C'est à Ameutes, un ancien village, datant du xne siècle et situé en un pli de terrain entre les collines d'Artois et les plaines de Flandre, dans le diocèse de Boulogne-sur-Mer, que naquit Benoît- Joseph Labre le 25 mai 1748, sous le règne de Louis XV, au temps du glorieux pontificat de Benoît XIV.
Son père et sa mère, Jean-Baptiste Labre et Anne-Barbe Graudsire, vivaient du produit d'une petite terre qu'ils cultivaient de leurs mains, mais ce très mince revenu ne leur permettant pas d'élever leurs nombreux enfants (ils en avaient quinze, Benoît-Joseph était l'aîné ils y avaient ajouté un petit négoce et tenaient une boutique de mercerie. Cette famille, modeste autant que recommandable, ancienne dans la paroisse et qui comptait plusieurs ecclésiastiques, vivait donc dans une certaine aisance, grâce à la simplicité de ses goûts et à la parfaite régularité de ses moeurs. C'est là — constatons-le en passant — un témoignage du degré de dignité et de vertu où était parvenu le petit peuple de France, avant l'aurore de nos prétendues libertés et de nos progrès, dans le temps où, comme l'a dit M. Léon Aubineau : l'Évangile était encore l'unique source de la civilisation de notre pays.
Benoît-Joseph eut pour parrain son oncle paternel : François-Joseph Labre, alors vicaire et, depuis, curé de la paroisse d'Érin, diocèse de Boulogne. Sa marraine se nommait : Anne Théodore Hagembergue. François-Joseph Labre se chargea de l'éducation de son filleul. Celui-ci passa auprès de son parrain la plus grande partie de sa jeunesse. Une lettre écrite par un de ses oncles nous fait connaître le caractère de Benoît-Joseph. II possédait « un jugement solide, une mémoire heureuse, une compréhension facile, une vivacité tempérée par beaucoup de douceur et de docilité ». En effet, il lisait couramment à l'âge de cinq ans et se plaisait à réciter l'oraison dominicale et la salutation angélique. Déjà, il semblait qu'il eût le goût de la pénitence et de la mortification. A l'école, que dirigeait le vicaire d'Amettes, M. François d'Hanutel, le petit écolier se montrait doux, modeste, exact. Sa réserve, on pourrait presque dire, sa gravité recueillie, l'égalité de son humeur édifiaient ses maîtres.
Une lettre de M. François d'Hanutel nous fait part de l'impression qu'avait laissée dans son âme le spectacle des vertus naissantes de son élève.« Je l'ai toujours connu, a-t-il écrit, d'une bonté admirable, d'une bonne humeur et d'une exactitude exemplaire et signalée à s'acquitter des devoirs correspondant à son âge, et doué de toutes les bonnes qualités qui me l'ont rendu si aimable et recommandable à mon souvenir que je n'ai jamais laissé échapper l'occasion depuis vingt-huit ans environ que je l'ai quitté, de m'en informer, tant j'en attendais quelque chose de bon pour le bien. » Lorsque Benoît-Joseph quittait la classe et rentrait au logis, il suppléait ses parents auprès de ses frères et de ses soeurs, remplissant avec sollicitude les devoirs que comportait son titre d'aîné.
Il passait de longues heures à l'église. Dès qu'il put participer aux cérémonies religieuses et servir la messe, il manifesta la satisfactibn la plus vive. De telles dispositions semblaient indiquer une vocation sacerdotale ; aussi l'abbé François-Joseph Labre prépara-t-il soigneusement son filleul à la première communion. L'enfant privilégié accomplit ce premier grand acte de la vie du chrétien, avec une piété, une humilité, et aussi une joie contenue mais profonde qui touchèrent ses maîtres et ses condisciples. Le même jour (4 septembre 1761), Benoît- Joseph Labre fut confirmé des mains de Mgr de Partz de Pressy, évêque de Boulogne. C'est ce prélat qui était destiné à commencer dans le diocèse les informations canoniques sur les vertus de saint Labre.
Sa première communion accomplie avec une telle piété devait développer le germe précieux que le baptême avait déposé dans le coeur de Benoît-Joseph. « On sait, dit saint Thomas, quels effets opère la manne céleste lorsqu'elle tombe sur une âme bien préparée. Nourriture des anges, elle nous communique la pureté ; vrai sang d'un Dieu, elle nous transforme en quelque sorte en Dieu même, vrai arbitre de la vie; plantée dans le coeur des fidèles, elle ne tarde pas à y produire, avec les fleurs qui exhale la bonne odeur de Jésus- Christ, des fruits abondants de la justice chrétienne. »
La grâce de la première communion se manifesta en Benoît-Joseph par un redoublement de ferveur et (le piété. Il y avait au presbytère, un serviteur qui le rudoyait et même le maltraitait sans motif. Le pieux enfant ne s'en plaignait pas. Il semblait qu'il subît ces sévices avec une sorte de satisfaction. Toujours disposé à consoler, à secourir les malheureux, il accueillait généreusement les mendiants, et lorsque son père recevait des amis, il s'empressait de leur céder sa chambre et son lit, sa place aux repas ; souvent même il voulait servir à table les hôtes de ses parents, car il désirait imiter en toutes choses Celui qui a donné aux hommes de si touchants exemples d'humilité, c'est dire qu'il n'avait aucun orgueil, aucune susceptibilité.
Aussi était-il un peu le souffre-douleur de ses camarades, mais il supportait gaiement leurs méchancetés. Une seule chose le froissait douloureusement : lorsque, par taquinerie, un de ses condisciples faisait en sorte de le prévenir et de servir la messe à sa place, l'enfant privilégié en ressentait une peine très vive, mais il ne réclamait jamais. Il ne témoignait aucune impatience, aucun dépit et se retirait sans mot dire. A genoux, dans un coin de l'église, il entendait pieusement la messe.
A partir de ce moment, il se livra à des austérités que peu d'enfants de son âge auraient eu la force, sinon le courage, d'endurer. C'est ainsi qu'il observait les lois d'abstinence, ne s'approchait jamais du feu pendant l'hiver et portait aux pauvres presque tous les aliments qu'on lui donnait. pour lui-même. La nuit, il appuyait sa tête sur une planche pour éviter de se laisser aller à la mollesse : bientôt, il passera des nuits sur le carreau, même pendant l'hiver. Lorsqu'il atteint sa seizième année, il est parvenu à diminuer tous les besoins de son corps. Le renoncement a pour lui un singulier attrait. Le monde l'épouvante, il lui semble que le monastère serait le hâvre de grâce de sa vie.
Parmi les ecclésiastiques qu'il rencontre chez son oncle, il en est un qui a visité la France et qui parle avec enthousiasme, au jeune homme Benoît- Joseph, nous l'avons dit, est entré dans sa dix- septième année, de la vie austère et paisible des monastères. Certes, les moines s'infligent de dures mortifications et la règle est d'une sévérité extrême, mais ils goûtent dans la solitude une paix profonde. Benoît-Joseph écoute attentivement ces récits : sa résolution est prise. Il ira frapper à la porte de la Trappe. Cependant le curé d'Érin, tout en admirant les vertus de son neveu, constate qu'il néglige les études classiques et s'en inquiète. Sans doute le jeune homme lit assidûment les livres saints; il a accompli de rapides progrès dans la vie chrétienne et spirituelle, mais il éprouve un dégoût invincible pour les auteurs païens, pour les sciences profanes.
« Je vieillis, dit le bon curé à son neveu, yetis pourriez me succéder un jour et participer au ministère des âmes, si vous vous livriez à ces études qu'exige le sacerdoce et que vous négligez depuis quelque temps. »
Benoit-Joseph répond avec respect, mais avec fermeté à son oncle qu'il a résolu de s'enfermer dans un cloître et de se rendre à la Trappe. Ému et effrayé, le curé fait observer au jeune homme qu'il n'est pas assez robuste pour supporter les austérités redoutables du monastère. « Vous ne connaissez pas, lui dit-il, les terribles rigueurs de la Trappe !... » Or, nous l'avons dit, Benoît-Joseph est au courant de la vie des Trappistes. Il en donne la preuve à son oncle, et, tout en le remerciant avec une affectueuse déférence des conseils que lui a dictés sa tendresse, il persiste dans son pieux dessein.
« Dieu me garde de m'opposer à cette résolution, si c'est lui qui vous l'a inspirée, répond enfin le curé après un long silence, mais votre devoir est de consulter d'abord vos parents. A votre âge surtout, vous ne pouvez réaliser votre projet que si vous obtenez au préalable, leur assentiment. » Le jeune homme part aussitôt pour Amettes et supplie ses parents d'accéder à ses désirs, mais il se heurte à un refus formel. M. et Mme Labre admettent assez volontiers que leur fils se fasse prêtre, mais leur tendresse s'effraie à la pensée des rigueurs de l'Ordre où il veut entrer. Ils conjuraient leur fils de ne pas les abandonner dans leur vieillesse, de les aider à élever leurs autres enfànts et se refusent à voir dans la pensée du jeune homme un ordre de la Providence .
C'est en vain que Benoît-Joseph insiste. Ses parents se montrent inébranlables, et quoiqu'ils soient touchés de la douceur et de la patience avec laquelle il combat leurs raisonnements, ils essayent même de le tenter en lui faisant valoir les avantages matériels que lui assure son titre d'aîné.
De tels arguments n'étaient pas faits pour séduire le jeune homme, mais il ne voulut pas désobéir à ses parents, et si douloureuse que fût sa déception, il reprit le chemin d'Érin et se remit courageusement à ses études. Il n'abandonna pas son projet, mais il résolut de redoubler de prières et de mortifications pour que Dieu touchât le coeur de son père et de sa mère qu'il chérissait, tout en déplorant leur inflexibilité. Il reprit même consciencieusement les études classiques, pour obéir à son oncle, bien que sa répugnance pour ces sortes de travaux ne diminuât point.
A ce moment, Benoît-Joseph traversa une crise morale des plus douloureuses. Si grande que fût sa pureté, il avait perdu la paix de l'âme. Il lui semblait que Dieu s'était éloigné de lui. Jamais pourtant, il n'avait mené une existence plus religieuse, plus austère. Il observait dans la maison de son oncle la régularité d'une vie de communauté et redoublait de piété, mais ses confessions, si exactes qu'elles fussent, ne lui rendaient pas la sérénité dont il jouissait jusque-là.
Une retraite même qu'il fit, en prenant pour guide un prêtre expérimenté, fut impuissante à ramener le calme dans son âme. Les exhortations paternelles de cet ecclésiastique ne ranimèrent pas son courage. Soudain, un grave événement qui se produisit Érin, le sauva en lui permettant d'exercer activement son ardente charité. Une maladie contagieuse éclata dans le village et y fit, en peu de temps, de terribles ravages. Le curé, déjà âgé, se multipliait ; toutefois il lui était matériellement impossible de faire face à tous les devoirs qui lui incombaient. Mais Benoît-Joseph, qui a dix-huit ans à peine, le seconde avec un zèle, un dévouement admirables.
L'oncle et le neveu vont partout où le danger les appelle. Aucun malade qui ne soit visité, servi, consolé, secouru.... « A. la campagne, a écrit le Père Marconi, qui fut, nous l'avons dit, le dernier confesseur de Benoît-Joseph, à la campagne; les bestiaux sont la fortune des pauvres agriculteurs. Perdre la vie ou perdre leurs bestiaux est un malheur mis par eux presque au même rang. Benoît-Joseph s'en aperçoit, et il partage ses services entre les pauvres et les animaux qui leur appartiennent. Tandis que son oncle, livré entièrement au ministère pastoral, exposait sa vie auprès des malades, ou se dépouillait en donnant tout à ses pauvres paroissiens, on voyait le généreux jeune homme embrasser les fonctions les plus viles et les plus fatigantes, panser les bestiaux, nettoyer leur écurie, aller tantôt dans les jardins, tantôt dans les champs; et lui, à qui la vie qu'il menait chez son oncle et son éducation avaient interdit le travail, revenait plusieurs fois par jour, les épaules chargées soit d'herbes, soit de fourrage, qu'il allait distribuer de ses propres mains aux animaux dont il prenait soin. »
Lorsque le fléau de l'épidémie cessa, l'excès de la fatigue avait épuisé le pieux curé d'Érin. Une maladie grave se déclara et l'enleva en peu de temps, à l'affection et à la reconnaissance de ses paroissiens. Ce fut un coup terrible pour Benoît-Joseph. Il perdait à la fois un second père, un bienfaiteur affectueux, un guide éclairé, doux et ferme. La mort de son oncle le laissait sans appui. Qu'allait-il e venir ?
Benoît-Joseph repartit pour Amettes en 1766, vers l'époque de la Toussaint. Plus que jamais, il était résolu, car il avait recouvré pleinement la paix de l'âme, à s'ensevelir dans un cloître. Les chrétiens se forment à l'école de la mort. La fin si édifiante du curé d'Érin était sans cesse devant ses yeux. Il renouvela donc ses tentatives auprès de ses parents et les supplia de le laisser entrer à la Trappe. Cette fois encore, ses instances furent vaines. Sa mère surtout, épouvantée des austérités du monastère, et toute la famille se réunirent dans la même opposition.
Le jeune homme ressentit cruellement ce nouveau déboire, mais s'il ne voulut pas désobéir à ses parents, il résolut de vivre dans la maison paternelle, en observant autant que possible la règle des Trappistes. Il était presque constamment en oraison, ne manifestait ni désir, ni besoin, couchait sur une planche, gardait le silence, prolongeait ses visites à l'église et mangeait à peine. A toutes les réprimandes que lui adressait sa mère, il répondait avec douceur : « Ne vous fâchez pas, puisque le ciel m'appelle à la vie austère de la Trappe , il est bon que je m'y habitue déjà. Je me prépare à suivre la voie de Dieu. »
Et lorsque Mme Labre déclarait à son fils que si elle craignait pour lui les mortifications du cloître, elle ne s'opposait nullement à ce qu'il se préparât à la prêtrise, Benoît-Joseph lui répondait : « Je ne possède pas les mérites nécessaires pour me charger du salut des autres. Je dois quitter le monde et vivre dans la solitude. » Les parents de Benoît-Joseph, persistant dans leur dessein, voulurent remplacer le curé d'Érin auprès de leurs fils, et ils le confièrent à un de ses oncles maternels, l'abbé Jacques-Joseph Vincent, vicaire à Conteville, un saint prêtre qui accelea avec empressement cette mission.
Courageusement, le jeune homme se remit à ses études classiques. Ses progrès furent satisfaisants, sinon rapides, et une note de l'abbé Vincent indiqua que son neveu « excellait dans les versions latines ». Le maître s'attacha promptement à l'écolier, tous deux rivalisaient de zèle et de générosité pour le soulagement des pauvres,, auxquels ils avaient distribué les meubles de la maison. Ils vivaient dans une pauvreté qui touchait au dénûment, car leur nourriture ne se composait guère que de pain noir. Lorsqu'il y avait par hasard sur la table une soupe, un peu de viande, ou quelques légumes, offrande des habitants du village, ils ne pouvaient se résoudre à y toucher. « Nous avons de la santé, disait l'abbé Vincent, un peu de pain peut nous suffire, et dans le village il y a des infirmes et des pauvres malades qui ont besoin d'une autre nourriture. »
Benoît-Joseph s'empressait alors de porter desaliments dans les maisons que son oncle lui désignait. L'attrait du jeune homme pour les mortifications, le dégoût que lui inspirait le monde, sa piété véritablement édifiante indiquaient assez la vocation spéciale à laquelle Dieu l'appelait. L'abbé Vincent le comprit, mais craignant que M. et Mme Labre ne persistassent dans leur refus, il conseilla à son neveu d'entrer dans l'ordre des Chartreux qui passait pour être moins sévère que celui de la Trappe. Benoît-Joseph suivit cet avis. Il se rendit à Amettes et obtint enfin de ses parents l'autorisation d'entrer dans l'ordre des Chartreux.
Ce fut en 1767, vers la fin d'avril, que Benoît- Joseph se présenta au monastère de la Chartreuse de Val-Sainte-Aldegonde qui était situé près de Longuenesse, au diocèse de Saint-Omer. Il y fut accueilli avec une politesse cordiale, mais quand il exposa son désir, on lui répondit que le couvent était trop pauvre, pour qu'il y fût reçu comme novice. Le supérieur, dom Cyrillef Piéfort engagea le jeune homme à apprendre le chant ecclésiastique et la dialectique dont la connaissance était nécessaire pour embrasser la vie des Chartreux. Il ajouta, toutefois, que la Chartreuse de Neuville près de Montreuil-sur-Mer pourrait peut-être l'accueillir.
Benoît-Joseph revint à Conteville et fit part à son oncle de l'échec qu'il venait d'essuyer et qui l'avait profondément attristé. L'abbé Vincent résolut de se rendre à Neuville avec son neveu. Nouvelle déception! le Père mêmes difficultés. prieur, dom Pater, souleva les mêmes difficultés. Il déclara qu'il ne pourrait recevoir Benoît-Joseph que lorsque celui-ci connaîtrait le chant et la dialectique. La déception du jeune homme fut vive, mais ne se plaignit pas, et il retourna à Amettes pour communiquer à ses parents ce nouveau refus. Tout en étant touchés du chagrin de leur fils, M. et Mme Labre regrettaient trop sa détermination pour ne pas être secrètement heureux de sou insuccès. Craignant que l'abbé Vincent ne poussât son neveu dans la voie choisie par celui-ci, ils confièrent Benoît-Joseph à un de leurs amis l'abbé Adrien Dufour, qui était vicaire à Ligny-les-Aire.
A cette époque, ditl'abbé J. Audiger dans l'excellent livre qu'il a consacré au saint avec la collaboration de l'abbé Eugène Rosière, à cette époque où la liberté sacrée de l'enseignement était encore à l'abri des lois criminelles, le vicaire de Ligny, comme la plupart des prêtres ayant charge d'âmes, se dévouait à l'instruction des villageois et tenait école, malgré les surmenages du ministère. A Ligny, comme à Érin, comme à Conteville, Benoît-Joseph eut donc des compagnons d'étude, il les édifia par sa douceur et sa piété. « C'est un saint précoce e, disait l'abbé Dufour, touché de l'esprit de recueillement, d'abnégation et surtout de pénitence qu'il remarquait chez son jeune disciple.
Celui-ci lisait avidement les livres pieux ; il faisait de longues stations à l'église et fuyait les divertissements les plus innocents. II refusa même, malgré les avis du vicaire de Ligny, de se rendre à une fête de famille à laquelle ses parents l'avaient instamment prié de se rendre : « Mes proches ne sont plus là, puisque je suis à la veille de me séparer d'eux pour toujours, répondit-il à l'abbé, et quant à mes père et mère, il me suffira de les voir dans une circonstance moins tumultueuse pour leur dire le dernier adieu. » L'abbé Adrien Dufour était un trop digne prêtre, pour s'opposer à une vocation qu'il sentait irrésistible. Il engagea bientôt Benoît-Joseph à retourner au cloître de Neuville et lui donna une attestation afin qu'il pût la présenter au prieur.
Le jeune homme se rendit à Amettes pour faire ses adieux à ses parents, et, de là, il prit la route de Neuville en compagnie d'un de ses condisciples de Ligny, lequel, édifié par les exemples de Benoît- Joseph, aspirait au cloître et voulait se donner à Dieu dans l'ordre de Saint-Bruno. Dom Pater estimant que Benoît-Joseph avait accompli des progrès suffisants dans le chant et la dialectique, voulut bien, cette fois, l'accueillir et lui ouvrir la porte d'une cellule. La joie du jeune homme fut profonde, mais une nouvelle épreuve l'attendait (1), la plus redoutable de toutes.
Certes, « sa vocation, comme l'a dit M. Aubineau, paraissait assurée. On y remarquait toutes les vertus de patience, de persévérance de désir, d'humilité et de soumission qui sont le plus souvent les gages de l'appel divin. » Et pourtant, à peine fut-il en cellule qu'il éprouva les plus douloureuses angoisses. Il lui semblait que son esprit se serait détendu et rafraîchi, si des travaux manuels s'étaient entremêlés aux exercices spirituels. Toutefois, il accomplissait avec une minutieuse exactitude les prescriptions de la règle, mais il n'y trouvait aucune paix. Ses aspirations se tournaient avec une nouvelle énergie vers la Trappe. « Son âme, nous dit l'abbé Audiger, fut livrée à tous les assauts de l'enfer. » Les Supérieurs du Bienheureux, voyant ses souffrances, doutèrent de sa vocation. Tout en étant profondément touchés de son recueillement, ils ne pouvaient s'expliquer qu'un jeune homme aussi peu robuste ressentît un si étrange amour pour les mortifications, et ils résolurent de se séparer d'un postulant dont ils reconnaissaient cependant les grandes vertus.
Encore une fois, le Bienheureux revint à Amettes et la joie de ses parents fut vive, mais il leur déclara qu'il était plus que jamais décidé à se présenter à la Trappe. Toutefois, il était si épuisé, que sa mère le conjura de différer son départ. Ce fut en vain. « Dieu le veut, il saura me donner la force nécessaire, » répondit fermement Benoît. II éprouva alors la plus douce consolation : ses parents, émus d'une telle constance, offrirent à Dieu le sacrifice que leur enfant leur demandait. Ils lui donnèrent non sans douleur, mais avec générosité, leur consentement dans le vrai sentiment d'Abraham immolant son fils à la volonté de Dieu.
Benoît s'agenouilla devant eux et leur exprima avec des larmes sa tendre gratitude. Il partit résolûment pour le monastère de Notre- Dame de la Trappe qui était situé au diocèse de Léez, près de Mortagne, en Normandie. En plein hiver, par de mauvais chemins, il fit à pied les soixante lieues qui le séparaient de la Trappe, mais il semblait ne ressentir ni les fatigues, ni les intempéries. Quand il arriva au terme de son voyage, il succombait à la fatigue. Ses pieds saignaient, ses vêtements étaient en lambeaux. Un douloureux mécompte l'attendait. En raison des austérités monastiques, la règle des Trappistes exigeait que les postulants eussent au moins vingt-quatre ans. Le prieur refusa donc de recevoir un jeune homme de vingt ans dont la santé paraissait altérée. Vainement, le Bienheureux supplia le prieur de revenir sur sa décision.
Ce dernier ne crut pas devoir enfreindre la règle et, une fois encore, Benoît reprit (avec quelle tristesse!) le chemin d'Amettes. Quand il arriva chez ses parents, il était à bout de ses forces. Les fatigues du voyage et surtout le déboire qu'il avait éprouvé l'avaient accablé. Affreusement las de corps et d'âme, il se soutenait à peine. Quatre ans !... Il fallait attendre quatre années pour pouvoir revêtir le dur et glorieux habit des Trappistes !... Eh bien! non !... Benoît-Joseph pouvait encore faire une tentative. Il avait appris que la Trappe de Sept-Fonts, au diocèse d'Autun, était plus accessible que celle de Mortagne. Il résolut de s'y rendre.
Le chagrin de ses parents fut extrême. En voyant revenir leur fils, ils avaient cru que Dieu n'acceptait pas leur sacrifice. Sa mère, qui devait bientôt mettre au monde son quinzième enfant, supplia Benoît de lui épargner des souffrances qui aggraveraient son état et d'ajourner son départ. départ : Mme Labre se hâtant de mettre le temps ! Ne voulant pas causer une trop grande peine à sa mère, le Bienheureux consentit à reculer son à profit, demanda au vicaire d'Amettes, l'abbé Théret, d'obtenir de Benoît qu'il renonçât à toute nouvelle démarche, jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge fixé par les coutumes de la Trappe.
L'abbé parla en ce sens au Bienheureux et lui reprocha même, avec quelque rudesse, de ne pas accéder aux désirs de ses parents. Benoît-Joseph fut inébranlable et déclara à l'abbé qu'il était fermement résolu à se rendre au monastère de Sept-Fonts. Le vicaire d'Amettes conseilla alors au jeune homme d'écrire au père-abbé de çe couvent, avant d'entreprendre un nouveau et si pénible voyage. Benoît-Joseph suivit cet avis et il reçut du Supérieur une réponse négative. Il se résigna, si dur que fût le sacrifice, à rester à la maison paternelle, et s'efforça d'aider ses parents dans leurs durs travaux.
Il les secondait de son mieux, et dès que son labeur était terminé, il se rendait à l'église. A cette époque, il obtint la permission de suivre les exercices d'une mission qui se prêchait à quelque distance de Boulogne. Il vit là un chanoine auquel la famille Labre était alliée, M. Michel Joseph Flamand, qui engagea Benoît à se confier à l'évêque de Boulogne Mgr de Pressy. Le prélat accueillit le jeune homme avec bonté et l'interrogea longuement. Édifié et touché de sa piété candide et douce, il reconnut l'appel de Dieu qui voulait enlever au monde cette âme privilégiée, mais il avait le respect de la volonté paternelle chrétiennement exercée, et il dit à Benoît :
« Mon fils, ne songez plus à la Trappe , et retournez à la Chartreuse de Neuville, puisque tel est le voeu de votre mère et de votre père. » Le Bienheureux, considérant ce conseil comme un ordre, s'enquit aussitôt des moyens d'assurer sa rentrée dans le couvent d'où il avait été congédié. I l fit d'abord une retraite de quinze jours au séminaire même de Boulogne et la termina par une confession générale qu'il avait préparée avec un soin minutieux. Puis il sollicita de la Chartreuse de Neuville l'autorisation d'y rentrer. Le prieur, prévenu par Mgr de Pressy et par le Supérieur du Séminaire, y consentit volontiers, et Benoît-Joseph retourna à Amettes pour prendre congé de sa famille. C'était un éternel adieu qu'il allait dire à ses parents. La rupture sera définitive, absolue.
Il a vingt-deux ans alors et il quitte pour toujours le foyer paternel : « Je ne vous verrai plus, leur dit-il, que dans la vallée'de Josaphat. » Arrivé à la Chartreuse , Benoît, décidé à marcher dans la voie où Dieu l'appelle sans jeter désormais un regard en arrière, observe rigoureusement la règle, mais dès qu'il est dans sa cellule, les troubles qu'il avait ressentis à l'époque de son premier séjour l'éprouvent de nouveau.Il est proie à de formidables tentations; d'afreuses angoisses oppressent.— Énergiquement, il les combat.— Il s'efforce de les dominer et remplit toutes ses obligations avec un zèle, une ponctualité indéfectibles. Toujours affable, doux, serviable, il est sombre et silencieux. Il assiste aux offices avec un profond recueillement, mais il endure de cruelles souffrances et, cette fois encore, ses supérieurs s'inquiètent de son état.
Au bout de deux mois, le révérend père Prieur frère Joseph Henri Cappe, qui sera plus tard procureur de l'ordre de Saint-Bruno, croit devoir congédier le postulant. — Mon fils, lui dit-il avec un affectueux intérêt, mon fils, la providence ne vous appelle pas à notre état, suivez les inspirations divines. Le Bienheureux se soumet. Il écrit à ses parents cette lettre, monument édifiant de sa piété, qui peint, mieux que nous ne pourrions le faire, la beauté de son âme et la vivacité de sa foi. Mon très cher père et ma très chère mère. Je vous apprends 'que les Chartreux ne m'ayant pas jugé propre pour leur état, j'en suis sorti le second jour d'octobre. Je regarde cela comme un ordre de la divine providence, qui m'appelle à un état plus parfait. Ils m'ont dit eux-mêmes que c'est la main de Dieu qui me retirait de chez eux. Je m'achemine donc vers la Trappe , ce lieu que je désire tant et depuis si longtemps.
Je vous demande pardon de toutes les désobéissances et de toutes les peines que je vous ai causées. Je vous prie l'un et l'autre de me donner votre bénédiction, afin que le Seigneur m'accompagne. Je prierai le bon Dieu pour vous tous les jours de ma vie. Surtout, ne soyez pas inquiets à mon égard. Quand j'aurais voulu rester dans le couvent, on ne l'y aurait pas reçu : c'est pourquoi je me réjouis beaucoup de ce que le Tout Puissant me conduit. Avez soin de l'instruction de mes frères et soeurs et surtout de mon filleul. Moyennant la grâce de Dieu, je ne vous coûterai plus jamais rien, et ne vous ferai plus aucune peine ! Je me recommande à vos prières. Je me porte bien et je n'ai pas donné d'argent au domestique. Je ne suis sorti qu'après avoir fréquenté les sacrements. Servons toujours le bon Dieu, et il ne nous abandonnera pas. Ayez soin de votre salut .
Lisez et pratiquez ce qu'enseigne le Père Aveugles, c'est un livre qui enseigne le chemin du Ciel, et sans faire ce qu'il dit, il n'y a pas de salut à espérer. Méditez les peines effroyables de l'enfer, que l'on y endure une éternité tout entière, pour un seul péché mortel qu'on commet si aisément. Efforcez-vous d'être du petit nombre des élus. Je vous remercie de toutes les bontés que vous avez eues pour moi, et des services que vous m'avez rendus. Le bon Dieu vous en récompensera. Procurez à mes frères et soeurs la même éducation que vous m'avez donnée ; c'est le moyen de les rendre heureux dans le ciel ; sans instruction on ne peut pas se sauver. Je vous assure que vous êtes déchargés de moi. Je vous ai beaucoup coûté : mais soyez assurés que, moyennant la grâce de Dieu, je profiterai de tout ce que vous avez fait pour moi.
Ne vous affligez point de ce que je suis sorti de chez les Chartreux : il ne vous est pas permis de résister à la volonté de Dieu, qui en a ainsi disposé pour mon plus grand bien et pour mon salut. Je vous prie de faire mes compliments à mes frères et soeurs. Accordez-moi vos bénédictions ; je ne vous ferai plus aucune peine. Le bon Dieu, que j'ai reçu avant de sortir, m'assistera et me conduira dans l'entreprise qu'il m'a lui-même inspirée. J'aurai toujours la crainte de Dieu devant les yeux, et son amour dans mon coeur. J'espère fort d'être reçu à la Trappe.
A Montreuil , le 2 octobre 1769
Benoît-Joseph s'achemina donc de nouveau vers la Trappe, mais les portes du monastère restèrent impitoyablement fermées devant lui. Il n'avait pas vingt-quatre ans! A ses prières, à ses larmes, on opposa l'inflexibilité de la règle, il se dirigea alors vers le couvent de Sept-Fonds, mais quel voyage il dut accomplir!... Il n'avait aucune ressource !... II partit cependant, il marcha courageusement pendant quatre semaines, et c'est alors qu'il commença à vivre d'aumônes qu'il ne sollicitait jamais, mais qu'il acceptait avec humilité. L'eau des fossés, les racines des champs étaient sa nourriture. Il dormait sur la terre nue. Parfois, lorsque le temps était trop mauvais, il acceptait un coin dans une étable pour y passer la nuit. A l'aube, il reprenait son bâton de pèlerin et se remettait en route. Une grande joie l'attendait au terme de ce dur voyage. On l'accueillit au monastère de Sept-Fonds. Il fut admis à postuler son admission, et revêtit les habits de novices sous le nom de « frère Urbain ». Ce novice parut d'abord un religieux consommé et fit bientôt l'édification de tous les moines. Sa prière et sa méditation n'étaient pour ainsi dire jamais interrompues.
Son âme heureuse et calme, a dit M. Aubineau, s'épanouissait et se délectait à voir se dérouler ces belles journées de prière et de mortifications sous le jeûne et l'obéissance. Il était, a écrit l'abbé de Sept-Fonds, il était modeste sans affectation, profondément humble, ne s'excusait jamais dans les réprimandes, était ardent au travail. Il ne trouvait rien d'âpre, de difficile et d'ardu dans tout le régime monastique. Il vaquait à la prière, tout recueilli en lui-même, et paraissait partout uni à Dieu. Quoique d'un âge encore jeune et presque enfantin, il montrait en tout la maturité de la vieillesse. Toujours égal à lui-même, on ne le voyait jamais sortir de son état de paix. Il était de bonne odeur pour les autres et servait partout de modèle de vertu. Il parlait très rarement à ses maitres, mais toujours avec une candeur d'âme très grande, et il leur révélait les choses les plus secrètes de son intérieur.
Il y avait quelques mois que le Bienheureux était à Sept-Fonds, lors qu'il ressentit de nouveau les tourments, les angoisses qui déjà l'avaient si profondément éprouvé. Il lui semblait qu'il était enseveli dans les ténèbres et, à la coulpe publique, il s'accusait de fautes qu'il n'avait commises que dans son imagination. Il n'osait plus s'approcher de la sainte table, la crainte du sacrilège faisait mourir d'effroi le pauvre novice. Bientôt sa santé s'altéra. C'était vers la fin d'avril 1770. Une fièvre ardente l'obligea à s'aliter. On le transporta à l'infirmerie du couvent, puis à l'hôpital extérieur où l'on recevait les pauvres, afin qu'il pût y recevoir Une nourriture plus réconfortante que celle qui était permise dans l'intérieur du cloître, et quand il rut à peu près rétabli, le Père abbé estima qu'il ne devait pas rester plus longtemps au noviciat. Benoît-Joseph apprit cette décision avec résignation. « Que la volonté de Dieu soit faite », dit-il, et il quitta le couvent au mois de juillet 1770.