A trois heures de l'après-midi de ce lundi 7 juillet les prisonniers toujours à jeun furent tirés de leur prison et conduits à l'Hôtel de Ville (1) Ils y subirent en présence du comte de la Marck un interrogatoire qui roula presque exclusivement sur leur foi religieuse. Les confesseurs ne se démentirent pas dans cette nouvelle épreuve, la première de ce genre. Les uns, comme Léonard Vechel, mirent un admirable entrain à confesser leur foi, et à supporter les injures et les coups par lesquels l'assistance répondit, séance tenante, à leurs nobles paroles. D'autres se retranchèrent dans une noble et prudente simplicité. Tel le Frère coadjuteur Corneille de Wyk-by-Duurstede : à toutes les questions qui lui furent posées, il se contenta de répondre qu'il croyait ce que croyait son supérieur. Réponse peu comprise de certains protestants et traitée par eux de stupide. En réalité elle est marquée au coin de la plus grande sagesse. Un frère lai sait lui aussi ce qu'il croit ; mais il est des circonstances où il peut laisser à autrui le soin d'exposer sa foi et de la défendre contre les ennemis retors et perfides.
Trois prisonniers seulement parurent hésitants. Ce furent le chanoine Pontus de Huyter, le curé de Maasdam, André Bonders, et Henri, le jeune novice fransciscain. Dans l'espoir, hélas! trop fondé, d'une défaillance plus complète, on les sépara de leurs frères et on leur donna un logement plus confortable. Les autres prisonniers furent reconduits à la prison. Grâce aux démarches qu'avaient faites quelques personnes charitables, ils échangèrent pourtant le cloaque immonde contre une pièce d'un étage supérieur. Et pour la première fois depuis leur arrivée à Brielle on leur donna à manger : on leur appàrta du pain et un seau d'eau. Puis dans le reste de la soirée et dans la nuit, le silence se fit autour d'eux : un peu de calme précéda le grand jour qui allait être le dernier de leur vie.
Au dehors, amis et ennemis des martyrs travaillaient ferme, ceux-là à les sauver, ceux-ci à hâter leur fin. On remarquait parmi les premiers Paul Buys, pensionnaire d'État de Hollande, homme influent et neveu de Théodore van der Eem; les deux frères de Nicolas Pieck et quelques bons catholiques de Gorcum. Mais d'autres parmi leurs concitoyens — Estius dit qu'il les connaît parfaitement, mais qu'il ne les nomme pas par charité chrétienne — étaient accourus eux aussi pour assouvir à Brielle la haine qu'ils n'avaient pu satisfaire à Gorcum. Ce double courant de sentiments opposés se faisait jour jusque dans l'entourage immédiat du comte. Si quelques-uns des lieutenants de la Marck se montraient, comme leur maître, inaccessibles à toute idée d'accommodement, d'autres employaient volontiers leurs bons offices pour la libération des prisonniers. De ce nombre était Blois de Treslong, Briellois de naissance. C'est probablement grâce à son appui que les deux frères Pieck réussirent enfin au delà de leurs espérances. A force de sollicitations et de promesses, ils obtinrent la liberté de leur frère sans qu'il eût à renier sa foi. Ils se précipitent à la prison pour lui annoncer la nouvelle et pour l'emmener à l'instant. Ils n'avaient oublié qu'une chose : c'est qu'il est pour un prêtre et pour un religieux des liens plus forts que ceux de l'amitié et de la famille. Le supérieur refusa tout net d'abandonner les siens. Il était le chef de sa famille religieuse ; certains incidents de la captivité lui avaient montré combien tel et tel de ses fils en saint François pourraient avoir besoin d'être soutenus dans les luttes à venir. Ce n'était pas le moment d'exposer au long ces raisons ; il se contenta de répéter dans la prison de Brielle ce qu'il avait dit dans celle de Gorcum : il n'accepterait la liberté qu'à la condition de la partager avec ses religieux ; jamais, au grand jamais, il n'abandonnerait le moindre d'entre eux.
Ses frères furent déçus : mais ils ne perdirent courage. Avec une ténacité qui distingue la race, ils se remettent à rceuvre et essayent d'autres pédients. Le problème qui se pose devant eux et difficile à résoudre. Connaissant leur frère, ils savent qu'il tiendra parole ; jamais il ne se laissera livrer tout seul. De la Marck de son côté ne consentira jamais à mettre en liberté toutes ses victimes. Que faire,? Toute tentative pour concilier es alternatives eût paru impossible : les frères Pieck, eux, entrevoient la possibilité du succès. Il 'agit d'obtenir un deuxième interrogatoire. On ne era comparaître que les plus distingués l'entre es prisonniers: Si l'on a gain de cause avec ceux-là, on aura gagné par le fait même tous les autres. D'autre part, puisque l'apostasie leur inspire tant d'horreur, on se contentera de leur faire renier l'obéissance au Souverain Pontife. Une abjuration réduite à ce minimum semblait possible, peut-être même facile. L'expédient plaira sûrement au comte pour qui le Pape est l'Antéchrist en personne.
Cette nouvelle combinaison était indigne des frères d'un martyr, mais elle était habile. Ils s'en aperçurent encore mieux quand ils s'en ouvrirent au comte de la Marck. Malgré sa cruauté, le chef des Gueux obéissait, lui aussi, aux mobiles qui inspirent les fanatiques de sa trempe. A ces maudits prêtres et moines il réservait le sort qu'il avait déjà infligé à tant d'autres de leurs pareils. Mais plus encore que dans la mort de ses victimes, sa haine de sectaire trouverait son assouvissement dans leur apostasie et dans leur honte. Sans doute devant l'attitude qu'avaient gardée les Gorcomiens au milieu des,opprobres de leur arrivée à Brielle et devant la fermeté de leurs réponses lors du premier interrogatoire, il craignait que ces prisonniers ne fussent pas de ceux dont on peut faire des apostats. Qui sait pourtant ? Le succès partiel qu'on avait eu la veille avec un curé et un chanoine permettait d'espérer une victoire plus complète. Il y avait une chance de succès. Le comte se rendit donc aux instances des frères Pieck, et accepta leur combinaison. Donnant suite à l'idée qu'on lui avait suggérée, il fit un choix parmi les prisonniers. Le curé Léonard Vechel, le supérieur Nicolas Pieck et son vicaire Jérôme de Weert, un autre franciscain Godefroid de Melveren, connu pour sa science, enfin les deux Prémontrés de Monster, Adrien de Hilvarenbeek et Jacques Lacops furent seuls convoqués à l'Hôtel de Ville. Dans cette séance on usa de tout l'appareil des formes légales. Le comte de la Marck présidait en personne. Il était assisté de ses principaux lieutenants, d'un greffier chargé d'écrire tout ce qui se dirait et de Jean Duvenvordt, questeur de la ville, celui-là même qui connaissait assez bien le Père Jean d'Oosterwyk. Dans la pensée du comte ces précautions avaient leur utilité. En cas d'insuccès de la tentative, elles donneraient à la réunion le caractère au moins apparent d'un tribunal légitimement constitué. La même habileté n'avait pas inspiré le choix des deux ministres calvinistes chargés de l'interrogatoire. L'un était André Cornelissen, le curé apostat de Brielle, dont la science théologique semble n'avoir pas été plus profonde que n'avait été digne sa conduite dans l'épreuve. L'autre, appelé Corneille, était un ancien batelier de Gorcum, sectaire violent, homme rude et grossier, grand buveur et grand parleur. Totalement dépourvu de science, il avait ébloui les Gueux par sa haine contre l'Église et par ses diatribes incessantes contre le Papisme et contre les moines. La vue d'un prêtre ou d'un religieux le mettait hors de lui-même : et ce puritanisme, joint au flux intarissable de sa parole, lui avait tenu lieu de toute autre aptitude pour l'office de ministre.
Fidèle à la consigne reçue, André Cornelissen cherche à s'insinuer et à obtenir des prisonniers qu'ils déclarent ne plus obéir au Souverain Pontife. Les confesseurs s'y refusent. Devant leur fermeté et les bonnes raisons par lesquelles ils justifient leur refus, l'apostat en est vite réduit à faire valoir les motifs qui, sans qu'il le dise, ont opéré sa propre conversion au calvinisme. A l'entendre, leur obstination les perd ; ils courent à une mort certaine et imminente. André leur offre sa protection; c'est au nom de leurs plus chers intérêts qu'il les engage à renoncer à l'obéissance du Pape. En quelques paroles nobles et prononcées avec force, Nicolas Pieck répond au nom des autres confesseurs. Non, l'amour de cette pauvre vie ne les rendra pas traîtres à leur Dieu et à son représentant sur la terre. Tout homme doit mourir tôt ou tard. Quelle joie de donner spontanément cette pauvre vie pour conserver leur foi et de sceller de leur sang le plus humble de ses articles. Ainsi parlait le saint religieux. Il s'était souvenu de saint François, son père, exhortant ses enfants jusque sur son lit de mort à garder toujours avec la pauvreté et la patience, une inviolable fidélité à la sainte Église de Rome.
Quand Nicolas a fini, le curé Léonard se lève. Sa parole est moins ardente que celle du Gardien; mais sous son apparente bonhomie, il tend un piège à son contradicteur. Faisant appel au principe du libre examen, si cher à tout protestant, il s'étonne que l'on cherche à leur faire abandonner une religion 'qu'ils croient la seule véritable. Qu'on leur dise au moins en quoi le catholicisme n'est plus la religion de Jésus-Christ. Si on le leur montre, leur parti est pris, ils se rangeront de tout coeur du côté de la Réforme. Mais , de grâce, qu'on laisse l'amour de la vérité et non l'amour de cette misérable vie opérer une conversion que l'assistance semble désirer.
Sous son apparente modération, le curé de Gorcum avait parlé en polémiste consommé. Aussi sa proposition plaît à tout le monde sauf aux deux ministres calvinistes. Il est facile de développer avec chaleur les raisons qui portent un homme à se soustraire, fût-ce au prix d'une lâcheté, à la perte de ses biens et de sa vie. Mais montrer la fausseté de la foi séculaire, justifier devant des hommes instruits les positions théologiques des novateurs, c'était là une tâche qui jeta nos deux pasteurs dans l'épouvante.
Toutefois le sort en était jeté ; impossible de s'y dérober, grâce à l'habile manoeuvre du curé de Gorcum. L'interrogatoire de tout à l'heure allait devenir une conférence contradictoire où Léonard Vechel et Nicolas Pieck auraient à répondre à André Cornelissen et à Corneille, l'ancien batelier. On apporta des Bibles et la discussion s'ouvrit. En adversaire poli, Léonard invita les ministres à parler les premiers. André déclara qu'il allait lui exposer la vraie parole de Dieu que les doctrines et les interprétations du Papisme n'avaient fait qu'altérer. Léonard, toujours avec bonhomie, lui demanda où se trouve la pure parole de Dieu. Et comme André lui répondit : « dans les saintes Écritures », le curé de Gorcum le pria avec un air détaché de dire à l'assistance de qui nous tenons les Écritures. André se trouvait de suite au pied du mur. Il connaissait la parole de saint Augustin : « Je ne croirais pas 'à l'Évangile, si l'autorité de l'Église ne me disait d'y croire (2). » Mais la répéterici, c'était prononcer sa condamnation. Aussi, il hésitait et se taisait. Léonard et Nicolas Pieck attendaient. Toute l'assistance était visiblement gênée jusqu'à ce qu'enfin le questeur Jean Duvenvordt dit : Eh bien, maître André, ne savez-vous pas de qui vous tenez le pur Évangile que vous prêchez ? » Interpellé dans son propre camp, l'apostat perd le calme sous lequel il a essayé de cacher son embarras. Il réplique avec vivacité : « Ne voyez-vous pas que ces séducteurs veulent nous faire avouer que nous tenons les saintes Écritures du Pape ». Et par les tirades habituelles contre l'Antéchrist, l'idole de Sodome et le Babylone, notre raisonneur trouva une diversion. A part Duvenvordt qui était modéré et qui voyait clair, — c'est lui-même qui raconta toute la scène avec ses détails à un catholique de Brielle dont Estius les apprit à son tour, — tous les autres assistants joignirent leurs imprécations à celles des deux ministres et coupèrent court à une discussion qui venait de tourner si mal pour eux.
Les autres prisonniers confessèrent leur foi avec la même générosité. Il ne se produisit pas la moindre défaillance. Bien au contraire, certains incidents montrèrent à toute l'assistance à quels hommes décidés on avait affaire. C'est ainsi que le Père Jérôme de Weert, reconnu par un individu qu'il avait fait expulser de Bergen-op Zoom quand il était Gardien du couvent de cette ville, et interpellé par lui sur son identité, n'hésita pas un instant à en convenir, méprisant le danger auquel l'exposait la vengeance de cet homme.
Les deux Prémontrés eurent surtout à s'expliquer sur l'Eucharistie. Jacques Lacops se montra admirable de courage et de doctrine. Le comte de la Marck ne le quittait pas un instant des yeux. Lui le tyran inhumain se sentait touché à la vue du jeune religieux dont la beauté et la pureté de langage semblaient le remuer jusqu'au plus intime de son être. Il alla jusqu'à la flatterie et aux caresses pour le faire apostasier. C'était peine perdue. Le religieux aimait son Dieu et sa foi; il avait eu le malheur de servir le inonde et de goûter du protestantisme ; son choix était irrévocablement arrêté à. jamais.
Quelqu'un qui triomphait, lui aussi, à sa manière, était Corneille, le second ministre calviniste. Pendant que son collègue André raisonnait et que le comte ainsi que ses assesseurs prodiguaient tour à tour flatteries et menaces, l'ancien batelier, improvisé théologien, n'avait cessé de répéter à ses voisins et parfois tout haut : « Qu'avons-nous besoin de beaux discours ! Pendez-les; vous ne gagnerez rien avec ces gens-là ! A la potence, ces papistes ! » —On dirait un écho des cris qui retentirent autrefois dans un autre prétoire : Qu'avons-nous besoin de témoins ? Crucifiez-le ! Crucifiez-le !
Les juges s'étaient promis une victoire ; leurs calculs étaient déjoués. Quelques-uns surent cacher leur dépit ; mais les autres, le comte de la Marck surtout, ne gardèrent plus de mesure dans la manifestation de leur colère. Ils joignirent leurs imprécations à celles du batelier. Les confesseurs furent expulsés de la salle et reconduits en prison.
Des incidents comme celui-ci montrent avec évidence le vrai motif de la mort de nos confesseurs. Ce ne sont pas des traîtres qu'on châtie, ni des affidés d'un parti abhorré qu'on va exécuter. Ce sont des martyrs : ils souffrent et meurent en haine de la foi, de cette foi dont ils n'auraient eu à renier qu'un point pour avoir la vie sauve.
Dès ce moment, l'issue fatale de cette affaire ne faisait plus de doute pour personne. Seuls les frères de Nicolas Pieck avaient peine à se rendre à l'évidence. Ils avaient assisté à la séance que leurs démarches avaient provoquée. Une fois de plus, le résultat avait trompé leur attente. Mais si la foi ardente du martyr ne trouvait dans leurs âmes que de faibles échos, sa persévérante énergie semblait être un bien de famille. A l'affection sincère qu'ils portent à leur Frère vient se joindre le désir d'écarter à tout prix la honte que le supplice si ignominieux de la pendaison devait— pensaient-ils —faire rejaillir sur toute la famille. Malgré leur nouvel échec, ils s'enhardissent à aller de nouveau trouver le comte de la Marck. Ils font si bien qu'ils lui persuadent que leur frère sera moins irréductible dans une réunion intime; et ils obtiennent l'autorisation de l'emmener pour quelques heures dans la maison du chef de la police. On ne peut s'imaginer ce qu'une tendresse véritable mais égarée sut mettre en oeuvre pour faire fléchir dans le sens de leurs désirs la douce fermeté du religieux. Puisqu'il ne voulait pas abandonner ses confrères, ne pouvait-il pas les sauver tous avec lui en renonçant à l'obédience du Pape ? Et que parlait-on d'apostasie puisqu'il n'y avait à abjurer aucun article de la foi! Le Pape, après tout, n'était pas Dieu, mais un simple mortel. Caresses, supplications, voire même raisonnements de théologiens plus ou moins habiles, tout fut tour à tour essayé, laissé, et 'repris à nouveau. Nicolas Pieck, bien que peiné de la foi chancelante de ses frères, admirait en secret jusqu'où pouvait aller une tendresse mal éclairée. Ne sachant plus qu'inventer, les deux frères vont chercher des Bibles hollandaises pour y puiser de nouveaux arguments. Voyant que devant la foi nette et inébranlable du religieux leurs citations n'ont pas plus d'effet que leurs prières et leurs instances, ils abandonnent pour le moment toute discussion. Avec une stratégie, cligne d'une meilleure cause, ils vont essayer d'émousser dans un sentiment le bien-être cette intransigeance apparente qui n'était en réalité qu'une fidélité inviolable à la foi. Ils font servir un bon souper. Le martyr y prend part. Exténué par la faim et par le nouvel assaut qu'il vient de subir, il veut aussi témoigner à ses frères toute la condescendance qui est compatible avec son devoir. Il fait honneur au repas et son visage ne trahit plus de tristesse. Un bon catholique de Gorcum, qui fut le témoin de toute la scène et de qui Estius tient tous ces détails, ne pouvait assez admirer la possession de soi-même, la sérénité d'âme, et même la gaîté, l'enjouement d'un homme qui savait sa mort prochaine. Mais quand, à la fin du repas, ses frères revinrent à la charge, ils le trouvèrent plus inébranlable que jamais. Ils le supplièrent de dissimuler au moins pour quelques jours ses vrais sentiments. Le martyr ne voulut point y consentir. Alors ils changèrent de ton; ils se plaignirent amèrement de sa dureté, du déshonneur qu'il allait jeter sur sa famille. Puis, froissés et dépités, ils se retirèrent et le laissèrent seul.
De tous les combats que le saint religieux avait soutenus depuis quinze jours,-it venait de gagner le plus pénible et le plus méritoire. Il avait triomphé avec simplicité, avec héroïsme. Et quand, une demi- heure plus tard, les sicaires du comte de la Marck vinrent le reprendre pour le faire marcher avec ses compagnons au lieu de l'exécution, ils le trouvèrent tranquillement étendu sur un banc et dormant en paix du sommeil des justes.
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On se rappelle que la municipalité de Gorcum, voulant couper court aux atermoiements de Marin Brant, s'était adressée directement à Guillaume d'Orange pour obtenir l'exécution loyale des clauses de la capitulation du château et la mise en liberté des prisonniers. La réponse du Prince renouvelait des ordres formels déjà donnés précédemment. Les gouverneurs des villes conquises et des places fortes ne devaient molester personne. Ils ne devaient pas inquiéter les prêtres ni les religieux, mais les laisser vivre en paix, comme tous les autres citoyens, sous la sauvegarde de la foi publique. Malheureusement, bien que Guillaume eût répondu sur-le-champ, sa lettre n'arriva à Gorcum que le lundi 7 juillet. Nous savons pour quel motif et dans quelles circonstances Jean d'Omal et Marin Brant avaient fait partir leurs victimes deux jours auparavant, dans la nuit du samedi au dimanche. Il fallait donc porter d'urgence à Brielle les ordres de Guillaume d'Orange, si l'on voulait prévenir la pire des catastrophes. Un jurisconsulte catholique, qui avait pris l'affaire à coeur, se chargea de la commission. Dans la crainte d'arriver trop tard, il partit le mardi de grand matin et arriva à Brielle au moment où prenait fin la conférence contradictoire que nous avons racontée. Sous le coup de l'irritation profonde que venait le leur causer la sainte intransigeance de leurs victimes, de la Marck et ses assesseurs étaient dans l'intention d'en finir au plus tôt. Et l'on eût dit qu'à Dieu lui-même il tardait de couronner ses martyrs. Car il permit que la démarche suprême qui allait être tentée pour les sauver ne fit que hâter pour eux le moment du sacrifice et de la victoire. L'envoyé de Gorcum, uniquement préoccupé de s'acquitter au plus tôt de sa mission et ne se doutant pas du fâcheux contre. temps qui coïncidait avec son arrivée à Brielle, se fit présenter immédiatement au comte. Celui-ci commença par lui demander son passeport. Marin Brant, qui l'avait délivré et signé, y prenait le titre le seigneur. Ce détail froissa le comte et ses lieutenants, qui étaient pour la plupart des nobles. Ils relevèrent avec quelque amertume la prétention et l'arrogance de ce parvenu qui, malgré les quelques succès dont avait été couronnée son audace, ne restait à leurs yeux qu'un ancien terrassier de quelque port de la Zélande. Cet incident, survenu dès le début de l'audience, ne disposa guère des esprits déjà courroucés à accueillir favorablement le négociateur. Celui-ci, gardant tout son calme, présenta ensuite une supplique par laquelle la municipalité et le peuple de Gorcum demandaient la délivrance de leurs concitoyens et surtout du curé Léonard. S'il en était besoin, la soeur de Léonard Vech el offrait jusqu'à dix mille écus d'or pour sauver son frère. Il remit ensuite une copie de la lettre du Prince d'Orange, dont Brant avait gardé l'original ; et il insista avec force sur ce fait que dans la capitulation de la citadelle le vainqueur avait, sous la foi du serment, garanti la vie sauve à tous ceux qui - s'étaient réfugiés au château, aux ecclésiastiques et aux religieux aussi bien qu'aux laïques.
La cause était d'une netteté évidente. Personne ne s'étonna que l'avocat mît à la plaider une éloquence simple et bien sentie. Mais malgré la prudence de son langage, qu'il modérait à dessein devant de tels juges, ceux-ci continuaient à se montrer froids et impassibles. La justice de la cause et les ordres du Prince d'Orange dérangeaient visiblement le plan qu'ils avaient conçu et excitaient leurs passions sanguinaires. Bientôt (le la Marck ne put• plus se contenir. Dans un langage désordonné où perçaient sa haine et son orgueil blessé, il répondit que depuis longtemps déjà il avait juré de venger la mort des comtes d'Egmont et de Hornes par la mort de tous les sacrificateurs et moines qui lui seraient amenés. Il n'avait, au reste, d'ordre à recevoir de personne, pas même du Prince d'Orange. Mieux que personne -il avait servi la république naissante ; c'est à lui qu'elle devait sa première conquête durable. Quant aux engagements pris par son lieutenant à la capitulation du château de Gorcum , il n'en souffla mot.
Pour tous ceux qui connaissaient le chef des Gueux il devenait clair que la vie de ses prisonniers ne tenait plus qu'à un fil. Si l'arrêt décisif ne tomba pas encore de ses lèvres en ce moment, ils le durent sans doute à un de ses lieutenants. Alors que tous les autres gardaient un +silence coupable et que Brederode attisait même la colère du chef, Blois de Treslong sut le ramener à un peu de modération. Il y eut à nouveau un léger calme ; et c'est à ce moment que les frères de Nicolas Pieck purent obtenir la réunion privée que nous avons racontée.
Pendant qu'elle se tenait chez le chef de la police et que les autres prisonniers, grâce à une attention des frères Pieck, avaient eux aussi un petit extraordinaire à leur repas du soir, le comte, attablé avec ses lieutenants, se livrait à son intempérance habituelle. A un moment, il reprend la lettre du Prince d'Orange, et tout en la relisant, il remarque que Brant ne lui a envoyé qu'une copie de la pièce. Ce détail, qui lui avait échappé jusque-là, le jette dans une telle fureur que ses commensaux eux-mêmes pâlissent d'effroi.
« Comment, s'écrie-t-il, ce va-nu-pieds ose se prendre au sérieux. Il a gardé l'original et ne m'envoie qu'une copie! Et que me veulent-ils avec leur Prince d'Orange? Ne serait-ce pas à moi à lui donner des ordres, à moi qui ai remis à flot ses affaires ?Je vais lui montrer que je suis le maître ! »
Sur cette parole, le forcené mande le préfet de la police, et lui donne l'ordre de pendre de suite les prêtres et les moines de la prison. Il prend à part son fidèle Jean d'Omal, et il le charge de veiller en personne à la prompte exécution de ses ordres et de ne laisser échapper aucun prisonnier, quelque rançon qu'on voulût offrir pour sa délivrance.
« C'est ainsi, dit Estius, qu'à onze heures de la nuit, à une heure où la sentence la mieux motivée eût été légalement nulle, un homme ivre et crapuleux, mis hors de lui par la cruauté et par un excès d'orgueil blessé, prononça l'arrêt de mort contre des justes dont l'unique crime était d'être des religieux et des prêtres de Dieu. » Tel Hérode, sous le coup d'une autre passion, prononça lui aussi à table le mot qui fit tomber la tête de saint Jean-Baptiste. Mais à l'encontre d'Hérode, de la Marck n'eut pas le moindre sentiment de pitié pour ses victimes.
Ses agents se mettent en mesure d'exécuter les ordres reçus. Une sorte d'instinct semble guider leur haine; sauf le curé Bonders et le chanoine Pontus aucune victime ne bénéficiera d'un oubli. NicOlas dormait sur son banc à la maison du chef de police ; on va l'arracher à son sommeil. On va chercher aussi le jeune frère Henri. Ils sont ramenés tous les deux auprès des autres prisonniers, qui sont maintenant au nombre de vingt et un. On les attache deux à deux par le bras. Et il est à peu près une heure après minuit, quand, entourés de soldats et suivis de curieux qu'avait attirés le bruit des préparatifs, nos martyrs sont conduits hors de la ville. Tout en marchant, le frère Henri se confesse à Antoine de Weert, et à son exemple les autres martyrs, malgré les coups et les insultes qu'on leur prodigue, se confessent les uns aux autres. Le sacrement de Pénitence effacera une dernière fois les moindres défaillances que la faiblesse humaine a pu leur arracher dans les assauts qu'ils ont eu à soutenir.
On est sorti par la porte de la ville. Et après quelques hésitations, on se dirige vers les ruines du beau monastère Sainte-Élisabeth de Ten Rugge, que les Gueux ont pillé et livré aux flammes au lendemain de leur entrée à Brielle. L'unique bâtiment resté debout est une grange à tourbe, ayant à l'intérieur deux poutres, l'une assez longue, l'autre très courte. Les Gueux s'arrêtent devant la grange; on y sera à l'étroit, car les victimes sont nombreuses: néanmoins la place paraît suffisante. Les prisonniers se recueillent. Un lieu sanctifié pendant un siècle et demi par les prières des chanoines réguliers de Saint-Augustin, c'était un calvaire tel que des martyrs devaient l'aimer. Mais l'un d'eux surtout dut éprouver des émotions qu'on ne saurait décrire ; Jean d'Oosterwyk venait mourir en martyr au lieu même qui avait été le berceau de sa vie religieuse et où il avait vécu jusqu'à son départ pour Gorcum.
Les Gueux arrêtent les. derniers préparatifs du supplice. On saisit les confesseurs et, nouvelle ignominie bien gratuite, mais aussi nouvelle ressemblance avec le Sauveur mourant nu sur la croix, on les dépouille presque complètement de leurs vêtements. Et aussitôt l'exécution commence.
Nicolas Pieck est désigné pour être pendu le premier. Par une faveur d'autant plus appréciée qu'elle constitue une exception, on lui permet d'embrasser tous ses confrères. A chacun d'eux il dit un de ces mots qui donnent force et courage. Ce mot venait bien à propos, car bien que décidés à mourir, quelques-uns des confesseurs tremblaient ; l'angoisse était dans les âmes; les martyrs commençaient la dernière montée du Calvaire par le jardin de Gethsémani. Le saint supérieur leur parle du ciel où ils vont se réunir, de la couronne que tient prête le Maître qu'ils ont servi. Il la voit déjà déposée sur leurs têtes; que personne ne perde la sienne. Sur la route il n'y a plus qu'un passage difficile à franchir; il va passer le premier ; que tous aient courage et constance . En parlant ainsi il donne l'exemple; il monte avec assurance les degrés de l'échelle. Il passe sa tête dans le noeud de la corde que le bourreau lui présente; puis celui-ci le pousse dans le vide. Le Père continue à fixer ses frères et à les exhorter : bientôt sa voix devient moins nette, mais il ne cesse de parler que lorsque le noeud, en se resserrant davantage sous le poids du corps, ne làisse plus passer que des sons inarticulés.
Quand cette grande voix se fut tue, certains personnages louches, ayant à leur tête l'un des ministres calvinistes, crurent le moment propice pour livrer un dernier assaut à la fidélité des plus jeunes d'entre les confesseurs. Mais ils trouvèrent à qui parler dans la personne de Léonard Vechel, de Nicolas Janssen, du Père Jérôme le vicaire et du Père Nicaise de Heeze. Ce dernier surtout, le vieillard aux longues prières et au recueillement imperturbable, excella par la manière vraiment prudente dont il sut défendre la foi et la constance de ceux de ses compagnons que leur inexpérience et la crainte instinctive de la mort exposaient davantage. Aux raisonnements du ministre, il conseillait de n'opposer que le silence. Quand les sollicitations devenaient plus urgentes et plus perfides, quand toute l'attaque se ramassait dans la promesse de la liberté immédiate pour ceux qui voudraient renoncer au Pape de Rome, Nicaise répondait à leur place : « Non, jamais, au grand jamais ils ne le feront. Avec nous ils veulent vivre et mourir. » Tactique vraiment habile qui mérite d'être retenue pour les persécutions sanglantes encore à venir. Il ne manquera jamais à l'Église de Dieu des prêtres et des laïques que leur science et leur fermeté mettront à même de rendre compte de leur foi. Mais la plupart de ceux qui auront encore à souffrir pour elle agiront avec humilité et avec une souveraine sagesse en se confinant, devant le supplice, dans une affirmation simple et noble de leur foi, et dans un humble recours à la grâce par la prière. L'ennemi est si rusé, et l'homme, fût-il même sur le chemin du martyre, est si faible et si changeant! De cette vérité, vieille comme le monde, on allait, hélas! dans cette grange avoir une nouvelle preuve.
Jusqu'ici la petite phalange était restée intacte. L'un ou l'autre des soldats qui la composaient avait pu laisser échapper un acte de faiblesse, et quelques-uns manifestaient une horreur peut-être exagérée de la mort. Mais si tous n'avaient pas au même degré la froide énergie d'un Léonard Vechel, l'ardeur généreuse de Nicolas Pieck ou de Nicolas Janssen, la sérénité d'un Willehald, d'un Nicaise, d'un Godefroid van Duynen, tous avaient subi les privations des prisons, les opprobres de la rue sans qu'un seul eût fait défection. La douleur que cause aux prêtres de Notre-Seigneur Jésus-Christ l'apostasie de quelqu'un des leurs était la suprême épreuve dont, avant de consommer leur martyre, ils durent goûter l'amertume. Le premier qui la leur causa fut le pauvre frère Henri. Il était de ceux qui, dès le début de la captivité, avaient été obsédés par la crainte des supplices et de la mort. Le peu de générosité qu'il avait montré dans le premier interrogatoire et dont les bourreaux l'avaient récompensé en l'isolant de ses frères, il venait de s'en confesser au Père Antoine sur la route du lieu de l'exécution. Mais quand il se vit dans cette grange, au-dessous de ces poutres où les corps à moitié nus et contractés des martyrs commençaient à s'aligner et à décrire dans l'espace leurs lugubres oscillations, le jeune homme — il aval, dix-huit ans — sentit une horreur indicible de la mort envahir tout son être. Les bourreaux aussi bien que ses confrères s'en aperçurent et pendant que ceux-ci lui criaient : Courage et confiance, le ministre ne négligeait rien pour le faire tomber. On lui demande son âge. Il répond qu'il a seize ans, voulant par ce mensonge apitoyer les bourreaux sur son sort. A peine a-t-il commis cet acte de faiblesse qu'il succombe aux instances du ministre et accepte la liberté en échange de sa foi. Aussitôt on le délie ; on le fait sortir de la grange; niais de l'endroit où il se tient il peut encore observer les événements.
Le coup fut terrible pour les autres martyrs. Si près de la couronne et la fouler aux pieds, alors que l'âge de l'adolescent en eût mieux fait ressortir l'éclat! A ce sentiment de commisération pour leur jeune frère s'en joignit un autre d'indignation contre le ministre calviniste qui avait provoqué la chute. Chez le Père Jérôme il se manifesta d'une manière un peu brutale. A défaut du supérieur déjà suspendu à la poutre, c'était à lui qu'incombait la responsabilité de ses frères. Au moment même où se produisit la chute de Henri, le Père vicaire gravissait les degrés de l'échelle. Sans égard au moment critique oit il se trouve lui-même et visiblement dominé par la douleur, il prend Dieu et les saints à témoin de la violence que l'on vient de faire à un pauvre enfant sans expérience et sans défense. A ce moment, le ministre lui adresse la parole et lui dit de ne point invoquer les saints mais de se recommander à Dieu. En voyant devant lui l'assassin de l'âme de son frère, le Père Jérôme ne sait pas se contenir : « La mort ne me fait pas peur, répond-il, mais je suis navré de l'abus que vous faites de la faiblesse de notre novice. Arrière, misérable, arrière, suppôt de Satan! » Ces paroles sont accompagnées d'un violent coup de pied, que du haut de l'échelle il lance au séducteur. Le coup porte si bien que le ministre tombe à la renverse et roule par terre.
Certes, ce ne fut pas là un geste de martyr; mais ceux-là seraient mal venus à s'en scandaliser qui trouvent si facilement des excuses à d'autres excès. Aux yeux du chrétien le fait de pervertir une âme est un acte plus coupable que celui qui entraîne la perte de la vie ou de l'honneur. Quand un époux, un père se trouve à l'improviste en face du malheureux qui apporta dans sa famille le déshonneur ou la honte, il arrive parfois que son ressentiment atteint des proportions bien autrement regrettables. L'emportement du Père Jérôme n'est pas à approuver, mais la justice et l'équité nous obligent de le comprendre et de l'excuser. Lui-même répara sa faute, si faute consciente il y avait eu, en souffrant avec une patience héroïque le surcroît de cruauté que les bourreaux apportèrent à son supplice. Car on devine l'explosion de rage que provoqua chez les Gueux l'acte spontané du Père vicaire. Ils se jetèrent sur lui comme des fauves; et ce n'est qu'après l'avoir lardé de coups au visage, à la poitrine et presque dans tous ses membres, qu'ils le poussèrent dans le vide. Jusqu'au dernier moment il ne cessa de prier et d'exhorter ses frères.
Quelques instants plus tard le Père Guillaume reniait lui aussi sa foi. Cette seconde apostasie, bien plus triste que la première parce qu'elle fut irréparable, contrista les martyrs mais ne les étonna pas. Nous savons déjà que celui qui s'en rendait coupable n'était rien moins qu'un religieux modèle.
A Gorcum, il s'était enfui du couvent, et il n'est pas probable qu'une conversion sincère l'y avait ramené. Prisonnier avec ses confrères, il avait partagé, nous savons avec quelle tiédeur, leurs privations et leurs souffrances. Comme à Jacques La-cops de Monster et à André Wouters de Heinenoord, Dieu lui offrait dans le martyre le moyen de réparer avec éclat ses anciennes défaillances. Mais il avait une âme trop basse pour saisir avec générosité cette occasion que la Providence lui réservait. Sur le point d'accomplir l'acte solennel qui eût à jamais effacé les fautes de son passé, il renonça misérablement à la foi sans réussir nous le verrons bientôt — à conserver longtemps la vie. Tel le rameau longtemps desséché se détache enfin de l'arbre et est emporté au bûcher. . .
Pendant ce temps, l'exécution des autres confesseurs de la foi suivait son cours et révélait avec la ferme volonté, commune à tous, la trempe d'âme particulière à chacun. Le Père Godefroid de Melveren répétait sans cesse : .« Seigneur, pardonnez- leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. Deux des plus jeunes martyrs supplièrent les bourreaux de couper leurs liens et de les laisser fuir, mais sans vouloir consentir à la condition préalable de l'apostasie. Nicolas Janssen et le Père Nicaise de Heeze apportèrent à leur sacrifice plus de spontanéité et d'héroïsme.
Quant au saint curé Léonard Vechel , il montra à sa dernière heure cette grandeur d'âme et cette admirable possession de lui-même qui l'avaient toujours caractérisé. Sur le point de monter à l'échelle, il déclara qu'il acceptait très volontiers une mort qu'il avait appelée de tous ses voeux. Mais il éprouvait une grande douleur à laisser après lui une mère tendrement aimée, qui était gravement malade, et qui, malgré sa robuste foi, recevrait le coup de la mort quand elle apprendrait celle de son fils. Ces paroles évoquèrent avec tant de vivacité la chère image de celle dont il venait de parler que son pied semblait hésiter à gravir les marches de l'échelle. Ce ne fut l'affaire que d'un instant, car, à ce moment, quelqu'un l'interpellait comme en riant : « Eh bien, maître Léonard, que ne sommes-nous plus pressés à nous rendre au festin qui nous est préparé. Vive Dieu! aujourd'hui même, avec le Seigneur et avec l'Agneau nous ferons fête là-haut dans les cieux. » Qui parlait ainsi? Qui donnait comme un renouveau de ferveur au saint curé de Gorcum ? C'était le pauvre d'esprit, Godefroid van Duynen. Au milieu de ses compagnons, dont plusieurs portaient sur la figure l'horreur que leur inspirait la mort, son visage à lui n'avait cessé de porter l'expression du bonheur et d'une sainte joie. Les Gueux l'avaient réservé pour la fin. Et mainnant que son tour était venu, il s'élançait sur l'échelle plutôt qu'il n'y montait. Le touchant spectacle de ce vieillard débonnaire émut une deuxième fois les bourreaux eux-mêmes. « Non, se disent-ils les uns aux autres, ne pendons pas cet homme; c'est un innocent ; qu'il s'en aille. » Mais une deuxième fois Dieu permit qu'il ne fût pas frustré de sa couronne. Point ne fut besoin, comme à Gorcum, qu'un scélérat, plus dur que les Gueux eux-mêmes, vînt la déposer sur sa tête. Le saint vieillard avait entendu la parole de clémence prononcée par ses bourreaux. « Non, non, répondit-il aussitôt, en continuant à gravir l'échelle, pas de miséricorde, hâtez-vous de me joindre à mes frères. » Il fut obéi. Quand la corde étreignit son cou, il disait : « Je vois les cieux ouverts. » Et un peu plus tard on l'entendit murmurer : « Si j'ai manqué à quelqu'un, je vous prie, pour l'amour de Dieu, de me le pardonner. »
Mille fois on a trouvé ravissant le spectacle que donnèrent des adolescents, comme Tarcisius, de jeunes vierges, comme Agnès et Lucie, en mourant à la fleur de l'âge, victimes d'une inviolable fidélité à leur Dieu. On nous permettra pourtant (le croire que les cheveux blancs d'un Polycarpe, d'un Willehald, d'un Godefroid van Duynen, donnent au sacrifice de la vie fait par ces glorieux vieillards — gloriosi senes, comme les appelle un de nos livres liturgiques — un sens encore plus élevé, une beauté encore plus idéale.
Les soldats à qui s'adressait la demande de pardon de Godefroid van Duynen étaient-ils capables d'en saisir la sublime beauté ou même la signification ? Nous ne le croyons pas ; car quelques-uns virent l'expression tardive d'un regret de la vie dans cette parole qu'inspirait au doux vieillard sa grande humilité et l'inépuisable bonté de son âme. Ils étaient du reste tout entiers à leur métier de bourreaux. Quinze des martyrs pendaient inaintenant pêle-mêle à la grande poutre ; c'étaient les trois prêtres séculiers Léonard Vechel, Nicolas Janssen et André Wouters, curé de Heinenoord ; les Franciscains Jérôme et Antoine de Weert, Willehald du Danemark, Théodore van der Eem, Nicaise de Heeze, Godefroid de Melveren, Antoine de 'Hoornaar, François van llooy et Pierre de Assche ; le Dominicain Jean de Cologne, curé de Hoornaar, le chanoine régulier de Saint-Augustin, Jean d'Oostervvyk, et le Prémontré Adrien de Hilvarenbeek, curé de Monster. A la petite poutre il n'y en avait que trois, les deux Franciscains Nicolas Pieck, Corneille de Wyk-by-Duurstede et le prêtre séculier Godefroid van Duynen, le simple d'esprit. Enfin ail haut de l'échelle on àvait attaché la corde qui étreignait le cou du Prémontré Jacques Lacops. Les bourreaux avaient toujours escompté l'apostasie du beau jeune homme et ils avaient retardé son supplice jusque vers la fin ; mais les tentateurs en furent pour leurs frais de ruse satanique. L'enfant prodigue de Middelbourg, le pénitent de Mariawaard et de Monster mourait en martyr.
La triste, besogne durait depuis deux heures, mais elle était faite vaille que vaille par des hommes ivres. Il en résulta pour la plupart des martyrs un surcroît de tortures. Celui-ci avait la corde au menton ; chez un autre elle avait glissé jusque dans la bouche ; d'autres enfin l'avaient bien au cou, mais elle était insuffisamment serrée. Quand les soldits revinrent le matin, cinq ou six heures après le drame dela nuit, le père Nicaise respirait encore. Les victimes avaient payé un tribut, considérable chez quelques-uns, à l'horreur instinctive de la mort. Et voilà qu'ils durent en savourer les angoisses pendant des heures entières. A ses témoins de tous les siècles Dieu voulait donner une nouvelle preuve de l'énergie et de la fermeté de l'homme, quand il sait appuyer sur le secours d'en haut sa faiblesse native et son inconstance naturelle.
C'est ainsi que moururent à Brielle en Hollande, dans la matinée du mercredi 9 juillet 1572, les dix- neuf confesseurs de la foi qui portent dans l'histoire le nom de « Martyrs de Gorcum », bien que trois d'entre eux ne fussent pas de cette ville. Leur nombre, la variété de leur condition, la bassesse des outrages dont ils furent accablés, la cruauté qui marqua leur long supplice, enfin le motif éminemment religieux de leur douloureux martyre, mettent celui-ci parmi les plus glorieux qu'ait eu à enregistrer l'histoire des temps modernes. Ce quevengeait dans la mort de ces prêtres un parti violent, victorieux depuis peu de temps, ce n'était pas leur attachement au roi d'Espagne. Il y avait dans les villes conquises des centaines de sujets restés ouvertement fidèles au pouvoir légitime. Ce n'était pas non plus la part qu'ils avaient prise à la défense du château. Car, sans parler de la justice de leur cause et des nombreuses autres victimes exécutées à Brielle seul par le comte de la Marck , les deux Prémontrés de Monster et les curés de Hoornaar et de Hein enoord n'avaient pas eu la moindre part aux incidents qui marquèrent la reddition de Gorcum et de sa citadelle. Avant tout et par-dessus tout, les Gueux calvinistes haïssaient dans ces prêtres et ces religieux leur qualité de ministres d'une religion qui avait le Pape comme chef et l'Eucharistie comme un de ses dogmes principaux. De tous les prêtres qui tombèrent entre les mains de la Marck ou de ses lieutenants, quelques-uns seulement échappèrent, et par miracle, à l'arrêt inexorable dont il les avait frappés. Après la reddition de la citadelle, et au mépris de la foi jurée, les prêtres et les religieux sont retenus captifs et envoyés à Brielle. Les avanies qu'on leur prodigue sont partout marquées au coin de l'impiété et du blasphème. Les injures les plus ordinaires sont : papistes, sacrificateurs, diseurs de messe, mangeurs de Dieu. Bien n'est négligé pour les amener à l'apostasie. Qu'on se rappelle les deux interrogatoires à Brielle, les avances intéressées que leur fait le curé apostat de la ville, et les instances personnelles de la Marck auprès du jeune Jacques Lacops. Ici même, dans cette grange où s'est consommé leur sacrifice, chaque confesseur a vu paraître devant lui le pasteur calviniste ; il a offert à chacun d'eux la vie en échange de sa foi catholique et romaine. Un mot, et c'est la liberté. Ce mot, quelques malheureux l'ont prononcé, et malgré la sévérité des ordres du comte, ils ont été délivrés à l'instant. Oui, c'est bien le prêtre, le religieux, le fils soumis du Pape, le ministre dé l'Eucharistie qu'on a poursuivi dans leur personne. La postérité en a une dernière preuve dans la fureur avec laquelle les bourreaux s'acharnent sur les cadavres de leurs victimes. Seule une haine sectaire peut expliquer de pareilles bassesses.
La triste besogne achevée, Jean d'Oural et sa bande étaient allés se reposer des fatigues d'une nuit commencée dans l'ivresse et achevée dans le sang. II est probable qu'une surveillance sévère avait été organisée autour de la grange pour en tenir éloignés les quelques hommes de coeur qui auraient pu songer à rendre les derniers devoirs aux suppliciés, peut-être même à en sauver quelques-uns. De grand matin, le peuple commença à affluer au lieu de l'exécution. Le défilé continua toute la matinée. Les gardiens de la porte , en hommes pratiques, se mirent à exploiter cette curiosité malsaine. A leur avis, le spectacle sanglant qu'on allait contempler dans la grange du monastère en ruines valait bien quelque rétribution. Désormais on ne passa plus sans donner une petite pièce de monnaie. Nous voudrions pouvoir dire à l'honneur des Briellois que le nombre des victimes et la barbarie avec laquelle on les avait tuées touchèrent leurs coeurs. Hélas! il n'en fut rien ; l'histoire nous laisse supposer, dans la foule des curieux qui visita la grange, les mêmes attitudes que le jour où les prisonniers firent leur entrée dans la ville. Si quelques-uns eurent un sentiment de pitié à l'égard des martyrs, et de dégoût à l'endroit de leurs bourreaux, il n'y en eut pas un seul qui osât le manifester. La haine du prêtre était si fortement ancrée dans les coeurs que les enfants eux-mêmes vinrent se moquer de ces vilains papistes, de ces pendus qui, disaient-ils, « jouaient là-haut à la balançoire ».
Vers les dix heures, les Gueux revinrent après avoir bien dormi. Aux vils propos de la foule, aux rires des enfants ils ajoutèrent un spectacle qui restera l'éternelle honte de ceux qui se le permirent. Ils s'acharnèrent sur les corps nus des victimes, ils les tailladèrent de leurs sabres. Il fallait à l'un le nez ou la langue d'un prêtre, à un second la main ou l'oreille d'un moine. A d'autres il fallait autre chose ; et chacun réclamait sa part à cet ignoble:partage.Ils eurent le courage de fixer ces membres sanglants qui à sa lance, qui à sa ceinture ou à son chapeau ; et c'est ainsi qu'ils parcoururent la ville, arrêtant les passants et leur mettant sous les yeux leurs tristes trophées. Le lecteur nous pardonnera de ne point reproduire les propos grossiers, les plaisanteries grivoises qui accompagnèrent cette scène de cannibales. Le corps obèse du Père Jérôme de Weert fut traité avec une barbarie particulièrement révoltante. On connaît le procédé qu'emploient dans les Pays-Bas les boucliers pour vider les porcs quand il les ont tués. Ils leur ouvrent le corps, le fendant par devant de haut en bas. Faisant ensuite jouer le dos comme charnière, ils l'étendent violemment sur une petite échelle à laquelle ils attachent l'animal. Ils dressent ensuite l'échelle contre un mur pour égoutter plus facilement le sang. Voilà l'ignoble traitement dont fut honoré le cadavre du digne prêtre qu'avait été le Père vicaire du couvent de Gorcum. Mais chose plus abominable encore et comme on en trouve rarement de semblables dans les passions des martyrs d'autrefois. Ils avaient amené avec eux le Frère Henri. Pour s'assurer de la sincérité (le son apostasie, ils lui mettent en mains un fusil et lui commandent de le décharger sur le corps inanimé de son supérieur. Cet ordre révoltant eùt dû ouvrir les yeux au jeune homme, et provoquer chez lui un haut le coeur, gage du remords et du pardon. Mais le moment de la grâce n'avait pas encore sonné. Sous les étreintes de la peur, le pauvre égaré commit l'infamie qu'on lui demandait.
Enfin les Gueux s'en allèrent. Le silence se fit autour de la grange. Dans l'après-midi, un catholique de Gorcum, celui-là peut-être qui avait cherché, mais en vain, à les sauver avec la lettre du Prince d'Orange, s'adressa aux autorités. Il demandait qu'on lui permît au moins d'enterrer les cadavres. Ce n'est qu'à grand'peine et à prix d'argent qu'il en obtint la permission. Encore ne voulut-on pas lui permettre de s'en charger lui-même. Ce soin fut confié aux Gueux. On devine la façon sommaire dont ils procédèrent. Ils attendirent qu'il fit nuit. Sous la grande poutre ils creusèrent une grande fosse et sous la petite une petite fosse. Puis de leurs sabres ils coupèrent les cordes. De chaque poutre les corps tombèrent pêle-mêle dans la fosse., On les couvrit de terre.
Tout était consommé. |