avoir dans le monde des maisons différentes et ne pouvions comprendre qu'il n'y eût pas de cathédrale en la Crèche , à tel point que nous demandions au Frère si les gens n'étaient pas chrétiens à Bethléem et, à nous entendre répondre que non, il nous venait des envies d'y partir en expédition pour y casser tous les carreaux, encore qu'au fond la chose nous fût égale, car nous aimions bien tous les habitants de notre Bethléem, à tout le moins les bergers, qui tous avaient leur nom comme des amis de toujours.

Et voici que j'avais maintenant une autre crèche à préparer, une autre nativité, et tout recours à la fantaisie m'était défendu, tant l'enfance était désormais lointaine ; à tout prix, il me fallait tracer un chemin par où Dieu pût venir et faire une grotte de quelque manière que ce fût, même si je devais seulement la figurer de mes mains en creux ; peut-être les anges à la crèche n'étaient-ils pas venus faire autre chose, et maintenant encore, à seulement rapprocher mes deux mains, qui sait si je n'en prendrais pas un ; car sans aucun doute ils devaient s'y être mis au travail, y effectuer d'énormes déblaiements, les balayer, y tracer des chemins pour que Dieu pût venir et leur donner chaleur de nid pour que l'Enfant n'y fût pas trop mal...

Revenu à l'autel, je me tournai vers l'assistance : Le Seigneur soit avec vous. Et je vis que ma nièce courait au milieu de l'église. Tout comme un ange qui serait demeuré caché dans la crèche.

Durant l'Epître et l'Evangile, je fus saisi de respect à lire la parole de Dieu. Il me semblait entendre ce « Déchausse-toi » qui fut dit à Moïse devant le buisson ardent. Comme si l'on me disait : « Déchausse tes paroles, nettoie-les des poussières du chemin, car cette terre que tu foules, ces lignes que tu lis sont saintes. » « Le testament de Dieu nous disait un professeur c'est l'Ecriture. » Et j'ajoutais : « Aujourd'hui, les gens se battent pour lire les mémoires de von Papen, de Mussolini, et ils n'éprouvent que de l'ennui à s'entendre proposer les mémoires de Dieu. »

Après l'Evangile, je me sentis très las et j'appréciai de pouvoir m'asseoir durant le sermon. De celui-ci, je ne puis guère me souvenir. Mon âme était plage trop remuée où chaque vague effaçait la précédente. Les mots venaient frapper mon oreille, m'agitant un instant avant de s'évanouir pour livrer passage à d'autres. Je me rappelle que je pleurai, crispai les mains, et lorsque je tournai la tête vers l'église, je vis que ma mère aussi pleurait. Mon père était là, apparemment serein, mais ses yeux étaient comme perdus dans le vague et il donnait l'impression de n'être pas sur terre. Je n'eus pas assez de maîtrise pour regarder le reste de ma famille et, fermant les yeux, je laissai les paroles du sermon entrer doucement dans mon âme.

Ensuite, nous nous levâmes et j'entonnai le Credo. Mon esprit alors me porta vers les catacombes et je me souvins de cette messe que j'y avais entendue trois mois plus tôt avec un groupe de jeunes gens venus de Madrid en pèlerinage. Je leur avais parlé avec émotion :

« Regardez, ici l'on est mort. Oui, mort, et bien à l'écart de toute cette rhétorique dont on entoure le martyre. Car il est certain que les martyrs étaient de vrais hommes, des hommes comme vous, comme moi. Des hommes qui comprenaient que la foi est un risque, le risque de sa vie à chaque instant mise en cause, et non cette sotte attitude que l'on a tendance à forger aujourd'hui. J'ai vraiment peine à me représenter cette piété étriquée et douceâtre dont on fait maintenant grand cas, quand la foi est quelque chose d'aussi sérieux et d'aussi humain que le sang même, que le fait de se donner corps et âme à une grande cause. Regardez ces murs. Ils portent un témoignage à la jeunesse, à la vie, pas à la rhétorique. C'est bien assez déjà de parler du temps des martyrs comme d'un temps passé. »

« Et maintenant, poursuivis-je, nous allons tous ensemble réciter le Credo, lentement, en nous arrêtant à chaque mot. »

Je crois en Dieu le Père tout-puissant (c'était un choeur de voix jeunes qui l'affirmaient), créateur du ciel et de la terre (de cette terre chaude que nous foulons, de toute la beauté de la ville au-dessus de ces souterrains). Je crois en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur (Oh ! dire cela comme on prête serment au drapeau !) qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie (Tu ne pouvais demeurer absente de notre Credo, blanche Dame, ô Toi dont la douceur va si bien de pair avec la force masculine de notre affirmation), a souffert sous Ponce Pilate (Il a souffert, Il était homme comme vous et moi), a été crucifié, est mort et a été enseveli (Mourir n'a jamais été facile, même pour Lui), est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité des morts (Oh ! ta gloire, prélude à la nôtre !), est monté aux cieux, où il est assis à la droite de Dieu, le Père tout-puissant (nous attendant) et d'où il viendra juger les vivants et les morts (souviens-toi alors de ce Credo, ô notre Juge et notre Père.) Je crois au Saint-Esprit (Je crois, je crois, je crois en l'Amour), à la sainte Eglise catholique, à la communion des Saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair (de ce corps qui n'est pas précisément né pour se remplir de boue), à la vie éternelle (lorsque nous serons tous enfin dans la Maison ). Ainsi soit-il.

Je me rappelais tout cela maintenant. Simplement et sans effort. Un instant, j'hésitai : était-ce bien là croire ? Avoir la foi, c'est adhérer à ce que l'on ne voit pas. Or, tout cela je le vois, je le touche. Et je me retournai : Le Seigneur soit avec vous.

L'Offertoire est pour moi l'un des moments les plus beaux de la messe. La patène reposant sur le bout des doigts, les mains levées dans un geste très beau vers Dieu, on récite cette oraison, impressionnante par sa simplicité même, que l'on nomme Suscipe. Une oraison qui échappe à tout commentaire, qui ne contient pas une seule formule poétique, mais qui possède la force, la force vive des vérités mêmes qu'elle renferme, de ces vérités si hors de mesure.

Recevez, Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, cette hostie sans tache que moi, votre indigne serviteur, je vous offre à vous, mon Dieu vivant et véritable pour mes innombrables péchés, offenses et négligences et pour tous ceux qui m'entourent ainsi que pour tous les fidèles chrétiens, vivants et morts afin qu'elle serve à mon salut et au leur pour la vie éternelle. Ainsi soit-il.

Puis, élevant le calice :

Nous vous offrons, Seigneur, ce calice du salut suppliant votre clémence de le faire monter jusqu'à Vous comme une suave odeur pour notre salut et celui du monde entier. Ainsi soit-il.

Avec un esprit d'humilité et un coeur contrit nous Vous supplions, Seigneur, que notre sacrifice s'accomplisse à vos yeux de manière à Vous être agréable, ô Seigneur, notre Dieu. Venez, Sanctificateur tout-puissant, Dieu éternel ! et bénissez ce sacrifice préparé en l'honneur de votre saint nom.

Je prononçai tous ces mots avec le sentiment d'adhérer à la réalité même, sentiment dont je demeure encore aujourd'hui étonné. Je savais que chaque parole ici répondait à son objet : que le pécheur était pécheur, et l'Eternel Eternel ; que le serviteur indigne était indigne et que Dieu était un être vivant et véritable ; que l'hostie était sans tache et mes péchés sans nombre.

C'est pourquoi, me lavant les mains, je fus sensible à la profonde signification de ce rite, je compris que ce n'était pas en vain que toute la première partie de la messe s'avérait si pleine de demandes de pureté ; si je me lavais les mains, c'était bien parce qu'il convenait de me purifier l'âme une fois de plus, afin d'entrer, sinon propre du moins pas si sale, dans le saint des saints.

La préface est toute emplie du bruit d'ailes des anges. Je souris en comprenant que je revenais à l'enfance, qu'en ces instants ma foi n'était pas la foi d'un homme ni d'un jeune homme une foi de mâchoires serrées, de poings fermés , mais une foi naturelle, simple et sans effort. Je comprenais qu'il y avait des anges, tout aussi simplement que je savais qu'il existait des arbres ou des pierres ou des pommes. Les anges m'entouraient et je ne pouvais pas plus douter de leur présence que je ne pouvais douter de celle de la chorale. Tout se passait comme si, soudainement, je revenais à un monde de légende, un monde qui aurait été, qui était en réalité tel que ma mère me le décrivait dans mon enfance. J'éprouvai dans ce moment avec une force accrue cette impression de vérité que j'avais connue sans équivoque ces derniers mois ; la faculté me fut à nouveau acquise de doter les mots d'un sens neuf, comme s'ils venaient d'être formés, comme s'ils naissaient. Lorsque dans la conversation quelqu'un parle des anges, c'est presque toujours avec un « petit ton », un air de sous-entendu, de convention qui laisse clairement entendre qu'il n'est pas très sûr de leur existence. Mais les mots étaient alors si frais pour moi qu'il me semblait tout naturel de dire que Dieu est digne de louange et que moi qui le louais je le faisais dans la compagnie d'une troupe innombrable d'anges et d'archanges...

Après la préface, le missel contient toujours une page en blanc, avec au verso une image de la crucifixion. Cela m'avait toujours donné à penser qu'il fallait s'arrêter en cet endroit, comme devant une porte dont on ne sait, à l'ouvrir, si elle ne donne pas sur quelque escalier.

Derrière la porte s'élançait, en effet, un escalier, un escalier terriblement haut à gravir : l'escalier de Dieu. Jusqu'alors, tout s'était passé sous le porche ; maintenant, nous entrions au coeur même du prodige. Aussi m'arrêtai-je un instant avant de prononcer le Te igitur et je me dis : « Mon ami, il ne s'agit plus ici de ta petite histoire personnelle, il importe peu que ton coeur batte plus ou moins vite, il s'agit de quelque chose d'important dans l'histoire du monde. Dans tes mains, quelque chose va avoir lieu qui fera tourner l'histoire, et le fait qu'elle se répète chaque matin n'ôte rien à son caractère terriblement révolutionnaire. Oui, mon garçon, il ne s'agit pas ici de sacrifier un agneau à la gloire du Très-Haut, ni même d'offrir à Celui-ci ta vie ; c'est Lui-même qui va venir sur la terre continuer le vendredi saint. Qu'Il vienne en tes mains ou en celles d'un autre n'a, en somme, pas d'importance. »

Je pensai : « Et cela arrive chaque matin, et je ne m'en rends pas compte. Chaque matin, et c'est seulement maintenant maintenant que je le touche que je me rends compte de ce qu'il y a là de prodigieux... »

Lors du Memento, il me fallut un long moment pour évoquer tous mes amis. Ce matin-là, j'avais ouvert un monceau de lettres, où chacun me disait : « Fais-moi une petite place en tes prières. » Et je portais maintenant le poids de tous mes amis, je ne me sentais pas seul, tous ensemble nous tendions les mains vers le Christ, « car me disait Gonzalo

— Dieu ne peut refuser la prière faite lors d'une première messe ».

Le Communicantes me remplit de joie. Je ne sais si ce fut d'y nommer la Vierge ou d'y appeler fraternellement les saints par leur prénom. Je pris mon temps pour dire leur nom, me rappelant l'histoire de chacun comme celle de vieux amis.

Voici un peu plus d'un mois, j'ai écrit un poème qu'ensuite je déchirai, le trouvant mauvais. Un seul vers subsiste en ma mémoire :

Le son d'une clochette qui déchire l'histoire.

Je ne sais plus ce qui précédait ni ce qui suivait, mais puis vous assurer que ce vers n'a rien de rhétorique : la clochette qui sonna, lorsque j'étendis les mains au-dessus du calice, ne déchirait pas seulement mon histoire, mais l'histoire elle-même. Clochette multipliée par mille, par cent mille chaque matin, et cependant toujours la même, toujours aussi importante en ce qu'elle signale. Si les anges devaient choisir d'emporter un seul souvenir de ce monde où nous sommes, ils opteraient, je pense, pour celui de cette clochette qui les appelle sans cesse de tous les coins de la terre, de cette clochette qui ne leur laisse pas de repos, qui les fait trembler de jour et de nuit. Pour ma part, je vous assure que je me rappellerai son bruit entre cent mille autres. Elle m'annonçait quelque chose de trop important pour traverser mon âme sans y laisser de trace.

Et j'éprouvais maintenant une impression extraordinaire. Un peu comme si j'avais regardé un film et que l'opérateur, se trompant, avait mélangé trois rubans de pellicule. Où étions-nous ? Au Calvaire pendant que le Christ perdait son sang goutte à goutte ? A la dernière Cène ? Etait-ce bien moi qui officiais à l'autel ? Oui, les paroles mêmes semblaient prêter à équivoque. Impossible de savoir si c'était moi qui parlais ou si c'était le Christ. Je disais : Ceci est mon corps. Mais le corps de qui ? Ceci est mon sang. Quel sang, ô Dieu, quel sang ? Et d'incliner alors la tête et de me dire que c'était la même chose, que tout était identique désormais, car nous avions fait notre entrée dans le bois du miracle et n'avions pas lieu d'être surpris que les cerfs eussent la parole, que le pain fût devenu chair ou que mes pauvres mains fussent dites saintes et vénérables.

J'étais saisi d'une joie immense, un peu comme si j'avais été en un instant vidé de moi-même pour céder la place à un être différent, un être tout d'idéal et d'allégresse, qui sait, l'Etre même du Christ. Oui, force est de se corriger ; si infime que tu sois, il te faut dire ces paroles tout naturellement. Oui, ceci est ton corps, c'est-à-dire : le Corps du Christ, ton corps exactement. Un autre Christ. Dieu ! combien de fois n'ai-je pas entendu cette phrase avec l'impression qu'elle était jolie, plus ou moins toute faite ! Mais maintenant...

Allons, prends le pain entre tes mains oui, encore du pain, mais pour bien peu de temps désormais , prends-le et dis : La veille de sa passion, Il prit du pain dans ses mains saintes et vénérables et, levant les yeux au ciel vers Vous, Dieu, son Père tout-puissant, vous rendant grâces, le bénit, le rompit et le donna à ses disciples en disant : Prenez et mangez-en tous, car ceci est mon corps.

Je fis la génuflexion. Je ne puis dire aujourd'hui si je tremblais, pleurais ou riais. Tout se passa dans un autre monde que je ne puis me rappeler. Je crois que l'orgue jouait doucement dans la tribune, je suppose que la clochette sonna, j'imagine que nombre de ceux qui étaient là pleurèrent lorsque j'élevai l'Hostie, je pense que mes mains tremblèrent à faire ce geste. Mais tout se passait dans un monde qui, à cet instant, n'était pas le mien. Ce qui se passait vraiment dans mes mains se situait bien au-delà, bien au-delà de ce que je puis vous dire.

Puis j'élevai le Sang. Le Sang ! Le Sang qui rachète, qui change le cours de l'histoire. Le Sang qui nous fit enfants de Dieu. Je serrais le calice, craignant de le renverser, et faillis le faire tomber, tant j'avais souci de le bien tenir. Le Sang... Pourquoi le temps remontait-il à nouveau son cours et pourquoi les marteaux résonnaient-ils à Jérusalem comme il y a deux mille ans ?

Je pensai : « Qu'importe le temps devant le mystère ? Tout se transfigure et rien ne passe, ni aujourd'hui, ni il y a deux mille ans, tout est toujours semblable, aujourd'hui comme demain. »

Après avoir fait la seconde génuflexion devant le calice, je m'arrêtai un instant, comme accablé du poids de ce que je venais de faire. Je n'avais pas même la force de lever les bras, je demeurais sans souffle. Pourtant, ce n'était pas de la crainte que j'éprouvais, non ; j'étais simplement envahi par le sentiment d'une réalité accablante, sensation bien différente de toutes celles que j'avais pu jusqu'alors éprouver et que je ne pourrai décrire, faute d'arriver jamais à la comprendre totalement.

Il fallut presque m'inviter à poursuivre. Je continuai : « Unde et memores, Domine... »

Et tout aussitôt je me sentis plus tranquille, sur l'autre versant désormais, comme si je venais de gravir un sommet et n'avais plus qu'à me laisser descendre dans la vallée, gardant cependant pour toujours mémoire de l'ascension effectuée. J'éprouvai l'inutilité d'avoir à tracer des signes de croix sur le Corps et le Sang. Ce me semblait terrible plaisanterie que ma pauvre main bénît le Corps du Christ. Et c'est dans la joie que, savourant chaque parole, j'atteignis le lac limpide de la communion.

Je m'arrêtai sur la rive pour demander de nouveau comme au début de la messe pardon de mes péchés. Singulière impression de reparler de ma misère après les choses énormes que j'avais faites ! Aussi dis-je les prières avant la communion plus tranquillement que celles du début de la messe, en dépit de leur contenu identique. A demander pardon de nos péchés, nous nous sentons toujours un peu des héros. Cela fait si bien de se qualifier de pécheur, de se savoir repenti !... Pourtant, dans ce moment, je n'avais nulle présomption de ma petitesse ; je demandai seulement à Dieu de ne pas permettre que je me sépare jamais de Lui, tout comme je pouvais en mon enfance demander à ma mère de me moucher, ou quelque chose de ce genre.

Seigneur, je ne suis pas digne. Il me semblait un peu ridicule de me frapper la poitrine pour souligner mes paroles. Je pensais : « Pour dire Seigneur, je ne suis pas roi, quel besoin aurais-je de tambours ou de trompettes... »

Je me remis seulement à trembler lorsque je sentis le Sang courir dans mes veines. La nouveauté de l'impression peut-être me mettait plus au fait de la présence de Dieu en moi. « Le Sang », me répétai- j e...

Et la grande joie vint alors, lorsque, l'hostie blanche entre mes doigts, je me dirigeai vers la table de communion où se trouvaient mes parents.

Corpus Domini Nostri, dis-je. Mère, te rappelles-tu cette heure où, voici quatorze ans, je t'appris mon désir d'être prêtre ? Douze ans, pensais- tu... Et, tu vois, nous y sommes. Corpus Domini Nostri... Mère, c'est le Corps du Christ que je te donne aujourd'hui en échange de mon corps. Je songeai : Quelle chose extraordinaire ! Je donne à celle qui m'a fait le corps de son Créateur. Puis : Te rappelles-tu nos adieux, chaque année, lorsque je partais pour le séminaire ? La seconde année déjà, puis la troisième... Et bientôt : sept encore, puis quatre, puis deux. Et tes larmes à chaque messe nouvelle à laquelle tu assistais, de seulement penser : dans neuf mois, six mois, trois... Et maintenant. mère, l'heure est venue. Maintenant, oui, ton heure. Il vaut la peine de vivre pour voir cela. Que le Corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ garde ton âme pour la vie éternelle, maman. Et laisse venir à toi cette blanche hostie, que moi-même j'ai consacrée, entre deux ruisseaux de larmes, les plus douces larmes de ta vie.

Corpus Domini Nostri, dis-je. Père, toi qui ne pleures pas, mais qui serres les lèvres pour cacher ton émotion ; toi toujours un peu en retrait dans la maison, un peu gris, mais tous te savaient là, tous savaient que ta main ne manquait pas quand il le fallait. Toi, loin de la maison, mais sachant que celle-ci vit grâce à ton éloignement. Toi qui toujours écris, mais qui sais maintenant que Dieu est dans tes papiers. Ne tremble pas maintenant, père, ouvre bien les yeux : oui, c'est ton fils, le plus petit de tous tes enfants qui pose l'Hostie sur ta langue, sur ta langue qui tremble.

Corpus Domini Nostri, dis-je aussi pour toi, Paquito, pour toi qui maintenant me regardes avec des yeux infiniment ouverts, des yeux qui pourraient paraître pleins d'ignorance, alors qu'ils sont remplis de certitude. Qu'Il garde ton âme, ton âme petite et blanche, telle que je voudrais que soit la mienne en ce moment. Oui, c'est ton oncle qui te donne la communion, le même qui jouait naguère avec toi, roulé par terre. Oui, avec mes mains, ces mains qui ont réparé ton mécano. Tu me comprends. Peut-être es-tu de tous celui qui me comprend le mieux, car tu es le plus près de Dieu.

« Que le Corps du Christ garde vos âmes, dis-je, à vous tous, mes frères, soeur, oncles et amis qui reçûtes en tremblant la communion de mes mains. Que le Christ demeure avec nous pour les siècles des siècles. »

Le reste de la messe ne me sembla plus qu'un jeu. Je dis les prières comme en courant, avec une incompréhensible rapidité. Lorsque je me demande aujourd'hui pourquoi, je ne trouve pas de réponse, sinon que ce fut ainsi. Je ne me rendis pas davantage compte des embrassades et poignées de mains de la sacristie. Peut-être aspirais-je seulement à ce moment enfin venu de m'asseoir dans un coin de l'église, lorsque, tout le monde parti et les lumières du sanctuaire s'éteignant une à une, je demeurerais seul, sans prier ni regarder nulle part, ne pensant à rien, me rendant à peine compte que je pleurais.