Désormais, l'infatigable pèlerin va élire domicile à Rome. Là, il sera perdu dans la foule et c'est ce qu'il désire. Pourtant il aura quelques amis, discrets et affectueux, notamment des prêtres de Notre-Dame-des-Monts où il passe toutes ses matinées. Ces ecclésiastiques n'ont pu, en effet, s'empêcher de l'aimer et de l'admirer. De ce nombre est François Brizi qui, disant la messe devant l'image miraculeuse de la sainte Vierge, a vu, au moment où il se retournait vers les fidèles, un pauvre dont l'attitude l'a ému et troublé. Benoît était à genoux ; la balustrade, qui fermait le choeur, le cachait tout entier, mais parfois il se redressait les yeux ardemment fixés sur le tabernacle.... L'abbé Brizi n'oublia plus le mendiant de Notre-Dame-des-Monts. Un autre prêtre, l'abbé Raymond Rubini, avait. été frappé par cet air de sainteté qui éclatait dans toute la personne du serviteur de Dieu. Bien des fois, après sa messe, il passait près d'une heure à contempler le bienheureux « dont la vue, disait-il, excitait à prier ». Un bénéficier de Saint-Jean-de-Latran, Thomas Georgi, avait eu la même impression. Et pourtant le costume de ce pauvre était répugnant ; avec sa barbe et ses cheveux incultes, sa chemise déchirée et ouverte sur sa poitrine, l'écuelle de bois pendue à la corde qui lui servait de ceinture,presque nus, à peine garantis par des savates aptieeds sen lambeaux, son « méchant chapeau qui ne lui tenait pas à la tête », dit Georgi, il inspirait au premier abord, plus de répulsion que de pitié. Et puis, il refusait les aumônes du bénéficier.
N'était-ce donc pas un vrai pauvre? Georgi, sans être en défiance, était surpris d'une telle attitude. Plus tard, il la comprit en remarquant le respect que de vieux prêtres, les abbés Mélis et Fraja témoignaient à ce misérable. La réserve, la dévotion, la bonté de Benoît-Joseph avaient ému Mélis; il lui adressa quelques offres de service et lui donna un chapeau et des chaussures. Un jour, il le pria à dîner et Benoît accepta à la grande joie de son hôte. Ce dernier fut fort heureux de recevoir à sa modeste table ce mendiant tout couvert de vermine. Quant à l'abbé Fraja, il se jeta aux pieds du pauvre de Jésus-Christ pour les baiser, à la grande confusion de Benoît Joseph. Fraja avait insisté de son mieux auprès du pélerin pour l ui faire accepter un chapeau et quelques vêtements, car on était dans la mauvaise saison et le temps était très froid.
Benoît Joseph ne consentit à prendre qu'une vieille redingote fort usée ; tout, à son gré, était trop bon pour lui; il voulait souffrir. Ce mépris de soi-même était un des traits de vertu qui frappaient surtout le vieux prêtre. Quand il voyait le pieux pèlerin immobile à l'église, demi-nu, exténué, grelottant, il ne pouvait dominer son émotion. A l'église des Saints-Apôtres, un des clercs de la sacristie, Pierre Giansanini, était devenu un des amis du serviteur de Dieu. En songeant au cilice vivant qui enveloppait le bienheureux de la tête aux pieds, sans lui laisser un seul instant de répit, il le suppliait d'accepter des chemises, lui affirmant que la propreté de la personne n'empêche pas le service de Dieu. Ses instances furent vaines. Un autre prêtre bénéficier de la basilique vaticane, Nicolas Pinchetti, qui demeurait près de l'église de la Minerve , s'y rendait chaque jour après d 4 ner et priait pendant quelques instants à la chapelle du Rosaire. L'église était alors le plus souvent déserte; aussi le prêtre ne tarda pas à remarquer un pauvre qu'il y trouvait en entrant et qu'il y laissait en sortant, agenouillé devant l'autel de la sainte Vierge ou devant celui du Saint-Sacrement.La façon de prier de ce pauvre et sa persistance surprirent l'abbé Pinchetti qui l'examina avec soin, craignant d'avoir devant lui un hypocrite. Mais sa défiance se dissipa bientôt. En effet, il n'y avait personne dans l'église, et le prêtre, se souvint qu'il avait plusieurs fois rencontré dans les rues ce pauvre seul, grave, recueilli, « immergé » dans la contemplation. Peu à peu, l'abbé Pinchetti s'attacha au pèlerin, il ne pouvait comprendre qu'un homme à ce point misérable et exténué, restât à genoux aussi longtemps. Il se reprochait alors de ne pas prier, lui prêtre, avec autant de ferveur que ce pauvre mendiant. Il eût voulu l'aborder, lui parler, le respect le retenait.
Un jour, pourtant, l'abbé préoccupé d'une affaire importante dont il désirait l'heureuse issue dans l'intérêt de l'Église, songea à y intéresser le mystérieux pénitent de la Minerve. Il se décida à lui faire part de son désir et à lui donner en même temps une aumône. Ce n'était pas sans perplexité qu'il s'était arrêté à cette résolution et au moment de l'accomplir, la pensée de troubler le pauvre dans ses oraisons, le fit hésiter. Une force secrète, dit-il, me contraignit à me lever et à lui parler. Je le touchai légèrement à l'épaule : il fut surpris, il était comme hors de sens, et il me parut que je le tirais d'une profonde contemplation. » L'abbé lui explique son affaire, la recommande à ses prières et lui tend, en même temps, une pièce de monnaie. Benoît-Joseph écoute attentivement son interlocuteur, puis il fixe sur lui un regard si pénétrant et si persistant que le prêtre se sent troublé. Il restait devant le pauvre, la main étendue, offrant son aumône, sans dire : « Prenez! » ne sachant que faire, se demandant si cet humble pauvre ne voyait pas les imperfections de son âme. « Il me semblait, a-t-il dit, que j'étais devant un juge ! »
Parole profonde qui indique à quel point ce mendiant déguenillé semblait digne et imposant.... Enfin, un sourire parut sur les lèvres du pauvre, il reçut l'aumône et accéda à la requête qui lui était adressée. L'affaire réussit et Pinchetti l'attribua à l'intervention du bienheureux. Des laïques n'étaient pas moins édifiés que les prêtres. Un pieux chrétien, nommé Constantin Cernuschi, qui était commis chez un financier, se rendait tous les dimanches à Saint-Praxède. Un matin, il remarqua, derrière un pilier, un pauvre qui priait avec une dévotion extraordinaire et il éprouva une vive émotion, car il entrevit le secret de l'entretien de ce mendiant avec Dieu. Il n'osait l'aborder, car il devinait que ce mendiant cherchait à se cacher et voulait être méprisé. Il finit cependant par l'amener quelquefois dans sa demeure, niais Benoît se trouvait trop bien reçu et ne revint plus. Toutefois, le bienheureux fuyait en vain les hommes, en vain il cherchait les églises désertes et les lieux obscurs. Il ne pouvait échapper aux regards. Nombre de gens le suivaient discrètement. Quelques-uns furent témoins du prodige le plus extraordinaire fait invraisemblable et pourtant réel.
C'est que Benoît Labre est peut-être le plus merveilleux des thaumaturges. Le plus éclatant et le plus incompréhensible de tous les miracles la multilocation ou la présence à la fois en plusieurs lieux qu'on rencontre très rarement dans les annales de l'Église, qui ne se produisit qu'une ou deux fois dans la vie des saints illustres qui en furent favorisés, était presque habituelle au bienheureux. Qui pourrait dire combien de fois il fut en même temps et dans l'hospice Mancini, où il rentrait soir, et aux pieds du Saint-Sacrement, dans dans cette église de Rome où se célébraient les Quarane Heures? Un jour, un chrétien, ami du saint pauvre, Paul Zaccarelli, venait de quitter Notre-Dame-desmonts, y laissant Benoît Labre en contemplation, pour aller aux Quarante Heures à Saint-Nicolas, qui en est à une assez grande distance. Jeune, agile, il prend le plus court chemin pour s'y rendre. Or, en entrant à l'église, il aperçoit Benoît-Joseph plongé dans ses oraisons. Sa stupéfaction est profonde, il ne peut en croire ses yeux, il suppose qu'il est le jouet d'une hallucination. Voulant éclaircir ce mystère, il attend le Bienheureux à sa sortie, et le questionne : « Je vous ai vu tout à l'heure à Notre-Dame-des-Monts, je vous y ai laissé en prières; comment se fait-il que je vous aie retrouvé ici avant moi ? Quel chemin avez-vous donc suivi. Je suis venu rapidement et vous marchez avec lenteur.... » Le saint garda le silence et Zaccarelli n'osa point insister.
Comment expliquer un tel phénomène? Les avis sont très partagés sur la question. Voici l'explication qu'en donne l'abbé Rosière : « Il sufffit que Dieu lève cette loi librement portée et librement maintenue, en vertu de laquelle, pour passer d'un point à un autre, on doit traverser les points intermédiaires qui les relient. Dès lors, le même être peut entrer en relation immédiate avec plusieurs êtres à la fois, dans des elle lieuxtrès éloignés les uns des autres. Ainsi, la bilocation s'explique pour saint Benoît Labre comme s'est expliquée dans les siècles passés pour saint François d'Assise, saint Antoine de Padoue, sainte Lidoine, saint François Xavier, saint Alphonse de Liguori, la vénérable Marie d'Agréda. » Au dire des témoins, à la madone des Monts, le Bienheureux aurait été, pendant trois heures consécutives, hors de tout équilibre, mais Benoît-Joseph se contenait toujours quand il supposait qu'on pouvait le voir. « Je n'ose affirmer, a (lit discrètement l'abbé Alessi, qu'il y eut vraiment une élévation physique et réelle, mais toute l'attitude du corps était si extraordinaire que, sans une permission divine, il eut dû tomber à tout moment. » L'appréhension des témoins, en effet, a été fréquente et la longue durée de ces attitudes confondait les spectateurs.
Citons encore des faits :
Un jour d'été avant vêpres, un chantre se trouvait dans le choeur et préparait les livres d'office. Il était seul avec un des bénéficiers. Soudain, un long soupir, une sorte de gémissement se fit entendre; les deux hommes s'approchèrent de la chapelle du Saint-Sacrement et ils virent le Bienheureux les bras en croix, la tête dressée vers le Saint- Ciboire, tout le corps renversé en arrière, laissant son coeur éclater en soupirs et en sanglots étouffés. « Nous ne pouvions voir son visage, a dit le chantre Siagetti, je ne sais s'il était enflammé, mais quoique le Bienheureux fût à genoux devant la balustrade, il nous paraissait élevé de terre, et nous ne pouvions douter de son ravissement. Nous étions touchés et édifiés, nous le contemplions eu silence, lorsque la cloche du choeur, en appelant les prêtres à l'office, tira le serviteur de Dieu de son extase. » Ce bénéficier, dom Mathieu Tintori, ému et pénétré, disait au chantre que la prière de ce pauvre pouvait donner à réfléchir et qu'il y avait là de quoi confondre et édifier les ecclésiastiques.
Une pieuse femme, Luccia Zecchini, a affirmé qu'elle avait vu le bienheureux, les yeux fixés sur le tabernacle, le corps courbé, renversé; il n'était pas, a-t-elle dit, appuyé sur la balustrade, ses mains ne la touchaient pas, ses genoux étaient élevés au-dessus de la marche, tout le poids du corps semblait reposer sur les os de la jambe qui touchait encore le bord du degré où le saint était d'abord agenouillé. « S'il n'eût été absorbé en Dieu, ajouta Luccia Zecchini, il eût dû ressentir une douleur intolérable, et si le Dieu qui l'absorbait ne l'eût soutenu lui-même, il n'eût pu rester une seconde dans cette posture impossible. » L'abbé Brizzi fit même un jour cette expérience. Il se mit à genoux à la place de Benoît, en face de la balustrade de Notre-Dame-des-Monts, niais il eut beau lever la tète et les genoux, chercher un point d'appui sur la balustrade, se soutenir de ses deux mains, il arriva tout simplement à se convaincre que le serviteur de Dieu ne pouvait se tenir ainsi par les seuls moyens naturels.
Un secrétaire du cardinal Arbinto, l'abbé Antoine Daffini, rapporte qu'en entrant un jour sous le portique de l'église des Saints-Apôtres, il aperçut Benoît près de la grande porte. Il pleuvait, et l'abbé avait un parapluie à la main. Or, il vit le saint enveloppé, de la tête aux pieds, d'une clarté resplendissante. Tout d'abord, il crut à quelque jeu de lumière, et il ferma son parapluie. Le phénomène persista. La lueur scintillait autour du pauvre de Jésus-Christ ; elle était plus intense et plus vive autour de la tête. Quelques semaines plus tard, un autre ecclésiastique, l'abbé Luigi Pompéi, passait devant SainteMarie-Majeure où était exposé le Saint-Sacrement. L'abbé entra dans la basilique pour y faire ses dévotions et il aperçut Benoît devant le Saint-Sacrement, le Bienheureux, la tête droite, dans l'attitude de la contemplation. Soudain, son visage lance des rayons et brille d'un éclat tel qu'il semblait brûler. Des étincelles de feu ruisselaient de sa tête et descendaient sur le pavé de l'église. L'abbé les suivit instinctivement du regard pour voir où elles allaient se reposer et s'éteindre. Cette irradiation dura assez de temps pour que le prêtre pût s'assurer de la réalité du prodige. Cette merveilleuse splendeur s'éteignit brusquement, la face du pauvre, qui s'épanouissait au milieu de ces rayons enflammés, reparut alors dans son état ordinaire de pâleur et d'épuisement.
L'abbé Pompéi, confondu de surprise, rendit grâce à Dieu d'avoir été favorisé de ce spectacle; il en conserva un inoubliable souvenir. Le soir, il rentra dans la basilique. Le pauvre de Jésus-Christ était à la même place...« Quelquefois, a écrit M. J. Ribet dans la Mystique divine, quelquefois, la lumière paraît s'échapper des mains: sainte Geneviève de Paris, étant entrée dans la basilique de Saint-Martin, guérit plusieurs possédés par le signe de la Croix. Or, ces possédés criaient avec rage, au moment où la Vierge du Seigneur levait la main sur eux, qu'ils voyaient ses doigts allumés et embrasés comme autant de cierges. D'autre fois, la lumière sort de la bouche avec le souffle et la parole. Les soeurs de Sainte-Colette voyaient sortir de sa bouche, pendant qu'elle priait, une traînée de flamme qui allait jusqu'au Ciel; tout son oratoire semblait en feu. Le coeur devient aussi le foyer d'où part l'irradiation. Saint Colombini de Sienne vint à frapper un soir à la porte d'un hospice pour y passer la nuit. L'heure étant avancée, on le mit dans le dortoir commun. A peine le saint eut-il ouvert sa tunique pour se coucher, que de sa poitrine s'échappa une splendeur merveilleuse, comparable à celle du soleil. Réveillés en sursaut par cette clarté soudaine, ses compagnons le prirent pour un ange descendu des cieux pour honorer cet asile de la pauvreté. »
Dans le domaine des faveurs célestes accordées à saint Benoît Labre, nous allons de merveille en merveille ; il semble que chez tous les saints de marque, la merveille par excellence ait été l'extase; cette merveille s'est produite pour saint Benoît Labre. Quand il avait lu quelques passages des psaumes, au moment où, selon son habitude, il se recueillait pour méditer, l'esprit du Seigneur le saisissait, l'élevait doucement, le faisait entrer en extase. Parfois même, au début de son oraison, il entrait subitement dans cette douce quiétude du ravissement qui suspendait toute action des sens. Sur la fin de sa vie, à mesure qu'il croissait en perfections et que ses forces diminuaient, les divins accès devenaient plus fréquents et plus longs. Quelque soin, du reste, que prît le Bienheureux de dissimuler les faveurs célestes dont il était l'objet, les. témoins en furent nombreux et les dépositions sur ce point sont péremptoires. A la Minerve, à Saint-Ignace, où il se croyait plus seul, le pauvre n'en était que plus surveillé et le professeur Arbusti raconte que ce spectacle édifiant lui faisait même parfois oublier l'heure de ses classes. Le grave Marconi et le P. Temple, après avoirétudié la question de près, se rangent absolument à l'avis de tous ces témoins. Il semble que ces rayonnements, dont le ciel entourait la personne du saint pauvre, étaient le prélude des splendeurs du Paradis dans lesquelles le Bienheureux allait bientôt être plongé. « Non, écrivait Mgr Parisis, évêque d'Arras, véritablement, Benoît n'appartient plus à la terre ; il ne faisait, pour ainsi dire, qu'y toucher rapidement pour l'extrême nécessité, comme l'oiseau qui vient becqueter quelque pâture sans interrompre son vol, mais qui habite des régions supérieures ; ou comme un de ces anges que Dieu envoie ici-bas pour exécuter ses volontés parmi les hommes, mais qui ne cessent pas un instant pour cela de rester dans les splendeurs de sa présence ; semper vident facienz Patris. »
Saint Paul appelait ardemment la dissolution de son corps, « pour être enfin le Christ » ; nous pouvons croire que tels étaient aussi les désirs enflammés du saint pénitent. Cette dissolution du corps, commencée depuis longtemps, devait bientôt prendre fin. Benoît en avait le pressentiment, mais il se gardait d'y remédier et refusait tout ce qui pouvait consolider l'édifice. En vain, à l'hospice où il arrivait chaque soir exténué, défiguré, lui conseillait-on de prendre au moins un peu de repos le matin. « Voulez-vous donc mourir dans la rue ? « lui disait-on que m'importe ? » répondait Benoît. Un premier avertissement lui avait été donné au mois de juin 1782, à Saint-Théodore. On y célébrait la fête du Sacré-Coeur, avec les membres de la confrérie qui en porte le nom. Le saint devait y assister. Et qui donc, dans la pieuse assemblée, comprenait mieux que lui le cur de Jésus ? Fut- il brûlé en ce moment par une nouvelle flamme et l'extase le saisit-elle alors ? La vérité est qu'au milieu de l'office, le Pauvre de Jésus-Christ fut pris d'une syncope qui le fit tomber sur le sol.
On s'empresse autour de lui, on veut lui prodiguer les soins que son état réclame ; mais à toutes ces avances il oppose un humble refus ; puis, se redressant comme mû par un ressort de la grâce, il reprend avec calme son oraison un instant interrompue. Ce premier signal de la mort n'était pas fait pour effrayer l'homme de Dieu, qui aurait pu dire avec une grande sainte : « Je me meurs de ne pouvoir mourir ! » Chose singulière ! Ses amis s'entretenaient de ses austérités effrayantes, constataient l'état de dépérissement qui en était la suite inévitable ; cependant, aucun d'eux n'avait la pensée de faire à ce pauvre, que chaque jour ils assistaient et observaient, les remontrances qu'une charité vulgaire inspire en pareil cas. Son confesseur lui-même, l'abbé Marconi, qui connaissait à fond cette âme admirable, faite mirabilte, tant par l'étude personnelle qu'il en avait que par les révélations de son saint pénitent, se contentait de dire : « Pauvre Benoît, voilà donc où l'ont réduit ses mortifications effrayantes ! il mourra martyr de la pénitence », et il pensait qu'un jour prochain les haillons de ce pauvre seraient recueillis par l'Église et deviendraient pour les fidèles de précieuses reliques.
Mais, du reste, le savant confesseur ne se sentait pas pressé d'user d'une légitime autorité sur son pénitent pour retarder l'heure du sacrifice. Il laissait la victime s'immoler sur place. Il ne lui semblait pas utile de prolonger cette existence en fortifiant ce corps débile qui, désormais, ne pouvait guère se soutenir qu'à l'aide d'un bâton. Dieu faisait son oeuvre, il embellissait cette âme prédestinée pour présenter au monde une copie parfaite du divin modèle crucifié dans sa chair. Les rayonnements miraculeux dont nous avons parlé plus haut ne furent pas les seuls caractères révélateurs de la mort prochaine de Benoît Labre. Un jour, au mois de septembre de la même année (1782), son confesseur le vit arriver tout inquiet, haletant, en larmes. Le saint vient, dit-il, de subir une tentation qui jette l'angoisse dans son âme. Il lui a semblé, dans une vision, qu'au lendemain de sa mort, des honneurs exceptionnels étaient rendus à son misérable corps. Tandis que des outrages étaient faits au Saint-Sacrement, à ce point qu'on le faisait disparaître de l'église, lui pécheur recevait de tout le monde lès hommages qui ne sont dus qu'à Dieu. Et, ce disant, Benoît, tremblant comme un coupable, s'humiliait et fondait en larmes, il demandait pardon à Dieu et le suppliait de le délivrer de ce qu'il croyait être une véritable tentation, une suggestion de l'enfer.
A cette révélation, le prudent confesseur dut se demander ce que pouvait signifier une vision si étrange : il soupçonna que Benoît était sous le coup d'une hallucination ou d'une véritable suggestion de l'orgueil, qui sollicite parfois les esprits les plus soumis, les âmes les plus candides. Il adressa donc à l'humble pénitent de consolantes paroles qui le .délivrèrent de ses terreurs. Or, tandis qu'il parlait, curieuse coïncidence, il lui sembla voir lui-même en esprit une église illuminée, un sanctuaire tout préparé pour l'adoration des Quarante-Heures ; il y avait foule ; mais cette foule semblait porter son attention sur un objet imprécis, tout à fait étrange r à la Sainte-Eucharistie. Le confesseur ne prit pas la peine de se raisonner sur cette vision fugitive, encore moins de la souder avec celle dont Benoît Labre venait de l'entretenir. Ce ne fut qu'après le décès du saint pauvre que dom Marconi saisit l'application réelle de ces deux visions à la personne du Bienheureux ; le Seigneur voulant le glorifier dans ce lieu même, témoin depuis huit ans de ses pénitences, de ses prières et de ses extases. Ce n'est pas tout : Benoît fut lui-même, inconsciemment ou non, le prophète en action (il l'avait été déjà plusieurs fois en paroles) de son prochain décès et du lieu de sa sépulture. Voici ce que racontait plus tard Marie Poéti, admiratrice des vertus éminentes de Benoît Labre. Assistant chaque jour à la messe où se trouvait le saint, elle suivait, à son insu, ses mouvements extatiques, elle notait ses actes de religion et de charité ; rien ne lui échappait, et elle en retirait la plus grande édification. Voici sa déposition sommaire devant les juges ecclésiastiques :
« C'était dans les premiers jours d'avril, le mois qui devait terminer l'exil du Bienheureux ; vers midi, l'église de Notre-Dame-des-Monts était presque déserte, je vis Benoît se lever brusquement de sa place accoutumée, avec l'intention de se retirer. Il s'avança, fit quelques pas, puis s'arrêta en regardant fixement un point du sol de la chapelle dédiée à saint Vincent de Paul. Il demeura ainsi quelque temps, reprit sa marche et s'arrêta encore, reportant chaque fois les yeux sur le même point ; puis il gagna la porte avec son allure ordinaire, c'est-à- dire lentement et recueilli. » Quelques jours après, Marie Poéti était témoin d'une autre scène muette non moins significative. Elle vit le Bienheureux stationner devant le confessionnal du P. Palma , dont il n'était même pas connu ; et là, lui sourire avec de gracieux gestes de mains et des inclinations de tête profondes et répétées. Cette mimique avait naturellement intrigué la pieuse jeune fille. Or, lorsqu'au matin de Pâques, elle vit creuser la fosse destinée à recevoir les restes mortels de Benoît Labre, à l'endroit même où naguère il avait jeté ses regards avec tant d'inSistance ; puis, lorsque, un mois plus tard, elle apprit que le P. Palma ouvrait une première enquête préparatoire à la béatification du saint pauvre, elle eut alors l'intelligence claire, précise des cieux scènes que nous venons de relater.
En agissant ainsi, contre toutes ses habitudes d'humilité et de réserve absolues, Benoît Labre était manifestement sous le coup d'une inspiration du Ciel. Une scène analogue se produisit le mardi saint, veille de sa mort. En sortant de Notre-Dame-de-Lorette, où il venait de recevoir la bénédiction, Benoît Labre rencontra Nicolas Graziozi, un ancien Père jésuite qui n'avait jamais parlé au saint Pauvre, bien professât la plus grande vénération pour luii.Cette fois, leurs yeux se rencontrèrent, et le Bienheureux regarda fixement et longtemps Graziozi; pas une parole ne fut prononcée; mais à la fin, un léger sourire erra sur les lèvres moribondes du saint, laissant tomber dans le coeur du religieux, un moment inquiet, un baume d'espérance et de joie. ment au P. Graziozi, employé plus tard active procès du serviteur de Dieu, ayant, du reste, eu connaissance de ce qui était arrivé au P. Palma, comprit la portée révélatrice de ce regard du saint Pauvre, remerciant d'avance, en quelque sorte, ceux que l'Église allait bientôt déléguer pour révéler au monde ses vertus cachées comme sont les étoiles d'or sous un nuage et les surnaturelles grandeurs qui devaient en être la récompense. Les derniers jours de la vie mortelle du Bienheureux s'avancent et s'écoulent avec rapidité ; la pauvre nature, miraculeusement soutenue depuis vingt ans contre les assauts de la pénitence, a fini par s'épuiser; chaque jour voyait se détacher une pierre de cet édifice fragile et si cruellement ébranlé ; l'huile de la lampe diminuait, la lampe allait bientôt s'éteindre.
Une toux opiniâtre déchirait la poitrine du pénitent et le privait du peu de sommeil qu'il avait coutume de s'accorder. Son état de maigreur et d'affaiblissement était remarqué de tout son entourage: « Le pauvre Benoît s'en va bien mal », disait-on à l'hospice et dans les quartiers des Monts. Lui, néanmoins, ne se plaignait pas et ne demandait aucun adoucissement à ses souffrances; son âme n'en paraissait point troublée, il semblait dire avec l'apôtre : « Je surabonde de joie dans mes infirmités », et c'est avec une ferveur non contenue qu'au dernier jour de l'année 1782 Benoît Labre unissait sa voix, si belle autrefois, maintenant tremblante et presque éteinte, pour chanter, suivant la coutume, avec ses compagnons de l'hospice, le Te Deum d'actions de grâces en usage à Rome. Le lendemain, il entendait, à Saint-Louis-desFrançais, l'abbé Marconi recommander aux fidèles de consacrer à la Sainte Vierge l'année qui venait de s'ouvrir et serait certainement, pour plusieurs, la dernière de leur existence. Cette parole, tombée des lèvres autorisées de son directeur, confirma Benoît Labre dans le pressentiment de sa fin prochaine; et plus d'un regard dans l'assistance dut se tourner vers lui, car telle était la pâleur de sa physionomie que l'on eût dit un cadavre : à peine pouvait-il se soutenir; il lui fallait l'appui de la balustrade à l'église, qu'il ne quittait pas.
Il faisait pitié, ce pauvre de Jésus-Christ! Mais combien sa ferveur était édifiante, surtout lorsque, fermant son livre d'oraison, il levait lentement vers le ciel ses yeux attendris, car, selon l'expression de l'abbé Rosière, que faisait-il autre chose que de rêver du Ciel, sa patrie ? Telles étaient les impressions d'un pieux témoin, le P. Marien Bertarelli. Le 2 février, fête de la Purification , disant la messe à l'église des Saints- Côme-et-Damien, il crut reconnaître le serviteur de Dieu à la tablé de Communion. « Je ne pourrai jamais, dit-il, dépeindre mon émotion lorsque je déposai sur sa langue la divine Hostie. Je vis deux larmes suspendues à ses paupières; j'eusse voulu plus longtemps contempler ce visage céleste ; j'essayai en remontant à l'autel ; il arriva que nies yeux croisèrent les siens ; je m'en fis un reproche, tant je craignais de troubler cette Aine séraphique en possession de son Bien-Aimé. » Un autre, Augustin Morelli, prêtre sacriste qui n'avait guère que de la répulsion pour ce miséreux, en raison de la malpropreté de ses habits et de sa personne, reçut en présentant l'Hostie à ce pauvre si dédaigné, une telle impression du feu qui brillait clans ses yeux, et de l'air de béatitude qui respirait sur sa figure, qu'en rentrant à la sacristie, encore tout ému, il s'exclama, disant : « Oh!... je viens de communier un saint! »
Le 25 mars, jour de l'Annonciation, Benoît, plus exténué que jamais, se présenta au confessionnal, niais comme il y avait foule, l'abbé Marconi ne put l'entendre, et Benoît dut se retirer. Il revint plusieurs fois de la sorte inutilement. Enfin le vendredi de la Compassion , le confesseur, au retour d'une retraite dont il prêchait les exercices, reçut tout à loisir son pénitent qui lui fit, sur les horreurs de la Révolution française, les plus saisissantes révélations. Ses paroles se noyaient dans un déluge de larmes. Avant de congédier Benoît, le confesseur, prévoyant qu'il serait fort occupé tous les jours de la Semaine sainte, lui donna rendez-vous après Pâques. L'un et l'autre ne prévoyaient pas que le saint pauvre célébrerait les fêtes pascales en Paradis. Le peuple semblait être plus clairvoyant, car le soir de ce même jour, une tertiaire de Saint-François l'ayant aperçu à l'exercice des Quarante Heures : « Votre pauvre Benoît s'en va en Paradis , fit-elle à sa compagne, Claire Donati, ce qui n'empêcha pas le saint pénitent de passer la nuit en adoration à Saint-François-de-Paule.
Le dimanche des Rameaux, 13 avril, Benoît se présenta de bonne heure à son ancien directeur, le: P. Gabrini, à défaut de l'abbé Marconi, pour lui demander sa bénédiction et la permission de communier ce jour-là. Le saint pauvre, en effet, avait coutume de faire ses Pâques à Sainte-Marie- Majeure, en cette solennité. Il fut fidèle à ses habitudes. Pour lui, réellement, l'entrée triomphante de Jésus à Jérusalem était l'ouverture endeuillée de cette semaine des grandes et sanctifiantes doueurs de l'Homme-Dieu. Sans doute, son âme tressaillit en entendant chanter le Benedictus et l'Hosanna au fils du roi David. D'une part, il voyait les enfants agiter dans l'air leurs rameaux fleuris et bruissants; mais de l'autre les coups retentissants des marteaux sur les clous forgés exprès pour la victime sainte brisaient son coeur. Le Sauveur avait versé en ce jour des larmes amères sur Jérusalem, la Ville sainte, bientôt déicide ; Benoît-Joseph, l'amant passionné de la Croix , voulut entrer en scène, aux côtés de Jésus, et ajouter à ses larmes compatissantes l'amertume d'un breuvage dont ses lèvres brûlantes de fièvre et sa langue desséchée sentaient le besoin. En effet, sa communion faite, et après une longue action de grâces, il sortit pour se rendre à Sainte-Praxède entendre une autre messe. Mais auparavant, comme s'il eût craint de défaillir en route, il entra chez un marchand voisin pour acheter une mesure de vinaigre. Celui-ci le voyant tout disposé à boire le liquide : « Que faites-vous ? lui dit-il, que faites- vous? Cela vous fera mal.
-- Jésus-Christ en a bien bu avant de mourir », répondit Benoît en avalant tout d'un trait le vinaigre. C'est l'abbé Carezani qui fut témoin de la scène. Étant ensuite entré à l'église, Benoît entendit toute la messe à genoux; puis, s'étant appuyé contre une colonne pour attendre le passage du Saint-Sacrement, car c'était l'ouverture des Quarante Heures, lorsqu'il le vit s'approcher porté entre les mains du prêtre, soudain, par un irrésistible élan, il lui tend les bras et jette un cri qui frappe le clergé et provoque cette exclamation d'un assistant : « Quel soupir a poussé ce pauvre! » Ce même jour, dans l'après-midi, une femme rencontrant le Bienheureux à Sainte-Croix-de-Jérusalem, effrayée et attristée de son état de santé, lui dit d'un ton compatissant : « Vous êtes bien mal, Benoît, vous vous en allez ? » Le serviteur de Dieu, levant un peu la tête et croisant les mains, répondit par deux fois : « A la volonté de Dieu! » Il paraissait réjoui de cette question, le saint dont la prière favorite était : « Appelez-moi, Jésus, appelez-moi, afin que je vous voie? » |