Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de 
Mgr Pierre André Fournier  et ami de
ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande

Signez mon livre d'or Un petit mot fait du bien et cela vous permet aussi de lire les commentaires des gens. 


DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU
MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

 


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Titre de la série :
St-Benoit-Labre-ofm.
Titre de la page:

Guérisons-couvent-ste-Claire-Zitli-Zori

Nom de l'auteur:
Jean-Mantenay
CHAPITRE VI

Encore des guérisons merveilleuses. — Le couvent de
sainte Claire. — Le persan Zitli. — Les Zori.

Si le saint fuyait le Père Temple parce que l'admiration de ce religieux pour ses vertus blessait son humilité, il ne manquait pas, chaque fois qu'il revenait à Lorette, d'aller visiter son ami dom Valeri, pour lequel il avait le plus sincère attachement. Un matin de l'année 1779, il arriva chez le bon prêtre épuisé de fatigue. Dom Valeri le conduisit aussitôt dans une métairie voisine où il savait que le pauvre serait affectueusement reçu. Le fermier accueillit, en effet, à merveille l'hôte que Dieu lui envoyait, et lui offrit des vêtements et une nourriture réconfortante, mais Benoît-Joseph refusa ces propositions et se hâta de se retirer dans un taudis qu'on lui indiqua pour prendre quelque repos.

La vérité est qu'il passa la nuit dans des colloques célestes dont plusieurs personnes furent témoins.Tout en fuyant les hommes, Benoît-Joseph ne pouvait s'empêcher de former quelques relations, et ses pèlerinages à Lorette l'amenèrent, notamment, à rencontrer un vieillard qui, malgré son grand âge, voyageait à pied. Ému de compassion à la vue du dénûment du saint, ce voyageur lui offrit d'entrer à une hôtellerie et de partager son modeste repas. Le bienheureux accepta l'offre, mais ne prit qu'un petit morceau de viande et refusa de goûter au vin. Son compagnon lui ayant dit qu'il était né en Perse et se nommait Georges Zitli : « Vous n'êtes donc pas chrétien ? s'écria Benoît- Joseph. — Depuis plus de trente ans, j'ai embrassé la religion de Jésus-Christ, répondit Zitli, et je vous demande de réciter pour moi, dans la Santa Casa , un Ave Maria. En échange, je dirai pour vous un Pater à Saint-Pierre, afin de vous obtenir un heureux retour, après lequel nous nous reverrons.

Sur cette promesse, ils se séparèrent. Le lendemain, Zitli, qui ne cessait de songer à son jeune compagnon, car il avait été frappé de sa douceur et de sa piété, s'était arrêté dans un village pour prendre quelque repos ; lorsqu'il entendit une femme raconter que son petit enfant avait été guéri deux jours auparavant par un pauvre jeune homme maigre et défait, vêtu de haillons, à qui elle avait donné l'hospitalité dans son étable. Ce pèlerin,'voyant les inquiétudes de la mère et entendant les cris de l'enfant, avait étendu les mains sur la tête de ce dernier, en disant à la mère : « Rassurez-vous, il ne pleurera plus. » A l'instant même, le petit malade s'était endormi paisiblement. La nuit avait été calme et, depuis ce moment, il n'avait plus souffert.

En entendant ce récit, Zitli comprit que ce pèlerin n'était autre que son convive de la veille. Il était désireux pourtant de vérifier le fait, et lorsqu'il rencontra, trois mois plus tard, le Bienheureux à Rome, il l'aborda et lui demanda où il logeait : « Je n'ai point de domicile, » répliqua Benoît. Le vieillard s'informa alors de la route qu'il avait prise pour aller à Lorette et lui demanda s'il n'avait pas soigné un enfant malade dans un hameau qu'il lui désigna. Le saint éluda la question, mais Zitli comprenant qu'il était en face d'un thaumaturge, lui saisit les mains avec émotion et voulut les baiser. Mécontent de cette manifestation, le saint s'esquiva et entra à l'église; toutefois, il ne rompit pas ses reations avec le bon Persan. Il semble même qu'il y eût bientôt entre les deux hommes un certain degré d'intimité. Ils se rencontraient souvent dans les églises, et, notamment à celle de l'Immaculée-Conception que desservaient les capucins. L'année suivante (I780), Benoît-Joseph avait de nouveau entrepris le pèlerinage de Lorette, il était alors membre de la Compagnie de Saint-Martin, association composée de pauvres que l'oeuvre évangélique hébergeait à l'hospice Saint-Martin-au­Mont, maison administrée par un prêtre, dom. Paul Mancini, qui était justement réputé par son amour pour les pauvres. Benoît-Joseph l'aimait et lui donnait avec empressement des preuves de sa soumission filiale. Il ne partit donc que du consentement de dom Mancini.

Ce voyage lui fut particulièrement pénible. En effet, il souffrait de plus en plus du régime rigoureux auquel il avait voulu s'astreindre ; mangeant à peine, couvert de haillons, chaussé de souliers crevés, il marchait péniblement, mais telle était sa dévotion pour la Vierge sainte qu'il n'aurait voulu, à aucun prix, renoncer à ce pèlerinage. Il se mit donc en route, muni d'une lettre de Dom Mancini pour l'abbesse du couvent de Sainte-Claire, à Monte-Lupone, près de Ricanati. Le pèlerin arriva au monastère le jeudi saint et il assista aux cérémonies du jour avec une piété telle que les religieuses le remarquèrent; après les vêpres, il remit à la soeur portière la lettre dont il était chargé : « Je vous envoie, avait écrit dom Mancini, le saint pauvre qui passe sa vie en prières et dont je vous ai déjà parlé. L'abbesse, soeur Éléonora Mazza, entrant aussitôt au parloir, aperçut le pauvre de Jésus-Christ couvert de haillons et continuant ses prières. « Je crus voir, a-t-elle dit, le roi des pauvres. » Elle appela ses religieuses et toute la communauté admira l'humble pèlerin. La conversation s'engagea sur l'impiété de l'époque et les calamités qui allaient fondre sur l'Église. L'abbesse se souvint toujours des paroles que le saint lui dit ce jour-là, et elle les répéta souvent, car elle avait ressenti une impression profonde. C'était l'annonce prophétique de la Révolution. Le saint déplora l'oubli de la pénitence, les habitudes de luxe qui envahissaient même le clergé, et les funestes théories des encyclopédistes.

« Tout cela, finit-il par dire avec une douloureuse gravité, tout cela appelle un châtiment, et ce châtiment ne tardera guère. » Pendant ce grave entretien, une religieuse, en regardant le saint, ne put retenir l'expression de sa pitié : « Pauvre malheureux! murmura-t-elle. — Malheureux, reprit Benoit, ceux qui sont en enfer et qui ont perdu Dieu pour l'éternité! » Et en prononçant le mot Dieu, le saint inclina la tête. Les soeurs, émues, se recommandèrent alors à ses prières ; quelques-unes lui posèrent des questions. L'une d'elles avait déjà apporté un peu de nourriture, et en la présentant au pèlerin, elle s'informa de dom Mancini. « Il aime Dieu », répondit-il. Une autre l'interrogea sur le même sujet : « Que fait dom Mancini ? — Il aime Dieu, répéta-t-il. — Oh ! Je le sais , répliqua la soeur, mais que fait-il ? » — Il aime Dieu », dit une troisième fois le saint pauvre. Il mangea peu, acceptant seulement l'indispensable, pour arrêter un moment l'épuisement de ses forces. Comme on insistait, il dit doucement : « Je n'ai plus besoin de rien; réservez cela pour d'autres pauvres. Demain est le Vendredi-Saint, on ne prend, vous le savez, qu'un peu de pain et d'eau. »

Toutefois, il accepta un morceau de pain, sur de nouvelles instances. Puis, s'apercevant de l'empressement dont il était l'objet, il prit promptement congé des religieuses. Il se retira, confus de ces preuves d'estime et de charité. Arrivé à Lorette, il reprit sa vie de prière et de pénitence. Une chose cependant l'inquiétait : dans la ferme où il logeait la nuit, on lui adressait quelquefois des éloges et sa modestie le contraignait à n'y plus retourner. D'autre part, il ne voulait plus coucher en plein air, on le lui avait défendu. Il confia à dom Valeri, qu'il avait revu avec joie, ces perplexités et ces inconvénients. Le prêtre lui offrit sa maison; mais comme sa famille était nombreuse, Benoît refusa aon offre affectueuse. On songea alors à un brave homme nommé Gaudence Sori qui avait ouvert it Lorette un commerce d'objets de dévotion et une sorte d'hôtellerie. Barbe, sa femme, qui était Charitable et pieuse, avait vu, un jour, dans la basilique, le saint pauvre qui priait à genoux. Emue de compassion, elle ne put s'empêcher, en rentrant chez elle, de parler de ce pèlerin à son mari; celui- ci trouva le récit de sa femme si merveilleux qu'il sortit pour aller à la Santa Casa. Il rencontra Be­noît sous les galeries, mais toujours en prières. plongé même dans une si grande ferveur, le visage rayonnant de tant de grâce, qu'il se sentit troublé jusqu'aux larmes. Il n'osa cependant l'aborder, mais les jours suivants, il voulut encore le suivre des yeux et l'admirer.

Barbe surtout ne se lassait pas de considérer le Bienheureux dans l'extase de la prière. Un soir, elle vit enfin dom Valeri qui lui parlait, et attendant qu'ils se fussent séparés elle dit au prêtre : « Vous connaissez ce pauvre ? — Oui, répondit dom Valeri : il y a déjà quelque temps que je le connais; c'est une bonne âme ; il est extrêmement misérable. » Et il parla du régime extraordinairement austère, que Benoît avait embrassé, de ces nuits passées dans les étables ou les fours des campagnes, après une journée d'épuisement. « Nous serions enchantés de le recevoir, mon mari et moi, dit la charitable hôtelière. » Le, mari, en effet, y consentit avec empressement. « Il faut, dit Barbe, conduire le pauvre au bord du Moron, le faire changer et jeter toutes ses loques à la rivière. » En conséquence, on prépara des vêtements destinés à remplacer les haillons. Benoît ne voulut accepter qu'un gilet; il regardait, disait-il, comme précieux ses habits déchirés, qui avaient touché les murailles de la basilique. On se trouvait alors chez dom Valeri et il n'y avait eu aucun échange de paroles entre Benoît et les Sori. Comment allait-on faire accepter un logement au saint, sans blesser la délicatesse de son abnégation? Il y avait au service des Sori, une pieuse femme, nommée Diamante, qui avait remarqué le pèlerin à la basilique, et avouait que rien à l'église ne pouvait distraire son attention, tant il était plongé dans la ferveur de la prière. Parfois même, elle lui avait fait l'aumône et Benoît avait laissé entendre qu'il ne voulait rien recevoir à laissé Elle vint donc, un soir, le trouver tandis qu'il priait devant le tabernacle : Barbe Sori avait décidé cette démarche, mais Diamante elle-même, partageant les désirs de sa maîtresse, n'était pas fâchée d'aborder à nouveau le saint, « dont les paroles allaient au coeur ».

« Loué soit Jésus-Christ! » dit-elle en le saluant à la manière qu'il aimait; et, exposant le motif de sa venue; elle insista pour qu'il acceptât le gîte à l'hôtellerie. Le saint leva les yeux au ciel, et, après un instant de silence, il dit avec un soupir de gratitude : « Oui! j'irai recevoir cette charité. » Cet assentiment jeta l'émoi dans la maison. Barbe se mit joyeusement à oeuvre : aidé des siens, elle prépara pour le pauvre une chambre avec un lit composé d'une simple couche de paille et d'étoupe. On eût dit, a écrit l'abbé Audiger, qu'on apprêtait la demeure d'un prince, tant était grande la joie des hôtes. Le soir venu, Diamante se posta près de la basilique, attendant Benoît, afin de le conduire à l'hôtellerie. Dans l'intervalle, le pauvre avait vu dom Valeri, qui lui avait donné les meilleurs renseignements sur le ménage Sori. Benoît arriva donc, accompagné de Diamante, à la petite boutique que tenait Gaudence. Il entra, le chapeau bas, le bâton à la main, son petit sac à l'épaule : « Loué soit Jésus-Christ ! dit-il : vous voulez donc bien me faire la charité de me loger la nuit ? — Oui, certes, » répondit Barbe ; en le conduisant à la chambre toute préparée.

Il n'y avait pas de réduit plus pauvre. Cependant, dès qu'il vit les vieux meubles qui s'y trouvaient et le lit recouvert de paille, il protesta, dit une relation, « que c'était trop beau et trop somptueux pour lui. » On fut alors obligé de lui en offrir une autre, taillée dans le roc, au-dessous de la rue. Il trouva celle-ci très assortie à son état : « Je suis pauvre, disait-il; tout ce qu'il me faut, c'est simplement un lieu à couvert, avec un petit coin de terre, pour y prendre le repos nécessaire. » Quand il eut déposé son sac et son bâton, on l'introduisit dans la cuisine, où Barbe avait préparé une pagnotte, le vin et l'eau et d'autres mets, sur une belle nappe blanche. Benoit jugea la charité excessive. N'était-ce pas assez, dit-il, de me donner un logement? Et  il trouva que ce n'était pas là le repas d'un miséreux. I l fallut insister pour lui faire accepter quelque chose; encore ne voulut-il prendre que d'un seul mets. « Des restes, disait-il, voilà ce que doivent manger les pauvres. » Quelle satisfaction ce fut pour le coeur de ses hôtes de s'apercevoir que vraiment ils logeaient un saint ! Après un frugal repas, on reconduisit Benoît dans son gîte ; il s'informa bien si la porte avait une serrure : « Je suis un pauvre, disait-il, un étranger; vous ne me connaissez pas; il faut que vous m'enfermiez. » Il voulait goûter l'humiliation de passer pour un individu suspect.

On fit ce qu'il désirait. Le lendemain, Barbe vint ouvrir la porte et trouva Benoît à genoux en prières ; c'était son habitude. La pieuse femme fut, comme toujours, impressionnée par son attitude extatique. En outre, elle remarqua que le lit était légèrement affaissé et que le pauvre s'était peu reposé sur cette couche trouvée probablement trop douce. En quittant la demeure des Sori, le pèlerin se dirigea vers la basilique ; il préférait évidemment à toute autre cette divine hospitalité. Le soir, il revint à son pauvre réduit. Mais ses hôtes ne souffrirent jamais qu'il prît son repos, sans avoir goûté quelque aliment. Il fallut alors changer de méthode ; Barbe dut enlever la nappe et réduire les plats pour satisfaire Benoît. Encore trouva-t-il la nourriture trop bonne pour lui et il demanda avec instance, qu'on mélangeât certains mets pour ne pas manquer à son régime de totale austérité. Ce fut ainsi chaque soir; mais chaque fois aussi dans sa grande compassion et dans son étonnement qu'un pèlerin pût résister aux fatigues du jour avec un seul repas, Barbe dut insister, ordonner, faire même intervenir dom Valeri pour vaincre le refus du saint hospitalisé; il voulait tant s'immoler et diminuer les appétits de cette chair qu'il savait pourtant si bien dompter! Il se plaignait alors doucement des « suavités » dont on l'entourait.

Toutefois, il se fit humble, obéissant jusqu'au point de se créer une autorité, afin de s'y soumettre, et il se fit le serviteur très soumis de Barbe et de Gaudence, n'agissant jamais chez eux sans leur permission. Le soir, on ne s'astreignait plus à mettre le verrou à sa porte ; et cependant il attendait qu'on vînt lui ouvrir le matin pour aller à l'église. Il sortait alors, les yeux baissés, le chapeau sous le bras, la prière sur les lèvres, ne s'arrêtant que pour saluer. « Loué soit Jésus-Christ! » disait-il avec un accent pénétrant. A la maison, il était un sujet de suprême édification. Il parlait peu, seulement quand on l'interrogeait; le plus souvent il priait comme à l'église. « Ce n'est qu'un pauvre disait Gaudence, mais qu'il nous a apporté de joie et d'édification! » La joie, en effet, n'était pas absente du foyer des Sori, depuis que Benoît fréquentait leur hôtellerie. Le repas du soir, surtout, était une cause de véritable bonheur ; on y songeait dès le matin. Les enfants eux-mêmes partageaient les sentiments de leurs parents; ils s'approchaient du pauvre pour le considérer : « Quelle curiosité! disait celui-ci; ils demandent à voir un loup. Je suis un loup. » Mais avec quelle affabilité il les saluait au retour de l'école, disant en souriant : « Loué soit Jésus-Christ ! »

Il connaissait, lui, — a dit M. l'abbé Audiger, — le contemplateur des oeuvres de Dieu, l'âme de ces petits, leur candeur, la prédilection dont le ciel les assure, il exprimait alors avec grâce ce qu'il savait si bien. Il y avait, parmi eux, une petite fille de six ans à peine, qui devint plus tard religieuse. Les parents virent dans cette vocation une bénédiction, une récompense tombée du ciel, pour la charité dont ils entouraient le pèlerin. Et ce ne furent pas seulement les bienfaits spirituels, mais les grâces temporelles que Dieu accorda aux charitables hôtelliers. Un soir que Benoît était entré chez eux comme d'habitude, Gaudence l'entretint des affaires de la famille ; il lui fit la confidence de l'état embarrassé de son négoce, où il s'endettait sans grand espoir de rétablir l'équilibre budgétaire. « Or, tandis que je parlais, dit-il, Benoît gardait le silence, élevant de temps en temps les yeux vers le ciel. Depuis ce temps-là, il s'informait tous les soirs si nous étions contents de la vente. Le fait est que pendant son séjour à l'hôtellerie, le concours et le débit augmentèrent dans la boutique et, en cet espace de trois années, mes affaires ont généralement prospéré, si bien que je pus payer mes dettes. » Ainsi le pensait également Barbe, qui disait que « la Providence était entrée chez eux avec le saint ». En cette année 1780, Benoît demeura vingt-deux jours à Lorette. Il en repartit le 22 mai, au lendemain de la fête de la Sainte-Trinité. C'est lorsqu'il fut question de ce départ, que les bons hôtes s'ingénièrent autour du saint pour lui prouver leur attachement, surtout afin d'adoucir, en dernière tentative, son régime de vie.

Déjà sur une insinuation de dom Valeri, Barbe lui avait offert un chapelet; elle savait qu'il en désirait un, et elle le choisit solide et des mieux montés, dans son magasin. Il se composait de gros grains et d'une croix de bois portant un crucifix de cuivre. Benoît l'accepta avec gratitude. « Dès ce moment, il le porta dit Barbe, et je l'ai toujours vu suspendu à son cou les années suivantes. » De son côté, Gaudence voulut donner un chapeau au bon pauvre et il parvint à le lui faire accepter. Enfin, avant de le laisser partir, Barbe essaya de lui glisser dans la main quelques pièces de monnaie : « Les pauvres, dit Benoît en refusant, ne portent pas d'argent avec eux. » La pieuse femme insista : ce serait, dit-elle, pour acheter un peu de vin le long de la route. « L'eau des fossés suffit pour se désaltérer, répondit Benoît avec douceur. Il prit cependant une pagnote, qu'on lui demandait en grâce d'emporter ; puis il mit son sac à l'épaule et se rendit une dernière fois à la basilique. Dans l'après-midi, il repassa devant la demeure des Sori. On fit encore des instances pour qu'il mangeât quelque chose. Mais ce n'était pas son heure. Il partit en saluant avec un air de pénétrante gratitude. Gaudence ne put se décider à le voir partir seul. Il voulut l'accompagner un peu. « Pendant deux jours, disait-il plus tard, nous avons joui de sa compagnie ; pouvions-nous être insensibles à son départ? » Il alla jusqu'à Montréale. Il répéta à Benoît qu'il l'attendait l'année suivante, lui demandant d'écrire dans l'intervalle.... « Inutile d'écrire, dit le pèlerin ; s'il plaît à Dieu, nous nous reverrons. » Et ils se quittèrent, Gaudence ressentit, comme il le raconta dans la suite, un véritable déchirement et en rentrant chez lui, il ne put retenir ses larmes.

On recueillait en ce moment, avec soin tout ce qui avait servi à Benoît durant son séjour. On eût surtout voulu conserver le chapeau usé et les mauvaises chaussures qu'il avait laissés; la domestique les avait jetés aux immondices; Barbe en éprouva un très grand déplaisir, car, dit-elle, « ces objets répugnants étaient de précieuses reliques ». Quant à Benoît, il s'achemina vers Rome , où il arriva en juin (178o), tout prêt, malgré son épuisement, à recommencer la visite des églises. Il n'oublia pas dom Mancini, qui l'avait jadis si bien accueilli, et il vint le saluer en lui demandant la permission de rentrer à l'hospice. Il fut alors question des religieuses de Monte-Lupone : Elles se sont moquées de moi, dit le Saint, en se recommandant à mes prières ; comme si j'étais quelque chose de bon, tandis que je ne suis qu'un vil pécheur. » Le prêtre lui fit remarquer qu'elles avaient agi, en cela, très chrétiennement. Benoît le savait, mais il pensait que leur empressement avait été un témoignage d'estime. L'année suivante, le pèlerin suivant désormais son habitude, revint prier la madone de Lorette. Comme il partait de Rome, dom Mancini, inquiet de cette dure pérégrination pour le pauvre déjà si fatigué, voulut lui donner un compagnon de voyage ; c'était un vieillard qui se rendait à Fano, son pays natal, et qui eût fait route avec lui jusqu'à Lorette. Benoît prétexta doucement qu'il aimait la solitude, et, dès que le prêtre essaya d'insister, il dit avec énergie qu'il désirait n'être accompagné de personne, pour ne pas être troublé dans ses prières.

Il alla donc seul, uniquement occupé des choses de Dieu. Un soir, il cheminait dans la campagne, lorsqu'il fut surpris par une pluie torrentielle. Deux laboureurs, Félix-Antoine et Joseph-Antoine Palotto, le virent chercher un abri sous leur escalier, et, pris d'une compassion toute naturelle, ils lui offrirent d'entrer et de passer la nuit dans leur demeure. Benoît fit un signe d'assentiment, mais demanda pour gîte la chambre à four. On n'avait pas l'habitude d'y introduire les mendiants, parce qu'elle était trop froide et trop malsaine. Le pèlerin accepta alors de coucher dans l'étable. Pendant que Joseph conduisait le pauvre à l'étable, Félix sortit pour le considérer. A la première parole échangée avec lui, les deux frères n'avaient pas eu le temps de le regarder de près. Or, Benoît était comme toujours, revêtu d'une sorte de manteau en loques, que retenait une corde passée autour des reins ; il avait son petit sac attaché à l'épaule et son chapelet autour du cou. Ses traits étaient amaigris, son visage consumé. Toutefois, sa physionomie respirait tant la bonté et la vertu, qu'on était contraint au respect et à une sorte de dévotion en l'approchant. Loin donc d'éprouver du dégoût à côté de ce jeune miséreux, Félix se sentit des sympathies pour lui. Il se mit à l'interroger. Benoît, qui comprenait le sens sincèrement affectueux de ces questions, répondit en peu de mots qu'il était de France, logeant à Rome par charité et en chemin vers Lorette. Joseph s'était joint à Félix dans la conversation, et, tout en parlant, les deux laboureurs préparaient le lit du mystérieux pèlerin. Ils voulurent même qu'il acceptât un peu de nourriture avant de se reposer. Benoît consentit ditie manger un mets grossier, composé d'herbes et des ligumes

Quelques minutes après cette courte réfection, l'un des hôtes vint fermer la porte de l'étable. Il vit alors le Pauvre priant les bras en croix sans aucun mouvement. Il raconta bien vite à son frère cet événement; et, lorsque, le lendemain, venant ouvrir la porte dès l'aube, ils surprirent Benoît dans la même attitude, ils restèrent tous les deux facilement convaincus qu'ils avaient logé, un grand saint. Puis, en bons et simples paysans, ils tentèrent de tirer bénefice de leur hospitalité, de mettre à contribution cette sainteté, qu'ils entrevoyaient si merveilleuse. Ils demandèrent à Benoît s'il pouvait leur indiquer le bon numéro d'une loterie, que l'on venait d'organiser. Benoît garda le silence, et comme les deux villageois insistèrent en reparlant du tirage de cette loterie, il parut peiné de cette insistance et répondit : « Quel tirage ? quelle loterie ? Ceci n'est pas l'affaire des pauvres ! » Les braves laboureurs un peu confus, s'en tinrent là. Ils n'abandonnèrent pas cependant le pauvre, qui attirait leur pitié. Comme il était sur le point de les quitter, ils lui offrirent encore quelque aliment et lui mirent dans la main un morceau de pain bis. Cependant, Lorette attendait impatiemment le retour du saint Pèlerin. Déjà, les fêtes de Pagnes étaient passées et l'on n'avait point de ses nouvelles. Ce fut le 22 avril, qu'un matin, Gaudence Sori le vit arriver dans le lamentable état, où le mettaient ses fatigues et ses longues marches. Il s'empressa d'aller vers lui pour le saluer joyeusement : « Pourquoi, dit-il, ne venez-vous pas à la maison ? — D'abord à la Madone , répondit Benoît, puis, j'irai chez vous. Il passa, en effet, la journée à la basilique, comme s'il fût plein de vigueur et prémuni contre toute faiblesse. Le soir, Gaudence, qui l'attendait à la porte , dans la crainte de ne pas le revoir, l'accompagna à l'hôtellerie.

Selon son habitude, Benoît entra, en saluant cordialement: « Loué soit Jésus-Christ ! Vous voulez donc bien me faire la charité encore ? ajouta-t-il; mais je pourrais vous incommoder. » Barbe le rassura : « Bien au contraire, dit-elle, vous nous faites plaisir; habitez en paix votre chambre. » Et elle retirait de leur cachette les objets de vaisselle, qui avaient servi au Pauvre et qu'elle avait gardés avec soin. « Venez vite prendre votre souper qui est tout prêt, » fit-elle. Benoît avait déposé son sac, comme on le lui avait dit, il obéit encore, et, ayant prié debout, quelques instants, il s'assit pour manger. Mais Barbe, pensa-t-il, était vraiment trop prodigue pour lui. « C'est trop, c'est trop; vous oubliez donc que je suis un pauvre? — Nous le savons, dit Barbe ; et c'est pour cela que nous devons vous faire la charité. » Et il mangeait par obéissance. On remarquait cependant qu'il prenait fort peu de nourriture et il fallut insister plusieurs fois pour qu'il fît une réfection presque suffisante. On se servait souvent de l'influence de dom Valéri pour lui faire accepter des aliments que sa pénitence trouvait trop délicats et qui étaient indispensables à sa vie d'austérités.

Les haillons avaient aussi besoin d'être remplacés. Barbe résolut d'exercer là encore son inépuisable charité. Tout d'abord, le Pauvre qui tenait à ses misérables guenilles, refusa de les quitter. Cela ne sert de rien dit-il, quand on lui présenta une chemise propre et décente. « Mais cela sert beaucoup, reprit l'hôtelière, dans les cas où vous tomberiez malade sur les chemins où dans un hôpital. » Benoît inclina la tête en signe de soumission et en recevant le vêtement, il remercia affectueusement sa compatissante hôtesse. Un autre jour, ce fut un mouchoir ou une autre pièce d'habillement. Il vint même à la pensée de Barbe de faire une blouse de toile grossière, qui au moins cacherait le manteau rebutant dont Benoît ne voulait pas se défaire. Elle en fit la proposition. Mais voyant l'air suppliant du bon Pauvre, qui levait les yeux vers le ciel comme pour prendre Dieu à témoin de son indignité, elle s'abstint de continuer sur ce chapitre et renonça à ses projets. C'est dire que cette charitable femme savait lire à travers cette écorce répugnante de l'extrême pauvreté. Sa foi était assez vive pour découvrir ce qu'il y avait de beau et de vrai dans l'âme de son pèlerin. Aussi eut-elle pour lui une affection toute maternelle, qui la porta à la préoccupation des moindre détails, au souci de tout, ce qui pouvait alléger cette dure et horrible existence.

Ainsi se continua la vie de Benoît à Lorette. Il considéra ses hôtes comme des supérieurs auxquels il devait la soumission, et il voulut constamment faire ressortir sa condition d'indigne et de misérable. Le sens vrai des actes et des paroles apparaît vite aux âmes de foi. La famille Sori comprit la vie de Benoît-Joseph, et c'est pour cela que le Pauvre obtint son affection et sa confiance. Au lieu de le traiter d'insensé, elle se sentit attirée vers cette âme qui rendait meilleurs et plus heureux ceux qui l'approchaient. Il arrivait ainsi que le soir, parfois, Barbe confiait au Pauvre ses peines et ses angoisses morales. Notre consolation n'est pas de ce monde, lui dit le saint; c'est au delà du tombeau que nous serons consolés! » Cependant le jour du départ était proche. La famille de l'hôtelier ne cessait de se recommander aux prières de « son Pauvre ». Barbe, qui allait mettre au monde son troisième enfant, le conjura de prier beaucoup pour elle : « J'y suis obligé », dit Benoît, tout pénétré de gratitude . « Quand vous viendrez l'an prochain, comme je l'espère, ajouta-t-elle, venez tout droit à la maison, vous voyez que nous vous traitons sans cérémonie. » A ces recommandations qui convenaient si bien à son humilité, Benoît inclina la tête en signe d'acquiescement.

Puis Gaudence remplaça son bâton par un plus solide, il lui fit accepter un morceau de pain. Et Benoît quitta encore une fois ses hôtes en les assurant de sa gratitude. « Il nous quittait dans la tristesse de ne plus le voir de longtemps, a dit Barbe, car nous le tenions pour un saint. » Quand il revint à Lorette, en 1782, pour la dernière fois, le pèlerin était plus épuisé que jamais, les neiges l'avaient surpris dans les montagnes. Le froid avait glacé son corps à moitié vêtu. Il arriva à Tolentino au commencement de la Semaine Sainte. Il y retrouva une femme, Catherine Gentili, qui habituellement lui demandait quelques souvenirs du tombeau de saint Nicolas. Cette fois, Benoît n'avait que deux ou trois objets de piété qu'on lui avait donnés ici ou là, mais point de souvenir de Bari . Il offrit donc une médaille que Catherine lui rendit après l'avoir examinée. « Qui sait si je repasserai par ici ? » dit-il en souriant. Il voulut alors lui faire accepter un crucifix. Cette femme, qui pensait probablement que le pèlerin se dépouillait pour elle qui n'avait nullement besoin de ces présents, refusa encore, ajoutant que son refus n'enlevait rien à sa reconnaissance. « Si je meurs à Rome, dit Benoît, en s'éloignant, au cas où vous en apprendrez la nouvelle, vous vous souviendrez. Je m'appelle Joseph Labre. » Et comme s'il pressentait la réalisation de ce qu'il supposait, il répéta ces paroles une seconde fois. Le 28 mars, dans l'après-midi du jeudi saint, il entra dans la demeure des Sori.

« Loué soit Jésus-Christ ! dit-il en saluant. — Soyez le bienvenu, fit Barbe toute joyeuse. Je vous attendais depuis plusieurs jours. — Je suis venu tout droit chez vous, ajouta Benoît, comme je vous l'ai promis l'an dernier ; mais je crains de vous incommoder.... » Puis il raconta que les neiges dans la montagne avaient effacé le chemin et égaré ses pas. C'est ce qui était cause de son retard cette année. Comme Barbe lui demandait combien de temps avait duré son voyage, il répondit : « Vingt-deux jours. » Déjà il avait déposé son sac, mais il n'accepta point de se reposer avant d'avoir prié la Madone. Il entra donc dans la basilique pour n'en sortir que le soir, à l'heure où l'on fermait les portes. La bonne hôtelière ne contenait pas sa joie. « Votre chambre est prête, dit-elle au voyageur. Reposez-vous un instant, chauffez-vous et prenez un peu de nourriture. » Elle préparait alors un plat qu'elle présenta à Benoît. « Ce n'est pas un mets de pauvre, dit-il, c'est trop délicat. » Et il sembla en goûter par obéissance. Pendant ce menu repas, il s'enquit des affaires de son hôte ; son âme délicate comprenait toutes les nuances de la gratitude et de tout l'intérêt dont se rendent dignes les cœurs vraiment charitables. Il demanda à ses amis s'ils avaient reçu beaucoup d'étrangers, à l'occasion du passage de Pie VI. Le pape,, allant à Vienne , s'était arrêté quelque temps à Lorette: « Oui, grâce à Dieu, dit Barbe, nous avons logé des cavaliers de Fermo qui nous ont fait gagner quelques sequins. »

En quittant la table, et sans rien perdre de son recueillement habituel, le saint se disposa à gagner sa petite chambre. Barbe se rappelant les nuits de l'an passé, où le pèlerin n'usait jamais de sa couche, le supplia de retirer ses vêtements et de se reposer dans son lit. « De plus, ajouta-t-elle, vous êtes mal chaussé, vous trouverez des bas sur votre lit — Ce n'est pas la peine, répondit-il. — Je veux au moins, reprit l'hôtelière, que vous preniez ces souliers, les vôtres sont tout rompus. — Ils sont trop beaux, dit Benoît. — Gaudence ne peut plus les mettre, obéissez. » Et il obéit. Gaudence, à cette dernière heure du jour, salua le pèlerin; son aspect lui fit peine, il lui conseilla de se reposer le lendemain matin, au lieu de venir au sermon qui se donnait le vendredi saint d'assez bonne heure. « Appelez-moi, au contraire, dit le saint, j'aurai le plaisir d'entendre la prédication. » En effet, dès l'aube, avant même que Gaudence l'appelât, il était sur pied pour se rendre à la Basilique. Là, malgré le bruit de la foule que la solen­nité avait attirée, il suivit avec dévotion les offices liturgiques, il devait, du reste, mieux que n'importe quel autre, en saisir tout le symbolisme. Comme l'ont déposé les Sori, il donnait alors plus de temps à la contemplation qu'à la lecture, il n'avait pas besoin d'être guidé par des idées exprimées par des mots et par des phrases. Avant de sortir de l'église, il voulut, comme tout le monde, trouver un confesseur.

Il était, à ce moment, près du confessionnal d'un des pénitenciers, le Père Joseph-Marie Almerici. Ce religieux le remarqua bien à quelque distance, à genoux, portant son chapelet au cou et vêtu d'un habit en lambeaux. C'est peut-être là, pensait-il, le pauvre dont Barbe et Diamante m'ont parlé et qui est si pieux. Il le considéra quelques instants dans sa posture humiliée, priant avec ferveur. Quand la foule se fut écoulée, le voyant toujours à cette place des pénitents, il lui fit signe de s'approcher et lui demanda s'il voulait se confesser. « Oh! oui », dit Benoît. Le Père lui indiqua le confessionnal. Il y entra, comme le fait remarquer le religieux dans sa déposition, « avec soupirs et tremblements, comme s'il fut rempli de péchés ». Et cependant, il ne trouva rien à accuser que des choses vagues, son ingratitude envers Dieu, sa froideur, son manque de zèle et d'application dans l'accomplissement de ses devoirs. « Je ne pus trouver matière à l'absolution, dit le confesseur. Je lui demandai s'il la désirait et lui ordonnai d'accuser d'une façon générale les fautes qu'il avait pu commettre durant sa vie. »

Dès lors, le Père Almerici eut de son pénitent l'opinion la plus favorable. Il admira cette âme délicate et il comprit qu'elle était « d'une spiritualité très élevée ». Après la confession, le religieux ordonna à Benoît le communier le lendemain. Le matin du samedi, il le revit au confessionnal, le pèlerin ne pouvait communier sans avoir redit à nouveau ce qu'il appelait ses ingratitudes et son indignité. Il entra sur l'ordre du Père, avec la confusion d'un misérable, et il répondit aux interrogations qui lui furent faites, avec une élévation de pensée qui émut le confesseur. « Je crus pouvoir lui demander, dit le Père Almerici, quels étaient les sujets qu'il méditait de préférence. Il me répondit qu'il appliquait habituellement son esprit aux mystères de la Passion , et qu'alors, sans s'en apercevoir, il était porté à la contemplation de la Sainte-Trinité .« Que savez-vous, homme ignorant, lui dis-je, d'un si sublime mystère ?

— Je ne sais rien, dit-il, je ne sais rien, mais je suis transporté... — Alors, dit le religieux, expliquez ce que vous voyez et ce que vous sentez dans cette contemplation ? Il s'expliqua donc, rapporte le Père, avec une précision, une justesse d'expressions que je voudrais bien reproduire. Je croyais entendre sainte Thérèse de Jésus J'étais confus et surpris. Mais je jouissais d'avoir rencontré une âme choisie de Dieu pour être élevée à la connaissance de ces sublimes mystères. » Avant de le congédier, le religieux demanda au Bienheureux combien de fois il était venu à Lorette. Benoît répondit qu'il faisait alors son onzième pèlerinage. « Viendrez-vous l'année prochaine ? — Non, mon père. — Et pourquoi ? — Je dois aller dans ma patrie. — Mais, où retournez-vous maintenant et où demeurez-vous ? — A Rome . — Mais en quittant Rome pour retourner dans votre patrie, vous repasserez à Lorette, sans doute ?— Non, je dois aller dans ma patrie.— Vous renoncez à Lorette ?— Mon père, je dois aller dans ma patrie. » L'année suivante, quand le père Americi apprit la mort du pèlerin, il se rappela ses paroles et il comprit que le Pauvre de Jésus-Christ avait voulu parler de la patrie céleste, prophétisant alors sa mort bienheureuse. « Je m'étais formé, du reste, dit le pénitencier en terminant sa déposition, une opinion bien fondée de sa sainteté ; c'est pourquoi, quand le bruit de sa mort se répandit, je n'en fus pas surpris. J'avais déjà une juste idée de ce grand pénitent. »

Le jour de Pâques au matin, le Père Almerici vit de nouveau Benoît près de son confessionnal. Il lui offrit d'y entrer, c'était là une occasion de connaître davantage cette âme sainte. Le pèlerin com­mença donc à accuser ses ingratitudes. Sa voix était entrecoupée de soupirs fréquents. Il se disait abject et méprisable, indigne de vivre et surtout de communier. Le confesseur l'interrogea sur les défauts auxquels un vagabond peut être le plus porté. Benoît avoua les rudes assauts que lui livrait le démon, les ruses et les illusions de l'enfer, mais il dit combien la grâce de Dieu l'aidait, et quelles austérités il s'était infligées pour rester vainqueur; et tout cela avec un mépris de soi-même qui annonçait la plus sincère perfection. Cette fois, le Père lui donna une simple bénédiction, en lui renouvelant l'ordre de communier. Désormais, ils se rencontrèrent rarement : le saint redoutait l'estime du Père Almerici et il ne voulait pas qu'il le jugeât, pas plus que le Père Temple , « quelque chose de bon ». Chez les Sori, on admirait toujours les vertus du bon pauvre. Le vendredi saint, au soir, on l'avait vu rentrer tout pensif et comme pénétré de la sombre grandeur du jour. Barbe, dans sa prévoyance, avait préparé sa table et servi un plat de poissons.

« Approchez-vous, Benoît, fit-elle, et mangez. — Ce n'est point l'heure de manger, répondit le pèlerin avec tristesse. Notre-Seigneur a beaucoup souffert en ce jour, et il n'a pas pris de nourriture. »L'hôtelière fit remarquer que la prière était impossible quand on ne prenait aucune nourriture. « Eh bien ! dit Benoît, si vous voulez me faire la charité ce soir, donnez-moi un peu d'herbe avec un morceau de pain et un verre d'eau. » Barbe lui apporta ce qu'il demandait ; puis il mangea, toujours plongé dans une pieuse mélancolie. On s'entretenait du mystère de la Passion : « Comme Jésus a souffert ! dit Barbe, et je ne peux rien souffrir! aussi, comment me sauverai-je? — Vous avez peur, repartit le saint sur un ton mystérieux, et moi, comment ne pas craindre ? Puis-je savoir comment je me sauverai? Or, dès l'aube de Pâques, le visage de Benoît était transformé ; il était toujours ainsi à l'unisson des fêtes, exprimant la joie ou la désolation, suivant que l'Église exultait ou versait des larmes. Les Sori ne purent s'empêcher de le remarquer. Ils eurent donc à passer une journée radieuse, de celles que les saints font belles et vraiment gaies. Cependant, malgré la solennité des cérémonies, les consolations et l'allégresse du jour, Benoît se prit à gémir sur le tumulte qui avait régné dans la basilique. Barbe objecta que cette dissipation avait eu pour cause l'affluence des étrangers, gens de la campagne qui étaient, pour la plupart, peu éclairés.

« Je ne parle pas seulement des ignorants répartit le pèlerin avec justesse ; les autres n'ont pas plus de dévotion. » Aussi, les jours suivants, pour éviter le contact de la foule, il se rendit à l'église à une heure plus tardive. C'est alors qu'il put rencontrer son ami dom G. Valeri, au sortir de la semaine sainte. En effet, le prêtre étant moins occupé à la basilique, pouvait plus facilement s'inquiéter du sort du pauvre. Une chose maintenant le préoccupait. Est-ce que Benoît s'approchait bien vraiment du sacrement de l'Eucharistie ? Est-ce que ses scrupules ne l'écartaient pas de la Sainte Table ? Lui, le prêtre, n'avait jamais eu l'occasion de le voir com­munier. C'est pourquoi il vint un soir chez les Sori et s'informa des habitudes pieuses du pélerin. Barbe le rassura. Dieu permettrait-il qu'un saint éclairé comme lui, aimant comme lui, ne voulût pas faire usage de la nourriture eucharistique ? Il n'y avait pas cependant de preuves évidentes. L'abbé interrogea Benoît qui répondit : « Comment voulez-vous qu'un pauvre, déguenillé comme moi, puisse se présenter à la sainte Case et y communier ? » Le lendemain, Barbe vint trouver dom Valeri. Elle avait découvert dans le sac du pèlerin des papiers de France et de Rome qui faisaient s'évanouir toute inquiétude ; Benoît avait communié à la Trappe et il possédait plusieurs attestations de ses confesseurs d'Italie. Le prêtre fut satisfait.

Le jeudi de la semaine de Pâques, le pèlerin se disposa à partir. Déjà, la veille, il avait annoncé à dom Valeri et à ses hôtes qu'il les quitterait, et comme on le pressait de rester encore un peu : « C'est assez de huit jours, dit-il doucement ; vous ne savez pas... j'ai besoin de partir... il faut que je m'en aille.... — Mais, au moins, dit l'ecclésiastique, vous reviendrez l'année prochaine ? » Benoît réfléchit un peu : « Si vous ne me revoyez pas, murmura-t-il en  souriant, nous nous reverrons au moins en Paradis. »  Le matin du jeudi, Gaudence voulut insister : « Si je ne reviens pas, fit encore Benoît, nous nous reverrons en Paradis. » L'hôtelier vit bien que toute tentative serait infructueuse. Il demanda donc au Bienheureux s'il avait besoin de quelque chose avant de partir. Le pèlerin exprima le désir d'avoir un crucifix à la place de celui qu'il portait et qui était brisé. Gaudence en choisit un dans son magasin, un christ de cuivre sur bois noir et le lui passa au cou. Suivant son habitude, Benoît alla saluer une dernière fois la Vierge de la Santa-Casa. Un prêtre, Dom Angelao Verdelli qui le vit et qui avait appris son départ, lui demanda s'il reviendrait : « Je ne crois pas, répondit le Saint. Si Dieu le veut, nous nous reverrons en Paradis. »

Bientôt après, il quittait la demeure des Soli. Ses remerciements eurent alors un accent d'affection inaccoutumé. C'était là comme le résumé de ses relations avec Barbe et Gaudence ; il était vraiment leur ami, et en se séparant d'eux pour ne ne plus les revoir, il voulait qu'ils conservassent longtemps, comme prix de leur dévouement et de leur charité, l'impression de cette amitié sainte. Dom Valeri ne pouvait se résigner à cette séparation qu'il sentait définitive. Il proposa d'accom­agner le pèlerin jusqu'à Montréal. « Que diraient les gens, fit Benoît, s'ils voyaient un prêtre voyager avec un mendiant aussi misérable que moi ? » Puis, saluant une dernière fois : « Loué soit Jésus-Christ », dit-il. Et il partit, après avoir prédit, sans qu'on le remarquât exactement, sa glorieuse mort.

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